L'Autre-Monde
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Chapitre 2- Le Corbeau Écartelé

La nouvelle de la déchéance du Corbeau fit le tour de Pharhys à peine quelques heures après sa défaite. Kaylana n’avait pas pu assister au duel où le champion avait concédé la victoire face au Griffon suite à une blessure quasiment mortelle au torse. Mais c’était davantage le scandale ayant dévoilé sa collusion avec la Maison Kershnor qui avait provoqué éveillé son intérêt. Les douze champions de la cité-état, chacun incarnant un signe astrologique alfar, étaient des spadassins chargés de régler les différends entre nobles via des duels judiciaires. Pour cela, il leur fallait exceller dans deux domaines : l’art de l’épée ou de la magie, et l’observance d’une parfaite neutralité. Le Corbeau avait failli sur les deux points. Le lendemain de son humiliation, il disparaissait déjà de la mémoire des habitants de la cité pour ne pas entacher davantage l’honneur bafoué des institutions. Kaylana, elle, ne pensait au contraire plus qu’à lui.

                La jeune fille s’était éclipsée de la demeure de sa maîtresse à la faveur de la nuit. Pour faciliter ses escapades et l’accomplissement de ses missions, Hatchnar avait disposé sa couche à l’écart des autres wanre. Et rompue aux techniques d’infiltration depuis des années, l’esclave savait sans mal disparaitre au nez et à la barbe des gardes du manoir. Retrouver Huanth, le Corbeau, n’avait finalement pas posé de problèmes. La Maison Kershnor, furieuse d’avoir été éclaboussée par l’incompétence du bretteur, s’était chargée de le punir comme un alfar ayant fauté le méritait. Le champion était destiné à un sort encore moins enviable que celui que lui promettait sa terrible blessure. Chaque crépuscule, un de leurs sbires quittait discrètement le domaine Kershnor et s’enfonçait dans les sous-sols isolés de la ville assoupie afin de rejoindre la geôle où il était retenu pour sa faute. On lui apportait sa ration et lui administrait le strict minimum de soins afin de le garder en vie, simplement pour prolonger son agonie. Kaylana avait juste eu besoin de filer le tortionnaire. Ce soir, elle comptait rencontrer le prisonnier pour la première fois. Il ne lui restait que sept jours pour le rallier à sa cause et atteindre le but qu’elle s’était fixée. Toute la question était de savoir quelles seraient les limites de la loyauté d’un serviteur abandonné et torturé par les siens ? Pour un alfar, ayant vécu par et pour la doctrine guerrière de surcroît, la réponse relevait de la gageure.

                Kaylana inspira lentement et s’enfonça sans bruit dans l’étroit boyau enténébré emprunté plus tôt par le soigneur. Tortueux, exigu, aux parois inégales rendues glissantes par le fin filet d’eau courant au sol, le tunnel la força à progresser le dos courbé, puis à quatre pattes. Elle s’éclairait à l’aide d’un Valya, un cristal luminescent serré dans son poing, libérant parfois un rai de lumière pour se diriger en écartant un ou deux doigts. Le froid humide des lieux la glaça jusqu’aux os, la faisant violemment trembler. À moins que ce ne soit la peur. Trahie par sa lumière, l’adolescente tomba nez à nez avec le captif l’ayant repéré depuis un moment. Machinalement, elle baissa la main pour dissimuler dans la pénombre la stupeur sur son visage.

 Salac’nech. Le pilori de pierre. Kaylana avait connaissance de ce piège magique grâce à ses lectures, mais n’avait jamais rien vu de tel. Huanth, écartelé, pendait misérablement de la paroi, les mains et les pieds engloutis dans la pierre par la magie de runes enchantées peintes. Ses vêtements en lambeaux ne devaient le protéger en rien du froid et laissaient sa blessure bien en vue. Le bandage, récent, était propre et en bon état. Une colère sourde et un profond mépris animèrent le regard du combattant l’espace d’un instant à la vue de l’humaine, puis il se détourna et l’ignora avec une fierté toute alfare. Kaylana tâcha de réprimer ses tremblements et le salua prestement en se courbant. Même déchu et condamné à pourrir dans cette fosse humide, son rang surclassait encore largement celui d’une esclave domestique. La jeune fille s’attarda dans sa posture révérencieuse pour s’assurer que le symbole de sa Maison gravé sur sa poitrine n’échappe pas à son hôte. Puis elle déposa devant lui une pierre gravée de l’emblème Kershnor, qu’elle renversa, ainsi qu’un pot en verre renfermant une minuscule araignée feu et azur.

