L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Prologue

 

            Les pas résonnant sur le dallage du temple avertirent la femme encapuchonnée du retour de son visiteur. Le magicien s’arrêta à quelques pas de son autel, ne témoignant qu’un regard méprisant aux gardes trolls qui l’encadraient. Il darda la jeune femme assise en face de lui de son regard de braises et croisa les bras d’un air hautain.

 

- Le délai est expiré. Tu as eu le temps de voir défiler dans la nuit toutes les lunes que tu désirais. A présent, réponds-moi, femme ou je ferai en sorte que tu te taises à jamais.

- Ta déchéance ne t’aura enseigné ni l’humilité, ni le respect, rétorqua la cartomancienne d’un ton neutre. Ta requête exigeait bien plus que du temps et l’ensemble de mon pouvoir de vision. Mais tu te moques bien de tout cela, aveuglé et enragé par ta vengeance envers l’Oracle.

- Ne t’avise pas de prononcer son nom mille fois honni devant moi, chienne !

- Il fut une époque où tu étais l’un de ses plus farouches partisans, un sujet loyal et dévoué, un seigneur de guerre comblé par les perspectives de gloire et de pouvoir que le chaos de sa venue a engendré. Pour mieux le trahir lorsqu’il mit fin à la guerre.

- A un souffle à peine de ma propre ascension vers les sommets ! J’avais sacrifié ma destinée pour lui et je n’ai obtenu que son courroux en retour de mes actes de guerre.

- Tes massacres aussi aveugles que toi…rectifia la jeune femme d’un ton malicieux. Ainsi donc, tu es venu jusqu’à moi pour une simple rancune, tel un triste revanchard acculé.

- Comme tu te trompes, sorcière maudite ! Je suis impuissant contre l’Oracle. Jusqu’à ce que je parvienne à m’emparer de son essence contenue dans les trois seules larmes qu’il versa sur cette terre et jalousement conservées comme reliques par son clan de serviteurs. A présent que je connais le secret de leur existence caché de tous, il me faut m’en emparer ! Voilà pourquoi je perds mon temps avec toi, démone !

 

            La cartomancienne sourit sous l’injure et déposa calmement une rangée de six cartes sur son autel.

 

- Ton temps, tu n’as jamais fait que le perdre en t’agitant vainement sous le ciel avant de venir à moi. Voici ta réponse. Ce que tu ne peux accomplir seul, ces six étoiles échappant par un coup du sort au fil des destinées y parviendront. L’Ombre, le Loup, le Glaive, la Lune, l’Oeil et le Spectre.

- Que dois-je faire pour les asservir ?

- Espoirs dérisoires, murmura la sorcière en riant à haute voix. Leur destin ne peut être infléchi, mais il peut être guidé, car je sais comment les faire se croiser et se lier. Ce sera simple si tu n’es pas trop incapable. Tu es mage, n’est-ce pas ? Maîtrises-tu le feu ?

 

----------

 

Ombre

 

Je suis une ombre.

 

Glissant dans les ténèbres du dédale des ruelles de la cité endormie, je suis sans répit le cortège du marchand humain ventru. Une fois, l’un de ses gardes a braqué son regard vers le coin sombre où je me tenais, ma dague a un jet de sa gorge, mais le sot incompétent n’a su me voir. Ou seulement imaginer ma présence. La Main Noire a scellé le destin de ce nobliau. Il est temps d’accomplir la mission qui m’a été confiée. Rien n’est plus affligeant que de traquer une proie pathétique suintant la peur à plus de cent mètres.

 

Les gardes soulagés d’avoir parcouru la moitié de leur chemin sans embûche réagissent mal au bruit illusoire que je créée sur leur gauche. Tandis que je fonds sur eux depuis leur flanc droit. La déception de voir mes ennemis se faire leurrer par une diversion aussi grotesque accompagne mon bras lorsque je tranche les deux plus proches. Deux dagues lancées simultanément abattent le guide et le seul guerrier ayant enfin remarqué ma présence. Trois font volte-face lors de son jappement de douleur. Leur regard envahi par la peur et l’incompréhension m’arrache un sourire contrit.

 

Je dégaine deux nouvelles lames et ralentis, invitant les humains à charger. Le pied véloce et le mouvement fluide, je me coule entre eux alors qu’ils ne brassent que de l’air avec leurs moulinets maladroits. L’aine, l’aisselle, la gorge. Le premier s’effondre, tranché. La cuisse stoppe l’élan du second, le cœur, sa course futile. Le dernier tourne les talons. Le dos. Loin d’être mon favori, mais de circonstances pour les couards.

 

- Je…je rendrai l’or ! balbutie le marchand livide et suant de peur. Epargne-moi…Dis à la Main que je..

 

Le front. Brutal et impitoyable. L’humain obèse s’écroule dans ses fourrures et ses bijoux. J’ai disparu dans la nuit avant que son corps ne touche le sol.

 

Je suis une ombre

 

----------

 

Ombre – L’auberge

 

Mes promenades nocturnes m’ouvrent toujours l’appétit et c’est avec un plaisir mal dissimulé que j’engloutis mon ragoût au si piètre goût sous le regard inquisiteur de Bhalt, mon « lien » avec La Main Noire. Ce dernier pousse un long soupir en réponse à mon sourire exagéré et observe la salle bondée. L’auberge grouille de vie à cette heure matinale, à l’image du quartier marchand et de cette ville-comptoir brassant tant de voyageurs et de peuples.

 

- Je ne comprends pas comment tu peux faire preuve d’autant de désinvolture alors que la milice doit retourner toutes les pierres de cette bourgade maudite pour te retrouver, râla l’humain en se grattant le nez. T’afficher ainsi parmi la foule !

- Trouve-moi une meilleure cachette pour un elfe noir qu’au milieu d’une telle foule, rétorquai-je.

- Mais pourquoi cette auberge-ci ? A moins d’une lieue de ton…exploit nocturne.

- La liqueur qu’ils servent ici est délicieuse.

 

Bhalt fronce les sourcils. Il n’est pas dupe et comprend en suivant mon regard. Peut-être pourra-t-il m’expliquer pourquoi cette jeune et fraîche serveuse rousse exacerbe autant mon désir alors qu’elle n’est pas de mon espèce, de mon rang ou même de mon monde.

 

- Méfie-toi de ne pas t’enivrer stupidement pour une simple liqueur, marmonna-t-il en suivant des yeux la jeune fille au sourire éclatant slalomer entre les tables et la foule bruyante.

- Méfie-toi de ne pas me dire ce que je dois faire ou ne pas faire en dehors de mon travail, répondis-je, contrarié par sa réponse trop compréhensive. Où sont mes gages ?

- Avec moi, que crois-tu ? Je suis ton lien avec la Main et ils sont satisfaits de toi et…

- Mes gages, le coupai-je froidement. C’est juste que je n’ai pas de quoi payer ce repas sinon.

- Je déteste les drows, souffla Bhalt en s’exécutant. Paye-toi une fille avec, ça détendra sûrement ce caractère de nain que…

 

            Il n’a pas le temps d’achever sa phrase que son corps à demi-calciné tombe droit sur moi. Je bondis en arrière. Une boule sombre lévitant dans l’air vient d’apparaître au milieu de la salle, annihilant tout sur un rayon de vingt mètres, gens et mobilier. Les cris s’élèvent à peine qu’une silhouette se fixe en son centre. Et déchaîne les feux de enfers sur la foule. Je reconnais le sortilège interdit d’ « Horizon de flammes ». Les clients carbonisés meurent par grappes entières avant d’avoir eu le temps de fuir. Je me force à détourner les yeux à la recherche d’un coin d’ombre où me fondre. Le feu dévaste tout, la chaleur et la fumée se chargeant d’achever les blessés. Puis tout cesse. Le carnage n’a duré que quelques secondes.

 

            La taverne et trois bâtiments alentour sont détruits par le feu. Il n’en reste que des décombres noircis charriant une puanteur insoutenable. Je marche, hagard et blessé, mais vivant, parmi les ruines. Mon regard acéré par la douleur, la rage et la peur se fixe alors sur un cadavre parmi tant. Je reste un moment à observer cette masse de cheveux roux souillés de cendres. Etrangement, mon visage ne reflète aucune expression. Je disparais.

 

Je retrouverai ce sorcier dément responsable de cette attaque. Je le traquerai et le tuerai de mes mains. Pourquoi ? Je n’en suis pas encore exactement certain. Mais je le suivrai, partout et toujours. Je ne suis plus une ombre. Je suis son ombre.

 

----------

 

Loup

 

            Je marque un temps d’arrêt pour mieux contempler la horde de Morshagg balayer les défenses du fortin humain et se ruer à l’intérieur du campement. La secte isolée n’a guère pu contenir l’assaut de la tribu orque déchaînée malgré l’étendue de ses défenses. Profitant de la diversion offerte par le combat acharné, je m’infiltre avec discrétion et rapidité vers les bâtiments. Plusieurs humains croisent ma route à travers les couloirs encore épargnés par les combats. Je leur brise l’échine sans même ralentir le pas.

 

            Les cris à l’extérieur s’estompent tandis que je m’enfonce dans les corridors. Le plan des installations obtenu par le traître que j’ai infiltré dans la secte se révèle juste. Je trouve la chambre. Elle n’est ni gardée, ni piégée. Les humains sont des sots ignorants. La femelle est là, assise bien droite en silence, comme si elle s’attendait à ma visite. Je hume l’air chargé de son odeur humaine, un rictus sur les traits. Qu’importe ma grimace, elle ne la verra pas. Mon commanditaire avait donc raison quand il affirmait qu’elle appartenait à un clan de sorcières qui se brûlaient elles-mêmes les yeux. Malgré ses horribles cicatrices, ses tatouages rituels sur le crâne et ses cheveux tressés en entrelacs complexes, elle ne manque pas de charme. Pour une Peau-Rose.

 

- Tu sens le sang, orque, déclare-t-elle d’une voix posée. Mais pas suffisamment pour être un maraudeur ou un guerrier. Tu me veux donc vivante, chasseur de primes.

 

            Son ton, plus que sa remarque pertinente, me trouble. Je grogne et la soulève brusquement. Elle ne se débat pas tandis que je passe mon collier de servitude autour de son cou avant de la tirer hors de la salle. Son pas est léger et habile pour une aveugle. Elle me déplait. Elle n’éprouve pas de peur comme les autres. Je hais cela.

 

            La bataille est quasiment terminée dehors. Les habitations sont en feu et les orques pourchassent les survivants pour les exterminer. Morshagg m’aperçoit de loin et me coupe la route alors que je m’esquive.

 

- Tes renseignements étaient justes, harangue-t-il. L’or des humains est à nous. Ce fortin est à nous. Le clan est victorieux et puissant. Volerais-tu le clan ?

- Considère cette femelle comme ma part. Notre accord en faisait mention.

- Tu crois pouvoir manipuler le clan et Morshagg ?! éructe le chef de guerre.

- Tu m’insultes…marmonné-je, furieux. Tu la veux ? Mérites-la.

 

            Le défi lancé déclenche une vague de grognements parmi la foule de guerriers. Morshagg beugle de rage et saisit son cimeterre. Je dégaine à mon tour et me rue sur lui. Morshagg est fort et aguerri. Mais ce n’est qu’une brute sans cervelle comme ceux qu’il dirige. Mes feintes de corps le déstabilisent. Il ne s’est jamais battu que contre d’autres rustres de son acabit. Et meurt sans comprendre, transpercé par la botte que j’ai volé à l’art de guerre elfe. Mon hurlement de rage écarte ses sbires silencieux de mon passage. Je pars avant que ne débute la tuerie pour désigner un nouveau chef.

