L'Autre-Monde
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Leçon n°1 « Pour empoisonner le dragon méfiant, laisse-le te dévorer le poing qui cache le poison. »

 

            Les oriflammes et étendards des deux armées immobiles se faisant face dans la plaine claquaient au vent, répondant aux croassements lugubres des charognards. La délégation drow s’avança lentement et se présenta au sénéchal humain escorté par de vigoureux paladins en armures rutilantes. Le petit homme fluet s’empara avidement du parchemin tendue par la prêtresse de Lolth, son apparente crainte effacée derrière un sourire méprisant que la drow tâcha d’ignorer. Les humains apportèrent le message à leur seigneur qui en parcourut le contenu d’un air solennel avant de s’approcher à son tour. Agilulf de Valambre était un chevalier bourru et imposant, un guerrier-né qui menait ses troupes avec fermeté mais agissait avec sagesse et discernement envers son peuple. Ses qualités de meneur et d’homme de pouvoir n’avaient jamais autant été louées qu’aujourd’hui où il mettait un terme à la guerre contre les drows de la Cité-Etat de Anadiira et qui durait depuis plusieurs saisons. Après de terribles pertes pour les deux camps, les humains avaient fini par soumettre les drows sans toutefois parvenir à les annihiler. Agilulf avait donc décidé d’une reddition avec conditions que les drows affaiblis n’avaient pu qu’accepter.

 

- Que ce jour soit le dernier où je croise ton regard maléfique, Iraelin, déclara le seigneur à la matriarche de la cité vaincue. Tu as engagé ta parole envers les dieux sur ce parchemin. Toute parjure entraînera ta déchéance et le massacre irrévocable des tiens. En as-tu bien conscience ?

- Je sais ce que mon sang a scellé sur ton bout de papier, mâle ! Mes troupes n’empièteront plus ton territoire et nous ne prendront plus de vies humaines. Es-tu satisfait ?

- Ta langue est celle d’une vipère et tes paroles, des persiflages envenimés. Seuls tes actes ont de la valeur à mes yeux. Où est-elle ?

 

            Iraelin blêmit de fureur mais conserva le silence. Jamais aucun mâle ne lui avait parlé sur pareil ton, surtout devant toute son armée. L’humiliation était cuisante mais nécessaire à sa survie. Imperturbable, elle fit signe au cortège de venir. Iraelay, sa propre fille et unique héritière de sa maison, la dépassa pour rejoindre le camp des humains, seulement escortée de deux suivantes. Une otage de valeur et de sang noble était une des conditions principales de reddition. La mère et la fille échangèrent un regard lourd de sens mais ne montrèrent aucune expression. Iraelin devait sacrifier bien davantage que son orgueil et sa dignité en ce jour maudit.

 

- Tu as ce que tu voulais, Agilulf. Je saurais sur l’instant si quelque mal lui est fait.

- Tu es touchante, Iraelin. Tu parviens presque à me convaincre que la perte de ta fille te permet de ressentir des émotions. Apaise donc la course effrénée de ton cœur de pierre blessée, belle peau-mauve, personne ne touchera à ton héritière. C’est une garantie de paix. Et puis mes hommes n’apprécient pas suffisamment l’exotisme pour être tentés par une femelle drow.

- Tes sarcasmes usent ma fragile patience. Retire tes troupes à présent que tu as obtenu ton dû.

- Pas encore. Je suis de bonne humeur et les augures sont favorables en cette délicieuse journée de triomphe. J’exige que tu me soumettes une de tes cohortes comme promis.

- Dès aujourd’hui ?! L’accord prévoyait l’envoi de troupes à ton service pour le mois prochain seulement, pas avant !

- Avant si je le désire et c’est le cas ! Ton armée s’étend sous mes yeux. Tu as signée pour me céder ta meilleure cohorte que j’utiliserai à mes propres fins afin de renforcer mes troupes et d’affaiblir tes forces. Je fais juste cela dans ton intérêt…pour ne pas que la tentation de te rebeller contre mon autorité ne te gagne.

- Tu abuses de ta position…grommela Iraelin, furieuse.

- Je n’entends pas qu’un vassal me dicte ma conduite militaire et stratégique, encore moins lorsqu’il s’agit d’un vaincu. Obéis ou cette terre s’abreuvera bientôt du sang des derniers drows qui tentèrent de s’en emparer pour ne plus jamais la fouler. Prouve ta bonne foi et choisis dès à présent quels soldats serviront sous ma bannière.

 

            Iraelin serra les mâchoires à en faire crisser ses dents, mais céda une fois encore. Troublée, elle se retourna vers les rangs clairsemés de son armée et fit mine de réfléchir à son choix. Son plan de reconquête reposait sur ce point précis du don d’armée, mais elle ne s’attendait pas à ce que son répit lui soit soudainement ôté. Malgré tout, elle savait que tout était au point. D’un simple geste de la main, elle fit signe à ses maître-lames de s’avancer. A la tête de la cinquantaine de soldats aguerris chevauchait le champion Belfryn qui s’inclina avec ferveur face à sa matriarche.

 

- Voici Belfryn, déclara Iraelin. Un loyal capitaine dévoué et impitoyable. Il mène la cohorte des Kendorl, mes plus féroces fines lames. Il te servira fidèlement et mourra pour toi. Il saura aisément s’adapter à tes troupes. Il connaît bien les us des humains pour en avoir massacré plus que de raison.

- Les Kendorl…murmura Agilulf, songeur. Des démons assoiffés de sang, des pillards et des assassins. Ce ramassis de chiens enragés est censé me servir loyalement après avoir semé la mort et le malheur sur mon peuple ?

- Ce ne sont que des pions ! s’exclama Iraelin. Même un seigneur de ton acabit doit être en mesure de te faire obéir de ces « chiens » tant que tu as la poigne nécessaire pour tenir leurs chaînes. Et Belfryn est le Aonar d’Iraelay, son gardien, désigné dès la naissance pour la protéger et destiné à la suivre dans la mort. Ils te serviront, humain.

 

            Iraelin eut un geste nonchalant de la main et les trois cents guerriers se relevèrent d’un bloc avant de se mettre en marche en formation vers les rangs des hommes. Belfryn récita une phrase drow en dépassant Agilulf que ce dernier ne saisit pas.

 

- Qu’a-t-il dit ?

- Une prière drow d’allégeance, répondit Iraelin. Ceux qui vont mourir pour toi te saluent. Désormais, ton meilleur serviteur et ami est un elfe noir…

 

 

 

 

Leçon n°2 « Garde tes amis près de toi et tes ennemis, plus près encore. »

 

- Il me déplait, faîtes-le tuer, Père, dit Dorus après un court moment passé à examiner Belfryn.

- Ce serait du gaspillage, répondit Agilulf sans lever la tête de ses cartes. Tu es comme moi bien placé pour connaître l’efficacité de ces elfes noirs au combat. Avec eux en première ligne, mon armée ne peut que s’en trouver grandie. Au pire, ils serviront à intercepter les flèches ennemies ! Pour le moment, il est inoffensif, nous avons confisqués ses armes et son armure et les siens sont sous bonne garde.

- Sauf votre respect, Père, votre désinvolture envers ces…bêtes frôle l’inconscience ! Depuis quand les drows se laissent-ils dompter ?! Nous ignorons quand ils se retourneront contre nous ! Ils ne sont pas fiables, leur loyauté ne vaut rien !

- Tes conseils hument la pleutrerie, Dorus, déclara Agilulf à voix basse, mais sur un ton autoritaire. Ta frilosité est indigne de celle d’un capitaine de mon armée. Ce drow est un atout majeur pour nous. Belfryn ! As-tu l’intention de retourner ta lame contre moi ?

- Non, messire, répondit le champion dans la langue des hommes avec un léger accent. Je ne peux user de ma lame puisque vous ne m’avez pas encore ordonné de la sortir.

- Il se moque de vous ! s’écria Dorus, offusqué. Ne crois pas que j’ignore ta véritable nature, elfe noir ! Je te connais bien ! Je t’ai vu de mes propres yeux piller et ravager Föln et sa bourgade, la vallée des tertres et les villages des trois lacs ! Ma compagnie a pourchassé tes Kendorl durant sept nuits sans jamais récupérer aucun des captifs que vous avez emmenés !

- Ils ont libéré les esclaves et nous nous sommes largement remboursés sur leur trésor pour cela, intervint Agilulf. Laisse le passé là où il est, Dorus. Songeons à l’avenir et aux perspectives que nous offre notre victoire. A présent, quitte cette tente. Je dois encore travailler ses cartes.

 

            Dorus ne cacha en rien sa colère et sa frustration, mais obéit néanmoins et se laissa chasser par l’index de son père indiquant la sortie. Belfryn sortit à son tour, sans un mot. Un violent coup de poing à la mâchoire le cueillit dès qu’il fut à l’air libre. Les gardes en faction ricanèrent quand l’elfe noir vacilla et quand Dorus le saisit par le col.

 

- Mon père est aveuglé par l’orgueil de sa victoire sur ton misérable peuple et se persuade seul qu’il renforcera son autorité en s’alignant aux côtés de drows soumis à son commandement ! Tout ceci est bon pour impressionner les nobliaux de la cour mais je ne suis pas aussi dupe ! Je vais garder un œil constant sur toi et te pourrir la vie, ordure. Je vais te pousser à la faute pour révéler tes véritables intentions. Et quand tu feras mine de décrocher un seul regard haineux vers l’un de tes maîtres, je te trancherai la gorge et ferai exécuter tous tes congénères démoniaques.

- Ton père a tort d’insinuer que tu es pleutre, murmura Belfryn pour n’être entendu que de Dorus. Tu es seulement incompétent. Nous n’avions même pas remarqué que nous étions pourchassés après Föln…

 

            Dorus trembla sous l’effet de la rage et ses lèvres se retroussèrent. Sa main empoigna le manche de sa dague ouvragée, mais il se retint de la dégainer. Belfryn passa sa langue sur sa lèvre fendue pour en lécher le sang, foudroyé du regard par le jeune capitaine.

 

- Viens avec moi, s’entendit-il ordonner par ce dernier.

 

            Dorus mena Belfryn jusqu’à une tente de ravitaillement et lui jeta une pelle entre les mains avant de le mener hors du campement. Lié par son serment, Belfryn le suivit jusqu’à ce que les lumières du camp ne soient plus que des points brillants dans le cœur de la nuit. L’elfe noir observa la lande déserte et reporta son regard sur Dorus. L’humain était assez furieux et enragé pour l’exécuter et se débarrasser de son cadavre ici. Belfryn ne montra néanmoins aucun trouble pour ne pas satisfaire à son ennemi.

 

- Creuse ! lâcha Dorus en s’asseyant sur un rocher et en se protégeant du froid avec sa cape.

 

            Belfryn hésita mais obtempéra. Il creusa un trou sur un mètre de profondeur et plus de deux de large. Dorus conservait un silence pesant, se réchauffant grâce à sa gourde de vin. Quand l’elfe noir eut trop mal aux bras pour continuer sans marquer une pause, le capitaine l’interpella.

 

- Qu’est-ce que c’est que ça, soldat ? interrogea-t-il sèchement.

- Un trou.

- Pourquoi ce trou est-il ici ? C’est dangereux. Les troupes manoeuvreront ici demain matin. Rebouche-le.

 

            Belfryn essuya la sueur glacée de son visage en esquissant un fin sourire amusé. Dorus ne comptait pas le tuer, juste tenir sa promesse de lui rendre la vie infernale. Il s’attendait à se heurter à l’hostilité des humains mais cet ennemi-là allait lui mettre plus d’un bâton dans les roues. Ce qui n’arrangerait pas ses plans de se faire accepter par les hommes d’Agilulf. Belfryn reboucha donc le trou par grosses et lentes pelletées, sous le regard fixe de Dorus qui jouait à présent avec sa lame. Quand bien plus tard, l’elfe noir épuisé eut terminé, il décida de rentrer.

 

            Le campement était silencieux et seules quelques sentinelles montraient des signes de vie autour des baraquements plongés dans la pénombre. Dorus ne lâcha pas un mot supplémentaire en raccompagnant Belfryn à la tente très surveillée des Kendorl. Le champion tendait poliment la pelle salie à son supérieur lorsqu’il se figea et porta le regard au loin. L’instant suivant, il se précipitait, armé de l’outil couvert de terre et de poussière. Abasourdi par ce qu’il prit pour un coup de folie, Dorus s’élança à sa poursuite en rameutant les gardes. Belfryn, rapide comme l’éclair, pénétra dans la tente d’Agilulf. Dorus hurla en se ruant à son tour à l’intérieur. La scène qu’il y trouva le pétrifia.

            Les gardes de son père gisaient dans leur sang et le drow luttait aux côtés d’Agilulf contre des assaillants encagoulés aux poignards effilés. L’elfe noir en tua deux avec sa pelle et contra une dague projetée sur le seigneur humain tiré de son sommeil avant de repousser un tueur sur Dorus. Ce dernier mit un certain temps à réagir mais le taillada néanmoins, l’ennemi assommé par la bourrade du drow. Agilulf acheva le dernier, quand la garde se précipita.

 

- Des assassins ! hurla le vieux seigneur, la face empourprée par l’effort. Sans l’intervention de mon fils et de l’elfe noir, je rejoignais ce soir mes ancêtres ! Que les dieux vous remercient de votre aide, tous les deux ! Mais comment saviez-vous que l’on attentait à ma vie ?!

- J’ai entendu des bruits de lutte tandis que j’effectuais quelque réparation avec sire Dorus, répondit l’elfe noir avant que le fils ne puisse parler. Mon ouïe est plus fine que la vôtre, ce que j’ai regretté quand votre héritier m’a hurlé avec frénésie l’ordre de me battre à ses côtés.

- Je te dois la vie, mon fils ! Qui sont donc ces coupeurs de gorge ?!

- De minables drows revanchards, fit Dorus, je le crains malhe…

- Des mercenaires barbares ! le coupa Agilulf en découvrant les visages des nordiques blonds aux barbes tressées. Les clans du nord ont fomentés ce complot afin d’envahir mon domaine ! Ils doivent me penser affaibli par le conflit contre les drows ! Belfryn ! Je crois qu’il va bientôt être temps pour toi et les tiens de prouver votre allégeance. Demain, nous marchons vers les terres du nord ! Soldats ! Rendez-lui ses armes et son équipement. Dorus, je le place sous ton commandement. Votre secours de cette nuit est un signe du destin : les dieux t’envoient un nouveau frère d’armes, mon fils !

 

 

 

 

Leçon n°3 « Le dieu le plus muet sera toujours plus écouté que l’orateur le plus éloquent »

 

            Iraelay passa tout le temps que Belfryn était occupé à satisfaire sa servante, confortablement étendue sur des coussins derrière les tentures à moins de deux mètres de là, absorbée par la lecture d’un vieux recueil usé. La coutume ancestrale interdisait aux mâles de dévisager les matrones et leurs filles, mais les regards discrets du soldat ne fixèrent quasiment que la silhouette d’Iraelay durant tous ses ébats. Lorsque la servante daigna s’avouer satisfaite, Belfryn fut enfin autorisé à présenter ses respects à sa maîtresse, à genou, à bout de souffle et presque nu.

 

- La caresse de Lolth se pose sur toi, mon ami, lança la jeune drow en refermant son livre. Considère-toi bienheureux d’avoir honoré Felynsin. Elle ne s’accorde habituellement que les jeunes éphèbes de la cour de Mère. Elle est horriblement difficile à contenter. Lolth soit louée que tu aies éveillé son intérêt, son humeur peut être exécrable quand elle n’est pas correctement prise et j’ai déjà assez de mal à préserver ma patience dans cette compagnie de vulgaires humains sales comme des pourceaux…Tu as pâle figure.

- La promiscuité des humains et leur nourriture infecte usent mes nerfs, mais mes forces demeurent vigoureuses, répondit le drow avec révérence, les yeux rivés sur les genoux d’Iraelay. J’intercèderai en personne auprès d’Agilulf pour que votre confort ne soit pas altéré par le voyage. Nous atteindrons bientôt les contrées nordiques pour y dresser un campement sûr et…

- Regarde-moi, lui murmura l’elfe noire en posant sa main sur son avant-bras. Crois-tu que mon ennui et ma triste condition d’otage prévalent davantage que mon inquiétude à ton sujet ? Tu es mon Anoar, mon protecteur, depuis ma naissance et un ami proche. Tes yeux sont troubles et voilés. Les crises deviennent plus régulières, n’est-ce pas ?

 

            Belfryn hésita puis acquiesça doucement, sachant qu’il était ridicule de mentir à une future matrone, élue de Lolth. Iraelay appela et sa seconde servante lui apporta une vasque et un poignard ouvragé qu’elle tendit au guerrier. Ce dernier remercia sa maîtresse d’un hochement grave de la tête, puis s’ouvrit le poignet avec la lame sacrée non sans avoir auparavant placé la coupe en dessous afin d’y recueillir son sang souillé. Les saignées s’avéraient l’unique moyen efficace d’apaiser ses malaises et ses vertiges. Atteint d’une incurable maladie qui pourrissait son sang et destinait son corps à une inéluctable mort prochaine, Belfryn devait au rite découvert par Iraelay de repousser son funeste sort de quelques saisons. La perfide maladie finirait par le vaincre, mais par chance elle rendait son corps sourd à la douleur physique et ne laissait aucune trace, sinon celles d’une vive fatigue. L’elfe noir regarda la lame ouvrir sa peau sans ressentir autre chose qu’un lointain picotement, puis se tourna vers sa maîtresse, occupée à réciter la formule du sortilège de guérison qu’elle avait inventé pour lui.

 

- Parle-moi de la situation, déclara-t-elle lorsqu’elle eut terminé, laissant la magie opérer. Je n’ai pas autant d’attrait pour la politique et les intrigues que ma mère, mais aux prises avec la lassitude la plus tenace, je suis prête à tout entendre pour me distraire.

- Agilulf a mené une rapide enquête concluant l’implication des clans barbares nordiques dans sa tentative d’assassinat, lui expliqua Belfryn, sachant qu’elle lui mentait ouvertement, aussi intrigante et manipulatrice que toutes les femelles drows nobles et dignes de sa cité. Ragnar dirige ses pouilleux des terres glacées et a agi par convoitise. Il pense pouvoir augmenter son territoire en piochant sur le domaine d’Agilulf que la rumeur dit affaibli par son combat contre nous. Les loups s’en prennent au fauve blessé.

- Et quelle est la vérité dans tout cela ? questionna la matrone, l’œil brillant. Sois sans crainte. Le sorcier humain capable de pénétrer ma protection magique n’est pas encore venu au monde. Tu peux parler sans risque d’être entendu.

- Ragnar n’est qu’un sous-fifre. Les barbares sont stupides et primitifs mais ils n’envoient que rarement des tueurs. Ils préfèrent les combats francs et les conflits ouverts. Ragnar a été soudoyé par Fafnur Culsec le nain, maître de la montagne et voisin de Ragnar. Les nains sont puissants et ne se mêlent aux affaires d’autrui que lorsqu’ils sont persuadés d’obtenir plus de richesses. Leur avidité les a convaincu qu’ils pourraient faire plier Agilulf et s’imposer auprès des seigneurs voisins, militairement et donc commercialement. On ne discute guère longtemps les taux du marché face aux puissants. Mais les nains sont avisés et prudents. Ils ont dépêchés les barbares pour tester les forces humaines. Agilulf en a conscience. Comme convenu, il ira défier Fafnur pour se venger de ce complot après avoir fait rendre gorge à Ragnar.

