L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Chapitre 5 - Foi, Devoir et Loyauté

- Qu’est-ce qu’une Akh ?

                Après un silence volontairement aussi long, la question de son maître d’armes parut à Kaylana aussi trompeuse que le sväld, l’épée d’entrainement qu’il alla ranger sur le râtelier. L’arme émoussée et allégée servait lors des entrainements à l’art de combat alfar. D’apparence rudimentaire, voire enfantine, elle s’avérait en vérité complexe à maîtriser correctement. Une apparence ordinaire dissimulant un trésor d’ingéniosité et nécessitant des années d’efforts et de travail pour en saisir toutes les subtilités, à l’instar du peuple alfar lui-même. Épuisée par les éprouvants exercices du jour, ou plutôt de la nuit en cette heure tardive, Kaylana n’arriva pas à réfléchir suffisamment pour déceler le piège.

- Une ombre, répondit-elle en tâchant d’ignorer les plaintes de son corps endolori. Une silhouette que l’on ne peut saisir, un reflet que l’on ne peut voir, une existence que l’on ne peut soupçonner. Une assassine, une espionne, une voleuse, une combattante, une courtisane. Tout et rien de cela à la fois.

                Perstog s’attarda près de l’autel pour une brève prière muette, puis vint rejoindre son élève en s’asseyant en tailleur face à elle.

- Es-tu une Akh ?

- Je suis une wanre humaine de la Maison Hatchnar, au service de l’intendante. De plus, je pense sérieusement que les Akhs ne sont qu’un mythe. Comment pourrais-je en être une ?

- Vers qui va ton allégeance, ombre menteuse ?

- Vers ma Maison. Vers ma cité-état.

- Tu es une esclave, descendante d’un peuple honni des dieux et méprisé des miens, déclara le bretteur d’un ton détaché qui la mit encore plus mal à l’aise. Les habitants de cette cité-état que tu prétends servir s’écartent sur ton passage. Certains invoquent le mauvais œil en croisant ton chemin. Tu ne seras jamais libre et tu ne posséderas jamais rien. Ta vie n’a pas de véritable valeur, ni d’avenir si nous en décidons. Je peux te tuer en l’instant comme nous avons tué ta famille sans craindre le moindre reproche de quiconque et sans affliger personne. Et tu n’obtiendras sans doute jamais la moindre gratitude de mon peuple. Moi-même ne supporterai pas être à ta place une seule journée. Alors pourquoi nous serais-tu loyale ?

                Kaylana fixa son maître impassible, mais visiblement très curieux, épiant toute trace de réaction, même infime, sur son visage. En vain. Plantant son regard sombre dans le sien, la jeune fille lui répondit sans détour.

- Parce que vous m’avez offert une éducation et un savoir, l’acquisition de nombreuses compétences et une place que je considère mienne en ce monde. Ma condition de wanre est sordide et méprisable. Mon autre facette, que vous avez contribué à forger, m’emplit de fierté et de joie. C’est en ombre que je me sens pleinement vivante et c’est pour cela que je vous serai fidèle. Je tends à être la lame la plus tranchante possible et pour cela, j’ai besoin de vous. Pardonnez mon impertinence.

                L’adolescente s’inclina respectueusement, attendant la sentence.

- La lame la plus tranchante peut aisément devenir la plus fragile, déplora Perstog. Il te reste encore tant à apprendre, jeune pousse. Redresse-toi.

                Kaylana obtempéra, les mâchoires crispées, luttant contre les larmes qui lui montaient. À cause de la fatigue, sans nul doute.

- Je me moque que tu profites du sommeil de plomb de l’intendante pour courir les bas-quartiers la nuit et répondre aux sollicitations irrépressibles de tes pulsions primaires, annonça-t-il sans détour, faisant l’effet d’une douche froide à son élève pétrifiée. Je peux convaincre maîtresse Hatchnar que ces écarts te sont nécessaires dans ton initiation. Car si ton manque de maturité m’afflige profondément, ton potentiel n’est pas dénué d’intérêt, Akh.

