L'Autre-Monde
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Chapitre 6 - Le Bois Habité

Daring éperonna frénétiquement sa monture à la seconde où il aperçut la silhouette de la sorcière se dessinant au loin. Il n’avait nulle intention de laisser s’échapper une proie aussi précieuse et aussi facile à rattraper. Les quatre compagnons qui l’accompagnaient, les seuls que Wulgrim le roux avait daigné lui céder, le suivirent aussitôt avec le même farouche entrain. Fjollod était là pour apaiser sa colère et soulager dans le sang alfar la douleur de sa main gauche brûlée par sorcellerie le matin même. Ondar et son frère Sköm espéraient impressionner Wulgrim et gagner ses faveurs au sein du clan dans une mission peu risquée. Thaer, quand à lui, n’était guidé que par sa soif de sang peu prompte à s’étancher depuis l’assaut sur la caravane. Pour sa part, Daring ne visait que l’argent que représenterait la capture d’une noble Cendreuse. Le conseil du clan avait été très clair : sans acte de bravoure suffisant à infléchir leur décision, le jeune guerrier serait banni avant l’automne. La part qu’il toucherait sur la rançon de la sorcière serait sans doute une preuve de courage nécessaire pour obtenir la clémence du conseil, et peut-être même le pardon de Wulgrim. L’amitié de la cuisse de sa cadette ne valait certes pas autant, mais Daring savait mieux que personne que la vie était injuste. 

- Elle nous a repérés ! lança Ondar d’une voix forte.

                Le vent avait du porter jusqu’aux oreilles effilées de la Grise le vacarme de leur chevauchée, mais pour Daring, cela n’avait aucune importance à présent qu’ils la tenaient. La piteuse accélération de la fuyarde confirma ce que sa piste avait révélé. Elle n’irait guère loin avec une monture blessée et à bout de forces. Pas assez loin pour semer cinq Novrois aguerris en tout cas. Le sourire carnassier du barbare ne trouva nul reflet sur le visage de Thaer. Ce dernier indiqua l’orée vers laquelle se dirigeait péniblement l’alfare. Daring étouffa un juron. Huldufòlk. Consciemment ou pas, la garce Cendreuse cherchait à rallier le couvert des arbres du bois ensorcelé. Les poursuivants dévalèrent une courte pente à toute vitesse et entamèrent la dernière portion de lande les séparant de leur proie. Furieux de ce coup du sort, Daring se jeta quasiment en pleine course au bas de sa monture pour sprinter vers la sorcière se traînant à quelques dizaines de mètres devant lui. Derrière lui, ses compagnons avaient ralenti depuis longtemps, comprenant qu’ils n’arriveraient pas avant elle à la lisière. Daring courut en grognant comme une bête, hors de lui. Il conserva juste assez de raison pour piler à quelques pas des premiers arbres. Le cheval de l’alfare passa à côté de lui en boitant, trempé de sueur et l’arrière-train inondé de sang, une flèche brisée plantée dans ses chairs. Sous les yeux du jeune nordique dépité, la Grise marchait avec circonspection au milieu des fougères et des sapins noyés dans la brume. Elle ne se retourna qu’avec une lenteur exaspérante lorsque le barbare poussa un hurlement vindicatif de frustration.

- Chienne maudite ! Reviens ici ou je te jure que je répands tes tripes jusqu’à la rivière !

                L’alfare l’observa en silence, son visage pâle à demi-dissimulé sous son capuchon. Même si elle ne comprenait pas un traitre mot du langage humain, la rage démonstrative du Norrois était éloquente.

- Passe ton chemin, Daring, lui souffla Ondar en le rejoignant. Tu as aussi peu envie que moi d’approcher ce qui pourrait sortir de cette forêt. Laisse-la pourrir ici. Elle a scellé son sort maintenant.

- C’est une saloperie de sorcière. Ses pouvoirs doivent la préserver du maléfice. Pense au tas de cristaux que cette catin peut nous rapporter ! Tu es à moi, vile putain ! Tu entends ?!

- Viens… me chercher…vile putain…répondit l’alfare avec un épais accent.

                Daring considéra la sorcière d’un air ébahi. Puis sa hachette vola droit sur elle et alla se perdre dans les fourrés après l’avoir frôlée. Impassible, la Cendreuse lui tourna le dos et s’enfonça sans hâte plus profondément dans le bois maudit.

