L'Autre-Monde
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Chapitre 12 - Le Chat de Crocs et de Roche

Le boyau sinua un moment dans les ténèbres, déposant les survivants sur une corniche surplombant une faille trop large pour en discerner la profondeur. Une galerie s’ouvrait dans la paroi en face d’eux, au-delà d’une douzaine de mètres de vide. Les restes pourris d’une toile reliant les deux flancs pendait misérablement, bercés par les vents ascendants exhalés du fond du gouffre. Kaylana examina les environs et en déduisit qu’il s’agissait de l’accès logiquement le plus susceptible d’avoir été emprunté par une famille complète de trolls. Les soies des tisseuses étaient généralement suffisamment solides pour supporter un poids conséquent, d’humains ou de bêtes des souterrains, mais celles-ci étaient vraiment en piteux état. La jeune fille hésita, captivée malgré elle par le vide vertigineux drapé de nuit s’étendant sous ses pieds. L’inactivité raviva rapidement les tensions et la fatigue de ses compagnons tournant en rond comme des fauves dans une cage. Elle-même était transie de froid et passablement épuisée, nerveusement et physiquement. Conservant toutefois un air calme, elle entama alors la traversée avec prudence. La toile protesta, se détendit et se balança sous ses pieds, mais résista. Eimar la suivait à présent comme son ombre. Aenar et Rundi s’engagèrent à leur tour, trop nerveux pour se plaindre ou poser des questions superflues. Le valya entre les dents, Kaylana parvint de l’autre côté sans tracas. C’est en aidant Eimar à la rejoindre qu’elle croisa le regard de Rundi, au milieu du pont de fortune. Celui-ci lui tendit un sourire venimeux et accéléra pour rattraper Aenar, plus lent et affaibli par sa blessure. Une insulte fusa, aussitôt enchaînée d’un vicieux coup de poing revanchard. Désavantagé par sa position délicate, Aenar perdit ses appuis sous l’impact et tenta désespérément de se raccrocher, sans succès. Le valya à son cou permit de suivre son horrible chute jusqu’à ce qu’il aille s’écraser contre un piton dressé dans un silence à glacer les sangs. La scène n’avait pas duré plus que quelques battements de cœur.

- Pourquoi as-tu fait ça ?! vocifèra l’Akh.

- Ferme-la, sale gosse, répond Rundi en l’écartant pour poser le pied dans la nouvelle galerie. Tu étais à deux doigts de lui ouvrir la gorge tout à l’heure. C’était un poids mort et un bâtard fini. Tu as un problème avec ça ?

                Kaylana ravala sa colère, consciente qu’un conflit ouvert au sein de leur groupe malmené ne ferait qu’amenuiser encore davantage leurs chances.

- Et toi, le lèche-bottes ? demande le barbu enhardi en se tournant vers Eimar.

- C’était stupide, commenta ce dernier en fixant les ténèbres où avait disparu son ami. Il ne nous reste plus qu’un valya maintenant…

                Kaylana, bouche bée, regarda le jeune homme faire volte-face et passer devant elle en évitant soigneusement de lever la tête. La main tendue de Rundi sous son nez la sortit de sa stupeur.

- Donne-moi le cristal, exigea-t-il d’un air impatient. Et dépêche-toi avant que je ne t’envoie rejoindre ce porc vantard.

                La jeune fille s’exécuta sans rien dire. La lueur de folie luisant dans l’œil de l’esclave ne lui avait pas échappé. Quelque chose venait de se briser dans son esprit, libérant en lui des ténèbres opaques et dangereuses.

- L’Unique éprouve notre foi et couvrira de gloire ceux qui se montreront dignes de Lui, déclara-t-il en lui tapotant la joue. Tu le sais, tu es morte de peur devant moi. Je suis vivant car je suis digne de Lui. Les autres ne l’étaient pas. Toi non plus.

                Le fanatique repartit à travers le tunnel sans rien ajouter de plus. Kaylana conserva son mutisme. Il n’était même pas conscient d’être celui qui était ici le plus terrifié. Et lorsque ce serait le cas, il serait trop tard. D’ici là, la prudence lui conseillait d’éviter de fournir un exutoire à son désarroi et sa colère, comme Aenar. Son éclat de cristal mort entre les doigts, la jeune fille reprit la marche derrière les deux cultistes.

                La galerie ne courut pas bien loin. Rapidement, les rescapés piétinèrent les soies collantes qui tapissaient le tunnel du sol au plafond. Grommelant, Rundi ne ralentit même pas, obtus et sourd aux avertissements inquiets d’Eimar. La toile se déchira brusquement sous son poids à peine quelques mètres plus loin, les précipitant tous les trois dans un large trou dissimulé. Le piège machiavélique les jeta au beau milieu d’un gigantesque réseau de toiles enchevêtrées sur lequel ils échouèrent et rebondirent lourdement. Une peur bleue les transperça quand ils comprirent qu’ils étaient impatiemment attendus. Le valya n’était pas assez puissant pour éclairer la multitude d’araignées géantes les cernant. Le cercle de gueules affamées et de paires d’yeux couleur sang se referma autour d’eux dans un silence surréaliste. La mère de la meute apparut alors, se laissant lentement tomber d’un fil aussi large qu’un tronc. Monstrueuse et énorme, la reine des rampantes, tout de poils hirsutes et de chitine polie, était plus haute qu’un destrier alfar et plus large que deux chars de guerre.

- Elle avait raison…balbutia Eimar, terrifié. Elles nous ont rabattues comme du gibier.

- Agite le valya, lança Kaylana d’une voix forte. La lumière les aveugle.

