L'Autre-Monde
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Chapitre 9 - L'Ombre et le Sang

Le tuteur en charge de la section de Cian occupait une minuscule cellule aux parois suintant d’humidité et à l’odeur corporelle tenace. C’est là qu’il reçut Kaylana après l’avoir faite patienter assez longtemps devant les portes de l’orphelinat pour user ses nerfs déjà éprouvés par son agression. L’alfar était issu d’une caste et d’une famille modestes, sans opportunité d’avenir glorieuse, trop âgé et trop aigri pour s’élever davantage dans l’échelle sociale. À la manière dont elle fut froidement accueillie et à son attitude méprisante, Kaylana sut que ce triste sire compensait son amertume par une soif de pouvoir excessive. Déjeuner sous ses yeux, sans un mot, ni un regard, dut lui paraitre un moyen idéal d’affirmer son autorité. Habituée depuis l’enfance à composer avec ce genre de personnage, l’adolescente immobile ne lui offrit pourtant pas le plaisir de montrer son irritation. Une fois qu’il eut vidé son auge ébréchée avec mille manières ridicules, elle se contenta de lui tendre la bourse de Sofia en mentionnant le nom de son fils. L’éducateur soupesa le dessous-de-table, en observa longuement le contenu, puis reporta son attention sur la coursière d’un air de rapace.

- C’est insuffisant, décréta-t-il.

- C’est la même somme que le mois dernier et que les précédents, répondit Kaylana d’une voix neutre.

- Que connais-tu à la comptabilité, messagère ? rétorqua-t-il en ricanant. Je fixe le tarif et je dis que c’est insuffisant… Que fais-tu ?!

- Je récupère les cristaux, fit l’adolescente en s’avançant.

- Quels cristaux ? demanda l’alfar en faisant disparaitre la bourse sous sa tunique élimée.

- Ne faites pas ça.

- Tu oses, esclave ?! Non, c’est sans importance, tu n’en vaux pas la peine. Sors d’ici. Tu m’ennuies.

                Kaylana ne bougea pas d’un cil, son regard noir rivé sur le tuteur surpris.

- Je vais reprendre ces cristaux, messire, déclara-t-elle sans détour. Je vous prie de me pardonner par avance pour mon impolitesse et ma brutalité.

- Ta brutal… ?!

                Kaylana poussa violemment la table de l’alfar d’un coup de pied, le coinçant contre le mur en l’écrasant au niveau du bassin. Les cristaux se répandirent par terre. Kaylana s’agenouilla pour les ramasser. Furieux, le tuteur repoussa le bois qui le meurtrissait et se rua vers elle, outré qu’une humaine, esclave de surcroit, ait levé la main sur lui.

- Je ne peux vous blesser davantage, mais lui, le pourra, l’arrêta-t-elle sans même lever la tête. Les droits des soldats prévalent sur ceux des administrateurs de basse catégorie, n’est-ce pas ?

                Kaylana se releva et désigna l’entrée de la cellule exigüe. Le disciple de Perstog, en arme, se tenait sur le seuil, alerté par le bruit de lutte. Derrière lui se pressait une multitude d’enfants, attirés par le guerrier parmi eux et l’ayant suivi jusque là. Son regard sévère acheva de disperser le peu de fougue que le sang-froid troublant de Kaylana avait laissé à l’alfar.

- Un soldat du nouvel amant de la mère, lui expliqua Kaylana. Reconsidérez votre tarif, je vous en prie. Comme vous, je serai battue si nous ne parvenons pas à un accord.

- Quel est le nom de cet amant ? s’affola le tuteur liquéfié en claquant la porte au nez des curieux.

- La bienséance m’interdit de le révéler. Il a du sang royal selon la rumeur.

                L’alfar marqua un temps d’arrêt pour sonder l’adolescente, mais le jeu de l’Akh était trop rompu aux mensonges pour qu’il y trouve une échappatoire à ses affres soudaines. Capitulant, il tendit la main et Kaylana y déposa la bourse en s’inclinant.

- Cian n’aura aucune plainte à émettre lors de ma prochaine visite ? voulut-elle s’assurer.

                L’éducateur hocha énergiquement la tête pour confirmer. Dans la cour, il suivit du regard l’adolescente escortée par le soldat et une ribambelle de gamins excités, et ce, jusqu’à la sortie.