 

- Dois-je louer ta victoire ou la craindre à présent que tu m’as gagnée face à ce monstre ? demande l’humaine de son ton étrangement serein.

- Morshagg t’aurait torturé, ravagé et tué avant la prochaine lune, rétorqué-je en imitant son calme. Je ne connaissais que trop bien ses habitudes. C’était mon frère.

 

----------

 

Loup

 

            Une semaine à chevaucher avec cette femelle en fardeau et mes nerfs sont à fleur de peau. Elle est différente, impénétrable, troublante. D’autres auraient supplié, marchandé, auraient tenté de s’enfuir voire de m’agresser. Elle se contente de me suivre et de m’obéir en silence, son visage impassible jamais trahi par quelque angoisse. Si elle n’était pas aveugle, je jurerai qu’elle ne cesse de m’observer. Elle sent et sait que je ne parviens pas à la contrôler. Elle ressent ma nervosité et me laisse le deviner sans parler. Elle doit connaître le sort que je lui promets en la livrant à mon employeur. Et semble s’en moquer. Maudite sorcière.

 

            Traverser les terres humaines avec une captive n’améliore en rien mon anxiété. Nous attirons les regards, pour mieux les faire fuir aussitôt après de mes rictus peu engageants à son allure de possédée. Un jouvenceau tenta une fois de la délivrer. Elle eut un rire frais de petite fille lorsque je brisai le poignet de l’inconscient. Quand je l’interrogeai le soir, elle m’avouait à demi-mot ne pas craindre ma compagnie ou le but de ce voyage. Son clan est celui de prophétesses censées lire dans les méandres brumeux de l’avenir. De ce fait, elle m’assure qu’elle connaît déjà nos lendemains. A mon tour de lui rire au nez… bien que je la croie dur comme fer. Mon employeur n’aurait pas fixé pareille somme pour l’obtenir sans quelque don particulier.

 

- Cette taverne, murmure-t-elle pour la première fois depuis deux jours, une fois parvenus à destination. De nombreuses personnes vont y mourir.

- On évitera donc de commander le menu du jour, rétorqué-je en me demandant si elle a deviné qu’il s’agissait du lieu de son échange.

- Tu ne crois pas en mon don, dit-elle de sa voix douce tandis que je la descends de sa monture d’une seule main.

- A présent que j’ai froissé ton amour-propre, autant te livrer le fond de ma pensée : je pense que tu es folle.

 

            Elle sourit et me suit docilement à l’intérieur de l’auberge bondée. Bénis soient les dieux d’avoir fait les humains si frêles et si aisés à écarter des routes des orcs. Nous nous asseyons à l’écart. Mon employeur se fait attendre et je déteste attendre. Je tue le temps en rudoyant et effrayant une serveuse rousse venue prendre notre commande. Je commence à flairer un piège après avoir broyé ma troisième chopine. Mon instinct me pousse à partir mais je reste. Ma captive parait aussi nerveuse que moi et cette vision stupéfiante me fige sur place. Jusqu’à ce que l’auberge se change en enfer. J’ai vu mille feux avant, mais aucun comme celui-ci. Les flammes semblent dotées d’une vie propre et fauchent la foule comme un prédateur abat une proie. Les esquiver et me frayer un chemin à coups de sabre jusqu’à la sortie en traînant mon otage dans mon sillage n’est pas un exercice ardu quand on sait conserver son calme. Malheureusement, la fumée et les cris voilent à mes sens l’effondrement du plafond dévasté. Un pilier s’abat dans mon dos et je sombre. Avais-je rêvé en sentant la main de l’humaine lâcher la mienne une seconde avant ?

 

            J’émerge dans le carcan de douleur qu’est mon corps meurtri. Je grogne. Donc je vis. Je mords ma langue jusqu’au sang pour surmonter la souffrance et m’extirper des décombres qui m’écrasent. J’envoie les débris voler alentour en surgissant à l’air libre. Ma vue est brouillée. Je fais quelques pas avant de m’écrouler. Qu’importe, je vivrai. Le sang troll, héritage lointain de ma famille et qui coule dans mes veines, soignera mes blessures. Je ne peux pas encore mourir. Cette garce d’humaine s’est envolée, bien vivante. Je sens la chaleur de son collier de servitude à ma bague qui me lie à elle. Et en plus, je n’ai pas encore été payé.

 

----------

 

Glaive

 

            Il est temps. Tel un bon soldat, je rajuste les attaches de mon armure et entreprends l’ascension de la pente boisée, aux aguets, la main sur la poignée de mon épée. Silence. Danger invisible, mais bien présent. Une silhouette en mouvement évanescente entre deux arbres au loin m’attire dans un coin encore plus accidenté, fourmillant d’angles morts. Je sens le piège plus proche, toujours invisible.

 

            Je me penche pour écarter des broussailles épaisses lorsqu’elle surgit devant moi, tombée des hautes branches. Son coup manque de précision et de vigueur. Elle s’acharne tandis que je la repousse, mais condamne ainsi son avantage. J’avance sur elle pour l’immobiliser alors qu’elle s’écroule, vaincue. Mon sourire naissant s’évanouit lorsqu’elle plaque ses mains au sol en récitant une incantation. Les racines enchantées jaillissent brusquement du sol, si vite et si vigoureuses que je suis immobilisé en quelques instants. Le sort est trop puissant pour être spontané. La peste l’avait préparé à l’avance et m’a feinté pour m’attirer dessus. Son regard malicieux me le confirme alors qu’elle s’éloigne d’un bond. Entre ses doigts naît un filet de flammes qu’elle déverse sur moi. Je m’effondre en arrière en seule esquive possible. C’est lorsque je pense que sa maladresse lui coûte pour la seconde fois la victoire que j’aperçois la pluie de rochers explosés par le feu fondre sur moi.

 

- Si tu es mort, j’ai quand même gagné ! lance-t-elle, exultante, au tas de fumée.

- Ce qui signifie donc que tu as perdue, répondé-je, la main calée sur ses fesses.

- Ahhhh ! hurle-t-elle en faisant volte-face. Comment as-tu… 

- C’était pas trop mal, fais-je en évitant placidement son poing outré. Tu as failli me surprendre. Ta magie progresse vraiment vite. Je ne peux en dire autant de ton habileté à l’épée…

- Tu es un rustre, goujat et obsédé, se renfrogne-t-elle, vexée. Bien que tu sois son premier disciple, je ne comprends pas pourquoi le maître m’a envoyé à toi ! Tu ne m’as pas laissé participer à l’assaut sur ce fortin de bandits et tu ne m’as encore appris aucune de tes techniques !

 

            Ses traits empourprés par la colère se figent tandis que je m’approche d’elle avec une expression sévère jusqu’à ce que nos visages se touchent presque.

 

- Arthus…soufflé-je doucement en la fixant droit dans les yeux.

- Que…qu’est-ce que c’est ? s’exclame-t-elle, rougissante. Le nom d’une de tes bottes secrètes ?!

- Non, dis-je en me grattant nonchalamment le bas du dos. C’est juste un nom que je trouvais assez noble pour être porté par notre premier fils.

 

            L’apparition au loin d’un messager me permet d’esquiver le coup de pied rageur qu’elle m’envoit quand je m’éloigne. Je rejoins le soldat qui m’annonce que mes troupes sont rentrées à la caserne et que le magistrat requiert ma présence pour un attentat au cœur de la ville, une auberge rasée par magie. Que ce poste de capitaine de la garde peut être contraignant par moment !

            A cette pensée, mon regard glisse vers Blodwen alors que je songe que je serai bien resté quelques jours de plus ici seul avec elle, pour son entraînement. Elle est jeune et naïve mais sa beauté est indéniable. Ses traits harmonieux trahissent les origines elfes de sa mère, comme son allure gracile, son charme certain malgré son jeune âge et surtout la blondeur parfaite de ses longs cheveux, pâles, presque blancs, qui hantent mes nuits.

- C’est quoi ce regard ? m’interroge-t-elle en arrivant à ma portée, soupçonneuse. Tu penses encore à des trucs salaces, je suis certaine.

- Ce sera corvée de lustrage d’armure pendant dix jours pour familiarité envers son supérieur, gamine, lui lancé-je sèchement. Prépare les chevaux, nous retournons en ville.

 

----------

 

Glaive

 

            La pluie eut la décence d’étouffer la puanteur de mort et de brûlé autour des ruines de la taverne rasée. Je regarde mes miliciens s’affairer sur le site à la recherche de corps à extraire, ou de ce qu’il en reste. Blodwen parait horrifiée par le spectacle, même si elle lutte pour rien ne laisser paraître. D’un signe, je lui indique que nous n’avons plus rien à faire ici.

 

- Capitaine Séamus ! m’appelle Szol, le mage conseiller de la ville. Je me réjouis de votre retour et de la victoire de vos troupes. Damoiselle Blodwen, mes respects.

- Salutations, sorcier. Pardonnez à mon manque d’entrain, mais je ne suis pas d’humeur aux réjouissances face à ce carnage. Que pouvez-vous m’apprendre ?

- Le magistrat m’envoit à vous pour cela. Nous avons de nombreux témoins, mais seulement deux se trouvant à l’intérieur de l’auberge au moment de l’incendie. Les propos concordent avec la signature magique que nous avons relevée. Un sorcier s’est téléporté dans une sphère de vide et a tout détruit avec un sort de feu, « courroux de l’enfer » ou « horizon de flammes ». Un des survivants, malheureusement mort ce matin de ses blessures, a juré que le feu volait de cibles en cibles. Nous pensons donc que cet attentat est l’œuvre d’un mage puissant et que la mort des clients de cet établissement était son unique but.

- Un mage excessivement puissant…murmure Blodwen, troublée par la nature du sort utilisé.

- Un avertissement envers la ville ? interrogeai-je en me dirigeant vers le donjon. Une vengeance ? Une attaque aveugle ? Que savons-nous d’autres ?

- J’ignore si cela a un rapport, mais la veille au soir, à quelques rues de là, un noble ainsi que toute son escorte ont été sauvagement massacrés. La victime était connue pour ses liens étroits avec la Main Noire. Nos informateurs ont appris qu’elle avait récemment trahi la Main.

- Un groupe d’assassins sévissant sur la ville, répondis-je au regard interrogateur de Blodwen. Une attaque magique en plein jour dans une foule ne ressemble pas aux manières de la Main Noire. A moins que le massacre de masse ne soit qu’une diversion pour nous dissimuler la seule cible. Y avait-il des ennemis potentiels ou des gens haut placés parmi les victimes ?

- Sans être un bouge, cet établissement n’était que le repaire du bas peuple et des voyageurs sans le sou, répondit Szol, peinant à suivre mon allure rapide. Je ne crois pas à cette piste et le magistrat non plus.

- Tâchons de la vérifier néanmoins. Qu’avons-nous d’autres comme directions ?

- Mes mages travaillent à remonter le sillage de la signature magique du sort de téléportation afin de retrouver l’agresseur. Il n’y a guère davantage d’indices à exploiter. Des témoins parlent d’une ombre sortie des débris et évaporée peu après, mais il n’y en a aucune trace.

- N’avez-vous pas parlé de deux survivants ? demanda Blodwen. Un témoin est une piste exploitable, non ?

- C’est pour ça que nous nous sommes rendus ici, fis-je en désignant l’entrée du donjon. Avez-vous vu, Szol ? Un esprit affiné et perspicace et un visage d’ange. Je vous obtiendrai une place d’honneur le jour de nos épousailles.

 

            Le vieux mage afficha un sourire poli, mais surpris devant mon expression enjouée. Blodwen était devenue écarlate de gêne et de colère mais se contenta d’un signe injurieux discret, n’osant pas insulter son supérieur devant le conseiller du magistrat.