- Comme convenu, tu dis ?

- En effet, maîtresse. Les nains n’ont pas eu seuls l’idée d’attaquer l’empire humain. Les agents les plus perspicaces de votre mère les en ont convaincus en leur faisant miroiter l’or d’Agilulf. Leur parole ne pouvait être mise en doute. Ils étaient les témoins vivants de notre défaite et donc des pertes subies aux troupes humaines. Les nains ont pensé que la vengeance était la motivation de cette singulière requête

 

            Belfryn sentit la faiblesse l’envahir, serrant et desserrant son poing, hypnotisé par le sang qui coulait de sa blessure. Iraelay prit sa main et passa ses doigts délicats sur la plaie. Le flot s’assécha et la chair se referma lentement, soignée par la magie curative de la matrone. Belfryn apaisa sa soif à une jarre d’eau fraîche et piocha une gousse d’ail apportée par Felynsin. Il mordit dedans à pleines dents. L’ail possédait de puissantes propriétés pour fortifier et assainir son sang.

 

- Et toi ? demanda Iraelay après qu’il l’eut humblement remercié pour ses attentions. Quel rôle direct Mère t’a-t-elle confié dans cette affaire ?

- Les Kendorl doivent s’afficher comme les alliés fidèles et réputés des humains et les épauler dans toutes les batailles contre leurs nouveaux ennemis, qui sont aussi ceux des elfes noirs depuis notre reddition.

- Un projet audacieux, commenta-t-elle d’un ton détaché. Nous n’inspirons que défiance et mépris aux humains depuis qu’ils nous ont affrontés dans cette guerre, et vaincus. Tu peux bien combattre une décennie dans leurs rangs, jamais ils ne t’accepteront comme un des leurs. A ce propos, Dorus te hait cordialement. Sa haine viscérale exclut toute possibilité d’alliance entre vous. Ta petite manœuvre flatteuse devant son père lors de l’assaut des assassins n’a fait que renforcer son dégoût et sa méfiance envers toi. Ces mots sont les siens. Je les connais par cœur à force de l’entendre me les répéter encore et encore lors de nos entrevues.

- Dorus vous a donc élu comme confidente ?

- Je n’aime pas ce ton insolent, soldat ! répondit sèchement la drow. Il se trouve en effet que ce sot me courtise. A ton absence de surprise, je constate que tu étais au courant que Mère m’a également confié une mission d’importance. Je peux et j’asservirai Dorus de mes charmes en garantie de ma sécurité. Mais je ne peux le forcer à te considérer comme autre chose qu’un ennemi juré.

- Dorus ne pèse guère dans la balance. Ce sont ses hommes qui apportent la victoire sur le champ de bataille. Ils sont le sang de son armée et leur volonté unie peut être plus forte que la sienne. Ce sont eux que je dois séduire.

- Je doute que tu possèdes assez de charme et de vigueur pour tous les satisfaire autant que Felynsin, plaisanta Iraelay. Quel est ton plan ?

- Rentrer dans les bonnes grâces de leur divinité, répondit nonchalamment l’elfe noir. Les soldats d’Agilulf vénèrent principalement Tempus, le dieu des combats. Leur prêtre officiant au sein de l’armée se nomme Seznoib. C’est un vieillard pédéraste coiffé d’une perruque rousse aux discours tempétueux. Il aime haranguer les cohortes avant le combat et les humains l’apprécient pour sa verve guerrière.

- Cette vieille peau flétrie considère les drows comme engeance du Malin, fit Iraelay, curieuse. Il invite ses fidèles à cracher au passage de tes guerriers et n’a jamais toléré notre présence dans leur armée. Il préférera mourir que reconnaître ta légitimité d’allié.

- Pour dire vrai, avoua Belfryn, j’ignorais jusque son nom il y a une semaine de cela. Une de mes fines lames est venu me trouver avant-hier. Un page de Dorus avait tenté de le soudoyer d’une bourse pleine pour qu’il élimine Seznoib afin de venger son jeune frère qui servait de mignon et d’amant au prêtre. J’ai conseillé au soldat de refuser ouvertement cette offre, en public de préférence. Dans l’ombre, j’ai choisi deux des miens pour convaincre le page de se venger lui-même, dans le sang. L’adolescent n’a pas longtemps hésité et s’est exécuté le soir même. Je me suis arrangé pour être présent lors de l’assaut de l’enfant enragé. Il m’a été aisé de le désarmer et de sauver le prêtre.

- Sa reconnaissance t’a-t-elle était acquise ?

- Pas du tout. Mais j’ai su me faire entendre de lui en le menaçant de laisser l’adolescent en vie afin qu’il raconte les déviances du prêtre du dieu de la guerre à Dorus. Ce dernier n’aurait en outre pas accepté que l’un de ses pages assouvisse les fantasmes d’un vieil obsédé. Seznoib a pris peur que la rumeur ne le destitue et m’a prêté l’oreille.

- Que lui as-tu donc demandé ?

- Un coup de main. Que mon nom apparaisse dans la prophétie hebdomadaire qui aura lieu demain devant toute l’armée. Tempus doit bénir ma présence et assurer à ses croyants que je les mènerai à la victoire sans appel dès la prochaine bataille. Le prêtre obéira, je garde le page en otage. Et Dorus ne pourra pas s’opposer à la parole des dieux sans perdre son crédit de chef. Demain, les humains cèderont leur méfiance pour me prêter leur soutien.

- Encore te faut-il gagner la prochaine bataille…fit remarquer la matrone.

- Laissons les dieux décider de mon destin et moi de celui des hommes d’Agilulf, rétorqua Belfryn dans un sourire étincelant d’orgueil qui trouva son reflet dans celui de sa protégée.

 

 

 

 

Leçon n°4 «Attirez l’adversaire par la promesse d’un avantage, coléreux, provoquez-le, méprisant, excitez sa morgue. Le cœur d’une armée bat souvent dans la poitrine de celui qui la mène. »

 

            Depuis près d’un mois que les troupes d’Agilulf avaient installés leur campement dans le territoire neigeux nordique, les elfes noirs composant la cohorte des Keldron s’étaient lentement habitués aux rigueurs de ces régions enneigées battues par des vents glacées. La magie unie des sorciers était parvenue à reconstituer un ancien sortilège dérobé aux elfes permettant de rendre absolument invisible et indétectable le camp entier, niché au creux d’un vallon isolé et difficile d’accès. Cette astuce accordait un avantage non négligeable aux humains qui lançaient des raids incessants sur les villages barbares disparates et s’évanouissaient ensuite, rendant impossible la moindre riposte. Les nordiques décimés lentement par cet impitoyable et insaisissable ennemi s’étaient ralliés sous la bannière de leur chef le plus puissant, Ragnar.

            Belfryn avait suivi avec intérêt et curiosité le début des hostilités et l’évolution de la situation désastreuse des ennemis d’Agilulf. Mais Dorus l’avait habilement écarté en le contraignant à rester au camp pendant qu’il chassait lui-même le barbare, menant personnellement les raids au nom de son père et s’appropriant ainsi toute la gloire des victoires aisées. Il n’avait pas vraiment apprécié la manœuvre du drow pour que celui-ci s’attribue les faveurs des fidèles de Tempus, dieu de la guerre, même s’il n’avait toujours pas compris comment il y était parvenu. Belfryn entraînait ses soldats dans leur coin à l’écart lorsque Dorus et ses hommes rentrèrent d’une énième patrouille. Le jeune guerrier chevaucha directement jusqu’aux tentes des drows et se planta devant Belfryn, un sourire dur du à la fureur de combats sanguinaires remportés flottant sur les lèvres. D’une main, il traînait une femme apeurée qu’il jeta rudement aux pieds de l’elfe noir tandis que l’ensemble des humains et des drows se rassemblaient, chacun de leur côté.

 

- Voici la première femme de Ragnar ! lança narquoisement Dorus. Nous avons rasé la ferme où elle vivait puisque son couard d’époux refuse de sortir des bois où il se terre. Lorsqu’il en aura assez de copuler avec les sangliers, peut-être daignera-t-il s’intéresser à son sort.

- Pourquoi essuyer la boue de mes bottes avec le sang qui coule de sa bouche ? interrogea Belfryn, méfiant.

- La rumeur prétend que la colère de Ragnar peut ébranler les montagnes et je suis d’un naturel curieux. Aux yeux de ces nordiques puants, tu n’es qu’un sous-homme. Rien ne l’insultera plus que de savoir sa femme entre les mains d’un sordide elfe noir ! Ravage-la !

 

            Belfryn soutint un instant le regard de défi de Dorus, aperçut Agilulf dans la foule, attiré par le bruit, puis baissa les yeux sur l’humaine gémissant à ses pieds.

 

- Une autre rumeur raconte que ce sont les femelles de votre espèce qui choisissent leur mâle et le moment de s’accoupler, le relança Dorus. Je compatis à votre désir frustré, mes alliés. Amusez-vous donc avec cette chienne. A voir vos mines, je sais que l’abstinence vous pèse !

 

            Un concert de rires s’éleva des rangs des humains tandis que les drows se raidissaient sous l’affront. Belfryn échangea un regard avec ses troupes et les elfes noirs se figèrent docilement. Lentement, l’elfe noir aida la barbare blessée à se relever et la soutint jusqu’à Dorus. Quand elle fut en face de lui et que ce dernier, furieux, s’attendait à se la voir rendue, Belfryn dégaina en un éclair et planta sa lame entre les omoplates de la jeune femme, la tuant sur le coup. Du sang gicla sur l’armure de Dorus que le drow s’empressa d’ôter d’un geste maniéré avant de le porter à sa bouche. Devant la foule silencieuse, l’épouse de Ragnar s’effondra au sol, les yeux écarquillés.

 

- Je subirai les foudres de Ragnar à ta place afin de te préserver de ses ires légendaires, monseigneur, comme l’exige ma fonction d’inférieur, déclara Belfryn.

- Mau…Maudit dément ! marmonna Dorus, comprenant très bien que le drow n’agissait ainsi que pour se rendre indispensable sur le théâtre des opérations. Ragnar va retourner ciel et terre pour se venger du meurtrier de son épouse et découvrira tôt au tard notre position. Tu nous mets tous en péril !

- Si les barbares découvrent ce campement et qu’ils déferlent en trop grand nombre, nous sommes perdus, intervint Agilulf. Ce val est une cuvette et leur marée nous engloutira.

- Evitons donc qu’ils mènent leurs recherches, dit Belfryn d’un ton sarcastique emprunté à Dorus. Livrez-moi à eux.

- Dans quel but ? interrogea le vieux seigneur de guerre sous les murmures de la foule.

- L’éradication de l’ennemi. S’ils veulent ma tête et ce camp, offrons-leur les deux. Que l’un soit leur dernière vision en ce monde et l’autre l’emplacement de leur tombeau.

- Un piège ? Mais comment… ?

- Zebey Diloualn, récita le drow dans sa langue en indiquant aux siens les hautes pentes enneigées qui cerclaient le camp. Faisons descendre du ciel mille dragons de neiges…

                                                                          *

                                                                         * *

            Ragnar avait appris des devins qui lisaient dans les étoiles et les entrailles des bœufs sacrifiés que son épouse était morte. Cela faisait près de trois semaines et sa rage n’avait fait que s’accroître depuis. Après tant de douleur, de colère, de folie, de jours passés à sillonner le pays en quête de son meurtrier, la réponse se tenait là, frêle et faible devant lui, le fixant de ses yeux rubis insondables. Le barbare se leva de son trône sous les regards inquisiteurs du reste du clan et fit quelques pas lents en contemplant le captif. Belfryn, nu et battu, lui parut misérable, minuscule et pathétique alors qu’il incarnait le plus puissant démon de son inconscient. Les hommes d’Agilulf lui avaient offert le drow en gage de leur bonne foi, pensant ainsi se soustraire à la vengeance terrible qu’il allait déchaînait.

 

- Est-ce lui ? demanda-t-il de sa voix gutturale.

- Les esprits l’affirment, caqueta un vieux sage dans un coin. Ses mains sont rougies du sang de ta femme.

- Un drow au service des humains pour commettre le plus vil des actes qu’ils n’ont ni le courage de reconnaître, ni d’assumer. Je me demande qui d’eux ou de toi est le plus répugnant ! Comprends-tu mes paroles, vomissure des enfers ?! Sais-tu pourquoi tu vas mourir en couinant parce que les humains que tu sers t’ont manipulé ?

- Oui, répondit Belfryn. Tue-moi et pourchasse vainement les humains et jamais la fureur ne s’éteindra dans ton cœur pour te soulager. Epargne-moi aujourd’hui et exauce ma dernière volonté de te voir massacrer ces vermines qui m’ont asservis une fois que je t’aurais guidé jusqu’à leur camp.

 

            Les barbares rassemblés échangèrent de vives paroles que Ragnar fit taire en hurlant comme un enragé avant d’éclater d’un rire bruyant et emporté.

 

- Ce que tu sais peut échapper aux visions de mes devins, mais pas à la cruauté de mes bourreaux.

 

            Belfryn afficha un pâle sourire et se traîna lentement jusqu’au plus gros molosse assoupi près du trône du nordique. L’elfe noir se tourna vers Ragnar et le fixa en conservant son sourire figé. Il lança alors son pieds dans la gueule du chien qui planta férocement ses crocs dans son mollet jusqu’à s’inonder de sang mauve. Belfryn demeura impassible malgré l’horrible blessure qui laissa l’assemblée stupéfaite.

 

- Je suis déjà mort en perdant la guerre contre Agilulf et son fils, déclara l’elfe noir livide mais toujours serein. Puisse mon dernier souffle te serve à porter ta lame dans leurs cœurs.

- Je te tuerai de toute manière pour ce que tu as fait. J’honnis les traîtres que j’aime à dépecer moi-même. Conduis-moi jusqu’au campement et je déposerai ta tête au sommet du tas de celles des envahisseurs pour te récompenser. Tu pourras ainsi voir le vieux loup et son bâtard mourir de mes mains.

                                                                           *

                                                                         * *

            La longue procession de barbares rassemblés sous la bannière verte du sanglier chargeant de Ragnar se scinda en de nombreux groupes aux abords du val cachant en son sein le campement humain. Les barbares soupçonnaient un traquenard trop évident et n’éprouvaient nulle confiance envers Belfryn, même si ses indications s’avérèrent justes. Ragnar avait déjà rencontré et éliminé deux patrouilles ennemies non loin et ses éclaireurs venaient de lui confirmer la présence d’un camp étranger dans le vallon, dissimulé à une vue extérieure par une barrière enchantée. Le chef barbare ruminait son courroux mais l’excitation de sa vengeance imminente avait modéré sa hargne. Belfryn, chevauchant près de lui, tremblant de froid et de la fièvre héritée de sa blessure à la jambe, venait malgré tout de gagner son pari. Le nordique ne l’avait pas encore exécuté, savourant trop sa chance et respectant sa parole d’honneur d’homme du nord.

            Les différentes troupes se dispersèrent dans la montagne environnante. Il n’existait qu’un accès menant à cette cuvette couronnée de montagnes enneigées. Le plan le plus simple pour ravager le campement et submerger l’ennemi était de fondre sur lui depuis les hauteurs et ce, dans toutes les directions. Le passage serait solidement verrouillé et les hommes d’Agilulf, condamnés. La tactique à employer paraissait complexe, mais elle coulait de source. Les barbares étaient trop impatients de vaincre pour s’en apercevoir.

            Ragnar attendit le retour de ses messagers et quand il sut que tous ses combattants cernaient le camp, il donna l’assaut. Les cornes sonnèrent la charge et les barbares déferlèrent en hurlant sur le campement, surgissant de toutes les directions et pénétrant l’enceinte enchantée qui s’évanouit aussitôt. Ragnar savoura les cris de ses guerriers et attaqua à son tour. Ce fut le moment que choisit Agilulf pour riposter. Les barbares n’eurent guère le temps de s’interroger quant au fait que le camp était désert que la montagne gronda au-dessus d’eux. Les sorciers du seigneur de guerre, rendus invisibles par le même sortilège que celui du camp, libérèrent chacun leur magie pour faire exploser la couche neigeuse depuis les sommets. Une avalanche monstrueuse dévala les pentes verglacées, engloutissant tout sur son passage, semblable à la charge de mille dragons de neige furieux. Les barbares apeurés tentèrent de fuir mais Dorus mena ses paladins dans le dos de Ragnar, condamnant l’unique débouchée. En quelques secondes, la neige ravagea le campement et l’armée nombreuse des nordiques pris au piège.

            Quand Ragnar comprit qu’il était perdu, son premier réflexe fut de se ruer sur Belfryn qui les avait tous mené à la mort. Mais le drow avait anticipé la catastrophe et clopinait au loin vers les hauteurs sûres de rochers. Le barbare enragé s’élança à sa poursuite et entreprit de gravir les pierres dans son dos. Ralenti par sa blessure, Belfryn sut qu’il ne pourrait pas échapper au barbare vigoureux à cause de sa jambe. Il s’immobilisa donc à quelques dizaines de mètres de haut et se retourna pour observer Ragnar, plus bas.

 

- Les loups se repaîtront ce soir de ton cadavre si jamais je leur laisse un lambeau de chairs intact ! hurla le nordique hors de lui. Tu as raison de m’attendre ! Ton tourment n’en sera que plus court et je…

 

            Ragnar se tut en observant l’elfe noir impassible. Ce dernier arrachait à la paroi un rocher de la taille d’un poing et visa longuement son poursuivant. Le barbare jeta des regards affolés vers le drow qui le menaçait et le vide sous lui. Il tenta d’esquiver mais dans sa position, il ne parvint qu’à se plaquer contre la pierre. Le roc de Belfryn lui éclata le crâne et accompagna sa chute jusqu’au sol où il se brisa les os. Une poignée de secondes plus tard, une vague puissante de neige l’emportait, avalant son corps désarticulé. Belfryn pesta. La tête du chef barbare lui aurait rapporté une récompense conséquente auprès des humains.

 

 

 

 

Leçon de guerre n°5 «  Le loup attaque de la dent, le taureau, de la corne »

 

            Agilulf, de retour de sa revue matinale des troupes, pénétra dans sa tente de commandement en soufflant sur ses mains glacées, n’accordant qu’un regard fugace à Belfryn, debout dans un coin et surveillé par deux gardes. Le vieux seigneur se versa un verre de liqueur qu’il avala d’un trait et renvoya les soldats d’un grognement. Il fit signe au drow d’avancer et lui indiqua un siège où s’asseoir, entre le brasero et Dorus qui affichait un air sombre, visiblement outré par la présence de l’elfe noir.

 

- Ainsi, Tempus, Dieu des hommes, t’aurait accordé sa bénédiction, déclara Agilulf en jouant avec son épaisse moustache. Non seulement tu as accompli l’exploit de vaincre les troupes de Ragnar en une seule confrontation et sans la moindre perte pour nous, mais tu parviens encore à survivre à sa captivité.

