L'Autre-Monde
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Chapitre 4 - Les Pièces Maudites

Plaquée au poteau, Kaylana compta mentalement le nombre de pas de la patrouille en approche. Au quatrième, elle surgit hors de sa cachette pour disparaitre dans l’espace entre deux masures, flirtant avec l’orée de lumière projetée par leur valya. À un battement de cœur près, le potier sur sa gauche achevant de fermer sa boutique se retournait pour faire face à l’endroit où elle se tenait juste un peu plus tôt. Invisible, drapée dans les ténèbres, la jeune fille attendit que tous s’éloignent pour reprendre sa route, à la fois rendue fébrile par l’excitation et effrayée à l’idée d’être découverte. Le vaste quartier des artisans endormi défila autour d’elle tandis qu’elle sinuait dans ses ombres. Parvenue en vue de la forge du vieux Skurstar, l’adolescente allongea le pas, prit en vitesse et sauta d’un bond souple pour s’accrocher au rebord de son auvent avant de se hisser dessus, sans émettre le moindre son. Tel un chat, elle traversa le toit pour atteindre la trappe étroite à l’arrière du bâtiment. Celle-ci n’étant pas verrouillée, elle se glissa à travers l’ouverture, aux aguets. Elle se faufila entre les établis, les râteliers et les tonneaux qui lui étaient tellement familiers qu’elle pouvait se diriger les yeux fermés dans la pièce. Elle attendit de se trouver au pied de la paillasse d’Eolas pour sortir son valya de sa poche. Un fin sourire amusé et amoureux sur les lèvres, l’adolescente savoura les quelques instants qu’il fallut à l’apprenti pour sortir de son sommeil, réveillé par la subite clarté du cristal. Son soubresaut de stupeur quand il s’aperçut de sa présence élargit encore davantage son sourire.

- Kay ! s’exclama-t-il, tout à fait réveillé à présent qu’il l’avait reconnue. Tu es folle d’être venue ! Et moi plus fou encore de me plaindre de te voir à mon chevet…

                Le jeune homme se redressa et la serra vigoureusement dans ses bras musculeux, tenant affectueusement son visage contre le sien le temps de s’enivrer de l’odeur de sa peau et de ses cheveux. Kaylana et lui se connaissaient de vue depuis l’enfance, vivant dans des fermes proches, et furent capturés ensemble. Leur sinistre passé commun avait tissé les premiers liens de leur relation, passant au fil des années de brefs coups d’œil lointains à une attirance similaire. Une ébauche d’amour maladroit, interdit et risqué leur offrant le réconfort et le bonheur qui leur faisaient quotidiennement tant défaut.

- Tu m’as manqué, petite feuille.

- Tu commences tôt les roucoulades, ricana-t-elle en lui rendant son étreinte. À moins que ce ne soit ta manière d’accueillir la clientèle qui as progressée.

                Eolas la libéra pour mieux la dévorer des yeux. Elle ne put soutenir son regard bien longtemps, toujours aussi vulnérable à sa manière si directe et profonde de la regarder sans décrocher un mot. Elle ne se déroba néanmoins pas par un trait d’esprit ou une remarque déplacée en cet instant qui n’appartenait qu’à eux et qu’elle chérissait tant.

- Ils te frappent encore, déplora-t-il en passant le bout de son doigt sur sa fine estafilade à la joue.

- Les alfars ont une tolérance plutôt basse pour les maladresses, notamment celles qui leur coûtent une partie de leur service de table par semaine. Tu n’es guère mieux loti que moi, à ce que je constate.

                L’adolescente posa son index tour à tour sur plusieurs bleus ornant le torse nu du jeune homme jusqu’à ce que la succession d’élancements lui arrache une grimace exagérée pour la faire rire.

- Un Cendreux est venu se plaindre à Skurstar du délai inqualifiable imposé pour sa commande de clous. Cette vieille baderne de nain alcoolique a trouvé plus judicieux d’en blâmer physiquement son stupide apprenti humain plutôt que de remettre en question le sérieux de son commerce.

- Ne les appelle pas Cendreux, je t’en prie. C’est ce genre d’insultes qui crée les barrières entre eux et nous…

- Nous sommes leurs esclaves et eux, nos maîtres, Kay. C’est de cette sorte de barrière dont tu parles ?

                La bonne humeur de la jeune fille se flétrit sous le ton mordant de son petit ami. Eolas haïssait les alfars depuis toujours, avant même sa capture et son rachat par le nain Skurstar qui l’épuisait quotidiennement au labeur. L’apprenti était amer et nourrissait une rancune tenace envers les responsables de son triste sort, mais il était assez sage pour savoir que Kaylana n’aimait pas être exposée à cette face sombre de sa personnalité. Et elle ne le méritait pas. Il lui avait avoué un nombre suffisant de fois qu’elle était sa seule véritable lumière dans cette montagne infernale pour qu’elle finisse par le croire.