- Je vous prie de trouver un moyen de me pardonner, déclama-t-elle faiblement comme l’exigeait la formule protocolaire.

Sans un mot de plus, elle s’agenouilla et attendit. Nulle autre phrase superflue n’était nécessaire. Le choix était clair : la trahison ou la torture. L’épéiste ne broncha pas, témoignant de son mépris en refusant de tourner la tête. Kaylana patienta une éternité puis, gelée et à bout de nerfs, ôta le couvercle de son récipient avant de récupérer ses biens et de partir. L’araignée libérée fila aussitôt vers le blessé, rendue frénétique par l’odeur du sang. Les Vlos’la (perles de sang) étaient une espèce vampirique particulièrement vorace. Seule, une araignée buveuse n’était guère plus dangereuse qu’un moustique mais en meute, elles pouvaient vider un corps de ses fluides en quelques heures. Celle-ci se fraierait un chemin jusqu’à la plaie de sa proie immobile et se gaverait jusqu’à la mort en lui causant une douleur aigue et continue. Cette nuit-là, de retour sur sa paillasse inconfortable, Kaylana rêva de mandibules excitées fourrageant ses entrailles et de roche engloutissant lentement son corps.

Le lendemain soir, l’espionne retourna auprès du Corbeau captif et reçut le même accueil hostile. Réitérant sa proposition, elle n’eut pour toute réponse qu’un silence dédaigneux ponctué d’une vive insulte proche de « méprisable peau-de-truie » quand elle délivra une nouvelle araignée. À la troisième visite, le champion, visiblement éprouvé par son séjour dans sa prison de ténèbres et de pierre, se rua sur elle avec la ferme intention de lui ouvrir la gorge avec les dents. Fort heureusement, il manqua autant de vigueur que d’allonge pour atteindre l’adolescente, ses membres noyés dans la roche. Celle-ci, apeurée mais en surface stoïque, lui lança en retour son poing dans les côtes flottantes pour châtier cet assaut intempestif. Son hôte plus docile, elle s’excusa platement de le déranger et répéta son offre. Qu’il ignora une fois encore. Au quatrième jour, une nouvelle rune, différente de celles enserrant la chair dans la paroi, avait fait son apparition au-dessus du champion brisé. L’adolescente sentit la panique la balayer quand elle songea qu’elle avait peut-être été repérée. Prise de court, elle n’osa pas approcher. Son trouble arracha un sourire fugace et moqueur au prisonnier, de plus en plus blafard et éreinté. Piquée au vif, Kaylana s’avança vers lui, symbole et perle-de-sang en main. Il ne se passa rien durant sa visite. La crainte lui fit d’abord soupçonner un sortilège d’alarme pour détecter toute intrusion, mais après réflexion, l’adolescente songea davantage à un nouveau tourment pour le prisonnier. Ses anciens maîtres et alliés devaient trouver que le tourment actuel manquait encore d’efficacité. Son instinct avait visé juste. Le lendemain, le terrible ancien duelliste, si réputé et redouté, était méconnaissable. Ses traits étaient creusés, son teint, livide et sa prison empestait la puanteur de ses propres déjections non évacuées par le cours d’eau. Ses yeux étaient voilés et habités d’une lueur que la jeune fille n’identifia pas tout de suite. Puis elle comprit. Le célèbre Corbeau était terrifié.

