L'Autre-Monde
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Chapitre 3 - Le Pas dans l'Ombre

Assise en tailleur à même le sol, plongée dans sa lecture, Kaylana s’interrompit et tendit l’oreille. Le silence nocturne ne lui renvoya que l’écho d’un ronflement lointain. Sans doute Jeyna ou Leuba, ses consœurs esclaves, dormant dans la remise à l’autre bout du couloir. Kaylana rouvrit son poing, laissant filtrer la discrète lueur du valya qu’elle y dissimulait afin de reprendre sa lecture. Il n’était pas rare que certains occupants du manoir se lèvent à cette heure avancée, mais elle doutait être découverte, trop habituée à se fondre dans la nuit et entrainée à repérer le moindre bruit suspect. L’adolescente bloqua sur le même mot, incapable d’en détacher les yeux. Avec une indicible frayeur, elle s’aperçut qu’elle ne pouvait plus ni bouger, ni respirer. Une ombre recouvra sa page. Shi’ntyr ôta son ongle de sa nuque et vint se poster accroupie à ses côtés. Kaylana en aurait tremblé des pieds à la tête si elle n’était pas figée.

- Petite fouineuse s’est glissée hors de sa couche…susurra l’alfare à son oreille.

Shi’ntyr était la fille unique d’Hatchnar, son héritière rivalisant de pouvoir, d’influence et de cette inexpugnable soif de puissance. Une sorcière dotée d’un talent rare surclassant selon la rumeur celui de sa mère, pourchassant sans relâche l’extase, le défi et l’épreuve, dans la traque des tisseuses des abysses comme au cœur des cours nobles         .

- Une humaine capable de lire ? Et de l’alfar en plus ? Les dieux ont le sens de l’humour.

Kaylana ne l’avait pas entendue approcher, pas même se glisser dans son dos. Apeurée, elle sentait le monde flotter autour d’elle, manquant cruellement d’air.

- Le pas d’Yraen ? lut la matrone en inspectant l’ouvrage ouvert, sans cacher son étonnement. Décidément, les hommes sont une source intarissable de surprises. Et d’incompréhensions.

                La sorcière effleura une mèche de Kaylana, levant son sortilège de paralysie dans un murmure inaudible. Kaylana chuta sur un coude en avalant goulûment une bouffée d’oxygène, livide.

- Le fouet est encore trop clément pour les esclaves curieuses trompant leurs maîtres, la toisa l’alfare d’un regard froid en allant replacer le livre sur son étagère. La page cornée d’une mauvaise copie de ce recueil est plus précieuse que ta vie.

- Je suis…une Akh ! haleta l’adolescente pour sa défense. Au service de votre…

                Elle n’acheva pas sa phrase, décryptant à son regard à présent rieur le jeu auquel se livrait Shi’ntyr. Cela, elle le savait, bien sûr. Kaylana referma la bouche et se redressa avec lenteur. La rumeur n’était pas si éloignée de la vérité pour une fois. L’alfare était belle avec des traits fins et harmonieux, une silhouette agréable où se mêlaient la grâce naturelle, le maintien fier des matriarches et un magnétisme irrésistible. En comparaison, Kaylana se trouva affreusement lourde et gauche, pataude et affligeante de banalité. Shi’ntyr se laissa détailler d’un air accoutumé lorsque le regard fasciné de l’adolescente s’attarda sur son fin cou pâle, ses lèvres sensuelles, ses pommettes saillantes, ses grands yeux rubis insondables et sa chevelure ébène soigneusement coiffée en tresses expertes. L’esclave, sous le charme et la surprise, rougit violemment quand la sorcière s’agenouilla et posa son index sur sa coupure à la joue.

- Perstog prétend que tu es sotte et maladroite, mais parfois capable. Veux-tu fouiner pour moi, petite ombre ? Je repars à l’aube dans les abysses et reviendrai dans quatre jours, pour le bal de Skögra. Chalzar, une vieille rivale, prétendra m’y éclipser auprès de nos prétendants, sans plus de succès que d’habitude. Car d’ici là, tu te seras introduite dans son laboratoire qu’elle pense secret et inviolable. Il renferme le fruit de ses récents travaux, un philtre dont la principale propriété semble être jusqu’à présent d’assommer son auditoire à coups de pénibles rodomontades. Empares t’en. Je veillerai à ce que l’on te confie une course près de la tanière de cette renarde, demain. À toi de mettre à jour son entrée dérobée, d’en tromper les protections et d’y voler son fameux philtre. Avant le bal, naturellement. As-tu compris les instructions, petit rongeur ?

