L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Chapitre 11 - Le Puits de Hel

                Kaylana se délesta de sa hotte avec un soulagement non feint. Elle s’étira pour délasser ses épaules endolories, aspirant à larges goulées l’air vif de la montagne s’engouffrant par la faille balafrant la vaste caverne. La fine vapeur évanescente de son souffle rapide, ainsi que le ciel gris et morne au-dessus de sa tête, témoignaient de la fin de la saison lumineuse. Bientôt viendrait la saison sombre marquée par un hiver toujours vigoureux dans la région. Contrairement à l’esclave public qui s’approcha pour inspecter son chargement, l’adolescente voyait sa bonne humeur encore accrue par la venue du froid. Elle lui tendit un sourire enthousiaste quand il commença à inventorier le nombre de valyas apportés comme chaque matin, n’obtenant comme d’habitude en retour qu’un bref coup d’œil ennuyé. Mais aujourd’hui, la jeune fille se moquait de l’humeur maussade de ce triste sire. À l’instar des cristaux qui se gorgeraient de la lumière du soleil toute la journée sur l’esplanade, Kaylana gagnerait en plénitude et en joie. S’extirper des bras d’Eolas au petit matin après une nuit mémorable à discuter, à rire, à rêver et à s’aimer pour retrouver sa frustrante condition de wanre, ne lui-même jamais paru aussi aisé. Car la nouvelle n’avait pas quitté un instant son esprit depuis la veille : sa maîtresse Hatchnar était de retour. Le changement de saison annonçait également la fin des voyages et des échanges commerciaux de la Maison marchande. Bientôt, les jours plus courts et la météo revêche rendraient tout trajet trop pénible et périlleux. Les caravanes suspendraient leurs courses et Hatchnar n’avait plus qu’à attendre le retour du lointain printemps pour repartir arpenter les routes.   

                Contrairement aux autres jours où elle aimait traîner pour profiter des ruelles animées de la cité, Kaylana ne perdit pas une seconde et rentra à toute vitesse. Elle égrena quelques éclats de rire en slalomant entre les badauds, s’amusant comme une enfant à éviter passants et obstacles en les rasant au plus près. Après cela, réprimer et contenir son excitation de retour dans le quartier des esclaves du manoir ne fut pas aisé. Ses congénères vaquant, assommés de labeur, lui fournirent une source intarissable d’inspiration pour composer son rôle de servante effacée, les yeux rivés au sol et l’expression morose. À en juger par l’humeur massacrante de D’held, les nerfs à fleur de peau, Kaylana en déduisit qu’Hatchnar était sans doute déjà dans les murs. L’adolescente s’activa avec les autres toute la matinée dans une frénésie étourdissante de tâches domestiques plus insipides et ennuyeuses les unes que les autres. La vue de Perstog lui faisant signe depuis la cour et le regard noir que la vieille D’held lui jeta quand elle le rejoint confirmèrent ses soupçons. Sans un mot, son taciturne maître d’armes la guida vers ses parties privées pour donner le change. Puis il l’escorta discrètement jusqu’à l’office d’Hatchnar.

Kaylana ne posa pas de question qui n’aurait de toute manière obtenu aucune réponse. La surprise la figea un instant sur place quand Perstog s’effaça sur le seuil du bureau et referma la porte derrière elle. Son ultime coup d’œil s’attardant sema le trouble en elle. Kaylana s’avança jusqu’au milieu de la pièce et s’inclina avec un respect et une admiration sincères. Sa maîtresse, assise dans sa chaise à haut dossier ouvragé, était en train de deviser avec Numnozz, son scribe et secrétaire. Le temps ne semblait pas avoir d’emprise sur la matriarche, identique au souvenir que l’adolescente avait d’elle quand elle était enfant. Des yeux sombres et pesants auxquels on ne pouvait se soustraire, une beauté déclinante et passée ne laissant que davantage transparaitre son insondable force de caractère, un magnétisme déroutant, l’alfare pouvait se targuer sans peine de sa renommée de légende de Pharhys. La lionne qui ornait les murs de cette demeure et la poitrine de Kaylana n’était pas qu’un symbole pompeux pour impressionner les clans rivaux. La jeune fille le savait depuis toujours. Hatchnar était cette lionne incarnée.       L’alfare ne daigna pas lever les yeux du rapport que lui tendait Numnozz, encore plus voûté et tremblotant qu’en début de saison. Kaylana resta immobile et silencieuse, fidèle au protocole. Enfin le vieux scribe lui prêta attention. Une seconde. Le temps de lui indiquer un coin plongé dans la pénombre où attendre.

- À genoux, précisa-t-il avec antipathie.