- Ce qui fut loin d’être aisé et gratuit, répondit doucement le champion en indiquant son bandage à la jambe. Sans vos éclaireurs pour me retrouver et vos mages pour me soigner, je tiendrai compagnie à Ragnar dans l’autre monde.

- Assez ! jura Dorus, excédé. Cette mauvaise comédie me donne la nausée ! Ne pense pas nous faire croire que ton « exploit » n’est dû qu’à un signe divin ou à ta seule chance !

- Ce que mon fils essaie de te faire comprendre en s’emportant inutilement, poursuivit Agilulf en intimant son héritier au silence de la main, c’est que bien que ta victoire inattendue nous est grandement profitable…

- Allez expliquez ça à ceux qui ont dû bâtir un nouveau campement et remplacer le matériel détruit ! marmonna Dorus.

-...certains trouvent ce coup du sort suspect et s’interrogent moins quant à tes motivations qu’aux raisons de ton succès.

- J’ai exploité la faille que Dorus a créée chez notre ennemi. Sa rage l’avait rendu aveugle et ivre de vengeance. Son raisonnement ainsi troublé, il a été incapable de percevoir clairement la situation. Le manipuler en lui promettant d’assouvir ce qui le dévorait : votre mort à tous deux, seigneurs, ne fut ensuite qu’un habile mais aisé jeu de dupes. Je crains n’avoir rien d’autre à ajouter et je suis blessé de devoir justifier la portée de ma loyauté même si je peux en saisir l’origine justifiée.

 

            Le regard de Belfryn obliqua une seconde vers Dorus avant de se perdre dans les braises rougeoyantes qui se consumaient entre eux.

 

- Qui est dupe ici ?! clama Dorus. Qui est loyal ?! Je ne me souviens pas avoir jamais rencontré de drow fidèle à une autre cause qu’à celle du chaos inspiré par ses dieux maudits !

- Je ne me souviens pas avoir rencontré d’armée humaine capable d’anéantir son armée ennemie sans effort et sans perte avant aujourd’hui, rétorqua Belfryn avec une pointe de colère dans la voix.

- Tu oses nous insulter et te rebeller, chien ?! cria Dorus en se levant d’un bond.

- Je ne défends que mon honneur bafoué en premier. Je vous servirai jusqu’à ma mort car tel était le souhait de ma maîtresse à qui j’ai juré allégeance. Le fait que nos races se haïssent et se soient affrontées m’importe nullement. Je ne serai jamais un capitaine efficace et un guerrier réputé si j’étais incapable de faire abstraction de ma dernière défaite. Je suis un combattant et ma place se situe sur le champ de bataille. Offrez-moi de nouveaux ennemis et de nouvelles batailles et je pourrai vivre. Pour tout autre chose, je ne vaux guère mieux que la poussière de mes os volant dans le vent.

- Tu te considères comme un simple outil dénué de volonté et de sentiment, n’est-ce pas ? interrogea Agilulf.

- Un véritable guerrier se doit d’être ainsi à mes yeux.

- Je vois, soupira le seigneur de guerre en se servant un autre verre tandis que Dorus, dépité, se rasseyait. Tu es en effet un sacré guerrier, courageux et brillant. Demain, nous pénétrerons dans le domaine montagneux de Fafnur Culsec, le maître nain à l’origine de l’attentat contre ma personne. Nous affronterons son armée au Col des Trois Crânes. Tout est convenu d’avance. Fafnur me propose une bataille honorable sans faux-fuyant ni vil stratagème afin de régler notre différend. Les nains se battront sur leur territoire. Ils sont aguerris et craints à juste titre. Le combat sera difficile et nous avons besoin de toutes nos ressources pour vaincre.

- Les Kendorl sont à votre service, seigneur.

- Les Kendorl ne participeront pas au combat, trancha Agilulf. Toi non plus d’ailleurs. Mes hommes et capitaines admirent ta victoire éclair sur Ragnar mais te détestent et ne te font pas confiance. Si je t’accorde trop d’importance dans mon armée, cela éveillera le ressentiment, le doute, voire la jalousie. Ce que je ne peux tolérer si je désire gagner. Dorus mènera la bataille. Les Kendorl demeureront en retrait comme troupe de réserve si les choses tournent vraiment mal. Ils ne devront bouger que pour couvrir notre retraite si cela doit arriver, bien que j’en doute, et pour nulle autre raison. Quant à toi, Belfryn, tu resteras à mes côtés comme observateur et garde du corps. Je ne peux te discréditer après ton aide précieuse et le soutien des croyants de Tempus. Mais ta lame ne sortira pas de son fourreau cette fois-ci, ni ta langue de derrière tes dents. Est-ce bien compris ?

 

            Belfryn, les lèvres pincées et le poing tremblant sous sa tunique, acquiesça d’un lent hochement de tête. Dorus dissimulait mal un sourire satisfait derrière sa main, ne le quittant pas des yeux. Agilulf posa son verre et se leva, tournant le dos à l’elfe noir.

 

- Je crois en ce que tu as dis, affirma-t-il. Tu n’es et restera qu’un outil, aussi efficace puisses-tu être en stratégie. Mais retiens cette leçon-là. L’outil le plus ouvragé est parfaitement inutile sans la main qui l’utilise. Retire-toi maintenant. Dorus, approche étudier mes plans. Nous avons une victoire à remporter demain.

- Oh, Belfryn ! l’appela Dorus en se dirigeant vers son père. Puisque tu sors, porte donc un message à Iraelay. Dis-lui que je viendrai lui rendre visite ce soir…

 

            Belfryn soutint le regard narquois du jeune homme un court instant avant de saluer le père et le fils et de quitter la tente, le visage impassible. Un sourire évanescent courut néanmoins sur ses lèvres tandis qu’il boitillait pour rallier sa propre tente. Les humains allaient eux-mêmes le rendre indispensable à leurs yeux.

 

 

 

 

Leçon n°6 « Une armée est victorieuse si elle cherche à vaincre avant de combattre, elle est vaincue si elle cherche à combattre avant de vaincre. »

 

            L’imposante et glorieuse armée humaine quitta le campement peu avant l’aube glacée et atteignit le lieu de rencontre avec les nains après de longues heures de marche à travers la montagne aux chemins abrupts et aux corniches escarpées. Agilulf avait positionné sur place l’avant-garde de ses troupes afin qu’ils sécurisent le périmètre et qu’ils dissuadent les nains d’éventuelles entourloupes avant la bataille. L’endroit du rendez-vous était un col accidenté coincé entre deux pics vertigineux où la faible végétation croissait difficilement dans un océan de roches déchirées et verglacées. Les humains avaient hérités du flanc situé en bas de pente ce qui pouvait être considéré comme un avantage tactique indéniable pour favoriser une charge sauf que le terrain s’avérait impraticable pour n’importe quelle cavalerie à cause de son relief capricieux. Un épais brouillard stagnait à quelques mètres au-dessus du sol, voilant la visibilité à moins d’une cinquantaine de pas. Au-delà n’apparaissaient que des ombres et des silhouettes éthérées impossibles à discerner. Dorus ne s’en affola pas outre mesure, persuadé que la brume disparaîtrait lorsque le soleil et le vent se lèveraient.

 

           Belfryn ne partageait pas son assurance. En observant attentivement les humains, il se rendit compte que leur moral était bon et qu’ils étaient pleins de confiance. Après tout, ils n’avaient jamais connu de déroute et leurs troupes étaient puissantes, redoutées, expérimentées. Ils ne craignaient pas les nains, lents et moins nombreux. L’elfe noir aperçut même des soldats plaisanter dans les rangs, ce qui le surprit étonnamment. A l’image de leur capitaine, les paladins n’avaient pour seul souci direct que le doute de savoir s’ils seraient rentrés au camp pour le soir ou si la chasse aux fuyards vaincus leur prendrait la nuit.

 

- Tu ne dis rien, mais tes yeux parlent pour toi, champion, lui dit Agilulf, chevauchant à ses côtés tandis que les cohortes s’alignaient sous les ordres de Dorus.

- La clarté est faible mais tout de même pénible pour un drow, seigneur, répondit Belfryn. Elle m’indispose comme ce froid vigoureux qui pénètre ma cape.

- Oui, je vois, rit doucement le vieux seigneur. Dorus est impétueux, hargneux et vantard parfois. Mais il ne pêche que par manque de maturité. Montre-toi indulgent. Je sais la pression qui pèse sur ses épaules d’héritier évoluant dans mon ombre. Cette bataille est sa chance de s’affirmer et de faire ses preuves. Sa fougue et son désir de m’impressionner lui ouvriront la voie du succès.

- Je n’en doute pas, messire. Il place idéalement les troupes, c’est un fait.

- Tu dois te demander pourquoi je me confie à toi, ancien ennemi ?

- Non. Soyez un roi pour votre peuple, un homme pour votre dieu et vous-même pour un étranger, dit le proverbe.

 

            Agilulf sourit et poussa son cheval vers une petite butte à l’écart, suivi de Belfryn et de deux autres drows ainsi que de son sénéchal et de son escorte. Seuls les Kendorl demeuraient plus éloignés encore des premières lignes. La matinée s’écoula lentement, le brouillard se désépaissit à peine et recula sans hâte. Bientôt résonnèrent les cornes des nains qui se placèrent dans un concert de chants guerriers et de martèlements de boucliers. Fafnur, juché sur un énorme bouquetin laineux, planta vigoureusement un étendard frappé aux armes de son clan dans le sol puis regagna sa place, entouré d’une muraille de protecteurs. Le silence retomba avec peine, dura peu et fut définitivement englouti dans un vacarme effroyable quand les armées se mirent en branle.

 

            Dorus lança une charge à la tête de sa piétaille, couverts par les archers et les lumineux sortilèges de ses sorciers. Les nains allèrent à leur rencontre, mais sans se presser nullement, marchant à pas retenus. Dans un esprit remarquable de discipline, ils dressèrent un mur de boucliers en s’alignant sur plusieurs rangs de sorte que les humains, à la vigueur déjà émoussée par l’ascension de la pente, s’écrasèrent sur leur barrière sans entraîner le moindre dégât. Les affrontements débutèrent au désavantage croissant de Dorus qui fit alors appeler une seconde escouade en renfort, son assaut repoussé peu à peu. Les archers et les mages ne pouvaient plus les couvrir, faute de les toucher et ne voyant pas le reste de l’armée naine cachée par la brume. C’est ce moment que choisit Fafnur pour souffler dans son cor ancestral, précieuse relique de sa lignée. La magie de l’artefact produisit une vibrante clameur qui résonna dans la montagne et dissipa en quelques secondes le cotonneux brouillard pesant.

 

            Sous les regards interloqués des humains, apparurent des grappes entières de lanceurs de runes postés sur les hauteurs, hors de portée des lignes d’archers et de mages. Fafnur les déploya en arc de cercle de façon à atteindre les troupes humaines lancées en avant dans leur ensemble. De multiples détonations retentirent lorsque les projectiles enchantés retombèrent en pluie mortelle sur les hommes à pieds. Dans la mêlée furieuse, Dorus et les siens n’étaient toujours pas parvenus à briser les lignes naines infranchissables. Ses renforts se firent hacher menu et seule une poignée éparse et hébétée parvint à le rejoindre. Apeuré et décontenancé, le jeune capitaine ordonna la retraite, ce qui entraîna un concert de cris de joie et d’insultes de la part des nains.

 

            Blessé, Dorus regagna ses lignes et rallia ses soldats décimés. Il était en train d’appeler les vaillants paladins de son père à la rescousse lorsque les nains se mirent en mouvement. Ils n’avaient pas l’intention de laisser l’ennemi se réorganiser, mais avancèrent toutefois avec leur lenteur légendaire, en groupes fixes qui se disloquèrent peu à peu pour former des carrés de guerriers évoluant côte à côte. Belfryn fut fasciné par leur art de la guerre. Chaque nain en tête dressait devant lui son large bouclier de bois et d’acier quasiment aussi haut que lui tandis que ceux des autres rangs tenaient le leur au-dessus de leurs têtes, de sorte que chaque carré n’était plus qu’un bloc compact d’écus sur lesquels ricochaient flèches et projectiles magiques.

 

- Leur formation de « tortues » ne peut être stoppée que par une charge plus puissante de cavalerie ou d’armes de guerre que nous ne pouvons déployer sur ces tas de caillasses ! s’écria Agilulf, furieux. Sois maudit, Fafnur ! Ton défi dans l’honneur n’était qu’un piège pour nous entraîner sur ton propre terrain !

 

            Dorus lança les paladins, plus lourdement armés, sur les premières tortues. Leurs épées n’y firent rien. Les nains se posaient, à l’abri derrière leurs boucliers, s’en servaient pour repousser l’ennemi impuissant ou lui écraser les pieds ou encore les taillaient en pièces de vifs et larges coups de haches volant depuis les interstices. L’acier humain ne parvenait même pas à traverser leurs épaisses cottes de mithril et rien ne résistait à leurs viriles et opiniâtres poussées. Le combat s’éternisa à l’avantage des nains, calmes et inflexibles. A l’inverse, les humains reculaient, fauchés, s’épuisaient et voyaient leur moral décliner à mesure que la fine fleur de leur infanterie mordait la poussière.

 

- C’est terminé, murmura Belfryn. Nous sommes vaincus et surpassés.

- Dorus peut encore inverser le cours de la bataille ! rugit Agilulf, fulminant.

- Dorus est moribond et surpassé ! cria Belfryn, élevant la voix pour la première fois devant son seigneur. Vous seuls êtes en mesure de sauver vos soldats en sonnant la retraite ! Ils ne tiendront pas éternellement !

- Je ne…balbutia le vieil homme soudain misérable, son regard hagard parcourant le col où gisaient ses hommes défaits.

 

            Agilulf serra les rênes de son destrier et reprit vite une expression sévère mais entière. Son autorité surclassant celle de son fils, il fit sonner la retraite et les soldats brisèrent les rangs sans plus attendre. C’est dans ce chaos et cette confusion que jaillirent de nulle part une poignée de barbares tatoués qui fondirent sur l’escorte du seigneur. Belfryn allait s’interposer lorsqu’il comprit à leurs mouvements qu’Agilulf n’était pas leur cible prioritaire…mais que lui oui ! Avec l’aide de ses deux Kendorl et de mages à portée, il se dressa néanmoins entre les nordiques et son seigneur comme s’il n’avait rien remarqué. Sa vivacité lui permit de terrasser les assaillants enragés en quelques coups d’épées. Puis il s’empressa de lancer les Kendorl en réserve sur les nains afin de couvrir la retraite des humains en fuite avant de conduire Agilulf en sûreté.

            Le dernier regard qu’il jeta par-dessus son épaule lui permit d’embrasser toute l’horreur de la déroute avec les soldats terrifiés courant tel un troupeau affolé et les rangs impeccables et bruts des nains triomphants ne prenant pas même la peine de les pourchasser. Une défaite et une tentative de meurtre dans la même journée. Iraelay allait bien se moquer de lui à leur prochaine entrevue.

 

 

 

 

Leçon n°7 «  Il n’est rien que les hommes chérissent plus que la vie et ne redoutent plus que la mort. Sauf défier la mort pour enrichir leur vie. »

 

            La sévère défaite infligée par les nains aux humains porta un coup dur au moral de l’armée d’Agilulf. Les bataillons en piteux état avaient péniblement ralliés le campement après leur débandade et passèrent la semaine suivante à panser leurs plaies, mortifiés et abattus. L’ambiance dans le camp était lourde et morne. Les soldats erraient, le visage marqué par la fatigue imposée par les rudes conditions de vie de la région et l’appréhension de voir le brouillard vomir des nuées de nains hostiles qui les harcelaient sans répit depuis des jours. Plusieurs patrouilles rapportaient la progression téméraire des soldats de Fafnur dans la montagne et dans les environs. Insaisissables et surgissant partout grâce à leurs réseaux de galeries souterraines complexes, ils frappaient brutalement, repoussant les humains et rendant toute contre-offensive caduque grâce à l’imposant fortin où ils se réfugiaient quand Dorus expédiait des troupes plus importantes contre eux. La citadelle naine se plaisait à attirer l’ennemi pour mieux la voir s’échouer misérablement sur ses murs épais.

 

            Dorus revenait justement de l’une de ses tentatives infructueuses d’éliminer quelques nains repérés à proximité ce matin-là lorsqu’un de ses guerriers jeta quasiment sous ses sabots un étranger capturé, un réfugié en exil vêtu de haillons comme il en errait souvent, sauf que celui-ci avait incontestablement du sang nain dans les veines. Les clameurs des humains pleins de rancœur éveillèrent le campement moribond. Agilulf et ses conseillers interrompirent leur réunion stratégique pour s’enquérir de la nature de l’évènement.

 

- Un sang-mêlé nain ! s’exclama Dorus face à son père pour justifier le lynchage qui se préparait. Un de mes braves l’a trouvé alors qu’il tentait de s’infiltrer dans le camp ! Ce maudit chien d’espion ne livrera comme rapport aux siens que le contenu de ses entrailles !

- Cet homme est mon serviteur, déclara Belfryn depuis les rangs des conseillers. Relâchez-le seigneur Dorus. C’est sous mon ordre qu’il est venu se présenter ici.

- Un métis nain, votre serviteur ?! fit le jeune capitaine, frappé de stupeur. Il a avoué lui-même être un espion ! Un nain à vos côtés ici et dans de tels moments, c’est un aveu de stupidité ou de culpabilité indéniable de votre trahison !

- Il est en effet espion et le moment s’avère tout à fait propice pour l’utiliser, répondit doucement le drow. Je l’ai envoyé infiltrer le domaine des nains afin de contacter certaines personnes, avec l’accord de votre père. Sa mission est remplie. Relâchez-le à présent. Il détient sûrement des informations capitales à notre succès.

 

            Dorus était hébété, mais aussi furieux intérieurement. Non seulement il n’avait pas été mis au courant de cette action mais il s’apercevait qu’en plus son père avait assez confiance en Belfryn pour lui confier des missions secrètes et le faire siéger à ses réunions privées. Ravalant sa haine pour le drow, le jeune homme daigna libérer le métis.

 

- Comment un nain peut-il trahir les siens et obéir à un drow ? demanda-t-il néanmoins.

- Skjold est mon esclave personnel depuis deux décennies. Je l’ai capturé moi-même lorsqu’il officiait en tant qu’apprenti forgeron dans un village nain. Son talent pour entretenir mes armes et mon armure est irremplaçable.

- Père a affranchi et libéré tous vos esclaves ! éructa Dorus.

- Skjold est en effet libre. C’est de son propre chef qu’il a choisi de rester à mes côtés comme serviteur. Sa loyauté n’a d’égale que le respect mutuel qui nous unit. Je ne possédais pas de candidat plus idéal pour pénétrer les domaines de Fafnur sans éveiller l’attention.

- L’incident est clos, trancha Agilulf tandis que les deux anciens ennemis se fixaient avec intensité devant tous les soldats. Retournons dans ma tente, nous avons du travail. Si la curiosité te consume autant, Dorus, viens donc avec nous écouter pour une fois, à défaut de parler.

