L'Autre-Monde
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Chapitre 8 - L'Eau et la Boue

Kaylana para tant bien que mal la pluie de coups s’abattant sur elle sans lui laisser de répit. Au moment où elle pensa saisir le rythme des assauts, celui-ci changea brusquement. Sa courte hésitation lui fut fatale. Perstog perça sans mal sa défense hâtive et maladroite et le plat de sa lame l’atteint douloureusement à l’épaule. Le manque de souffle et la souffrance si intense étranglèrent son cri au fond de sa gorge. La jeune fille s’écroula en gémissant. Pour souligner sa déception envers sa décevante prestation, le maître d’armes abaissa son sväld et s’éloigna. Kaylana avait manqué de cœur durant tout l’entrainement, s’attelant machinalement à ses divers exercices, espérant que le combat final clôturant la séance éveillerait sa fougue égarée. Il n’en fut rien. Affligée par sa propre faiblesse ne faisant que gâter davantage sa sombre humeur, Kaylana se redressa péniblement, poussant sur ses jambes tremblantes. Perstog lui accorda quelques secondes pour reprendre un semblant de calme et retrouver ses sensations dans le bras avant de se poster devant elle. L’adolescente, pâle, le front inondé de sueur, adopta une nouvelle garde. Impassible, l’alfar la laissa engager, son épée pointant vers le sol, comble de son mépris. Kaylana puisa dans sa vexation un regain d’énergie. L’art de l’épée alfar lui convenait parfaitement car misant sur l’adresse, la rapidité, la précision et l’agilité au contraire des techniques humaines basées sur la force brute. De plus, son gabarit, proche de celui des maîtres du Svartalfheim, lui conférait un avantage certain dans son apprentissage. Malgré cela, son meilleur enchaînement, fluide et vif, ne suffit néanmoins pas à inquiéter son mentor. La riposte fulgurante s’acheva d’un fauchage qui la précipita une seconde fois au sol.

- Un conseil ! quémanda-t-elle en haletant.

- Dépose ton arme. Ton esprit est embrumé et ton corps refuse de combattre. Tu te ridiculises. Et mes leçons avec.

                Kaylana inspira profondément, chassant son irritation. Elle raffermit sa prise autour de sa poignée et se leva lentement. Le regard de Perstog s’obscurcit.

- Ceci n’est pas de la pugnacité, c’est de l’orgueil, humaine.

                L’instant suivant, le bretteur disparaissait et réapparaissait devant elle. L’impact la plia en deux et la laissa à genoux, les mains crispées sur le ventre. Kaylana s’écroula, le souffle coupé, clouée au sol par la douleur. Dans une suite de hoquets brûlants, elle rendit bruyamment. Il lui fallut un long moment avant de pouvoir extirper son visage du mélange de vomi, de sang et de larmes dans lequel son visage baignait. Perstog attendit en silence qu’elle ait fini de se tortiller piteusement et qu’elle nettoie le sol sacré de sa caverne d’escrime.

- Tu sais positionner tes pieds, conserver ton équilibre et maîtriser ton souffle. Ta technique est correcte, ta lame, inspirée, ton bras, précis. Mais tu es trahie par tes sentiments. De là vient ta faiblesse.

- Ma Souillure…me pèse, avoua la jeune fille à demi-voix.

- Sans foi en toi-même, ton esprit est contaminé comme la boue trouble l’eau. Raffermis tes convictions. Retrouve une raison de tenir cette épée. Ou détournes-t’en à jamais.

- Comment ? Je suis seule…

                L’alfar rejeta l’argument d’un geste agacé de la main.

- Personne ne l’est jamais, pas même les morts. Ressource-toi auprès de ceux auxquels tu tiens. Ne reviens pas avant.

- Maître ?

- Demain tu endosseras le lök. Une journée devrait te suffire amplement.