- Dommage, commenta amèrement Thaer. C’était une bonne lame.

*

*     *

                Le plus difficile pour Kaylana fut de s’imposer une allure assez lente pour irriter encore plus les barbares alors que l’envie de s’enfuir à toutes jambes lui fourmillait les mollets. Elle se rasséréna en songeant que son plan avait jusque là fonctionné à merveille. Les Novrois (quel autre peuple pouvait croire que se teindre les dents en bleu relevait de l’esthétique et du génie ?) l’avaient prise en chasse et confondue avec Tiarn’ess. Le sortilège illusoire lancé par l’apprentie sur sa cape les avait dupés avec une facilité déconcertante. Pour le reste, elle n’avait eu qu’à s’arranger pour laisser une piste grossière dans son sillage et calculer le bon minutage afin d’atteindre le bois habité au moment où ils la rejoindraient. Le but était bien évidemment de mettre un terme brutal à leur poursuite et à les décourager leur tentative de capture. Kaylana avait joué serré et pris de gros risques avec ces barbares cupides et violents. Imitant la posture et la démarche mesurée de sa noble amie pour parfaire sa mise en scène, elle se demandait vraiment si cela suffirait à les faire renoncer. La forêt mythique les effrayait et la proximité de la frontière alfare ne devait pas manquer de les inquiéter. Pourtant, un doute sévère tourmentait l’adolescente. Le feu brillant dans le regard dément du jeune pillard continuait à brûler dans son esprit. Un ennemi si peu capable de contenir ses émotions les plus virulentes s’avérait souvent trop stupide pour trahir la folie qui le consumait. Ce Daring était un acharné, dévoré par sa propre fureur. Si la rage n’avait pas rendu son bras maladroit, il aurait très bien pu l’abattre avec sa hache. Seul un fou préférait ruiner sa mission sur un coup de sang que surmonter sa colère. Ou un homme aux abois particulièrement obstiné. Dans les deux cas, le Novrois représentait un danger qu’il ne lui fallait pas négliger.

                La jeune fille marcha tout droit sans hâte jusqu’à être certaine d’être hors de vue, engloutie par la pénombre et la végétation dense de la forêt. Elle tourna alors brusquement les talons et fila entre les pins et les broussailles en effectuant un large contour. À mi-chemin, elle ralentit et évolua à pas de loups, emmitouflée dans les ombres. La lisière apparut et elle s’en approcha sans le moindre bruit. Tapie derrière un épais roncier, elle épia les environs. C’est sans surprise qu’elle vit deux des barbares en faction à distance prudente de la frontière sylvestre, postés près d’un affleurement rocheux en hauteur, un endroit idéal pour surprendre toute fuite. Kaylana jura intérieurement. Aldar avait justement choisi ce lieu pour faire passer la nuit à la caravane quelques jours plus tôt pour la sécurité qu’offrait son isolement naturel. L’entrée des bois n’était large que d’une centaine de mètres, un fragment d’une vaste forêt venu s’échouer dans un défilé entre deux parois abruptes. Même à la faveur de la nuit et avec toute la discrétion nécessaire pour tromper les deux sentinelles, Kaylana doutait de ses chances de leur échapper. Elle n’avait d’autre choix que de s’enfoncer dans le bois habité et trouver une autre issue. L’absence de Daring et de trois de ses camarades l’incita à ne pas perdre davantage de temps. Il était impossible que le jeune loup ait rebroussé chemin, ce qui signifiait qu’il tentait de contourner la forêt pour la cueillir plus loin. Soupirant lourdement, Kaylana se redressa et repartit d’un pas décidé vers le cœur du Huldufòlk.   