                Hatchnar regardait dans la direction opposée. Le moral de l’Akh s’effondra subitement à ces mots. Numnozz ne l’appréciait guère, méprisant les efforts déployés par Hatchnar pour éduquer et entrainer une vulgaire esclave, humaine de surcroît. Mais Hatchnar était différente. Ce brutal désaveu tacite lui fit l’effet d’un coup de poing à l’estomac. Kaylana chercha sa maîtresse du regard, rivée à l’humiliation de sa punition. Hatchnar ne se contenta pas de l’éviter, elle ignora parfaitement sa présence. Kaylana déglutit difficilement. Elles ne s’étaient pas revues depuis des mois et elle se voyait traitée comme un meuble, comme une paria. La peur crût en elle alors que les heures défilaient. Hatchnar et Numnozz travaillèrent sur les rapports des caravanes, débattirent sur des piles de rapports à compulser, reçurent plusieurs invités. Comme si elle n’existait pas. Mais toute cette mise en scène n’était rien en comparaison du moment où son tour viendrait. Kaylana le comprit vite. Son châtiment n’avait même pas encore commencé.

- Le clan Wodimar déplore grandement la perte de leur héritière.

                Les heures d’attente avaient égarées Kaylana dans une torpeur mélancolique d’où elle fut arrachée soudainement par les paroles d’Hatchnar. Numnozz rompit l’immobilité et le silence de la scène en regagnant la sortie. Hatchnar écrivait studieusement, la tête penchée. L’évocation de la famille de Maydra n’était pas un hasard.

 - Ses membres exigent réparation et justice, dit-elle en relevant son stylet. Politiquement parlant, cela signifie qu’ils veulent un responsable à châtier. Les Wodimar sont des alliés nécessaires. Je ne suis pas en mesure de leur refuser ce qu’ils désirent : toi.

                L’annonce tomba comme un couperet. Kaylana en fut si abasourdie qu’elle en oublia même les crampes la tiraillant depuis une éternité déjà. Le teint cireux, il lui fallut déployer de colossaux efforts pour soutenir le regard inquisiteur de sa maîtresse.

- L’émotion fausse le jugement des Wodimar, se défendit-elle. Les cultistes du Dieu Unique sont responsables de la mort de Maydra. J’ai tout mis en œuvre pour tenter de la leur arracher. Tiarn’ess en témoignera.

- Elle l’a fait. Son rapport souligne davantage ton impétuosité, ton mépris des ordres et ton refus de son assistance magique, que les efforts que tu évoques. Une tête brûlée insubordonnée. Ses termes.

                Un nouveau coup de poignard. Tiarn’ess n’avait jamais brillé par son courage, mais sa lâcheté face à ses responsabilités prenait là des proportions intolérables. La sorcière avait battu en retraite à la vue de la Norne et rompu leur lien télépathique, l’abandonnant aux mains de leurs ennemis. Avouer cette faute devait lui sembler bien insurmontable pour trahir leur amitié mais après tout, elle n’avait pas assisté aux évènements suivant sa débâcle. Malgré sa déception, Kaylana tâcha de demeurer impassible, optant pour un nouvel angle de défense.

- Je traquerai un à un les membres de cette secte au nom des Wodimar, proposa-t-elle.

- Les insurgés sont déjà entre leurs mains, après être passés entre les nôtres et avoir été « interrogés » sur leur groupuscule. C’est ainsi qu’ils ont appris qu’un de leurs précieux ouvrages, le Recueil, avait été dérobé. Une piste promptement exploitée par les sorcières Wodimar et qui les a menées…à toi.

- J’avais besoin de ce livre pour étudier la secte ! protesta vertement Kaylana. Connaître l’ennemi pour mieux le terrasser, c’est l’un des préceptes que l’on m’a enseigné.

- Leur interprétation des faits diffère, tu t’en doutes bien. Pour eux, une humaine possédant ce genre de lectures interdites est une hérétique. Un argument difficile à réfuter dans de telles circonstances.

- Inthraé sait que je n’ai pas causé la mort de Maydra, lança la jeune fille acculée, la gorge nouée. Sa parole aura peut-être plus de valeur à vos yeux que la mienne.

- La Norne est rongée par la folie et tu ne peux nier qu’elle t’a autant manipulé que les renégats pour atteindre son but. Son intérêt primera toujours sur la vérité. C’est une pure alfare.

- Ne faites pas ça, supplia l’adolescente, la voix chevrotante. Je vous en conjure. Vous me connaissez. Je n’ai pris de risques que contrainte par l’urgence de la situation. J’ai lutté aux côtés de Maydra…J’ai mis ma vie en jeu pour la sauver mais…

- Mais tu as échoué, dalhar (fillette). Si tu avais tant risqué comme tu le prétends, où sont tes blessures ?