                Kaylana balbutia stupidement sans trouver ses mots avant de se taire et de s’incliner longuement jusqu’à ce que son maître d’armes soit sorti. Le lök était la tenue des coursiers, tirant son nom de l’oignon servant à lui donner cette teinte jaune voyante caractéristique. Les coursiers étaient exemptés d’autorisation pour circuler, malgré leur statut d’esclave. La ville entière leur était accessible afin qu’ils effectuent leurs livraisons et la populace entière, y compris les nobles, leur cédaient le passage pour ne pas les gêner ou les retarder. Perstog lui octroyait un privilège indéniable et un présent de grande valeur pour une simple wanre, même Akh. Un jour de liberté, sans règle, sans labeur et sans devoir. Où irait-elle ? Qui irait-elle voir ? Le champ des possibilités lui donna le vertige et l’assaillit jusque dans ses rêves, jusqu’au petit matin.

                Un lök neuf et seyant lui fut remis dès son réveil par une D’held dédaigneuse et encore plus aigrie qu’habituellement. Nul besoin de l’interroger pour deviner que l’ordre reçu retirant Kaylana de son service et de ses tâches pour la journée ne lui inspirait qu’un agacement profond. La jeune fille, toute à ses formidables perspectives, se moquait bien des états d’âme de sa harpie d’intendante et se hâta d’enfiler sa tenue. Elle évita cependant soigneusement d’attiser son courroux en paradant trop longtemps devant elle, et ses consœurs, et fila aussitôt sa ration matinale engloutie. Les gardes en faction à l’entrée du manoir lui firent même l’honneur de lui ouvrir la porte. Cachant mal son embarras, l’adolescente les salua poliment et s’éclipsa au pas de course. Parvenue à la galerie suivante, elle ralentit puis marcha lentement, perdue dans ses pensées. Ses pas la guidèrent jusqu’au temple le plus proche où elle pria avec dévotion, cherchant dans la quiétude du lieu froid et sombre la paix manquant si cruellement à son cœur troublé. La boue et l’eau. Les conseils de Perstog étaient souvent avisés. Elle avait besoin de voir un visage familier et amical, besoin de parler et d‘écouter. Et elle sut alors qui serait la personne idéale pour cela.

                Le palais d’ambre était l’ancienne résidence d’une riche Maison cédée à la suite d’une déchéance, suivie du bannissement de toute la famille. Transformé en lupanar, il s’agissait aujourd’hui de l’un des plus beaux bordels de luxe de la cité. Vaste et richement décoré, le bâtiment abritait une bibliothèque, des étuves, plusieurs salons privatifs, un théâtre, des bains et de nombreuses chambres, le tout disposé sur plusieurs étages. Plusieurs dizaines de courtisans y officiaient, de chaque race et chaque sexe et l’établissement était ouvert à tous ceux capables de s’en offrir les services. Il n’y avait là nul vulgaire prostitué. Chaque servant du palais était longuement éduqué dans l’art de la conversation, du chant, de la danse, de la musique et celui du sexe. Les malhabiles aux compétences limitées et à l’esprit lent se voyaient aussitôt renvoyés sans le moindre scrupule, quelle que soit leur beauté ou leur origine. La rumeur prétendait que parmi les esclaves travaillaient au palais le fils déshérité d’une noble famille, vendu pour éponger des dettes, la veuve d’un officier mort dans le déshonneur et réduite à la pauvreté ou même l’ancien mignon du roi en personne, tombé en disgrâce.

Pénétrant dans le hall orné de fresques romantiques et de statues aux poses lascives, Kaylana, d’une voix timide, fit appeler par un serviteur la seule personne qu’elle connaissait ici. Compte-tenu de sa condition, elle ne fréquentait que peu ce genre d’endroit réservé aux fortunés. Sofia lui épargna heureusement une trop longue et trop gênante attente au milieu des mosaïques parfois crues et bien trop réalistes à son goût. Si elle ne se sentait pas à sa place en ce lieu, Sofia, elle, paraissait être née pour loger dans ce palace. Apparaissant au sommet d’un large escalier dans une robe de soie chatoyante rehaussant sa fragile beauté, l’arrivée de la métisse alfe-humaine attira plusieurs regards. Son fin sourire de bienséance s’élargit à la vue de son amie et elle la rejoint en dévalant les marches avant de la serrer tendrement dans ses bras. Kaylana comprit mieux les sous-entendus de son maître et lui rendit son étreinte.