                La progression ne lui fut pas rendue aisée par les rangs serrés d’innombrables sapins aux larges robes avalant la moindre parcelle de lumière et aux pieds nimbés de brouillard stagnant. Le sol, invisible sous la nappe constante de brume cotonneuse, était traître, inégal et recouvert de profondes couches d’épines ou de racines tortueuses. Courir était impossible sans risquer la chute à chaque pas et même une marche rapide représentait un vrai défi. L’odeur de sous-bois pourrissant et de résine était entêtante, l’obscurité, humide et glacée et le silence, troublant. Sans verser dans la paranoïa hautement critiquable des Novrois, Kaylana dut admettre que l’atmosphère de cet endroit sauvage attisait plus la nervosité que la sérénité propice à une balade en pleine nature. Peut-être violait-elle un sanctuaire d’Huldres, ces créatures mystérieuses d’apparence humaine à dos creux capables de changer les intrus en pierre ? Ou bien cette forêt était sous la protection d’un Rå, un gardien mystique à la force et la férocité prodigieuses. Après tout, le monde regorgeait d’endroits fabuleux et mystérieux peuplés de monstres cruels et par le sang des Ases, celui-ci n’avait rien de vraiment habituel et tranquillisant. Réprimant un frisson qu’elle préféra attribuer au froid ambiant, Kaylana s’arrêta, en proie au doute. Après un rapide coup d’œil circulaire, elle s’agenouilla et récita plusieurs prières de protection ou de demande de faveurs dans l’espoir de ne pas offenser davantage un éventuel maître du domaine forestier. Puis l’adolescente se releva et reprit sa marche, les sens aux aguets. Avait-elle peur ? Plus qu’elle n’osait se l’avouer, en effet. Était-ce de la lâcheté, de l’angoisse liée à la présence de poursuivants lancés à ses trousses ou de la conscience de ne se savoir que trop faillible ? En toute sincérité, certainement un mélange des trois.

                La race des Hommes était faible, corrompue et honnie des dieux et des autres peuples. C’était un fait depuis la chute de leurs royaumes et la perte de leurs contrées, le Midgard. Kaylana avait appris dans les ouvrages et les leçons d’Adelmé le récit de la déchéance des aïeux, quelques générations avant. Jadis, les Hommes régnaient sur le Midgard, nombreux, craints et puissants. Leurs cités étaient grandioses, leurs armées redoutables, leurs rois, riches et leurs héros, braves. Mais leur soif de pouvoir, de conquêtes et de reconnaissance des dieux était inaltérable. Lors de l’une des innombrables guerres que se livraient deux de leurs pays, un groupe de mages commit l’irréparable et pactisa avec un clan de géants, les ennemis intimes de tous les dieux et des peuples mortels. Les sorciers pensaient pouvoir les manipuler en les contrôlant avec leurs pouvoirs. Mais les Jötnars, anciens et rivalisant parfois avec les dieux, se rirent de leur arrogance. Ils dévastèrent leur royaume, celui de leurs adversaires et envahirent les autres, semant ruine et destruction. Percevant la terrible menace, des armées naines vinrent du Nidavellir, des légions alfars du Svartalfheim et des troupes Àlfes, de l’Àlfheim afin de se rallier aux midgardiens en péril. La guerre fut effroyable et dévastatrice. Au moment où les humains et leurs alliés étaient sur le point de renverser le conflit à leur avantage, Loki, le dieu mesquin, se présenta à chaque Homme, du plus redouté des rois au plus humble fermier en prenant l’apparence de Wotan, le dieu-père. À tous, il leur soumit le même choix : dévorer le cœur d’un géant vaincu ensorcelé par la magie céleste afin de s’accaparer sa force et leur conférer la vigueur nécessaire à repousser seuls les envahisseurs ou dédaigner son offre et achever la guerre aux côtés de leurs alliés. La visite du dieu trompeur n’avait d’autre but que de sonder leur âme, certainement à la demande des autres divinités. Mais les Hommes, dans leur infini orgueil, ne virent là que la preuve flagrante qu’ils étaient les favoris des Immortels. Rares furent ceux qui refusèrent pareil présent et plus rares encore ceux qui goûtèrent la chair du Jotnär et survécurent. Loki n’avait pas menti. Le sortilège pétri dans le sang du géant mort procurait la puissance promise, mais son coût était exorbitant. Seules les âmes charitables dénuées de vices le surmontèrent et ne survécurent que dans la fuite, se terrant comme des animaux apeurés. Mais la majorité des Hommes possédait une faiblesse d’esprit, une part d’ombre née de la peur, de la haine, de la jalousie ou de la vanité. Ceux-là furent frappés par la Souillure qui infecta leur sang et celui de leur descendance, devenant des réfugiés maudits fuyant un monde livré aux flammes de la guerre. Les plus affligés de vices se changèrent en créatures cauchemardesques affamées de la chair des vivants, grotesques caricatures d’une race dévorée par son ambition et par son avidité maladive. La Peste des Affamés ravagea les peuples des Hommes de tous les horizons. Les monstres contaminés se retournèrent contre les nains, les alfars et les elfes, faisant voler leur alliance en éclat et forçant les armées alliées à se replier dans leurs propres royaumes. Les dieux tinrent néanmoins leurs promesses : les hommes pestiférés, violents et brutaux comme des bêtes, terrassèrent les géants. On dit que les derniers des Jotnärs décimés parvinrent à ouvrir un passage entre leur pays et celui des Hommes et qu’aujourd’hui encore, la bataille entre les géants et les Hommes déchus se poursuit au sein du Midgard dévasté.

