L'Autre-Monde
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Envol 1 - Leithian

 

Leithian traversa le rideau de lumière filtrant à l’orée des sous-bois d’une démarche lente et insouciante. Les bras croisés sur sa poitrine, elle semblait étreindre cette peine qui macérait en elle. La jeune elfe s’adossa à un arbre, se laissant choir, son visage empreint de gravité. Son regard vide dévia dans le vide et se figea brusquement, s’ancrant à celui, bestial et primaire, du géant assis dans la clairière à quelques secondes de course d’elle. L’expression de la jeune elfe ne se troubla pourtant pas. Fragile et triste, elle fixa le monstre entouré de ses congénères sans réagir. Le géant renifla et grogna. Elle demeura immobile. Puis lentement, Leithian pivota et disparut dans les ténèbres de la lisière, non sans avoir auparavant jeté un dernier regard froid à la bête interpellée.

 

            Le géant des roches mugit et délaissa la carcasse qu’il dévorait. Son groupe le vit se lever, agité et nerveux, son agressivité naissante se communiquant à toute la troupe. Un à un, les monstres se dressèrent en saisissant leurs armes gigantesques et s’élancèrent derrière lui. Les géants appartenaient une semaine plus tôt à l’armée d’un conquérant drow vaincu et sa défaite avait entraîné la dislocation de ses armées survivantes. Les géants étant de ceux-là avaient abandonnés les elfes noirs pour suivre le plus fort et hargneux d’entre-eux. Depuis, ils battaient la campagne, tuant et dévorant tout sur leur passage, écumant les campagnes humaines et elfes sans relâche, traqués et enivrés de sang.

 

            La troupe des géants pénétra dans le bois en pleine frénésie, arrachant les arbres et piétinant les fourrés dans un vacarme de tous les diables. Une première volée de flèches surgie de nulle part s’abattit sur eux, trop faible pour les abattre mais bien suffisante pour les aveugler un instant et pour exciter leur rage. Le tir de barrage des elfes empêcha les géants de bien appréhender les sous-bois plongés dans l’obscurité. Aussi chutèrent-ils maladroitement le long de la petite pente qui se déroba sous eux. Les lanciers bondirent hors des ombres pour les empaler et les bosquets de ronces invoqués par les druides les tailladèrent férocement avant qu’ils ne parviennent à rétablir leur équilibre. Harcelés de flèches précises et vicieuses, les monstres peinèrent à se défendre, succombant dans le sang et le courroux sous les assauts des elfes.

 

            Un seul n’avait pas suivi cette charge téméraire et stupide : le meneur des déserteurs sensiblement moins arriéré que ses pairs. Flairant le piège, il piétinait près de la lisière, excité par les hurlements de mort des siens et piaffant de frustration, bien conscient du sort qui le guettait s’il attaquait maintenant. Il s’apprêtait à fuir pour échapper à ces soudains agresseurs lorsqu’il la vit à son tour. Leithian émergea des bois, seule, brandissant deux lames brillantes qu’elle planta dans l’herbe devant elle. Le géant rugit, sans comprendre ses intentions, dérouté par l’absence de peur dans ses yeux, peur habituelle chez tous les misérables petits êtres qu’il croisait. Mais il n’hésita pas longtemps et lança sa lourde masse vers la piteuse créature inconsciente qui le défiait.

 

            Leithian bondit en avant, roulant sur elle-même pour arracher ses épées du sol et esquiver le coup vif. Elle se rua sur le géant et taillada le cuir sombre et épais de ses jambes vigoureuses. Son adversaire enchaîna les coups pour l’écraser ou au moins, la faire reculer. Leithian demeura collé à son ennemi, multipliant les entailles et les blessures tout en évitant le gourdin mortel qui faisait siffler le vent à ses oreilles. Décontenancé par sa vivacité et son style incongru, le géant perdit son assurance et ce fut lui qui recula le premier. L’elfe ne le lâchait plus, insaisissable et virevoltante. A bout de forces, les jambes ensanglantées lardées de coups, il céda à la souffrance et s’effondra à genoux. Leithian ne guettait que cet instant. Prenant appui sur sa cuisse, elle sauta jusqu’à hauteur de son visage et lui trancha la gorge d’un rapide et fluide revers. Le monstre s’écroula en arrière en gémissant. L’elfe accompagna sa chute, son regard plongé dans le sien.

 

- Tu as tué mon frère d’armes, se justifia-t-elle, sachant pourtant que la bête ne comprenait en rien sa langue.

 

            Le géant poussa un ultime beuglement et mourut, piétiné par son vainqueur. Leithian sauta au sol et alla rejoindre la troupe de ses guerriers alignés à la lisière. Un druide s’avança vers elle, le regard las et réprobateur.

 

- Te sens-tu apaisée, mon enfant ?

- Un Archange est mort et le dernier des ennemis composant l’armée qui l’a terrassé vient de périr, répondit-elle, son visage grave rehaussé d’une grimace de dégoût. La paix est bien le dernier sentiment que j’éprouve en cet instant !

 

            Sans un mot de plus, l’elfe dépassa le sage et fit signe à ses guerriers. Le sang du géant dont son visage était souillé lui ferait office de larmes pour le moment.

 

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Envol 2 – Sum Groor

 

            Tandis que la longue colonne de ses guerriers gravissait l’abrupt et sinueux sentier montagneux, Sum Groor marqua un temps d’arrêt pour scruter les cieux basculant lentement dans les ténèbres d’une nouvelle nuit glacée. Une lune blafarde et déchirée, trop grosse et sinistre, se découpait sur les contreforts déchiquetés des pics enneigés. L’orc eut une pensée pour sa camarade elfe Leîthïan qui aurait certainement vu en ce spectacle un mauvais présage. Mais lui ne partageait pas ces croyances jugées comme une marque de faiblesse par les siens. Dans un grognement rauque, il poussa sa monture en avant, renversant un serviteur gobelin sur son passage pour faire ricaner ses guerriers.

 

            L’armée stoppa en vue des imposantes portes sculptées dans la paroi rocheuse indiquant l’entrée du domaine du nain Grombrindal, l’un de ses alliés archanges. Le seigneur de guerre des monts venteux n’avait pas plus donné signe de vie depuis des semaines que les pisteurs de Sum Groor n’avaient su en détecter en parcourant son territoire. La guerre avait ralenti la progression de l’orc et il savait qu’approcher une armée aussi près d’une ville naine sans recevoir le moindre éclair de bienvenue était bien plus révélateur et préoccupant qu’un signe dans le ciel.

 

            Sum Groor fit pénétrer ses hordes dans la montagne. Lentement, avec la prudence stratégique que ses frères d’armes lui avaient enseignée, il fit inspecter les abords de la cité souterraine, ses tours, ses tunnels vertigineux et ses premiers quartiers. Rues et demeures étaient désertes, vidées de toute vie. Aucun éclaireur ne sut trouver de traces récentes de combat. La forteresse de Grombrindal était une ville fantôme, silencieuse et glauque comme un tombeau. Les combattants orcs les plus aguerris montrèrent des signes de nervosité à mesure que l’armée progressait.

 

            La cité était trop vaste et grande pour être aisément explorée, mais Sum Groor, tout en maudissant l’obsession naine de la construction, refusa de scinder ses troupes en plusieurs groupes. Ce lieu empuantissait la mort et le piège. Il ne craignait pas l’une mais se méfiait de l’autre. On pouvait infliger beaucoup à un orc, mais user ses nerfs et sa patience était loin d’être avisé.

 

            Forges et champignonnières, salles d’armes et mines, couloirs et halls, tout était désert. La poussière avait drapé les nobles statues d’un voile épais. Et ce silence pesant, étouffant, rendait l’écho de chaque claquement de talon insupportable. Sum Groor persista malgré le malaise palpable dans ses rangs. Il dirigea ses troupes vers le nord, jusqu’à la porte du Tonnerre, le second accès de la forteresse débouchant sur l’étroit col de la Banshee traversé par un antique pont de pierre. Ce fut là qu’il les trouva, en nombre et s’activant, trop occupés à charger les réserves d’or et de mithril pour veiller à une surveillance correcte. Sum Groor n’émit qu’un reniflement vif en s’apercevant qu’il s’agissait d’orcs. Il n’éprouva pourtant pas le moindre scrupule à balayer les premières lignes désorganisées lorsqu’il fit charger ses tueurs. Ce n’est qu’après avoir piétiné leurs cadavres ravagés par cent des siens qu’il arrêta l’élan pour faire face au reste de l’ennemi.

 

- Certains humains ont ce précepte envers l’ennemi, hurla l’orc à l’attention du chef adverse. Quelle est ta dernière volonté ?

- Te faire rejoindre tes nabots d’alliés au fond de ce précipice ! rétorqua l’envahisseur.

 

            Sum Groor pencha la tête pour tenter d’apercevoir le fond du précipice par-delà le pont verglacé sans y parvenir, comprenant le motif de l’absence de cadavres.

 

- Où sont le seigneur Grombindal et sa suite ?

- Raides et refroidis dans la salle du trône que j’avais piégé à l’attention des prochains visiteurs. Je m’attendais à d’autres nains ou des humains peut-être…Mais un orc…Je cracherai dans la gueule charcutée de ton cadavre fumant, maudit traître !

- Un frère orc avec de l’éducation, ironisa Sum Groor. Sois intelligent à défaut d’être raisonnable. Livre-moi le nom de celui qui t’envoit que je sache à qui livrer tes entrailles.

- Embrasse mes fesses, le traître.

- Tu me fais perdre mon temps, soupira Sum Groor. En plus, on se gèle ici. Tuez-les tous !

 

            Les deux marées orcs se ruèrent l’une sur l’autre dans un concert de hurlements qui résonna à travers la montagne. Sum Groor mena ses berserkers en tête et enfonça rapidement et violemment les défenses ennemies pour rejoindre la garde de leur chef qui se croyait isolé. Celui-ci continua à croire qu’il était à l’abri derrière ses shamans même quand Sum Groor les éventra sous ses yeux sans ralentir, qu’il acheva le dernier qui n’avait pas fui en lui jetant sa hache dans le cœur et qu’il saisit sa cible à la gorge de ses mains puissantes.