- Kay ! C’est une joie de te revoir ! Cela fait des semaines que tu n’étais pas venue ! Je commençais à craindre ne plus pouvoir me rappeler tous les ragots à te raconter !

                Sofia gloussa doucement en contemplant intensément Kaylana. Elle lui caressa affectueusement la joue et l’entraina dans un couloir proche, bras dessus, bras dessous. Elle ne lui fit aucun autre reproche à propos de son silence de ces derniers temps, ni aucune remarque quant au mal-être que son regard perçant décela dans ses yeux. Et l’adolescente lui en fut reconnaissante. S’épancher n’était pas vraiment un exercice aisé pour elle.

- Tu gagnes en féminité, lui chuchota-t-elle d’un air espiègle.

- Le jaune a ce don de souligner mes courbes rudes, mes genoux cagneux et mon nez épaté, répondit l’Akh sur le même ton, en tirant sur son lök.

                Kaylana plaisantait à peine. Le charme ensorcelant de la louve marchant à ses côtés mettait en évidence le gouffre séparant leur charme. Plus âgée de quelques années, Sofia était une femme, dont la beauté naturelle était encore exacerbée par ses manières, son port noble, sa robe ouvragée et tout ce que le palais avait pu lui enseigner pour être attirable et irrésistible.

- Un jugement bien sévère que ne doit pas partager Eolas, n’est-ce pas ? Je suis quasiment certaine de pouvoir te trouver un ou deux clients du même avis. Une fois que tu auras pris un bain et coiffé cette tignasse, naturellement.

                Kaylana rit de bon cœur, à sa propre surprise. Le sourire et l’air mutin de Sofia fendaient toujours avec une facilité déconcertante son armure qu’elle croyait d’acier. Baissant sa garde, elle se laissa emmener au cloitre du palais où de jeunes éphèbes à peine vêtus s’exerçaient à la lutte devant quelques spectateurs sans doute peu amateurs de sport. Les deux jeunes femmes déambulèrent à pas lents sous les arcades ceignant le jardin d’entrainement.

- Je n’étais pas beaucoup plus âgée que toi quand j’ai commencé au palais. Crois-moi sur parole, tu pourrais rencontrer du succès ici et rapidement posséder une clientèle de fidèles. Le commerce de la cité attire chaque jour davantage d’humains ne demandant qu’à s’enivrer des parfums d’une jeune fleur en train d’éclore. Avec mon aide et mes conseils, tu deviendrais en peu de temps une louve des plus raffinées…En échange d’une part modeste de tes revenus, j’entends…

- La ville entière ne semble penser qu’au sexe ! s’ombragea l’adolescente. C’est exaspérant !

- C’est la Frai des Dieux et ses habitants sont très pieux, glissa Sofia d’un air entendu. Tu n’échappes pas à la règle. Ta fausse pudeur me convaincrait presque si tu n’avais pas les yeux rivés sur les torses de ces trois loups alfars depuis tout à l’heure…