- Est-ce ainsi que tu montres ta gratitude ? En noyant les derniers lambeaux de mon honneur au milieu de flots d’enfants humains geignards aux doigts gluants ? Tout ça pour que tu puisses effrayer un sous-fifre dans sa tanière ?

- Je lustrerai votre armure pour récompenser votre exploit d’avoir survécu à cette épreuve cruelle, ironisa Kaylana. Merci de vous être montré.

- Ma mission, ou mon châtiment, je ne fais plus la distinction, est de veiller à ce que tu survives jusqu’au soir. Dorénavant, je ne te quitterai plus.

                Kaylana comprit surtout qu’il avait trop peur qu’elle le sème une nouvelle fois. L’idée l’avait traversée, mais la présence d’Erth s’avérait finalement pratique. Et rassurante. Son agresseur ne tenterait rien tant que l’apprenti-bretteur se tiendrait à ses côtés. Le souvenir de son assaillant assombrit ses pensées, malgré la satisfaction du service rendu à Sofia.

- Qui était-ce ? Qui a tenté de m’assassiner ?

                Un combattant aguerri, une double filature, une attaque à mains nues et une véritable volonté d’humiliation et de correction, son adversaire éprouvait envers elle une haine dépassant celle d’un simple exécutant.

- Un amant éconduit ? tenta d’éluder Erth en haussant les épaules. Un ivrogne sans le sou ? Un demeuré soumis à ses pulsions et aux goûts très relatifs ? Qu’en sais-je ?

- Perstog n’aurait pas chargé l’un de ses meilleurs élèves de la protection d’une simple wanre s’il ignorait que j’étais visée par une menace bien spécifique. Qui ?

- Le serpent bicéphale, céda le soldat devant son ton insistant. J’ignore pour quelle raison, je ne suis qu’un guerrier. Mais je ne suis pas dupe pour autant. Une pommette rougie et un peu de sang dans la bouche après avoir été corrigée par ce bœuf en rut ? Tu as paré ou évité la plupart de ses coups. Et tu l’as atteint en plein visage. Pas mal pour une simple lavandière…Tu es une Akh, n’est-ce pas ?

- Je ne connais pas ce mot dans votre langue. Qu’est-ce ?

- Je ne doute pas de ta capacité à trouver toute seule. Après tout, l’un d’eux a manqué te tuer, il y a peu.

                Kaylana demeura silencieuse. Elle était venue à la même conclusion que son allié. Il aurait été bien naïf de penser qu’elle ne trouverait pas l’un de ses semblables sur sa route parmi les ombres de cette cité qui servait d’échiquier géant aux maisons nobles. Et les Kershnor avaient des raisons de lui en vouloir.

- Tu patauges en un fort profond bourbier, commenta Erth en l’observant du coin de l’œil. Mais tu ne sembles pas avoir peur. Pourquoi ?

- Je pourrais m’effrayer d’une menace invisible. Ce n’est pas le cas de celle-ci. Si je sais d’où va souffler le vent, j’ai plus de chances d’éviter les bourrasques.

- Intéressante métaphore. Et que comptes-tu faire pour te protéger de la brise, fillette ?

- Là tout de suite ? Aller boire une bière.

*

*     *

 

                Kaylana était assise sur un tonneau, perdue dans ses pensées, quand la porte des cuisines s’ouvrit en grinçant. La silhouette trapue et bombée d’Ilgrid s’en découpa sur le seuil. La naine jeta un coup d’œil à Erth, qui attendait bras croisés plus loin, l’air renfrogné, avant de traverser l’arrière-cour pour rejoindre l’adolescente. Cette dernière affecta une mine déçue en voyant le godet qu’elle tenait à la main, ayant espéré une chope digne de ce nom, mais le regard froid de la propriétaire des lieux l’incita à n’émettre aucun commentaire. Kaylana tendit la main. Ilgrid fronça les sourcils et se figea.

- La fille puinée de la Maison Riina profite des séances hebdomadaires de sa mère au conseil du roi pour rencontrer ses amants au palais d’ambre, lui révéla la jeune fille.

                Moustache pencha légèrement la tête sur le côté d’un air désapprobateur. La bière recula. Kaylana enchaîna.

- L’un d’eux est Wyss aux Trois-Doigts, un spadassin particulièrement recherché depuis le meurtre de ce joaillier nain, à ce que j’ai entendu dire…

                La tavernière plissa ses yeux d’un bleu glacé avant d’éclater d’un rire tonitruant et jovial. Kaylana se saisit du verre et savoura lentement les premières gorgées de sa bière.