 

            Les guerriers se dispersèrent et Dorus, vexé et blessé de s’entendre parler ainsi depuis son cuisant échec à la bataille du col, s’imposa un mutisme pénible en rejoignant le conseil de son père. Belfryn ne lui accorda aucun regard, mais Dorus savait en son for intérieur que le drow savourait sa nouvelle influence sur Agilulf et la déchéance du capitaine vaincu par Fafnur. Belfryn avait en outre une fois de plus servi fidèlement son seigneur en le protégeant d’un nouvel attentat. Dorus était dans une position délicate, forcé de céder du terrain face à l’elfe noir alors que sa défiance envers lui ne cessait de croître.

 

- Ils ont accepté les termes de votre proposition, expliqua Skjold au conseil, intimidé par tous les regards braqués sur lui. Ils s’y plieront si vous respectez votre parole et surtout si vous vous avérez capable de vaincre la faction de Fafnur. Ils ne signeront rien avant un acte fort et significatif en ce sens.

- Ils ne se mouilleront pas et se retourneront contre nous si nous montrons un signe supplémentaire de faiblesse face à Fafnur, commenta un conseiller.

- Ce qui n’arrivera pas, tonna Agilulf. Ceci est une bonne nouvelle. Leur réaction est raisonnable et correspond à nos prévisions. Pardon Dorus, tu ne dois pas saisir. Fafnur est à la tête du clan le plus riche et puissant de ce domaine mais il en existe beaucoup d’autres, envieux ou asservis à son autorité. Nous les avons contacté grâce à un espion que Belfryn avait dépêché sur place peu après ma première tentative d’assassinat. Le pacte que nous leur proposons est de les épargner et de leur laisser leur liberté et leur territoire une fois Fafnur terrassé. Ils deviendront nos vassaux avec exemption d’impôts les cinq premières années et nous instaurerons des liens commerciaux privilégiés avec eux. En échange, ils devront respecter une neutralité absolue dans le conflit et nous laisser les richesses de Fafnur quand il sera vaincu.

- Richesses dont nous avons cruellement besoin pour payer nos propres troupes soit dit en passant, fit un autre stratège.

- Vous essayez de les soudoyer ? demanda Dorus. Les nains ont le sens de l’honneur. Ils ne trahiront pas un des leurs si celui-ci leur demande une alliance contre l’envahisseur.

- Sauf si nous sommes l’envahisseur, lança Agilulf avec fierté. Les prestigieuses cohortes d’Agilulf ont assez de poids pour faire plier n’importe qui. Et nos accords leur promettent de larges bénéfices. Le calcul est vite convenu pour un nain militairement modeste qui favorisera l’opulence de sa communauté marchande plutôt que sa ruine dans une guerre sanglante.

- Mais ce stratagème ne prendra effet que si nous vainquons Fafnur, fit remarquer le premier conseiller. Et nous sommes loin de lui dicter notre loi pour le moment.

- Il faut reprendre le contrôle de la situation ! Mon fils ! Quels sont nos principaux obstacles concrets sur le chemin de la victoire. Réfléchis avec sagesse. Je ne t’ai pas exposé en première ligne sur le terrain pour rien. Ton avis est primordial.

- Voyons…songea le jeune homme, soudain flatté par cette attention inespérée. Je dirai le moral désastreux de nos soldats et le harcèlement des nains qui attaquent nos patrouilles et nos convois de ravitaillement. Dès que nous intervenons, ils se replient et nous attirent vers ce maudit fortin escarpé imprenable.

- J’ai observé les soldats, dit Belfryn d’un ton grave, parlant pour la première fois. Le fouet ou les mots ne suffiront pas à leur rendre leur confiance émoussée. Il faut un acte fort et symbolique pour leur faire retrouver leurs crocs et leur instinct….comme la prise de ce fortin par exemple…Ce serait idéal. Nous ferions d’une pierre deux coups.

- Le fort est trop isolé pour que les machines de guerre puissent l’approcher, rétorqua Dorus.

- Vos machines sont inutiles. La vaillance des hommes suffira. De quel moyen disposons-nous pour les remotiver ?

- Des caisses vides, le chant des blessés au dispensaire, la faim, la crasse et le froid.

- Bien…murmura Belfryn, absorbé par ses pensées avant de se dresser d’un bond et de pointer la bourse, le pendentif ouvragé et la lame de qualité de l’un des conseillers. Donnez-moi ceci et dans trois jours, je vous offre les clés de ce fortin.

 

            L’elfe noir n’en dit pas plus mais à son regard luisant de malice, Agilulf lui accorda les biens et le délai qu’il désirait. Le lendemain matin, le drow fit déposer à un extrémité du camp un lourd essieu brisé de chariot avec un parchemin épinglé dessus. Le message qu’il délivrait était le suivant « récompense à qui me portera au bord opposé du camp ». La journée se passa sans qu’aucun des soldats ou des gardes ne prête attention au singulier mot. Certains le raillaient, nombreux s’en détournaient. Il en fut néanmoins un, le soir, qui tenta l’expérience. Le guerrier se prit au jeu et traîna avec peine l’essieu à travers tout le camp sous les moqueries de ses camarades. Parvenu à l’extrémité opposée, il fut accueilli par Belfryn. Le drow concéda quelques applaudissements et offrit à la surprise générale l’épée ouvragée au combattant médusé, au nom de son capitaine Dorus. La nouvelle parcourut les baraquements en quelques minutes et bientôt, tous les soldats sortirent de leur torpeur pour admirer la coûteuse lame brandie par son heureux propriétaire. Le jour suivant, Belfryn recommença l’expérience en remplaçant l’essieu par un tonneau vide, moins lourd et encombrant. Plusieurs soldats se disputèrent le droit de participer, mais la majorité demeurait encore sceptique. Cette fois-ci, ce fut Dorus en personne, sous les recommandations de son père et de Belfryn, qui offrit le pendentif scintillant au soldat qui s’acquitta de la tâche. Le troisième jour, il n’était pas un soldat dans le campement qui ne voulait pas participer à cet étrange défi.

            Belfryn ne laissa aucun objet cette fois. Apparaissant aux côtés de Dorus, il tendit la bourse joufflue remplie d’or à la foule réunie et exigea le silence. Il promit que l’or serait offert au premier qui franchirait la muraille du fortin réputé imprenable. Les soldats se ruèrent sur leurs armes et lancèrent un impétueux, désordonné mais violent assaut sur le fort nain. Les défenseurs, pris par surprise et impuissants face au déferlement frénétique des humains, n’opposèrent qu’une résistance toute relative. Au crépuscule du troisième jour demandé par Belfryn, les hommes rentrèrent au camp victorieux et gonflés à bloc, l’un d’eux rendu riche chantant encore plus fort que les autres le nom de Belfryn et de Dorus le généreux.

 

 

 

 

Leçon n°8 « Les hommes se fatiguent plus vite du sommeil, de l’amour, du chant et de la danse que de la guerre »

 

            Belfryn flatta le flanc du nouveau destrier qu’il chevauchait, présent offert en personne par Agilulf. Le regard de l’elfe noir croisa un instant celui de Dorus qui accompagnait de près son père sur le champ de bataille et il eut du mal à réprimer un sourire satisfait. Le jeune humain durcit son regard et Belfryn s’inclina docilement en un humble salut militaire envers son supérieur. Le drow avait atteint le but qu’il s’était fixé : Agilulf lui avait confié le commandement de ses soldats pour la seconde bataille contre les nains. Le défi était de taille et la défaite symboliserait la fin de la campagne de conquête humaine et la déchéance pour Belfryn et les siens. Le pari s’avérait risqué, mais le champion ne l’en appréciait que d’autant pour cela.

 

            Belfryn avait longuement préparé les plans du combat à venir, essayant de tenir compte de tous les éléments, même extérieurs. Sa place de protecteur du roi avait été échangée avec Dorus, les hommes persuadés que la vie d’Agilulf était visée, bien que le drow sache qu’il en était la seule cible. Pour éliminer ce détail perturbant, Belfryn avait eu recours à une astuce simple et qui n’éveillait pas les soupçons. Tous les drows composant le bataillon des Keldron étaient revêtus des mêmes armures et portaient les mêmes armes. De plus, tous les elfes noirs portaient leur masque de guerre traditionnel qui rendait toute identification impossible. Belfryn avait pris place auprès des siens et distribué au préalable ses ordres. Personne n’était ainsi en mesure de le reconnaître dans la foule. Ce que les humains assimilaient à un cérémonial guerrier drow n’était qu’une feinte grossière et calculée.

 

            Les cohortes se déployèrent en suivant les indications de leurs capitaines respectifs, suivant les plans de Belfryn ayant toute autorité sur eux par ordre d’Agilulf. Belfryn avait acquis la sympathie des soldats grâce à la prise du fortin. Ceux-ci le suivraient, détestant davantage les nains que les drows à l’heure actuelle. Le champion avait choisi comme lieu de bataille un autre plateau que lors de la première rencontre désastreuse, mais néanmoins quasi similaire. Le terrain était tout autant accidenté et les troupes avaient été placées au pied d’un renfoncement tombant en pente douce et remontant de manière plus raide jusqu’aux nains. Ces derniers disposaient donc du même avantage qui les inciterait plus facilement à charger, ce qu’espérait Belfryn. La seule différence notable résidait en l’absence de brume.

 

            Fafnur et les siens apparurent moins d’une heure après l’arrivée des soldats humains. Les nains étaient toujours aussi impressionnants dans leur cortège luisant d’armures de mithril, dans leur placement ordonné et strict et dans la gravité de leurs chants. La colère résonnait dans leur timbre belliqueux, la perte de leur précieux fort ayant attisé leur rancœur pour cet insolent envahisseur. Fafnur en personne se dressait en première ligne, exhortant ses guerriers à se montrer impitoyables.

 

- Il m’a l’air bien remonté, plaisanta le Keldron près de Belfryn.

- Il n’a pas du apprécier à sa juste valeur le message de défi que je lui ai fait porter, répondit Belfryn d’un ton détaché.

- Quel était son contenu ?

- « Je ne te reconnais pas comme roi de notre montagne, usurpateur. Quitte le domaine du seigneur Agilulf avec ton clan de crasseux. Je défèque sur ta barbe. »

 

            Quelques rires s’élevèrent des rangs des Keldron au moment où Fafnur entamait sa lente et inexorable progression, protecteurs en tête, suivis des guerriers, ces derniers couvrant les lanceurs de runes en hauteur qui attendaient d’être à portée suffisante pour décimer les humains. Un signal ordonna les premières volées de flèches pour les ralentir. Les projectiles humains firent peu de dégâts face aux carapaces des rangs nains, mais Belfryn fit poursuivre les tirs. Il expédia à la charge une troupe de fantassins qui, comme prévu, s’épuisa à gravir la pente jusqu’aux nains et fut impuissante à les arrêter. Leur fuite encouragea ces derniers qui accélérèrent le pas. Dès qu’il commencèrent à descendre le plan incliné, humains et drows eurent le même réflexe et firent avancer en tête de front de lourds tonneaux qui furent fracassés. Un épais et gluant liquide noir comme les ténèbres se déversa le long de la pente douce, inondant le sol d’un tapis poisseux et infect.

 

- De l’huile de roche…commenta le Keldron près de Belfryn.

- C’est un puissant mais rare combustible pénible à extraire encore inconnu des races de la surface, expliqua le champion. Il sera idéal pour vaincre les tortues de Fafnur. Les nains ne sont pas les seuls à savoir exploiter les richesses de la terre…

 

            Avec une surprise apparente, les grappes de tortues naines qui se déployaient lentement piétinèrent l’huile de roche malodorante, pressentant un péril mais sans encore en effleurer la nature. Ils comprirent néanmoins bien vite lorsque les torches humaines s’allumèrent et furent lancées sur la marée noire écoeurante. L’incendie démarra avec une telle vigueur et violence que les hommes eux-mêmes poussèrent des cris d’effroi et reculèrent. Le feu se rua, vola et engloutit les invincibles tortues en quelques instants, bien trop vite pour être évité, les fauchant et les consumant goulûment. Cette horrible et brutale attaque par le feu causa un véritable massacre dans les rangs nains. Belfryn escomptait un résultat aussi fort, non seulement parce que le feu ravageait tout mais qu’en plus le moral des soldats de Fafnur s’en verrait irrémédiablement entamé. Mais ce n’était pas tout. L’épaisse fumée abondante rendit aveugles les lanceurs de runes, les rivant à l’impuissance. Ces derniers, contrairement aux archers, devaient disposer d’un visuel de leurs cibles pour que la magie des runes fonctionne. Profitant de la confusion, Belfryn fit redoubler les pluies de flèches, fauchant l’ennemi désemparé et à présent immobile.

 

            La suite se déroula comme prévu. Fafnur usa de sa corne enchantée pour dissiper le mur de fumée insondable qui fut chassée par les vents magiques engendrés de son souffle. Les lanceurs de runes massacrés par les flèches purent enfin riposter. Mais ils visèrent tout d’abord le feu impitoyable qui décimait les protecteurs. Les brusques explosions étouffèrent les flammes en annihilant l’air alimentant le feu. Lentement, les foyers se réduisirent dans une fumée intense dissipée par le vent. Les solides nains aux rangs clairsemés se ruèrent avec rage sur l’ennemi, non sans avoir reçus le renfort de leurs alliés barbares survivants sur le champ de bataille dévasté. Les Keldron n’attendaient que cela. Armés de leurs puissantes arbalètes, ils anéantirent les premières lignes de tirs à bout pourtant, la portée des carreaux étaient inférieure à celles des flèches, mais leur puissance sans comparaison. Les projectiles traversèrent même les cottes de mithril réputées invincibles. De nombreux vaillants nains s’écroulèrent, transpercés, avant d’avoir atteint l’adversaire.

 

            Ce second revers fulgurant fit finalement flancher le moral des troupes naines qui stoppèrent leur élan dans un enfer de flammes, de morts, de sang et de fumée nocive. Les Keldron sautèrent sur l’occasion et se précipitèrent à l’assaut à leur tour, encourageant les humains à leur emboîter le pas face à un ennemi en désordre. Les drows ignorèrent sciemment guerriers et protecteurs, fondant directement sur leurs plus terribles adversaires : les lanceurs de runes. Le massacre des prêtres offrit le répit nécessaire à Fafnur et sa garde personnelle pour s’enfuir à l’abri, mais au prix de nombreuses vies des siens. Les nains résistèrent avec ardeur et courage mais furent submergés, déjà épuisés, démoralisés et amoindris. Peu furent ceux qui parvinrent à tuer les terribles Keldron surgissant et tuant tels des démons dans leur tenue de guerre aux masques lisses dénués de toute expression.

 

            Belfryn reprit ses esprits enflammés par le goût du sang lorsque son corps malade ne put plus supporter d’aussi brutaux efforts. La lame souillée de sang jusqu’à la garde, le souffle court et les jambes flageolantes, l’elfe noir observa les alentours. La victoire était sienne et incontestable avec la fuite catastrophique des troupes de Fafnur. Il avait brillamment réussi là où Dorus avait échoué en annulant un par un les avantages des nains et surtout leurs principaux : leur discipline de fer et leur moral sans faille. Sous son masque impénétrable, Belfryn s’autorisa pour la première fois depuis des mois un rire fort, franc et jouissif.

 

 

 

 

Leçon de guerre 9 «  N’ôte pas le dernier souffle à ton adversaire, laisse ce dernier te le rendre lui-même dans son ultime soubresaut ».

 

            Les broussailles s’agitèrent et s’écartèrent, laissant apparaître Iraelay ainsi que ses deux servantes. Les Keldron silencieusement dissimulés dans les sous-bois environnant le campement des humains se raidirent, stupéfaits par la présence de la matriarche, avant de se courber nerveusement en interrogeant leur chef de regards affolés. Belfryn, assis dans un coin et absorbé dans ses pensées, cessa aussitôt de faire tournoyer sa courte lame. Sans rien dissimuler de son embarras, il se redressa lentement et salua à son tour. Les elfes noirs se hâtèrent de céder un large espace aux trois femmes qui s’installèrent d’un air hautain en face de Belfryn.

 

- Il gèle à pierre fendre ! se plaignit Iraelay en rajustant sa somptueuse fourrure. Toi et toi ! Allumez un feu !

- Ils n’en feront rien, maîtresse, intervint Belfryn. Sauf le respect du à votre noble personne, l’intérêt de la manœuvre est de laisser croire à l’ennemi que le campement est désert. Un feu trahirait notre présence.

- Ma noble personne n’a cure de ta stratégie. Mon confort exige que soit chassé le froid glacé qui semble engourdir les cerveaux des mâles logeant dans cette maudite montagne, à défaut de leurs langues trop bien pendues !

- Dame, votre confort sera sans égal dans votre propre tente, ainsi que votre sécurité que je ne peux garantir si vous vous montrez en première ligne !

- Mon pauvre niais ! rit la drow, reprise en chœur par ses servantes. Je suis bien ici la dernière personne à nécessiter une protection face à qui que ce soit. Ta victoire sur les nains t’a rendu présomptueux si tu penses pouvoir me soumettre à tes ordres. J’assisterai à cet assaut puisque tu refuses de m’en révéler les tenants…

- Mille pardons, maîtresse, se radoucit humblement Belfryn, scruté avec malaise par ses guerriers. La dernière victoire a coûté à Fafnur qui est aux abois. Réfugié dans sa citadelle souterraine, il est assailli avec ses fidèles par les soldats de Dorus. Agilulf a promis une récompense pour sa capture et le fils ne désire rien de mieux que satisfaire son père.

- Ou me satisfaire moi, ironisa Iraelay avec une moue provocante et le regard rivé sur Belfryn qui demeura impassible. Jeter ce nain barbare couvert de chaînes aux pieds d’Agilulf te couvrirait de prestige. Pourquoi laisser cette opportunité que tu as mis tant de temps à échafauder à ton pire rival en restant sagement au camp ?

- Fafnur ne peut repousser les cohortes de Dorus et riposter. Mais la victoire lui est encore possible s’il atteint la couronne de son adversaire.

- Agilulf ? Qu’est-ce qui te fait croire qu’il va s’en prendre à lui ?

- C’est ce que ferait un bon commandant. Si le flanc gauche est protégé, frappe le flanc droit.

- Tu dis toi-même qu’il est prisonnier de sa montagne. Comment peut-il gagner le camp ?

- Cela paraît improbable et c’est pourquoi Dorus n’a laissé que peu de défenseurs ici. Mais les nains viendront. Si ce n’est le clan de Fafnur, ce sera un autre.

- Les humains ont passé une alliance avec les autres clans nains.

- L’honneur entre nains prévaut sur celui conclu avec d’autres races, en particulier des ennemis usant de vils et sombres drows dans leurs rangs. Les nains vont venir…

 

            Le champion se rassit en hochant la tête, surveillant au loin le campement plongé dans le calme. Iraelay le fixa intensément un moment, visiblement impressionnée par son attitude guerrière, son intelligence et sa détermination. Le désir pétillait dans ses grands yeux magnifiques et elle ne se gênait pas pour le montrer. L’atmosphère changea brusquement.

 

- Ton serviteur m’a apporté ce que tu l’avais envoyé quérir dans la montagne, déclara la jeune femme. Il a manqué perdre la vie et la santé mentale pour débusquer cette minuscule pierre rouge des entrailles de la terre. Mais tu as fais preuve de sagacité en te choisissant un esclave nain. Comme tu m’as priée de le faire, j’ai accédé à ta requête d’enchanter avec ce caillou le bouclier que voici. Un maître lame brandissant un écu ! Encore un de tes mystères ?