Kaylana jeta un coup d’œil malgré elle au symbole cabalistique luisant faiblement dans la paroi. Les recueils de la bibliothèque d’Hatchnar étaient sans équivoques quant à sa nature. Cet enchantement engendrait d’horribles cauchemars plus vrais que nature aux victimes qui y étaient exposées. L’esprit d’Huanth déjà malmené par sa vicieuse captivité, n’avait pas du connaitre un instant de répit, ravagé par la sournoise et implacable magie. L’adolescente déglutit péniblement. Son malaise n’échappa pas au captif qui ne la quittait désormais plus des yeux. Fidèle à sa mission, la jeune fille lui montra le symbole inversé et l’araignée affamée. Le duelliste ne les vit même pas. D’un geste du menton, c’est son cristal qu’il désigna. Kaylana demeura coite. Ragaillardie par sa triste mais indéniable victoire, elle s’accroupit lentement et fit glisser vers lui le Valya perçant la nuit, seul remède dérisoire pour lutter contre les cauchemars de la rune. Hagard, mais plus calme, le guerrier répondit sans détour à sa première question. Kaylana acquiesça et poursuivit longuement son interrogatoire. Une fois sa curiosité satisfaite, elle hésita à laisser le Valya sur place car il trahirait immanquablement son passage. Elle repartit cependant dans l’obscurité en cédant sa lumière, de toute manière assez familière du tunnel pour retrouver son chemin. Sa maîtresse lui avait enseigné qu’une parole donnée n’était reprise que par les couards, les fourbes et les politiciens. Ainsi que la plupart des peaux-de-truie.

Le sixième soir, Kaylana avança sa visite et parcourut les derniers coudes de la galerie humide à pas de loups, noyée dans l’obscurité. Le bruit résonant dans le tunnel lui apprit qu’elle avait vu juste et que le geôlier du Corbeau était encore présent. Au débit de ses insultes et au ton emporté de ses menaces, elle sut aisément qu’il avait trouvé son Valya auprès du captif. Huanth subissait une véritable correction lorsqu’elle arriva en vue. Le vacarme des coups qui pleuvait et des paroles encolérées du serviteur Kershnor couvrirent sans peine sa progression. Le prisonnier aperçut sa silhouette tandis qu’elle se glissait dans le dos du tortionnaire. Il ne broncha pas. Le bourreau ne la sentit pas venir. L’adolescente frappa à hauteur des tempes pour étourdir sa proie, planta son genou dans ses reins et l’immobilisa en lui verrouillant les deux bras. Une simple poussée suffit à mettre sa gorge à portée des dents du champion. Les hurlements furent assourdissants et intenses, mais durèrent peu. Le faible filet d’eau peina à charrier le flot abondant de sang quand il s’écroula. Kaylana et le Corbeau échangèrent un regard entendu. Puis la jeune fille désigna la dague à la ceinture du mort. Le champion moribond cracha un morceau de chair arrachée et acquiesça avec lenteur. Respectueusement calme, faisant fi des battements fous de son cœur cognant dans sa poitrine, Kaylana s’empara de l’arme. Elle ôta le bandage du captif immobile avant de plonger la lame dans la plaie. Le guerrier se raidit dans un spasme puis expira longuement. Kaylana demeura un long moment à le fixer pendre mollement de ses entraves au mur, l’esprit égaré. Puis elle rangea la dague dont elle se débarrasserait plus tard, replaça le bandage et lava ses mains souillées. Elle tourna les talons après avoir ramassé son Valya. La scène était suffisamment éloquente ainsi. Dans un accès de rage, le captif avait égorgé son tortionnaire et l’effort ayant rouvert sa plaie mal refermée l’avait vidé de son sang, le tuant à son tour. L’adolescente s’autorisa un sourire mutin masqué par la pénombre. Elle avait atteint son objectif dans les délais.