                Le champion se releva et alla chercher un paquet soigneusement ficelé sur lequel reposait une tolk, sorte de dague effilée alfare, rangée dans son fourreau en cuir.

- Tiarn’ess a tiré ce matin les runes de l’oracle. Cela n’a pas semblé l’inspirer puisque les dieux lui imposent un nouveau pèlerinage pour raffermir sa foi et son caractère. Le but est le temple Fjirlok, un sanctuaire éloigné situé dans une région peu sûre, à une dizaine de jours à cheval de Pharhys. Tu te joindras à l’escorte qui partira après-demain à l’aube en tant que servante personnelle de Tiarn’ess. Tu devras évoluer dans son ombre et veiller ainsi sur elle.

                Kaylana ne pouvait détacher son regard du paquet devant elle. Une tenue de voyage neuve, des bottes de marche, peut-être une cape et une ceinture ! Et une arme facilement dissimulable pour elle seule ! L’esquisse de son sourire n’échappa pas à Perstog, mais celui-ci tâcha de l’ignorer pour ne pas trop regretter son choix.

- Crois-tu pouvoir t’acquitter de cette tâche ou l’abstinence imposée par le voyage te sera trop insurmontable, humaine ?

- Je ne vous déshonorerai pas, promit Kaylana en touchant le sol avec son front.

- Nous débattrons d’honneur quand tu seras en âge d’en comprendre le concept, rétorqua-t-il en s’éloignant, après un long soupir.

*

*     *

                Kaylana eut rapidement l’occasion de saisir le sous-entendu de son maître d’armes quant au flottement du comportement de Tiarn’ess. Outre les deux gardes du corps chargés de sa protection,  la jeune sorcière avait eu le privilège de désigner un compagnon de voyage supplémentaire pour renforcer son escorte. Au grand dam d’Hatchnar, le choix de sa disciple s’était porté sur un jeune scalde inexpérimenté au charme plus reconnaissable que son réel talent. Alyfein se présenta le matin du départ vêtu d’un costume élaboré et coûteux digne d’une représentation auprès des nobles mais si peu adapté au voyage qui les attendait que même Perstog ne put réprimer une toux gênée en l’apercevant dans son accoutrement. Tiarn’ess parut ravie de voir le barde éphèbe, ne le quittant dès lors plus d’une semelle. Il attira aussi le regard de Kaylana, mais pour d’autres raisons. Son amitié apparente avec la jeune sorcière devait être excessivement récente pour ne pas encore avoir été évoquée par les autres lavandières au puits, maîtres es commérages. La jeune fille mit à profit sa proximité imposée auprès de sa jeune maîtresse pour l’observer à loisir. À la fin de la première journée, après qu’il ait improvisé une ballade sur la beauté de Tiarn’ess montée sur un âne rachitique au pelage ravagé, elle crut qu’il s’agissait d’un soupirant aussi dépourvu de goût que d’inspiration. Le soir, à l’auberge, il se fit détrousser dans les règles de l’art lors d’une partie de dés et y perdit jusqu’à ses bottes ouvragées. Alors, elle songea qu’il s’agissait d’un sot cloitré toute sa vie dans de riches quartiers et si désespérément en quête de nouvelles expériences qu’il était prêt à y laisser des plumes sans jamais se départir de son sourire. Le lendemain, quand il insista pour déclamer les trente-deux couplets de l’ode du dieu borgne à un rocher fendu qu’il pensait demeure d’esprits, Kaylana révisa encore son jugement. Alyfein était juste un doux rêveur niais ne représentant guère de danger, pas même pour la vertu et la réputation de Tiarn’ess, constat que seule cette dernière ne semblait pas avoir fait.

- Je crains que mes sonnets en l’honneur du Serpent Cosmique ne doivent attendre jusqu’au soir, déplora le scalde après une courte entrevue avec les deux soldats, le surlendemain. Nos amis ne semblent pas ouverts au chant, ni même à la discussion. Notez que je serais tout autant bougon à leur place s’il me fallait gaspiller mes heures après d’humains en retard.