- Ah, gamine ! Ça me fait toujours chaud au cœur, et à la bourse, de te recevoir ! La plupart de mes informateurs, je les appelle mes rats, parfois parce qu’ils en ont la tête, souvent la personnalité. Mais toi, c’est différent. Je t’aime bien. Vraiment. Et ce n’est pas un compliment que je fais à la légère. Tu pourras demander à mes ex-époux. Enfin, ceux qui vivent encore. Et ceux qui ne brunissent pas leur fond de culotte à l’évocation de mon nom. La fille Riina et le palais d’ambre, tu dis ? On dirait que la tête de Wyss va permettre à maman de se payer de nouvelles bottes. Il boit rien, ton copain constipé ?

- Jamais durant ses missions de chaperonnage. Cette bière est un nectar.

- Ah ! La nouvelle ! s’exclama la naine. Bien sûr qu’elle l’est. Et tu te prétends informatrice ?

                Kaylana sourit de bon cœur, réconfortée par la bonne humeur communicative de son exubérante amie. Ilgrid était un personnage incontournable de la Ville Basse et quasiment de tout le domaine. Maître-brasseur de talent, la notoriété de son établissement, « La Walkyrie », dépassait les frontières de la région grâce à sa bière de qualité irréprochable. Pivot de la communauté naine de Pharhys, son influence était sans pareille sur les étrangers de passage et les non-alfars résidant sous la montagne. Forte en gueule et forte en cassage de gueule, voilà comment elle se définissait avec justesse dans son langage châtié qui l’éloignait tant de la noblesse et la rapprochait tant du peuple. Kaylana la connaissait depuis des années, mais ignorait encore beaucoup de son passé tumultueux d’aventurière, de baroudeuse et d’aubergiste malgré le nombre vertigineux d’anecdotes qu’elle racontait à ses clients. En revanche, elle connaissait son plus précieux secret. Moustache, surnom hérité d’une antique blague sur la pilosité des naines et sur la mousse que ses breuvages laissaient à ses clients, œuvrait sous couverture pour la guilde des chasseurs de primes. En affaires avec son frère, deux fils et une tripotée de cousins qui battaient la campagne aux trousses des criminels en fuite, elle avait mis en place à Pharhys un réseau d’informateurs et d’espions à faire pâlir l’Ombre la plus efficace. Kaylana était l’un de ses rats. L’adolescente avait convaincu Ilgrid de l’engager en prétextant vouloir retrouver la piste de son père exilé. Pour cela, elle avait besoin des services de Moustache et travaillait donc pour elle en échange de son aide. La naine l’avait-elle cru ? La croyait-elle toujours ? Kaylana ne mettait pas en doute son instinct et sa perspicacité quant à ce piètre mensonge. Mais la naine n’avait jamais remis en question leur marché et parlait rarement de ce père fantôme introuvable. Le regard appuyé d’Ilgrid arracha Kaylana à sa rêverie. La facilité avec laquelle elle se détendait et abattait ses défenses en sa compagnie la surprenait à chaque fois.

- Tu deviens potable. Certes tu manques encore de gras autour de l’os, mais tu sembles enfin décidée à ressembler davantage à une femme qu’à la gamine malingre au nez de mulot et aux fesses plates que j’ai connue, il n’y a pas si longtemps.

- Je te remercie pour ton…compliment. C’en était un, n’est-ce pas ?

- Par contre, ton regard s’est encore assombri, répondit la naine avec une gravité qui la mit mal à l’aise. Tu n’es pas venue escortée par un sabreur qui semble avoir son fourreau coincé dans le cul pour siroter un simple verre au milieu de mes cageots, n’est-ce pas ?

- Erth est là pour veiller à ce que je réfrène mes envies récentes de fugue et les détours inutiles dans mes courses, improvisa habilement la jeune fille. Il n’est pas le problème. Je crois…je crois bien que je me sens seule et triste… et malheureuse, Moustache.

                Kaylana baissa la tête, le visage dissimulé derrière ses mèches éparses. Elle garda le silence quelques secondes. Ilgrid hissa son postérieur imposant sur un tonneau proche et posa ses mains potelées sur ses cuisses, immobile. La manière naine la plus démonstrative au niveau sentiments. Kaylana apprécia. Elle sut que son amie l’écoutait. Avec plus d’aisance qu’elle ne l’aurait crû, elle lui livra ce qu’elle avait sur le cœur, à l’instar de Sofia. C’était la première fois qu’elle parlait autant de sa Souillure. Le terme sembla un peu moins lui écorcher la gorge et l’âme quand elle aperçut l’air compatissant de la tavernière.