                Rundi obéit, d’abord lentement, puis frénétiquement à mesure que les fileuses desserraient leur étreinte, troublées par la clarté mouvante. Pendant que le fidèle de l’Unique poussait de grands cris provocateurs, l’adolescente se faufila dans son dos pour gagner un point surélevé en tirant Eimar par le bras. Sautant agilement sur ses épaules comme un félin, l’Akh s’élança et attrapa un morceau de toile rompue du piège pendant misérablement, avant de se hisser à la force des bras. Lestement, elle entortilla ses jambes autour des fils et bascula la tête en bas. Eimar comprit vite son manège. Il tendit une main avide en direction d’elle et s’apprêtait à l’attraper lorsque Rundi le percuta violemment d’un coup d’épaule. Agrippant furieusement les doigts de Kaylana, ce dernier gesticula et hurla à pleins poumons pour lui ordonner de le remonter. Mais l’homme s’avéra trop lourd pour la frêle adolescente. Jugeant son secours trop lent, Rundi lui lacéra les avant-bras en essayant de se sortir seul du guêpier. Littéralement écartelée par ses soubresauts violents, Kaylana n’eut plus qu’une solution. D’un mouvement de balancier, elle précipita son hôte indésirable sur une toile proche. Par chance, Rundi, porté par l’énergie du désespoir, s’y cramponna comme un naufragé à une planche. Le valya enfoncé dans sa bouche épaissit encore davantage l’obscurité des lieux. La sinistre horde des araignées ne fut plus retenue plus longtemps et se précipita à l’attaque. Kaylana se contorsionna pour se rétablir et éviter les mandibules claquant près de sa tête. Un vif coup d’œil l’avertit qu’il était trop tard pour Eimar. Une masse grouillante s’agitait déjà sur lui et ses hurlements plaintifs cessèrent prématurément dans un ultime gargouillis écœurant. La jeune fille apeurée se hissa aussi vite que le lui permirent ses muscles tiraillés par l’effort et la souffrance. Rundi ne l’avait guère attendu, déjà remonté au niveau de la galerie. Sprintant dans son sillage, elle le rattrapa près du pont suspendu. Il ne lui accorda aucune attention, un masque de terreur gravé sur ses traits trahissant son seul désir de fuite. Kaylana se propulsa à sa suite de l’autre côté du passage. Puis, son valya ébréché fendit l’air. Le filin abimé céda vite sous ses coups ajustés. La toile coupée dégringola dans l’abîme, coupant de justesse la voie aux tisseuses lancées à leurs trousses. Pour un moment du moins.

                Le souffle court, le front perlant de sueur et les membres agités de tremblements nerveux, l’adolescente se plaqua dos à la paroi pour ne pas s’écrouler. Elle fut incapable de détacher son regard de l’autre bord où la nuée des fileuses s’agitait impuissantes à quelques enjambées et ce, bien après qu’elles aient disparues dans l’obscurité. Une terrible lassitude s’abattit sur ses épaules. Cet échec-là était de trop. Elle n’avait plus la force. Elle n’avait plus l’espoir. Elle ne remporterait jamais ce combat-là et pour cause. Elle était vaincue depuis l’abandon de sa maîtresse. Seule sa fierté la détournait encore de cette vérité. À présent, elle voyait clairement. Elle était condamnée. Par la prophétie d’une Norne, par la nature même du puits de Hel, par l’appétit vorace d’araignées géantes, par la cruauté injuste d’Hatchnar.

                Kaylana voulut pleurer, mais elle était trop épuisée et les larmes se refusèrent à elle. D’un pas lourd, elle regagna l’antre du troll moribond et se laissa choir à terre, résignée à son sort. Rundi ne tarda pas à la rejoindre, piétinant son besoin de solitude en s’installant en face d’elle. Il l’observa longuement, étudiant son désespoir en fourrageant sa barbichette grotesque d’un air faussement inspiré.

- Je sais comment vaincre les maléfices de ce lieu de perdition, déclara-t-il enfin.

- Tu as tué Aenar et Eimar, marmonna la jeune fille. Mon tour est venu, n’est-ce pas ?

- Je t’offre le salut de l’âme, confirma-t-il.

- Je t’écoute, le pressa l’adolescente pour mettre un terme rapide à cette conversation.

- Cède-moi ton poinçon. Je vais offrir un sacrifice à l’Unique pour qu’il m’accorde Son aide. Tu ne souffriras pas.

                Rundi tapota son torse au niveau du cœur du bout de son index. Kaylana passa une main dans ses cheveux sales en ravalant un sanglot. L’homme restait fidèle à lui-même : égoïste, immoral et complètement détraqué. Au moins lui offrait-il le luxe d’une mort rapide. Affreusement lasse, Kaylana dénoua les liens de sa tunique crasseuse, dévoilant sa poitrine sans retenue ni pudeur. Rundi demeura impassible. Il caressa ses bras glacés et ballants. Elle imagina un instant devoir subir de son bourreau davantage qu’une irrépressible envie de meurtre. Mais le fanatique se contenta d’utiliser le sang de ses griffures pour tracer un cercle malhabile entre ses seins blancs. Puis il la repoussa doucement pour l’inciter à s’étendre sur le dos. Elle obtempéra, l’esprit engourdi par le découragement. Après tout, dans ce cauchemar, cette folie en valait bien une autre. Peut-être même pourrait-il tenir sa promesse de ne pas la faire souffrir. Le cultiste récupéra l’éclat de cristal qui avait saigné Aenar, puis se recueillit dans une fervente prière. Kaylana tourna la tête pour observer le troll en attendant le coup qui la délivrerait de ses tourments. La bête s’agitait dans son inconscience. Elle, luttait encore contre son sort funeste. Les trolls étaient des créatures repoussantes et vicieuses, mais de véritables bijoux de création de la part des dieux. Celui-ci était un représentant de l’espèce souterraine, plus fine, plus élancée et particulièrement agile pour survivre dans cet environnement étroit et confiné. Nyctalope, vif, doté de bras puissants, de griffes assez solides pour entamer la pierre, un troll mature de sa race pouvait traquer un groupe entier de rampantes durant des jours et sur des lieues pour les terrasser ensuite dans une embuscade élaborée. Kaylana sourit au souvenir de ses lectures favorites sur ces bêtes fascinantes. L’idée s’imposa alors dans son esprit comme la lumière d’une aube nouvelle. Réprimant mal un cri de surprise, la jeune fille s’obligea à inspirer lentement pour ne pas trahir d’émotion dans sa voix.