                Kaylana, comme hypnotisée, se vit lentement acquiescer d’un hochement de tête. Elle peina à déglutir quand l’alfare lui saisit délicatement la main et, du bout de l’ongle, dessina une rune à la lueur évanescente dans le creux de sa paume.

- Cela te permettra de déverrouiller le coffret renfermant sa potion. Je suis certaine que notre collaboration sera fructueuse. Dans cette optique, je te déconseille fortement d’échouer ou de te faire prendre. Tu ne souhaites pas te montrer désobligeante à ce point envers moi, n’est-ce pas ?

                Kaylana fit non de la tête, les lèvres pincées. Un sourire juvénile éclaira le visage de Shi’ntyr qui se leva et disparut de sa démarche féline dans l’obscurité, satisfaite. 

                En tant que lavandière chevronnée, l’adolescente fut chargée très tôt le lendemain de porter tout un ballot de vêtements neufs à un prêtre affilié à la maison Hatchnar dont le temple isolé se trouvait à l’écart des limites de la cité. La jeune fille se rendait rarement dans ce secteur peu fréquenté de la montagne dont le réseau de boyaux étroits et labyrinthique n’attirait selon la légende que les dévots et les fugitifs en quête de paix. Ainsi que les alchimistes friandes de mondanités à priori. Grattant machinalement sa paume indemne, Kaylana inspecta soigneusement les environs du temple à la recherche d’une grotte dissimulée, en vain. Elle s’apprêtait à rentrer bredouille, prête à prétexter s’être égarée pour légitimer son retard, quand elle releva d’infimes traces de sang mal effacées sur le sol. Suivant la piste, elle parvint non sans mal à découvrir une ouverture escamotable remarquablement cachée aux pieds d’une anfractuosité. Le cœur battant, elle l’ouvrit avec mille précautions. Une tenace puanteur s’échappa du trou et la fit renoncer alors qu’elle avait à peine libéré l’espace suffisant pour y glisser un doigt. La wanre resta un moment assise par terre, perplexe. L’odeur était identifiable entre mille : un troll était enfermé là-dessous. Guidée par son instinct, Kaylana fouilla la paroi avec attention. Elle mit à jour la porte du laboratoire à quelques pas de la fosse qui devait servir à nourrir sans danger la bête. La serrure n’était pas spécialement élaborée, et aisée à forcer. La dangereuse protection dont avait fait mention Shi’ntyr avoisinait donc les trois mètres, pesait certainement une tonne et empestait comme une charogne au soleil.

                Kaylana rentra en toute hâte pour limiter son retard, une multitude de plans germant dans son esprit. Peu parvinrent à éclosion lorsque la journée toucha à sa fin. Indéniablement, le troll posait davantage de problème qu’un cadenas en acier nain ou une dalle magiquement piégée. Ce genre de monstre, brutal et sanguinaire, était connu pour gagner encore en férocité en captivité. Neutraliser ou penser pouvoir tromper la vigilance d’une créature aussi redoutable étaient irréalisables à son niveau. Ne restait que la diversion. L’idée se précisa lorsqu’elle se rendit chez Adelmé lors de sa visite hebdomadaire pour lui porter son linge et quelques provisions. L’érudit était d’une humeur massacrante, mais Kaylana ne s’en émut guère. Le contraire aurait été plus surprenant, voire inquiétant. Dans une autre vie, Adelmé avait été un sage, un ancien conseiller d’un obscur roi surfacien, avant d’être exilé et de trouver refuge derrière les murs de Pharhys. Il était alors entré au service de la maison Hatchnar en tant qu’Equidei, esclave de qualité aux compétences reconnues par les alfars, car érudit, lettré et peu regardant quant à l’usage de ses talents. S’il était difficile pour un proche de roi d’être relégué au rang d’esclave, il était encore plus insupportable pour un misogyne bouffi d’orgueil comme lui d’être dépendant d’une matriarche pour le moindre de ses besoins. Hatchnar se plaisait à le lui rappeler à chaque fois qu’il requérait sa permission pour obtenir de la nourriture, un pantalon propre ou l’autorisation de se rendre dans la rue d’en face. Cet état de fait n’avait malheureusement guère amélioré son épouvantable caractère avec le temps.