                Kaylana piqua un fard en se détournant, ce qui provoqua le rire cristallin de Sofia. Celle-ci prit la main de son amie et la fit s’asseoir sur un banc proche. Avec un meilleur point de vue, nota la jeune fille. La courtisane la fixa sans rien dire, comme si elle lisait en elle, puis ses yeux pétillèrent et elle entama la longue liste de rumeurs et anecdotes gardées pour elle. L’Akh l’écouta patiemment, savourant bien mieux sa fraicheur et sa présence que ses histoires de coucheries. Les deux jeunes filles avaient suivi les mêmes leçons de danse, enfants. Perstog avait insisté pour lui apprendre par la danse à discipliner son corps, à gagner en équilibre, en souplesse, en rythme et en motricité avant de la préparer au combat armé. L’adolescente avait détesté cette activité et ces entrainements difficiles où elle n’avait révélé aucun talent, au contraire de Sofia, à la grâce naturelle hypnotique. Kaylana avait néanmoins acquis les qualités essentielles exigées par son maître d’armes et développé ensuite une indéniable facilité de déplacement et d’adresse à l’épée grâce à cela. Sofia avait poursuivi ses leçons, portée par son talent, jusqu’à être revendue par son père au palais d’ambre et y devenir Iris la louve. Leur chemin s’était séparé mais quelques années plus tard, le lupanar étant devenu un lieu incontournable de la cité, Kaylana avait reçu comme consigne d’y établir un contact afin de collecter les informations courantes qui y circulaient. Sofia avait été la candidate idéale pour cela. Afin de renouer avec son ancienne amie, la jeune fille avait manipulé un assassin de faible envergure, le convaincant qu’Iris la prostituée agissait pour le compte d’un clan rival. Le tueur avait tendu une embuscade à Sofia, de retour de l’un de ses services auprès d’une maison noble de la Haute-Ville. Kaylana était intervenue au moment propice pour le neutraliser. Reconnaissante, Sofia avait vu dans l’intervention miraculeuse de son ancienne condisciple le signe évident d’une amitié bénie des dieux. Kaylana lui avait avoué son secret concernant ses rendez-vous nocturnes avec Eolas pour justifier sa présence, achever d’endormir ses soupçons et gagner sa confiance. Depuis, les deux amies se revoyaient régulièrement. Sofia lui vendait les aveux et confessions sur oreillers de ses clients influents, pensant que Kaylana les livraient à ses riches maîtres pour améliorer sa condition. En échange, Kaylana jouait le rôle de contact entre la louve et la famille ayant acheté le bébé de la courtisane, transportant l’argent pour garantir ses bons soins et lui donnant des nouvelles de son fils.

- Tu es ailleurs…dit Sofia de sa voix mélodieuse. Hum, je pensais pourtant faire mon petit effet avec l’histoire de la matriarche obligeant ses maîtresses à se débarrasser du moindre poil, sourcils et narines comprises.

- Je te demande pardon…s’excusa Kaylana. Veux-tu bien me la raconter de nouveau ?

- Qu’est-ce qui te préoccupe de la sorte ?

- Je crois que…soupira l’Akh en s’ouvrant avec peine. Ne te sens-tu jamais… seule ?

- La solitude est ma compagne la plus loyale depuis que je suis toute petite, lui répondit Sofia avec un sourire triste. Je vis dans un palais, mais ce n’est qu’une prison. Mieux décorée, je dois le reconnaitre. Mais que je ne peux quitter. Je dois me donner à des hommes, à des femmes, de tous les âges et de tous les horizons pour des paillettes de cristal. Ma maîtresse ne me laisse qu’un quart de mes gains et je dois avec cette fortune rembourser mes leçons, ma chambre, ma nourriture et mes robes. Je dois encore économiser pour éviter que mon petit Cian ne soit jeté à la rue et ne me haïsse pas trop de l’avoir abandonné. Fort heureusement, je ne suis pas assez crédule pour penser que je pourrais un jour racheter mon contrat au coût exorbitant et être enfin libre. Ma mère s’est donnée la mort, certainement par honte de s’être accouplée avec un humain. Et mon père ne m’a jamais considéré que comme le meilleur moyen de s’enrichir. J’ai le droit de voir mon fils quelques heures deux fois par an et chacune de nos séparations me déchire un peu plus l’âme. Les autres louves ne se permettront jamais de me traiter autrement qu’en rivale. La plupart de mes clients ne m’adressent pas la parole. Les autres le font pour m’insulter et se moquer de moi. La solitude, Kay, est mon poison quotidien.

                La jeune femme se tut et sa main gracile vint écraser une larme coulant sur la joue de Kaylana. Cette dernière sursauta. Elle ne s’était pas rendu compte qu’elle pleurait.