 

- Je préfèrerai épouser un orque pustuleux qu’un pervers immature, me chuchota-t-elle tandis que je me faisais ouvrir la porte d’un cachot.

- Ton vœu est exaucé, répondis-je en lui montrant son occupant, le dernier survivant de l’assaut encore en vie : un orque massif sévèrement brûlé vautré par terre. Szol ? Pourquoi notre unique témoin agonise dans un trou puant ?

- C’est un orque, déclara le sorcier en haussant les épaules. On s’est dit qu’il ferait un excellent coupable à exécuter en place publique s’il survivait et si notre enquête n’aboutissait pas.

- Je crois finalement que toutes les places pour notre mariage sont occupées, dis-je en fixant le mage d’un air désabusé. Blodwen, soigne cet orque. Nous avons à bavarder un peu avec.

 

----------

 

Spectre

 

Je suis morte.

 

La vérité m’a échappé mais je l’ai finalement rattrapé. A moins que ce ne soit l’inverse. Personne ne peut me voir, m’entendre ou me sentir, pas même moi. Et pourtant je suis bien là. Présente mais absente comme le flou qui danse en permanence devant moi. J’erre sans toucher personne, sans sentir la chaleur du soleil ou la fraîcheur de la brise. Tout est terne et glacé. Je suis tellement troublée et confuse que je n’ai même pas peur. J’ai compris et cela m’a presque rassurée tant j’étais perdue. Une fillette en bas âge a tourné son regard vers moi. J’ai vu l’incompréhension dans ses yeux clairs, puis la panique. Elle a pleuré et sa mère a mis longtemps à la calmer, cherchant vainement alentour la cause d’une telle frayeur.

 

Depuis, je me souviens lentement. Je ne suis rien et je n’étais personne, une simple serveuse dans une taverne crasseuse, travaillant assez dur pour survivre un jour de plus avec le peu que je gagnais. Une vie de labeur sans avenir, guettée par la misère et la souillure que me proposait le soir quelques clients de passage, avant de me battre pour mon refus. J’ai toujours été seule. Il aura fallu attendre ma mort pour me voir offrir un compagnon d’infortune. Car la mort m’a lié à lui sans que je puisse le quitter ou m’en éloigner. Je suis ancrée à cet elfe noir et j’ignore pourquoi il m’entraîne dans son sillage. Voici ce que je suis dorénavant : une ombre…

 

- …parmi les ombres, commenta le vieil homme usé dont le regard brillait dans la lueur vacillante des bougies éclairant la chambre sombre. Tu t’introduis dans ma demeure et rampe jusqu’à moi comme si tu tentais de m’éliminer. Si je ne te savais pas trop intelligent pour penser que ce serait possible, je t’aurais déjà mis dehors.

- Ta mort m’importe peu, répondit le drow en s’arrachant aux recoins ténébreux de la pièce silencieuse sous le regard peu surpris du scribe à son bureau. Tu n’es pas ma proie, mais tu pourrais la devenir si tu ne m’indiques pas la piste que je suis venu chercher. Dis-moi où se terre-t-il, sorcier ! Je me moque de qui il est ou du pourquoi, je veux savoir où je le tuerai !

- Est-ce là une requête de la Main Noire ? Leur plus instable tueur au milieu de la nuit dans ma propre maison ?

 

            Deux éclairs étincelèrent et un souffle agita les chandelles tandis que l’assassin posait en un instant ses deux lames dégainées croisées sur la gorge du vieillard impassible.

 

- Où ? Ce soir je suis plus impatient que fou.

- Quand cela ? soupira le mage d’un hochement désapprobateur et las.

- La taverne incendiée. Il y a trois jours. Une téléportation brève.

 

            J’ai soudain très froid en entendant les paroles de mon compagnon. Tout me revient. Le feu, la peur et la douleur. Si je le pouvais, je m’enfuirai loin de cet horrible elfe noir qui me lie à ces moments pénibles.  

 

- Je comprends mieux, déclara le vieil homme en scrutant un globe de verre. C’est donc ce sorcier dont toute la ville parle qui a fait naître en toi cette sauvagerie. Tes yeux sont ceux d’un animal traqué. Mais il t’a offert un autre présent. Vivante, ton amie rouquine devait être charmante.

 

            Il se penche vers moi et me fixe avec un léger sourire. Il me voit ! Il sait que je suis ! Que j’existe !

 

- Que… ?! se raidit le drow sans comprendre. Qu’est-ce que tu as dit ?!

- Surprenant, murmure le mage sans me quitter des yeux. Au moins, tu sais à présent pourquoi tu es si nerveux depuis cet incident. Les vivants peinent à apprécier pleinement la compagnie d’un fantôme.

 

----------

 

Spectre

 

            Mes doigts immatériels flottent vers le visage du drow et en caressent la surface avec appréhension. Il ne réagit pas dans son sommeil, les yeux mi-clos et immobile, assis en tailleur contre un pilier. C’est la première fois que j’ose l’approcher d’aussi près. C’est moi le fantôme mais c’est lui qui est le plus effrayant. Je donnerai tant pour savoir à quoi peut bien rêver un assassin ivre de vengeance. Dire que je suis condamnée à lui emboîter le pas pour l’éternité et que j’ignore de lui jusqu’à son propre nom.

 

           Le vieux mage lui a révélé mon existence et ma présence à ses côtés ainsi que la manière de me « voir » et de communiquer avec moi, mais mon ami d’errance ne s’est guère préoccupé de moi en comprenant qu’il était impuissant à m’abandonner. Il doit me considérer comme un fardeau ou une ennemie. Mais si c’était le cas, pourquoi lui suis-je liée ? Pourquoi lui et moi ?

 

            Le tonnerre gronde à l’extérieur, le vent fort faisant trembler la grange isolée dans laquelle nous avons trouvés refuge pour la nuit. Le drow semble épuisé et ne se soucie même pas de ces brûlures. Pourquoi un monstre pareil m’était-il destiné ? Pourquoi je me sens parfois en sécurité de le savoir avec moi ? Pourquoi ce fauve possède-t-il un visage si serein pendant qu’il dort ?

 

            J’aurais pu crié de stupeur si j’avais été vivante, surprise par son brusque réveil et le rictus sur ses traits. Je l’observe se dresser et se réfugier dans les ombres où je le perds quasiment. Plusieurs silhouettes pénètrent dans la bâtisse. Ce sont des hommes en armes, de la racaille comme il en échouait quelque fois en bande dans mon auberge. Sabres au clair, ils épient les ténèbres en quête de leur proie. Avant que ce ne soient les ténèbres qui fondent sur eux.

 

            Le drow abat les premiers par jets de lames effilées et bondit au milieu du groupe pris au dépourvu. Sa dague courte lui procure un avantage certain sur ses opposants aux armes plus imposantes et qui se gênent entre eux dans cet espace restreint. Il frappe. Sa violence n’a d’égale que sa vivacité. Ses coups vicieux n’épargnent pas ses assaillants qui poussent des cris rageurs en lui promettant mille morts. Le sang coule à flot et les gémissements se multiplient. Bien plus que de raison.

 

En observant cette singulière scène comme une spectatrice morbide, je crois que je parviens à le cerner pendant qu’il lutte pour sa vie. En infériorité numérique, il use de mise en scène en infligeant des blessures horribles et sanglantes et en prenant soin de garder quelques secondes en vie ses victimes pour que leurs cris d’agonie effroyables déstabilisent les autres. Il se retire de la mêlée avant que l’ennemi ne le cerne et le bloque. Il n’hésite pas à fuir et à disparaître pour mieux abattre ses poursuivants à distance. Les hommes l’insultent et le traitent de lâche. Je crois que le terme lui arrache un sourire froid.

 

Le drow, à bout de souffle et de vigueur, fait face aux deux derniers attaquants, le talon écrasant la tête d’un blessé suffocant. Les agresseurs chargent, répondant au défi. Ils sont aguerris pour des bandits. Peut-être s’agit-il de mercenaires. L’assassin brise la nuque du moribond et accueille l’assaut, dégouttant de sang. Les deux guerriers s’effondrent dans un râle tandis qu’il recule, une vilaine estafilade sur le bras. Il tremble d’épuisement, blafard, contemplant le carnage dont il est l’auteur. Une silhouette émerge de l’ombre d’un pilier dans son dos sans qu’il ne la remarque.

 

- Garde, derrière toi ! m’entends-je soudain hurler avec force.

 

            Le drow esquive de peu le gourdin visant son crâne et égorge le dernier ennemi avant de s’écrouler avec lui.

 

- Si tu tiens tant à te rendre utile, déclare-t-il alors en se relevant péniblement, son regard attisé tourné vers moi, apprends donc à faire le gué durant mon sommeil au lieu de m’examiner, collée contre moi…

 

----------

 

Œil – Le Miroir Brisé

 

            Je tombe douloureusement et brutalement sur le sol froid et dur de la caverne, le souffle coupé. Déroutée et apeurée, je laisse mes mains glisser alentour et pousse un petit cri quand les éclats de verre répandus par terre m’écorchent les doigts. Je recule précipitamment en sentant une présence près de moi. Ce n’est ni la couleur familière de son aura que je perçois dans les ténèbres de ma cécité, ni le son guttural de sa voix qui le trahissent, mais son grognement inimitable.

 

- Debout, princesse, éructa l’orque. Tu me pardonneras de ne pas t’embrasser pour te tirer de ton sommeil, mais je ne voudrais pas que tu prennes goût à mes baisers. Je t’ai manqué ?

- Toi ? Non, impossible ! Comment as-tu fait pour me retrouver ?!

- L’instinct, de la patience, de l’entêtement et surtout ça, répondit le chasseur de primes d’un ton un peu las en me soulevant du sol grâce au collier passé autour de mon cou. Je dois avouer que tu m’as fait courir durant ces derniers jours. Tu aurais du me dire que cette auberge te déplaisait à ce point au lieu de m’y laisser cuire comme dans un four à drows.

 

            Je me blottis dans un coin quand il daigne me lâcher, recroquevillée et tremblante contre la paroi de pierre glacée.

 

- Tu savais, n’est-ce pas ? interrogea-t-il. Pour le feu. Mais comment as-tu fait pour t’éclipser, et indemne à ce que je constate ? Les humains qui m’ont ramassés sur place et soignés n’ont jamais fait mention de toi.

- Oublie ces questions vaines et oublie-moi, lui rétorquai-je. Tout ce que tu dois savoir, c’est que je ne t’ai fui que pour épargner d’autres morts atroces. Dont la tienne.

- Fichue sorcière, grogna-t-il avant de boire bruyamment de longues rasades à sa gourde sans m’en proposer une goutte. Tu vas me faire monter la larme à l’œil avec ta compassion. Si tu étais aussi maligne, tu souhaiterais ma mort car je ne vais plus te lâcher d’une semelle à présent. Et ce, jusqu’à t’avoir conduite au fou qui paye tant pour que tu empoisonnes sa vie.

- Tue-moi plutôt ! Je sais quel futur attend de poindre si tu t’entêtes à rester auprès de moi.

- Faut croire que j’en pince pour toi, c’est vrai ! Tu as fait de colossaux efforts pour ne pas que je retrouve ta trace. J’ai même failli échouer. Veux-tu que je te raconte ? Les humains voulaient me tuer pour l’auberge, ne sachant qui de mieux écarteler, mais ce jeune damoiseau précieux et sa ribaude m’ont libéré et même soigné avec leur magie. Tsss ! Qu’ils aillent au diable ! J’ai pu suivre la trace de ton collier de servitude. Elle m’a mené à ton ami, le riche marchand de soieries.

- Melchäm ?! m’écriai-je. Tu as rencontré Melchäm ?