- Akseli est aussi empoté qu’un vieillard souffrant d’arthrite et s’est vu pourvu par les dieux d’une mémoire plus trouée qu’une route en terres barbares ! pesta le savant, moins d’une minute après l’arrivée de Kaylana. Son seul talent reste la cuisine, je présume. Elle attire les rats et les cafards comme nulle autre !

                Le vieil homme ébouriffa nerveusement les deux touffes hirsutes lui faisant office de chevelure en poursuivant la jeune fille à travers la maisonnée qui lui était allouée. Imperturbable, Kaylana rangea ses habits lavés dans le coffre de sa chambre, ignorant royalement ses jérémiades concernant son apprenti actuel, l’énième d’une longue liste. L’adolescente avait été confiée aux soins du vieillard acariâtre de l’âge de six à neuf ans, notamment afin qu’il l’instruise dans la lecture et l’écriture de l’alfar et de bribes de dialectes de tribus voisines proches. C’est de lui qu’elle avait hérité sa passion de l’histoire, notamment pour les anciens royaumes perdus des humains. Mais violent, méprisant et amer, ce fut la seule chose appréciable qu’il lui transmit.

- Si encore il se distinguait dans l’étude ! poursuivit Adelmé en gesticulant dans son dos. L’histoire du second âge reste un mystère pour lui au bout de deux ans d’études ! Il ignore même qui était le roi unificateur, père d’Odelmar ! Par la barbe des Ases, Odelmar, Kaylana ! Tu le sais toi, n’est-ce pas ?

- Le nom de son père officiel ou naturel ? marmonna la jeune fille, ne pensant qu’au troll. Droctulf Masse-Ebréchée et Bolvar de Taille-Vent. Si vous cherchiez votre stylet, je viens de le retrouver…sous vos chausses et…

                La jeune fille se raidit tandis que les mains de son ancien tuteur s’abattaient sur ses épaules. L’adolescente se retourna prudemment et fixa son hôte d’un air perplexe. Celui-ci poussa un soupir d’abattement avant de la relâcher.

- Droctulf, oui…Par les pis de la vache nourricière, quel gâchis ! Quel dommage que tu sois née femme ! Homme, tu aurais fait un disciple brillant, peut-être un digne successeur ! Les dieux me haïssent…

- En tant qu’esclave orpheline condamnée à vie à récurer vos effets intimes usagés, j’imagine qu’être une fille est certainement mon pire problème, en effet…

                Le sage ne releva pas l’ironie de sa remarque et ne sembla pas même l’entendre. Soupirant et grommelant, il lui apparut tel qu’il était lorsque la fierté de sa science s’estompait face à la réalité de son triste sort : un petit homme âgé aux rêves brisés conscient qu’il ne reverrait jamais plus la lumière du soleil. Le souvenir des humiliations, des coups de baguette et des privations balaya néanmoins toute pitié dans le cœur de l’adolescente. La vision de son ancien professeur démoralisé lui fournit tout à coup la clé de ses propres problèmes.

- J’ai entendu dire qu’Aganon est arrivé en ville avec le dernier convoi d’approvisionnement en provenance de la surface, laissa-t-elle innocemment échapper. L’avez-vous revu ?

- Je…je ne traite plus avec ce genre de malandrins, balbutia le sorcier en blêmissant.

- Combien lui devez-vous ?

                Adelmé parut outré par la question et un éclair passa dans son regard. Un instant, Kaylana crut qu’il allait lever le bras sur elle, furieux, mais le feu monté à ses joues reflua bien vite, lui prouvant qu’elle avait deviné juste. Pour palier à ses difficultés de fournitures parfois « atypiques », le chercheur entretenait un réseau de trafiquants divers en lien avec l’extérieur. Kaylana l’aidait de temps en temps en tant que lien dans ses transactions et en retour, il lui servait d’informateur. Aganon était l’un de leurs vieux contacts, ancien garçon de course et aujourd’hui livreur dans les caravanes alimentant la cité-état. Mais la facilité avec laquelle il gagnait de l’or grâce à sa position enviable l’avait vite rendu ambitieux et beaucoup plus gourmand.