                Hatchnar, inflexible, se releva et s’approcha de sa disciple apeurée. Kaylana s’écorcha le cœur sur son expression dure comme de la pierre.

- Une noble alfare est morte poignardée dans cette antre d’impies et tu en es ressortie indemne. Tu ne me laisses pas de choix. (La matriarche se détourna et frappa à la porte). Que des regrets.

                Deux gardes patientant dans l’entrée pénétrèrent dans l’office et se saisirent de Kaylana. L’adolescente hébétée poussa un cri d’effroi et se défendit instinctivement. Le soldat qu’elle frappa à la gorge et expédia contre une étagère lui administra un violent coup de poing au menton en représailles. D’autres coups assénés dans ses reins et ses jambes eurent raison de sa courte rébellion. Sous le regard dur de sa maîtresse imperturbable, elle fut traînée de force dehors.

                La douleur sourde brûlant ses entrailles meurtries et le froid sec hantant les rues de Pharhys rendirent ses esprits émoussés à l’adolescente. Refoulant son angoisse et sa panique au fond de son esprit comme le lui avait enseigné Perstog dans les moments critiques, elle parvint peu à peu à reprendre le dessus. Les mièvreries maladroites d’Eolas déposées au creux de son oreille. L’approche de la saison sombre. Le regard embué de Sofia quand elle lui avait offert une partie des gains de ses missions parallèles. La fierté d’avoir survécu à la folie des fanatiques de l’Unique. Autant de refuges contre sa peur. Sévèrement encadrée par plusieurs soldats, Kaylana, momentanément apaisée, écarta lentement les hampes croisées devant elle. Les gardes se tournèrent vers Perstog qui se contenta d’un hochement de tête. Les armes disparurent du champ de vision de l’adolescente. Respectueuse de l’étiquette et ne souhaitant pas davantage embarrasser sa Maison, la jeune fille suivit docilement le groupe jusqu’au manoir Wodimar. Hatchnar ne pouvait pas l’abandonner ainsi. Impossible. C’était forcément une épreuve, une fois encore. Les alfars s’adonnaient souvent à leurs besoins obsessionnels d’éprouver la loyauté et le courage de ceux qu’ils estimaient. Oui, tout ceci n’était qu’un test, simplement plus sournois qu’à l’accoutumée.

                Des alfars nobles inconnus, le front ceint du bandeau noir du deuil, lui décochèrent des regards hostiles à leur arrivée. Les conversations moururent et les têtes se tournèrent. Le cœur tel un cheval fou, l’Akh ne broncha pas. Tiarn’ess se trouvait dans un petit salon ouvert avec d’autres apprenties sorcière de sa congrégation. Un instant, elle fit mine de se lever en apercevant son amie prisonnière. Sans n’en rien faire. Kaylana aurait préféré ne pas la voir se couvrir le visage de la main pour exprimer sa honte. L’escorte traversa la demeure à vive allure. Un serviteur trop lent à s’écarter fut bousculé sans ménagement par un soldat. Il préféra risquer ses doigts sous leurs semelles à ramasser les débris du plat qu’il venait de lâcher pour ne pas les offenser davantage. Sa soumission choquante renvoya Kaylana à sa propre condition. Elle-même aurait tout sacrifié pour sa maîtresse. L’indifférence blessante du regard dont elle l’avait gratifiée la glaça une nouvelle fois jusqu’à l’âme. Le groupe déboucha sur un jardin modeste où les attendaient des gardes aux blasons des Wodimar. Nul mot ne fut prononcé. Kaylana passa d’un camp à l’autre puis Perstog et ses hommes s’éclipsèrent pour ne pas faire inutilement faire durer leur embarras. L’alfar fut le seul à se permettre une esquisse d’adieu d’un geste bref à l’attention de l’adolescente, sans chaleur, sans peine visible. Kaylana ne s’en vit pas blessée. Après tout, aux yeux du reste du monde, elle n’était que l’amante soumise du maître d’armes. Les guerriers Wodimar la menèrent sans ménagement le long d’un boyau humide et mal entretenu. Une lourde porte renforcée s’ouvrit devant elle à la faveur d’un virage, puis elle fut poussée à l’intérieur d’une geôle sinistre et ridiculement exigüe. Un sol froid, un tas de paille moisie, une écuelle d’eau trouble et l’écho bruyant de la porte refermée et verrouillée dans son dos. Kaylana, par fierté, resta debout dans le noir. Puis s’assit en tailleur pour réfléchir. Puis s’adossa contre un mur, morte d’ennui et rongée par l’appréhension. Puis s’accroupit dans un coin, un autre, s’étendit dans la paille, rêvassa, attendit, attendit et attendit encore. Pas d’option, peu d’espoir et la peur débordant sur son courage, elle se laissa sombrer dans un sommeil agité. Impossible de dire combien de temps s’était écoulé lorsqu’on daigna venir la sortir de sa cellule. Tenaillée par la faim et la fatigue, il lui semblait qu’au moins un jour complet lui avait été dérobé. Mais il pouvait tout aussi bien s’agir de seulement une poignée d’heures tant son esprit était confus.