 

- Savoure le vol car il sera bref, lui susurra Sum Groor à l’oreille avant de lui briser l’échine et de le jeter dans le vide, signant aussitôt le terme de la courte mais sanglante bataille du pont de la Banshee.

 

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Envol 3 – Shalimar

 

Les ombres enfantées par la douce flamme des bougies dressées le long de l’autel de marbre ondoyaient sur l’harmonieux visage de Shurdriira. La matronne drow, connue sous le nom de Shalimar Shadow, rouvrit brusquement ses yeux clos, l’énergie libérée soudainement par son esprit changea la paisible danse des flammèches qui un instant s’embrasèrent en tourbillonnant. La jeune elfe noire baissa la tête, troublée. Adressant une dernière prière à sa déesse, elle se releva pour rejoindre Drazz, son fidèle chambellan.

 

- Toujours pas de réponse ? avança timidement le vieux serviteur.

- Elle n’entend pas, répondit Shalimar pour se convaincre elle-même.

- Erreur ! Elle n’écoute pas !

 

            Drazz et Shalimar firent volte-face. Sur le seuil de la chambre se tenait Faerlin, la sœur aînée de la matronne. Cette dernière apprécia moins son ton provocant que son intrusion dans ses appartements privés.

 

- Sors d’ici, lui lança Shalimar avec tact mais autorité. Cette histoire ne concerne que ma déesse et moi-même.

- Notre déesse ! Depuis quand ne parviens-tu plus à entendre ses ordres ? Est-ce depuis la perte de deux de tes Archanges, Grombindal et Èaránë ? Ou cela remonte-il encore plus loin, dès le début des calamités qui ravagent le monde extérieur et de ces maudits tremblements de terre qui anéantissent notre cité ?!

- Deux fois, dit doucement Shalimar en fixant sa sœur qui n’avait pas bougé de place. Tu as osé me reprendre deux fois. Veille à ce qu’il n’y ait point de troisième, j’ai d’autres préoccupations que de devoir fouetter ma sœur pour son impudence.

- Nos anciens ennemis sont venus réclamer vengeance et assiègent nos murs depuis des lunes, émoussant nos forces tandis que les leurs croissent. Toutes les calamités du recueil des anciennes semblent fondre sur nous en s’enchaînant ! Shurdriira. Nos troupes perdent leur ferveur et leur moral. Que comptes-tu faire si notre déesse ignore tes prières ?!

 

            Drazz se raidit tandis que les deux drows se défiaient du regard, laissant en suspens un silence effroyable. Le chambellan supplia en son for intérieur pour que Faerlin cède devant l’autorité suprême de sa cadette, mais elle écumait littéralement de courroux.

 

- Je vais rallier mes Archanges et ensemble nous poursuivrons notre mission céleste. Nous sommes des faucheurs d’âmes alors nous faucherons, celles des idiots qui se pressent contre nos portes comme celles de ceux responsables de ces évènements. Sans doute la déesse éprouve-t-elle notre foi.

- Tu t’entêtes encore et te noies dans ton orgueil…murmura Faerlin avec tristesse. Ta folie a scellé notre sort mais je ne te laisserai pas nous condamner tous !

- Tu miauleras encore sous le fouet en repentir de ces paroles lorsque j’apporterai la victoire à notre peuple !

- Pas cette fois, matronne. Gardes, emparez-vous d’elle ! Tu es devenue un danger pour la cité et je reprends ce qui aurait du être mien depuis toujours.

 

            Une forte troupe de soldats se déversa dans la pièce, rendant toute résistance vaine. Faerlin avait préparé son coup d’état dès le départ.

 

- Je me demandais quand ta jalousie à mon égard te pousserait à me trahir, petite chienne, commenta dignement Shalimar en se rendant. Tu m’envies depuis que nous sommes enfant et que les mâles rechignaient à te satisfaire après avoir goûté à mes charmes. Ma seule erreur fut de penser que tu étais trop lâche pour un jour passer à l’acte. Alors ? Me tueras-tu de tes mains ou le courage te fera-t-il défaut jusqu’au bout ?

- Je ne suis pas aussi impie que toi. Je vais te soumettre au jugement de la déesse noire. Si tu survis, je te laisserai la vie sauve…une vie entièrement consacrée à soulager nos soldats comme tu te vantes de si bien le faire.

 

            Faerlin mena sa captive à travers les couloirs de la ville, escortée par sa garde de fidèles. Elle poussa sa sœur jusqu’à l’intérieur d’une grotte avant de refermer la grille dans son dos et d’en sceller l’ouverture d’une lourde chaîne. Un soldat jeta une dague à ses pieds et tous se pressèrent sur les hauteurs de l’arène improvisée pour assister au fameux jugement.

            Shurdriira fit volte-face en reconnaissant le sifflement peu rassurant d’une bête bien familière. Lorsque le basilic émergea des ombres de la caverne, la drow comprit que le test n’était qu’un combat à mort inégal face à un monstre terrifiant. Elle baissa les yeux sur la dague à ses pieds, la ramassa, amusée par l’ironie de la situation, puis fit face.

            La drow excita le basilic en lui assénant de vives piques au flanc. Puis elle recula jusqu’à la grille, s’y adossant tandis que la bête se dressait face à elle. Quand elle fut à portée, Shalimar plongea en avant et la lacéra profondément. Sa précision lui permit d’éventrer le monstre, répandant un puissant jet de sang et d’acides digestifs sur la chaîne de la grille. D’un coup de pied, la jeune drow acheva de briser le fer fondu, mais elle ne sortit pas. Les gardes, soucieux de la garder à l’intérieur, lui bloquèrent la route…pour se retrouver face au basilic meurtri et fou de rage. Shurdriira profita de la confusion du massacre pour escalader sans être inquiétée la paroi de la grotte. Elle atteint les hauteurs, assomma un guerrier pour récupérer sa lame avant de la plonger dans le sein de Faerlin, encore abasourdie par la stupeur. Shalimar décapita sa sœur et courut à travers les tunnels en promenant son trophée. Une fois parvenue au balcon de la plus haute tour de la cité, elle la présenta à son armée réunie aux murailles.

 

- Je n’entrerai pas dans la nuit sans me battre ! hurla-t-elle à pleins poumons. Je suis Shurdriira Do’Ilsharr de la cité de Karond Kar ! Et je suis maîtresse de votre destinée !

- Les troupes vous suivront de nouveau, commenta Drazz, essoufflé, quand il vit les épéistes supplier pour recevoir la tête tranchée et les armées battre furieusement sur leurs boucliers. Vous devriez tuer un membre félon de votre famille régulièrement.

- Je repars au front, annonça l’elfe noire, soucieuse. Hâte-toi de prévenir les Archanges du péril qui les menace.

- Pensez-vous…qu’eux aussi ont perdu leurs ailes ?

 

            La matronne s’arrêta mais ne se retourna pas, ni ne répondit. La seconde suivante, elle s’engouffrait dans les escaliers.

 

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Envol 4 – Gasper

 

Gasper sut qu’il avait commis une erreur au moment même où les lourdes portes sculptées de l’église s’ouvrirent péniblement dans un gémissement plaintif. Le silence alentour n’était pas dû au hasard comme il essayait plus tôt de s’en convaincre. L’air lourd et vicié qu’il inspira en pénétrant dans le bâtiment obscur ne lui était que trop familier. La mort dont il était l’un des serviteurs avait ici fait son œuvre.

 

            Le jeune paladin fit signe à ses chevaliers d’investir les lieux. Tusdal, son sorcier attitré le força à baisser les yeux sans même parler lorsque son regard intercepta celui de son jeune et fougueux seigneur. A sa main, le vieil homme serrait encore le message d’avertissement envoyé par l’intendant de Shalimar Shadow. Tusdal aurait pu reprocher à Gasper son entêtement et son inconscience, sa négligence et son immaturité, mais il n’ouvrit pas la bouche lorsque Gasper réitéra ses ordres. Le paladin avait pris sa décision en toute connaissance du danger. Il n’y avait aucune place pour les regrets à présent.

 

            L’église semblait déserte mais les premières victimes furent vite retrouvées, mal dissimulées ou juste abandonnées sur le dallage glacé. L’endroit sacré n’avait pas été profané ou pillé. On ne voulait ici que tuer. Les chevaliers s’éparpillèrent à la recherche des survivants qu’ils étaient venus secourir. Gasper ne cilla même pas à la vue des cadavres de ses gens assassinés en plein cœur de son fief. Il avait vu cette scène tout le mois durant.

 

            Les calamités avaient frappées tôt et brutalement, inondations, pluies torrentielles, glissements de terrain, puis la peste avait suivi, ainsi que les hordes de brigands, de rebelles pour s’achever avec les attaques successives de nombre d’armées ennemies. Le domaine du chevalier, autrefois paisible et prospère, n’était plus qu’un champ de ruines dévasté aux populations en fuite jetées sur les routes. Gasper n’avait su faire face, accablé d’assauts à chaque frontière. Aujourd’hui, il avait choisi de délaisser son poste de commandant des troupes pour une heure afin de sauver quelques vies déjà perdues ainsi que la relique cachée ici.

 

            Le paladin s’engouffra dans les catacombes secrètes et poussiéreuses pour récupérer la dague sacrée de ses aïeuls, symbole de son pouvoir et de son autorité. L’arme enchantée incarnait à ses yeux l’ultime rai de lumière dans un avenir condamné aux ténèbres. Il trouva la dague sur son socle et s’en empara avec soulagement. Ce fut au moment où il rallia la surface et crut pouvoir partir sans encombre que les mort-vivants surgirent de partout. La garde extérieure, dispersée et surprise, tomba la première sous les mains décharnées de cadavres jaillis des cryptes proches. Gasper chargea et entama un massacre dans les rangs des monstres lents et statiques. Un chevalier surgit sur son flanc tandis qu’il fauchait d’antiques guerriers. Une lueur pâle éclata sans bruit dans l’église. Le chevalier glissa à terre, sans vie, aussi desséché que les morts qui l’entouraient.