- Tu devrais te servir de ce troll pour t’échapper.

- La bénédiction de l’Unique écartera les démons de la nuit de ma route et me guidera jusqu’au soleil, répondit Rundi, goûtant peu d’être interrompu dans ses prières. Cette bête est plus morte que vive de toute manière.

- Il peut guérir, argumenta-t-elle d’un ton égal. Regarde l’arête de son os frontal et les zébrures feu sur ses flancs. Je ne l’avais pas remarqué avant qu’il ne se tourne. C’est un jordlare. Cette race est capable de se régénérer, même d’une blessure aussi mortelle que celle qui l’afflige. Il meurt parce que le fer est enfoncé dans ses chairs, mais s’il s’en débarrassait, il survivrait.

- Me suggérerais-tu d’approcher ce monstre pour lui ôter la lance plantée dans son dos ?

- Je te proposerais bien de le faire, mais mes mains sont blessées, répondit Kaylana en montrant ses paumes tailladées par l’usage de l’éclat du valya. Et de toute façon, je ne dispose pas de la même force que toi. Toi seul peux retirer cet épieu. Ce troll est un jeune isolé. Il est possible de se substituer à sa mère si tu parviens à lui sauver la vie. Instinctivement, il accordera sa confiance car il est trop immature pour se débrouiller seul.

                Le renégat, suspicieux, jeta un coup d’œil par-dessus son épaule puis observa la jeune fille à présent redressée sur ses coudes. Il se pencha vers elle.

- Me prends-tu pour le dernier des imbéciles, garce ? Penses-tu vraiment que je serai assez stupide pour me mettre à portée des griffes de ce démon sur tes conseils de… domestique ?

- As-tu déjà vu une domestique se battre, se déplacer et connaître les spécificités des trolls des souterrains comme moi ? répondit-elle avec une lueur de défi dans les yeux. Je ne te mens pas. Et je te le prouverai. Je demeurerai face au troll si tu acceptes d’arracher la hampe. Ainsi, si sa réaction est violente, tu auras tout le temps de te mettre à l’abri pendant qu’il… s’occupera de moi.

- Et que serais-je censé faire pour éviter d’achever le festin qu’il aura entamé avec toi ?! pesta Rundi. À moins que tu ne connaisses aussi une danse pour le charmer ?!

- Le fer de lance te permettra de contrôler le jordlare, lui expliqua posément l’adolescente. Pour lui, ce simple morceau de métal tordu incarne la douleur et la peur de la mort. Il te craindra trop pour s’en prendre à celui qui le possède et si tu te débrouilles bien, tu pourras t’en servir pour te faire obéir de lui.

                Le cultiste vrilla son regard incrédule dans celui de la jeune fille en cherchant à détecter toute trace de mensonge. Kaylana ne laissa paraitre que l’intense fatigue et détresse qui l’habitaient. L’homme grimaça, hésitant. Elle attendit, sachant par avance qu’il était déjà tenté sans le savoir.

- En admettant que tout se passe comme tu le prétends, que ferai-je d’un troll ?!

- Les trolls sont les prédateurs naturels des tisseuses. Elles les craignent plus que le feu. Ces excréments nous ont permis de les tenir à distance, tu te rappelles ? La présence de celui-ci à tes côtés tiendrait les rampantes à distance. Il pourrait te servir d’escorte jusqu’à un endroit plus sûr ou mieux, te guider jusqu’à une sortie donnant sur la surface. Cet enfer est son foyer, après tout.

- Tu n’es pas une enfant ordinaire, hein ? Qui es-tu à la fin ? Comment une vulgaire wanre peut-elle vaincre un adulte en combat singulier armée d’un valya cassé, sauter sur des toiles comme une chèvre sur des rochers et savoir tout ça à propos des trolls ?

- Dis-toi que c’est l’Unique qui m’envoie.

- Ne blasphème pas, sale traînée ! grogna-t-il en la menaçant avec son cristal acéré. C’est un monstre dévoreur de chairs qui agonise là. Tu m’envoies à la mort en essayant de m’amadouer avec ton savoir et ton joli minois ! Ton plan ne me plait pas et il est trop tard pour revenir en arrière maintenant. Ton sacrifice est la seule voie envisageable.

L’adolescente soutint le regard hostile de son compagnon sans flancher durant quelques instants avant de capituler dans un court soupir. Son étrange réaction d’abandon sema le doute chez lui. Il était intrigué, mais ne lui faisait aucunement confiance. Kaylana dut ruser.

- À en juger par sa perte récente d’éclat, lui fit-elle remarquer, je n’escompterai pas pouvoir profiter de la lumière de ton valya plus d’une heure maintenant. Libre à toi de me tuer et de finir fou de peur dans ces boyaux à tâtonner seul dans les ténèbres. Tu peux aussi tenter d’utiliser ce troll comme éclaireur. Le Recueil narre l’histoire de l’Apôtre devant affronter le dragon selon l’ordre de l’Unique éprouvant sa foi. Ce troll, Rundi, est ton dragon.