- Il m’a avoué t’avoir confiée à un conseil de druides elfes dont il était proche dès la deuxième phalange de son doigt coupée. Et avalée par mes soins sous ses yeux. Ton réseau de proches est étonnant. Il m’a fallu engager des bandits afin de m’aider à prendre d’assaut le bosquet des elfes pour me faire entendre. Ils regrettent maintenant sûrement moins d’avoir avoué ta cachette que la perte de leur arbre sacré, malencontreusement ravagé par ma torche lors des combats.

- Tu n’es qu’une bête vile et sournoise, marmonnai-je, furieuse.

- C’est pour cela que la trace de mon collier s’était éteint, poursuivit-il néanmoins. Quelle brillante idée de t’enfermer dans un miroir enchanté, comme un esprit captif ! Etait-ce de toi ou des elfes ? Qu’importe ! Le retrouver fut assez simple. Mais l’arracher à ses propriétaires qui étaient les gardiens des trésors elfes fut plus éprouvant.

 

            L’orque tendit le bras pour désigner quelque chose dans la caverne. Bien que je ne vis pas son geste, je compris clairement son intention. Il me fallut calmer mes nerfs et brider ma peur pour sentir les corps sans vie du couple de géants des forêts étendus plus loin.

- J’ai vu le mâle arracher un arbre à mains nues et le briser comme du bois sec entre ses mains énormes, fit le chasseur de primes. De terribles adversaires. Mais sots comme des gobelins. Ils ont cru aisément l’histoire que je leur ai livrée en me faisant passer pour celui qui venait réclamer une rançon pour la libération de leur seul enfant. Ils étaient très énervés mais ont trouvé un rapide exutoire en s’entretuant quand j’ai vanté l’aide du père comme complice pour soutirer l’or de la femme. Une fois débarrassés d’eux, j’ai pu paisiblement fouiller leur tanière avant de briser le miroir où tu te trouvais, petite cachottière… Qu’est-ce c’est que cette grimace de répugnance ? Tu t’inquiètes pour le fils des géants ? Je l’ai juste assommé, il vit, je ne suis pas un sauvage !

 

            L’orque ricana grassement tandis que je retenais mal des larmes de haine et de désespoir. Son rire diminua à peine lorsque je griffai son visage quand il vint me prendre. Le fou ignorait ce qu’il venait de déclencher.

 

----------

 

Œil – L’envol du corbeau

 

- Tu ne te t’interroges même pas quant à cette attaque sur l’auberge ? demandai-je, déroutée par l’insouciance de cet orque buté.

- Affaires d’humains, grommela-t-il en me jetant quasiment sur le dos de sa monture.

- Libère-moi et passe ton chemin, je t’en conjure.

 

            Il rit. Son rire grossier me blesse, pas moins que son mépris à mon égard. L’atmosphère a radicalement changé entre nous depuis notre rencontre. Réussir à me retrouver lui a apporté fierté et confiance en lui. De plus, je ne le trouble plus comme avant. Je m’en rends compte en entendant mes propres suppliques. Où donc s’est envolée mon assurance qui le mettait si mal à l’aise ?

 

- Tu as au moins daigné croire en mon pouvoir, murmurai-je en sentant le vent nocturne glacé sur mon visage. Où que tu m’emmènes, écoute ma dernière vision : vois le corbeau t’ouvrir la voie de la vérité.

- Je connais la vérité, c’est celle de l’or qui m’attend dans la bourse passée à la ceinture de mon employeur et que nous rejoignons de ce pas.

 

            Je décide de conserver le silence puisqu’il ne m’écoute pas. Malheureusement pour nous, il ne comprendra que trop tard. Nous galopons longtemps et je suis transie de froid quand il ralentit. Deux hommes l’attendent au bord de la route. Ils échangent quelques mots puis l’orque revient vers moi.

 

- Mon employeur nous attend en haut de cette crête, déclara-t-il en dissimulant mal sa joie. Si tu avais encore tes yeux, tu verrais d’ici son sourire ravi éclairer la nuit !

 

            Je suis son conseil malgré son ton désobligeant. Ma double vue me révèle les auras des deux gardes du corps. Ainsi que d’une douzaine d’autres cachés parmi les fourrés. Il n’y a personne en haut de la crête. Personne de vivant. Je fronce les sourcils avant de comprendre. Un piège. Une illusion. Un orque stupide et trop cupide.

            Ce dernier échange une blague de mauvais goût avec les sbires qui l’accompagnent et grogne quand ils ne rient pas. Il se détourne et son regard est captivé par l’envol d’un oiseau. Un corbeau passe dans le ciel nocturne et se pose sur une branche en haut du chemin…avant de traverser de part en part « l’employeur » passif en reprenant son envol. L’orque marque un temps d’arrêt. Je souris. Je sens son aura s’empourprer quand il saisit à son tour qu’il n’y a personne plus loin, juste une image fixe pour le tromper. La tension dans l’air augmente tandis que les hommes cachés nous cernent.

 

- Vous savez quoi, les gars ? soupira l’orque. Cette damnée sorcière me porte la poisse…

 

            La seconde suivante, il assomme les gardes en les écrasant l’un contre l’autre d’une rude poussée. Des flèches sifflent tandis qu’il fait volte-face pour fuir. Une l’atteint à l’épaule mais le ralentit à peine.

 

- Sauve-toi, « Princesse Beau Regard » ! me lança-t-il en se ruant vers moi.

 

            Me sauver ? Je peux faire même mieux que ça. Une incantation préparée depuis quelques minutes me fait totalement disparaître, ainsi que notre cheval. Je suis toujours là, mais la magie a effacé ma présence aux assaillants, à la fois invisible et immatérielle, comme durant ma fuite de l’auberge en feu. Je m’éloigne discrètement tandis que les bandits se ruent sur le chasseur de primes encore dérouté par mon évaporation. Il ne cherche pas à les affronter, ce n’est pas vraiment un guerrier après tout. Sa force et ses ruses lui permettent de tenir ses agresseurs à distance. J’épie leur course-poursuite dans les bois, à l’abri plus loin. Les auras des hommes s’éteignent lorsque leur proie en tue un ou bien s’enflamment quand ils le rattrapent. Je n’ose encourager l’un ou l’autre camp.

            Pourquoi reste-je ici alors que je suis libre de m’enfuir ? J’ai la réponse quand mon compère peau-verte, suant sang et eau, surgit des broussailles et bondit sur notre cheval. Je suis étonnée qu’il ait pu me voir malgré mon sort mais il est vrai que je l’ai déjà utilisé sur lui à l’auberge et que l’effet doit s’en trouver amoindri, même sur une brute comme lui.

 

- Les chiens ! Les raclures ! Je crache sur leurs ancêtres et urine sur leur descendance ! Ils vont me le payer !

- Où allons-nous ? interrogeai-je tandis que l’orque commence à semer nos poursuivants.

- Echanger quelques politesses avec le seigneur de ces soudards, me répondit-il d’un ton furieux. J’ai reconnu leur blason. Il appartient à un mage puissant mais déchu lors de la guerre de l’Oracle dont le domaine n’est pas très éloigné. Ce fils de goret me doit une bourse d’or et une prime pour avoir éliminé mon meilleur employeur depuis des lustres !

 

Visiblement, notre voyage ensemble ne parait pas tout à fait terminé.

 

----------

 

Lune – Le Premier Pas

 

            J’observe du coin de l’œil Séamus parler avec ses sergents et ses messagers. Malgré l’heure avancée, ils discutent toujours, ce qui me porte à croire que quelque chose d’important se prépare. Et dont je suis tenue à l’écart. Séamus m’a ordonné de les laisser entre hommes en usant de son autorité militaire et je déteste quand il fait cela. Il ne me considère pas comme fiable ou digne de confiance. A ses yeux, je ne suis qu’une gamine inexpérimentée et cela me fait rougir de colère.

 

            Les soldats se dispersent et Séamus quitte son abri pour venir vers moi. Je demeure immobile et l’ignore même quand il passe sa large pèlerine sur mes épaules pour me protéger de la pluie et du froid nocturne. Mon regard ne dévie pas de la lune, ronde et pleine, qui trône dans un océan tumultueux de nuages sombres.

 

- Je désire rester seule, dis-je à voix basse alors qu’il s’assit près de moi.

- Moi aussi. C’est pour cela que j’ai dit aux gardes de s’éloigner.

- Tu es pesant et envahissant, soupirai-je.

- Que te confie la lune ? demanda-t-il en scrutant le ciel à son tour. Tu es visiblement en train de lui livrer tes soucis et tes contrariétés. Que te conseille-t-elle pour les résoudre ?

- De retourner auprès de notre maître en lui disant que je perds mon temps avec toi puisque tu ne me considères pas davantage qu’un bel atour à montrer à tout le monde, mais d’une parfaire inutilité.

- La lune est une bien piètre conseillère si elle arrive à te convaincre que tu représentes si peu à mes yeux. Je ne suis guère doué en décryptage de langage féminin, mais il me semble que tu m’en veuilles. Je t’écoute.

 

            Ma colère s’envole sous le poids de son regard doux et attentionné posé sur moi. Je sais qu’il dit vrai, mais ce n’est pas ainsi que je voudrais lui paraître. Je n’affiche plus qu’une expression triste qui se reflète dans ses yeux, m’ôtant toute rancune. Est-il possible d’apprécier tant quelqu’un qui insupporte autant ?

 

- Es-tu venu pour me faire part de cette réunion d’urgence à laquelle je n’ai pas assisté ? interrogeai-je sur un ton de reproches. Comme je doute que ce soit l’heure de l’entraînement que tu me promets depuis des semaines, je ne vois pas d’autre raison à ta présence ici sinon.

- C’est donc ça ? fit-il, mal à l’aise en se grattant la joue. Tu n’es pas prête pour ce qui se trame. L’épée la plus redoutable se brisera au premier coup si elle a été forgée trop vite.

- Je suis prête au contraire ! Je sais me battre et tu le sais !

- Ta magie est au point en effet. Mais ton esprit est fragile car ignorant des choses de la guerre.

- Alors apprends-moi ! m’écriai-je. J’ai vu les messagers partir ! Tu t’apprêtes à mener une attaque. Alors dis-moi tout ou je ne vois pas l’intérêt pour moi de rester.

- Très bien, elfe capricieuse. Lorsque nous avons quitté la ville, j’ai ordonné aux troupes de marcher sur la citadelle d’un seigneur de guerre, un sorcier félon nommé Aldric. Les mages de Szol affirment que la signature magique de l’assaut de la taverne remonte jusqu’à son château. C’était un ancien partisan de l’Oracle déchu et banni connu pour sa cruauté et sa barbarie. Tous le croyaient mort ou disparu. Il devra répondre de ces actes. L’assaut débutera à l’aube.

- Pourquoi ne sommes-nous pas avec les troupes ?

- Nous les rejoindrons plus tard. J’ai distribué mes ordres aux légions. Mais mon instinct me pousse à suivre une autre piste, celle du chasseur de primes orque, Grumpf.

- Grumpf ? répétai-je à l’évocation du surnom donné à l’orque blessé par Séamus en réponse à son refus de parler et à ses multiples grognements.

- Tu crois que je l’ai libéré par charité ? Mes meilleurs éclaireurs le suivent pour voir où il peut nous mener. Leur dernier rapport indique une échauffourée avec des assaillants appartenant à priori à notre ennemi le mage renégat. Ce n’est pas une coïncidence.

- Pourquoi me cacher tout cela ? marmonnai-je, toujours vexée.

- Les choses vont mal tourner sous peu, princesse, répondit-il en effleurant ma joue mouillée par la pluie du bout des doigts. Outre ma promesse faite au maître de te protéger, je crois que j’appréhende le moment où tu me verras sous un autre jour, celui de guerrier prenant des vies et en sacrifiant d’autres. Comme tu es amoureuse de moi, je ne veux pas choquer ta vision idyllique de moi.