Les gardes la menèrent plus loin dans la galerie, à présent suivis à distance raisonnable par un cortège d’aristocrates muets et fidèles comme des ombres. Le court et étroit tunnel aboutit sur une grotte spacieuse abondamment éclairée. Près des pleureuses engagées pour verser les larmes dont la noble famille était privée par l’étiquette et le rang se tenait la matriarche Wodimar. Un grincement sinistre déporta l’attention de Kaylana du regard embrasée lancée par l’alfare au cratère s’ouvrant au centre de la caverne. Courbés sur des manivelles, des domestiques s’échinaient à faire basculer les deux pans métalliques épais le recouvrant. Un œil noir et insondable nullement inquiété par l’intense clarté des lieux s’ouvrit alors, libérant un vent gelé et fétide. Les palpitations figèrent l’adolescente sur place. Une gifle soudaine la ramena à la réalité.

- Le puits de Hel, siffla la chef de file des Wodimar, plantée devant elle. La déesse du séjour des morts réclame ta présence dans son royaume pour des siècles de pénitence, chienne de peau-blanche. Remercie-moi de te gratifier d’une mort que tu auras tout loisir de contempler. Ma fille, lâchement assassinée dans le dos, n’aura pas eu cette chance.

- Elle s’est sacrifiée pour me permettre de survivre, lui répondit la jeune fille. Maydra n’aurait pas…

                Une seconde gifle, plus forte, la fit taire.

- Ne prononce pas son nom ! lui cracha la noble en tremblant de colère. Jamais ! Précipitez-la dans les ténèbres ! Maintenant !

                Les soldats agrippèrent Kaylana par les bras et la poussèrent vers le trou béant. Cotonneuse et flottant comme dans un rêve, celle-ci se laissa faire, indifférente. Une vague de terreur s’abattit néanmoins sur elle quand elle parvint au bord du gouffre. C’était un abysse sans fond, un océan d’obscurité, la gueule béante d’un démon ravivant les peurs les plus primaires. Les gardes continrent sans mal ses ruades désespérées et maladroites en verrouillant douloureusement leur prise. Une rafale chargée d’une odeur de charogne lui fouetta le visage et elle craqua. Ses gémissements se mêlèrent à ceux du chœur des pleureuses faussement éplorées.

- Un instant !

                Kaylana profita du flottement des gardes pour reculer précipitamment. Hypnotisée par la vue du vide, elle mit un certain temps avant de réaliser que la voix était celle de Shi’ntyr. L’adolescente terrifiée essaya de déceler une lueur amicale dans son regard mystérieux tandis que la sorcière se détachait du groupe des spectateurs pour venir vers elle. La noble ne lui adressa pas un mot, ni le moindre signe. Elle maintint sa tête du bout de ses doigts posés sur ses tempes, puis embrassa son front moite avant de se retirer. Inthraé émit un ricanement parfaitement déplacé au même moment. La Norne, faisant fi de l’étiquette et des regards incendiaires d’une partie de ses congénères, trotta gauchement pour se jeter dans le giron de l’héritière. Kaylana se souvint de sa prophétie : la mort promise avant la venue de la nouvelle année, c’est-à-dire à la saison sombre. Elle allait mourir ici et maintenant. Son cri d’épouvante résonna longuement à travers la caverne.

- Chante, maudite ! s’exclama la matriarche Wodimar, jubilant. Puis meurs et disparais à jamais !

                Kaylana hurla de plus belle, conduite de force vers le précipice. Le puits de Hel recouvrit brusquement tout son horizon. Elle vacilla sur son bord, parvint à rétablir in-extremis son équilibre puis reçut une nouvelle poussée dans le dos. L’adolescente bascula dans le vide et chuta en criant à s’en déchirer la gorge. Les ténèbres se refermèrent sur elle et l’engloutirent.

*

*     *

                Il fallut à Kaylana de longues secondes avant de comprendre qu’un visage sale et émacié était penché au-dessus d’elle. Sa tête lourde bourdonnait et la dureté de la roche inégale sur laquelle elle était étendue fit imploser une douleur nichée au ceux de ses reins. On la gifla, encore, mais avec bien moins de hargne cette fois, juste pour l’aider à fixer ses idées. Ses paupières lourdes papillonnèrent. L’inconnue l’observa d’un air satisfait et afficha un sourire jauni et clairsemé. Kaylana se redressa vivement en suffoquant de peur. De gestes nerveux, elle repoussa la femme trop proche et se jeta en arrière. Elle n’alla pas loin, heurtant tout de suite une paroi humide. Un homme, plus jeune, arriva, attiré par les gloussements de sa comparse. L’éclat du valya dans sa main engloba l’adolescente qui lançait des regards affolés dans tous les sens en claquant des dents.