*

*     *

Les festivités de Hjùl débutèrent le surlendemain, entraînant la cité tout entière dans deux jours de festivités où la population écumerait avec la même ferveur temples sacrés et tavernes crasseuses. Pharhys célébrait là la victoire des dieux sur les géants lors de l’antique bataille du Col de Brume, combat auquel s’étaient joints selon la légende les ancêtres des peuples mortels du Svartalfheim : alfars et nains. Rares étaient ceux que la liesse laissaient indifférents durant ces festivités tant l’engouement était omniprésent et communicatif. Les échoppes et les auberges ne fermaient jamais. Enfants et parents sillonnaient la ville aussi bien déguisés en créatures folkloriques que vêtus de stricts habits traditionnels. Les chants populaires et grivois répondaient aux prières solennelles. Prêtresses et putains ne connaissaient nul repos. Chacun n’existait plus que pour honorer les cieux et la vie, aussi exubérant en pêchés qu’en piété durant deux jours et deux nuits. Du cœur de la montagne allait résonner sans répit le vacarme des banquets, des foires, des danses, de la musique, des messes et de tout le tapage dédié aux divinités.

Bousculée par la foule se pressant sur l’esplanade du temple du marteau, Kaylana s’agrippait désespérément à une statue du seuil avec désormais plus d’appréhension que de foi. En tant qu’humaine et esclave, elle n’avait pas le droit de pénétrer dans l’enceinte sacrée du bâtiment, au contraire de toute cette masse houleuse qui la chahutait en s’y engouffrant. Et caresser le museau froid et pierreux de l’un des boucs encadrant la large porte pour lui confier ses prières ne lui semblait plus une si bonne idée à présent qu’elle devait partir, et remonter le courant tumultueux des visiteurs. Après quelques minutes d’intenses luttes, l’adolescente parvint à s’arracher au flot des fidèles et s’éloigna du quartier religieux littéralement pris d’assaut depuis le matin. Toute la ville semblait vouloir assister aux litanies des prêtres qu’elle évitait soigneusement le reste de l’année. Pestant contre son retard, l’adolescente sprinta à travers les ruelles qu’elle connaissait fort heureusement sur le bout des doigts, et rallia bientôt le manoir d’Hatchnar. Sans reprendre son souffle, elle rejoint directement la caserne du domaine, baissant docilement la tête au passage des gardes et des autres serviteurs alfars. Malgré le regard incendiaire que lui lança son maître d’armes, Perstog, elle fut soulagée de voir qu’il n’était pas trop tard. Se forçant à adopter une allure plus lente et un air effacé, la wanre se dirigea vers les trois gladiateurs spécialement achetés, entrainés et préparés pour l’occasion.  

Les alfars raffolaient des célébrations religieuses, des orgies et de l’ambiance festive régnant lors de la fête de Hjùl, mais ils étaient encore plus friands des combats que leur offraient les nobles lors de ces occasions. Les arènes étaient autant assiégées que les temples car la bourgeoisie se plaisait à redorer le blason de ses diverses Maisons auprès de la populace en bradant les prix de spectacles de lutte. Et plus ils s’avéraient violents, plus la foule en redemandait. L’issue des combats faisait l’objet de nombreux et fructueux paris, mais les Maisons y voyaient surtout un moyen de gagner en honneur, en égratignant celui des rivales au passage. La Maison Kershnor avait défié celle d’Hatchnar en un mini-tournoi se déroulant sur les deux jours. Trois humains dans chaque équipe s’affronteraient jusqu’au premier sang, à tour de rôle. Ceux qui gagnaient survivaient. Ceux qui accumulaient les défaites, et les blessures, hypothéquaient d’autant leurs chances, avant de connaitre une fin tragique le second jour. Un homme victorieux offrait un point à son clan. Un duel d’alfars, maîtres bretteurs, valant deux points venait conclure la manche. La Maison ayant cumulé le plus de points à la fin des festivités remportait la victoire. Perstog était assurément une fine lame et façonnait son équipe depuis des mois, mais la Maison Kershnor possédait des gladiateurs d’une autre trempe. Le problème était simple pour Kaylana : son camp ne pouvait pas gagner, hormis si elle réussissait l’exploit de découvrir les faiblesses de leurs adversaires, par la bouche d’un expert déchu par exemple.