- Vacherie, commenta Ilgrid, je suis aussi peu douée pour les épanchements que pour me trémousser en rythme sur un comptoir. Le cœur de pierre et de corne des nains, tu sais…Je ne vais pas te prendre dans mes bras et te dire que demain, tout ira mieux, parce que c’est du flan. Tu es ce que tu es gamine et tu n’es pas tes ancêtres. Cette faute est la leur, pas la tienne. Tu ne l’as pas méritée sans doute, pourtant elle est là. Je crois bien qu’à la place de tes aïeux, les miens auraient agi de même. Et sans doute ceux des alfars aussi. Ceux qui prétendent avec fermeté qu’ils auraient agi différemment à l’époque sont des fieffés sacs à vin ou des attardés congénitaux. Qui peut savoir ? C’était quasiment le Ragnarök, bourses d’ours !

- Mais la Souillure reste le jugement des dieux.

- Les dieux sont sévères et impulsifs, concéda Moustache. Justes et impartiaux, je n’en sais rien. Ce que je sais en revanche, fillette, c’est qu’ils saluent toujours ceux qui surmontent les obstacles, surtout les leurs. Considère la Souillure des Hommes comme une épreuve à relever. Boniment ou vérité, on s’en contrefout. Le résultat, c’est que ta foi en toi-même et en tes congénères s’améliorera forcément. Et qui sait ? Tu en viendras peut-être même à t’estimer et, soyons fous, à t’aimer !

                Kaylana fixa un moment le fond de son verre, songeant à ce point de vue. La naine n’avait pas tort. Un défi, même illusoire, avait le mérite d’incarner un but et donc une raison de souffrir et de lutter. Une destinée d’Akh, au fond.

- En quoi as-tu le plus foi ? demanda l’adolescente.

- Je suis certaine que tu n’espères pas que je réponde l’orge et le crochet du droit, hein ? Alors ce sera en ma fierté, en mes camarades et en l’inestimable et incommensurable pouvoir de l’argent. Je suis certainement vénale et vieille école, mais par la pierre et le fer, rien n’est plus vrai !  

                La solution apparut à Kaylana avec limpidité en contemplant la flamme ardente dans les yeux de son amie à ces mots. Elle savait désormais comment elle prouverait sa valeur, au monde et à elle-même et comment elle se laverait de sa Souillure. Dorénavant, elle utiliserait ses talents d’Akh pour aider les siens et se sauver en les sauvant eux-mêmes de leur sort. Sofia et Eolas étaient les deux personnes auquel elle tenait le plus. Et elle représentait leur meilleure planche de salut. Qu’avait dit Moustache ? Fierté, amitié et richesse. Ainsi donc, tels seraient sa ligne de conduite, son objectif et sa philosophie.

- Aide-moi à gagner des cristaux ! lança la jeune fille, interrompant une anecdote enflammée à peine vulgaire de la naine.

- Sans vouloir te vexer, je ne tiens pas à faire rire ou fuir mes clients en alignant sur leur table une danseuse inexpérimentée et particulièrement osseuse.

- Laisse-moi travailler pour toi, supplia Kaylana.

- Je n’ai pas non plus besoin d’une conteuse de blagues.

- Je veux chasser dans ta meute. Tu pourras garder les trois-quarts de mes soldes. Et le reste demeurera en ta possession jusqu’à ce que je puisse venir le réclamer.

                Moustache sonda l’adolescente d’un regard dur et froid comme du métal. Qui ne fit que ricocher sur celui de Kaylana, inflexible et décidée. Le combat silencieux des volontés s’éternisa jusqu’à ce qu’Ilgrid se détourne en soupirant.

- Tu vas me demander de me laisser faire tes preuves, essayer de me convaincre que tu es capable de traquer la vermine et me promettre que tu ne prendras pas de risque stupide. Mais tu mourras et j’aurais le poids de ta mort sur ma conscience à toutes les étapes de ma vie situées entre deux bitures.

- Mon choix, se contenta de déclarer l’Akh, déterminée. As-tu une mission concernant les Kershnor ?

                La naine sourcilla et jeta un coup d’œil à Erth, commençant à soupçonner quelque chose.