                Le fanatique se frotta énergiquement les yeux comme pour dissiper les effets naissants d’une migraine. Son irritation et son air hagard ne montraient que trop l’agitation qui l’animait.

- Tu essaies de me duper, je le sens. Tu es prête à mourir, de ma main ou sous les crocs de ce démon de pierre. Alors que t’importe mon sort ?

- Peu me chaut ton sort. Mais j’ai passé suffisamment de temps au sein de l’aristocratie alfare pour imaginer les terribles répercussions pour le clan Wodimar qu’aurait l’évasion d’un prisonnier de leur célèbre puits. Leur honneur en serait bafoué. Je…je crois que j’apprécierais. J’ai subi et digéré de nombreux affronts. Un seul me tourmente en cet instant : une gifle de leur matriarche précédant l’ordre de me jeter dans le vide et cuisant encore ma joue.

                L’expression attristée de Kaylana au bord des larmes chassa l’agacement de Rundi. L’esclave la vit comme elle était vraiment sous ses airs de fausse assurance et de fierté simulée. Une simple enfant trahie, délaissée et crevant de peur. Sa vulnérabilité, ainsi que sa tunique baillant, déclenchèrent une chaleur appréciable au creux de ses entrailles. Sa main se porta malgré lui vers la jeune fille, mais il parvint à reprendre le contrôle et se contenta de lui tapoter amicalement l’épaule. Si seulement elle n’empestait pas autant la merde de troll.

- Passe devant. Au moindre signe d’agressivité de la bête, je te troue les reins et t’abandonne à ses bons soins. Entendu, petite maline ?

- Tire de toutes tes forces sur la pointe, répondit-elle en acquiesçant. Je ne suis pas certaine qu’il nous laissera un second essai.

                Rundi se leva à la suite de l’adolescente et la regarda se diriger vers le troll couché sur le flanc. Le monstre respirait lourdement, et mal. Juste un cadavre en sursis. Ce qui ne l’empêchait pas d’être encore plus effrayant de près. Kaylana lui fit signe d’attendre pendant qu’elle se plaçait face au fauve assoupi. Puis, elle lui indiqua la blessure. Rundi gratta sa barbe et s’avança lentement. Prenant tout son temps, il examina la hampe brisée nette, la plaie suppurante, l’angle de pénétration et l’aspect grisâtre et granuleux de la chair ouverte. Kaylana, immobile comme une statue, affichait un calme envieux malgré sa proximité avec la gueule du démon. Le rebelle posa son valya crachotant péniblement sur une pierre proche pour éclairer au mieux et inspira à fond. De ses mains tremblantes, il agrippa fermement le bout de lance, murmura une prière, émit un juron sur les attributs sexuels des dieux, puis tira de toutes ses forces, comme recommandé. Le débris d’arme résista au début avant de céder tout à coup et jaillir de la plaie dans une gerbe de sang immonde et un cri épouvantable du troll. Ce dernier, un instant auparavant agonisant, se redressa d’un bloc en hurlant à pleins poumons. Rundi en fut pétrifié sur place. Fort heureusement, ce fut Kaylana qui attira en premier son attention. Le monstre la saisit par le cou et la souleva du sol comme si elle ne pesait rien. Résignée, l’adolescente bougea à peine, de lourdes larmes inondant son visage cendreux. La bête huma sa proie en feulant. Sa gueule s’ouvrit, dévoilant des rangées de crocs larges et innombrables. Puis il se tut et cessa de trépigner, hypnotisée. Du sang et du pus coulaient à flot dans son dos. Rundi s’urina dessus sans même s’en rendre compte, captivé par la scène incroyable. Le regard animal du troll avait accroché celui de l’enfant et tous deux se fixaient dans un dialogue silencieux et impossible. Comme dans un rêve, la bête relâcha Kaylana qui tomba à genoux et plaqua son visage contre le sol en levant une main devant elle, paume ouverte. Le troll dansa d’un pied sur l’autre en reniflant méchamment. Du bout de la griffe, il replia les doigts de la jeune fille en poing avant de s’en détourner. Épargnée. Acceptée. Vivante.

- La ribaude avait raison…balbutia le fanatique, hébété.

                Le troll l’entendit et poussa un cri de colère en pivotant vers lui d’un air menaçant. Un grognement rauque de mauvais augure roulant au fond de sa gorge, il fit un pas vers l’intrus, les muscles bandés. Rundi n’en fut pas impressionné, brusquement ragaillardi par l’exploit de Kaylana. Il brandit la lance arrachée bien haut et l’agita sous le nez du fauve. Son premier ordre s’acheva dans un gargouillis sanguinolent quand la créature lui ouvrit le ventre d’un large coup de griffes. Rundi observa, sidéré, ses boyaux se déverser à ses pieds. La gamine l’avait trompé. La pointe en fer ne symbolisait pas la peur de la mort pour cet animal. Elle demeurait l’incarnation de ceux qui l’avaient meurtri. Le fidèle de l’Unique n’eut pas le loisir d’émettre une autre réflexion. Le troll moribond ne put résister à la vue du festin offert et se rua sur lui pour le mettre en pièces. Assise en tailleur à quelques mètres de là, Kaylana se savait incapable de supporter la vue d’un tel spectacle, même en dépit de son aversion pour l’ignoble Rundi. Les paupières closes et les mains à plat sur les oreilles, elle attendit que le monstre ait achevé son repas, espérant néanmoins qu’il apprécie l’offrande. Car oui, le jordlare possédait la capacité de guérir de ses blessures les plus importantes. Toutefois, il lui fallait un apport conséquent d’énergie pour renouveler ses forces, en d’autres termes, une nourriture fraîche et immédiate. Pourquoi ne l’avait-il pas choisi, elle ? Naïvement, elle avait d’abord cru que le choix de la bête se porterait sur la proie la plus attrayante en viande et qu’elle n’aurait qu’à se soumettre pour qu’il l’ignore. Mais elle avait sous-estimé sa férocité et la rage brûlant dans son regard. Et c’est au moment où elle avait su qu’elle allait mourir que la bête avait recouvré ses esprits. Ses pupilles s’étaient soudainement dilatées, sa fureur évanouie sous le joug d’une magie étrangement familière. Kaylana massa inconsciemment son front, là où Shi’ntyr avait apposé son sceau mystique par le biais d’un simple baiser. Le sortilège endormi s’était révélé au contact du troll, soumettant ce dernier le temps d’un regard. Shi’ntyr l’avait aidé insidieusement, à l’insu de tous. Comment savait-elle qu’elle trouverait un troll ? Inthraé ? Hatchnar était-elle au courant de cette mascarade ? Quel était le sens de tout ceci ? Et si tout n’avait été qu’un simulacre de châtiment, une déchéance planifiée ? S’agissait-il alors d’une mission ? Qu’attendait-on d’elle ? Kaylana avait besoin de réfléchir. Trop d’émotions violentes se bousculaient en elle et son esprit avait besoin de raison pour ne pas commettre d’impair.