- Bel oiseau, hein ? caqueta la femme hilare.

- Plus que toi en tout cas, vieille chouette. Va la calmer avant qu’elle ne se souille. Aenar aura sûrement entendu ses cris et va revenir sous peu.

- Aenar n’est pas du genre à se détourner d’une motte pour quelques gouttes de pisse. Crois-moi sur parole.

                Le jeune homme grommela et repartit en les laissant à l’orée de sa lumière. Sa complice ricana encore, toussa, cracha bruyamment et approcha en s’essuyant la bouche du revers de la main. D’âge mûr, elle rivait sur Kaylana un regard malicieux illuminant son faciès ingrat et prématurément vieilli. Ces manières, ces allures et cette façon de s’exprimer. Des esclaves des mines ou des lacs.

- Je…je ne suis pas morte ? lui demanda l’adolescente, tétanisée.

- Non, l’oiseau. Tu as volé comme une oie ivre et tu as un peu raté ton atterrissage. Eimar t’a récupéré et a empêché le Bouc et Rundi de te prendre. Rundi t’aurait sans doute tuée sur place. Le Bouc, ce baiseur de chèvres, a abusé de la moitié de ses sœurs, alors toi…Je m’appelle Tetta. Et toi ?

- Kaylana… Où sommes- nous ? Je suis tombée…Comment ai-je pu survivre à pareille chute ?!

- La toile des fileuses, soupira la femme en se grattant l’entrejambe. On a tous volé, comme toi, quand les Gris nous ont balancés dans ce trou. Certains veinards se sont brisé le cou. Pas nous…

- Un nid d’araignées géantes…comprit l’adolescente en cherchant à retrouver son souffle et à clarifier ses idées. Il faut quitter cet endroit au plus vite avant que les tisseuses ne reviennent ! Elles sont très dangereuses !

- Sans rire…Elles sont déjà venues deux fois. Ma carcasse osseuse ne les intéresse pas. Pas tant qu’il y en a de plus fraîches à se mettre sous la dent. Nous étions vingt, six quand elles sont parties. Depuis, Aenar cherche une sortie. Les autres sont trop lâches ou faibles pour le suivre. Comme moi.

- Aenar est votre chef ?

- C’est un brave garçon, solide et fiable, lui sourit Tetta. L’Unique le garde. Il nous sortira d’ici. Ou se débarrassera de nous sans ciller. Sauf si on lui prouve qu’on est utiles. Tu seras utile à Eimar quand Aenar saura que c’est lui qui t’a gardé pour lui. Je suis utile à Aenar car il aime la femme. Tu lui seras utile car il aime beaucoup la femme. Le monde ici est simple.

- Que deviendras-tu maintenant qu’Aenar a le choix de sa compagne ?

                Le ricanement moqueur de l’esclave ricocha, déformé, contre les parois déchiquetées du puits.

- Tu trouveras toute seule la réponse à cette question quand tu auras la croupe à feu et à sang et qu’Aenar aura encore de l’appétit !

                Kaylana baissa la tête d’un air affligé, décuplant le rire de sa compagne d’infortune.

- Comment survivez-vous ici ? l’interrogea-t-elle, en changeant prudemment de sujet.

- Les Gris savent que nous respirons encore. Ils nous envoient parfois quelques déchets en guise de nourriture et parfois des valyas. Quand ils y pensent. Pas par bonté d’âme, l’Unique emporte ces mécréants ! Simplement pour prolonger notre agonie.

- Vous êtes tous des croyants de l’Unique ?

- Le Disciple devait nous protéger, se lamenta soudain la harpie en reniflant. Il disait que les pouvoirs de l’Unique repousserait la magie perverse des Gris. Nous l’avons cru et suivi. Mais il est mort, maudit soit-il. Il y a eu une rafle. On nous a traqués dans les tunnels, séparés, capturés. Ils m’ont trainé dans un filet comme un vulgaire blaireau, ces pourceaux puants ! Et ils nous ont jetés dans ce cul de géant pour nourrir leurs monstres ! L’Unique est tout ce qu’il nous reste…

- Je vais avoir besoin d’un valya pour explorer cet endroit. Si les araignées rentrent, c’est qu’il doit y avoir un accès. Et donc une probable sortie.

- Bien sûr, bien sûr. Écoute plutôt ce conseil, l’oiseau. Roule ta liquette en boule. Aenar appréciera de ne pas s’abimer les genoux en te besognant.