- Je ne te poserai pas de questions auxquelles tu ne voudras pas répondre, capitula soudainement la tavernière. J’ai connu une jeunette dans ton genre dans le temps. Brave, intrépide, pleine de rêves, mais broyée chaque jour dans une prison de règles, de traditions et de contraintes. Pour les siens, elle n’avait que la valeur du mariage pour lequel on la préparait depuis sa naissance. Ses frères, mêmes les plus incapables, jouissaient d’une liberté et d’un avenir qui lui étaient proscrits. Pour défier ce que son monde cruel avait fait d’elle, elle se saborda en tombant enceinte d’une union…illégitime. Et pour échapper au courroux de ceux qu’elle avait déshonoré, elle prit la fuite. Son existence fut pénible et semée d’embûches, mais malgré la souffrance et la misère, elle ne regretta jamais son geste, sûrement par orgueil, certainement parce qu’elle ne pouvait s’offrir le luxe des regrets.

- Je croyais que ton fils était…murmura Kaylana après un court silence.

- Mort-né, confirma Ilgrid, guère étonnée par la perspicacité de son invitée. J’étais sans le sou, malade et trop faible. Je l’ai pleuré longtemps. Je n’ai plus jamais agi par pur égoïsme et je n’ai plus jamais eu de remords depuis. Il m’a permis de me forger et de devenir plus forte que ce que ma destinée avait prévu au château de mon père. Je crois comprendre ce que tu ressens, gamine. (La naine prit une profonde inspiration, soupesant sa décision avant de s’y abandonner). Un requérant a conclu un marché commercial qui risque de le ruiner avec la maison Skjald, des négociants avides de seconde zone alliés des Kershnor. Il est devenu leur obligé en apposant sous la menace de représailles son sceau sur un traité inique par lequel il se retrouve sous leur coupe. Il cherche à monter une caravane pour amortir le coût exorbitant de l’annulation de ce contrat et engage des convoyeurs, des explorateurs, des mercenaires. Si j’étais jeune et prise à la gorge, comme une esclave désireuse de s’enfuir par exemple, j’opterais pour cette issue. Les caravanes restent un excellent moyen de se protéger des chasseurs de fugitifs, au moins pour un moment…

                Kaylana plissa le front. La méprise de Moustache lui servant néanmoins, elle conserva le silence.

- Le client est bien trop aux abois pour me refuser la candidature d’une gosse aussi maline et débrouillarde que toi. Je peux arranger une rencontre si tu le souhaites. La solde à l’engagement devrait pouvoir couvrir tes besoins les plus urgents…Tu n’es pas enceinte, j’espère ?

                L’adolescente ne put réprimer un sourire amical, attendrie par l’attention que lui portait l’amie qu’elle ne pensait pas si précieuse. Elle la rassura d’un hochement de tête.

- Je n’ai pas encore pris de décision, relativisa-t-elle. La caravane…c’est un bon plan. Laisse-moi encore un jour pour y réfléchir. Est-il possible de fixer cette entrevue demain ?

- La nuit porte conseil ? acquiesça la tavernière.

- La nuit est le domaine des ombres, lui répondit Kaylana en étirant son sourire.

                L’adolescente profita de la compagnie d’Ilgrid jusqu’à ce que les obligations de cette dernière, ainsi que quelques crampes au séant, ne la forcent à écourter leur entrevue. Kaylana ne put s’empêcher d’embarrasser correctement son amie en l’enlaçant par gratitude. Avant de partir, elle lui glissa un dernier mot à l’oreille.

- Tu ne manqueras pas de recevoir la visite d’un jeune homme après mon départ. Pourras-tu évoquer le nom des Skjald avant de l’envoyer promener, je te prie ?

- Tout ceci va finir par te coûter cher en potins…rouspéta la naine en s’éloignant.

                Erth ne fut pas mécontent de quitter l’arrière-cour de la Walkyrie, pétri d’ennui dans son insipide mission. Kaylana fit mine de ne pas s’apercevoir de sa morosité et profita sereinement du reste de sa journée. Quand elle eut trop faim, elle rentra au manoir se restaurer rapidement en cuisine avant de repartir dans la Ville Basse, au grand dam de son dévoué mais dépité protecteur. Ce dernier en était presque réduit à espérer une nouvelle attaque de l’agresseur matinal. Kaylana savait que ce ne serait pas le cas, pas tant qu’une opportunité plus favorable ne se présenterait. Néanmoins, elle savait l’Ombre rivale sans nul doute sur leurs talons à guetter ce moment-là. La jeune fille flâna dans les rues animées des quartiers marchands en faisant fi de ses soucis. Son esprit était focalisé sur l’élaboration de son plan et de ses multiples détails. Après plusieurs heures de promenade, elle était prête. Elle se rendit alors chez Adelmé, prétextant une visite de courtoisie à l’improviste dont avait une sainte horreur le vieux mentor, et lui déroba une tablette d’argile et un court stylet avant de venir à bout de sa frêle patience et d’être reconduite dehors.