- Pourquoi doit-on s’encombrer d’une caravane de surfaciens et de leurs guerriers ? abonda aussitôt en son sens Tiarn’ess en se tournant vers Kaylana. Ces terres sont alfares, quel danger peuvent-elles recéler pour une auguste compagnie comme la nôtre ?

- Des bandits, des trolls, des loups, énuméra Kaylana en savourant la chaleur du soleil sur son visage. Nous ferons des proies moins tentantes en rejoignant ce convoi qu’en demeurant isolés.

- Des loups ? répéta la sorcière avec appréhension. Je n’aime guère ces bêtes…

                Machinalement, la disciple alla piocher sa stelv dans sa sacoche et en caressa la surface de ses doigts gantés. Sa nervosité n’échappa pas à Kaylana qui lui tendit la main pour obtenir la pierre. Simple morceau de granit noir de la taille d’une paume, les stelvs étaient gravées de lignes de runes reprenant des prières, des noms ou des lieux importants pour leurs propriétaires alfars. Pour les magiciennes comme Tiarn’ess, elles faisaient office de grimoire en compilant dessus les formules de ses principaux enchantements. Kaylana la parcourut rapidement des yeux et indiqua la troisième ligne à sa compagne.

- Bläsrn, lui conseilla-t-elle. Ce sort devrait suffire. Les loups craignent le feu.

- Une wanre sachant lire les runes ?! s’enthousiasma Alyfein.

- Nous l’avons bien éduquée, se rengorgea aussitôt Tiarn’ess. Mon ami, tu serais étonné de connaitre l’étendue de son savoir en matière d’histoire et de légendes !

                La jeune alfare pensant trouver là une opportunité de briller aux yeux de son courtisan se rendit compte trop tard de son erreur de calcul. La surprise du scalde fut intense, tout comme son soudain intérêt pour l’intrigante et passionnante humaine cultivée. Vexée, la sorcière n’adressa pas la parole à son esclave les trois jours suivants où cette dernière fut harcelée par le barde, pas même pour se plaindre du temps tournant court, de l’indifférence des soldats pour son pèlerinage ou de l’allure rustre de la caravane ralliée. Il fallut le même délai à Kaylana pour se débarrasser du conteur et le convaincre qu’il serait plus judicieux pour son avenir de reporter son attention sur celle qui tenait les cordons de la bourse. L’adolescente put ainsi sereinement conserver toute sa vigilance et guetter un quelconque péril. Le convoi se composait de trois chariots de marchands en route pour Rylinmtor, la cité-état alfare la plus proche, située au nord, afin d’écouler leurs stocks restants. Hormis quelques outils, des victuailles et des fourrures invendues, leurs biens les plus précieux étaient sans nul doute la douzaine d’esclaves dépenaillés enchainés à leurs voitures. Tiarn’ess fut moins étonnée de constater qu’il ne s’agissait que d’enfants ou d’adolescents que par la manière épouvantable dont leurs propriétaires, tout autant humains, les traitaient. Les alfars ne maltraitaient que rarement leurs esclaves, rechignant à s’avilir et à entacher leur réputation d’êtres civilisés envers un peuple déjà suffisamment haï des dieux. L’opiniâtreté naturelle avec laquelle les esclavagistes se montraient aussi sadiques et brutaux avec des jeunes de leur propre espèce laissa la jeune noble sans voix.

- Ils sont natifs de terres lointaines, parfois de clans locaux dissous, parfois vendus par leur famille pour éponger une dette, ma dame, lui expliqua d’un ton patelin Aldar, le chef de la caravane. Certains peuvent se montrer revêches et nuisibles au commerce. Nous appliquons donc des méthodes adaptées pour réfréner leurs ardeurs primitives de sauvages. C’est aussi pour cela que nous vendons principalement des enfants. Ils sont plus dociles et dans le cas contraire, plus faciles à « éduquer ».