 

            La liche écarta ses troupes sans ménagement pour se frayer un chemin vers Gasper et ainsi réajuster sa cible ratée de peu. Le paladin fronça les sourcils en dévisageant le monstre démoniaque auréolé d’une magie malsaine. Les mort-vivants eux-mêmes reculèrent devant la créature cauchemardesque. Trois boules de feu et une salve d’éclairs s’abattirent sur la liche caquetante. A peine en fut-elle secouée. Les magiciens, interdits devant ce spectacle, ne réagirent pas à temps pour éviter sa riposte. Le souffle méphitique les changea en statues de cendres qui s’envolèrent quand les zombies les renversèrent. Au milieu du tas grisâtre gisait le parchemin étreint par Tusdal.

            Gasper sentit la peur caresser la surface de sa peau et s’insinuer dans son cœur de faucheur. Il ordonna un recul stratégique, abritant ses hommes encore vivants dans l’étroit passage menant aux catacombes. Les morts les suivirent, mais la force procurée par leur nombre se trouva annulée. Pourtant, ce n’était qu’un répit. La liche dévala les escaliers humides avec violence et avidité. Elle fut à peine ralentie par la pluie de carreaux enflammés qu’elle reçut pourtant de plein fouet.

 

            Ils n’étaient plus qu’une poignée quand Gasper décida d’affronter lui-même la liche. Il était évident que c’était pour lui qu’elle s’était arrachée à l’enfer, aussi trouva-t-il juste de la récompenser de sa présence pour pareil périple. La créature enjamba le corps d’un chevalier et tendit sa main osseuse vers le paladin. La magie mortelle qu’elle concentra fusa vers lui sous la forme d’un projectile lent mais volumineux. Couvert derrière un large pavois, Gasper fonça à l’assaut, jetant au dernier moment sa dague sacrée sur la boule destructrice. Le choc de la magie bénite avec celle de mort de la liche provoqua une sourde explosion qui manqua de faire s’écrouler le tunnel. Gasper, l’armure déchiquetée, en sang et titubant, bondit hors du rideau de fumée créé et sauta à la gorge de la mort-vivante. D’un geste ample et rageur, il lui défonça le crâne avec le pommeau de son épée. La liche s’écroula sous son poids, son squelette réduit en tas de poussière. Gasper peina à se relever, sévèrement blessé. Il n’eut pas le temps de fêter sa victoire que la horde de zombies apparut. Incapable de se défendre, il éclata de rire, ramassé par terre. Les rangs des morts s’éclaircirent tout à coup quand un mur d’épées vint les anéantir.

 

- C’est d’avoir détruit l’héritage sacré de la famille qui te fait rire ainsi ? lui demanda son aîné Kyrwin en pointant l’arme brisée, comme rouillée depuis des siècles. Allez, debout, on s’en va.

- Pourquoi être venu me chercher ? interrogea le cadet. La région est ravagée par les calamités, ne sais-tu pas ?

- Je suis vaguement au courant. J’ai reçu le message de Shalimar alors j’ai traversé tes terres pour voler à ton secours. Une menace mortelle plane sur les Archanges.

- En tout cas, s’exclama Gasper avec soulagement, aucun Archange ne mourra ici !

 

            Kyrwin sourit mais ne répondit pas. De sa main libre, il dissimula les prémices de la peste visibles sur son avant-bras.

 

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Envol 5 – Enigma

 

La silhouette enveloppée dans une lourde pèlerine sale gravissait le flanc de la colline d’une démarche saccadée et poussive. Si le regard de l’étranger s’était au début attardé sur les monceaux de corps balisant l’étroit sentier, il n’y prêtait même plus attention à présent. Il en appréciait néanmoins chaque pose, chaque rictus, témoins malgré eux de la terrible bataille qui s’était déroulée ici. Hommes en armes côtoyaient chevaucheurs de loups orcs, chevaliers se mêlaient aux épéistes drows, noble sang se mélangeait à celui, noir et épais, de créatures ténébreuses. L’inconnu remontait le sentier comme la chronologie des évènements. Aux bûchers improvisés, il assistait à la pénible victoire humaine. Aux corps délaissés dans l’herbe et aux cadavres pourrissants, il voyait l’assaut surprise et brusque des mort-vivants. Parvenu au sommet de la colline, il se demandait qui pouvait bien avoir survécu, jusqu’à ce qu’il aperçût le seigneur de ces terres, Enigma.

 

            Menés par leur légendaire chef, les humains avaient repoussés les multiples assauts. Enigma avait ensuite dissous ses troupes en les sommant de fuir son fief dévasté. Du haut de cette colline maudite et ensanglantée, le vieux guerrier contemplait une dernière fois son domaine en flammes et déserté, attendant patiemment la venue de son invité si particulier pour lequel il avait dressé un bien funeste banquet. L’étranger fut un instant surpris. Enigma avait donc compris qu’il venait pour prendre sa vie et pourtant, le chevalier n’avait pas fui et même, se présentait sans garde rapprochée. Etait-ce un piège ? Non, bien sûr. Enigma voulait qu’il vienne. Il savait, que son heure était venue, comme l’identité et les desseins de son visiteur.

 

            Ce dernier marqua un temps d’arrêt. Il observa, silencieux, le chevalier qui lui tournait le dos pour mieux embrasser du regard ses champs et ses hameaux détruits, les restes des cinq liches désossées à ses pieds ainsi que le bâton de vision globale planté non loin.

 

- Tu pensais me duper ? interrogea-t-il en signalant sa présence au bruit de la carcasse qu’il fit craquer sous son talon.

- Je n’y songeais même pas, répondit doucement Enigma d’un ton serein en jetant un œil en direction du bâton.

 

            Le vieux chevalier toisa son visiteur, ni étonné, ni effrayé, pas même en colère. Conscient. Des enjeux comme de la portée de ce qui arrivait ici. La main sur le pommeau de son épée sacrée, Enigma avança d’un pas vif et militaire. Il se figea face à son ennemi intime, puis s’agenouilla avec l’humilité des plus sages.

 

- Un instant avant roi, à présent simple mortel, demain, vague souvenir, commenta l’étranger. Tu ne te soumets pas au destin, aussi cruel et ingrat soit-il, tu l’étreins et le presses contre ton cœur de chef. Voici pourquoi je suis venu en personne t’ôter la vie, grand maître des Archanges.

- Ce qui doit être accompli doit l’être dans l’honneur, la foi et la loyauté.

- Alors pourquoi ce bâton de vision qui renvoit cette scène dans l’esprit des Archanges encore en vie ? demanda l’inconnu en brandissant une longue épée au-dessus de la tête d’Enigma.

- J’ai toujours été leur guide, répondit le chevalier avec émotion, mais fermeté. Je veux qu’ils sachent que si leur destin est inéluctable, ils se doivent d’en comprendre la tournure.

 

            L’épée s’éleva pour tuer, mais Enigma se déroba au dernier moment, roulant sur lui-même en dégainant à son tour. Son adversaire, immobile, médita ses paroles et les comprit au feu qui brûlait dans son regard. Ce n’était pas un acte de rébellion, ni un combat pour l’honneur ou même un sacrifice. Ce duel était la dernière leçon d’Enigma à ses frères d’armes. L’étranger songea une seconde à détruire le bâton de vision, mais il était trop tard. La symbolique du geste était déjà suffisamment éloquente.

 

            Enigma se rua à l’attaque, déployant une énergie et une vigueur insoupçonnées. Le vieux lion rendait tout ce que sa vie de combattant lui avait apporté. Ses passes d’armes étaient inspirées, ses techniques passionnées et ses bottes, fascinantes. Le combat dura peu, car l’issue en avait été écrite avant que le premier sang ne soit versé. Enigma ne fléchit le genou qu’à la troisième blessure mortelle que son adversaire lui infligea. Il glissa au sol avec lenteur, ses doigts cherchant à arracher la cape dissimulant le visage de son ennemi, puis la lâchant. Enigma s’effondra sur le dos, le regard vitreux tourné vers le ciel. L’herbe tendre apaisa sa douleur et il eut encore le temps d’émettre un ultime souhait. Tandis que l’inconnu s’éloignait sans un mot, il sourit quand la pluie tomba doucement sur son visage. Sa dernière prière avait été entendue.

 

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Envol 6 – Elessar

 

Elessar fut accueilli dès son entrée dans la sinistre caverne par un rire emporté et jubilatoire. Il n’eut pas besoin d’attendre que ses yeux s’accoutument à la pénombre pour en reconnaître l’auteur.

 

- Tu l’as résolue ! applaudit Jhaeldrin, juché sur un roc à l’autre bout de la grotte. Je le savais ! Je savais que tu résoudrais cette énigme qui te conduirait ici ! Tout ceci est tellement excitant !

- Le proverbe dit que les seuls rires en enfer sont ceux des démons, répondit l’elfe en jetant au sol le parchemin déroulé. Je l’ai traversé pour te retrouver.

- Et me voici ! s’exclama l’elfe noir en sautant à bas de son rocher. Trois années d’affrontements, de souffrances et de haines mutuelles, de chasse et de mort entre nos deux clans et nous voici enfin en tête à tête pour écrire le dernier chapitre de notre confrontation ! Es-tu aussi enivré que moi par la passion de l’instant ?!

- Tu es fou et dangereux. Mais je présume que l’apocalypse de ce monde moribond doit ressembler au paradis à tes yeux. Tant de morts absurdes…comme celles que tu as infligées à mon peuple.

- Quel rapport ? fit Jhaeldrin, son air enjoué s’effaçant brusquement. Je n’ai cure que les dieux, le destin ou quoi que ce soit tue hors de cette grotte. N’as-tu donc pas compris encore ? Nous sommes unis par un lien de haine. La haine procure une si précieuse intimité ! Après trois ans de préliminaires passionnés, savourons enfin notre réunion comme des amants maudits. Sabrons-nous avec ferveur. Quel que soit le vainqueur, il n’aura jamais éprouvé une telle expérience en retournant dans le monde extérieur. Allons, Elessar ! Tu peux détester la guerre et la violence, honnir ceux qui tuent sans raison, mais tu sais pertinemment qu’une vie sans cicatrice, sans frayeur, sans peine, ne mérite pas d’être vécue ! Tu dois perdre et souffrir pour apprécier cette existence dénuée de sens comme de raison ! Je me propose comme ton amant de haine, ta meilleure motivation de vivre pleinement et tu me rejettes ? Voudrais-tu me briser le cœur, pauvre sot ?