- J’ai d’autres ecchymoses à te montrer si tu veux comparer ta « maladresse » et la mienne, se reprit-il d’un ton badin après un court silence gêné.

- Tu ne dis pas ça pour te vanter, n’est-ce pas ? se joint-elle au jeu en retrouvant son sourire.

- Des bleus jaunes à souhait et même quelques traces de coups de trique dans l’endroit le plus rebondi de ma personne.

                Kaylana éclata d’un rire franc qui éblouit son visage habituellement sévère. Son hilarité se reporta sur son compagnon qui savoura amoureusement son effet, fasciné. Les deux adolescents rirent de bon cœur avant de se chamailler comme des enfants, puis tombèrent dans les bras l’un de l’autre lorsqu’ils furent à bout de souffle. Leur étreinte se changea en échanges de caresses timides puis de plus en plus appuyées. Kaylana dut littéralement repousser son ami cramponnée à elle quand il commença à se répandre en mièvreries langoureuses. Agenouillée près de lui, elle ne trouva pas d’autre moyen de le faire taire que d’ôter rapidement le haut de sa tunique. Flattée et amusée par son regard niais fixé sur sa poitrine dénudée, elle s’offrit une dernière taquinerie en laissant choir son vêtement sur le valya, plongeant la forge dans une obscurité bien plus tenace. Puis ployant sous les nouvelles caresses de son amant, l’adolescente s’abandonna et s’étendit sur lui. Un instant, elle songea à lui faire l’amour à l’alfar, en restant au-dessus de lui, mais écarta vite l’idée. Avec Eolas au moins, elle n’avait pas à rougir de ce qu’elle était : une simple jeune fille humaine partageant une passion ignorée de tous. Elle le laissa l’étendre délicatement sur sa couche et attisa son ardeur en repoussant le plus longtemps possible le moment de l’accueillir. Aucun maître d’aucune sorte ne pourrait jamais les déposséder de ces instants sacrés où ils n’appartenaient plus que l’un à l’autre et où ils n’avaient cure du reste du monde. Au moins jusqu’à ce que le feu de leur désir ne retombe et qu’un sommeil fragile finisse par les emporter.

- Tu ne dors pas, chuchota-t-elle au cœur de la nuit en sentant ses doigts errer sur sa peau.

- C’est pour mieux repousser le moment où je me réveillerais seul.

                La jeune fille se déplaça pour aller se lover contre son amant, enfouissant sa tête dans le creux de son épaule. Il caressa ses cheveux, sa nuque, son cou. Sa main ralentit au niveau de son sein où il effleura le contour de la brûlure dessinant sa marque d’appartenance à la Maison Hatchnar.

- Je nous arracherai à eux, Kay, déclara-t-il dans l’obscurité. Je nous rachèterai et nous partirons à mille lieues de cette prison.

                Anticipant la mélancolie galopante de son compagnon, Kaylana lui saisit le visage entre les mains pour déposer un baiser malhabile sur ses lèvres.

- Qu’est-ce que c’était ? s’étonna le jeune homme, pris de court.

- C’est ainsi que les alfars s’embrassent, bouche sur bouche. Ils ont inventé cela en observant les fourmis. Tiarn’ess m’a expliqué qu’il fallait utiliser la langue, mais je pense qu’elle se moquait de moi. Ou qu’elle se vantait. Reconnais cependant qu’il y a du bon dans le mélange des cultures !

- Et des salives ! plaisanta Eolas, conquis par la jovialité de l’adolescente. Mais j’étais sérieux, Kay.

- Je le sais, murmura-t-elle.

                La pénombre dissimula la peine se dessinant sur son visage. Elle souffrait de savoir Eolas se nourrir de ses chimères de liberté, de foyer et plus simplement d’amour. En tant qu’Akh, elle pouvait disparaitre du jour au lendemain et en cela, les sentiments et les promesses qu’il lui déclamait sans cesse l’effrayaient au plus haut point. Quel avenir meilleur pouvaient-ils espérer que ces rendez-vous secrets ? Et pourtant, pouvait-elle le blâmer de ne pas s’en satisfaire ?

                Eolas se leva et la brusque perte de chaleur fit l’effet à Kaylana d’une sournoise prophétie. Il alla fouiller dans un coin de la forge, déplaçant un lourd tonneau pour cela, puis revint vers elle. Dévoilant le valya, il tendit sa main ouverte devant elle. La jeune fille eut du mal à cacher sa surprise. Une pièce d’argent frappée luisait au creux de sa paume.