- As-tu chuchoté mon nom à l’oreille des dieux ? lui demanda Hersving quand elle l’aida à lacer sa cuirasse.

                À la détresse qu’elle perçut dans sa voix, Kaylana sut que l’ancien bûcheron était obnubilé par la peur de la mort. Elle acquiesça d’un sourire de façade. Malgré sa forte carrure et sa force conséquente, Hersving manquait de mental, brisé par sa captivité et ressassant jusqu’au dégoût son triste sort. L’adolescente l’avait exclue de son plan dès le départ.

- S’ils ont oublié ton foutu nom, tu n’auras qu’à le leur gueuler avec ton dernier souffle ! le tança Gerbert d’un ton acide.

                L’adolescente lui adressa un regard en biais, en vain. Le guerrier trapu se délectait de la peur de son compagnon, incapable de contrôler autrement ses propres émotions. Gerbert était un vétéran, esclave depuis longtemps, l’œil noir, la langue fourchue, trop nerveux et sadique pour se faire apprécier, mais indéniablement doué pour survivre. Jusqu’à aujourd’hui. Kaylana n’accordait pas une once de confiance à ce chien fou.

- Perstog souhaite savoir ce que vous désirerez en récompense lorsque nous remporterons la victoire, intervint-elle pour changer de sujet.

- La clé de mes fers…marmonna sombrement Hersving.

- Une bourse d’or ! aboya Gerbert.

- Une bière naine, fit Sifard avec un fin sourire.

                Kaylana laissa échapper un rire sincère. La remarque arracha même un ricanement à Gerbert et l’ambiance se détendit sensiblement. Depuis qu’elle avait été affectée au service de Perstog auprès de ses recrues, en tant que traductrice et aide, la jeune fille n’avait jamais caché son attachement à Sifard. Ce colosse timide n’était guère bavard, mais possédait un sens de l’humour piquant. Sous ses allures de barbare, c’était un homme fiable et déterminé, attendant patiemment le moment où il pourrait racheter sa liberté et retrouver sa fiancée. Peu lui importait de souffrir et de faire souffrir jusque là. Kaylana avait principalement choisi de mettre son plan à exécution pour, et par, lui. De son côté, Perstog, en combattant accompli, remporterait sans peine son duel. L’équipe n’avait donc besoin que d’un point supplémentaire pour vaincre la Maison Kershnor. Kaylana avait décidé que Sifard arracherait ce point-là grâce à son appui.

                Lorsque les trois esclaves furent équipés, Perstog déclama ses ordres. Docilement, Kaylana traduisit puis enchaîna les gladiateurs, entravant leurs chevilles et leurs poignets. Ensuite, l’équipe quitta le domaine d’Hatchnar et traversa plusieurs rues jusqu’à une place assez large pour accueillir l’arène improvisée et la foule de ses spectateurs. Comme prévu, la Maison Kershnor à l’emblème du serpent bicéphale aligna trois champions aguerris dont la seule vue arracha un geignement à Hersving. Gerbert cracha en les fixant. Sifard les ignora et demanda à être libéré pour commencer à s’échauffer. Les premiers duels devaient coïncider avec l’heure des principaux rituels où l’on sacrifiait des bêtes en offrande aux dieux, en fin de matinée et au coucher du soleil. Kaylana examina un moment les combattants adverses puis profita du calme instauré par une prière commune pour prodiguer discrètement ses conseils à son favori.

- Avold, le barbu, souffre toujours d’une ancienne blessure au genou gauche, murmura-t-elle en faisant mine de prier près de son ami. Ses assauts manqueront d’appui et de vigueur si tu le forces de ce côté-là. Hugon, le tatoué, est le plus féroce des trois. Mais le rythme de ses attaques est monotone et répétitif. Si tu saisis sa cadence, tu pourras anticiper ses assauts.