- Quelle longue et ennuyeuse litanie, bailla l’elfe. Ce discours est trop long, je n’en choisirai donc que les deux derniers mots pour te servir d’épitaphe.

 

            Jhaeldrin afficha un air étonné puis éclata d’un rire fébrile en imitant Elessar qui dégainait. Les deux ennemis jurés se précipitèrent l’un sur l’autre en échangeant une violente passe d’armes, virevoltant en une fascinante danse de mort. Le drow, sentant son adversaire prendre le dessus, s’écarta brusquement et dévoila d’une rapide invocation le glyphe piégé que sa magie avait dissimulé dans l’ombre. Elessar comprit que l’elfe noir l’avait mené précisément près de cette paroi pour le piéger et ne put que se protéger du souffle de l’explosion magique qui le projeta au loin. Jhaeldrin dévoila deux nouvelles glyphes, l’une jetant une toile d’araignée magique rivant Elessar au sol et l’autre libérant un épais nuage de poison.

 

- Si je ne te connaissais pas aussi fourbe et sournois, je serai presque étonné par tes préparatifs douteux, commenta Elessar en chassant l’air vicié d’une plume de griffon enchanté engendrant une vive bourrasque.

- Une précieuse intimité, lui rappela le drow en souriant. Je veux voir la lumière s’éteindre dans tes yeux, Archange. J’en fantasme depuis trois longues années !

 

            L’elfe noir lança deux dagues souillées de venin sur son adversaire immobilisé qui ricochèrent sur le bouclier tapissé de ronces de ce dernier.

 

- Tu essaies d’estimer la portée de mon champ défensif ? interrogea l’elfe incapable de soulever ses pieds vissés au sol.

- Un bouclier béni par tes druides, hum ? devina Jhaeldrin. Redoutable. Bah, je crois que notre intimité nous rend un peu prévisibles tous les deux. Surprenons-nous ! Innovons !

 

            Le drow fit apparaître un plus large glyphe et s’écorcha les doigts dessus pour l’activer. Un grondement sourd s’éleva du plafond de la grotte avant qu’un impressionnant éboulis ne s’abatte sur Elessar. La poussière envahit la caverne et força Jhaeldrin à reculer. Surgissant tout à coup d’un pan de brume, Elessar frappa d’un coup oblique que son adversaire surpris ne put que partiellement contrer avant de battre en retraite.

 

- Le premier sang versé, rit le drow en léchant son avant-bras tailladé. Tu deviens audacieux. Comment as-tu rompu mon sort ?

- Une large rasade de Larmes d’ondines avant le combat pour purger tes maléfices, répondit l’elfe en montrant sa paume coupée qu’il avait appliqué sur la toile d’araignée afin que son sang dissipe l’enchantement. Tu voulais innover ? J’attendais que tu m’offres une ouverture.

- Je frémis en songeant à la suite, soupira Jhaeldrin, tremblant d’excitation. Il n’est plus place aux mots à présent. Laissons l’acier et l’obscurité nous engloutir. Viens !

 

            Elessar répondit à l’invitation et les deux ennemis se ruèrent l’un sur l’autre, usant de toutes leurs bottes secrètes pour prendre le dessus. Plus de magie, plus de parole, rien que le fracas de leurs épées s’entrechoquant, leurs regards enflammés et toute l’essence de leur sentiment livrée l’un à l’autre.

            Le combat aurait pu durer ainsi jusqu’à ce que l’un ne fléchisse, mais c’est une ombre qui décida de l’issue du duel en émergeant soudainement des ténèbres de la grotte, tapie là et insoupçonnée, pour empaler Elessar de part en part d’un seul coup. L’elfe en plein assaut ne comprit même pas ce qu’il se passait. L’épée longue le pénétra rageusement et ressortit presque aussitôt, emportant sa vie avec elle, sous le regard hébété de Jhaeldrin

 

- Èaránë, Grombindal, Enigma, puis Elessar, compta la haute silhouette encapuchonnée en se redressant.

- Qu’as-tu fait ?! put à peine murmurer Jhaeldrin, sous le choc. Mon duel ? Mon combat ? Mon ennemi intime ?!

- Prie tes dieux pour les remercier, âme fourvoyée, lui répondit l’inconnu. Ta vie ne m’intéresse pas.

- Tu as tout souillé ! hurla l’elfe noir, hystérique avant de bondir sur l’étranger.

 

            Et de comprendre son erreur quand celui-ci le figea en plein élan et l’envoya s’écraser rudement au sol de sa seule magie. Malgré tout, Jhaeldrin, riant nerveusement, se releva péniblement. Son regard croisa celui de son assaillant tandis que celui-ci s’apprêtait à l’achever. Il chercha vainement une prière en regrettant pour la première fois son manque de foi. Son dernier geste fut de hausser les épaules avant que sa tête ne saute de celles-ci.

            Son corps s’effondra à un pas de celui d’Elessar et au creux de la roche humide et sale, leurs sangs se mêlèrent lentement.

 

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Envol 7 – Endri’han

 

Le petit groupe de soldats émergea dans la clairière, disséminés et haletants. Au loin ne résonnaient pratiquement plus les cris des mourants et le fracas du combat avec les elfes. La légendaire forêt était le sanctuaire de ces derniers depuis des générations et jamais aucun étranger ne l’avait pénétrée aussi profondément. Mais à quel prix. Sur les centaines de guerriers réunis à l’orée des bois elfiques, ils étaient à présent moins d’une douzaine encore vivants à en avoir atteint le cœur. Pâles et nerveux, les hommes échangèrent des regards lourds de sens qui bientôt se fixèrent sur Kolm, l’un des chefs de troupes. A son tour, ce dernier se tourna vers l’imposant inconnu aux traits dissimulés par une cape sombre.

 

- Où est-il ?! l’apostropha le guerrier, le sang battant à ses tempes fiévreuses.

 

            Le mystérieux étranger conserva le silence, un silence pesant où se mêlaient les souffles rapides des combattants épuisés par la course, mais pas le sien. Il n’était pas même essoufflé. D’un doigt ganté, il indiqua le chêne majestueux et gigantesque qui trônait au centre de la clairière.

            Kolm allait rétorquer d’une insulte cinglante, ne voyant rien d’autre qu’un arbre centenaire, lorsque le sol s’agita doucement. Le feuillage du chêne bruissa et dans un son crissant qui figea les soldats, plusieurs de ses racines tortueuses se soulevèrent de terre tels des serpents géants arrachés à leur sommeil. Elles s’écartèrent ensuite pour libérer un espace étroit où filtra la fraîche lueur de la matinée. Une silhouette en émergea dans une lourde odeur de terre et d’humidité. Un homme poussa un jappement de surprise, un autre invoqua son dieu, beaucoup reculèrent. Un elfe aux traits fins enveloppé dans une couverture de feuilles apparut face à eux et, comme arraché à sa rêverie, fixa le ciel de ses yeux papillonnant à la lumière.

 

- Enigma…murmura Endri’han tandis que la brise emportait les feuilles qui l’enserraient dans un faible tourbillon. J’ai entendu tes paroles et traduis tes actes…Aussi, je sais.

 

            L’elfe baissa la tête d’un air détaché, encore vaporeux de sommeil. Son regard tomba directement sur l’inconnu immobile au milieu des guerriers. Kolm laissa couler quelques secondes, présumant que son allié allait relever le défi lancé, mais voyant qu’il ne réagissait pas, exhorta ses hommes à attaquer.

 

- Taillez-moi ce lécheur d’écorce en pièces, garçons ! Qu’il montre l’exemple aux siens en crevant au bout de lames humaines !

 

            L’appel trouva écho auprès de plusieurs soldats trop bourrus pour prêter attention aux superstitions sur les elfes rivant leurs compagnons sur place. Endri’han, impassible bien que désarmé, demeura imperturbable. Un premier homme chargea avant de glisser sur l’herbe en fendant l’air de son épée d’un air apeuré. Son manège interloqua les autres qui le regardèrent se débattre jusqu’à ce qu’il paraisse s’étrangler en gémissant puis retombe au sol raide mort, les yeux exorbités. Deux autres plus loin s’agitèrent tout aussi brusquement, arrachant avec effroi leurs armures et habits pour se déchirer le corps de leurs propres ongles. L’un d’eux s’enfuit dans la forêt en hurlant. Le second s’écroula peu après, les yeux révulsés et la bave aux lèvres.

 

- Diablerie ! lâcha Kolm tandis que la panique s’emparait des guerriers. C’est toi, maudit elfe ?! C’est toi qui les as tués ?! Engeance du démon ! Sorcier maléfique !

- Je n’ai même pas bougé, répondit calmement Endri’han. Vous êtes venus porter la mort dans cette forêt. La forêt vous retourne votre gage.

- Crève, bâtard d’elfe ! s’exclama soudain un guerrier avant de s’élancer vers son voisin et de l’abattra rageusement d’un coup de masse, le regard fou.

- Il a perdu la tête ! Maîtrisez-le et…

- Le sol ! cria un autre derrière Kolm. Le sol m’engloutit ! Aidez-moi !

- Mais qu’est-ce que…balbutia le chef, déboussolé en regardant son soldat se débattre désespérément sur un sol pourtant parfaitement ferme.

- L’arbre, fit alors l’inconnu en cape noire. Il est le protecteur de cette forêt. Ses branches sécrètent un air mortel pour les indésirables. Seuls les elfes peuvent échapper à son pouvoir d’illusion. Ton compagnon croit que le sol va l’avaler. Son esprit est déjà contaminé. Quoi que tu fasses, il est perdu. Comme vous tous depuis que vous avez mis les pieds dans cette clairière.

- Le corps dévoré par des mousses le recouvrant, expliqua Endri’han en désignant le soldat s’étant lacéré à mort. Lui croit que vous êtes tous des elfes et les deux dans ton dos essaient d’extraire de leur corps une myriade d’insectes inexistants courant sous leur peau. Je crois que mon arbre n’apprécie guère votre présence.