                Curieusement, la menace du viol n’effraya pas Kaylana outre mesure. Jugeant qu’elle avait sans doute trop connu de peurs dans la journée, c’est d’un pas sûr qu’elle se leva et dépassa la laide chouette. Eimar se retourna pour l’observer, mais elle se contenta de lui faire signe de la suivre pour profiter de sa lumière. Manifestement moins éclairé que son cristal, il obéit, restant près d’elle tandis qu’elle arpentait les lieux. Le puits de Hel formait un entonnoir aux parois tapissées d’épaisses et innombrables toiles d’araignées disparaissant dans un ciel de ténèbres. Seul un autre valya brillait dans la pénombre, soulignant les contours indistincts des deux autres captifs évoqués : le Bouc et Rundi, à l’autre bout de la grotte. La jeune fille ne leur adressa pas la parole, marchant sans arrêt d’un bout à l’autre de la fosse pour tenter de chasser le froid ambiant qui la pénétrait jusqu’aux os. L’épouvantable odeur sentie à la surface était encore plus tenace ici. Et pour cause, de multiples cocons aux formes sans équivoque parsemaient le réseau enchevêtré de toiles. Des morceaux de cadavres gisaient ça et là, rognés et écharpés, livrés à la pourriture. Privée d’armes, dans un cul-de-sac n’offrant aucune protection et face à des créatures vicieuses chassant en meute, Kaylana comprit vite que sa seule chance de survie était de partir rapidement. Escalader les fils d’araignées parfois gros comme des branches ne devrait pas poser de problèmes. Rejoindre les souterrains de Pharhys devrait être possible avec des efforts, du courage et une indéniable dose de chance. Échapper aux fileuses aux mandibules envenimées sur leur propre terrain relevait en revanche du fantasme.

                Une lumière perça soudain la nuit, trente mètres au-dessus du sol, tirant Kaylana de ses réflexions. Les prisonniers se rassemblèrent lentement, motivés par le même espoir, tandis que le dénommé Aenar descendait précautionneusement les toiles gluantes. Kaylana profita de l’inattention générale pour se baisser et ramasser l’éclat effilé d’un valya éteint et brisé abandonné à ses pieds. Comme les autres, elle attendit que le chef de ce piteux groupe les rejoigne. Aenar était agile, alerte et bien nourri, profitant sûrement de sa position dominante sur les autres pour s’octroyer la plus grande partie des vivres. Large d’épaules, le menton carré et les bras vigoureux, il eut tôt fait de rallier la terre ferme. Un valya percé pendait à son cou par un lacet en cuir. Un fémur fendu et pointu était attaché à sa cuisse épaisse, un autre à sa ceinture. Ses yeux de vautour ne quittèrent pas Kaylana sur les derniers mètres. Son expression était sévère et l’éclat de son œil, mauvais. L’adolescente replia ses bras contre elle pour dissimuler son cristal et feindre la même soumission que le domestique Wodimar trop lent. L’homme grogna et lui tourna autour comme un chien émoustillé. Les autres s’écartèrent sans demander leur reste. Aenar puait la sueur, la pourriture imprégnant les lieux et la mort.

- Avez-vous découvert un accès praticable, messire ? lui demanda l’Akh, essuyant des rires narquois de la part des autres.

- Tu parles comme ceux de la haute. Tu dois être une domestique de maison, c’est ça ? Si tu veux savoir ce que j’ai trouvé, petite servante, il va falloir te montrer très serviable avec messire…

- Inutile. C’était une simple question rhétorique. Je sais que vous rentrez bredouille. Dans le cas contraire, vous n’auriez jamais pris la peine de retourner auprès de nous.

- Qu’est-ce que tu dis ?! siffla le cultiste, estomaqué par le changement radical de ton et d’attitude.

- Clairement ? Vous êtes un mort en sursis et vous le savez.

                L’homme perdit facilement son sang-froid devant l’insulte, comme prévu. S’emparant de son arme improvisée, il frappa avec force, mais avec plus de rage que de précision. Kaylana n’eut qu’à se baisser pour éviter l’os. Un pas en avant lui suffit pour se glisser dans sa garde et frapper à son tour. Le cristal tranchant taillada l’homme à la base du cou dans une gerbe de sang. La stupeur compromit son équilibre. L’Akh, plus expérimentée en attaques éclairs, balaya sa jambe d’appui et l’envoya bouler à terre d’un coup d’épaule. Le temps que les autres réagissent ou qu’Aenar comprenne ce qui venait de lui arriver, elle se tenait au-dessus de lui, à califourchon sur son torse, son valya fendu à quelques centimètres de ses yeux exorbités.

- Quelqu’un tient à mourir pour cet homme ? demanda-t-elle d’un ton belliqueux. Alors, reculez !