*

*     *

                La jeune fille profita du festin du troll pour mettre un peu d’ordre dans ses idées. Elle tenait une chance de survivre et de s’évader. Mais une foule d’obstacles se dressait encore sur la route de sa liberté. Le froid. Elle était glacée, constamment agitée de tremblements et perdrait bientôt ses dernières forces si elle restait coincée dans ces maudits souterrains. La lumière. Le valya s’éteindrait comme elle l’avait prophétisé à Rundi. Les arachnides. Les rampantes n’abandonneraient pas leur proie et le troll n’était pas non plus infaillible. À tout cela venaient s’ajouter la soif tenace qui la tiraillait, la fatigue, physique et morale, sa méconnaissance du terrain, l’ignorance totale concernant les éventuelles attentes de ses maîtresses à son sujet. Kaylana inspira profondément et expira longuement. Impossible de tout résoudre. En temps normal, attaquer les problèmes un par un demeurait la meilleure stratégie, tant qu’elle conservait encore des forces, du temps et un minimum de présence d’esprit. Mais l’urgence la pressait. Elle ne pouvait se focaliser que sur une seule visée : s’échapper.

                L’adolescente se remit sur pieds sans geste brusque, les yeux rivés sur le monstre bâfrant devant elle. Il ne lui accorda qu’un bref coup d’œil quand elle s’éloigna, trop occupé à apaiser sa faim. Kaylana ramassa les deux cristaux et rallia le tunnel proche jusqu’à trouver ce qu’elle cherchait. Tous les sens aux aguets pour ne pas se faire surprendre par les fileuses, elle s’attaqua à leurs toiles les plus accessibles, tranchant les fils, les roulant en boule ou les liant les uns aux autres. Patiemment, elle se confectionna une tenue de soie, grossière et malhabile, pour se protéger du froid et s’offrir un début de protection face aux morsures des araignées. Elle emporta plusieurs lianes solidement tressées et nouées qu’elle rapporta à l’antre de son nouvel allié. La crainte de voir la bête repartie sans elle la poussa à se hâter, mais le monstre l’attendait docilement près des restes en charpie du malchanceux Rundi. Kaylana tâcha d’ignorer les immondices et le sang omniprésent dans ce coin de la caverne, du sol aux parois et ruisselant sur le jordlare rassasié. La jeune fille et la bête se fixèrent en silence une nouvelle fois. Le cœur cognant, Kaylana rompit l’immobilité et approcha sa main. Le troll, accroupi, les bras ballants couverts de souillures, ne broncha pas. Elle toucha délicatement son front, puis posa sa main à plat entre ses yeux avant de pencher la tête sur la droite. Il l’imita. Vers la gauche. Il suivit son mouvement. L’adolescente, oscillant entre larmes et ricanements nerveux lui présenta ses cordages. Le troll les renifla d’un air intrigué, grommelant en reconnaissant l’odeur des rampantes, mais ne montrant toujours aucune réaction hostile. Kaylana les passa autour de sa taille dans de larges gestes lents et appliqués pour ne pas l’effrayer, puis autour de la sienne. Elle le contourna avec douceur, sans rompre le contact de ses doigts glissant sur son cuir épais. Sa blessure à l’omoplate ne saignait plus à présent. Il faudrait du temps pour qu’elle se referme et que les muscles se régénèrent complètement. Aussi, Kaylana évita précautionneusement tout appui sur la zone sensible. Plaquée contre son dos, elle resserra les liens la maintenant attachée au monstre. Son odeur était épouvantable, sa chair rugueuse n’émettait aucune chaleur et elle fut recouverte du sang poisseux de Rundi. Cela n’avait aucune importance. Elle allait survivre.

- Mène-moi à la surface, chuchota-t-elle à l’oreille du fauve.

                Le troll ne sembla pas réellement apprécier cette proximité étrange et ce chargement impromptu. Il râla, souffla, racla le sol de ses griffes acérées et se débattit quelques instants. Mais Kaylana se cramponna et ajusta ses liens pour ne pas chuter et s’épuiser à assurer ses prises. La bête renonça assez vite. Le sortilège de contrôle était puissant. Elle fit quelques pas en titubant pour s’habituer à ce poids supplémentaire, puis tomba à quatre pattes et s’engagea dans une galerie. Kaylana n’avait pas été complètement honnête avec Rundi. Il existait bien une issue proche qu’elle avait hésité à lui révéler pour le faire miroiter : la bouche du puits, par là-même où ils avaient tous été expédiés dans ces enfers souterrains. Mais inatteignable pour de simples humains, verrouillé par une lourde grille, l’accès était condamné et inenvisageable dans des circonstances normales. De fait, utiliser un troll en moyen de locomotion n’avait rien de circonstances normales.