 

            Belfryn s’empara du bouclier d’apparence banale et en apprécia la surface en la caressant soigneusement. Pour toute réponse à la remarque de la drow, il n’afficha qu’un sourire espiègle qui s’évapora bien vite, lorsque son expression taciturne de guerrier l’en chassa. Bien décidée à assister au combat promis, Iraelay, forte de son autorité, demeura aux côtés des guerriers tapis dans les fourrés durant les longues heures qui suivirent. Belfryn était persuadé que ce caprice trouverait une fin arrangeante pour tous avec le départ de la drow dû à la lassitude, l’ennui, le froid ambiant ou l’inconfort de cette position mais à sa grande surprise, la matriarche ne montra aucun signe de fatigue. Respectant le silence imposé, elle tua le temps en amusant ses servantes et les drows alentour de facétieuses illusions colorés et muettes qu’elle fit danser entre ses doigts graciles.

 

            Le crépuscule tombait lorsque les silhouettes des nains apparurent le long d’une colline avoisinante. Belfryn avait vu juste. Les nains aux étendards de clans différents s’étaient ralliés dans une coalition fraternelle pour attaquer les humains là où ils n’étaient pas attendus…sauf par les drows. Belfryn avertit l’ensemble des Keldron qui se mirent en alerte. Il attendit néanmoins que les nains se regroupent et passent à portée. Toujours invisibles dans leurs cachettes, les elfes noirs attendirent le signal de leur chef. Mais celui-ci ne vint qu’après la détonation d’une lourde salve de projectiles magiques lancés par Iraelay abattant une rangée de guerriers. Nains et drows pris de court eurent un battement d’hésitation et Belfryn lança l’assaut, foudroyant sa maîtresse du regard.

 

- Bats-toi pour moi ! lui lança cette dernière, hilare, dans un regard suave de défi.

 

            La majorité des nains fondit sur la troupe de Belfryn avant que les autres sections ne les rejoignent. Le champion ne dut qu’à l’ardeur et la discipline de ses soldats la protection d’Iraelay. La jeune femme déversait un flot ravageur de magie sur les nains, multipliant les provocations pour obliger Belfryn à lutter à dix contre un pour la préserver de leur courroux. Le violent assaut fut meurtrier et sanglant mais bientôt, les nains croulèrent sous les attaques inattendues des drows surgissant de tous bords. Quand l’équilibre des forces fut rétabli et pencha en faveur des elfes noirs, Belfryn se précipita vers le chef des alliés nains. Il reconnut sans peine Bulvar le Fendeur de trolls, célèbre guerrier irascible décrit par le rapport de son espion Skjold et cousin proche de Fafnur. Belfryn s’était vite douté que le combattant n’abandonnerait pas son cher cousin. Il savait également que le nain était un guerrier légendaire qui ne devait pas son surnom qu’au fruit des beuveries et des vantardises des siens.

 

            Le champion se fraya un chemin jusqu’au nain à larges coups d’épée, usant peu le bouclier que son style de combat préférait habituellement abolir. Avec l’aide de ses Keldron, il parvint enfin à portée de Bulvar et se présenta devant lui, révélant son visage et son rang à son adversaire pour être reconnu. Le Fendeur fit tournoyer sa hache entre ses mains potelées et planta l’étendard de son clan en réponse au défi lancé. Autour, nains et drows suspendirent l’affrontement. Belfryn aurait pu vaincre les nains d’une manière plus sûre, mais son nom devait être connus de tous, humains et autres, pour que ses desseins s’accomplissent. Et pour cela, il avait besoin du sang d’un combattant célèbre.

 

            Bulvar chargea. Sa réputation de guerrier n’était pas faussée. Le nain charpenté alliait habileté et célérité. Ses coups précis ne laissaient aucune ouverture et ses feintes de corps comme ses mouvements annulaient toute riposte classique. Belfryn se savait incapable de résister à ses assauts impétueux et ses poussées violentes. Il se contentait d’esquiver sans pouvoir attaquer. Mais il n’avait pas l’endurance du nain vétéran et son corps malade guettait le moment propice pour le trahir. Soufflant et tremblant, Belfryn hésita un instant à se débarrasser de son bouclier. Son doute palpable dans l’air invita Bulvar à redoubler ses attaques. C’es ce qu’attendait le drow. Changeant de garde, il replia son bras devant lui, terré derrière son large bouclier rond. Un concert de hurlements désapprobateurs s’éleva dans les rangs devant cette attitude lâche. Bulvar éructa une insulte à base de testicule de bouc et de copulation contre nature et arma son coup. Belfryn pivota pour l’éviter et leva son écu. Le second coup du nain, enchaînement inévitable, glissa à un doigt de la gorge du drow mais la rata pour dessiner une étrange courbe et riper sur le bouclier proche. Bulvar fronça les sourcils, surpris. La seconde suivante, l’épée de Belfryn transperçait son cœur.

 

- Com…comment ?! gémit Bulvar en s’effondrant, cherchant à comprendre comment sa passe d’armes avait échouée.

 

            Belfryn garda ses mots mais jeta son bouclier à terre, près de la hache du nain. Celle-ci glissa toute seule vers l’écu pour s’y coller, comme par magie. Le magnétisme dont elle était pourvue grâce au sort d’Iraelay avait opéré.

 

            Un vent de revanche passa dans les rangs des nains estomaqués par la perte de leur champion, mais s’estompa bien vite quand les drows en surnombre les encerclèrent, rejoints par la propre garde d’Agilulf. Ce dernier, tout juste conscient du péril qu’il venait d’éviter, observa perplexe les corps des nains et des elfes noirs jonchant le sol à une centaine de pas de sa tente. Belfryn l’ignora, le corps rompu, préférant tituber jusqu’à Iraelay pour s’incliner et lui présenter ses hommages. La drow le contempla avec intensité et alla coller son visage contre le sien. Sa langue lécha une éclaboussure de sang sur sa joue, puis elle relâcha son étreinte qui avait figé le champion ébahi.

 

- Si seulement tu étais né femme, murmura Iraelay en ricanant, quelle fantastique matriarche tu aurais fait !

 

 

 

 

Leçon N°10 «  Du doute semé naît le trouble, s’enracine la confusion et pousse la peur. La victoire se cultive tout d’abord dans l’esprit de l’ennemi hésitant. »

 

            Belfryn respirait par à-coups lents pour éviter que le froid glacé des montagnes ne gèle ses poumons malades. La marche à travers les sentiers escarpés pour rejoindre les positions occupées par l’armée de Dorus assiégeant Fafnur lui fut un véritable supplice. Mais un foulard sur le visage prétendant le préserver du froid pour mieux dissimuler aux soldats le sang que lui arrachait sa toux, le champion ne montra pas un signe de faiblesse. Il ne pouvait se permettre d’écorner l’image de meneur et porteur de la victoire qu’il s’était lentement façonné.

 

            La troupe des Keldron qu’il dirigeait parvint finalement au camp improvisé des humains de la légion de Dorus. Les nains étaient toujours retranchés dans leur citadelle, agonisant, mais repoussant obstinément l’envahisseur. Belfryn n’eut qu’à observer les mines sombres et tendues des hommes pour connaître la situation. Les soldats ne conservaient le rang que par loyauté envers Agilulf, lassés par les vaines promesses de récompense de Dorus et épuisés par cette rude ultime épreuve de force avec les nains.

 

- Belfryn se permettant de porter ses renforts après trois jours de retard et la nouvelle d’un énième sauvetage du roi, lança le sénéchal avec ironie lorsque les drows pénétrèrent l’enceinte du camp humain. Quelle belle surprise ! Quel stratagème allez-vous encore nous concocter ? Laissez-moi deviner…Vous vous êtes laissés désirer exprès afin que les soldats vous perçoivent encore plus comme le sauveur de la situation et vous comptez profitez de cela pour les utiliser afin de terrasser Fafnur, n’est-ce pas ?

- Dorus est-il furieux ? marmonna le champion.

- Il en est à son quinzième serment de mise à mort sur votre personne de ses propres mains.

- Je lui présenterai moi-même mes excuses en le rejoignant en première ligne et une fois que les nains seront vaincus…Oh, sénéchal, veuillez prévenir les soldats…qu’ils conservent leurs positions. Ils se sont bien suffisamment sacrifiés jusque là, j’ai mes propres troupes d’appui.

 

            Le drow leva négligemment un pouce par-dessus son épaule. Le sourire amusé du sénéchal se changea en grimace de stupeur lorsqu’il aperçut la longue colonne de nains captifs et enchaînés traînés derrière les Keldron.

 

- Que comptez-vous faire ?! Qui sont ces nains ?!

- Les guerriers d’autres clans que Fafnur a envoyé attaquer notre roi. J’ai bien l’intention de les lui retourner.

- Comment ?! Expliquez-vous ! Si ces nains viennent grossir les rangs de Fafnur, nous serons en danger ! C’est de la folie !

- Le Karak de Fafnur n’est accessible que par une seule galerie surprotégée par ses défenseurs et dans laquelle bute Dorus. Mais il existe un autre passage révélé par les espions : la Passe des Crocs. C’est par là que nous allons passer avec mes fines lames pendant que Dorus mènera un assaut simultané de front. Les nains ne pourront défendre deux flancs opposés. Mes messagers ont déjà prévenu Dorus de cette manœuvre. Il est assez sage pour comprendre que sa colère envers moi est futile face à notre devoir de victoire.

- La Passe des Crocs est un lieu de mort…souffla le sénéchal, nerveux. Les nains l’ont condamnée par une multitude de sortilèges destructeurs grâce à leurs runes sacrées. Les pièges qu’elle renferme découragent les tribus orques depuis des siècles !

- Faut-il être humain pour partager les frayeurs de vulgaires orques arriérés ! pesta Belfryn. Puisque vous aimez tant les devinettes, devinez qui va ouvrir la route à mes Keldron.

 

            Le sénéchal se retourna en direction des nains captifs et referma sa bouche encore béante. Il osait à peine imaginer le carnage que préparait Belfryn. Les captifs allaient être massacrés par leurs propres défenses ancestrales afin de libérer l’accès à l’envahisseur. Le chef drow ne leur promettait pas seulement une mort tragique et sanglante mais encore un déshonneur pire que la trahison, supplice le plus grave pour un nain. Partagé entre horreur et curiosité, le petit homme fluet courut rejoindre les elfes noirs en marche pour la passe mythique.

 

            L’imagination du sénéchal s’avéra encore trop limitée pour seulement effleurer l’abominable réalité de ce qui suivit. Sans éprouver la moindre pitié ou hésitation, les drows expédièrent leurs prisonniers par petits groupes, à intervalles réguliers, menaçant les plus réfractaires et révélant leur art atroce de la torture sur les plus téméraires. Les nains terrifiés se voyaient poussés dans le boyau sinistre et ténébreux par les Keldron qui badigeonnaient auparavant leurs bottes d’une mixture phosphorescente à base de champignons des profondeurs pilés afin de pouvoir suivre leur progression plus tard. Le massacre dura des heures. Le bruit des explosions des pièges et des cris affreux des captifs résonna sans discontinuer, faisant blêmir les humains présents les plus farouches. Les Keldron, eux, ne cillèrent pas une fois devant cette ignoble corvée. Belfryn s’autorisa même une sieste pour récupérer du voyage le temps que les nains lui ouvrent un passage sûr.

 

            Il n’y eut malheureusement pas assez de cobayes éclaireurs pour atteindre la citadelle de Fafnur. Les drows n’hésitèrent pourtant pas à s’engager à leur tour dans la passe quand le dernier groupe fut englouti dans le tunnel de la mort. Les traces peintes sur le sol les guidèrent sur les pas des nains parvenus le plus loin. Le charnier qu’ils traversèrent fut une scène digne des enfers avec les restes de corps en charpie et la puanteur des cadavres calcinés ou foudroyés par les runes. Le dernier groupe s’était fait décimé à une centaine de pas des murs du Karak. Plusieurs volontaires drows se sacrifièrent à leur tour pour délimiter un chemin sécurisé. Leurs propres frères d’armes ne frémirent pas quand ils furent fauchés par les traquenards les plus vicieux.

 

            Les Keldron s’emparèrent vite de l’antique rempart déserté par les défenseurs trop sûrs de leur protection. Quand ceux-ci s’en aperçurent, il était trop tard. Peinant déjà trop à contenir les troupes de Dorus sur la muraille opposée, ils ne purent se réorganiser et finirent par être submergés, divisant leurs forces dans la panique. Drows et humains envahirent la citadelle, massacrant ses habitants pour se rejoindre dans la salle du trône de Fafnur. Le seigneur de guerre y livra une valeureuse dernière bataille avec ses fidèles mais fut à son tour défait par l’ennemi trop nombreux. Dorus et Belfryn se retrouvèrent en entrant quasiment au même moment dans la pièce du dernier combat.

 

- Je ne vous laisserai pas goûter au fruit de ma victoire, maudit ! éructa le jeune noble à la vue du champion. Je réglerai mes comptes avec vous plus tard. Avant cela, j’ai un nain renégat et vaincu à décapiter !

- Alors frappe fort et droit, humain ! rétorqua fièrement Fafnur désarmé et blessé. Sois aussi maudit que ton allié démoniaque, chien fou, et repais-toi de mon sang ! Mais sache avant cela que ton sort ne sera qu’écho au mien. Tu seras trompé et manipulé par les drows comme je le fus !

- Que dis-tu, fieffé traître à l’empire ?! rugit Dorus en saisissant le nain par la barbe. Tu as envoyé de vulgaires assassins barbares contre mon père, tu as bafoué ton honneur, condamné ton peuple et trahi notre royaume et à la dernière minute de ta vie, tu persistes à persifler ?!

- Je persifle et tu jappes ! ricana grassement le seigneur déchu. Mais tu sais aussi bien que moi. Je le lis dans le feu de ton regard !

- Meurs donc en le contemplant, alors, vermine !

 

            Dorus leva son glaive pour pourfendre Fafnur mais Belfryn retint son bras.

 

- Votre Père a exigé que Fafnur lui soit livré en vie.

- Ôtez votre main et ne vous avisez plus jamais, jamais, de me toucher, sale elfe noir !

- Oui, tu le sais, jeune chiot, poursuivit Fafnur en regardant les deux chefs se défier. Ce sont les drows qui ont orchestrés tout ceci. Je n’ai pas de regret dans cette guerre mais je dois reconnaître une faiblesse : celle de m’être laissé séduire par les paroles mielleuses et trompeuses de ces démons de drows !

- Répète ceci…fit Dorus à voix basse en se retournant vers le nain, abasourdi.

- Nous avons été abusés par les elfes noirs, déclara le nain. Qui d‘autres que l’ennemi ayant le plus affaibli votre armée après une dure guerre aurait put nous convaincre de vous porter le coup de grâce ?! Réfléchis donc, humain !

 

            Dorus déglutit, livide devant cette révélation, ce qui fit rire encore plus fort Fafnur. Le jeune homme pivota lentement en direction de Belfryn et observa avec dégoût son visage imperturbable. Il bondit aussitôt entre le drow et le nain pour s’interposer, son glaive pointé vers Belfryn quand ce dernier fit seulement mine de bouger sa lame.

 

- Ce nain semble décidé à ne pas chuter seul. Il vous entraînera avec lui et Père reconnaîtra enfin son erreur quand il apprendra de la bouche de ce cher nabot quelles manigances vous tramez dans les ténèbres qui vous ont vomi, diable honni ! Reculez ou je vous occis !

- Ne soyez pas si naïf, capitaine. Fafnur abat sa dernière carte en essayant de vous embobiner. Il ne fait que dire ce que vous souhaitez entendre. Notre inimité et rivalité sont connues de tous, même de nos ennemis. Il essaie de nous monter…

- NE ME PARLEZ PAS SUR CE TON ! hurla Dorus. Je suis votre supérieur et je…

 

            Fafnur, gloussant une seconde avant, profita de l’inattention due à la colère de Dorus pour se ruer sur lui et s’emparer de la dague passée à sa ceinture. Belfryn réagit sur le champ en écartant le nain d’un rude coup de pied au visage tandis que Dorus se figeait, surpris par ce qu’il prit pour une double attaque contre lui. Fafnur tomba en arrière mais se releva aussitôt, le couteau à la main. La riposte de Belfryn et Dorus fut immédiate : l’elfe noire trancha habilement la main armée du nain tandis que le jeune chevalier abattait son glaive sur son crâne. Fafnur, maître des sommets et des pics, s’effondra dans un râle et une gerbe de sang.

 

- Ordure ! s’écria Dorus ! Vous avez volontairement déporté mon coup en me poussant afin que je le tue ! Vous ne vouliez pas qu’il révèle ce qu’il savait !

- Grotesque, soupira le champion en rengainant calmement. Si ce qu’il a dit avait la moindre once de vérité, il aurait été plus judicieux pour moi de le tuer après qu’il ait planté sa dague dans votre cœur.

 

            Le drow se retourna et s’éloigna en réunissant ses Keldron.

 

- Ma loyauté au roi est intacte. La vôtre gît dans le sang qui coule du front de ce nain.

 

           

 

Leçon n°11 «  Surprenez l’adversaire, jouez l’illusion, provoquez-le et faîtes de toute faille, les vôtres comme les siennes, une opportunité. La mort rattrape ceux qui la fuient. Faîtes donc toujours face ».

 

            Les elfes noirs en faction s’écartèrent du cadavre quand Belfryn pénétra dans sa tente. Le champion marqua un temps d’arrêt, le visage impassible devant Skjold qui gisait au sol, lardé de coups d’épée. Le serviteur avait ce soir précédé son maître afin de lui préparer son remède. Une fois n’était pas coutume, Belfryn avait été retardé dans ses tâches de chef, ce qui lui avait probablement sauvé la vie. Le ou les agresseurs s’étaient acharnés sur le métis nain.

 

- Des amateurs, murmura un des soldats en inspectant le corps. Ils ont frappé aveuglément et maladroitement.

- Et ont attaqués avec trop d’empressement, sans même remarquer que je n’étais pas avec Skjold, ajouta Belfryn. Le noir. Dans la pénombre, ils n’ont pas vu qu’il était seul. Ce ne sont donc pas des drows.

 

            Depuis leur victoire sur les clans nains, les troupes d’Agilulf avaient quittés la région pour regagner leur capitale, Valambre. Tous les drows avaient reçus l’ordre de rester sur place en garnison pour pacifier la région, à l’exception d’Iraelay et de ses deux servantes parties avec la suite de Dorus. Ce dernier s’était encore plaint de l’insolence de Belfryn et avait rejeté sur lui la responsabilité de la mort de Fafnur. Agilulf avait donc trouvé plus sage de séparer les deux rivaux en laissant l’illusion du gain de cause à Dorus dans cette idée de garnison.

 

- Des nains renégats ou des humains, conclut le soldat. Nous les retrouverons en quelques heures et leur arracherons le nom de leur commanditaire.