 

            Kolm, suant et tremblant, recula prudemment de ses compagnons sombrant les uns après les autres dans la folie illusoire du chêne gardien. Au milieu de la débâcle et du carnage, le chef de clan attendait avec horreur le moment où la démence allait ravager son esprit. Ce fut quand les racines de l’arbre filèrent vers lui comme des fouets pour tenter de le saisir et le broyer qu’il comprit que tout était fini. Il lutta contre les assauts répétés des racines l’entourant et dans un dernier éclair de lucidité, planta son épée dans sa cuisse, espérant que la véritable douleur surpasserait l’emprise de la magie elfe. D’une main écorchée par le bois rugueux des racines le recouvrant, Kolm dégaina sa dague et la jeta avec rage sur Endri’han. Un vent soudain entoura l’elfe pour dévier la trajectoire du projectile et Kolm s’avachit dans l’herbe lorsque les racines imaginaires écrasèrent son corps comme un insecte dans un poing de titan. Ou plutôt quand son esprit en fut suffisamment convaincu pour mourir.

 

- Bien sûr, la magie du gardien ne t’affecte pas, commenta Endri’han en regardant le dernier envahisseur debout.

- Ramasse cette lame ou l’arme de ton choix et défends ta vie, archange, répondit l’inconnu en brandissant une épée longue effilée. Affronte ton destin puis soumets-toi à l’inéluctable.

- T’affronter ? rit l’elfe dans un bref éclat cristallin. Mais je t’ai déjà vaincu.

- Ni toi ni personne ne le peut.

- Je t’ai vaincu car je sais. Enigma m’a montré. Bientôt, mes frères d’armes que tu n’as pas encore traqués sauront également… Je sais.

- Cela ne change rien, fit l’étranger en avançant à pas lents vers l’elfe, piétinant les cadavres des soldats étalés partageant la même herbe et le même rictus de folie.

 

            L’inconnu se posta devant Endri’han et leva son arme au-dessus de lui. L’elfe ne bougea pas d’un pouce, mais ferma néanmoins les yeux pour mieux savourer l’ultime caresse d’un rayon de soleil sur son front. L’épée s’abattit sur lui. Mais au lieu de trancher son corps offert, elle passa au travers, à la grande surprise de son possesseur. Endri’han s’évanouit dans un vive rafale de vent et un ballet de feuilles. Ses habits retombèrent mollement par terre et hormis cela, il ne resta plus aucune trace de lui.

            Le tueur d’archanges leva la tête pour suivre le flux d’énergie vitale qu’avait été Endri’han se réunir, se dissiper, puis disparaître complètement en se répandant sur le chêne gardien. Une autre forme de vie, une autre forme de conscience. Qu’importait. Ici, Endri’han n’était plus. L’inconnu rengaina et tourna les talons. A son tour, il disparut dans la pénombre des bois.

 

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Envol 8 – Dark Threat

 

Le captif n’avait pas desserré les dents une seule fois depuis sa capture, trois jours plus tôt. Mais à présent que les lourdes portes ouvragées de son Karak natal s’ouvraient, le nain ne cessait plus ses jérémiades. Jusqu’à ce que l’escorte personnelle du seigneur de la forteresse, avec ce dernier en tête, vienne récupérer le prisonnier, les humains durent supporter suppliques et menaces. Le maître du Karak arriva finalement, lourdement protégé, mais néanmoins en personne. Alors le captif se tourna vers le chef des hommes et s’adressa d’une voix brisée à son meilleur ami.

 

- Ne fais pas cela, D. Où est ton honneur ?

 

            Dark Threat considéra une seconde le nain avec qui il avait partagé joies et douleurs, aventures et combats, amitié et fidélité, puis lui répondit en conservant le visage dur et insensible.

 

- Peut-être hors de portée de ta vue, mais pas de la mienne, Thvari.

 

            Le nain fixa son ami qui reniait en ses mots leur précieuse amitié et baissa la tête pour ne pas affronter le regard lourd de rancune de son seigneur. Dark Threat était le seigneur du fief voisin de celui de ces nains et leurs deux peuples avaient établies des relations profondes et solides. Les coutumes naines avaient de tous temps fasciné le jeune homme qui en appliquait de nombreuses, malgré leur rigidité et leur sévérité. L’honneur était au cœur de la société des nains et au cœur de sa propre vie, jusque dans son propre nom qu’il avait abandonné pour se punir lui-même d’une erreur de jeunesse, tel le plus loyal des nains. Il avait choisi le pseudonyme de Dark Threat et même si ses voisins trouvaient son attitude curieuse pour un étranger à leur race, ils respectaient cette détermination à ériger l’honneur au centre de ses aspirations. Seul Thvari le nommait D ou Darky pour l’asticoter.

 

- L’aiglon égaré a finalement retrouvé son nid, déclara d’une voix rocailleuse Kjarnir Heldarmir, le seigneur du Karak, en jetant un regard glacial à Thvari. Tu peux partir à présent, Dark Threat. En retrouvant ce…fuyard, tu as effacé la dette d’honneur de ton père. Nous sommes quittes.

 

            L’humain s’inclina pour saluer le patriarche et ordonna à ses soldats de faire demi-tour. D’un coup d’œil discret, il surveilla toutefois les guerriers de Kjarnir postés partout dans la pièce, jusque derrière les murailles percées de meurtrières où plusieurs dizaines d’arbalètes les visaient. Thvari entama une supplique désespérée interrompue brutalement. Bien qu’il ne regarda pas, Dark Threat entendit parfaitement le sifflement de la hache s’abattant sur son ami et le bruit mou de sa tête roulant sur le sol dallé. Sans un mot, il quitta la montagne avec ses chevaliers. Il ne s’arrêta de galoper qu’une heure plus tard, pour une halte près d’une fontaine antique.

 

- Tu ne me parais pas criblé de carreaux et aucun berserker ne semble t’avoir démembré, fit une voix sortant de l’ombre. J’en conclus que tout a bien fonctionné.

- Il t’a tué, fit Dark Threat à Thvari qui sortait des fourrés. De ses propres mains, sans t’adresser une seule parole et sans même attendre que nous ayons quitté les lieux.

- Me crois-tu maintenant quand je t’affirme que mon père a perdu l’esprit ? demanda doucement le nain à l’humain troublé. La venue de l’apocalypse a exacerbé sa crainte des étrangers et sa paranoïa. Il ne voit plus que des ennemis partout. Tu dois être le seul allié qu’il n’a pas été exterminer avec ses hordes de fanatiques. C’est mon père et il n’écoutait ni mes conseils, ni mes menaces. Et voici le sort qu’il me réserve si je rentre au Karak : la mort.

- Il doit préférer te tuer lui-même plutôt que te voir capturé par l’ennemi.

- L’honneur avant tout, celui du clan, du Karak et surtout le sien, sourit le nain. Ne fais pas cette tête, D. Ce que tu as fait était noble et courageux. Tu m’as sauvé la vie. Je suis libre maintenant qu’il me croit mort.

- Oui et je doute qu’il ne découvre un jour la supercherie. Même ses plus érudits haut-prêtres se laisseront berner par cette illusion elfe qui leur est inconnue. A trop rester cloîtrés dans leur montagne, ils deviennent faibles.

- Saluons la mémoire de Geid. Même si ce n’était qu’un serviteur d’une caste inférieure, il n’aura pas hésité un instant à prendre ma place pour se sacrifier. Je prierai pour sa loyauté et son abnégation. Et toi ?

- Pour son honneur, murmura le jeune homme.

 

            On prêta une monture à Thvari qui se joint à la troupe. Le nain jeta un long regard derrière lui, en direction de la montagne qui abritait les siens, puis se détourna, les yeux dans le vague. Mal à l’aise, ne sachant pas quoi lui dire en ce pénible moment, Dark Threat se contenta de mener son destrier à hauteur de celui de son ami. Thvari conserva un silence songeur un moment, puis son air naturel jovial lui revint bientôt, juste quand les derniers pics du Karak disparurent derrière la cime des arbres.

 

- Quels sont tes projets ? demanda-t-il à son compagnon.

- Je l’ignore ou crains de le savoir. Depuis la vision de la mort d’Enigma, je n’ai plus aucun contact avec mes frères Archanges. Mes messagers ne reviennent pas et mes frontières sont menacées par l’envahisseur. Les bois pullulent de monstres et de brigands. Les intempéries ont détruits mes récoltes. Mes gens sont fauchés par les maladies et les révoltes éclatent au quatre coins du fief. Et les prophéties ont fait déserter la moitié de mon armée.

- Moi qui craignais que l’on s’ennuie chez les Grandes-Gens ! ironisa Thvari. Par quoi est-ce que l’on commence ?

 

            La boutade arracha un sourire à Dark Threat, son visage pâle et fatigué un instant illuminé. Le jeune homme reprit pourtant son air grave et ombrageux quand un de ses cavaliers arriva vers lui au galop en agitant un drapeau ivoire et sang.

 

- Qu’est-ce ? interrogea Thvari en voyant les humains se regrouper autour de leur chef.

- Un signal. Combien de fois m’as-tu sauvé la vie, ami ?

- Euh…Deux fois, il me semble. Une fois quand ce Worg t’a jeté à bas de ta monture pour chiquer tes miches plates et une autre quand cet assassin drow s’était glissé avec sa lame dans ton dos, sans doute pour mieux avoir la mienne dans le sien. Pourquoi ? Quelle est cette agitation ? Darky ?

- Ainsi, j’aurais réglé toutes mes dettes d’honneur, répondit le chevalier en souriant. Ce qui vient derrière mon éclaireur est ce qui tue mes frères les uns après les autres, sans pouvoir être vaincu. Je te sauve la vie en t’épargnant ce combat. Tu vas fuir sans te retourner. Des hommes fidèles t’attendent au moulin du borgne pour t’accompagner hors du fief, loin des agents de ton père.

- Je vais fuir tandis que tu vas livrer un combat suicidaire ? répéta le nain abasourdi. C’est absurde ! Tu es dément ou ivre pour croire que je vais te laisser…

- Quand je sifflerai, ton destrier partira au galop et ne s’arrêtera qu’une fois à bout de souffle, t’emportant en sûreté. Je ne pense pas qu’un nain puisse se faire obéir d’un cheval de guerre, même si c’est toi. Aussi, je te conseille de t’accrocher à ta barbe. Ca va décoiffer, mon grand !