- Notre existence d’esclave n’est en rien facile, mais recèle parfois des instants de grande valeur et de riches présents. Comme cette larme versée par une amie, pour moi. Il y a des choses qui méritent que l’on se relève et que l’on poursuive le combat, n’est-ce pas ? Je mourrai ici, pauvre et malheureuse. C’est un fait. Mais je le ferai en prouvant aux dieux que je valais mieux que ceux qui m’ont enchainé à mon sort, mes parents, mes maîtres, mes clients. Je ferai en sorte que Cian ne connaisse pas une existence aussi misérable et dépourvue de sens que la mienne. Mon héritage lui reviendra, or et force. Qu’il me déteste n’aura pas d’importance.   

- Il ne te haïra point, promit Kaylana, émue. Je lui parlerai de toi !

- N’en fais rien, je t’en conjure ! rétorqua la louve avec ce même sourire désarmant. Le but est de le rendre heureux. S’il vient à m’aimer, cela sera encore pire pour lui, tu comprends ?

                Kaylana acquiesça doucement en serrant avec fermeté les doigts de la jeune femme glissés dans sa main. C’est elle qui aurait dû remonter le moral de Sofia, et non l’inverse. Sa vie de wanre n’était pas enviable, mais celle de son amie était pire, encore plus qu’elle le disait. Kaylana savait que sa survie était une lutte difficile. Les clients principaux du palais étaient des alfars qui, s’ils ne rechignaient pas à se laisser tenter par l’exotisme d’une métisse étrangère, préféraient largement leurs congénères. Et le lupanar se situant dans la Ville Haute, les visiteurs humains devaient s’acquitter d’un droit de passage onéreux pour le rallier, ce qui réduisait d’autant ses gains potentiels.

- Si cet air malheureux est pour moi, tu rides ton joli visage pour rien, ma belle, l’admonesta Iris. Ne t’encombre pas de compassion à mon égard. Je suis mieux ici qu’à pêcher dans les lacs des tréfonds de la montagne ou à casser des cailloux en plus petits cailloux dans les carrières de pierre.

- Mais tu mérites mieux que ce que tu as. Tu es quelqu’un de bien. Tu es la preuve que la Souillure n’est pas une fatalité. Mon moral va déjà mieux.

-Tu m’en vois heureuse. Mais je te déconseille les jugements trop hâtifs. Après tout, je ne suis qu’une courtisane qui a appris à dire aux autres ce qu’ils voulaient entendre pour faciliter l’ouverture de leur bourse.

- Mais nous sommes amies, argumenta Kaylana.

- Et cette amitié n’est pas complètement désintéressée, acquiesça gravement Sofia. J’ai besoin de toi. Pour Cian. Comprends-tu ce que je veux dire ? Il te faut te méfier de tout, tout le temps.

- Même d’une main tendue ?

- Surtout des mains tendues quand tu es à terre. Ne tourne le dos à personne, pas même aux dieux.

                Sofia afficha une moue gênée et Kaylana crut un instant qu’elle s’apprêtait à lui confesser un secret pesant. Puis la louve retrouva son air détaché et un silence impénétrable s’instaura. Une porte, quelle qu’elle soit, venait de se refermer. L’adolescente sentit que son tour était venu.

- L’an dernier, ma maîtresse s’était mise en tête de m’unir, raconta-t-elle à voix basse. L’homme qu’elle me choisit était un tirailleur du bataillon d’humains de la cité. C’était un vétéran de plus de deux fois mon âge, vigoureux, mais laid comme un troll vérolé, poilu jusqu’aux épaules et qui possédait plus de balafres que de dents intactes. Une semaine avant qu’on m’offre à lui, il a péri dans une embuscade de renégats. J’avais prié chaque nuit pour une telle issue. Je crois que même si les dieux nous détestent, ils favorisent toujours ceux qui leur sont fidèles.

- Alors puissent-ils te garder longtemps de noces avec un guerrier édenté et velu, ma jolie, répondit Sofia en lui recoiffant une mèche. N’oublie cependant jamais que les mortels sont bien plus faillibles et sournois que les dieux.