- Inutile, murmura Belfryn en se penchant pour examiner un dessin tracé à la hâte par Skjold avec son propre sang. Le symbole de Tempus…Ce gras prêtre vicieux me garde donc toujours rancune. Sans doute est-il manipulé lui aussi…Dorus semble enfin déterminé à se salir les mains. Il devait être bien amer de voir que ses tentatives précédentes pour m’éliminer m’ont permis de me rapprocher de son père et il passe à la vitesse supérieure.

- Allez-vous enfin nous débarrasser de cette engeance humaine ?

- Dorus ne doit pas sentir le baiser de la mort. Celui de la peur lui suffira. Je vais faire rendre gorge à ce prêtre stupide, ainsi Dorus comprendra que je sais…et que même à cent lieues de moi, il n’est point hors de ma portée. Jusqu’à la fin, Skjold se sera montré parfaitement utile. Honorez-le comme s’il s’agissait d’un des nôtres ! J’ai une vermine à écraser sous mon talon.

 

            L’assassin bondit de toit en toit, noyé dans les ombres de la riche cité humaine endormie, courant avec grâce sous l’œil torve de la lune en croissant. Valambre avait enchaîné les festivités depuis le retour victorieux de ses troupes contre les barbares séditieux du nord, mais les rues du quartier noble des religieux étaient heureusement moins animées en cette heure tardive. La tueuse s’immobilisa en vue de la maison cossue du prêtre de Tempus et observa les environs. L’endroit était étroitement et anormalement surveillé. Belfryn avait vu juste. Le gros homme redoutait, à juste titre, une riposte à son attaque, dévoilant de lui-même sa culpabilité.

            La drow se laissa glisser jusqu’au patio de la demeure silencieuse, se coulant dans les ténèbres. Les premiers gardes furent abattus en toute discrétion mais la progression le long des couloirs se poursuivant avec le nombre de victimes, l’assassin se laissa enivrer par le sang qu’elle répandait derrière elle. Elle débarqua avec fracas dans le salon du prêtre attablé avec des proches et une poignée de soldats de Dorus devenus gardes du corps. La drow fonça sur eux et les taillada avec cruauté, sinuant entre eux avec la souplesse et la vivacité d’un serpent. La stupeur ralentissait les humains. Seuls les anciens vétérans opposèrent une courte mais intéressante résistance avant de s’effondrer dans un râle, transpercés. La tueuse rattrapa le prêtre bedonnant qui s’enfuyait en hurlant, sa perruque rousse abandonné dans sa course. L’assassin l’immobilisa en lui entaillant l’arrière des genoux et le poignarda à la poitrine avec fureur et excitation, encore et encore, jusqu’à ce que la masse pesante du corps meurtri retombe dans un gargouillis. La drow reprit lentement ses esprits, sa fureur sanguinaire s’évaporant peu à peu dans son esprit. Déjà, les hurlements et le vacarme des combats alertaient les sentinelles extérieures. D’un saut félin, elle disparut par une fenêtre.

 

           Dorus fut averti dans le quart d’heure qui suivit, selon ses instructions. Fulminant, il se précipita avec sa garde vers les appartements des elfes noires logeant au palais. La mort du prêtre de Tempus ne pouvait être un hasard et il s’attendait forcément à une vengeance de la part des drows. Ses incompétents tueurs n’avaient pas tué Belfryn et n’avait pas donné d’autres nouvelles depuis leur fuite précipitée du campement drow. La riposte était évidente, mais si tôt, à quelques heures ! C’était inconcevable. Le jeune noble avait assuré ses arrières. Les sentinelles surveillaient et fouillaient la cité depuis des semaines pour empêcher toute intrusion extérieure. Les seuls elfes noirs présents dans la région de Valambre étaient Iraelay et ses deux servantes, les Keldron campant à plusieurs centaines de lieues de là. La responsable du carnage de ce soir et alliée de Belfryn ne pouvait qu’être l’un des suivantes.

            Dorus fit irruption dans la chambre d’Iraelay. Les deux servantes se trouvaient là, lisant et se prélassant. Ignorant leurs regards incendiaires, le jeune noble fit fouiller l’endroit. A sa grande surprise, Iraelay était absente. Il n’osa comprendre. A peine ouvrait-il la bouche pour interroger les drows présentes qu’Iraelay, dans une voluptueuse robe de satin, arriva dans son dos, escortée par deux gardes.

 

- Nous l’avons découverte dans les jardins, seigneur, déclara l’un d’eux mal à l’aise.

 

            Iraelay, l’air hautain et les joues empourprées, marcha vers Dorus et lui asséna une vigoureuse gifle. Soldats et gardes restèrent bouche bée. Personne n’avait jamais levé la main sur l’héritier, pas même son père.

 

- Vous m’insultez en me traitant comme l’une de vos vulgaires courtisanes ! s’exclama Iraelay, visiblement furieuse et excitée. Oser préférer la compagnie de vos scribes et de vos sergents d’armes à la mienne ! Jamais je ne fus tant humiliée ! Au prochain clair de lune, je tâcherai de me trouver un mâle moins grossier et vaniteux pour visiter les jardins. Cette nuit, la voûte céleste offrait un attrait bien plus prononcé que le vôtre, mon ami…Que se passe-t-il ici ?! Que font tous ces laquais dans mes appartements ?! Dehors, humains ! Tous !

 

            Dorus, hébété, passa de la confusion à la perplexité. Sans un mot, son regard luisant rivé sur la matriarche emportée, il fit signe de la main et se retira avec tous ses hommes. Les larmes qu’il aperçut furtivement aux yeux de la superbe elfe noire lorsqu’il referma les portes achevèrent de semer le trouble dans son esprit. Une seconde après, Iraelay écrasait ses pleurs, un sourire radieux aux lèvres tandis que sa servante essuyait une tâche de sang rouge discrète à la cheville ébène de sa maîtresse.

 

            Quelques heures plus tard, Belfryn qui faisait les cent pas en songeant à son plan risqué de la nuit, ramassa son miroir agité de lueurs surnaturelles. Un message magique se grava en lettres de feu évanescentes à sa surface polie.  «Tu n’as plus assez de ton âme en gage tellement tu m’es redevable, mâle », lit-il en drow.  Il sut que la mission était réussie. En serviteur dévoué de sa matriarche, Belfryn aurait pu se sentir honteux d’avoir dû utiliser sa maîtresse pour parvenir à ses fins, mais il savait au fond de lui qu’Iraelay adorait ce genre d’exercice périlleux. Il la connaissait par cœur, bien plus qu’elle-même ne le soupçonnait.

 

 

 

 

Leçon N°12 « La bravoure est le mépris de la mort et de la douleur »

 

- A mort ! répondit avec hargne et détermination Dorus à son père en fixant Belfryn d’un regard glacial.

 

            Comme à son habitude, le drow ne sourcilla même pas, le masque imperturbable de son visage aussi lisse que la surface d’un lac. L’image enchantée invoquée par les mages de la cour d’Agilulf fut un instant perturbée par des interférences, puis retrouva sa netteté. A l’intérieur de sa tente, loin de Valambre, Belfryn assistait à cette réunion exceptionnelle exigée par Dorus, le lendemain matin même du meurtre du gros prêtre.

 

- Acceptez-vous ce duel et ses conditions ? demanda solennellement le sénéchal à l’elfe noir.

- Inconcevable, tonna Agilulf avant que Belfryn ne puisse répondre. Le peuple ne comprendra pas pourquoi les piliers de mon armée s’entretuent et les troubles qui résulteraient d’un tel affrontement risqueraient d’affaiblir la base de mon nouvel empire. Je ne risquerai pas une guerre civile à cause de votre infantile rivalité.

- Père ! Ce drow et son ramassis d’assassins sont un péril que vous sous-estimez ! Un duel me semblait la meilleure manière d’éliminer le risque qu’ils représentent sans entacher votre légitimité que vous épargnez avec tant d’ardeur en refusant d’ouvrir les yeux et de rendre justice.

 

            Le ton et les paroles de Dorus envers son père jetèrent un froid dans la salle du trône. Le jeune noble peinait à réfréner sa colère et son impatience. Nul ne s’adressait au seigneur de Valambre ainsi, mais ce dernier, s’il remarqua quelque agressivité dans cette remarque, fit admirablement semblant de rien.

 

- Nous réglerons votre différend d’une autre façon, plus constructive et enrichissante pour mon royaume. Aux abords de notre territoire s’étendent les contrées barbares et sauvages de multiples tribus orques. Vous y mènerez chacun une troupe composée d’autant de volontaires que vous aurez su convaincre. Sur un délai de six mois, vous devrez soumettre le plus de clans nomades orques. Vos conquêtes seront arbitrées et jugées par mes plus loyaux et impartiaux proches. Ils veilleront à ce qu’aucun de vos stratagèmes ne nuisent directement à l’autre. Vos ennemis sont les orques. Chassez-les, ralliez-les, massacrez-le, que m’importe ! Je convoite leurs terres depuis trop longtemps et vous avez tous deux soif de sang. Le vainqueur prendra la tête de mon armée principale, la célèbre garde prétorienne, l’élite de mes troupes. Le perdant, son subordonné, dirigera les troupes régulières, sans gloire, prestige ou avenir. Est-ce entendu ?

- Une armée de seuls volontaires ? réfléchit Dorus à haute voix. Qui acceptera de mourir sous l’étendard de cet imposteur à la peau et l’âme souillées ? Ha ! J’accepte !

- Je ne suis point intéressé par l’accession au pouvoir ou un meilleur grade, répondit Belfryn. Mais j’accepte. Le rêve du roi est toujours plus grand que celui de son serviteur.

- Mièvrerie éhontée et hypocrite ! enragea Dorus. Préparez votre poignée de meurtriers et affrontez les orques ! Mis en pièces par ces monstres, vous comprendrez que votre fausse et absurde loyauté aveugle ne vous sera d’aucun secours !

- Qu’est-ce qui peut donc prévaloir à la loyauté pour le soldat face à son destin ? murmura Belfryn peu après que Dorus ait tourné les talons sous le regard songeur de son père.

 

 

            Valérien se heurta au mur de hallebardes dressé devant l’entrée de la caverne souterraine par les Keldron en faction. Le jeune paladin força vainement le passage jusqu’à ce que la voix de Belfryn, lointaine, l’invite à approcher. Les elfes noirs échangèrent un regard voilé de surprise et l’un d'eux escorta l’humain jusqu’à son chef. Belfryn se trouvait nu au milieu d’un cercle rituel formé par quelques prêtres de Lolth. Valérien fut frappé de stupeur en apercevant le corps faible et meurtri du champion, ses côtes saillantes, son teint maladif et ses membres amaigris.

 

- Je suis mourant, rongé par la maladie, déclara simplement Belfryn en se rhabillant. Même ma déesse semble incapable de me guérir de ce mal. (Il chassa les prêtres impuissants). J’ai peu de chances de voir l’issue de ce pari engagé avec Dorus. Les steppes des orques usent mon corps plus vite que prévu… Tu sembles étonné.

- Vous auriez pu refuser ce pari et profiter d’un peu de paix avant…la fin, murmura le paladin.

- Un ordre a été donné par Agilulf. La notion de loyauté vous semble si choquante à vous humains que je finis par me demander comment nous avons perdu la guerre contre vous.

- Loyauté ? rit le jeune homme. Vous parlez de loyauté à un paladin déchu porte-parole de tous les coupe-jarrets, opportunistes et rejetés par Agilulf qui vous ont rejoints dans l’espoir dément que vous pourriez leur apporter la chance qu’ils n’ont su saisir dans leur vie, ou ont perdus comme moi. Néanmoins, j’admire votre abnégation et je suis honoré de votre marque de confiance. Je conserverai pour moi le secret de votre santé.

- Je le sais bien, répondit Belfryn en lui adressant une accolade amicale. Je reconnais ta valeur. Tu t’es illustré bien au-delà de tes faits d’armes lors de cet accrochage avec la tribu des Bamulas. Désormais tu me seconderas. Peut-être est-ce d’ailleurs en tant qu’aide de camp que tu es venu aussi précipitamment.

- En effet, seigneur ! s’exclama fébrilement le paladin. Les nouvelles de vos espions viennent de nous parvenir et elles sont très mauvaises. Fort de sa nombreuse armée, Dorus a pris une avance considérable sur nous tandis que nous stagnons dans cette plaine aride et maudite à n’écraser que des tribus mineures et de simples patrouilles depuis deux mois. Les hommes se plaignent, lassés des aménagements interminables que vous leur imposez dans la construction de ce camp.

- Qu’ils se rassurent à ce sujet. Les tâches se termineront aujourd’hui. Demain le campement sera dévasté et en ruines.

- Comment ?!

- Les Jihihus, bien plus redoutables que les Bamulas dans ces contrées, sont en route pour nous massacrer. Ils seront sur nous au crépuscule. Je dispose de bien plus d’espions que tu ne le soupçonnes.

- Vous dites cela aussi calmement…J’en ai froid dans le dos.

- À l’aube débutera notre véritable campagne. Nous n’avons pas gaspillé notre temps, nous l’avons investi en manœuvres de préparatifs. Dans un lieu inconnu et inhospitalier face à un adversaire mystérieux en effectifs comme en qualités, il me fallait me renseigner et m’adapter. Nos précédents assauts n’avaient pour but que d’attirer l’intention des Jihihus. Ce soir, ils viendront nous assiéger. A la tête de la moitié des troupes, tu les chargeras tandis que les Keldron vous soutiendront. Sais-tu ce qu’il va se passer ?

- Nous allons tous mourir ! s’écria affolé le paladin. Les soldats ne sont nullement des vétérans expérimentés et disciplinés comme vos Keldron. Ceux qui ne se feront pas massacrer par les orques tourneront les talons ! Ces bêtes sont réputées pour leur cruauté et leur sauvagerie au combat !

- J’y compte bien, sourit Belfryn. J’offre un avantage à l’ennemi pour l’attirer. Les orques déferleront à votre poursuite dans le campement. Ce dernier étant infesté des pièges que vous avez si durement construits, ils n’y trouveront que la mort. La nuit, leur impatience et leur excitation bestiale brideront leur prudence. Nous contre-attaquerons quand leurs premières lignes giseront au fond de nos fosses mortelles. Ils n’oseront plus avancer et reculeront. Les Keldron les faucheront alors, profitant de leur manque de mobilité et de leur perte de moral.

- Vous comptez sacrifier les humains qui vous ont rejoints ?

- Un sacrifice malheureux mais nécessaire pour appâter les orques. Les Keldron savent conserver le rang sous une pluie de flèches enflammées ou face à une horde bien supérieure. Ce n’est pas le cas de la plupart des soldats qui nous ont suivis. Et pour ma campagne contre les orques, seuls les meilleurs me seront utiles. Cette stratégie coûteuse en effectif me permettra d’écrémer les troupes des parasites et des espions et agitateurs que Dorus n’a pas du manquer d’infiltrer parmi eux.

- Je…je vois. Je suis indifférent au sort de ces vermines, mais il me sera pénible de les mener à une mort aussi atroce.

- Si tu n’y parviens pas, c’est que je me serai trompé sur ton compte. Et entre-nous, une hache orque sera une meilleure échappatoire que ce que je te réserve.

- Je suis prêt à tout pour laver l’honneur bafoué de ma famille ! Je vous prouverai ma détermination et vous suivrai durant cette campagne même si elle nous mène aux enfers ! Si j’échoue ce soir, c’est que je ne suis pas digne de mes espoirs. En quoi consiste votre campagne ?

- Maîtriser le vide, répondit évasivement Belfryn. Une armée sans attaches, sans traces et sans corps, insaisissable et invincible. Surgir là où ne nous attend pas, frapper en demeurant inconsistant pour avorter toute riposte, disparaître et se mouvoir dans l’ombre. Une armée trop nombreuse ou trop lourde en serait incapable. Je montrerai à Dorus et aux orques pourquoi la légende des Keldron, l’élite des drows, est inaltérable. Cela lui rappellera l’origine de sa rancœur et la peur qui en découle : la destruction de Föln et de sa bourgade, de la vallée des tertres et des villages des trois lacs, ainsi que son échec dans la poursuite de mes troupes.

- Le plus terrible revers de la guerre contre les drows…murmura Valérien.

- Et de la carrière de Dorus ! lança Belfryn avec ardeur. Il saura que même aux portes de la mort, il ne pourra me surpasser… 

 

 

 

 

Leçon n°13 «  Surgissez dans le néant. Attaquez les vides. Evitez ce que l’ennemi défend pour porter votre pointe là où il ne vous attend pas. Qui sait quand il faut combattre et quand il faut s’en abstenir sera victorieux »

 

            Les troupes de Belfryn parvinrent sur place un peu plus d’une heure avant la tombée de la nuit. Le jour régnait encore sur la plaine herbeuse au centre de laquelle se dressait le fortin orque. Les soldats avaient parcouru une distance incroyable à une vitesse que Valérien ne pensait pas possible pour une armée, même réduite comme celle-ci. Depuis la destruction de leur camp qui avait permis d’éradiquer les Jihihus, les légions de Belfryn n’avaient plus d’attaches et se déplaçaient sans cesse, rendant fous les espions orcs.

 

- Nous nous retirons, déclara Belfryn après s’être entretenu avec ses éclaireurs. C’est un piège. Ils ne savent comment nous mettre la main dessus alors ils essaient de nous attirer.

- Co…comment ?! s’exclama Valérien, stupéfait, tandis que les Keldron obéissant tournaient déjà les talons. Comment le savez-vous ?!

- Les oiseaux, répondit le champion sans ralentir. Les éclaireurs ont vu des oiseaux dans le fortin. C’est preuve qu’il est vide. L’ennemi doit être dissimulé à portée. Ces orques abrutis manquent d’imagination. Ils essaient de nous piéger avec nos propres stratagèmes.

- Les oiseaux…murmura Valérien pendant que les elfes noirs au moral sans faille, ricanaient doucement.

 

            Le jeune paladin grimaça en massant ses jambes et son dos courbaturés, mais ne se plaignit pas. Il emboîta le pas aux elfes noirs, lui-même suivi de près par le peu d’humains survivants de la troupe originelle. Malgré la rudesse des conditions et le risque de mort planant continuellement sur lui, il était conscient de la chance extraordinaire qui lui était donnée. En tant qu’aide de camp de Belfryn, il apprenait et vivait l’art de guerre drow chaque jour un peu plus, chaque fois étonné par le talent de stratège de son chef.

 

            La technique du vide. Belfryn la prononçait avec respect et s’y référait avec ferveur. Valérien soupçonnait qu’il s’agisse de son ultime arcane de guerre, ce qui était aisément concevable quand on savait que l’elfe noir mourrait sous peu. Cette technique était difficile à appréhender. Cela ressemblait un peu de la guérilla. Les Keldron n’avaient plus de camp et ne restaient jamais en place plus de quelques jours pour ne pas être saisi par l’ennemi. Ils étaient le vent, pillant un convoi de ravitaillement ici et rasant un avant-poste le lendemain, à des dizaines de lieues de là. Belfryn avait sagement investi ses premiers mois. Il avait récolté des informations cruciales sur la région, les bases ennemies, leurs effectifs, etc. A présent, le drow menait ses troupes sans jamais avoir été intercepté, semant le trouble et la peur chez les sauvages tribus orques qu’il terrassait les unes après les autres.