- Il a doublé ses prix de ventes lors de la dernière livraison, avoua le vieillard déconfit dans un murmure. Je ne peux le rembourser avec les seules rentes d’Hatchnar, mais il ne veut rien entendre. Il doit passer demain récupérer son argent que je n’ai pas…

                Kaylana comprit l’origine de son humeur maussade. Aganon était réputé pour sa cruauté et son absence maladive de patience. La jeune fille esquissa un frêle sourire. C’était presque trop facile.

- Je peux vous tirer de ce guêpier, déclara-t-elle avec aplomb.

- Comment le pourrais-tu, gamine ?!

- Avec ceci ! répondit-elle en brandissant le stylet. Il va me falloir du papier et de l’encre également. Je connais l’emplacement du laboratoire cachet de l’alchimiste Chalzar, ainsi que son entrée secrète. Un homme aussi volontaire qu’Aganon devrait y trouver de quoi satisfaire sa curiosité. Échangez le plan que je vais dessiner contre votre dette, comme un cadeau entre associés, et dites-lui d’agir de nuit, dans trois jours au plus tard. Les lieux seront plus tranquilles à ce moment-là.

- Tu…est-ce un piège ? Il me brisera les pouces et me crèvera les yeux si je tente de le…

- C’est la vérité, je vous le promets.

                Le vieux filou fixa l’adolescente d’un air suspicieux, entre surprise, méfiance et soulagement. Kaylana sut qu’il n’avait de toute manière d’autre choix que d’accepter cette aide providentielle.

- Que désires-tu en échange ?

- Une tête de bouc fraîchement tranchée. Dites au surfacien qu’elle lui sera d’une extrême nécessité !

*

*     *

                Kaylana fila Aganon dès le lendemain soir, se faufilant hors du domaine lorsque le soir tomba. La nuit n’avait pas vraiment d’impact sur la cité bâtie au sein d’une montagne ne connaissant que l’obscurité. Mais le rythme de ses habitants y était néanmoins nettement moins actif. Avec leurs yeux de chat, les alfars auraient pu être confondus avec des créatures nocturnes. Il n’en était rien. Le sommeil les gagnait comme tout surfacien lorsque le soleil se couchait. Pharhys comptant en outre un nombre conséquent d’esclaves humains pour subvenir à ses nombreux besoins, travail et activité se suspendaient au crépuscule. Une autre vie s’emparait alors de certains quartiers parmi les moins reluisants, tel celui de la quarantaine, seul lieu où étaient autorisés les étrangers lors de leur venue. En tant qu’humaine, Kaylana y évoluait comme un poisson dans l’eau, encore plus invisible qu’à l’accoutumée. C’est là qu’elle retrouva Aganon, au fin fond d’une taverne miteuse. Une victoire aux dés lui permettant de rapidement s’offrir les services d’une catin adipeuse et assez de bière pour abrutir un nain, elle cessa vite sa surveillance. Pas besoin d’être un génie pour comprendre que le cambriolage n’aurait pas lieu ce soir. Le jour suivant, le trafiquant adopta une attitude plus sobre, étonnamment plus discrète et donc particulièrement suspecte. Tapi dans le fond de la bruyante taverne, il sirotait à peine son verre, jetant des regards furtifs et nerveux dans tous les coins. Kaylana l’attendit dehors, à l’abri d’un renfoncement entre deux bâtisses empestant l’urine et le mauvais potage. Le convoyeur se glissa hors de l’auberge une heure plus tard, emmitouflé sous une lourde cape à capuche rabattue, un sac de toile jeté par-dessus son épaule. Kaylana se réjouit de quitter sa cachette pour lui filer le train à travers le quartier des étrangers jusqu’à l’une des failles de la zone réservée, la bâtisse d’un passeur qu’elle-même avait utilisé à ses débuts jusqu’à ce qu’elle découvre d’autres passages plus subtils. L’escroc s’engagea dans un quartier proscrit où l’Akh le retrouva après une rapide course jusqu’à sa propre issue. Sachant où il se rendait, il lui fut aisé de lui remettre la main dessus. Aganon s’éloigna de la cité, suivant un plan qu’il ne cessait de consulter. Kaylana ne put s’empêcher de sourire en songeant qu’il s’agissait du sien. Après une lente marche à travers les tunnels empruntés deux jours plus tôt par la jeune fille, le voleur parvint finalement au laboratoire sans encombre. Kaylana avait tracé sur le papier un itinéraire exempt de tout danger éventuel longeant les abords de la cité plutôt que sinuant à travers des quartiers encombrés de patrouilles peu tolérante envers les humains. L’isolement recherché par Chalzar allait se retourner sévèrement contre elle.