- Une louve qui bat le pavé, une grossière tenancière de bar et un vieillard irascible, sont-ce là tes meilleurs amis ? se permit Erth, las de cette interminable journée. J’ai la migraine rien qu’à penser qu’il me faudra t’attendre durant tes ébats nocturnes avec ton redresseur de clous ce soir…

- Comment est-ce que… ?! fit mine de s’offusquer l’adolescente. Non, je n’avais pas l’intention…ce soir de…Je n’irai pas le voir !

                L’alfar grommela dans sa langue une série de mots emportés témoignant de son scepticisme et de son agacement. Kaylana joua la vexation et l’ignora jusqu’à leur retour, le soir venu. Jusqu’à la tombée de la nuit, il ne la lâcha pas d’une semelle à travers tout le manoir, la gardant constamment dans son champ de vision, déjouant toutes ses feintes pour le semer. Au soir, Kaylana fut réduite à subir chaque seconde, étendue sur sa paillasse, et à attendre que la maison soit entièrement endormie. Alors elle se leva et se glissa dehors sans un bruit. Erth n’était pas en vue. Mais ce ne fut qu’une courte victoire quand l’adolescente retomba nez à nez avec lui après avoir sauté du haut du mur d’enceinte.

- Tu vas me dénoncer ?

- Bien évidemment, répondit-il en la toisant. Demain.

                Kaylana le salua d’un hochement bref de la tête. Elle était bien consciente que cette généreuse décision de l’alfar était plus motivée par la nécessité de la protéger que par bonté. Et il n’était pas assez sot pour aller réveiller son maître pour pareil prétexte. Le bretteur dans son sillage, l’Akh courut à travers les ombres de la cité silencieuse et rallia le quartier des artisans. Elle ne se retourna qu’une fois parvenue à la forge d’Eolas. Erth avait investi un porche désert, résigné à y gâcher quelques heures. Kaylana contourna le bâtiment pour atteindre la fenêtre à l’arrière. Au dernier moment, elle se détourna de la bâtisse et d’une nuit de réconfort, obliquant vers les ténèbres et le danger. Filant comme le vent en abandonnant son protecteur sur place, elle traversa la Ville Basse par les grandes rues. Les rares noctambules et patrouilles qu’elle croisa ne lui prêtèrent guère attention, grâce à son lök. Erth aurait pu trouver étrange qu’elle garde son habit de coursier pour aller voir son amant, mais sans doute avait-il pensé que ce dernier en aurait été étonné, et ravi pour elle. Le vêtement jaune lui permit surtout de gagner un temps précieux et de semer son poursuivant. Car elle était persuadée que l’Ombre ennemie la traquait toujours. Et ce pour une raison simple : elle aurait fait pareil à sa place.

                Kaylana rejoint la Ville Haute par la Porte des deux corbeaux. Son allure intense acheva de convaincre les gardes de la laisser passer sans question. Elle acheva la dernière portion de son parcours sur un rythme moins éprouvant afin de ne pas entamer ses forces. C’est néanmoins le cœur battant à tout rompre qu’elle se présenta à l’entrée du manoir des Skjald. Elle ne laissa pas le temps au soldat qui lui ouvrit de la dévisager trop attentivement, se courbant prestement en guise de salut et tendant sous son nez la tablette dérobée gravée par ses soins.

- Une missive de mon maître, déclara-t-elle d’une voix fluette de servante docile et craintive.

- Qui est ton maître ? Je ne vois pas de sceau !

- Il préfère conserver son anonymat. Pardonnez son audace, je vous en prie.

                Le soldat examina le message d’un air perplexe et chassa l’esclave avec empressement à la lecture de la tablette. Impossible pour lui de deviner qu’une simple humaine asservie était capable de rédiger en un alfar soigné une lettre dévoilant la relation secrète entretenue en ce moment-même par le concubin favori de la maîtresse Skjald au palais d’ambre. Cachée à portée du manoir, Kaylana eut tout le loisir de constater l’étendue de la célèbre jalousie évoquée par Sofia quand la matriarche hystérique surgit à la tête d’une imposante escorte pour disparaitre en direction du quartier des plaisirs. Une fois la place vidée de la plupart de ses occupants, ce fut un jeu d’enfant pour l’Akh de s’y infiltrer.