 

            Il avait disposé des petits relais, habilement cachés et habités par quelques drows. L’armée pouvait venir s’y dissimuler, s’y reposer et s’y restaurer en paix quelques temps avant de repartir. Les pillages étaient stockés là, ainsi les troupes ne manquaient jamais de vivres ou d’armes. Des dizaines d’éclaireurs sillonnaient les environs, créant un véritable réseau d’informations en temps records sur lesquels Belfryn basait ses prochains mouvements. Les orques n’avaient jamais combattu d’ennemis de cette manière et peinaient à s’adapter, redoutant les assauts rapides et soudains des drows qui frappaient chirurgicalement à chaque tombée de nuit et s’évanouissaient ensuite sans trace.

 

            Valérien tentait de deviner les intentions de Belfryn, mais anticipait peu justement ses décisions parfois étranges. L’elfe noir prenait souvent son temps, même s’il savait que Dorus de son côté prenait une avance considérable avec son importante armée qui balayait tout sur son passage. Les subtilités du champion laissaient le paladin perplexe, mais admiratif. La dernière en date, le vol d’une centaine de buffles à un clan d’orques tatoués et balafrés qui se croyaient hors de portée des griffes drows, ne cessait de l’interpeller.

 

- Une semaine que nous jouons aux fermiers avec ces bêtes, commenta le paladin lorsqu’ils rentrèrent à l’une de leurs bases, tard dans la nuit. N’est-ce pas risqué de conserver ces animaux ici ? Pourquoi ne pas les abattre pour chasser la faim qui tenaille les hommes à leur vue ?

- Les tuer ?! s’exclama Belfryn, presque choqué. Ils sont la clé de notre prochaine et plus grande victoire à venir.

- Des buffles ?

- Correct. Demain soir. Les tribus que nous harcelons sans répit se sont finalement décidées à signer une trêve entre-elles pour liguer leurs forces contre nous. Je désespérais qu’ils le fassent enfin. J’étais las de massacrer l’un, voler l’autre et incendier un troisième. Les troupes de tous les clans se réuniront au même endroit, l’occasion idéale pour tous s’en débarrasser et économiser notre temps comme nos efforts.

- Ils doivent s’attendre à notre assaut ! Et ils seront bien plus nombreux que nous.

- Sans aucun doute, acquiesça l’elfe noir. Mais nous, nous avons leurs buffles.

 

            Le champion n’en dit pas davantage et Valérien se creusa la tête le reste de la journée suivante pour comprendre ce qu’il manigançait encore. Les drows préparèrent leur attaque avec soin et lenteur. Quand il devint évident qu’ils ne seraient pas sur place pour le crépuscule, Belfryn répondit avec évidence que les orques trop habitués à les voir surgir avec la nuit, les attendraient de pieds fermes dès le soir. En ne venant qu’au petit matin, les patrouilles et les gardes auront bêtement dépensé toute leur vigueur à attendre pour rien, ce qui les rendraient plus vulnérables à l’aube.

 

            Keldron et humains se mirent donc en route durant la nuit, escortant lentement le troupeau important de bœufs décidément très chéris. Belfryn suivit la route du sud grâce aux informations de ses éclaireurs. A une lieue du fortin de l’hôte et après quelques escarmouches faciles pour éliminer les sentinelles, les elfes noirs marquèrent une pause pour « préparer » leurs bêtes. Valérien n’en crut pas ses yeux, ce qui sembla bien amuser Belfryn. Les drows changèrent les buffles en démons, les déguisant d’affreuses peintures diaboliques et sanguinaires, rivant couteaux et lames sur leurs cornes ainsi que des harnachements de pointes sur leurs corps avant de fixer des branchages plein de suie à leurs queues. Ils approchèrent ensuite jusqu’aux limites prudentes du fort animé et visiblement bondé puis attendirent. Le campement orque devint de plus en plus calme et silencieux. Les chefs avaient du faire ripaille toute la nuit pour fêter leur alliance et péons comme soldats devaient tous être saouls et endormis à cette heure-ci. Belfryn frappa peu avant que le soleil ne se lève et les réveille.

 

            Le champion fit mettre le feu aux queues des buffles et lâcha le troupeau droit sur le fortin. Les bêtes affolées se ruèrent en chargeant, détruisant tout sur leur passage et répandant l’incendie que leur galop alluma. Le réveil fut rude pour les orques qui, embués dans les vapeurs du sommeil et de l’alcool, virent foncer sur eux une horde de démons affreux crachant le feu et semant le chaos. Le fortin fut vite dévasté et devint le théâtre de la plus complète confusion. Les chefs ne parvinrent pas à harmoniser leurs efforts entre clans et n’étaient pas en état de faire face. Les Keldron vinrent leur porter le coup de grâce en surgissant dans le sillage des buffles, comme des fantômes. La bataille qui en découla n’en fut pas une, mais un véritable carnage dans les rangs des orques. Les elfes noirs et les humains bien qu’inférieurs en effectif, eurent peu de pertes et ne laissèrent aucun survivant. Cinq chefs de guerre parmi les plus importants de la région furent ainsi tués par les troupes de Belfryn en un seul assaut.

 

            Lorsque le soleil se leva et que d’autres orques rallièrent le fortin, ils n’y trouvèrent que ruines, cendres, cadavres et désolation. Et pas la moindre trace d’ennemi. Longtemps, ils crurent que les dieux étaient venus cette nuit-là pour se venger d’une ancestrale offense.

 

 

 

 

Leçon n°14 « A la guerre, le nombre n’est pas un facteur décisif. Il suffit de savoir concentrer ses forces, évaluer l’adversaire et se gagner le cœur des hommes. Mais qui ne réfléchit pas et méprise l’ennemi sera vaincu. »

 

 

            Gwartsh fit mine d’observer les alentours plongés dans une brume opaque, profitant de cette courte halte pour reprendre son souffle. Il attendit que sa vue trouble reprenne sa netteté puis fit signe aux siens de repartir, le front perlé de sueur et le bout des doigts tremblotants. Voilà presque vingt lunes que la troupe de choc qu’il menait poursuivait sans relâche les maudits drows qui décimaient les tribus. Après une course effrénée et obstinée à travers les marais putrides et méphitiques où les elfes noirs les avaient menés, ils revenaient bredouilles, terrassés par les fièvres, fourbus, blessés et bien inférieurs en nombre. Gwartsh était un vétéran, rompu à la guerre et à la tête des meilleurs berserkers de la région depuis des années. Il refusait l’idée de l’échec car s’il n’en montrait qu’une seule esquisse sur son visage couturé de cicatrices, ses hommes le mettraient en pièces. Comment de si braves guerriers avaient-ils pu être ainsi ridiculisés par ces faméliques drows ? Les soldats ressassaient la rumeur qu’il s’agissait de spectres ou de démons alors qu’ils s’en gaussaient à leur départ. Les drows étaient insaisissables, invisibles et toujours hors de portée, noyés dans ce perpétuel brouillard nauséabond.

 

            L’orc massif ignora les plaintes de son corps poussé à ses limites. Sa troupe pataugeait dans les marais depuis trop longtemps et ce n’est pas sans soulagement qu’il aperçut au loin un terrain rocailleux et sec à la faveur d’un rayon de lune. Ils étaient enfin parvenus aux limites de ces damnés marais. Les hommes reprirent courage et espoir et leur pas s’accélèra. Gwartsh posa le premier le pied sur la terre ferme et son visage bourru se décomposa. Il comprit avant même que les silhouettes diaphanes de l’ennemi ne se découpent dans la brume nocturne. Il aurait pu ordonner le repli pour éviter le piège, mais ses guerriers auraient refusé de tourner les talons devant les drows qu’ils honnissaient, surtout pour se réfugier dans ces marécages écoeurants. Gwartsh chargea, bouillant de rage. Il ne sentit ni les carreaux d’arbalète le perforant de toutes parts, ni les vicieux coup d’épée assénées sur son corps brisé. Au loin, ses orcs mourraient dans un vacarme infernal, hurlant et vomissant des insultes. Les drows, eux, se battaient sans un mot, sans une expression, comme des spectres. Quand Gwartsh tomba enfin, trahi par ses forces vidées, un drow malingre mais à l’aura indéniable s’approcha pour l’achever. L’orc sourit de tous ses crocs quand il lui fit sauter la tête. Il n’aurait pas à rougir de honte face aux esprits des ancêtres quand il leur raconterait comment il était mort.

 

- Indéniablement, il est plus aisé de se sentir à son tour chasseur que chassé avec de tels molosses lancés à nos trousses, déclara Belfryn en rengainant.

- C’est pour m’entendre vanter ta modestie que tu dis cela ? questionna Iraelay en piétinant les cadavres. Tu n’as jamais été inquiété par ces chiens mercenaires. Tu les as baladés dans des marais empoisonnés durant des jours pour les affaiblir avant de les mettre à mort. En tant que juge assermentée par Agilulf, j’ai eu tout loisir d’observer ta stratégie.

- Vous avez raison, c’était plutôt pour vous entendre dire ça.

- Et ce n’est rien ! s’exclama Valérien en approchant. Vous auriez du le voir massacrer les tribus des Crânes des Pics Venteux aussi superstitieux que brutaux ! Ils ne se sont même pas défendus quand nous les avons surpris grimés comme des démons avec nos peintures de guerre ! Par le ciel ! Maître Belfryn va bientôt entrer dans le panthéon des diables orcs !

- « Maître » Belfryn impressionne, en effet, murmura la matriarche avec un fin sourire. Les plus bornés juges d’Agilulf reconnaissent ses exploits. Ils en palabrent tant à la cour qu’ils finissent par s’en effrayer et n’ont pas trouvé à redire en expédiant ma personne ici à leur place !

- Devançons-nous seigneur Dorus ?! demanda fébrilement Valérien.

- Non, répondit la drow en baillant, les bottes souillées de sang orque. Dorus est un fauve, un vrai mâle que sa haine envers ton maître et son désir de victoire rendent aussi dément que redoutable. Si les orques n’ont pas davantage de moyens que cette racaille qui gît là à envoyer contre vous, c’est que le gros de leurs forces est concentré contre les légions de Dorus.

- Diantre ! jura le paladin, furieux. Ce pari est tronqué ! Les effectifs de Dorus sont dix fois, vingt fois supérieurs aux nôtres !

- Qu’importe l’issue puisque le vrai vainqueur est désigné depuis le départ, murmura Belfryn.

- Dorus ?! s’écria Valérien.

- Non…Le roi, bien sûr.

 

- Voici votre progression à tous deux depuis quatre mois que le conflit est déclenché, déclara le sénéchal en montrant une carte illustrée au mur, à travers l’image magique envoyée à Dorus et Belfryn. Le conseil conçoit que les résultats sont remarquables et que les nations orcs peinent à stopper vos fulgurantes avancées. Vos conquêtes ont rendu le pari désuet dans la mesure où l’intérêt de la seigneurie prime sur votre différend. C’est pour cela que nous allons en écourter le terme et déterminer le vainqueur selon son la valeur de son commandement lors de la prochaine bataille déterminante que vous mènerez ensemble contre l’ennemi.

 

            Valérien, en retrait de Belfryn dans la grotte aménagée de leur repaire, déglutit bruyamment à l’annonce de cette nouvelle. Iraelay, confortablement étendue sur des fourrures et des coussins, esquissa un sourire malicieux en se saisissant d’une nouvelle grappe de raisin.

 

- Une seule bataille ? répéta l’écho de la voix lointaine de Dorus qui ne dissimulait pourtant pas sa stupeur. Ensemble… ?

- Ophirus, déclara simplement Agilulf avant d’observer un silence songeur. Nichée au creux du Piton des Griffons, cette forteresse fut jadis le bijou scintillant de la couronne de mes ancêtres. Un vil maléfice la vida de ses habitants et les orcs s’en emparèrent pour la piller et la ravager. Aujourd’hui, il n’en demeure que des ruines battues par les vents telle une balafre honteuse enlaidissant la face resplendissante de mon royaume ! Je veux que vous vous en empariez ! Chassez les orcs ! Cette victoire leur prouvera que notre temps est revenu !

- Envahir un bastion orque ? Ophirus présente-elle un intérêt stratégique ou économique ?

- Aucunement, répondit le sénéchal. Il s’agit juste d’une bataille pour l’honneur. Une revanche sur le passé et le début de la carrière du futur commandant de la Garde Prétorienne.

 

            Dorus afficha un sourire orgueilleux et se tourna vers le reflet enchanté de Belfryn.

 

- L’honneur me sied moins que la revanche, trancha-t-il. Je prouverai à la cour que les humains n’ont pas besoin d’une poignée de drows peinturlurés pour châtier des sauvages orcs lorsque j’atteindrai la salle du trône d’Ophirus dans un sillage de cadavres.

 

            Belfryn se contenta de rester droit et imperturbable. Le sénéchal reprit la parole et détailla le plan d’attaque et le lieu de jonction des armées. Belfryn ne bougea pas d’un cil mais lorsque la réunion s’acheva et que l’image magique se dissipa, il s’écroula en toussant du sang, éreinté de fatigue.

 

- Tiendras-tu une ultime bataille face à une horde d’orques et un jeune lion enragé ? interrogea Iraelay tandis que Valérien relevait son chef.

- Si tel est ton souhait, maîtresse, ironisa le drow. Après tout, comment te désobéir, même avec un corps mourant, je t’ai déjà cédé mon âme.

- J’en étais persuadée ! s’exclama l’elfe noire en riant à gorge déployée. Humain, relève-le et suivez-moi. Mère m’a fait parvenir le parchemin d’un rituel qui permet de rendre temporairement ses forces vives à un moribond. Dans mon immense mansuétude, j’ai pensé que notre génie du stratège ferait un excellent cobaye pour l’expérience. Accessoirement, possèderiez-vous une vingtaine d’âmes nécessaires au sacrifice ?

 

 

 

 

Leçon n°15 «  Bénie sois la bravoure de l’ennemi qui me tue, maudite soit son arme fichée dans mon cœur qui m’empêche de m’en réjouir »

 

            La troupe rapide et fluide des Keldron contourna le plateau aux pieds d’Ophirus changé en champ de bataille et s’aventura vers les premières hauteurs où les orcs avaient postés des batteries de balistes. Délaissant le massacre sans nom mené par Dorus et ses légions derrière lui, Belfryn gravit les contreforts et se retrouva à portée de tirs des engins de guerre. Les orcs les aperçurent aussitôt et tournèrent leurs machines meurtrières vers les elfes noirs surgissant sur leur flanc. Les drows marquèrent un temps d’arrêt, sans défense face aux redoutables traits dirigés vers eux. Belfryn abaissa sa lame vers le sol et ôta son casque pour laisser paraître son visage serein et son regard empli de défi. D’un pas calme et assuré, il se dirigea droit vers l’ennemi, narguant la mort, le feu de la magie d’Iraelay brûlant encore dans ses veines. Un orc ordonna le tir, sa machine s’écroula sur elle-même. Plusieurs traits jaillirent mollement, d’autres balistes se brisèrent seules. Et Belfryn avançait encore. Les Keldron n’hésitèrent plus et se ruèrent à l’assaut. La majorité des engins fut incapable de tirer et les orcs furent massacrés.

 

- Sorcellerie ?! lança Valérien en rejoignant Belfryn. Sabotage ?

- Anticipation, murmura le drow en rechaussant son heaume. Lorsque le plan de bataille a été dévoilé, nous avons été affiliés au nettoyage des unités postées sur les hauteurs. Nous avons eu cet accrochage contre une troupe orc dès le lendemain où nous avons dû fuir en abandonnant quelques fournitures, des armes et des balistes. Celles-ci étaient fabriquées avec un infime problème rendant leur usage limité et périlleux. Il est plaisant de constater que les orcs, faute de savoir inventer, singent et copient leurs ennemis dans le souci du détail…

- Que cela est bon ! exulta le paladin. Notre prestation n’en sera que meilleure aux yeux d’Agilulf !

- Son conseil nous a sciemment écarté du cœur de l’action, répondit amèrement Belfryn en observant la bataille qui se déroulait, plus bas, plus loin. Ils espèrent nous repaître des miettes que Dorus nous laissera.

 

            Les combats faisaient rage aux portes d’Ophirus, mais l’issue en était évidente. Les troupes de Dorus, bien supérieures en hargne comme en nombre, surpassaient les défenseurs. Ceux-ci n’eurent guère l’occasion que de périr, submergés ou fuir à l’intérieur des ruines. La majorité finit d’ailleurs par se laisser séduire pour la seconde option et s’éparpilla en déroute dans l’ancienne citadelle. Belfryn voulut quitter sa position, mais resta néanmoins sur place, son regard ombragé de doute fixé sur le spectacle de la débandade orc.

 

- La victoire est nôtre, commenta Valérien. Finalement, ces sauvages n’auront pas résisté longtemps face à pareille armée. Regardez ! Ils s’enfuient apeurés et Dorus s’élancent à leur poursuite ! Qu’y a-t-il, maître ? Vous semblez inquiet…Jamais vous n’avez affiché…Soupçonnez-vous un piège ?!

- J’y songeais, murmura Belfryn, les lèvres pincées. Les effectifs des orcs sont bien inférieurs à ce qu’en rapportaient les espions. Il serait aisé pour eux de se dissimuler dans la cité regorgeant de recoins et de cachettes, d’y attirer Dorus trop impétueux et de venir à bout de son infanterie dispersée et de sa cavalerie inadaptée au terrain. Mais ce ne pas cela, la ville n’est habitée que de fantômes…

- Alors où sont les orcs ?!

 

            Belfryn détacha son regard des cohortes de Dorus s’engouffrant dans Ophirus et le laissa glisser alentour, sur le flanc des épaisses montagnes, sur les arrêtes déchiquetées des collines proches et sur les abords des fosses abruptes s’étendant à perte de vue. Il ne dit rien durant un instant, puis observa l’horizon et enfin les trois entrées de la cité en ruines. Deux avaient été condamnées ou détruites par le temps, les barbares et les éboulements. Une seule permettait de garantir l’accès à la ville gigantesque…et sa sortie. Belfryn écarquilla les yeux, un instant fébrile. Puis son calme naturel reprit le dessus et il se tourna vers ses Keldron.

 

- Drows ! lança-t-il d’une voix forte inhabituelle. Il est dit à travers tout le pays qu’aujourd’hui, nul n’est plus craint, plus féroce et plus valeureux qu’un elfe noir sur le champ de bataille ! Nous sommes devenus les héros qui feront rêver les enfants de nos enfants ! Nous sommes les meilleurs combattants ! Vous êtes les meilleurs combattants, l’élite ! Prouvez-le moi une fois encore et entrons dans la légende ! Car ce soir, nous dormirons en enfer, escortés par les troupeaux d’âmes que nous emporterons avec nous !

 

            Il y eut un instant de flottement à travers les rangs. Les elfes noirs échangèrent des regards de surprise, d’incompréhension et de détresse. Puis, ils reformèrent leurs lignes d’un même réflexe et approuvèrent en frappant du plat de leurs armes. Valérien était terrifié. Les Keldron venaient de sceller leur sort sous ses yeux et il ne comprenait pas pourquoi. Pourtant, il en était épouvanté. Sur les visages de certains se lisaient sans mal la résignation, l’acceptation et la peur de la mort qui les attendait.