Tiarn’ess ne relança pas la conversation et rajouta un nom supplémentaire sur sa liste de personnes à qui ne plus parler. Aldar était un petit homme râblé, vif et nerveux, malgré la raideur de son bras gauche quasiment paralysé depuis une vieille blessure. Dirigeant une dizaine de mercenaires avec à peine moins de rudesse que ses esclaves, il n’inspirait aux autres membres du convoi qu’un désintérêt étudié ou une antipathie mal voilée. Son aisance pour passer du commerçant obséquieux envers les riches et les bourgeois au chef tyrannique abject en l’espace d’un battement de cil tenait du prodige. Et suscitait un rare dégoût. Écumant la région depuis sa lointaine enfance, il mena la petite troupe à travers landes et forêts et se démena pour les faire camper au sec et à l’abri malgré le temps de plus en plus menaçant. Par prudence, Kaylana vérifiait chaque soir leur progression grâce aux étoiles, selon ses connaissances du domaine alfar acquises lors de ses déplacements avec Perstog ou avec les convois de marchandises d’Hatchnar.

                C’est parvenus à mi-chemin que l’orage éclata, les rivant sur place une demi-journée dans la promiscuité humide d’un campement de fortune où place et chaleur se devaient d’être partagés entre alfars, bêtes et humains. Aldar profita d’un court répit pour faire repartir la caravane vers midi, mais une pluie battante et drue suivit bientôt jusqu’au soir. Trempés et fourbus, les voyageurs trouvèrent refuge au pied d’une haute falaise où ils tentèrent de chasser leur fatigue à l’aide d’un maigre feu, d’un repas décevant et d’une nuit froide et inconfortable. Au matin, à peine levée avec l’aube, Kaylana s’éloigna pour aller se soulager à l’écart. Deux mercenaires la voyant passer près d’eux l’apostrophèrent de manière déplacée, puis carrément grossière lorsqu’elle leur opposa une parfaite indifférence. Ricanant grassement, ils durent penser que la suivre pour la regarder uriner serait un bon moyen de tromper l’ennui pesant d’un voyage aussi monotone. L’adolescente ne leur offrit pas la satisfaction de s’en montrer troublée ou irritée et les ignora royalement. C’est en se redressant et en revenant vers eux pour rejoindre le camp  qu’elle s’aperçut qu’ils fixaient d’un air déconcerté un point derrière elle. Kaylana ne saisit pas de suite, puis se retourna. Deux autres surfaciens, un esclavagiste et un autre guerrier, approchèrent lentement à leur tour, figés dans la même peur contemplative. Plus loin se dressait l’orée d’un bois sombre et sinistre où de tenaces rubans de brume serpentaient entre les troncs des sapins. Hormis ce brouillard louvoyant et diaphane, il n’y avait rien, ni personne. Néanmoins, la frayeur sur les visages des barbares était bien réelle. La jeune fille, perplexe, rejoint Tiarn’ess et le reste de son groupe préparant le départ. Les alfars aussi observaient l’étrange manège des humains d’un œil curieux.

- Huldufòlk, murmura précautionneusement Aldar, non loin. Ce bosquet est habité.

- Le Peuple Caché ? interrogea Kaylana en observant les lambeaux de brume dansant.

- Un authentique bastion du Petit Peuple ?! s’exclama Alyfein, euphorique. En tant que scalde, il est de mon devoir d’aller…

- Vous n’irez nulle part, messire, l’interrompit sèchement le convoyeur. Le maléfice empoisonne ces lieux. Il est impossible de savoir si la personne qui y pénètre sera la même que celle qui en ressortira. Hormis en l’abattant. Restez ici.

                Le jeune barde, décontenancé par le ton sinistre et sévère de humain habituellement hypocrite à l’excès à son égard, ne perçut pas de suite à quel point celui-ci était sérieux. Autant que pouvait l’être toute une bande de barbares réputés pour leur témérité pétrifiés devant un rideau d’arbres embrumés. Alyfein se tourna vers Tiarn’ess. Kaylana anticipait la saillie cinglante de la noble à l’encontre des surfaciens superstitieux effrayés par un bosquet désert, mais sa surprise valut celle qui fit rasseoir le scalde.

- L’oid est…sauvage, ancien et hostile par-là…confia la sorcière d’une voix ténue, évoquant les flux magiques que seuls les praticiens d’art occulte pouvaient percevoir.