                La chouette hulula et geignit comme si c’était son propre fils qui saignait devant elle. Elle invectiva Eimar mais Kaylana savait qu’il ne bougerait pas, affligé d’un manque flagrant de caractère. Rundi se contenta d’applaudir, amusé par la scène, le Bouc hébété en retrait derrière lui.

- Me tue pas ! balbutia Aenar, sonné et effrayé par la vue du sang. Tu m’as saigné comme un goret, sale putain ! Mais qui es-tu, par la barbe de Wotan ?

- Tu renies bien vite l’Unique, déplora la jeune fille, guère étonnée. As-tu trouvé quoi que ce soit là-haut ?

- Ou…oui ! Je croyais que c’était un passage de ces saloperies rampantes, mais j’ai atterri dans une grotte de trolls. Ils…ils dormaient alors j’ai fait demi-tour avant qu’ils ne se réveillent. Il n’y a pas d’issue ! On va crever ici.

- Des trolls, tu dis ? Conduis-moi.

- Va crever, catin !

- Ou je te perce encore, rajouta la jeune fille. Tu sais que le sang frais excite les fileuses ?

- D’ac…d’accord ! Je le ferai, je te le jure sur l’Unique, Tor ou le cul sacré de Freyja ! Mais par pitié, enlève ce truc de mon œil !

*

*     *

                L’index d’Aenar pointa brièvement dans la direction du troll étendu. Il était déjà en train de faire volte-face quand la main de Kaylana le retint sur place. D’un geste autoritaire, elle désigna le valya suspendu à son cou avant de l’en priver et lui indiqua d’attendre ici. Elle savait qu’il ne fuirait pas malgré l’envie qui le taraudait et qui se lisait sur son visage livide, retenu par la peur de se retrouver isolé dans l’obscurité. L’adolescente pénétra dans la grotte sans faire le moindre bruit. De sa démarche féline, elle s’approcha du monstre couché à la respiration hachée et faible. Aenar était un imbécile. Son antre de trolls n’en contenait en fait qu’un seul, un jeune, certainement abandonné par son groupe. Recroquevillé dans un coin, il tournait le dos à la jeune fille et ne réagit pas à son approche. Kaylana effectua un tour complet de la salle en levant son cristal pour chasser les ombres.

- Il a un fer de lance brisé enfoncé dans l’omoplate, expliqua-t-elle à voix basse en revenant auprès de son compagnon d’exploration. Il est inoffensif. Il a aggravé la blessure en tentant de s’en débarrasser et celle-ci s’est infectée. Et s’il est arrivé jusque là, c’est qu’il existe une voie. Allons chercher les autres.

- Pourquoi ? demanda-t-il avec une effarante sincérité.

                Kaylana ne prit pas la peine de lui répondre et fit demi-tour, déterminée à sortir d’ici coûte que coûte et de ne plus laisser personne mourir sans tout faire pour l’empêcher. Aussi méprisables et dangereux que l’étaient les rescapés de cette fosse, il était de son devoir d’Ombre de leur offrir une chance. À eux d’en faire ce qu’ils voudraient.

                Les cris perçants déchirèrent le silence assourdissant des souterrains tandis qu’ils approchaient de la paroi intérieure du puits. Aenar se figea et battit précipitamment en retraite. Kaylana marqua un temps d’arrêt avant de foncer, incapable de trahir sa résolution de l’instant. Le vacarme était reconnaissable entre mille, inhumain, suraigu, terrifiant. Dans l’abysse, les araignées s’étaient mises en chasse et battaient le rappel de leurs troupes en menant l’attaque. Dans son dos, Kaylana entendit Aenar jurer et la suivre, débitant un charabia de prières et d’insultes mélangées. Parvenue au-dessus du précipice, l’Akh se pencha en brandissant son valya pour dissiper la nuit. Elle savait pertinemment qu’il lui serait impossible de voir quoi que ce soit avec une lumière aussi faible, mais elle espérait ainsi pouvoir guider quelque fuyard rescapé du massacre.

- Arrête ça, pauvre folle ! l’admonesta Aenar, fou de peur. Tu vas attirer les tisseuses droit sur nous !

- Pas plus qu’avec notre odeur ou tes couinements, rétorqua-t-elle.

                Une lueur dansa soudainement dans l’obscurité, en-dessous d’eux. Escaladant les toiles poisseuses tendues par les fileuses le long de la paroi, Eimar approchait rapidement, suivi de près par Rundi. Les deux hommes grimpaient avec l’énergie du désespoir, une frayeur semblable gravée sur les traits. Eimar se cramponna à la main tendue de Kaylana et manqua de basculer en arrière dans la précipitation, refusant de lâcher son propre cristal serré entre ses doigts. Rundi les poussa et les bouscula tous les deux sans ménagement un instant après. Essoufflé, il s’écroula à même le sol tandis que son comparse essuyait ses larmes de terreur en rejoignant Aenar.