 

            Les Keldron regagnèrent le plateau où la bataille était achevée. Des monceaux de cadavres jonchaient le sol au milieu des montures éventrées et des machines réduites en pièces. Valérien prêta moins d’attention au spectacle morbide et à la puanteur putride qui s’étalaient là qu’au trouble visible dans les yeux de Belfryn. A son grand soulagement, il y décela également de la force et une détermination sans faille. L’elfe noir suivit le chemin de Dorus dont les troupes étaient à présent loin dans Ophirus, mais il fit arrêter les siens à la porte. Les Keldron se déployèrent en ordre de bataille selon les directives qu’il distribuait en inspectant les alentours, ruines de bâtiments, tours éventrées, murailles lézardées…Aucun ne réagit lorsque les premiers hurlements gutturaux résonnèrent à travers la montagne et que le son des tambours de guerre, innombrables et assourdissants, se firent entendre. Valérien courut sur une position élevée et manqua de tomber à la renverse. Des colonnes d’orques filtraient depuis les grottes, les cavernes, les souterrains, mais aussi depuis l’autre côté du plateau. L’armée était encore plus imposante que celle de Dorus. Derrière lui, les drows s’activaient, imperturbables. Instinctivement, ils avaient compris quelle menace planait sur eux sur cette ville maudite.

 

- Plus d’huile de roche, plus d’enchantement disponible, plus de répit, ni de lieu où s’évanouir, déclara doucement Belfryn en le rejoignant.

- Comment vaincrons-nous ?!

- Ah ! rit le drow. Je crains que s’ils refusent de se rendre, nous ne les vaincrons pas !

- Un pareil nombre ! balbutia le jeune paladin en observant la marée orc progresser vers eux. Ils vont nous balayer !

- Je ne l’accepterai pas ! s’exclama violemment Belfryn. Ni aucun elfe noir ou soldat de mes troupes ! Nous mourrons sans doute, mais jamais, jamais ils ne devront franchir cette porte !

- P…pourquoi ?!

 

            Belfryn fit volte-face sans répondre. Valérien le vit faire abattre plusieurs murs croulants ou des demeures en bordure qui réduisirent encore la taille du passage à un étroit goulot. Les Keldron mirent le feu à tout ce qu’ils trouvèrent entre eux et les orcs, en particulier les cadavres des vaincus qui dégagèrent une fumée noire intenable. Pensant ralentir l’ennemi par ces faibles obstacles, les drows prirent position en lignes doublées, triplées. Puis attendirent. Valérien savait que leur force et leur moral venait de leur dévotion à leur art de la guerre, leur conditionnement de combattant et leur entraînement suivi dès l’enfance. Il les savait forts aussi pour la confiance qui les liait à leur chef et qui les liait entre eux. Originaires de la même cité, des mêmes quartiers, ils considéraient leur sang comme commun. Pour avoir vécu le pire ensemble, ils étaient prêts à périr, les uns avec les autres.

 

- Les voilà ! annonça le guetteur.

- Pour le Roi ? Pour Lolth ? Pour les matriarches ?

- Pour les Keldron, répondit Belfryn en dégainant, son appel repris en chœur par les centaines de drows répondant à la clameur montante des orcs.

 

 

 

 

Leçon n°16 «  La plus grande stratégie menant à la victoire est celle où le quidam ne voit que du feu et où l’ennemi ne se rend même pas compte qu’il en s’agit d’une. »

 

            Une douce et pénétrante chaleur envahissant son corps glacé et meurtri réveilla Valérien. Le jeune paladin ouvrit péniblement les yeux en grimaçant. Un mage au-dessus de lui s’activait à guérir ses blessures tandis que plusieurs soldats écartaient les monceaux de cadavres entremêlés sous lesquels il gisait. Valérien dut attendre encore un moment que le sorcier referme sa plaie ouverte à la cuisse et celle de son flanc avant de pouvoir enfin se lever. Hagard et désorienté, il erra à travers les ruines où grouillaient les guerriers de Dorus. Où que se porte sa vue, le jeune homme n’aperçut que des morts. La bataille était achevée. Les orques avaient été vaincus, visiblement par l’intervention salvatrice de Dorus et de ses légions. Les Keldron avaient été exterminés.

 

            Valérien fut saisi d’une crise de panique et trottina en gémissant à travers les décombres jonchés de morts. Son armure était en miettes, ses habits déchirés et souillés et il venait d’échapper à la mort par chance, trouvé par hasard par ses alliés. Mais il n’avait qu’une idée en tête : retrouver Belfryn. Les drows avaient quasiment tous péris. Seuls restaient plusieurs dizaines de valides sur le demi millier qui avaient engagés le combat. Aucun d’eux ne sut si Belfryn était en vie. Valérien désespéra et entrevit Iraelay et son escorte, non loin. La matriarche croisa son regard puis tendit son doigt dans une direction. Valérien courut, trébucha, tomba et escalada une tour en ruines. Au milieu d’un champ de cadavres orcs et elfes noirs, Belfryn se tenait seul, agenouillé, la main posée sur un casque abandonné. Une main rude stoppa la course du paladin. Un Keldron blessé le retint, l’intimant à rester sur place. Valérien hésita, comprit enfin en voyant Belfryn errer à pas lents au milieu de ses morts, puis s’écroula.

 

            Des bribes de la bataille lui revinrent à l’esprit. La première vague orc. Etranglée dans un goulot, la masse de maraudeurs s’était brisée sur les lignes drows, gênés les uns les autres et repoussés tandis qu’ils piétinaient leurs propres cadavres. La seconde vague. Plus puissante et submergeant les Keldron de toutes parts. Les orcs avaient déferlés en passant au-dessus des ruines et des murailles. Les elfes noirs avaient feints de tourner les talons pour les réunir dans une place plus spacieuse où les arbalétriers avaient décimés les barbares. Belfryn avait alors emprunté la technique naine de la tortue pour reformer ses lignes et à l’image des troupes de leurs anciens ennemis, les drows avaient lentement et obstinément enfoncé les orcs pris de court. Puis la troisième vague. Pour deux orcs tombés en surgissait une dizaine. Harcelés et cernés, les Keldron avait délaissé les stratégies et les manœuvres pour lutter avec l’énergie du désespoir, arrachant chaque seconde de répit et tenant toujours cette damnée porte. Belfryn avait troublé les orcs en invoquant un épais brouillard grâce au cor enchanté hérité de Fafnur. La brume avait englobé les ruines, préservant les défenseurs massacrés et couvrant la charge des renforts de Dorus, finalement alertés. Le jeune chevalier avait mené l’estocade sur les orcs qui n’avaient pu prendre position avantageuse dans la cité. Le sacrifice des Keldron avait permis à Dorus d’arracher la victoire totale qu’il convoitait sur Belfryn, avec en prime, l’anéantissement des troupes de son rival.

 

- Belfryn ! résonna la voix autoritaire et impatiente d’Iraelay, des heures plus tard, tandis que le jour déclinait. Misérable engeance des ténèbres ! Approche donc !

- Que se passe-t-il ? demanda Valérien, surpris par l’excitation anormale de la drow et son sourire narquois.

- Tu as perdu la légion la plus prestigieuse de notre Cité-Mère contre de vulgaires orcs ! éructa la matriarche quand Belfryn, affaibli mais vivant arriva. Je te retire ton titre, ton rang et ton honneur ! A partir de ce soir, tu n’appartiens plus aux troupes de Mère ! Aujourd’hui…tu sers dans les rangs d’Agilulf en tant que capitaine de sa Garde Prétorienne !

- Comment ?! s’exclama Valérien tandis qu’Iraelay jubilait.

- La nouvelle vient de tomber ! Le roi a annoncé ta nomination sitôt les derniers orcs chassés d’Ophirus. Son conseil avait élu Dorus à l’unanimité mais il les a tous rudoyés pour leur manque de clairvoyance. Agilulf a été le seul juge à saisir l’importance de ton geste. En protégeant cette porte au péril de ta vie et celle de tes soldats, tu as sauvé l’armée entière. Ce n’est ni ta bravoure, ni ton sacrifice qui sont récompensées, mais ton intelligence. Tu savais que si les orcs pénétraient dans Ophirus, les troupes de Dorus seraient prises au piège et finalement vaincues par un siège dans cette ville hostile où elles n’auraient pu se déployer pour combattre. Et Agilulf l’a compris aussi.

- Maître ! exulta Valérien. C’est fantastique !

- Comment a réagi Dorus ? demanda Belfryn, impassible.

- Il est entré dans une colère noire, répondit Iraelay avec gravité. Il a entraîné la moitié du conseil et appelé ses troupes à déserter. Son père est demeuré inflexible sur sa décision. Dorus a donc pris les armes contre lui, l’accusant de trahison envers l’empire et son peuple. Il est persuadé que tu manipules Agilulf et est bien décidé à déclencher une guerre civile pour vous éliminer tous deux et s’emparer du trône dont il se croit le seul digne héritier. L’armée et la cour sont en ébullition. Chacun choisit son camp. La guerre n’est pas terminée…

- Non, acquiesça Belfryn en fixant ce casque abandonné qu’il conservait à présent à la main. La vraie guerre débute maintenant !

 

 

 

            Valérien pila au milieu du couloir en haletant. Nerveusement, il fit jouer son épée dans sa main, surveillant du coin de l’œil une porte close. D’un geste, il intima aux trois drows qu’il escortait de ne pas bouger et de se taire. Le paladin s’approcha de la porte qui s‘ouvrit brusquement à la volée. Une dizaine de soldats crasseux jaillit de la chambre du château qu’ils étaient entrain de piller et se ruèrent sur le chevalier en armure resplendissante.

- Méfiance ! cria l’un d’eux tandis que les siens tombaient déjà sous les moulinets de Valérien. Il porte le blason du roi ! C’est un garde prétorien !

- Un peu tard pour t’en apercevoir, maraud ! rétorqua le guerrier en se frayant un sanglant passage jusqu’à lui avant de lui faire rendre gorge. En route ! Nous ne devons plus nous attarder davantage ici ! Je ne pourrai plus garantir votre sécurité. Les rebelles ont atteint le palais et doivent mettre Valambre à sac !

- Tu as fait quelques progrès, commenta Iraelay en observant les cadavres. Tu as vite et bien appris au contact de Belfryn. Pas étonnant qu’il t’ait confié notre protection.

 

            Valérien ne répondit pas et fit passer devant la matriarche et ses deux servantes, feignant de surveiller que personne ne les suivait. Puis d’un ample et brutal coup d’épée, il lacéra les deux suivantes dans le dos. Iraelay, imperturbable, regarda ses compagnes s’effondrer dans une mare de sang avant de lever son regard courroucé sur Valérien.

 

- Tant d’insistance auprès de ton « maître » pour nous évacuer personnellement du château, déclara-t-elle calmement. Et moi qui pensais que tu nourrissais simplement un désir inavoué pour moi…Les mâles sont si décevants.

- Silence ! Ne voyez-vous pas que c’est une cause perdue depuis le début ?! Il n’a fallu à Dorus qu’un mois pour mener les séditieux sur Valambre et envahir la ville ! Belfryn est mourant et même lui ne peut s’opposer à la folie du prince ! Je ne trahis pas Belfryn ! Je…je…J’assure simplement le renom de ma lignée en me plaçant sous les ordres du plus fort !

- Grave erreur d’appréciation, humain…marmonna Iraelay. Grave et mortelle.

 

            La drow n’eut qu’à agiter la main pour déclencher son sortilège. Valérien leva son épée, mais celle-ci explosa bruyamment, lui arrachant la main. Il hurla, mais pas longtemps. L’instant suivant, la matriarche lui arrachait la gorge d’un revers.

 

- Finalement, tu n’auras pas tant retenu que ça de toutes ces leçons, fit-elle en revenant sur ses pas. Dorus n’est certainement pas le plus fort.

 

 

- Oh que si ! s’exclama le prince d’une voix de dément en marchant à pas vifs vers Belfryn et son père dans la salle du trône désertée. Je veux vous l’entendre dire, tous les deux ! Ecoutez la plèbe et ses hurlements tandis que mes fidèles reprennent Valambre. Qui est le roi ?!

- Tu as perdu la raison, mon fils ! rugit Agilulf. Ce sont des hurlements de terreur et de morts qui s’élèvent des rues de Valambre ! Tu massacres ton propre pays, ton propre sang !

- Je purge ce sang, Père, rectification ! Tous ces mécréants dehors ont osé soutenir ce…démon sombre au poste le plus prestigieux de notre chevalerie ! C’est vous qui avez perdu la raison !

- Tu as bafoué ton honneur et ton nom, rétorqua Belfryn, dernier rempart se dressant devant le roi. Tu as retourné ton épée et tes troupes contre ton suzerain à cause de la seule haine que tu nourris à mon égard. Regarde où ta rancœur t’a mené !

- Jusqu’au trône que tu menaces ! se défendit Dorus. C’est mon trône ! Je récupère ce qui m’appartient et je sauve le royaume.

- Tout ceci est ma faute ! balbutia Agilulf, atterré. J’ai engendré un monstre ! Je pensais que tu apprendrais la sagesse et la retenue digne d’un roi mais je me leurrais ! Les guerres t’ont rendu violent et téméraire, fou et plein de hargne, à l’image de la bataille d’Ophirus où tu as failli tout nous faire perdre. Et aujourd’hui encore, tu ne comprends toujours rien à rien ! Tu…

 

            Agilulf s’interrompit, bouche bée, la main portée à sa poitrine où dépassait la dague que Dorus venait de lui lancer.

 

- Je comprends qu’il est temps pour vous de la fermer et de mourir, cher Père. Tâchez de ne pas salir ma couronne en crevant. Je tue votre laquais d’elfe noir et je la récupère !

- Ceci n’était pas nécessaire, grommela Belfryn quand Agilulf s’effondra.

- Non, c’était indispensable à ma succession ! A nous deux, Keldron ! Alors quoi ? Tu ne bouges pas ? Peut-être te sens-tu un peu esseulé dans cette salle avec moi, sans tes manigances, tes manipulations, tes calculs et tes petits stratagèmes ! Hein, grand stratège ! Empêche-moi de te tuer pour voir ! Mais où est passé ton génie ? Il ne m’a fallu que quelques semaines pour prendre cette capitale que tu es censé protéger !

- J’avais prévu en deux semaines, répondit le drow en souriant, bien plus détendu. C’est malheureusement une habitude chez toi d’arriver avec du retard, prince !

- Je vais te tuer ! éructa Dorus. Comme j’aurais du te tuer dès le premier jour ! Dès l’instant où ton peuple minable s’est incliné devant le mien !

- Aveugle…et sot. Tu as toujours été mon pion favori, Dorus. Connais-tu la signification dans ta langue du nom de ma Cité-Etat ? Anadiira, vulgairement Sœur des Ténèbres ou comment dit-on en humain ?...Hum, Cadette des Ténèbres. Pendant que vous soumettiez tous vos voisins après nous avoir vaincu, l’armée jumelle de la seconde Anadiira poursuivait ses préparatifs. Nous n’avons jamais fait que nous servir de vous dès le début, non seulement pour nous débarrasser d’éventuels ennemis sur le pays, mais en vous affaiblissant le temps que notre armée soit fin prête à se rendre maître de votre « empire ». Nous avons tout orchestrés, poussés les nains à se dresser contre vous, excités la rage des orcs afin que vous preniez conscience de leur existence et que vous épuisiez vos forces contre eux. Tout. Ta rébellion et cette guerre civile sont cependant mes plus belles réussites. A présent, il ne reste que l’ombre de l’armée des puissants humains pour s’opposer aux légions drows marchant en ce moment même sur Valambre !

- Tu…Non ! Tu mens ! gémit Dorus, soudain blafard. C’est impossible ! Nous avons éliminé tout combattant de votre cité !

- Mais vous ne vous êtes pas suffisamment enfoncés dans Outreterre pour découvrir notre seconde ville. Votre victoire sur nous vous a rendu orgueilleux. Vous n’avez gagné que parce que nous l’avions planifié et décidé.

- Les humains se défendront ! Ils vous combattront encore et vous repousseront ! Le peuple me suivra !

- Ce même peuple que tu as trahi et que tu massacres en ce moment ? J’en doute.

- Qu’importe si ce que tu dis est seulement possible ! se reprit Dorus. Voici une certitude : tu vas mourir ici de ma main ! Si victoire des tiens il y a, tu ne la verras jamais !

- Cela fait bien longtemps que je sais que je ne vivrai pas notre victoire. Mais es-tu seulement capable de me vaincre en duel, prince déchu ?

- Naturellement ! rit Dorus. A moins que tu n’escomptes me tousser dessus pour me transmettre ta maladie ?

- Oh, tu es au courant ? Mais sans doute depuis peu…Voyons voir, Valérien ?

 

            Dorus ne répondit pas et fondit sur Belfryn en fendant l’air de son épée. Les deux ennemis jurés étalèrent toute leur adresse et leur rage à se tuer, enchaînant les passes complexes et les attaques basses pour tenter de renverser l’autre. Dorus, porté par son courroux, frappait avec force et puissance, espérant prendre le dessus en épuisant son ennemi malade qui se verrait tôt ou tard trahi par son manque d’endurance. Mais Belfryn avait appris à vivre avec la faiblesse de son corps rongé. Il n’avait plus de raison de s’économiser à présent son plan était mené à terme et pour la première fois de sa vie, il combattait pour lui, pour ses propres raisons. Ce sentiment enivrant de liberté et de délivrance lui donnait des ailes, imprimant un peu plus à chaque passe la surprise sur les traits de Dorus.

 

- J’ai vu les tiens mourir sans un mot, sans un souffle, face aux orques ! le provoqua le prince. Me feras-tu l’honneur d’une plainte ou d’un cri en allant les rejoindre en enfer ?!

- Navré, non, monseigneur ! Je ne crie que lorsque j’honore votre promise !

- Bâtard ! Iraelay deviendra mon épouse et je te promets que ta tête sera plantée au pied de notre lit durant notre nuit de noces !

 

            Belfryn évita le coup trop large porté par Dorus, le prit à contre-pied d’une feinte de corps et le frappa avec vigueur à la poitrine. Le prince tituba sous l’impact, sa cotte de mailles déchirée ayant protégé son cœur. D’un mouvement vif, il se redressa et riposta, empalant l’elfe noir le long de sa lame.

 

- Qui est le roi ? rit Dorus, triomphant. Demain m’appartient, vermine !

 

            Belfryn lui rendit son sourire et se redressa, comme son corps malade le privait de toute sensation, même l’intolérable douleur d’une blessure mortelle. Stupéfait, Dorus regarda son adversaire lever son épée lentement, la sienne prisonnière dans son abdomen.

 

- Pas d’héritier, pas d’avenir…murmura Belfryn avant de frapper. Le fou abat le cavalier…

- Pas d’héritier ? répéta Dorus tandis que le glaive drow le transperçait et qu’il glissait à terre, à un souffle du corps de son père. Iraelay… ?

 

            Le prince mourut les yeux grands ouverts fixés sur le plafond. Belfryn tomba à genoux, le poitrail souillé d’un sang qu’il ne sentait même pas couler. Les dernières paroles de Dorus. Iraelay était donc enceinte. Avait-il donc vraiment gagné ? L’enfant qu’elle portait était celui de Dorus ou le sien ? Le drow s’écroula et mourut pendant qu’il réfléchissait à la question.