                Tiarn’ess réprima un frisson et ne dit rien de plus, les yeux dans le vague. Les humains ne s’attardèrent pas plus longtemps et firent preuve d’un entrain inhabituel pour achever les préparatifs du départ. Le convoi repartit sous un soleil timoré, coulant doucement entre les nuages fuyants. Aldar semblait encouragé par cette clémence climatique et se fit un devoir d’atteindre la Passe du Haillon avant la fin de la matinée. En l’observant, Kaylana comprit que son enthousiasme apparent dissimulait en vérité une nervosité suspecte. Le commerçant ne cessait de s’assurer que la troupe d’alfars restait groupée à portée des chariots et ignorait avec un dédain flagrant les autres marchands et ses propres gardes. Il ordonna une halte plus tard, prétextant vouloir examiner l’un des esclaves malade depuis des jours, comme s’il le découvrait pour la première fois. Pourtant, il ne resta avec lui que quelques minutes. Quelque chose semblait le préoccuper. Kaylana n’eut guère le loisir de partager ses soupçons avec Tiarn’ess. Peu de temps après leur arrêt forcé, une colonne de cavaliers surgit d’un contrefort et fondit sur eux. La cuvette où Aldar avait fait stopper le convoi ne révéla leur présence que trop tard et compromit toute chance de fuite. Les inconnus, une vingtaine, s’abattirent sur les mercenaires pris au dépourvu et commencèrent à les massacrer. Le chef de la caravane s’en alla rejoindre les alfars, abandonnant ses hommes et ses chariots aux pillards.

- N’ayez aucune crainte, ma dame, déclara-t-il d’un ton enjôleur à l’attention de Tiarn’ess. Rendez-vous à eux et aucun mal ne vous sera fait.

- Vous nous avez trahis ?! gronda la sorcière, effarée.

- Une rançon, comprit Kaylana, mais sa voix fut couverte par le vacarme du combat et l’approche des brigands.

                Kaylana saisit aussitôt l’avant-bras de la sorcière et l’entraina en toute hâte vers les chevaux, laissés non loin, tandis que les gardes de Perstog s’alignaient face aux barbares. Une volée de flèches ravagea les rangs des défenseurs et coupa net l’élan des fuyardes. Un second contingent d’ennemis les prenait habilement à revers. Trois hommes sautèrent à bas de leurs montures, accourant droit vers elles. Tiarn’ess, désemparée, se figea en se tournant vers son amie.

- Les loups approchent, lui glissa Kaylana à l’oreille en lui adressant un regard appuyé.

                La sorcière, tirée de sa torpeur par la pression de son esclave sur son poignet, retrouva ses esprits au moment où les pillards se déployaient devant elles. Réagissant instinctivement, elle puisa dans l’oid ambiant l’énergie nécessaire pour l’incantation de son sortilège. L’air se troubla et s’embrasa en crépitant entre ses doigts tandis que la magie répondait au pouvoir de la rune Bläsrn. Une brusque et vive flamme fouetta deux des attaquants proches, les précipitant à terre. Le dernier, saisi de stupeur, marqua un temps d’arrêt que Kaylana exploita en lui enfonçant sa dague dans la cuisse d’un mouvement vif et précis. Puis elle tira l’alfare en arrière et la força à monter sur le premier cheval qu’elle trouva. Le barbare les agonisa d’insultes.

- Pourquoi ne pas achever ce chien puant ?! s’insurgea Tiarn’ess.

- Les blessés les ralentiront. Cravache ta monture, je couvre ta retraite !