Les souillés survivants s’établirent dans les contrées de leurs anciens amis, dépouillés de leur science, de leur magie, de leur civilisation et de leur savoir. Serviteurs de la lumière, les Alfes chassèrent sans scrupule les hordes de réfugiés marqués à jamais par les ténèbres. Mais les nains et les alfars acceptèrent de les recueillir, les laissant coloniser sous leurs gardes les terres de la surface qu’ils n’occupaient pas. L’Âge d’or des Hommes était achevé et à présent commençait le dur temps de la pénitence. Certains tentèrent désespérément d’obtenir le pardon des dieux, d’autres s’en détournèrent pour vivre comme des sauvages et des impies. Mais la plupart se résignèrent de leur triste sort, rongés par leurs travers, possédant tous une part de mal exacerbée par la souillure qu’ils étaient incapables de surmonter.

                Sang Impur. Traîtresse des dieux. Âme Faible. Autant de qualificatifs que Kaylana n’avait cessé d’entendre à son sujet et pour les siens depuis son enfance. Elle pouvait prouver qu’elle était une Akh douée en réussissant ses missions, une bretteuse innée en remportant ses combats, une élève digne en satisfaisant Perstog. Mais comment laver la malédiction de son sang ? Dans le fond, malgré tous ses efforts et toute sa volonté, elle ne valait guère plus que le colérique Daring, le félon Gerbert, Aganon le voleur ou la foule de ses semblables. Elle assassinait sans vergogne, mentait et manipulait, fière d’être esclave et de se compromettre dans les ombres. Lorsqu’elle aurait retourné suffisamment de terre pour y enfouir les derniers fragments de son humanité, sans doute serait-il temps de s’étendre à leurs côtés pour y mourir.

                Kaylana cessa sa progression et se laissa choir à terre, tête basse. Ses idées noires alourdissaient ses pas et drainaient ses forces. Le désespoir était encore plus étouffant que l’atmosphère sinistre de cette forêt. Elle était certes épuisée et en grand danger, mais il n’était pas dans ses habitudes de se laisser appesantir par des pensées aussi sombres. La jeune fille retira sa capuche et leva le menton pour observer la lumière du soleil filtrant poussivement à travers la frondaison des pins. Ces bois abritaient bien quelque chose. Quelque chose qui semblait croire qu’elle pouvait l’inciter au désarroi en empoisonnant son esprit. L’adolescente resta longuement immobile, guettant la moindre présence. Mais elle était seule, plongée dans un univers de silence et d’obscurité, sans chant d’oiseaux, sans trace de passage de la moindre bête. Sans vie. Kaylana se releva. Cet endroit était hostile, à tout le moins inhospitalier. Il lui fallait en sortir au plus vite. La jeune fille ne s’autorisa plus d’autres haltes et força l’allure, avançant vers ce qu’elle estimait être le nord et la fin de cette sordide forêt. L’après-midi touchait à sa fin lorsqu’elle dut se rendre à l’évidence. Elle avait tourné en rond toute la journée, retombant fatalement sur le même ruisseau, le même rocher couvert de mousses brunes si atypique, la même clairière où le vent faisait tourbillonner le brouillard. De guerre lasse, l’adolescente calma sa faim en cueillant baies et mûres et s’aménagea un abri contre un arbre mort pour y passer la nuit. Elle sombra dans un sommeil agité avant même que le soleil ne se couche. Ses rêves furent peuplés de géants à la poitrine béante, de foules entières creusant leurs tombes de leurs doigts ensanglantés et de rires moqueurs résonnant dans la brume. Elle ne se réveilla pas au sens commun du terme, mais émergea brusquement, déboussolée et éreintée de fatigue. Si la position dans laquelle elle s’était couchée, sur le flanc et emmitouflée dans sa cape, était identique, les lieux autour d’elle n’étaient plus les mêmes. L’arbre mort et le rocher moussu avaient fait place à une pente couverte d’abondantes fougères et une mare d’eau grise. Kaylana demeura interdite puis, saisissant un mouvement à l’orée de son champ de vision, se retourna vivement. Une silhouette vaporeuse et familière se tenait au sommet d’une butte, de profil, la chevelure flamboyante ondulant sous un vent inexistant et l’index tendu vers l’ouest.