- Il ne faut pas rester là ! glapit-il. Elles arrivent ! Elles sont encore plus nombreuses que la dernière fois !

- Les autres ? interrogea Kaylana.

- Elles ont fondu sur Tetta, répondit Rundi en grattant sa barbe fourchue. Stupide femme ! Elle n’a même pas bougé. Bouc a été pris pendant qu’on montait. Elles ont tranché sa jambe comme si c’était du bois sec ! Il n’a même pas eu le temps de gueuler !

- Il faut partir ! répéta Eimar.

- Comment avez-vous réussi à leur échapper ?

- Il en venait de partout, on n’a pas eu le temps d’échafauder un plan ! On a grimpé sur la seule paroi vide avec ces saloperies à nos trousses. On a vu la lumière. On est venu. On peut y aller maintenant ?!

- Elles vous ont rabattues. Leur but était de nous regrouper.

                Les regards hébétés se fixèrent sur Kaylana qui se détourna subitement de l’observation du ravin pour regarder en direction de leur seule issue.

- On va crever…soupira Aenar en plein désarroi.

- Il nous reste une chance : le troll. Avec moi, vite !

                Les hommes n’hésitèrent pas longtemps avant d’obtempérer, suivant l’adolescente lancée en pleine course jusqu’à l’antre de la créature blessée. La vue du monstre coupa leur élan, pas celui de Kaylana. L’adolescente s’avança, fouilla les lieux du regard et se rua sur une déjection encore fraîche dans laquelle elle plongea ses avant-bras avant d’en recouvrir sa tunique.

- Elle perd la tête ?! s’exclama alors Eimar, sidéré.

- Non, elle a raison, comprit Aenar en la rejoignant. Les trolls sont les prédateurs des rampantes. Elles craignent leur odeur.

- Par les bourses des dieux ! protesta Rundi. Même le bouc ne voudrait pas d’une princesse alfe avec une puanteur pareille ! Vous ne me…

                L’écho d’un cri strident vrillant les tympans l’interrompit brusquement. Le grouillement de la meute lancée sur leur piste se répercuta à travers le boyau étroit dans leur dos. Rundi se précipita dans la caverne. Kaylana s’empressa alors de ramasser le reste des immondices du troll pour en tapisser l’entrée de la grotte, traçant une ligne dérisoire de défense. Puis, elle recula prudemment vers une stalagmite proche contre laquelle elle s’adossa, imitée par son groupe. Les araignées géantes n’eurent cure de la discrétion lorsqu’elles surgirent en nuée du tunnel. Leurs piaillements excités se muèrent tout à coup en appels de panique et signaux de détresse lorsque l’odeur écœurante dressée contre elles les balaya. Les tisseuses stoppèrent net leur élan avant de fuir précipitamment. La présence des trolls dans un lieu aussi exigu, sans compter les ronflements de celui encore présent, les renvoya à leur instinct primaire de survie. La masse meurtrière reflua et disparut en quelques instants. Ses derniers membres, plus téméraires, dardèrent leurs mandibules visqueuses de venin en direction des quatre esclaves immobiles avant de capituler, vaincus à leur tour par les effluves puissantes qu’ils dégageaient.

- Je crois que j’ai mouillé mes chausses, commenta Rundi à voix basse, de longues secondes après le départ de la dernière créature.

- Et maintenant, on fait quoi ? demanda Aenar tandis qu’Eimar s’écartait pour vomir bruyamment.

- Pourquoi tu lui demandes ça a elle ? s’emporta Rundi en le bousculant. Ce n’est qu’une gamine ! Les fileuses ont emportés tes couilles ?!

                Le poing lourd du blessé cueillit son rival en plein menton, l’envoyant mordre la poussière. Furieux et trop heureux de trouver une occasion de passer ses nerfs éprouvés, Rundi bondit sur ses pieds et se jeta sur son adversaire. Titubant, Eimar tenta vainement de les séparer. Un grognement rauque du troll réussit là où il échoua piteusement. La bête s’agita et souffla longuement avant de sombrer à nouveau. Penauds, les trois hommes perdirent aussitôt toute velléité. Kaylana attendait près d’un autre tunnel en leur tournant le dos.

- Je tente ma chance par ici, dit-elle sans leur accorder un regard. Ceux qui veulent m’accompagner sont libres de le faire. Ceux qui le souhaitent peuvent rester nourrir les araignées ici quand elles reviendront.

                Rundi éructa un juron et frappa le sol du talon quand Eimar et Aenar rejoignirent l’adolescente. Trainant les pieds et crachant dans la direction de la galerie envahie par les chasseuses, il leur emboîta le pas à contrecœur.