                Aganon suivit les recommandations dictées à Adelmé à la lettre et attendit ce moment précis pour allumer sa lanterne de poche. À la lueur dansante des flammes, il ouvrit son sac et en retira la tête de bouc coupée dans une grimace révélatrice. Kaylana en estima ainsi la fraîcheur satisfaisante depuis l’ombre où elle observait, ce qui était une bonne chose. Les trolls se révélaient de véritables charognards, mais leur gourmandise naturelle rendait toute chair fraîche simplement irrésistible à leurs yeux. Grâce aux indications du plan, le trafiquant trouva vite la porte secrète, la força sans peine et s’engouffra à l’intérieur. À pas de loup, l’adolescente rallia le seuil où elle demeura accroupie, épiant les ténèbres à l’abri. L’intrusion eut tôt fait d’attirer le troll. Entre sa lourde respiration, ses grognements menaçants et la crainte transpirant dans chacun des propos affolés du voleur, Kaylana ne rata rien de la scène se déroulant plus bas. Comme prévu, Aganon lança la tête décapitée au monstre dès qu’il l’aperçut, comme un os à un vulgaire chien de garde. Comme prévu, le gardien des lieux n’en fit qu’une bouchée. Avant de fondre sur le trafiquant et de le massacrer sauvagement en quelques instants. Il y eut un bref cri de terreur interrompu, des rugissements gutturaux et le bruit d’un fracas épouvantable ne durant qu’un instant. Le laboratoire et ses environs retrouvèrent leur quiétude, à peine troublé par les horribles bruits de mastication du protecteur des lieux. Adelmé venait d’être débarrassé de son principal problème de trésorerie.

                Kaylana, immobile, dut supporter les horribles bruits du troll faisant ripaille. Son plan n’avait fonctionné que parce que sa victime était un étranger ignorant quasiment tout des trolls et de leur appétit qu’une simple tête de bouc ne suffisait pas vraiment à combler. La friandise avait juste servi à attiser ses pulsions carnassières. L’avide surfacien s’était littéralement jeté dans la gueule du troll. À la fin, l’adolescente n’en pouvant plus se boucha les oreilles, le cœur au bord des lèvres. Elle se contraint à rester encore dans le tunnel quand le vacarme cessa, indiquant que le monstre était repu, et ne se leva que lorsqu’il commença à ronfler. Alors, à son tour, la jeune ombre pénétra dans le laboratoire. La faible clarté de son valya ne lui dévoila qu’une partie du massacre et cela lui suffit largement. La première partie des lieux, vaste et crasseuse, servait d’antre à la bête, isolant l’accès au laboratoire dont la porte s’ouvrait dans le mur opposé. Il y avait du sang partout, depuis le bas des marches jusqu’au fond de la salle. Ne pas laisser de traces de pas l’obligea à quelques acrobaties périlleuses. À mi-chemin, elle récupéra le plan dessiné de sa main, preuve accablante qui gisait heureusement bien en vue…agrippé par un reste de main mâchée méconnaissable. Sans jamais tourner le dos au troll endormi affalé dans un coin, Kaylana rallia la porte entrouverte et pénétra dans la salle de travail de Chalzar, encombrée de cornues et d’alambics. Elle fouilla méticuleusement l’endroit à la recherche du coffret mentionné par Shi’ntyr. Elle le découvrit dans une alcôve taillée d’une paroi contre laquelle s’alignaient étagères croulant sous les pots, fioles et ingrédients divers, tables recouvertes de pilons, mortiers, bocaux et autres instruments étranges.