                L’animal suivit donc le chemin le plus court et le plus logique pour satisfaire son hôtesse. Il traversa le passage découvert par Aenar et ramena Kaylana à l’intérieur du puits. Son épaule blessée ralentissait ses déplacements et troublait la fluidité de ses mouvements, mais la jeune fille se rendit vite compte que le sacrifice de Rundi lui avait permis de regagner une part considérable de sa santé. Le troll entreprit d’escalader la paroi abrupte et quasiment verticale avec une aisance surprenante pour une bête de cet acabit. Ses griffes lacéraient la roche comme du bois tendre et ses jambes vigoureuses le propulsaient sans peine malgré sa faiblesse et la présence de Kaylana. Cette dernière ne voyait pas grand-chose dans sa position avec un valya presque vide et c’était tant mieux. Toutes les toiles des tisseuses géantes présentes dans ce gouffre n’auraient pas suffis à lui sauver la vie en cas de chute, ainsi rivée au troll. La créature lui briserait tous les os en l’écrasant. L’adolescente retint son souffle une large partie de la montée, priant pour que son plan fou aboutisse.

                Il ne fallut guère longtemps à l’agile arpenteur des souterrains pour rallier le sommet du précipice. Le puits de Hel était de taille relativement modeste, sans quoi, aucune de ses victimes ne survivrait à son envol. La bouche donnant directement sur la propriété des Wodimar était proche, mais évidemment scellée. Le troll s’en approcha pour l’examiner et l’humer, évoluant à l’horizontale comme une araignée, au grand dam de sa protégée renversée apeurée. Les grilles aux épais barreaux réduisaient toute chance d’intrusion à néant. Au-delà, la lueur diaphane de valyas lointains en auréolait les contours de manière provocante. Le troll, impuissant à progresser plus avant, grogna de frustration et d’agacement. Kaylana entreprit de le calmer en lui adressant des compliments d’une voix rassurante. Puis elle lui indiqua un recoin dans la pénombre où se poster. Le monstre obtempéra et s’installa, replié dans une anfractuosité entre deux rochers contre lesquels il prit appui et pût adopter une position moins inconfortable. Kaylana apprécia de ne plus être suspendue à l’envers au-dessus du vide, même si une chute de cette hauteur la destinait à une mort certaine. Pour passer le temps et bouger ses membres roidis par le froid, la jeune fille noua de nouveaux liens pour ses jambes, puis ses bras. Solide comme un roc, le jordlare ne bougeait pas d’un cil, confondu avec la pierre, immergé dans les ténèbres. L’obscurité les engloutissant à la faveur du valya inutilisable, Kaylana fut gagnée par le sommeil. Elle chantonna alors doucement une vieille comptine lui rappelant sa mère. Si les tremblements du troll la prirent tout d’abord de court, elle se rendit bientôt compte que la bête émettait de faibles et graves grognements, semblables à des ronronnements, calqués sur la mélodie. Un faible sourire se dessina sur les lèvres sèches comme du parchemin de l’adolescente quand elle sut comment surnommer son ami mélomane : Murppau, le chat.   

                L’éternité s’étira dans une nuit glacée. L’esprit de Kaylana s’égara en mille rêveries où la réalité et le fantasme se confondaient. Réduite à l’attente et la passivité, engourdie par le froid et la fatigue, elle songea à plusieurs reprises à renoncer et chercher une autre voie. Mais elle se savait trop à bout de forces pour tenter une nouvelle expédition hasardeuse. Dans ses délires, elle crut fermement que les grilles s’ouvraient soudainement, l’arrachant à sa torpeur. Mais sans réaction de Murrpau, elle sut à chaque fois que son esprit embrumé lui jouait des tours. Aussi, lorsque l’écho de voix, de pas et les insupportables grincements métalliques étrillèrent le silence, elle ne leva même pas la tête. Le troll, lui, recouvra aussitôt ses instincts de prédateur. Une seconde auparavant inerte comme un roc, une tension brutale émana de lui et il se renfonça sensiblement dans la pénombre en épiant le bruit au-dessus de lui, tous les sens en alerte. Kaylana eut juste le temps de se saisir de son poignard en cristal qu’il avait déjà bondi au déverrouillage des fers. La lumière perça les ténèbres et brûla les yeux de l’adolescente s’acharnant sur ses liens aussi vite que le lui permettaient ses doigts raides. Elle libéra d’abord ses jambes, cramponnée de toutes ses forces. Elle crut un instant basculer quand Murppau s’élança d’un bond puissant, mais la toile entortillant son avant-bras la retint. Ballotée en tous sens, l’adolescente gémit de peur. La brusque frayeur dissipa un instant son épuisement et elle se força à regarder. Le troll surgit par l’entrebâillement de la bouche du puits comme un démon jaillissant des abysses. Deux esclaves activant le mécanisme se tenaient tout près, médusés par l’apparition. Un troisième, portant un seau de restes, se trouvait plus loin et poussa un cri d’horreur. Murppau atterrit avec lourdeur sur la surface de la caverne. Kaylana profita de son arrêt pour trancher son dernier nœud, suspendue à son dos, sans vigueur, les yeux larmoyants à cause de la lumière. Dans la précipitation, elle entama douloureusement son poignet, mais continua jusqu’à tomber rudement en arrière et échouer sur ses fesses.