*

*     *

                Niall était furieux, contre lui-même et surtout contre cette peste du clan Hatchnar qui s’était jouée de lui. Même le souvenir de son expression de terreur et d’impuissance tandis qu’il la rouait de coups ce matin ne parvenait plus à soulager sa frustration d’avoir été semé ce soir. La renarde avait bien leurré son bretteur encore stupidement planté devant la forge en cet instant. Mais lui, l’avait vu se faufiler dans les ruelles. Sans cette maudite tenue de messagère, il l’aurait rattrapé sans mal pour finir ce qu’il avait commencé plus tôt. Mais là où elle avait pu emprunter les grandes rues en pleine lumière, il avait dû se contenter des passages sombres pour se substituer à la vue de tous. Le plus ardu avait été d’atteindre la Ville Haute en trompant la vigilance des miliciens de la cité. Heureusement, le jeune homme savait où se rendait sa cible. Sa proie. Le manoir Skjald était étonnement silencieux, plongé dans l’obscurité quand il y était arrivé. Il avait bêtement perdu un précieux temps avant de se décider à pénétrer le domaine de ses alliés. Que fomentait la fillette Hatchnar ? La pensée d’un assassinat sur un membre d’une famille allié à la sienne l’avait finalement persuadé d’entrer.

                À l’intérieur, la villa endormie semblait désertée. Les sentinelles n’étaient plus en faction et les pièces, vidées. Noyé dans la pénombre, Niall avait progressé avec la célérité et la prudence d’un prédateur aux aguets, remontant la piste fraîche de son gibier à travers les couloirs de la riche demeure. Dame Skjald, toujours trop exubérante et agitée, devait être absente. Sans cela, comment expliquer le calme inhabituel des lieux et la garde visiblement autant soulagée ? L’Ombre, la main crispée sur le manche de son poignard qu’il avait répugné d’utiliser sur une malheureuse gamine désarmée, parvint jusqu’à l’office où régnait un désordre conséquent. Plusieurs ouvrages jonchaient le sol, renversés et éparpillés. Le bureau de la matriarche avait été fouillé avec application, ses tiroirs ouverts et le contenu de ses coffrets livrés à la vue. La fillette était bien présente et avait commis un vulgaire cambriolage. L’éliminer devenait maintenant vital et incontournable. Niall s’immobilisa, drapé de ténèbres, et réfléchit. Les demeures riches alfares se différenciaient peu les unes des autres. Familier de leur architecture, le jeune homme savait que pour en sortir, son adversaire n’avait qu’une autre issue, hormis l’entrée dont il coupait lui-même l’accès : le jardin. La caverne adjacente au bâtiment principal l’abritant était toujours plus large, donnant souvent sur des tunnels secondaires.

                Niall s’y rendit sans plus attendre, refusant de laisser sa proie s’échapper. À sa grande surprise, il trouva l’endroit plongé dans une obscurité presque totale. La servante Hatchnar se trouvait bien là. Mais pourquoi s’échiner à retirer tous les valyas, sachant qu’elle courait le risque d’être découverte à chaque instant après son forfait ? L’Ombre ressentit un certain trouble que sa fierté repoussa aux confins de son esprit. Refusant de se laisser impressionner par une gamine pathétique, il avança encore, tous les sens en alerte. Il se guida au faible clapotis de l’eau indiquant la présence d’un bassin, élément de décoration alfar récurrent avec une telle profusion d’espèces aquatiques sous leur montagne. L’obscurité était impénétrable. L’enfant pouvait se trouver n’importe où. Mais Niall n’était ni lâche, ni incapable. Tôt ou tard, elle se trahirait d’un frôlement de tissu ou d’un écho de semelle. Et là alors, il…Son pied écrasa une zone couverte de minuscules graviers décoratifs, émettant un crissement qui sembla déchirer le silence. Niall comprit son erreur trop tard. Embusquée à portée, Kaylana frappa aussitôt de toutes ses forces. La perche ramassée plus tôt et servant à disposer les valyas en hauteur percuta violemment sa cible en pleine tête. Aguerrie au maniement du bâton, l’adolescente enchaîna de vifs coups qui arrachèrent un grognement de douleur et de colère au jeune homme. Les cailloux glissèrent sous le poids de sa charge. Le temps qu’il atteigne l’endroit d’où Kaylana avait attaqué, celle-ci s’était évaporée. Le tueur sonda la nuit. Un sifflement sur sa gauche. Le temps qu’il tourne la tête, la perche lui cingla les reins, le jetant à terre. Son souffle haché le trahissait à chaque inspiration. Il se redressa et se mit en garde. Un instant plus tard, il fut fauché dans la direction opposée. Le goût métallique du sang envahit sa bouche et le vertige le saisit tandis qu’il tentait de s’éloigner, cisaillé de douleur. Les attaques étaient précises et redoutables. Mais c’est surtout la capacité de son ennemie à se déplacer sans émettre le moindre son qui l’ébranla le plus. Le pas fantôme ! Cette gamine efflanquée maîtrisait la technique de déplacement silencieux des guerriers alfars !