                Kaylana frappa le cheval effrayé avant que son amie ne puisse répondre et se retourna, le cœur fou. Autour d’elle, le chaos était indescriptible. Les attaquants étaient principalement occupés à piller les chariots, à violer les esclaves et à éliminer les derniers résistants. Les soldats alfars tombaient les uns après les autres, contenant à peine leurs ennemis en surnombre. Aldar se tenait à l’écart, près d’un colosse roux semblant être le chef de la meute. Un sifflement de flèche intima Kaylana à ne pas rester en place. Un hennissement dans son dos annonça la charge d’un cavalier. La tolk lancée atteignant ce dernier à l’épaule lui fit vider brutalement ses étriers. L’Akh plongea sur sa victime inconsciente pour récupérer son arme et sauta sur sa monture. D’un coup de talon, elle partit à la poursuite de Tiarn’ess avant d’être repérée par le gros de la troupe. Son champ de bataille ne se trouvait pas là. Sans les ombres, elle n’avait aucune chance. Kaylana se dirigea vers la colline, mais obliqua en cours de route pour rattraper Alyfein, miraculeusement épargné et sprintant en couinant comme si le feu dévorait ses fonds de chausse. L’adolescente lui coupa la route et l’aida à se hisser derrière elle. La chance du scalde parut leur profiter. Les bandits ne se disputaient que trop le butin vendu par Aldar pour se rendre compte qu’ils avaient filé. Elle repartit sans plus attendre. À deux sur le même cheval, ils n’avaient gagné qu’un bref répit qui serait rapidement réduit à néant si les assaillants les prenaient en chasse. La jeune fille ne traîna guère, surveillant avec un effroi implacable la moindre trace de poursuivants dans leur sillage. Il ne fallut pas longtemps au duo pour retrouver Tiarn’ess. Au grand dam de Kaylana, sa monture avait été blessée par une flèche et sa faible allure n’avait pu porter la sorcière bien loin. L’ombre lui indiqua un bosquet sous lequel ils allèrent tous trois s’abriter. Au loin, nul brigand n’était visible. Pour le moment.

- Par…par la forge de Thor ! s’écria Alyfein, hystérique, la tête entre les mains. Ils sont morts ! Ils sont tous morts là-bas ! Ils vont venir pour nous !

- Bien plus vite que prévu si tu continues à t’égosiller, tenta de le calmer Kaylana sans cesser de scruter l’horizon. Assieds-toi et reprends tes esprits. Tu es une plaie à notre jambe dans cet état.

- Vont-ils nous traquer et nous tuer ? interrogea Tiarn’ess, blême mais plus lucide.   

- Pas toi, ils veulent te capturer vivante, sans doute en échange d’une rançon, lui répondit l’esclave sans détour. Pour toi aussi, barde, s’ils pensent que tu es assez noble pour cela. Quel dommage d’avoir perdu tes jolies bottes, n’est-ce pas ?

                Le scalde esquissa un faible sourire en saisissant la plaisanterie, un soupçon plus calme.

- Et toi ?

                Kaylana revit la scène des adolescentes esclaves sur lesquelles s’étaient rués les hommes, entendit leurs suppliques perçantes et leurs hurlements d’épouvante. Puis se détourna.

- Nous sommes proches des frontières du domaine. C’est pour cela que les barbares n’ont pas attaqué avant. Un avant-poste se dresse à une douzaine de lieues d’ici, en longeant les montagnes. Vous y trouverez secours et protection. Prenez le cheval indemne. Je vais faire diversion pour vous laisser le temps de fuir.

- Seule contre une troupe entière de coupe-jarrets ?! Avec une monture blessée ?

- Ils n’enverront que quelques hommes. Ils auront besoin du plus grand nombre pour emporter leur rapine à l’abri. Et je ne serai pas seule : ta magie va m’aider.

                Tiarn’ess fixa son amie d’un air sévère. Kaylana lut aisément dans son regard la certitude qu’elle comptait se sacrifier. La jeune fille n’avait pas la moindre envie de mourir, ni d’affronter ces hommes, ce qui la mènerait immanquablement à la même issue. Mais Perstog avait raison. Une Akh était insaisissable tant qu’elle demeurait tapie dans l’ombre.

- Je ne peux te protéger de mes flammes ou de ma foudre à distance, l’avertit Tiarn’ess.

- Inutile de gaspiller tes forces pour moi. Si cela t’agrée, je me contenterais de ta cape.

                La sorcière et le barde froncèrent les sourcils en même temps.

- Ainsi que d’un tatouage un peu particulier, rajouta Kaylana en lui tendant sa paume ouverte.

 

*

*     *

 À suivre…