                Kaylana ignorait où l’amertume et la sagesse commençaient dans ce conseil, mais hocha courtoisement la tête. Un alfar attira son regard, par-dessus l’épaule de son amie, de l’autre côté du cloitre. Discutant avec deux louves, ses traits familiers le trahirent aussitôt. La jeune esclave l’avait vu près du temple ce matin et à plusieurs reprises dans les rangs des élèves de Perstog. Une telle coïncidence était impossible. Le mystère quant à la manière dont son maître d’armes était au courant pour ses visites nocturnes à Eolas venait soudainement de s’éclaircir. Elle était suivie.

- Si tu avais un vœu à formuler aux dieux, quel serait-il ? reprit-elle, impassible.

- Formuler certains vœux à voix haute provoquerait ma déchéance, ici, murmura la courtisane. Le bonheur de Cian prime sur le reste. Que les dieux le préservent de la mauvaise fortune et ils auront ma reconnaissance éternelle. Penses-tu pouvoir m’aider à arranger ça ?

- J’irai dans l’heure, l’assura Kaylana. Par amitié. Sincère.

- Et précieuse. Je n’oublie pas que je te dois la vie, Kay. Je ne confierai à personne d’autre le sort de mon fils. Attends-moi un instant, veux-tu ? Je file chercher l’argent pour Cian. Ne batifole avec personne d’ici mon retour !

                Sofia se leva en riant de l’embarras de l’adolescente. Sa dernière remarque, bien trop forte, avait attiré l’attention alentour. Kaylana ne fut pas surprise de constater qu’elle était observée, notamment depuis l’autre bout du cloitre. Feignant l’ignorance, elle ne releva le nez de ses chausses qu’au retour de la louve.

- Tu ne souhaites toujours pas que je lui parle ?

- Je suis la seule à mériter le mordant de ses interrogations et de ses reproches, refusa Sofia en lui confiant ses économies. Assure-toi qu’il soit en bonne santé et bien nourri. Et…et…merci, ma belle.

- Avec plaisir, répondit Kaylana en la serrant dans ses bras. Peux-tu me rendre un service ?

- Un tête-à-tête avec l’un des lutteurs ? demanda malicieusement la courtisane.

- Plutôt une danse…

                Sofia parut aussi intriguée qu’amusée et accepta sans mal. Comme de nombreuses prostituées du palais d’ambre, elle dansait pour ses clients mais également pour en attirer de nouveau. Pour cela, il lui arrivait, lors des périodes creuses, d’étaler ses talents sous les murs d’enceinte longeant une ruelle passante. Accompagnée d’une flûtiste, la jeune femme précéda Kaylana et entama une danse traditionnelle des plus lascives et suggestives sur le pavé. Le spectacle eut tôt fait d’attirer une foule de badauds et de curieux dans laquelle se fondit Kaylana. Après quelques minutes, et s’être assurée que l’alfar qui la filait reportait davantage son attention sur les voiles flottants de Sofia que sur elle, l’adolescente s’esquiva. Le pisteur était l’un des disciples de Perstog, discret et au visage banal. Kaylana ne l’avait jamais soupçonné d’être davantage qu’un apprenti-bretteur, jusqu’à ce matin.

Pensive, la jeune fille descendit vers la Ville Basse, en direction de l’orphelinat des quartiers ouest. L’ancienne reine de Pharys avait institué la création de ces établissements afin de recueillir les enfants des alfars décimés par une violente épidémie, un demi-siècle plus tôt. Les petits humains y avaient été ensuite mêlés car bien plus nombreux et offrant ainsi un vivier conséquent de futurs soldats loyaux à la cité et au coût faible. La Frai des dieux jugulait ainsi la délinquance et la misère des couches de sa population les plus fragiles et canalisait d’éventuels dissidents. Certains enfants y étaient envoyés afin de punir leurs parents bien vivants, mais politiquement dérangeants, faisant de parfaits otages. De pères et des mères désœuvrés, comme Sofia, y vendaient aussi leurs bébés, soudoyant les responsables pour améliorer leur difficile sort. Cian bénéficiait de certains avantages grâce à ces pots-de-vin, encore plus depuis que Kaylana se chargeait à la place des coursiers peu sûrs et parfois malhonnêtes, de la livraison régulière des paiements.