- Ne fais pas ça, D ! A deux, nous pouvons trouver le moyen d’éliminer cette…chose qui te traque ! Tu le sais ! Laisse-moi t’aider ! Je ne peux te laisser mourir ainsi pour une stupide histoire d’honneur !

- Rien n’importe davantage. Adieu, mon ami ! Si je dois renaître, je fais le vœu d’être nain. Et si les dieux m’accordent cette faveur, qu’ils me fassent moins laid que toi !

 

            Dark Threat poussa un sifflement aigu qui recouvrit les protestations de Thvari. Le destrier s’emballa et emporta le nain furieux et affolé au loin. Dark Threat le regarda disparaître puis se tourna vers l’ennemi. En formation de combat, il lança ses chevaliers à l’assaut de l’inconnu vêtu d’une cape sombre et sale qui marchait lentement vers eux, une longue lame à la main. Le jeune chef se demanda fugacement s’il allait être capable de lui offrir une mort honorable, puis chargea en hurlant son cri de guerre nain favori.

 

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Envol 9 – Shalimar (2)

 

Shalimar se redressa sur sa couche et traversa sa chambre comme si elle flottait, sa longue chevelure libérée dansant dans son dos et son regard fixe rivé droit devant elle. Elle s’arrêta face au large miroir ouvragé rapporté comme butin d’un seigneur nain vaincu et qui ornait tout un pan de mur. Son reflet se troubla alors pour faire place à celui, fantomatique et éthéré, de son compagnon Endri’Han. L’elfe et la drow s’observèrent dans de superbes ténèbres où eux seuls auréolaient d’une douce lueur d’or. Endri’Han parla mais aucun son ne franchit ses lèvres. Shalimar semblait pourtant comprendre la moindre de ses paroles aussi écouta-t-elle sans ciller, sans même respirer. Son ami elfe s’interrompit presque trop brusquement, son image s’évaporant avant d’imploser en une fine pluie d’étoiles éphémères.

 

            Shalimar se redressa sur sa couche, le nom de son frère d’armes mourant sur les lèvres et son esprit embrumé vacillant sous un flot chaotique de pensées entremêlées. La drow se détendit en parcourant du regard sa chambre, familière et réconfortante. Sans ménagement, elle écarta ou enjamba les trois mâles nus et assoupis près d’elle et avec qui elle avait vainement tenté d’échapper à son mal-être la veille au soir. Les servantes empressées surgirent alors des pièces voisines afin de laver et d’habiller son corps mais la matrone les repoussa d’un geste impatient et machinal. Egarée dans ses pensées tortueuses, Shalimar marcha jusqu’au miroir décorant son mur et posa sa main gracile à sa surface. Le reflet qu’il lui renvoya, les traits tirés et le front soucieux, ne fit que la conforter dans son malaise.

 

            Elle se souvenait de chaque mot du message délivré par Endri’Han dans ce rêve qui n’en avait pas été véritablement un. Elle se rappela du combat final d’Enigma, du sens que ce dernier avait voulu insuffler à son sacrifice, puis de la perte de ses ailes, du silence incompréhensible de sa déesse, de la mort de chacun de ses Archanges, du chaos omniprésent, de la fin de tout. Et elle sut. La mort ne venait jamais sans raison. Cette philosophie avait marqué sa vie de faucheuse d’âmes. La sienne et celle des Archanges ne faisaient donc pas exception à la règle. On venait pour les éliminer. Enigma lui avait fait comprendre pourquoi et Endri’Han comment. Ainsi était-ce, inéluctable. Devait-elle se résigner ? L’issue évidente et la sagesse des siens semblaient la pousser à croire que oui. Mais à présent qu’elle avait tout perdu, Shalimar n’avait plus rien à offrir, hormis la dernière goutte de son sang et toute sa volonté de faire infléchir ce vil destin.

 

            Shalimar pénétra dans la chambre où Gasper s’était retiré depuis la mort de son frère, emporté par la maladie quelques jours plus tôt. Le jeune humain avait été mis en déroute par des attaques incessantes de l’ennemi et son aîné venu le secourir était mort dans la cité drow où les deux frères avaient trouvés refuge. Quand le chevalier aperçut l’elfe noire en armure de combat, il releva alors la tête. Shalimar lui expliqua la situation ainsi que son projet. Un blasphème envers le destin, commenta Gasper avant de demander en quoi il pourrait lui servir pour l’assister. Shalimar lui confia l’ordre de rallier les Archanges survivants jusqu’au portail dimensionnel connu d’eux seuls et qui leur permettrait de quitter ce monde agonisant, trompant la promesse fatale du destin macabre auquel ils étaient ici soumis. Gasper partit dans l’heure avec son escorte. Shalimar refusa de le regarder disparaître au loin. Elle chevaucha dans la direction opposée le regard fixé sur l’horizon.

 

            Après plusieurs jours de trajet, l’elfe noir atteint un pic escarpé et sauvage, sinua le long d’un antique sentier perdu et pénétra dans une grotte protégée par une foule de sorts de ses meilleurs sorciers. L’épée reposait au fond de la caverne, enchâssée dans la roche par la magie et enchaînée de lourds fers en mithril nain. La drow l’approcha avec un mélange de dégoût et d’appréhension. Sa main tendue vers elle se figea juste avant de la saisir.

 

- Serait-ce mon tour ? demanda-t-elle en se redressant.

- J’ai chargé mes sbires de se charger des tiens, répondit l’inconnu en cape en dégainant sa lame. Si vous êtes tous égaux devant la mort, je suis las de pourchasser tous les archanges un par un.

- Alors tu vises leur chef ? Je ne te crains pas, monstre. Je sais ce que tu es. Tu es un avatar, un héraut des dieux qui nous ont abandonnés car comme ce monde, leur fin est proche. Nous les avons servis avec ferveur et loyauté mais leur ultime souhait à notre encontre n’est rien d’autre que l’élimination. Non, je ne te crains pas, ni tes maîtres qui bafouent notre honneur et le leur. Et je te tuerai de mes mains, engeance méprisable !

 

            L’avatar conserva le silence quelques instants tandis que Shalimar dégainait sa paire de glaives. Puis il retira sa capuche, dévoilant un visage inhumain où seule la lueur lointaine d’yeux perçant au milieu de fumées changeantes et colorées lui donnait un aspect vivant.

 

- Je suis progéniture des dieux, fruit de leur pouvoir, venu pour annihiler les serviteurs que vous êtes. Enigma l’avait compris. Endri’Han l’a deviné.

- Et tous deux t’ont affronté. Le sort que les dieux nous réserve n’est pas inévitable. Et il ne le sera plus quand je leur aurai renvoyé ta dépouille décapitée !

- Hargne et rébellion. Je n’ai que davantage foi en ma mission de vous éradiquer, blasphémateurs impies.

 

            Shalimar fit siffler ses lames et bondit à l’attaque, volant autour de son adversaire en lui assénant une pluie de coups vifs et mortels. L’avatar se campa sur ses pieds et repoussa tous les assauts de la drow, évita ses passes d’armes et contra ses meilleures bottes issues de l’art de guerre elfe noir. Finalement, il la jeta violemment à terre d’un coup de pied et brisa ses deux épées d’un puissant revers. L’envoyé divin savoura l’expression de rage frustrée mais impuissante de Shalimar et s’apprêtait à l’achever lorsqu’elle s’empara de son fouet passé à sa ceinture pour le frapper en plein visage. L’avatar, surpris, frappa devant lui mais ne fendit que l’air. La drow s’était précipitée en direction de l’arme scellée et venait de s’emparer, annulant la magie protectrice. L’avatar considéra l’arme auréolée d’une aura maléfique puis se rua à l’attaque. Sans peine, Shalimar para son coup.

 

- Je te présente Séjour des Âmes, sale chien, murmura-t-elle tout en résistant à sa force colossale. Elle appartenait à un ennemi puissant que les archanges avaient affronté jadis. Cette épée est la seule arme en ce monde ayant tué l’un des nôtres, sa magie démoniaque étant suffisamment puissante pour ôter la vie à un Archange. Nous la conservions ici, bannie, maudite et oubliée de tous car nous ne pouvions la détruire. Sais-tu ce que tout cela signifie ? Tu es un avatar des dieux mais la magie qui a permis ta création est la même que celle qui nous a offert une vie de faucheur ainsi que nos ailes.

 

            Shalimar invoqua la magie de Séjour des Âmes et fit exploser la lame de son adversaire. Ce dernier vacilla en arrière. La drow lui enfonça son épée noire dans la poitrine et le regarda glisser à terre dans un grognement.

 

- Cette arme est capable de prendre ta vie, conclut Shalimar en haletant et en reculant.

- Redoutable…en effet, grommela l’avatar en se tordant au sol. Son pouvoir…est…grand…Mais je ne suis pas…un faible faucheur !

 

            Shalimar déglutit en frémissant tandis que la créature rampait au sol en cherchant à se relever. La blessure était importante mais pas mortelle et déjà, l’avatar reprenait des forces. Séjour des Âmes en main, la drow fit volte-face et s’enfuit en toute hâte tenter sa dernière chance : le portail dimensionnel.

 

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Envol 10 – Leithian (2)

 

La rudesse avec laquelle Leithian fut traînée l’arracha à l’inconscience et elle s’éveilla au moment où un orc charpenté et malodorant la hissait pour la suspendre à une branche. L’elfe constata qu’elle se trouvait dans une clairière accidentée, au centre de quelques ruines noircies qui avaient été peu avant les dernières guerres de l’apocalypse un bourg ou une ferme d’humains. Autour d’elle se tenaient quatre étrangers, dont l’orc puant qui jouait à présent avec une double hache monstrueuse. Un drow au sourire mesquin la fixait tout en caressant affectueusement une arachnide tisseuse d’un gris poussière qui remplissait la moitié de la vaste étable dévastée où tous deux se terraient. A gauche, non loin de l’orc, une sorcière elfe noir faisait les cent pas entre deux pommiers calcinés. Un mage humain au regard sévère se tenait droit à côté d’un muret déchiqueté, appuyé sur un bâton gravé de symboles mystiques. Syagre le dresseur, Hrolf le barbare, chef de la tribu des pileurs d’os, Dhuoda la méphitique, sœur de Syagre et Aodh le décharné, ancien maître de l’ordre de la Tour Sombre. Leithian grimaça en reconnaissant quatre des plus dangereux ennemis des Archanges.

