L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Chapitre 10 - Le Songe de la Norne

Kaylana observa un instant l’homme endormi dont les contours se découpaient à la lueur blafarde du valya qu’elle tenait dans sa main. Même ainsi, abandonné à la sérénité de la nuit, le Disciple ne se départait pas d’une certaine dureté empreinte sur ses traits. Puis elle se pencha lentement jusqu’à ce que ses cheveux viennent effleurer son visage et déposa un baiser sur son front. Arraché à son sommeil, l’homme posa un regard embrumé sur elle tandis qu’elle se redressait. Ses yeux étaient d’un gris clair fascinant, même à la faible lumière. La stupeur y brilla brièvement, mais il recouvra vite un calme et une froideur plus habituels. Aucune lueur de peur malgré la promesse de mort alfare témoignée des lèvres de l’Akh dont il ne pouvait ignorer le sens. Kaylana eut confirmation de son sang-froid et de son courage quand il lui parla d’un ton détaché.

- Si jeune…constata-t-il en la dévisageant.

                L’adolescente glissa sa lame sous sa gorge, impassible. Il frémit à peine.

- Il te sonde, prévint la voix de Tiarn’ess dans son esprit. Je le garde sur le seuil.

                Ainsi donc, la rumeur se vérifiait. Certains hommes étaient bien capables de manipuler l’oid de leur seule volonté alors que les dieux étaient censés avoir privé toute l’humanité de leurs pouvoirs. Intéressant.

- Je perçois…ta tristesse…tes doutes…tes craintes…murmura  l’homme en plissant le front.

- Ton esprit est verrouillé, l’assura Tiarn’ess. Il ne passera pas.

                Des images défilèrent soudain dans l’esprit de la jeune fille et elle sut que son amie se trompait. C’était elle-même qu’elle cherchait à rassurer. Mais sa résistance psychique ployait indéniablement sous les assauts du Disciple. Une scène happa Kaylana. Elle se vit arpenter un couloir sombre du manoir. Son souffle s’accéléra quand elle crut sentir la pression des doigts d’Erth exercée sur son cou alors qu’il la saisissait vigoureusement pour la plaquer contre le mur.

- Tu t’es jouée de moi ! L’Ombre est morte chez les Skjald.

- Il ne se serait pas montré si vous aviez été là, s’était-elle justifiée d’un ton diplomate.

- Peut-être devrais-je achever ce qu’il avait commencé ?! avait sifflé l’alfar encoléré entre ses dents en resserrant sa prise.

- Peut-être…êtes-vous en train…d’échouer lamentable…ment au test…de maître Perstog, avait rétorqué l’adolescente, sciemment passive.

                Doute. Hésitation. Trouble. Kaylana venait de se sauver. Erth l’avait libéré de son étreinte en la foudroyant du regard. Sa main libre ne s’était toutefois pas éloignée de la garde de son épée.

- Ne vous-êtes pas demandé pourquoi un bretteur accompli comme vous avait eu pour charge de veiller sur une simple Akh ? Un bon guerrier n’excelle rarement que sur le champ-de-bataille. Un des préceptes favoris du maître.

                Erth avait reniflé de dédain, puis avait tourné les talons. Kaylana avait glissé au sol, agitée de tremblements nerveux. Le souvenir récent se dissipa. L’Ombre se demanda un instant si le Disciple avait pu le lire, mais chassa cette idée. En lutte contre sa volonté et celle de Tiarn’ess, il ne faisait que vainement tâtonner en elle. Le contact raffermi du métal aiguisé sur sa peau le fit se raidir. L’esprit de Kaylana cessa d’être agité.

- Il a battu en retraite ! jubila la sorcière, triomphante. À nous !

 

                Tandis que l’apprentie contre-attaquait en semant et attisant la peur et le malaise dans l’esprit du Disciple, Kaylana entreprit d’abattre consciencieusement ses murailles.

 

- « Et les félons, et ceux qui auront trahi leurs frères et leurs sœurs, demeureront pour toujours à la lisière de la Lumière », récita l’adolescente.