                Niall serra les dents, enragé d’avoir été ainsi dupé et ridiculisé. Recouvrant un semblant de calme entre deux assauts, il ferma les yeux et attendit. Le coup suivant l’atteint en plein torse. Malgré la douleur, il saisit la perche entre ses mains et l’arracha brusquement de celles de son ennemie. Brandissant son couteau après s’être débarrassé du bâton, il se sentit déjà mieux.

- Viens danser, petite hase, que je t’écorche vive !

                Il s’attendait à ce que la peur la mette en fuite, lui permettant ainsi de la repérer. Vainement. Un valya illuminant l’obscurité vola tout à coup droit sur lui. En réponse à l’invitation, Kaylana surgit dans le sillage du projectile et frappa à la gorge du tranchant de la main son adversaire un instant aveuglé. Une torsion du poignet le força à sacrifier sa lame qui tomba dans l’eau proche. Puis sans relâcher sa prise, elle pivota sur elle-même et planta son coude dans son nez blessé au matin. Un filet de sang gicla des narines écrasées de son agresseur. La colère dopa ses forces. Un unique coup de poing dans l’estomac de la frêle adolescente suffit à la terrasser. Kaylana s’écroula à ses pieds, pliée en deux. La vue de son ennemie agenouillée rasséréna Niall. Il caressa narquoisement la chevelure de la jeune fille avant de se détourner. Pas ainsi. Pas aussi facilement. Ce devait être plus punitif qu’une simple pression sur son cou d’oiseau.

Le jeune homme sauta dans le bassin, l’eau miroitante sous l’éclat pâle du valya montant jusqu’à ses hanches. Il plongea la main à l’endroit où son couteau avait glissé, mais ne l’atteint jamais. Le choc de la première morsure fut si soudain et violent qu’il fut incapable de crier, ses poumons vidés d’air sous l’impact. Les crocs le happèrent au mollet et le tirèrent avec une si grande force qu’il perdit l’équilibre et fut emporté sous la surface agitée. Les créatures du bassin, furieuses et apeurées par son intrusion, déchirèrent l’Ombre en une horrible curée. La maîtresse Skjald ne devait donc pas son surnom de murène à ses seules jalousie et cruauté maladives, comme l’avait bien souligné Sofia. Kaylana disparut se réfugier dans les ténèbres bien avant que son adversaire cesse sa lutte inégale contre le couple de murènes des tréfonds mesurant près de deux mètres que conservait la matriarche dans son jardin. 

                Les hurlements noyés de Niall et l’épouvantable vacarme du festin des monstres eurent tôt fait de réveiller la maison. Les serviteurs arrachés de leurs couches accoururent, précédant les derniers gardes restés sur place. Leur stupeur fut complète quand ils découvrirent le cadavre déchiqueté flottant à la surface du bassin aux eaux rougis et le butin volé au bureau de leur maîtresse abandonné non loin. Kaylana, sillonnant à travers les ombres, profita de leur surprise pour les contourner sans se faire remarquer. Elle traversa la demeure désertée en sens inverse et sortit sans un bruit par l’entrée principale. À son flanc, le contrat fallacieux du client de Moustache avait remplacé la fausse tablette anonyme. Épuisée, mais satisfaite du déroulement de son plan, l’adolescente retourna au petit trot vers le quartier des artisans, rêvant du prix qu’elle en demanderait et de la chaleur des bras d’Eolas dans lesquels il lui tardait déjà de s’endormir.