- Euh…Séamus…Je ne suis pas amoureuse de…

- Oh, les éclaireurs sont de retour, lança-t-il en se relevant, ignorant sciemment ma remarque. En selle, ma belle. C’est le signal pour rejoindre notre ami Grumpf. Les choses sérieuses commencent à présent. Si tu tiens tant que ça à me prouver que tu es prête, suis-moi. Si tu as la moindre hésitation, reste à ce campement. Mes soldats te…

 

            Il n’a pas fini sa phrase que je cours vers mon cheval, non sans lui avoir jeté sa pèlerine détrempée au visage avant cela.

 

----------

 

Lune – Premier Sang

 

            Séamus nous fait chevaucher vite. Soudain, le groupe s’arrête aux abords d’une clairière. La lueur des torches révèle la silhouette presque spectrale d’une jeune femme aux yeux brûlés qui pointe son doigt dans une direction, le visage serein. Plus loin, le chasseur de primes est aux prises avec de nombreux assaillants. A la lumière blafarde de la lune, ils ressemblent à des fantômes entamant un ballet macabre.

 

            Séamus lance ses soldats au secours de l’orque tandis que je me hâte vers la jeune femme pour assurer sa protection. Elle n’est pas blessée et me sourit doucement. Malgré la situation et l’étrangeté de cette personne, j’ai la fugace pensée d’espérer pouvoir être aussi belle qu’elle plus tard.

 

- C’est moi qui suis aveugle, mais c’est vous qui ne voyez rien, me confia-t-elle tout à coup. D’autres arrivent. Ils vous attendaient.

- Tant mieux, lança Séamus en approchant, son épée couverte de sang, ça m’évitera de devoir aller les chercher. Je me demandais quand ils allaient cesser de nous suivre.

 

            Je me retourne vivement. Le bruit de galops indique en effet qu’une troupe arrive dans notre dos. Je suis plus encore étonnée de voir que ni cette femme, ni Séamus, ne semblent en être surpris. Le chasseur de primes, affreusement blessé mais toujours impressionnant, nous rejoint à son tour, suivi des soldats ayant achevé les premiers ennemis et se rassemblant.

 

- Ce sont eux nos renforts ?! aboya l’orque à l’aveugle en nous désignant. Le freluquet nous ramène encore plus de chiens à nos trousses ! Toi, la bâtarde elfe ! Soigne-moi de ta magie que j’ai une chance de survivre pour pouvoir vous tordre le cou à tous !

- Un peu de tenue, Grumpf ! intervint Séamus, m’empêchant de le gifler. Crois-moi sur parole, tu préfères de loin nous épauler pour ce combat que mettre en colère la fiancée du capitaine des gardes de la ville où tu es toujours accusé de sorcellerie. Blodwen, veille sur cette femme. Les autres, en embuscade. L’orque fera l’appât. Il adore attirer la calamité sur lui !

 

            Je fais reculer l’aveugle devenue silencieuse tandis que les hommes disparaissent dans les ombres. Les arrivants sont tous armés et portent les mêmes couleurs que ceux que nous venons de vaincre. Des hommes d’Aldric. Séamus surgit avec les siens et la bataille s’engage. A voix basse, je tente de rassurer ma protégée mais je comprends vite à son air amusé que c’est moi que je tente de calmer. Je suis effrayée par le spectacle qui s’offre à moi. Séamus tue à tour de bras et n’hésite pas à piétiner ses ennemis, son visage habituellement doux et espiègle changé en grimace de rage.

            Je loue les divinités de ma mère pour ne pas avoir à combattre, mais ce soir, elles semblent sourdes. Un groupe d’adversaires nous repère et se rue vers nous. Je cherche une issue, tétanisée. La main chaude de la femme se pose alors sur mon avant-bras. Je choisis de faire face. Ma magie élémentaire fait apparaître une meute de loups fantomatiques qui mettent en fuite les ennemis. Je les laisse partir. L’un d’eux fait néanmoins volte-face quand mes fauves s’évanouissent. Son regard dément croise le mien. Il veut me tuer.

 

- Pas un pas de plus ! l’avertis-je avec tout le courage que je peux réunir. N’approche pas !

 

            Il ignore mes avertissements et avance encore, brandissant son épée.

 

- Arrête ! hurlai-je avec vigueur, la voix chevrotante. Recule !...Re…Recule !

 

            Ma voix trahit ma peur et l’encourage. Il accélère. Apeurée, j’enfonce mes doigts dans la terre humide. De minuscules pics acérés jaillissent du sol et transpercent les pieds de mon agresseur. L’homme gémit et s’effondre. Il prend appui sur ses mains mais je ne peux plus retenir mon sort lancé à présent. Ses doigts sont à leur tour pourfendus. Des larmes coulent sur mon visage. Mon ennemi roule sur lui et recule finalement. Avec peine, il se relève et s’enfuit, clopinant.

 

- Achève-le ! grogna Grumpf, à distance. Il risque d’aller en alerter encore d’autres.

- Je…je…je ne peux pas, répondis-je en tremblotant.

- Ce n’est encore qu’une enfant, déclara alors l’aveugle, me blessant encore davantage.

 

            L’assaut est terminé et nous sommes victorieux. Séamus lance sa monture pour rattraper le fuyard et le décapite d’un moulinet avant de me rejoindre. Du sang a giclé en gouttelettes sur sa joue et c’est à mon tour de la lui essuyer. Il ouvre la bouche pour parler. Je sais qu’il va me dire que je ne suis pas prête, pas encore. Mais il la referme et ne dit rien. Il rengaine sa lame ensanglantée et s’éloigne, ne laissant entre nous que le vent glacé de cette horrible nuit.

 

----------

 

Le Mage Rouge – L’Héritage de la Peur

 

            Le soldat traverse le grand hall en toute hâte, clairement paniqué, et se plante devant mon trône en criant pratiquement.

 

- Seigneur Aldric ! Les troupes ennemies repérées cette nuit sur notre domaine sont parvenues jusqu’à nos portes et s’apprêtent à donner l’assaut sur le château ! Elles sont…bien plus nombreuses que selon les rapports !

- Nous n’avons rien à craindre, mentis-je d’un ton qui fait frissonner le guerrier. Tenez les remparts et boutez-les. Si je dois être dérangé pour intervenir moi-même, vous le paierez bien plus cher qu’au prix de votre salut.

 

            Le soldat acquiesce, pâle et fébrile, avant de repartir aussi vite, sans doute persuadé que ma légendaire puissance peut les préserver d’une armée entière. Imbécile. Qu’il aille se sacrifier, que l’ennemi ravage mes défenses et pille mon dernier bastion. Que m’importe ? Tout ce dont j’ai besoin, c’est du temps nécessaire pour achever ce qui a été entamé. La cartomancienne a prédit la réunion des six lames ici, sous peu. L’une devra disparaître. Les autres survivront pour s’acquitter de la tâche que je leur confierai : s’emparer des reliques de l’Oracle, les trois larmes sacrées d’essence divine.

 

            Je me lève et regarde filtrer les premières lueurs de l’aube à travers la longue salle silencieuse. Je fais quelques pas, impatient d’en finir. Au loin, la statue dissimulant le passage secret menant à l’extérieur du château est immobile. Selon les dires de cette folle et de ses damnées cartes, c’est par cette voie que s’infiltreront les lames venues se venger de moi, telles de stupides insectes attirées par un feu, inconscients d’être manipulés depuis le début.

 

            Un mouvement attire mon attention et je recule d’un bond tandis que s’abat sous mon nez le corps lacéré du soldat de tout à l’heure. Je lève les yeux vers le haut plafond obscur. La diversion opère puisque je ne remarque que trop tard la silhouette jaillie dans mon dos et qui brandit ses poignards. Les couteaux ricochent néanmoins sur ma bulle protectrice invisible et mon assaillant stupéfait s’écarte vivement, esquivant la foudre crépitant entre mes doigts lancées sur lui. Comment diable a-t-il pu hisser un corps jusqu’au plafond, le lâcher et parvenir dans mon dos la seconde suivante ?! Et comment donc a-t-il pu s’infiltrer dans une citadelle en alerte sans passer par le passage secret ?!

 

- L’œil torve, murmurai-je à mon visiteur, le visage chafouin et l’os saillant sous une peau violacée. Des couteaux et une attaque en traître. Tu es donc un assassin elfe noir. Hum…Glaive ? Loup ? Quelle importance ? Il faut un mort et tu seras celui-là.

- Sot ! rétorqua le drow en esquivant habilement les trois projectiles de glace que je lui expédie. Tu vas vite comprendre la différence flagrante entre un vulgaire assassin et un danseur des ombres.

 

            Le drow tord sa bouche en un sourire mauvais. Il bluffe, j’en suis certain. Puis tout à coup, mon pied s’enfonce brusquement dans le sol. Je m’aperçois qu’une flaque d’ombre sous moi est en train de m’engloutir comme de la vase. Le temps que je baisse la tête, le tueur est sur moi. Une fois encore, ses lames ripent à un doigt de ma gorge, contrées par mon armure invisible. Les serres de feu que j’invoque le ratent de peu. Il est déjà loin et me jette de fines pointes pour couvrir son recul. Il disparaît derrière un pilier et reparaît sur mon flanc, faisant voler ses couteaux acérés sur moi. Il ne ment pas. Il peut danser dans les ombres.

 

- Tu virevoltes comme un papillon ! m’écriai-je tandis qu’il s’évanouit sous mon déluge de flammes. Mais tu vas danser vainement jusqu’à épuisement. Alors je t’arracherai les ailes !

 

            En réponse, je reçois une nouvelle pluie de lames que je balaye d’un sort de télékinésie. Les pics retombent au loin mais une fiole lancée dans le lot explose et répand un épais nuage d’air vicié. Je recule en me protégeant, faiblissant déjà sous le poison paralysant. L’elfe noir se rue sur moi depuis les hauteurs. En l’air, il ne peut esquiver la langue de feu que je déroule sur lui. Ma feinte a fonctionné. Blessé, l’assassin roule au sol et se relève péniblement, brûlé sur le torse. A mon tour de sourire.

 

- Personne ne viendra te sauver car tu es seul ici, fis-je en surveillant le passage secret du coin de l’œil. En me défiant, tu as choisi la mort que je te promets. Ne regrette donc que ta naïveté.

- Je…je comprends enfin, répondit-il, la main sur sa blessure. Le vieux avait raison. Je ne suis pas là pour venger qui que ce soit ou tuer un mécréant de ton espèce. Je suis là parce que tu as retourné sur moi la peur que j’inspire habituellement aux autres. Dans cette auberge, tu as distillé la crainte dans mes veines comme un venin qui me dévore depuis. Oui, j’ai choisi de t’affronter et je ne le regrette pas. Mais tu as tort de dire que je suis seul…

 

            Divers projectiles rebondissent sur ma protection, traits d’arbalète, lames et même une lourde chaîne hérissée de pointes. Je fais volte-face après m’être téléporté hors d’atteinte. Une demi-douzaine d’hommes portant la même tenue que le drow se tient alignée près des arcades, à l’étage. N’est-ce pas un fantôme que j’aperçois à leurs côtés, leur servant de guide ?

 

- La Main Noire, annonça l’assassin. Aujourd’hui, je ne suis plus seul.

 

            J’affiche une moue de contrariété avant de me raviser. Je pourrais me trouver en mauvaise posture…à l’exception du fait que je n’ai utilisé jusque là que la moitié de mon pouvoir magique.