- Maman ? balbutia Kaylana d’une voix étranglée.

                Flottant au milieu du brouillard, l’apparition se fit translucide avant de disparaitre le temps d’un battement de cil. Trop décontenancée pour ressentir la peur enserrant son cœur glacé, l’adolescente bondit sur ses pieds douloureux et grimpa la butte quatre à quatre. L’endroit était désert mais un bruit attira son attention. Vers l’ouest. Kaylana glissa dans les ombres. La forêt s’éclaircit soudainement tandis qu’elle parvenait à sa lisière marquée par un ruisseau aux eaux claires luisant sous le soleil de l’après-midi. Un Novrois se tenait sur l’autre rive, urinant copieusement dans son cours. L’adolescente jaillit des bois comme une furie, l’esprit scellé dans une gangue de frayeur et d’hystérie. Le barbare sursauta en la voyant et chercha son épée, plantée plus loin. Kaylana le chargea en ramassant une pierre qu’elle lui lança en plein visage. L’homme s’écroula, atteint de plein fouet. Il grogna quand l’Akh l’écrasa sous ses genoux, une dague effilée brandie au-dessus de sa gorge. Il voulut hurler, mais ne put que gémir, le nez et la bouche en sang. Kaylana était à deux doigts de l’achever quand elle retint son bras. Rêve ou délire, c’était sans importance. Elle avait compris ce que la forêt attendait d’elle : la tester.

- Je me souillerais en te tuant, rugit-elle entre ses dents avant d’asséner un coup à la tempe de sa victime avec le manche de son arme.

                Kaylana se remit sur ses pieds en tremblant, peinant pour rengainer sa lame, le regard perdu en direction de la forêt. Le clapotis du ruisseau. Un pépiement d’oiseaux. La respiration hachée du Novrois inconscient. Le Huldufòlk l’avait laissée partir.

 - Thaer ?! appela brusquement une voix.

                Kaylana fit volte-face et aperçut un autre comparse de Daring, sortant d’un bosquet. Sa stupeur à la vue de son compagnon étalé céda vite à une satisfaction mauvaise quand il lut la détresse dans les yeux écarquillés de Kaylana. Lentement, l’homme appela dans son dos et Daring se montra à son tour, haletant. L’Akh estima ses chances. Elle était fourbue et en terrain totalement inconnu face à deux ennemis mortels mieux armés et physiquement plus forts qu’elle. L’adolescente repéra le couvert d’un bois sur sa droite et se précipita dessus en courant, aussitôt prise en chasse par les Novrois beuglant. Elle sprinta en faisant fi des branches la fouettant ou des ronces se dressant sur son passage, portée par un instinct de survie des plus primaires. Dans son dos, les pillards s’étaient séparés, certainement dans l’espoir de lui couper la route. Kaylana ralentit en apercevant de fins fils translucides tombant des hauteurs et recouverts de perles liquides, semblables à de la rosée. Elle passa tout près, les esquivant avec soin et poussa dans cette direction au lieu de sagement les contourner. D’autres fils pendaient mollement autour d’elle et finirent par encombrer péniblement sa route, se faisant toujours plus nombreux et épais. Kaylana trahit sa position en laissant rouler une pierre branlante sous son pied. Le Novrois le plus proche fut sur elle en quelques souffles. Il s’agissait de celui à la main brûlée, le visage empourpré par la chasse. Kaylana l’attendit. La brute stupide, ivre de rancœur, fonça droit sur les cordes transparentes, s’engluant comme un papillon dans une toile d’araignée. Ses efforts grotesques pour se libérer attirèrent aussitôt l’attention des piégeuses. Une nuée d’arachnides tomba en pluie sur le barbare ruant et jurant. Trop occupé à couiner comme un porc sous le croc du boucher lorsque les araignées le recouvrirent, il ne vit même pas Kaylana fondre sur lui et l’abattre d’un violent coup de bâton dans la tête. La branche ramassée se brisa sous l’impact, envoyant le brigand dans les buissons et le sauvant in extremis d’une mort atroce. L’Akh repartit sans prendre le temps de reprendre son souffle.