- Nous voyons ces hommes pour la première fois, comment peux-tu connai…

- Tais-toi et écoute ! Centule a un tic. Lorsqu’il abaisse sa lame, cela signifie qu’il prépare une feinte suivie d’’une taille. Ne pénètre pas sa garde à ce moment-là. Évite et riposte. Il sera alors vulnérable.

                Sifard fixa l’adolescente d’un air pensif et intrigué qui la mit mal à l’aise. Au moment de se détourner, le géant referma ses larges doigts sur son poignet pour la retenir.

- J’ai tué, pillé et violé, déclara-t-il avec détachement. Je n’ai pas peur de ce qui m’attend dans cette arène car j’y mérite ma place. Toutefois…merci, petite sœur.  

                Sifard remporta ses deux victoires après d’âpres et intenses duels qui enflammèrent la foule présente. Il surprit tout le monde en lisant le jeu de ses adversaires et évitant leurs pièges avec brio. Hersving se fit massacrer le midi comme le soir. Sa profonde blessure à la hanche et sa plaie au flanc balayèrent le peu de moral qu’il conservait et il rentra à la caserne hagard et désespéré. Gerbert fut vaincu lors de son premier combat. Le coup qu’il reçut à l’épaule sembla nourrir encore davantage sa hargne naturelle puisqu’il parvint ensuite à défaire Centule en déchirant son plastron tandis que la lame de son adversaire le ratait d’un cheveu. On loua la chance ou le caprice d’une divinité. Rien n’était joué, pourtant la Maison Kershnor quitta les lieux moins sereine qu’à son arrivée, à la grande satisfaction de Kaylana. Perstog lui-même était dans de bonnes dispositions après ce qu’il avait vu, proposant même à ses gladiateurs, Hersving y compris, de leur accorder une faveur. L’adolescente n’eut guère le loisir de profiter de cette marque de clémence. Abrutie de travail par ses maîtres, elle quitta tôt son équipe pour ne les retrouver que le lendemain, à la reprise des combats.

                Perstog et le champion Kershnor s’affrontèrent le midi autour d’une foule compacte. Le prêtre-arbitre interrogea les runes pour déterminer les conditions du combat. La luth’ol, une variante proche de la pertuisane et arme de prédilection de Perstog, fut choisie, avantageant encore la Maison Hatchnar. Sans réelle surprise pour Kaylana, son maître d’armes ne fut guère inquiété par son adversaire, malgré le talent incontestable de ce dernier. Après quelques brefs échanges, le champion au serpent à deux têtes dut abdiquer, magistralement atteint à l’abdomen. Le soir venu, Hersving, boitant et blême, n’opposa qu’une résistance symbolique avant de s’effondrer. Geignant et suppliant pour qu’on l’épargne, il tenta au dernier moment une attaque sournoise trop maladroite qui ne lui rapporta qu’une riposte violente, et mortelle. Les spectateurs acclamèrent grandement la mise à mort. Le sang du vaincu n’était pas encore nettoyé que Gerbert s’avançait pour faire face à Avold. Comme prévu, il compensa sa petite taille par une rage explosive et une frénésie d’attaques. Le barbu ploya peu à peu sous son inépuisable colère et Gerbert effleura même la victoire. Mais au moment de porter le coup victorieux, il lâcha sa lame en s’écroulant, prétextant une douleur insupportable le forçant à abandonner. Outré, Perstog sembla un instant sur le point de prendre lui-même la vie du lâche. Mais en alfar civilisé, il se contenta de demeurer impassible, seuls ses yeux brûlants de fureur. Le juge réclama l’avis de la populace par laquelle devait s’exprimer la voix des dieux quant au sort du perdant. En dépit de son pathétique abandon, les spectateurs saluèrent sa vigueur et demandèrent grâce pour lui. Curieusement, le sauvage Avold, bien que malmené et célèbre pour sa rancune, leur prêta l’oreille et épargna son adversaire.

- Tu as sali l’honneur de la Maison, confia froidement Kaylana à Gerbert lorsqu’il quitta l’arène. Perstog te répudiera pour cela.