 

----------

 

Le Mage Rouge – Affrontements

 

            Les échos du fracas de la bataille qui se joue aux murs de ma citadelle résonnent au loin, sourds, tandis qu’ici le silence vient enfin de retomber. A pas lents, l’œil rivé sur mon adversaire, je lui tourne autour en enjambant les cadavres déchiquetés des assassins étendus ça et là. Le drow me fixe de son regard chargé d’un courroux insondable. Le tigre enchanté que j’ai invoqué comme allié s’amuse à retourner les corps sans vie de ses compagnons à la recherche d’un survivant à écharper de nouveau. Je m’arrête et tend le bras en avant. Le spectre fou furieux qui se dresse entre l’elfe noir sévèrement blessé et moi rugit brusquement en réponse à mon geste.

 

            Ma main retombe. Je suis impuissant face à ce fantôme courroucé qui dégage une aura aussi profonde et qui s’entête à protéger le tueur vaincu. Son pouvoir annule le mien et je n’y vois qu’une raison : c’est moi qui ai du tuer cette jeune rousse et la magie ne peut ôter deux fois la vie à une même personne. Le destin m’indique que ce n’est pas l’une de ces deux lames qui doit aujourd’hui périr.

 

            Des bruits de pas, une pierre qui grince, deux silhouettes étrangères pénètrent dans mon hall. Il s’agit d’un orc massif et d’une frêle adolescente aux longs cheveux dorés. Je souris devant la belle et la bête. Si les lames s’obstinent à venir à moi par paires, ma tâche ne s’en verra que facilitée.

 

- Aldric ! éructa l’orque en brandissant sa hache. Chien galeux ! Fils de nain imberbe ! Tu n’auras pas assez de souffle et d’or pour apaiser ma rage envers toi !

- Tu seras donc le prochain à mordre la poussière, répondis-je calmement pour l’exciter davantage. Juste une question avant votre massacre : où sont les deux derniers ?

- Malédiction ! pesta la gamine. Il sait combien nous sommes. Séamus avait raison en disant qu’il s’agissait sans doute d’un piège ! Ce passage dérobé, c’était trop évident ! Nous n’avons pas besoin d’eux pour te châtier, mage ! Prépare-toi !

- Je déteste devoir répéter deux fois la même question…

 

            D’une main, je fais apparaître une épée animée qui fond sur l’orc. De l’autre, je lance mon tigre sur la fillette. Je profite du répit pour fouiller l’esprit aisément pénétrable du peau-verte afin d’apprendre la vérité. A travers des images confuses, j’aperçois vaguement un paladin resté en retrait avec une jeune femme à l’allure de sorcière qui lui livre quelques confidences à l’écart des autres, partis devant le long du tunnel. Je ne suis guère plus avancé.

 

            Mon épée occupe l’orque qui peine à s’en défaire. Mon tigre est aux prises avec plusieurs loups spectraux qu’il éventre malgré tout, un à un. Mon fauve achève la dernière bête et se rue sur la jeune fille qui fait face malgré sa terreur évidente. Un sort de gravité inversée stoppe la course de mon familier et le projette loin dans les airs pour mieux le faire chuter rudement. L’enfant est donc une enchanteresse Je dois lui reconnaître un certain potentiel pour son âge, mais un manque évident d’expérience quand elle s’approche du tigre sonné. Ce dernier lui bondit dessus, blessé, mais encore féroce. Ses griffes manquent de peu la gorge de l’adolescente surprise. L’orque vient de sauter à son tour, jetant mon fauve à terre et l’affrontant à mains nues. Un craquement sinistre m’annonce qu’il vient de lui briser le cou et le familier terrassé s’évanouit en poussières magiques.

 

- Tes os feront-ils le même bruit entre mes doigts ? grogna l’orque en venant vers moi d’un pas décidé.

 

            Sa hache ricoche sur ma bulle de protection malgré la violence de son attaque. Puisqu’il aime rompre les os de ses victimes, je me vois dans l’obligation de lui rendre la pareille. La jeune fille l’avertit vainement tandis que je libère mon sortilège. La magie balaye l’orque sauvage jusqu’à un pilier proche. Son cri accompagne son envol, ainsi que le bruit des os brisés de ses bras et de ses jambes. Tel un pantin désarticulé, il s’écroule en gémissant sur le dallage de pierre. Trois lames réduites à l’impuissance. Mais toujours pas d’élu.

 

            La jeune mage semble très affectée par la perte de son acolyte et le fait de se retrouver seule face à moi. D’un œil inquiet, elle fixe le tunnel béant et désespérément vide. Mon regard finit par accrocher le sien. Je savoure son expression de panique quand elle comprend que son tour est venu. Pourtant, elle ne bouge pas et se campe fermement sur ses jambes, régulant sa respiration et affinant sa concentration. Ses poings se referment et son aura s’enflamme. Je peux distinctement voir qu’elle prépare deux sorts différents simultanément, un exploit. Le premier libère un trait d’énergie qu’elle espère, je présume, me voir esquiver pour m’atteindre avec le second. Je reste immobile et mon armure dévie sa flèche magique. Elle enchaîne avec sa seconde attaque. Une branche minuscule gorgée de magie vole vers moi, tombe à mes pieds et accouche d’une nuée de ronces épaisses qui m’englobent. Ma protection souffre, mais résiste. Je fais voler épines et ronces d’un seul revers.

 

- Ta maîtrise de la magie élémentaire est fascinante, déclarai-je à la fillette abasourdie. Tu possèdes du sang elfe, n’est-ce pas ? Mais qui t’a entraîné ? Il regrettera beaucoup la perte d’une élève aussi précieuse en apprenant que tu as défié ma magie de guerre…

 

            Une bourrasque brutale renverse la jeune fille tétanisée. Elle tremble en se relevant, les larmes aux yeux. Mais une lueur croît dans son regard. Joignant ses mains devant sa poitrine, elle récite une prière. Une sylphe vaporeuse et translucide répond à son appel, se tourne vers moi et me force à reculer sous le poids du souffle qu’elle créé. Ma tornade capable de soulever un destrier lourd en charge la heurte de plein fouet. Nos deux vents s’opposent, formant une minuscule tornade au centre de la pièce qui fait glisser les corps proches et tinter les armes brisées alentour. La métis elfe et son alliée sylphe parviennent à me tenir tête, à ma grande surprise. Les sortilèges atteignent leur paroxysme…puis explosent. La déferlante d’air qu’ils engendrent détruit la sylphe et jette sans douceur l’adolescente loin derrière. Je demeure indemne, sauvé une fois encore par mon enveloppe enchantée.

 

- Console-toi en te disant que tu seras morte en affrontant plus noble mage que toi, gamine, lançai-je en visant la fillette étourdie de mes flammes.

 

            Une épée s’abat sur moi avant que mon feu ne s’envole, me tranchant la main au niveau du poignet. Je tombe sur le séant en hurlant. Un paladin en armure jailli de nulle part me pointe de son glaive, le visage sévère. Il soupire de mépris et me tourne le dos pour aller aider l’adolescente épuisée. Ce fou n’imagine même pas ce qu’il va lui en coûter d’avoir fait couler mon sang sacré !

 

----------

 

Destinée – Mensonges…

 

            Je me glisse discrètement à l’abri derrière un pilier pour mieux « observer » la scène. Bien que je sois immatérielle et donc invisible, je préfère me tenir à l’écart de ce violent affrontement. Séamus a profité de mes pouvoirs pour s’approcher du mage sans être vu et de mes conseils pour le blesser. Je sens la puissance du sorcier fluctuer. Le talon d’Achille d’un magicien aussi redoutable qu’Aldric est sa parfaite vulnérabilité durant les quelques secondes nécessaires à la préparation d’un sortilège. La magie qu’il concentre à son niveau est si élevée qu’elle annihile provisoirement son bouclier. Le paladin est habile, mais surtout sage de m’avoir fait confiance.

 

            Je tourne mon troisième œil vers les autres acteurs de cette étrange scène. Le drow est à terre, terriblement affaibli, mais encore vivant au milieu de plusieurs autres corps. Le spectre d’une jeune femme lévite près de lui, telle une loyale gardienne. Sans doute a-t-elle pris conscience du fait que si le mortel à laquelle elle est ancrée est tué, sa propre essence sera détruite. Mais son aura palpite avec énergie, suffisamment pour me permettre d’en voir les détails grâce à ma double vue. Seule la révélation de son état, de sa mort et de son lien avec le drow peuvent expliquer cette subite force.

 

            Plus loin gît mon comparse orc. Le chasseur de primes ne bouge plus. Ne restent que l’enfant-magicienne, à bout de forces, et le chevalier dont l’esprit de leader nous a guidé à travers ce passage secret révélé par mes visions à l’approche du château. Le destin semble se nouer dans cette salle, à cette aube imprécise. Peut-être est-ce la raison qui me pousse à l’attendre au lieu de m’enfuir. Je ne peux m’empêcher de puiser dans mon énergie vitale et mystique pour aiguiser ma perception et projeter directement dans mon esprit tous les détails du combat à venir.

 

- Tout va bien, Blodwen ? interrogea Séamus en soutenant son amie par les épaules. Je suis fière de toi et je te demande pardon d’avoir douté. Tu me comprendras en verrant quelle grande guerrière j’ai éveillée en toi.

- Je…Il est…Aldric…bredouilla l’adolescente éprouvée. Prends garde. Il est dangereux.

- Je vois ça, répondit le paladin en examinant le carnage alentour. Diantre ! Grumpf est mort ?!

- Je ne m’appelle pas Grumpf, peau de cochon ! grogna l’orc terrassé par la douleur.

- Achève le mage ! lança vivement le drow à l’attention de Séamus. Ne l’attaque pas de front surtout ! Il te détruirait. Pourfends-le tant qu’il est faible !

- Qui est faible, ici, insectes rampants ?! rugit Aldric en brandissant son moignon soigné par magie. Viens, jouvenceau ! Ne m’oblige pas à me déplacer !

- Il n’a pas l’air très avenant, plaisanta le paladin. Blodwen, ma si belle, un petit coup de pouce ?

 

            La demi-elfe usa de ses dernières ressources sur son compagnon. Le sortilège de renforcement fit saillir les muscles du jeune homme, zébra ses bras et son cou de veines tendues et empourpra son teint pâle. Le chevalier apprécia sa force décuplée par la magie blanche et chargea, zigzagant avec adresse et vélocité entre les flammes et les éclairs lancés à un rythme soutenu par Aldric. Le sorcier parvint à l’immobiliser d’une lance de gel qui le déséquilibra en lui frôlant la cuisse et engendra ensuite un mur de feu pour l’engloutir. Séamus parvint toutefois à s’en extraire sans être affecté et asséna en retour un violent coup d’épée sur la bulle du mage troublé.

 

            L’impact contraint Aldric à reculer, déstabilisé par les coups qui firent vaciller son enveloppe enchantée. Il lui fallut une fine vague de lave pour éloigner Séamus. Ce dernier échappa encore à un triple tir de projectiles destructeurs et revint au contact. Aldric, furieux et décontenancé, vomit alors un épais nuage de cendres dans lequel se noya le capitaine des gardes, sous les cris apeurés de Blodwen. Il réapparut néanmoins quelques instants après, souillé, mais indemne.

 

- Imbécile ! l’insulta le drow. Je t’avais averti de ne pas attaquer de front ! Tes assauts sont aussi inutiles que le furent les miens !

- Je crois que le coupe-jarret a raison, se vanta Aldric. Je pense, de plus, t’avoir percé à jour, jeune impudent.

- Vraiment ? le provoqua Séamus en souriant.

- Je ne comprenais pas pourquoi je ne parvenais pas à t’atteindre alors que mes visées étaient parfaites. Je viens de saisir ton astuce grâce à la cendre dont tu es recouvert. La poussière t’a trahi. J’ignore comment tu réussis pareille entourloupe, mais l’image que nous avons de toi est décalée par rapport à ta position actuelle, n’est-il pas ? C’est ainsi que tu esquives les attaques ennemies.