 

- Désires-tu dévorer de l’Archange, Tondraï ? demanda d’un ton sardonique Syagre à son araignée géante. Quelle part aura ta préférence, l’aile ou la cuisse ?

- La voir ainsi suspendue excite mes lames, ricana Hrolf en reniflant. Débats-toi, elfe que je frissonne !

 

            Leithian se souvint rapidement l’embuscade et sa perte de connaissance et comprit quel danger mortel elle encourrait. Elle lutta pour se libérer, mais ses efforts inutiles ne firent que rire plus fort Hrolf. Elle était ligotée à une plante inconnue très résistance.

 

- Du lierre de Terre-Diable, l’informa Dhuoda comme si elle avait lu dans ses pensées. C’est un elficide redoutable à bonne dose. Pour ta jolie peau, blondinette, elle sera la plus épaisse des chaînes.

- Que voulez-vous ? Mes frères vont me retrouver et vous serez morts avant l’aube.

- Tes frères sont morts et la plupart des Archanges se sont déjà fait plumer, rétorqua Syagre. Nous attendons juste ceux qui respirent encore. La nouvelle de ta capture a du venir à leurs oreilles. Quand ils viendront, nous les tuerons. Un commentaire, appât ?

- Votre mère, la matrone de votre cité, a gémit comme une truie quand Enigma lui a fait rendre gorge, déclara Leithian avec calme.

- Et tu crieras son nom quand je t’étriperai ! hurla le drow, furieux. Je n’oublie pas que c’est à cause des Archanges que nous avons tout perdu, que Hrolf a du fuir son clan massacré et Aodh, la tête de son fief ravagé par vos armées ! Notre ami commun nous a réuni pour exercer notre droit de vengeance et il semble encore plus déterminé à vous faire disparaître que nous !

- L’avatar ? murmura Leithian.

 

            Ses ravisseurs ne répondirent pas. Leur attention avait été attirée vers les bois qui entouraient le verger. Ils se cachèrent dans les ombres et laissèrent approcher une petite troupe de guerriers menés par Gasper. Les humains s’éparpillèrent à couvert mais avant que Leithian n’ait pu les avertir du piège, Aodh déclencha un sortilège caché et des dizaines de lances éthérées jaillirent du sol pour transpercer les soldats. Gasper évita la mort de peu mais la majorité des hommes périrent sur place. Leithian hurla. Gasper l’aperçut et courut vers elle. Il esquiva une boule de feu d’Aodh et l’araignée monstrueuse de Syagre avant de tomber nez à nez avec Hrolf et sa double hache. L’orc faucha violemment l’Archange qui riposta en lançant son épée. Hrolf se baissa, évitant la lame, puis éclata de rire. Dhuoda retint son bras et s’accroupit vers le chevalier agonisant, soulevant son menton d’un doigt.

 

- Souffres-tu ? Alors meurs en apprenant que l’elfe te suivra bientôt.

- Tu lui…ouvriras le chemin, répondit Gasper en souriant.

 

            Dhuoda fit la grimace et appliqua son index sur le font du blessé. Sa magie vida le chevalier de l’énergie vitale qui lui restait et quand Gasper s’écroula, son cadavre n’était qu’un tas d’os couvert d’une peau grisâtre et tendue.

 

- Un vrai délice ! jubila la sorcière en se léchant les doigts. As-tu vu cela, elfe ? Est-ce que tu…Où est-elle ?!

 

            Leithian avait disparu, le jet de Gasper ne visant pas réellement Hrolf avait bien atteint sa cible : la corde qui la liait. L’elfe achevait de se débarrasser de ses liens et s’empara de l’arme de son ami. D’une moue provocante, elle fit signe aux quatre alliés d’approcher. Syagre poussa un hurlement de rage et bondit sur le dos de son araignée avant de se ruer à l’attaque. La bête se dressa devant Leithian et abattit ses pattes énormes sur elle. L’elfe implosa en un ballet virevoltant d’herbes et de feuilles. La seconde suivant l’évanouissement de l’illusion, une racine lancée des ombres et animée d’une vie propre par magie sylvestre s’enroula autour du cou du drow puis l’enserra avec force, le jetant à bas de sa monture. Leithian glissa hors de sa cachette et, frôlant l’arachnide sur le flanc, lui entailla une patte. La douleur fit cabrer le monstre qui retomba avec lourdeur sur son maître, le piétinant sans discernement.

 

- Première leçon, dit l’elfe en regardant le corps ensanglanté du dresseur, voir l’adversaire. Connaître l’adversaire permet de le deviner, le deviner, de l’anticiper, l’anticiper, de le dominer.

 

- Sale petite traînée ! jura Dhuoda, folle de rage. Je sucerai moi-même la moelle de tes os !

 

            L’elfe noire dégaina une épée sombre comme la nuit et passa à l’attaque, appuyée par Hrolf. Aodh, silencieux et impassible, recula discrètement à l’écart, son visage grave demeurant imperturbable.

            Leithian recula derrière l’arachnide encore affolée qui tournait sur elle-même et du fait de sa taille colossale, fit obstacle aux deux assaillants. L’elfe gagna donc le temps nécessaire pour reculer et atteindre le lieu qu’elle cherchait, un monticule de pierres au relief périlleux, les restes d’une masure à étage. Une boule de gel fendit l’air sous son nez tandis qu’elle sautillait jusqu’à son sommet. Aodh, loin à l’écart, rechargea son bâton de sa magie sans la quitter des yeux.

 

- Tu vas couiner et supplier, vile garce ! vociféra Dhuoda en la suivant, jetant maladroitement plusieurs fioles de gaz empoisonnés sur elle.

 

            Leithian esquiva les tirs gênés par l’ascension difficile du tas. Hrolf bondit sur elle comme un fauve, fracassant les décombres en abattant sa hache à tour de bras. L’elfe ne riposta pas, tournant autour de lui, vive et agile. Dhuoda les rejoint enfin et, une fois à courte portée, vomit une épaisse fumée écarlate vers Leithian. Mais le vent changea la direction du nuage toxique qui échoua de plein fouet sur Hrolf. L’orc grogna, toussa et tomba en arrière, dévalant la faible pente avec fracas. Quand il atterrit sur l’herbe, les chairs de son visage avaient été dévorées par le poison virulent et il tremblotait fébrilement avant de se raidir brusquement.

 

- Deuxième leçon, susurra Leithian à Dhuoda abasourdie. Maîtriser son environnement. Tu n’aurais jamais du remontrer ton visage ingrat devant moi, sorcière. Tu vas payer pour avoir tué Gasper.

 

            L’elfe asséna un coup d’épée brutal à la drow qui tomba sur le séant. De toute évidence, elle ne gagnerait pas un duel contre l’elfe, davantage versée dans l’art de la magie néfaste que dans l’escrime. La peur au ventre, Dhuoda appela Aodh à la rescousse. Le mage frappa alors le sol de son bâton et le tas de pierres s’écroula sur lui-même, forçant Leithian à battre en retraite. Aodh, toujours hors de portée, ramassa une grosse pierre du muret et la lança en l’air. La pointe de son bâton dirigée vers l’arachnide de Syagre, il absorba son énergie vitale pour la transférer au caillou en lévitation. La magie modela la roche et lorsqu’elle toucha le sol et que l’araignée poussait son dernier râle, un golem de trois mètres se tenait fièrement devant son maître. D’un geste, le taciturne mage envoya son familier à l’attaque.

            Leithian marqua un temps d’hésitation tandis que le golem marchait droit vers elle, renversant clôture et pommiers sur son chemin. Elle utilisa à son tour sa magie pour entraver le monstre à l’aide de racines, mais l’élémentaire de pierre les brisa sans peine.

 

- Tue-la ! s’écria Dhuoda, démente et hilare. Ecrase-la ! Broie-la ! Eviscère-là !

 

            Une hache surgie de nulle part fit taire la drow en l’atteignant en pleine poitrine, la soulevant de terre et jetant son corps frêle éventré quelques mètres plus loin. Sum Groor, l’énorme orc velu, s’arracha à la pénombre du soir et récupéra sa hache souillée de sa victime.

 

- Troisième leçon, sourit Leithian. Dompter ses émotions. Celui qui sait conserver son sang-froid se vainc lui-même et ne peut être ébranlé.

 

            L’elfe n’eut pas le temps de se réjouir que le golem fondait sur elle. Elle fuit en tentant de le blesser mais sa lame ricochait contre sa peau épaisse de pierre. Aodh cherchait à l’atteindre en enchaînant les boules de feu et de glace sur elle, son bâton envoyant à tour de rôle l’un et l’autre depuis ses deux extrémités. Sum Groor regarda son amie en péril mais préféra se diriger vers le sorcier. Sans peine, il esquiva les projectiles du sorcier. Ce dernier fit alors jaillir une lance fantôme du sol qui transperça la cuisse de l’orc. Sum Groor passa sa langue sur ses défenses et brisa la lance du poing avant de reprendre sa course, à peine ralenti par la blessure.

 

- Si tu me tues, le golem perdra tout contrôle et il ne s’arrêtera qu’après vous avoir ôté la vie ! lui lança Aodh. Je suis le seul à pouvoir le maîtriser et vous ne pourrez percer son armure de roche. Marchandons ! Epargnez-moi et je vous délivre du golem !

 

            Sum Groor ne prit ni la peine de répondre, ni celle de réfléchir à l’offre. Il trancha les deux mains du mage pour lui prendre le bâton et le désarmer puis l’écarta d’une bourrade. Leithian courut vers son ami, le golem à ses trousses. Sum Groor lui lança le bâton quand elle le lui demanda. Il s’apprêtait à accueillir la charge du monstre quand l’elfe fit volte-face et arrosa l’élémentaire d’un flot de flammes ardentes. Elle retourna vivement le bâton et recouvrit le familier d’un long jet de glace. La brusque différence de température provoqua la dilatation de la roche qui s’effrita, se fendit et finalement se brisa en de lourds blocs. Sum Groor pencha la tête sur le côté en se grattant la tempe, observant le golem détruit. D’un coup de talon, il fit taire les pleurs d’Aodh à ses pieds.