                Daring surgit non loin, lui barrant le chemin. L’adolescente, sous la panique, dérapa et tomba rudement à genoux. En quelques enjambées, le vif barbare fut sur elle. Sa main se referma sur la cape de Tiarn’ess et l’arracha sans douceur, rompant le sortilège d’illusion entourant le tissu. La surprise s’imprima sur ses traits hargneux quand il se rendit compte que sa proie n’avait rien d’une sorcière alfare. Kaylana profita de sa stupeur pour faucher son pied d’appui et s’enfuit tandis que Daring s’écroulait contre un tronc foudroyé. La jeune fille jeta ses dernières forces dans une course éperdue. Si elle avait pu prendre de vitesse un barghest vomi des ténèbres, elle était capable de distancer un malheureux voleur d’esclaves. Filant comme le vent, elle jaillit hors des bois et parvint à une falaise surplombant une faille d’une vingtaine de mètres. Coincée, l’adolescente entreprit de gravir la paroi rocheuse la plus accessible, sur sa droite. Son ennemi, furieux, lui emboîta le pas en hurlant mille menaces. Kaylana l’ignora et parvint à une crête et une corniche relativement plate. Un troll de près de trois mètres de hauteur se tenait en son centre, trônant au milieu de rochers et de gravats. Immobile sous le soleil au zénith, il arborait une teinte blanche quasi-immaculée sur l’ensemble de son énorme corps au cuir épais. Une lueur inquiétante s’alluma dans ses yeux fauves quand son regard croisa celui de l’humaine apeurée. Il fallut plusieurs secondes d’intense terreur pour que Kaylana se rende compte qu’il ne bougeait pas malgré le feu de son regard bestial. C’était un troll des sommets dont la spécificité résidait dans sa capacité à devenir aussi dur et résistant que de la pierre pour mieux résister aux températures nocturnes extrêmes des montagnes. Afin de rétablir sa circulation sanguine et recouvrer l’usage de son corps, il lui fallait ensuite emmagasiner le jour la chaleur du soleil dans des lieux particulièrement exposés, comme ce plateau où la lumière se reflétait à la surface des rochers. Pour cela, il était capable de changer la couleur de sa peau afin d’accélérer ou ralentir le processus selon ses besoins. Une merveille de la nature doublée d’un prédateur sanguinaire, Kaylana n’aurait pas pu faire plus heureuse rencontre. Elle fixa la paume de sa main gauche d’un air interloqué et éclata d’un bref rire en se souvenant du sortilège exigé auprès de Tiarn’ess qui y était scellé.

- Me tuer ne te rapportera rien, lança la jeune fille à Daring quand celui-ci l’eut rejoint et qu’il marqua le même arrêt stupéfait à la vue du monstre. Celle que tu poursuis est loin et en sûreté. Je n’ai pris la vie d’aucun de tes compagnons et je suis trop lasse pour désirer ôter la tienne. Pars.

- Est-ce ainsi que les chiens dressés des Gris apprennent à supplier ? renifla le barbare avec mépris. J’ai perdu beaucoup à cause de toi. Te tuer ne me rapporterait rien en effet, mais cela me soulagerait grandement. Comme t’offrir à Wulgrim comme truie domestique. Ou à ses hommes. Puis te vendre pour rien à une crapule comme Aldar une fois que tu seras brisée et sèche comme une vieillarde.

                Kaylana n’eut l’air déçue qu’une courte seconde avant d’hausser les épaules. Pour Daring, cette absence de crainte après ses menaces fut de trop. Il bondit furieusement sur elle, mais chuta lourdement un mètre plus loin dans une détonation assourdissante, un pied douloureusement frappé par la foudre.

- La morsure de Fenrir, expliqua Kaylana au Novrois se tordant au sol. Un sortilège alfar censé broyer la jambe de la cible comme une sorte de piège à loup. Mais il faut croire que la rune laissée par mon amie a perdu de sa vigueur ou que son trouble en aura diminué les effets. Je gardais cet atout pour échapper à un poursuivant trop insistant. Ou trop obtus.