- Dieux, je suis découvert, soupira Séamus, d’un air gêné et plus sérieux. Tu es malin, sorcier. Je dispose en effet sur mon corps d’un tatouage mêlant d’anciens glyphes apposés par mon maître. Grâce à leur pouvoir, je peux masquer ma véritable position alors qu’autrui ne me verra que là où se porte ma fausse image. Mais l’effet est limité à un mètre au maximum.

- Un tatouage ?! s’exclama Blodwen, hébétée.

- Sur une partie intime, lui répondit le paladin en faisant face à son adversaire. Je te le montrerai…plus tard, promis.

 

            Je connaissais le secret du paladin. Son aura brillait en décalage par rapport à l’endroit d’où je le situais grâce au son de sa voix. Une magie puissante et permanente grâce à un tatouage. Je suis impressionnée. Mais qu’allait-il advenir de ce fougueux guerrier à présent qu’il avait révélé lui-même son principal atout ?

 

- Tu vas mourir, déclara simplement Aldric.

- Tu crois toi aussi posséder un don de vision ? rétorqua le chevalier.

- Qu’as-tu dit ?! Peuh ! Aucune importance. Tu ne vaux pas mieux que la poussière que je soulève à chaque pas. Tu ne peux plus m’échapper. Je peux te voir et t’abattre avant même que tu t’élances pour m’attaquer. Ta lame ne m’atteindra plus jamais.

 

            Séamus ne répondit pas et conserva son sourire espiègle. Aldric, agacé, forma plusieurs disques de lumière qu’il précipita sur lui avec fureur. Le chevalier chargea, tâchant d’esquiver dans sa course les cercles tranchants qui déchiquetèrent des pans entiers de son armure. Aldric ne s’était pas vanté en affirmant le voir. Séamus ne parcourut que la moitié du chemin que son élan fut effectivement brisé. Un disque le transperça de part en part au niveau de l’abdomen. Aldric éclata d’un rire brusquement interrompu par le glaive du paladin qu’il reçut de plein fouet dans la poitrine. Le chevalier s’était joué de lui. Ses précédents assauts apparemment vains n’étaient destinés qu’à estimer le temps de vulnérabilité de son ennemi. Et sa dernière course n’avait d’autre but qu’un élan suffisant pour que l’épée traverse la bulle au moment où le mage lançait simultanément son trait enchanté.

 

            Le destin se met en branle alors que le paladin s’effondre lourdement dans une gerbe de sang, imité par Aldric, bouche bée. Blodwen se précipita vers son compagnon en hurlant d’effroi. La blessure était mortelle et tous deux le savaient quand elle posa délicatement sa tête sur ses genoux.

 

- Blodwen, articula Séamus en haletant. Je vais t’avouer mon ultime secret…Tu ne t’en serais sûrement jamais douté…mais je crois que je t’aime…

- Tais-toi, triple sot ! gémit la jeune fille en l’étreignant, le visage baigné de larmes. Je vais te guérir ! Ma magie…Je dois pouvoir…

- Ne t’avises pas d’épouser un tocard, princesse, murmura le paladin avant d’expirer, son éternel sourire aux lèvres, la main fermement calée sur les fesses de l’adolescente.

 

----------

 

Destinée - …et Vérités

 

            Il y eut un court moment de paix dans ce grand hall ensanglanté durant lequel ne résonnaient que les sanglots et gémissements de Blodwen, à peine couverts par le fracas de la bataille proche. Un tintement accompagné d’un rugissement de douleur déchira soudain le silence. Aldric laissa tomber le glaive qui l’empalait et qu’il venait d’arracher de ses entrailles avant de se relever en pestant. Le drow se dressa sur les coudes et trouva la force de lui lancer un couteau. Le mage arrêta l’arme en vol de sa seule volonté et essuya le sang qui maculait son menton, livide et essoufflé.

 

- Misérables…vermines ! haleta-t-il, vidé. Vous ignorez tout…de mon pouvoir !

- Monstre ! l’insulta Blodwen en avançant vers lui, folle de rage. Tu l’as tué ! Je vais te…

 

            Aldric tituba sous l’impact du carreau de givre invoquée par la demi-elfe et qui s‘écrasa sur son bouclier invisible. Il grimaça, haineux, avant de se débarrasser de l’adolescente d’une poussée télékinésique. Blodwen dérapa au sol et s’écorcha les genoux en tombant. L’esprit d’Aldric était trop faible pour la tuer, mais suffisant pour la sonner.

 

- Une lame s’est éteinte ! s’exclama le sorcier. J’ai vaincu ! Mais si cela ne suffit pas, je peux toutes les anéantir !

- Assez, déclarai-je en apparaissant face à lui. Ton rôle est terminé et je suis lasse de jouer le mien.

- Toi ?! s’écria Aldric, hébété en m’apercevant. Qu’est-ce que…

 

            Lentement, je refermai ma main tendue vers lui et son bouclier magique vola en éclats tandis que l’explosion silencieuse le précipitait avec force contre un pilier. Il conserve son expression stupide jusqu’au choc, comprenant lentement que l’Oeil et la cartomancienne n’ont jamais faits qu’un.

 

- Ma prophétie s’est accomplie, déclarai-je en tendant mon visage vers un rai de soleil filtrant. Les six lames ont été réunies en ce lieu, attirées par la semblable rancœur qu’elles te vouaient. Tu as soufflé la flamme de l’une d’elle. Le destin est en marche.

- Que…que racontes-tu ? m’interrogea Blodwen, stupéfaite de constater l’étendue de mon pouvoir ayant si aisément terrassé Aldric.

- C’est une traîtresse ! grogna l’orque que son talent de guérison conservait conscient malgré son piteux état. Mon instinct n’a cessé de m’avertir. Je me méfie de toi, chienne aveugle, depuis que je t’ai extirpé de ce miroir ! Si tes visions étaient tellement justes, pourquoi n’avais-tu pas prévue que je te retrouverai, même cachée dans un objet magique ?!

- Parce que je voulais que tu me retrouves, répondis-je en souriant. Les lames devaient être unies. En devenir une était le plus sensé et facile pour les manipuler toutes.

- Les lames ? marmonna le drow dans un rictus d’incompréhension. Manipuler ?

- Laissez-moi vous éclairer, ténèbres ignorantes. Lorsque l’Oracle apparut sur ces terres, il versa trois larmes durant son discours. Des larmes de désespoir, de colère et de frustration. Ses pleurs se changèrent en perles en foulant ce sol impur. Parmi les fidèles de l’Oracle se créa ensuite une secte de fanatiques dévoués à sa cause qui récupérèrent les larmes devenues d’inestimables reliques aux pouvoirs fabuleux. La puissance qu’elles renfermaient était à peine concevable pour des esprits mortels. Afin d’éviter qu’elles n’attisent les convoitises, la secte conserva le secret de leur existence et se chargea de leur protection.

            Je suis l’une de ses gardiennes. Je convoite ce pouvoir dès le premier jour de mon entrée dans ce clan, mais ne peut m’en emparer seule. Pourquoi ? Parce que les membres de la secte possèdent tous le même don de vision que moi. Qu’importe la taille de l’armée ou la puissance du héros venu pour s’emparer des larmes. Notre talent de vision nous permettrait de connaître la tentative de vol avant même qu’elle n’ait germé dans l’esprit de celui qui convoiterait les artefacts. Une défense et une protection parfaites. Mon seul espoir de dérober les trois pleurs sacrés résidait donc dans le fait de trouver quelques élus aux dispositions particulières, vous, les lames. Nous pouvons lire l’avenir de n’importe qui en ce monde, à l’exception de quelques rares élus qui, par une astuce des dieux, possèdent un destin impossible à anticiper, mystérieux, imprévisible. Je ne vous désire pas parce que ce drow est un danseur des ombres, parce que l’orc peut se régénérer ou parce que l’elfe use d’une magie rare et oubliée. Je vous veux car vous seuls parmis des milliers possédez un destin impossible à décrypter, un destin que mes compagnons gardiens seront incapables de percer.

- Démone ! éructa Aldric, affalé à terre, le corps brisé. Tu m’as utilisé comme eux !

- En effet, répondis-je calmement en marchant à pas lents sous le feu de regards belliqueux. Il me fallait un lien pour réunir les lames, d’horizons et d’aspirations diverses, un pion facilement manipulable, aveuglé par sa cause égoïste et futile et assez perverti pour attiser en eux un indéfectible esprit de revanche. Tu as été le catalyseur de leur haine, ce qui les a soudés dans un même but. Comment crois-tu que le secret des larmes est parvenu jusqu’à toi ? Pourquoi la cartomancienne mystique était-elle le seul moyen pour toi d’exploiter ce pouvoir hors de ta portée ? Uniquement parce que je le voulais.

- Tu nous as choisi parce que notre destin ne peut être connu à l’avance, résuma Blodwen, en pleine détresse. Pourtant, tu as formulée des visions, pour Grumpf et pour nous. C’est toi qui as eu l’intuition du passage secret ou de l’attaque dans les bois !

- Comédie et poudre aux yeux, ma jeune amie. Ce que je savais déjà pouvait très bien passer pour une vision. Aldric était mon allié et mon informateur principal. Et pour que mon don vous affecte un temps soit peu, il fallait que je me joigne à vous, que je devienne l’une de vous. C’est ainsi qu’est née la sixième lame.

- Ta tête n’a donc jamais été mise à prix ? demanda l’orque en ricanant devant sa stupidité. Et mon employeur n’a jamais existé, c’est exact ?

- C’est exact, concédai-je.

- Je peux donc te tuer et mettre fin à ce cirque sans regret alors, ricana-t-il en tendant sa bague reliée au collier de servitude passée à mon cou.

- Non, tu ne le peux, l’informai-je doucement en brisant le collier entre mes doigts sans aucun effort, comme s’il s’agissait de bois mort. Ton malheureux artefact ne pèse guère face à mon véritable pouvoir. Je suis une sorcière, ne l’oublie pas. Comprenez qu’il me fallait tisser d’autres liens entre-vous pour vous diriger dans la même direction. L’appât du gain, la recherche de la vengeance, la justice, l’absolution d’une peur nouvelle…

- Et pour moi ? murmura le spectre de la jeune rousse en se plantant devant moi. Tu m’as sacrifiée ? Je ne suis morte que pour que tu me manipules ?

- Vivante, tu aurais été un fardeau inutile, rétorquai-je sans frémir malgré l’aura glacée du fantôme furieux. A présent, tes capacités sont remarquables et finement utilisées par ton nouvel ami drow. Ta seule disposition de destin inconnu ne pouvait suffire.

_ Et Séamus ?! demanda Blodwen à voix très basse, sur un ton plus effrayant encore que celui du fantôme. C’est cette engeance purulente qui l’a assassiné, mais c’est bien toi la responsable de sa mort.

_ Je prédis et guide le destin. Je ne suis pas responsable de ses extravagances. Je devais me soumettre à deux obligations : réunir six âmes éparses en un même lieu et pour une semblable cause et voir l’une d’elle disparaître. J’ignorais de laquelle il s’agissait, mon enfant. Mais je peux t’assurer d’un point de vue personnel que la mort du chevalier me peine. Ton paladin était charmant et doué. Il devait être un amant précieux…

 

            Blodwen bondit sur ses jambes flageolantes, portée par la colère. Dans son état, je n’eue besoin que d’un doigt pour réduire à néant l’attaque magique qu’elle prépara et la renvoyer par terre. Mentez-leur, ils vous suivront. Livrez-leur vos pensées sincères, ils voudront vous tuer. Comme je hais mon prochain !

 

- Tu as parlée de deux obligations ? dit le drow, avec bien plus de sang-froid que les autres. Dans quel but ?