- Va faire la morale à Hersving s’il peut t’entendre avec ce qui lui reste de tête, sale petite garce, lui cracha l’esclave en retour.

                Le score était maintenant de deux points partout. Le match de Sifard devenait décisif. Le barbare apparut serein, insensible à ce nouveau poids sur ses épaules. Concentré, imperturbable, le géant s’engagea dans l’arène et toisa Hugon en faisant lentement tournoyer son épée. Les deux gladiateurs s’élancèrent l’un sur l’autre sous les vivats de la foule et entamèrent une danse des plus mortelles, rivalisant de feintes et d’attaques impétueuses. Kaylana sentait son cœur battre la chamade, dansant avec eux depuis son coin. Hugon était vif, mais effectivement aussi peu créatif que le Corbeau écartelé l’avait révélé. Sifard le surprit à plusieurs reprises et seule son expérience le sauva de la défaite, et de la mort. Le rythme du combat alla crescendo jusqu’au moment fatidique où Hugon, trahi par ses forces vacillantes, posa genou à terre. Sifard fondit sur lui, l’acier levé. Puis se figea brusquement. Le regard perdu dans la foule, son sang-froid si tenace volant tout à coup en éclats, il ne bougea plus. Kaylana lut le dernier mot qui s’échappa de ses lèvres avant que la lame d’Hugon ne le transperce de part en part : Niova, le prénom de sa fiancée perdue. L’adolescente regarda dans la même direction que lui et aperçut le temps d’un éclair les traits d’une illusionniste réputée s’évanouissant au milieu des spectateurs en transe, emportant avec elle la dernière chance de victoire d’Hatchnar et la vie de son ami.

                Perstog vint en personne s’incliner devant les gladiateurs vainqueurs de la Maison Kershnor à la vue de toute la ville. Kaylana en eut les larmes aux yeux, une haine farouche montant en elle à chaque sourire déplacé et ricanement grossier de l’équipe des tricheurs. Son maître d’armes subit l’humiliation avec un calme qui forçait le respect. Il ne s’attarda néanmoins pas sur les lieux, partant au plus vite avec sa suite réduite après un court échange avec son homologue rival. Quelques heures plus tard, il fit appeler l’adolescente et la somma de se joindre à lui pour une sortie dans la cité enfin silencieuse et repue de festivités. Kaylana, éteinte, ne posa pas de questions, pas même lorsqu’ils parvinrent à une place isolée, déserte et mal éclairée où les attendaient leurs rivaux de la journée. La colère courut dans ses veines tel un feu ardent quand elle reconnut Gerbert dans leurs rangs. Le gladiateur fraîchement renvoyé, un sourire goguenard peint sur les lèvres, vint avec empressement à leur rencontre.

- As-tu pleuré ce barbare puant ? lui demanda-t-il abruptement.

- Finalement, tu auras obtenu ta bourse d’or, murmura-t-elle en comprenant son stratagème.

                Ainsi, il avait vendu le secret de l’existence de la fiancée de Sifard, son seul réel point faible, en échange de sa propre vie. Comment ? Il avait du entrer en contact avec les Kershnor la veille au soir, profitant de la mansuétude de Perstog pour sortir du manoir, dans une taverne ou un temple peut-être. Pour une illusionniste alfare un peu douée, tromper les sens d’un humain en puisant dans son esprit l’image d’un être cher n’avait rien d’insurmontable. Pourquoi ? À quoi bon trahir un maître pour un autre ? Il n’était qu’un esclave.

- Ils sont plutôt remontés que tu aies percé leurs failles aussi facilement, gamine. Ils pensent que tu as de la jugeote et se méfient de toi, c’est pour ça qu’ils ont accepté cette « revanche » pour l’honneur. Moi je dis que si t’étais aussi futée que ça, sale gosse, tu ne m’aurais pas snobé comme tu l’as fait pour confier tes découvertes à ce forniqueur de chèvres de Sifard !