 

- Quatrième leçon, retourner les armes de son adversaire contre lui, dit Leithian en soufflant enfin. Merci Sum. Tu m’as sauvée. Si tu n’étais pas si laid, je crois bien que je t’embrasserais.

- Les dieux soient donc doublement remerciés de m’avoir fait orc !

 

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Envol 11 – Ascension

 

Shalimar ralentit le pas et s’arrêta finalement aux pieds du sentier poussiéreux et escarpé menant aux falaises. Au-delà de cette muraille de rocs déchiquetés se dressait le portail dimensionnel qu’elle et ses deux derniers compagnons tâchaient de rallier. Sum Groor et Leithian dépassèrent l’elfe noire et s’immobilisèrent à leur tour.

 

- Je dois vous parler, déclara Shalimar tout en surveillant les environs.

- Plus tard, grogna Sum Groor. Il nous faut nous hâter. Nous sommes pratiquement arrivés.

- Il ne nous laissera pas partir ainsi. Il faut nous préparer à forcer notre passage. Séjour des Âmes est notre unique recours.

 

            Leithian se détourna en pestant d’un air écoeuré tandis que la drow dégainait avec précaution l’épée maudite passée dans son dos. Sum Groor baissa la tête, témoignant sa désapprobation d’un rictus de mépris.

 

- Cette lame est inutile, dit-il. Tu as dit toi-même qu’elle n’avait su venir à bout de l’avatar. Pourquoi l’avoir emmené ?

- Cette épée est la seule qui ait jamais réussi à prendre la vie d’un Archange. Nous ne le savons que trop bien. C’est cet acier qui tua ta mère, Leithian.

- Ne compte pas sur moi pour apporter le moindre crédit à ta fumeuse théorie du dernier espoir incarné dans cette…chose damnée, rétorqua l’elfe entre ses dents, sans regarder son amie. Tu aurais du la laisser se consumer avec ce monde déjà perdu.

- Elle a blessé l’avatar. Sa magie est capable de détruire l’essence de cette créature qui est la même que la nôtre. La vie qu’elle a prise à ta mère aurait du renforcer son pouvoir, mais il était encore insuffisant pour tuer un avatar divin.

- Un échec supplémentaire, commenta Sum Groor. Essayons de réussir notre dernier défi : survivre. Veux-tu bien ranger cette épée et aller jusqu’au portail ?

- Vous ne comprenez pas. Il est ici. Il ne nous laissera jamais partir sans l’affronter. Et cette lame est notre seule chance. Je veux simplement trouver la réponse…

- Alors cherche en combattant, lança tout à coup Leithian en se raidissant. Tu auras au moins eu raison sur un point : l’avatar est ici.

 

            L’elfe indiqua la soudaine nappe de brouillard engloutissant les falaises et glissant vers eux comme une vague déferlante. La brume s’agita et vomit plusieurs dizaines de silhouettes monstrueuses formant une rangée de guerriers fantomatiques se dressant le long du sentier. Les trois Archanges échangèrent un regard entendu et se lancèrent à l’assaut alors que le brouillard engendrait encore plus d’ennemis. Livrant un furieux et désespéré combat, les trois frères d’armes se taillèrent un sanglant chemin, fauchant et abattant les soldats vaporeux par grappes entières. Lorsqu’ils atteignirent le sommet après une âpre lutte éreintante, le brouillard se retira, dévoilant plus bas le portail dimensionnel gardé par le squelette d’un démon géant échoué à ses pieds.

 

- Montre-toi, fils de chamelle galeuse, sodomite de chèvres, hyène borgne et pouilleuse ! hurla Sum Groor à pleins poumons, enragé par la fièvre du combat.

- Tes sbires enfumées n’ont su entraver notre pas jusqu’à la liberté aussi fuis et cède-nous ou approche goûter à toute notre rancœur ! renchérit Leithian.

 

            Le brouillard aux reflets colorés de mille teintes vaporeuses se forma en réponse devant le portail et alors que les trois guerriers attendaient aux aguets que l’avatar s’en extirpe, un projectile fusa soudain de son cœur à une vitesse inouïe. La flèche atteint Leithian en pleine tête, s’enfonçant dans son œil droit et se fichant profond dans son crâne. La jeune elfe s’écroula en arrière sans avoir eu le temps de réagir ou de comprendre, tuée sur le coup. Ses poings ne se desserrèrent même pas tandis qu’elle tombait sur le sol pierreux.

 

- Pas de liberté pour les déchus, tonna l’avatar en dissipant sa fumée, baissant son arc qui se changea aussitôt en une épée bâtarde de parfaite facture. Shalimar ! Tue l’orc et suicide-toi ensuite ! Je me sens d’humeur miséricordieuse en ce jour.

 

            Shalimar refoula avec peine sa colère mais retrouva vite son sang-froid quand Sum Groor fit un pas en avant. La drow craint un instant que l’orc allait succomber à l’une de ses crises démentielles de rage, mais il n’en fut rien. Sum Groor, les yeux rivés sur le visage ensanglanté de Leithian, s’agenouilla près d’elle, inexpressif.

 

- Quel gâchis ! soupira-t-il. A peine pubère et encore vierge…

 

            L’orc s’empara de la fine épée argentée de la jeune elfe et se redressa en brandissant sa hache gigantesque de l’autre main. Il attendit le signal de Shalimar puis tous deux dévalèrent la pente en chargeant l’avatar, le regard vengeur.

 

- Venir m’attaquer peut aussi paraître comme une forme de suicide, concéda ce dernier en se mettant en garde. La peur vous rend docile, j’apprécie.

 

            L’orc et la drow se déployèrent en tenaille et en guerriers rompus à l’art de la guerre, s’escrimèrent à tour de rôle contre l’ennemi commun, puis ensemble, volant autour de lui, frappant vivement, feintant, acculant et bataillant avec toute leur hargne. Un autre que l’avatar eut cent fois succombé à leurs assauts combinés et appliqués mais l’avatar ne fut même pas blessé. Il attendit que les deux mortels s’épuisent sur sa défense, puis riposta une seule fois, violemment et brusquement. Sum Groor, lourd colosse de deux fois sa taille, fut arraché au sol et expédié contre un rocher au loin tel un insecte chassé d’un revers impatient. L’orc s’écrasa avec fracas sur la pierre, lacéré de l’épaule à la hanche, le sang bouillonnant sur sa plaie, hache et épée brisées. Shalimar lança son glaive sur l’avatar et dégaina avec hâte Séjour des Âmes.

 

- Ton avenir n’est pas ici mais là, lui lança l’avatar en interceptant son regard vers le portail puis en changeant le corps de Leithian en nuage coloré qu’il absorba dans son aura. L’orc se meurt et tu agonises de peur. Sont-ce là les limites de votre rébellion ?

- Ne te tais-tu donc jamais ?! pesta la drow en plaçant sa meilleure botte secrète qui déchira la gorge de l’avatar, rejetant sa tête en arrière à peine retenue par un lambeau de chairs.

 

            Le monstre recula mais ne tomba pas. Sa main saisit sa tête et la replaça sur son cou déchiré. La blessure se guérit d’elle-même et le gargouillis qu’il émit se changea bientôt en ricanement.

 

- Une magie intéressante, mais insuffisante. Tu veux essayer une troisième fois pour t’assurer de son inefficacité ? Gare, cette fois-ci, je riposterai.

- Ne parie jamais avec un drow.

 

            Shalimar se mit en garde et frappa au moment où Sum Groor, moribond, enserrait l’avatar par derrière. Mais la créature fut plus rapide que les deux Archanges et blessa Shalimar avant que l’orc ne la plaque. La drow tituba sous l’impact, vacillant sous la douleur, mais ne tombant néanmoins pas. Dans un dernier effort que l’avatar jugea trop vain pour l’éviter, l’elfe noire lui enfonça Séjour des Âmes dans le cœur, empalant du même coup Sum Groor dans son dos.

 

- Je sais pourquoi…le pouvoir de cette arme…n’était pas suffisant pour t’affecter, fit la drow en s’écroulant, trahie par ses jambes sans force. Pardonne-moi Sum Groor…Séjour des Âmes est une épée…vampire…Elle tient son pouvoir…des âmes absorbées de ceux…qu’elle a tué…

- Qu’essaies-tu de dire ? demanda l’avatar épinglé à Sum Groor mort en le retenant.

- Une seule âme d’Archange…ne suffisait pas pour te blesser…à mort…Mais maintenant qu’elle en….contient…deux…

- Ridicule ! gronda l’avatar en arrachant l’épée et en jetant à terre le lourd cadavre de Sum Groor posé sur ses épaules. Je ne peux être détruit par des moyens mortels ! Je suis…

 

            La créature s’effondra en gémissant, hébétée à la vue de sa plaie béante qui ne se régénérait pas et de ses fumées qui s’évanouissaient. Sum Groor fut à son tour transformé en brume, ne laissant pas une seule trace de son corps mais cela ne suffit pas à soigner l’avatar.

 

- Je meurs donc, mais je suis victorieuse de par ton échec.

- Faux ! J’ai mené ma mission à bien ! Tous les Archanges sont vaincus !

- Sauf un…Tu as oublié un nain que sa…lenteur et désinvolture naturelles…n’ont pas menées ici dans les temps…Les Archanges n’existent plus…mais leur souvenir vivra…

 

            Shalimar voulut émettre un rire satisfait et narquois mais s’écroula en délivrant son ultime soupir. Son corps s’évapora, laissant l’avatar condamné seul. Celui-ci usa de ses dernières forces pour faire disparaître Séjour des âmes, l’arme trois fois maudite, puis disparut à son tour en fixant le ciel. Une percée dans les nuages libéra un rai de soleil tombant sur lui et c’est dans la lumière éphémère d’un jour sombre qu’il s’éteignit sur la triste pensée que personne ne saurait qu’il avait vécu, qu’il avait mené de formidables combats et que personne ne se souviendrait jamais de lui.