- Une pièce…humaine ?!

- Saënire ou Nordinne, peut-être. Elle doit valoir au moins un demi-cristal, peut-être un entier ! Je nous rachèterai, petite feuille. Garde-la ! Je te la donne !

                Kaylana frissonna lorsqu’il prit sa main et glissa la pièce à l’intérieur. Elle aurait voulu lui dire que c’était folie, que cette monnaie n’ayant plus cours depuis des générations valait encore plus qu’une poignée de cristaux, que les esclaves pris avec un objet pareil en leur possession finissaient irrémédiablement dans les souterrains. Mais l’expression d’Eolas l’intima à plus de circonspection.

- Où as-tu trouvé cela ? se contenta-t-elle de souffler.

- Maric, le livreur de charbon, avoua-t-il, encouragé par la stupeur de son amie qu’il interpréta comme une forme de consentement. Il me l’a donné pour fanfaronner ! Tu n’es pas la seule à avoir des proches qui se vantent ! Il m’a juré qu’il m’en donnerait d’autres si je lui fournissais une lame.

                L’Akh sentit aussi sec l’indicible odeur du danger planant non loin. Un fin sourire factice acheva de leurrer son compagnon.

- Puis-je vraiment la garder ?

                Eolas, fier de son effet, acquiesça d’un hochement de tête. Kaylana lui sauta au cou et l’embrassa tendrement à la mode alfare, sans avoir besoin de simuler cette fois-ci. Le jeune homme en tomba sur le séant avant de rire doucement avec elle. L’adolescente sut à cet instant précis qu’elle était amoureuse de lui, lorsqu’elle ressentit au fond de son cœur une terrible peur causée par l’idée qu’il était en danger.

 

*

*     *

                Kaylana marchait lentement sur le chemin du retour sans que ses pas ne produisent le moindre bruit sur le sol pierreux. Le silence de la cité endormie l’accablait encore plus, tourmentée qu’elle était par le mystère entourant cette histoire de pièce. Après la chute des royaumes humains et la malédiction de la Grande Avarice ayant entrainé leur déchéance et leur quasi-extinction, toute forme d’état ou de nation leur fut formellement proscrite par les dieux et les autres peuples mortels. Pour prévenir toute résurgence d’un quelconque empire des hommes, l’une des mesures avait notamment consisté à s’emparer de toute leur richesse et de les dissoudre, en fondant l’or et en bannissant toute forme de monnaie. Une monnaie comme celle de la pièce qu’elle tenait dans son poing en ce moment-même. Pour leur économie et leur commerce, les alfars utilisaient les cristaux arrachés aux entrailles des montagnes, les nains, des joyaux et des pierres précieuses soigneusement travaillés et les alfes, les dieux seuls savaient quoi. L’argent était maudit. Celui d’Eolas lui causerait assurément des ennuis.

                La jeune fille soupira longuement, tremblant dans le froid glacé de ces heures sombres. Elle ne prêta pas tout de suite attention à la chaleur de plus en plus intense émanant de la pièce dans sa main, pensant tout d’abord que celle-ci si réchauffait à son contact. Mais le vieux bout de métal semblait brûler comme sous l’effet d’un feu. Kaylana s’arrêta pour l’inspecter. Un terrible pressentiment la précipita instinctivement dans un coin d’un bond agile, à l’abri. Une peur poisseuse et presque douloureuse la traversa quand elle entendit le raclement de griffes sur le sol dans son dos, suivi d’un grognement bas et profond. La jeune fille jeta un regard hébété par-dessus son épaule et sprinta aussitôt. Deux yeux jaunes bestiaux étaient rivés sur elle. La créature démarra en trombe à sa suite, soufflant lourdement. L’Akh n’avait plus cure de discrétion à présent. Le cœur fou et l’esprit embourbé dans ses peurs les plus primaires, elle courait aussi vite qu’elle le pouvait à travers le dédale des rues désertes, le monstre sur ses talons. Au milieu de la place de la fontaine de Frigga baignée de la lueur de la lune et des étoiles, elle s’autorisa un nouveau coup d’œil. Le molosse qui la poursuivait avait la taille d’un veau, la fourrure sombre et épaisse, un regard fou et des crocs saillants comme des poignards. Et rien de naturel. Elle n’existait même pas. Kaylana accéléra encore en sentant des larmes de peur couler sur ses joues. Elle avait reconnu le barghest, chien de l’enfer sanguinaire et fort comme un ours. Passant sous la statue de la déesse, la jeune fille vira brusquement de direction, soudainement inspirée. La bête était vive malgré sa taille imposante et gagnait du terrain. Kaylana se savait sagace et rapide, et connaissait son environnement. Mais ses forces s’amenuisaient et si elle ralentissait, elle était morte. Manquant de choir à un tournant, emportée par son élan, l’adolescente rebondit rudement contre un mur mais repartit aussitôt. Le souffle rauque du barghest lui fouettait les mollets lorsqu’elle plongea à l’intérieur du bâtiment visé. Par la grâce des dieux, le monstre fut incapable de franchir le seuil du temple, heureusement vide à cette heure. Feulant et grattant le sol de frustration, le fauve finit par se détourner et disparut dans les ténèbres. Kaylana, avachie sur le sol gelé, se replia en position fœtale le temps de cesser de pleurer et de recouvrer un semblant de calme. Elle s’était souillée sous l’effet de la peur dans une enceinte sacrée qui lui était interdite et s’en fichait. Toute son attention était rivée sur la pièce d’Eolas. Car dans son poing, la relique avait totalement refroidi.