                Le troll fondit sur les deux esclaves s’activant autour de la manivelle dans un grondement bestial, mettant le duo en fuite. Kaylana se précipita à la poursuite du troisième pour éviter qu’il ne donne l’alerte. L’homme, guère téméraire, lâcha son seau et sprinta vers le tunnel d’accès. Il y disparut quelque secondes et quand l’adolescente le rejoignit, il venait à sa rencontre, brandissant un long bâton. L’Akh évita le premier coup, vigoureux, mais malhabile. Elle tenta de riposter, sans succès, trahie par ses jambes et la différence d’allonge avec son simple poignard. Le gourdin vola vers elle et la heurta sous l’œil alors qu’elle pensait avoir esquivé. Le choc résonna jusque dans ses dents et la déséquilibra, encourageant l’esclave à frapper davantage. Elle essuya trois assauts avant de parvenir à faire chuter son assaillant en lui plantant son cristal dans le pied. Le serviteur tomba en glapissant. Elle le fit taire en cognant sa tête contre le sol.

                Haletante et chancelante, l’adolescente se redressa péniblement. Elle était à bout de ressources. Le dernier coup de bâton, bien qu’elle l’ait bloqué avec ses avant-bras, lui avait écrasé le nez. Un sang chaud et piquant lui coulait sur la bouche et la tête lui tourna affreusement tandis qu’elle retournait dans la grotte. Murppau s’était débarrassé de ses proies avec plus d’aisance, et de manière bien plus répugnante. Kaylana vint à sa hauteur tandis qu’il fouillait dans les entrailles de l’un d’eux du bout de la griffe, en véritable monstre gourmet. La jeune fille chantonna doucement en le débarrassant des toiles attachées autour de sa taille et trainant en lambeaux filandreux. Il se détourna des dépouilles pour s’agenouiller face à elle. Son regard obliqua vers le tunnel. Elle hocha négativement la tête sans cesser de le caresser.

- Ils te blesseraient encore et te traqueraient jusqu’à te tuer, lui murmura-t-elle. Retourne auprès des tiens, mon chat de crocs et de roche. Je répandrai ta vengeance. Je te dois au moins cela…

                Le jordlare la bouscula légèrement, mais elle ne céda pas. Il grogna et fendit l’air de ses griffes écarlates sous son nez. Elle demeura impassible. Alors, il renonça, posa sa lourde patte à plat contre le visage de la jeune fille, puis sauta sur le bord du gouffre. La manivelle abandonnée, bloquée par un cran, laissait un interstice suffisant pour qu’il puisse s’y glisser. Murppau s’engouffra dans le précipice sans un regard en arrière. La jeune fille ignora les protestations de son corps tiraillé de fatigue et souleva la herse jusqu’au bout, laissant béante l’entrée du puits infernal. D’un pas trainant, elle remonta ensuite le tunnel désert, heureuse de constater que comme elle s’y attendait, l’heure du repas des prisonniers du gouffre correspondait avec celle du coucher des habitants du manoir. Le temps que la poignée de soldats de garde la nuit prenne conscience de l’absence de trois vulgaires serviteurs, il serait trop tard pour eux. Kaylana avisa l’épaisse porte renforcée de sa geôle avec un sourire matois. Elle appuya dessus de tout son poids pour l’ouvrir, pénétra dans la minuscule cellule et referma derrière elle. L’adolescente éreintée tomba à genoux. Elle savoura l’eau infecte contenue dans l’auge sale et la paille malodorante avec un bonheur sincère et précieux. Il ne lui fallut guère de temps pour sombrer dans le sommeil. Le cliquetis des pattes sur la pierre à l’extérieur, les cris perçants devenus familiers et les premiers échos du vacarme de l’assaut des rampantes dans le manoir Wodimar lui parvinrent tandis qu’elle sombrait. La meute des araignées chasseresses lancée sur sa piste et celle de Murppau n’aurait jamais pu résister à la tentation offerte par la bouche du puits laissée ouverte. Les tisseuses finiraient bien par la retrouver et peut-être même à forcer la porte de la cellule. Kaylana était trop lasse pour s’en soucier. Qu’importe qu’elle soit invitée au banquet. Hel allait être honorée plus que de raison durant cette nuit, et par ses plus fervents fidèles de surcroit.   

*

*     *

                L’épouvantable puanteur saisit Shi’ntyr à la gorge dès qu’elle franchit le seuil de la cellule, lui arrachant un hoquet de dégout incontrôlable. La lumière ténue des cristaux du couloir suffit amplement à dissiper la pénombre de la minuscule pièce. Kaylana se tenait blottie dans un coin, les genoux ramenés contre elle et enserrés entre ses bras, immobile, tremblante, fragile. L’alfare crut un instant que la peur l’avait brisée mais elle comprit aussitôt qu’elle se trompait. Le regard de l’adolescente, fixe et braqué sur elle, étincelait d’une fureur implacable derrière l’abri de ses avant-bras. Son état était pitoyable, couverte de souillures, d’éclaboussures de sang séché, de croûtes de boue ou peut-être pire à en voir la couleur, la tunique en lambeaux rafistolée à l’aide de soies de rampantes, les mains écorchées jusqu’aux coudes. Shi’ntyr se permit néanmoins de sourire. Seule la rage profonde luisant dans ses yeux assassins avait pu lui permettre de résister. La colère pouvait être enivrante et vivifiante, parfois suffisante pour tromper une mort promise. Et un don apprécié chez les alfars. Kaylana se redressa lentement et releva la tête, se prêtant par défi à cet examen. Son œil gauche était poché, la pommette enflée affichant une vilaine teinte violacée. Son nez avait saigné et ses lèvres bleuies par le froid contrastaient avec le dépôt noirâtre maculant sa bouche. Son teint était livide et son front, perlé de sueur. La fièvre. Pourtant son regard était aussi aiguisé qu’une lame.