                Pressée de quitter cet endroit cauchemardesque et puant, Kaylana se hâta. Jugeant prudent de ne pas déplacer le coffre, elle se contenta d’en observer la serrure. Rien n’indiquait que celle-ci était piégée. Après un court soupir, Kaylana apposa sa paume contre l’ouverture. Une brève chaleur lui piqua la main tandis que le sortilège laissée par Shi’ntyr s’activait. Le temps qu’elle grimace sous la douleur et la surprise, l’enchantement avait disparu. La jeune fille ouvrit le coffret désamorcé. Une unique fiole reposait à l’intérieur, dégageant une étrange odeur contrastant fortement, presque désagréablement, avec la puanteur de l’antre du troll. Elle s’en empara sans attendre et fila vers la sortie. Le troll émit un grognement effrayant dans son dos et elle gravit les marches quatre à quatre, émergeant dans le tunnel sans prendre le temps de s’éclairer, avant de courir aussi vite que ses jambes cotonneuses le lui permirent. C’est avec un soulagement libératoire qu’elle abandonna le philtre sur le chevet de Shi’ntyr une fois rentrée au manoir. La sorcière alla la trouver au puits où elle s’évertuait à laver sa part quotidienne de linge, le lendemain matin.

- Alrasta, ma dame, la salua humblement la jeune fille en la voyant venir en elle.

                Un regard appuyé de celle-ci suffit à faire s’envoler les autres wanres du puits comme une volée de moineaux.

- Alrasta, petite fouine. J’ai trouvé le fruit de ta rapine. Je salue tes efforts. As-tu bien assuré tes arrières ?

                Kaylana acquiesça gravement, chassant de son esprit les bribes d’images du cadavre de son ancien complice dévoré. L’expression de Shi’ntyr ne se détendit pas pour autant. Elle s’approcha encore d’un pas et se pencha vers l’esclave agenouillée avec une expression froide.

- En es-tu absolument certaine ? insista-t-elle en collant son visage tout près du sien.

- L’ombre ne peut être saisie, ma dame.

                La sorcière la gifla furieusement et la tira avec rudesse par les cheveux pour la relever.

- Je te frappe car on nous regarde. Je m’alignerai sur le mensonge que tu inventeras pour expliquer cela à la Maison. Mes félicitations, Akh. Grâce à ton aide, ce bal promet d’être mémorable.

                Kaylana afficha un bref sourire contrit avant de froncer les sourcils. L’odeur entêtante qui se dégageait de sa maîtresse ne lui était pas inconnue. C’était celle du philtre !

- Un parfum, l’informa l’alfare en suivant le fil de ses pensées. Chalzar souffre peut-être d’un postérieur bovin, mais c’est un nez remarquablement doué, n’est-ce pas ?

                Sans attendre de réponse, la noble tourna élégamment les talons et s’éloigna de sa démarche de fauve. Elle s’immobilisa cependant non loin.

- Sais-tu d’où Yraen a-t-il tiré sa gloire ? demanda-t-elle.

- Il n’a jamais connu la gloire, la contredit l’adolescente en repensant à sa lecture. Le pas d’Yraen révélant ses exploits a été écrit un siècle après sa mort.

- Tu fais erreur. La gloire, il l’a connu à chacune de ses victoires et chacun de ses succès car il agissait dans le secret et ne se montrait que couard et faible au monde. Le pas d’Yraen en est d’autant plus exemplaire qu’il est une marche à travers les ombres.

Shi’ntyr partit en ondulant des hanches et en contemplant ce qui l’entourait comme une déesse foulant la terre lui appartenant. Interdite, Kaylana la suivit des yeux. Elle avait manipulé et mené à la mort un homme pour satisfaire à l’obscène futilité d’une noble jalouse, et à présent, elle ne savait plus quoi penser. Sondant son cœur, elle décida que la dernière remarque de la sorcière suffisait à l’absoudre. Allégée du poids du remords, elle reprit sa lessive avec enthousiasme, songeant déjà aux prochains chapitres de l’histoire d’Yraen l’attendant ce soir.