                Kaylana aurait voulu s’isoler au calme pour réfléchir aux paroles de son amie sur leur condition et leurs espoirs, mais ses pensées la ramenaient irrémédiablement vers ce pisteur. Pour apaiser ses craintes, elle se dirigea vers une place de marché populaire très encombrée, se mêlant à la foule des badauds, consciente d’être trop voyante avec sa tenue pour échapper autrement à la vigilance d’un poursuivant. Au coin d’un étal couvert d’une large tenture faisant office de paravent, elle sprinta brusquement et s’engouffra dans une rue proche. D’un bond agile, elle s’accrocha à un volet proche et se hissa jusqu’au toit où elle s’accroupit pour observer la foule. Un mouvement subit attira son attention : deux hommes jouaient des coudes pour tenter de rejoindre la ruelle où elle venait de disparaitre. La surprise laissa l’Akh perplexe. Les inconnus passèrent sous elle en toute hâte, fouillant les environs des yeux sans penser à lever la tête. Depuis sa cachette, l’adolescente attendit qu’ils soient partis pour redescendre et s’engager dans la direction opposée. Qui étaient-ils ? Des voleurs probablement intéressés par les cristaux confiés par Sofia. Avaient-ils un lien avec le limier de Perstog ?

                La jeune fille était perdue dans ses réflexions lorsqu’un tonnelet vola dans sa direction. Elle esquiva d’instinct en se portant sur le côté, comprenant son erreur. La diversion la mena à portée de son assaillant, un humain d’une vingtaine d’années au regard trop fixe et trop calme pour être celui d’un vulgaire brigand. Verrouillant son bras d’une poigne de fer, il l’entraina dans le coin d’ombre d’où il avait surgi en lui assénant quelques coups qu’elle dévia de justesse. Une impulsion de l’agresseur la précipita contre un mur avant qu’une nouvelle avalanche de coups de poing ne s’abatte sur elle. La peur et les premières douleurs éveillèrent sa colère. S’évanouissant sous un crochet visant son menton, elle balaya un autre tonnelet empilé là qui percuta son adversaire à l’abdomen. S’engouffrant dans l’ouverture, elle frappa vivement. Seul son dernier coup de paume fit mouche. Son ennemi vacilla mais ne céda pas. Il l’attrapa par les épaules et la jeta par terre comme si elle ne pesait rien. Un sourire narquois se dessina sur ses lèvres fines au contact du sang coulant de son nez et à la vue de l’adolescente se tordant à ses pieds. La différence de force entre eux était trop importante et l’homme avait été entrainé au corps-à-corps, sachant blesser et encaisser. Kaylana sut qu’elle ne le vaincrait pas de sa seule technique, même si elle pouvait être plus rapide. Déjà, la tête lui tournait et son souffle laborieux trahissait son épuisement. Il s’approcha et se pencha sur elle, sûr de lui. Kaylana le faucha et le frappa au visage avec le pied. Il plia mais refusa de choir, l’empêchant de se relever ou de s’échapper. Après une courte lutte, il l’immobilisa à terre en l’écrasant sous son genou. Ses doigts vinrent enserrer sa gorge et sa main libre retourna violemment le poignet droit de Kaylana tandis qu’elle le frappait désespérément. Rivée à l’impuissance, étranglée et paniquée, l’Akh se débattit rageusement. Le bruit caractéristique d’une lame dégainée promptement effaça l’éclat jubilatoire dans l’œil de son adversaire. Brusquement, celui-ci relâcha sa prise et bondit en arrière. Il sembla estimer ses chances un court instant avant de tourner les talons et de partir à toute vitesse. Une silhouette recouvrit Kaylana tandis qu’elle se redressait en toussant et crachant, la gorge en feu. L’élève de Perstog lui accorda un regard dédaigneux avant de rengainer sans hâte.

- Nous couvrons tous deux le maître de honte, déclara-t-il en soupirant. Toi par ta faiblesse. Et moi parce que tu serais morte si tu avais eue une amie danseuse à la peau moins rose…