- Rassurez-vous, maîtresse, la grande majorité n’est pas mon sang, déclara-t-elle sèchement.

- Si tu peux faire de l’esprit, tu peux montrer plus de respect en ma présence, wanre.

                Kaylana s’exécuta péniblement, s’agenouillant en serrant les dents.

- Je m’attendais à voir une prédatrice pénétrer ici pour m’achever. Je devais être encore trop naïve pour espérer qu’elle ait huit pattes et assez de pitié pour frapper promptement et sans cruauté excessive.

                Shi’ntyr laissa s’écouler quelque secondes avant d’approcher de l’esclave attendant nuque courbée. Elle posa sur les épaules de Kaylana sa longue pèlerine, savourant la fugace expression de surprise sur son visage, puis le soulagement mal dissimulé qui la remplaça.

- Le jour où il me faudra prendre ta vie, sache que c’est par pitié que je tuerai sans que tu ne te rendes comptes de rien, ma fouine.

- C’était donc…une mission ?

- Accomplie, en effet.

- J’ai mille questions…

- Je t’en accorde trois, concéda la noble en jetant un coup d’œil furtif en direction de la galerie.

- Les rampantes ? murmura l’Akh en suivant le regard de sa maîtresse.

- Elles ont déferlé au cœur de la nuit dans le manoir Wodimar et massacré la plupart de ses habitants. La milice, avec notre appui, est parvenue à les repousser il y a peu alors qu’elles envahissaient la rue. La colonie a battu en retraite une fois la mère des tisseuses terrassée. Elles ont disparues dans les souterrains par le biais du puits de Hel, par là-même où elles sont arrivées. Nous sécurisons les lieux en attendant l’arrivée des renforts officiels. La grille verrouillant la bouche du gouffre étant intacte, les autorités supposeront que l’assaut résulte d’une négligence de la part des serviteurs Wodimar. Nul témoin susceptible de critiquer cette version n’a été retrouvé vivant.

                Kaylana comprit mieux l’urgence de la situation en saisissant l’allusion.

- Quelle était le but de ma mission ? Par rancune, j’ai décimé un clan allié en représailles de votre châtiment…

- Tu as fait ce que nous attendions de toi. Les Wodimar sont une Maison mineure dont la loyauté périclitait au même rythme alarmant que leur prestige et leurs bénéfices commerciaux. Nos sources nous avaient informés qu’ils avaient succombé au charme hypnotisant du serpent à deux têtes.

- Les Kershnor…

- Ils s’apprêtaient à nous poignarder dans le dos. Maydra était opposée à cette décision. Sa mère a fait d’une pierre deux coups en la piégeant pour qu’elle tombe aux mains des insurgés fidèles de l’Unique. La perte de leur héritière, placée sous notre protection, devait jeter le discrédit sur notre Maison et légitimer leur allégeance aux Kershnor, nos rivaux. Les limiers du Roi devraient découvrir quelques documents compromettants sur le sujet dans l’office du manoir dévasté. À présent, les Wodimar, décimés, humiliés et déshonorés, n’auront d’autre choix que de disparaitre, leurs ultimes biens et richesses absorbés par leur Maison mère. La cour peut tolérer la trahison et le complot. Mais l’assassinat d’héritière de sa propre lignée demeure relativement impopulaire à leurs yeux.

                Estomaquée par ces révélations, Kaylana se lassa choir sur le séant. Rabattant les pans de sa cape contre elle pour conserver un peu de chaleur, elle tenta d’imaginer les vils rouages de la machination dans laquelle elle avait été manipulée comme une marionnette. Les vertiges qui l’en saisirent l’incitèrent à vite cesser.

- Peut-on y aller, à présent ? Le temps court, la pressa Shi’ntyr.

                Kaylana hocha la tête et se releva.

- J’ai rampé dans la fange pour survivre dans l’enfer du puits, confia-t-elle avec dans la voix une pointe de ressentiment qu’elle ne sut contenir. Vous avez beaucoup misé sur moi, mais j’ai manqué échouer, et périr, à de nombreuses reprises. Votre décision était-elle avisée ?

- Ne sois pas désobligeante, esclave. Pour qui nous prends-tu ? Nous n’aurions pas engagé une bataille que nous ne pouvions remporter. La mission t’a paru ardue parce que tu as paniqué. Et douté. Pourtant, tous les indices se trouvaient sous ton nez : mon baiser au front à la signification évidente, la présence du troll blessé, bestiole dont tu raffoles d’après tes lectures, les paroles de Mère pour aiguillonner ta colère…Tu nous juges injustes et cruelles ? Tu n’aurais pas mené le plan à bien en étant dans la confidence. Les rêves d’Inthraé nous l’ont confirmé maintes fois. Par manque de maturité, tu avais besoin d’être poussée dans tes derniers retranchements. Tu es une Ombre. Tu avais besoin de la fange et de la promesse de la mort.

                L’alfare fit volte-face et passa la tête dans le boyau. Au loin résonnaient les cris des miliciens surveillant le puits et fouillant le manoir. Shi’ntyr fit un pas en invitant Kaylana à la suivre. La jeune fille se demanda comment elle pourrait passer inaperçue quand elle perçut l’aura du sortilège lancée sur sa pèlerine. La magie de sa maîtresse la déroberait aux regards étrangers jusqu’à ce qu’elles soient hors de danger.

- Et pour répondre à la quatrième question qui te brûle les lèvres, la fouine, sache que l’idée vient de ma mère. D’après elle, tu étais la candidate la moins incapable pour réussir cette tâche. Par les dieux, rejoignons l’air libre sur-le-champ ! Tu empestes plus que le cadavre éventré et décomposé d’un sanglier pesteux ! J’espère que tu es fière de toi. Je peux dire adieu à ma cape maintenant…