- Votre soumission. Je présume que même en vous demandant gentiment votre participation maintenant, vous refuseriez de m’obéir, n’est-ce pas ? J’ai donc préparé un sortilège qui exigeait ces deux conditions. D’ici peu de temps, vous constaterez l’apparition d’un symbole sombre sur votre front. Cette marque prouvera que vous êtes soumis à ma magie. Si vous vous rebellez ou refusez votre asservissement, je détruirai votre âme d’un claquement de doigt. Ramenez-moi les trois larmes de l’Oracle et je vous en délivrerai, moi seule pouvant annuler ce sort avant que son effet ne se déclenche, dans moins d’un mois.

 

            Ils gardent le silence, désemparés. Mon ton léger annonçant ce dernier détail de leur servitude achève leur moral émoussé par la défaite. J’attends leur réaction avec impatience, même si je sais bien que ma victoire et mon emprise sur eux sont totales.

 

- Baste ! rit l’orque en premier de sa voix gutturale. J’espère que le symbole ne sera pas douloureux au moins. J’ai une peau délicate qui marque facilement…

- Tu crois pouvoir faire de nous tes esclaves ? interrogea le spectre. Je suis déjà morte. Que puis-je redouter de pire ?

- Une éternité en enfer si ton essence de mort-vivante est détruite par ce même sort. Avez-vous d’autres objections à formuler, mes cinq nouveaux serviteurs ou pouvons-nous quitter ce lieu qui grouillera bientôt d’envahisseurs ?

- Je te tuerai, affirma alors Blodwen en me foudroyant du regard.

- Je ne crois pas aux promesses des condamnées, rétorquai-je en souriant narquoisement. Je vais maintenant guérir vos corps mourants suffisamment pour vous permettre de vous enfuir d’ici. Vous me retrouverez dans plusieurs jours afin de m’exposer votre plan pour vous infiltrer dans la citadelle des gardiens et pour voler les…

 

            Une subite vision me pénètre, figeant mes paroles et mon esprit. J’aperçois un jeune général s’emparant des trois larmes et les brisant une à une devant la foule composant son armée. Je ne le reconnais pas mais j’entends son nom clamé avec conviction par les soldats.

            Quand je retrouve mes sens, l’atmosphère dans la salle a changé. Je me retourne, surprise, pour tomber nez à nez avec Séamus, bien vivant, et son glaive qu’il plonge dans mon cœur. Je vois Blodwen, médusée par cette brusque apparition, chercher son corps sans vie étendu là un instant auparavant, en vain. Même Aldric n’en croit pas ses yeux.

 

- J’ai plusieurs tatouages, me chuchota Séamus à l’oreille en accompagnant ma chute. Pour échapper à l’œil omniprésent fixé sur vous, il faut lui faire croire qu’il y a plus intéressant à surveiller ailleurs. Tu n’es pas la seule à savoir tromper ton prochain.

 

            Ma main tremblante se pose sur son plastron abîmé et cherche la blessure mortelle infligée par Aldric. Sans la trouver. Une illusion ?! Le paladin a feint d’être mort, sachant que c’était le seul moyen pour lui de me surprendre. Je ne sentais plus son aura parce que j’étais persuadée qu’elle n’était plus. Je m’écroule, traversée par la douleur et abandonnée par ma magie comme par ma vie. Dans mon esprit, le général inconnu au nom scandé défie le ciel.

 

- Tu avais au moins raison sur un point, sorcière, déclara le spectre en se penchant au-dessus de moi. Il y aura bien une lame qui périra aujourd’hui…

 

            Je souris, amusée par ce coup du sort. Facétieux destin qui m’emporte avec toi pour me punir de mon arrogance, offre-moi le répit nécessaire à une dernière question.

 

- Qui est…Arthus ? demandai-je dans un souffle presque inaudible.

 

            J’ai juste le temps de voir Séamus et Blodwen échanger un regard interloqué avant de mourir.

 

----------

 

Epilogue

 

            La silhouette furtive traversa le couloir étroit à vive allure et sans émettre le moindre son. Elle se figea par prudence devant la salle des gardes, épiant la conversation des sentinelles avant de s’élancer de nouveau. Un soldat posté devant la cellule la plus à l’écart émergea de sa torpeur en sentant un souffle d’air sur sa nuque. Fronçant les sourcils, il tourna son regard sur la gauche et observa les ombres à la lueur des torches s’enrouler et danser dans un spectacle fascinant…sans voir le drow s’arracher aux ténèbres dans son dos et l’assommer d’un coup rapide à l’estomac.

 

            A l’intérieur de la geôle crasseuse, Aldric se redressa sur sa paillasse, réveillé par l’infime bruit de chute du corps du gardien. Lentement, il approcha de la lourde porte, son moignon grattant la vermine courant sous ses loques déchirées de captif. Il fixa vainement la poignée en écoutant dans le silence, mais comprit bientôt quand une flaque d’ombre se glissa à l’intérieur. Aldric recula et retourna s’asseoir en maugréant tandis que l’assassin de la Main Noire se dressait devant lui. L’elfe noir fit un pas vers son ancien adversaire et s’immobilisa. L’instant suivant, il lançait un couteau derrière lui. Le projectile se ficha dans le mur, à un pouce de l’oreille d’un orc massif familier guettant là.

 

- Je serai exécuté demain en place publique, déclara Aldric d’un ton blasé. Tu peux me tuer pour te purger de ta peur si ça te chante, mais notre ami commun ici présent a été engagé pour me protéger. Quelle meilleure distraction aurais-je pu choisir avant ma fin que de voir deux anciens alliés ayant participé à ma chute s’entretuer sous mes yeux ?

- Nous ne te ferons pas ce plaisir, sorcier, grogna le chasseur de primes. Et si tu réfléchissais deux secondes, tu devinerais que ton visiteur n’est pas venu pour t’éliminer…mais pour sauver ta misérable peau en te libérant d’ici.

- Me libérer ? s’exclama le mage.

- Que fais-tu là ? interrogea le drow en fixant l’orc. Je n’ai encore tué personne aujourd’hui. Quitte ce donjon et va t’enivrer à la taverne du coin pour oublier ce que tu as vu si tu ne veux pas être ma première victime.

- Je ne bois jamais durant mes heures de service. Tu me prends pour un amateur ?

- Je ne connais pas de chasseur de primes professionnel, rétorqua l’assassin.

- Ha ! Excellente ! Je la ressortirai aux confrères. Malheureusement, je ne suis plus chasseur de primes. Je connais bien le capitaine des gardes de cette ville. Séamus m’a pistonné et promu dans son armée. Ma mission de ce jour consiste à surveiller ce captif jugé coupable et qui sera pendu demain, avec quelques diverses tortures, en châtiment pour avoir massacré tous les clients d’une auberge. Mais tu connais cette histoire…

- Autant que tu connais la mienne. Ne me force pas à te trancher la gorge pour ce pourceau.

- Une perspective peu enviable en effet. Sauf que tu n’es pas de taille à me trancher quoi que ce soit. Pas dans un espace aussi clos.

- Sans doute, concéda l’elfe noir. Gardes-tu un atout dans ta manche comme moi ?

 

            A ces mots apparut près du tueur la forme translucide du fantôme de la serveuse rousse, ses yeux jaunes crépitant d’une vive énergie. L’orc afficha une grimace ennuyée, posa l’index sur sa bouche d’un air songeur puis sourit de nouveau. Il désigna les runes gravées sur les murs de la geôle et cligna de l’œil à l’attention du drow.

 

- Tu ne nous imagines pas assez niais pour avoir offert une hospitalité réduite à notre hôte ? demanda-t-il. A invité de luxe, protocole de luxe. Ces symboles annulent toute magie ici, ce qui rend Aldric impuissant, comme ton amie transparente, là. Et ton tour de passe-passe avec les ombres ? C’est bizarre maintenant que j’y songe. Comment as-tu fait pour rentrer ?

- A trop imiter les humains, tu finiras arrogant et naïf comme eux. Mon art n’est pas magique.

- C’est toi le plus crédule ici si tu espères quitter la ville avec le manchot dans tes bagages.

- Son sort sera tel qu’il enviera celui que vous lui aviez préparé, argumenta l’assassin. Ne crois pas que je lui offre la liberté !

- Que…Comment ?! lança Aldric, sans comprendre. Que dit-il ? Orque, défends-moi !

- L’orque a un nom et ce n’est pas Grumpf ! s’énerva l’ancien chasseur de primes. Il veut te libérer pour s’assurer que tu vives, abruti décérébré ! Si tu meurs demain, son alliée fantôme verra sa mort vengée et alors, elle…

-...disparaîtra, acheva l’assassin, couvé du regard par la mort-vivante.

- Même les elfes noirs ont un cœur, sourit l’orc.

- Tais-toi donc ! Elle représente surtout un avantage considérable en matière d’infiltration, de pistage et de repérage pour un assassin de ma trempe. Avec elle à mes côtés, aucune cible ne sera plus hors de ma portée. Je serai craint, redouté et célèbre.

- Mais pas crédible. Tu n’as pas vraiment besoin d’elle pour cela. Un tueur qui s’attache émotionnellement à une autre personne, même morte, en voilà une célébrité inédite.

- Te régénèreras-tu si je t’arrache le cœur ? tiqua le drow.

- Faisons un essai pour voir !

 

            Les deux combattants se mirent en garde et s’apprêtaient à s’écharper lorsque le fantôme glissa entre eux pour les séparer.

 

- Sa mort ne te rapportera rien, déclara-t-elle à l’elfe noir avant de se tourner vers l’orque. A toi non plus. Mais sa vie peut t’enrichir. Tu es peut-être soldat à présent mais tu es demeuré le même au fond, j’en suis persuadée. Marchandons.

- Tu veux m’acheter ?! Ridicule ! Je ne peux pas compromettre mon nouveau rang et ma…

 

            L’orque se tut en fixant les pierres précieuses que le drow lui présenta au creux de sa main. Il hésita, renifla, grogna, se gratta et s’en empara finalement.

 

- Ils recrutent, la Main Noire ? demanda-t-il en empochant les joyaux.

- Aldric les dissimulait, fort mal, d’ailleurs sous son trône. Les humains ne se sont pas rendus compte que le coffret qu’ils y trouvèrent avait déjà été visité par plus rapide qu’eux.

 

            Le drow sourit enfin et se détendit. Puis il se tourna vers Aldric qui paniquait.

 

- Assure-toi que jamais il n’échappe à ta surveillance, lui conseilla l’orc.

 

            L’assassin ne répondit que d’un soupir amusé avant d’enfoncer ses doigts dans la bouche du mage pour lui faire sortir la langue et la trancher d’un coup sec. Sa lame décrivit une courbe et il lacéra ensuite ses yeux avant de lui faire sauter le pouce.

 

- Je veux le voir incanter un sortilège après cela, dit-il sans la moindre émotion dans la voix malgré les horribles soubresauts et gémissements de souffrance d’Aldric. Je m’arrangerai pour qu’il reste en vie de longues années. Sois-en certain.

 

            L’elfe noir assomma le magicien agité et le chargea sur son épaule avant de se diriger vers un coin d’ombre, suivi du spectre.

 

- Dis au paladin et à sa jouvencelle que je suis désolé malgré tout, murmura-il avant de s’évanouir. Mais que nous sommes quittes. La Main Noire a posé un contrat sur eux et j’ai refusé.

- Que les dieux te gardent, drow. Toi aussi, petite rouquine.

- Que les dieux veillent sur ta destinée, répondit le spectre. Quelle qu’elle soit !

- Je crois qu’elle devrait s’améliorer sous peu, plaisanta l’orque en tâtant sa poche bien remplie. Tiens, et si j’ouvrais une auberge ?