                Remise de ses émotions, rentrée, lavée et de retour dans le monde de la lessive et des corvées dès le lever du jour, Kaylana put réfléchir posément à sa mésaventure nocturne. Elle avait rapidement compris que la pièce se mettait lentement à anormalement chauffer dès qu’elle la tenait entre ses doigts, phénomène cessant dès qu’elle la lâchait. Ce qui impliquait l’utilisation d‘un sortilège sur la monnaie d’origine mystérieuse expliquant à son tour l’apparition surnaturelle d’une bête de légende au cœur d’une cité-état alfare. La jeune fille s’était substituée à Eolas face à ce danger et avait donc besoin de réponse rapidement. Se débarrasser de la pièce maudite aurait été aisé, mais elle s’avérait trop tenace et rancunière pour une issue aussi facile. Kaylana n’aimait pas vraiment que la vie de son compagnon soit menacée et encore moins d’être entrainée dans une course-poursuite cauchemardesque avec un molosse infernal lui coûtant son amour-propre et sa principale tunique. Renchainée à son rôle d’esclave docile le reste de la journée, elle ne put agir que le soir venu en s’éclipsant du manoir, armée, encagoulée et la pièce d’argent soigneusement enveloppée dans un tissu pour éviter tout contact fâcheux. Peu après, Maric fut arraché à son sommeil par la sensation piquante d’une dague posée sur sa gorge. La main de Kaylana se plaqua furieusement sur sa bouche pour le river au silence.

- L’argent humain ! exigea-t-elle sèchement en alfar. Où ?!

L’esclave, engourdi par le sommeil, se mit à marmonner de piteuses supplications dans la même langue. Dans la pénombre de son réduit miteux, la silhouette de la jeune fille pouvait facilement être confondue avec celle d’une alfare. Et de l’une des moins fréquentables si on en jugeait à son arme prête à frapper. L’adolescente imita donc les intonations du rôle que le garçon lui servait sur un plateau et réitéra sa question. Maric noya son incompréhension dans un balbutiement confus d’excuses et de prières de pitié. Kaylana grogna comme Tiarn’ess lorsqu’elle un serviteur la contrariait, puis s’empara de sa propre pièce et la jeta sur le torse de son prisonnier en veillant bien à ne pas la toucher. Le visage de Maric se décomposa. Avec une résignation éprouvante, le livreur désigna un tas de détritus et d’immondices dans un coin proche. Kaylana le fouilla sans quitter l’esclave ni des yeux ni de la lame, avant de tomber sur une bourse contenant une demi-douzaine d’autres pièces identiques à celle d’Eolas. Kaylana la prit et y fourra la sienne. Un grognement familier déchirant la nuit résonna avant qu’elle ne puisse parler de nouveau. Un seau d’eau glacée sembla se déverser dans le cœur de l’adolescente qui bondit comme une possédée sur Maric et l’arracha hors de sa couche. Elle lui tordit violemment le poignet pour le forcer à lâcher la pièce brûlante qu’il tenait cachée sans doute depuis son réveil, mais il était trop tard. Le barghest fit voler la faible porte en planches pourries en éclats et se précipita sur sa proie pétrifiée. Kaylana eut juste le temps d’arracher des doigts la pièce chauffée que les mâchoires du monstre claquaient. Maric n’eut même pas le temps de crier. Une voix fantomatique s’éleva dans la nuit tandis que sa gorge déchirée libérait un geyser de sang sur le molosse. Tjuf. Voleur. Kaylana rangea précipitamment sa dague inutile contre pareille bête et referma le poing sur la pièce de Maric. La créature invoquée par magie émit un rugissement cruel et s’élança une nouvelle fois à sa poursuite.