- Tu nous épiais… Sans cela, un chien fou dans ton genre n’aurait jamais pu tenir tête à ses adversaires…

                Le gladiateur allait éructer une réponse cinglante quand son nouveau maître le rappela. Perstog s’approcha de la wanre en plein désarroi. C’était sa propre naïveté qui avait provoqué la mort de son ami et la défaite des siens. Elle avait sous-estimé le vice de Gerbert et son erreur de jugement avait mis sa couverture en grand péril. Les Kershnor devaient forcément avoir fait le rapprochement avec le Corbeau à présent.

- Peux-tu récolter ce que tu as semé ? lui demanda sobrement Perstog.

                La jeune fille désemparée sentait les larmes lui monter aux yeux et s’apprêtait à admettre son impuissance quand elle aperçut l’épée tendue dans la main du bretteur. L’alfar posa sur elle un regard exigeant mais aussi empli de confiance. Tout à coup rassérénée à la vue de cette arme salvatrice, Kaylana hocha vigoureusement la tête.

- La lionne peut parfois s’incliner, mais jamais elle ne cesse d’inspirer la peur à ses proies, récita le maître d’armes avant de s’écarter.

                Kaylana demeura immobile un instant, le temps de s’imprégner de ces paroles. Puis, étrangement sereine, elle observa la lame dans sa main, la soupesant et appréciant son contact. Le monde autour d’elle s’effaça lentement tandis qu’elle marchait vers le centre de la place. Quand elle devina que les Kershnor lui désigneraient Gerbert comme adversaire, elle sut ce qu’il lui restait à faire. Perstog avait habilement manœuvré malgré les circonstances. Le gladiateur était à portée de sa disciple, leur gabarit sensiblement proche et la vitesse et habileté de l’une compensant la force brutale de l’autre. Kaylana connaissait en outre la manière de combattre de son ancien allié peut-être mieux que lui-même. Elle savait tout autant que la moindre erreur lui coûterait la vie avec un adversaire aussi vil et sadique.

- Les dieux vont me bénir de leur offrir une vierge  en sacrifice! jubila Gerbert entre deux rictus hostiles pour l’impressionner.

- Tu devrais te méfier, il n’y a pas de foule pour te sauver la vie cette fois.

- Petite traînée insolente ! rugit le combattant, trop facile à mettre en colère.

                Kaylana, souple et rapide, esquiva son assaut rageur, tout en conservant son épée à son flanc, pointe baissée. Gerbert la poursuivit sans relâche avec une colère croissante tandis qu’elle lui filait à chaque fois entre les doigts, glissant sous sa lame et lui tournant autour telle une guêpe entêtée. L’adolescente ne le quittait pas des yeux, anticipant ses mouvements qu’elle avait si longuement étudié à la position de ses pieds, à la rotation de ses hanches, à son regard enfiévré, aux inflexions de ses épaules.

- Défends-toi !!! hurla-t-il avec véhémence, moulinant comme un forcené.

                L’adolescente, eau calme absorbant le torrent furieux de ses attaques, ne répondit pas à ses provocations. Patiemment, elle guetta, se soustrayant parfois de justesse aux coups assénés par son ennemi hors de lui. Puis en un éclair, tout fut fini. Gerbert, figé en plein élan, s’écroula d’un bloc après que l’épée de Kaylana se soit plantée profondément dans son œil. Essoufflée, les membres de plomb et les poumons en feu, la jeune fille se tourna vers la Maison Kershnor et s’inclina respectueusement. Sa main libre vint essuyer le sang chaud et piquant qui coulait de l’estafilade cuisante courant sur sa pommette.

- Sa touche fut plus rapide que la mienne, déclara-t-elle humblement d’une voix neutre dissimulant sa joie féroce. La victoire reste vôtre. Permettez-moi de me retirer, je vous prie.

                Se contentant d’un vague grognement en guise d’assentiment, Kaylana tourna le dos aux représentants de la Maison au serpent bicéphale et alla rendre son arme à son maître. Celui-ci inclina légèrement la tête à son attention, satisfait. Puis sans un mot, tous deux quittèrent les lieux.         

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