_ Mon pied ! Tu as brisé mon pied !

_ La rune sur laquelle tu as marché te l’a simplement brûlé. Tu guériras. Mais il te faudra du temps pour cela. Tu as une chance d’échapper au troll si tu pars maintenant.

- Tu ne pourras pas aller assez loin, catin, lui cracha-t-il férocement sans parvenir à se relever. Je te retrouverai et tu paieras.

- Peut-être, admit Kaylana. Toute la question est de savoir si tu seras à l’abri avant que le troll ne puisse bouger. J’ai touché sa peau. Elle est brûlante. Un barbare des lacs comme toi doit l’ignorer, mais Il parait que les trolls des sommets sont affamés au réveil.

                Daring considéra la créature et son visage perdit alors des couleurs.

- Aide-moi, sale trainée ou je…je jure que je…AIDE-MOI !

- Est-ce ainsi que les chiens dressés des esclavagistes apprennent à supplier ? Ceci est ton choix.

                Kaylana recula, peu rassurée par les crissements en provenance du troll, puis tourna le dos à son ennemi. Les insultes du barbare la suivirent durant sa descente jusqu’à ce qu’elle atteigne la forêt sur l’autre versant, avant de cesser tout à coup. Kaylana ne s’attarda pas. Une longue route l’attendait.

*

*     *

                Ne parvenant pas à se réchauffer, Aldar attisa nerveusement le feu et cracha dedans sous l’irritation. Les étoiles étaient mauvaises ce soir. Il était à peu près certain de mal dormir. Et il détestait gâcher son précieux sommeil. C’est de mauvaise humeur qu’il rejoint sa paillasse. Quand la silhouette se porta à sa hauteur, ses contours brusquement dessinés par la lueur vacillante des flammes, il n’eut qu’un hoquet de surprise pour toute réaction. Puis la souffrance le précipita à terre où il s’écrasa rudement, tête la première. Maintenu dans cette position inconfortable, un bras douloureusement tordu dans le dos, il eut d’abord peur de s’étouffer, de l’herbe et de la terre plein la bouche. Mais il regretta d’avoir redressé le nez quand une lame apparut devant ses yeux.

- J’ai des cristaux ! Des fourrures ! Des…des esclaves !

- Non, tu n’as plus rien de tout cela, répondit Kaylana au-dessus de lui. Nous avons récupéré ce que tu avais dérobé à ta propre caravane, il y a un mois.

- Qui que tu sois, génisse stupide, Wulgrim te retrouvera et te dépècera ! C’est l’époux de ma sœur et il est chef de clan maintenant !

- Encore faux. Wulgrim n’est plus. Le clan n’est plus.

                Le vieux roublard haletant prit deux secondes pour réunir ses esprits à l’annonce de cette nouvelle.

- Les dieux vous envoient alors ! C’était une brute et son clan, une meute de loups enragés ! Il m’a obligé à lui vendre ma caravane ! Il faut me croire ! Ils m’ont menacé !

- Tu portes la Souillure, le coupa Kaylana d’une voix froide avant de plonger sa lame dans sa nuque.

                Aldar mourut sans même en prendre conscience. Kaylana l’abandonna là et marcha dans la nuit pour rejoindre Perstog et ses soldats, près du campement Novrois rasé et fumant. Les Dents-Bleues avaient été faciles à retrouver, campant par coutume systématiquement près des lacs. L’expédition punitive des alfars s’était déroulée prestement et pratiquement sans bruit, une fin paradoxale pour des barbares bruyants et cruels. Kaylana, accompagnant son maître en tant que servante et favorite, y avait assisté avec une froide indifférence. L’adolescente attendit Perstog à l’écart, sur leur lieu de rendez-vous, à l’endroit même où il l’avait chargé de la tâche d’éliminer Aldar. Il ne lui adressa qu’un bref signe de tête avant de récupérer sa lame salie. San un mot, Kaylana rendossa son rôle d’esclave et le talonna au milieu des soldats, invisible, insignifiante, furtive. Comme une ombre. Justice, devoir, vengeance, épreuve, peu lui importait. Elle était ce qu’elle était et faisait ce pour quoi elle était faite. Qu’était-elle ? Une Akh.