                Cette fois-ci, Kaylana était bien déterminée à ne pas céder à la panique et à mener son plan à bien. Maric était logé par son maître dans le quartier artisanal et de surcroit, non loin de la forge de Skurstar et d’Eolas. Filant comme le vent, l’adolescente multiplia les obstacles entre elle et le démon pour le ralentir, ruelles étroites et encombrées, palissades, chariot bloquant le passage. Mais la bête enchantée, guidée irrésistiblement par le sortilège lancé sur la pièce, se joua habilement de tous les pièges. Kaylana se hissa sur un tonneau et alla se réfugier sur un toit pour échapper à un coup de griffes rageur qui explosa le bois en une pluie de copeaux. Le répit gagné lui permit de jeter un coup d’œil aux alentours mais fut de courte durée. La créature eut tôt fait de la rejoindre, propulsée par ses puissantes pattes arrières. L’Akh reprit sa fuite en sautant de toit en toit puis regagna la terre ferme, le souffle court et le cœur cognant furieusement dans sa poitrine. Le barghest tenta de l’atteindre en lui fondant dessus depuis les hauteurs, mais ayant anticipé l’attaque, l’adolescente se déroba au dernier moment et repartit dans le sens opposé. Usant de ses dernières forces, elle sprinta en vue d’un croisement et alla percher la bourse de Maric sur un auvent avant de se glisser dans un trou de souris. La patrouille de gardes repérée plus tôt surgissant de la rue voisine tomba nez à nez avec le barghest grommelant se ruant sur le trésor abandonné derrière les soldats. Les cris des guerriers se mêlèrent aux aboiements féroces du molosse enragé tandis que résonnait déjà le vacarme d’un effroyable combat. Kaylana profita de la confusion pour s’éclipser, contourner le pâté de maisons et revenir par les toits récupérer l’argent. Dans la rue, la bataille rangée se poursuivait sous les yeux stupéfaits de nombreux civils réveillés. Le barghest ne parvenait pas à se défaire des guerriers en armure lourde qui l’encerclaient et auxquels étaient venus se rajouter des renforts de magiciennes muselant péniblement sa force enchantée. Rampant dans les ombres, Kaylana s’évanouit loin du lieu des affrontements, sept pièces humaines froides en sa possession et son honneur vengé. Qu’importait l’issue du combat. L’invocation d’une créature surnaturelle aussi dangereuse et meurtrière au milieu de la ville entrainerait de sérieuses investigations de la part des autorités. Tôt ou tard, le responsable, manifestement ancien propriétaire des pièces volées par Maric, serait retrouvé par les praticiennes d’arts occultes à la solde de la cité et fatalement châtié. Un tel enchantement laissait des traces évidentes qui les mèneraient droit sur lui. D’un pas plus léger, Kaylana décida de rentrer, après toutefois un léger détour chez Adelmé pour se débarrasser de ces horribles pièces.

- Kay ! s’exclama avec un soulagement touchant Eolas lorsqu’elle vint à le retrouver la nuit suivante. Oh, merci douce Freya ! Merci, grand Wotan ! Tu es saine et sauve !

                Le jeune homme la saisit avec vigueur et la serra frénétiquement contre lui.

- Maric est mort ! Une bête vomie des enfers lui aurait arraché la tête durant son sommeil et gravé la rune du voleur sur son front ! Tout le quartier ne parle que de cette créature démoniaque hantant le quartier abattue par la milice ! J’ai eu tellement peur qu’elle ne croise ta route !

- Je vais bien, mais je ne promets rien quant à l’état de mes côtes si tu continues à me broyer comme ça ! le rassura-t-elle. J’en ai entendu parler. Quelle folie cette histoire ! Heureusement, ma maîtresse m’avait enfermé dans la cave la nuit dernière.

                La jeune fille afficha un sourire espiègle qui finit d’apaiser l’apprenti.

- L’accueil de ton échoppe se fait de plus en plus familier, forgeron, le taquina-t-elle quand il daigna enfin la lâcher.

- Oh, petite feuille, tu devrais te débarrasser de la pièce de Maric que je t’ai donné. La pièce d’un homme tué par une créature de l’enfer porte le mauvais œil.

- C’est déjà fait, fit Kaylana en lui tendant un fragment de cristal d’un air ingénu, le seul paiement qu’elle avait demandé à Adelmé en échange de la bourse. Tu avais raison, ça valait bien un demi-cristal !