- Tu connais le Recueil ? fit le cultiste, déconcerté.

               

                Kaylana se décala légèrement de manière à ce qu’il puisse apercevoir le jeune Fuz, accroupi dans un coin de la chambre, tapi dans l’obscurité. Le garçonnet, esclave et amant du Disciple, se tenait près de la minuscule fenêtre entrouverte par laquelle il avait laissé pénétrer l’Akh. Son regard ne reflétait que haine et chagrin. Son maître, incrédule, examina le côté déserté de son lit réservé à l’enfant, comme pour se persuader de ce qu’il voyait.

 

- Je t’ai recueilli alors que tu agonisais dans la rue quand tous t’avaient tourné le dos ! s’offusqua-t-il d’un air peiné. Tu étais promis à ce que tu n’aurais même jamais pu rêver et tu…tu me vends aux mécréants, traître ?!

- Quel saint homme…

- Tu as trahi le premier en corrompant son âme et son corps, dit Kaylana d’un ton tranchant.

- J’ai grande pitié de vous, fit l’homme après un court silence. Je peux contenir la fureur de mes fidèles en vous offrant de partir tout de suite. Tous les deux. Ne revenez jamais. « Les limiers à la solde des infidèles connaitront bien assez tôt l’issue du sort qu’ils se sont forgés. »

 

                Kaylana retira sa dague et invita d’un geste sa cible à s’asseoir sur sa couche. Elle s’agenouilla près de lui.

- Tu espères que notre discussion ou la lumière de mon cristal finisse par attirer l’attention de tes mâtins ? demanda-t-elle. Gagnons du temps : appelle-les.

- Ils te tueraient…au mieux. Détourne-toi du sentier de vices où les ennemis des hommes t’ont…

- Appelle.

- Folie ? Soif de sang ? Fort bien…Je prierai pour ton salut. À moi ! Maïeul ! Wigeric !

                Dans le repaire, il n’y eut nul bruit en retour. Perplexe, le Disciple épia le lourd silence. Impossible que tous ses sbires soient morts. Il aurait fallu une véritable troupe pour prendre d’assaut la bâtisse et le vacarme du combat l’aurait forcément réveillé. Projetant son esprit qui rebondit sur la barrière dressée dans celui de cette curieuse adolescente, il ne ramena que les bribes de pensée qu’elle daigna bien lui offrir. Son regard glissa alors en direction des pierres gravées disposées sur le plancher de sa chambre. Des runes. Un sort de voile les coupant du monde extérieur. La tueuse les avait isolés.

- Sa surprise est délectable, commenta Tiarn’ess en poursuivant son travail de sape. Il chavire. Porte l’estocade.

- La Souillure est-elle une fatalité ? questionna Kaylana en le fixant avec intensité.

- Ça ne fait pas partie du plan, ça !

- « L’Unique délivrera de la malédiction ceux qui s’offrent à lui. »

- « Les maudits seront exclus de la Lumière. Nous consumerons les incrédules. » L’Unique n’offre pas de pardon ou de rédemption. Son culte sème le fanatisme et la haine, nourri de rancœur.

                Le Disciple secoua la tête, affectant un air déçu. Le bout de ses doigts tremblants témoignait cependant de son agitation intérieure, excitée par Tiarn’ess. Suivant une nouvelle fois le regard accusateur de l’adolescente, il joignit ses mains devant lui, formant un cercle au niveau de sa poitrine.

- Nous ne sommes qu’un, divisés dans la chair. Il n’y a qu’un soleil. Un seul peuple digne de la Lumière. Et nous ne devons adorer qu’un seul dieu. L’Unique est celui qui brisera le cycle d’asservissement des Hommes et rétablira notre gloire volée par les divinités ingrates des démons qui nous gouvernent.

- Les esclaves de votre secte auront-ils droit à leur part de gloire ? Les femmes de votre secte n’ayant pas enfanté avant leur dix-huit ans et violées par les vôtres au nom de l’Unique goûteront-elles à cette liberté ? Les fils que vous sacrifiez à cette divinité solaire sont-ils vraiment de la même chair que celle de leurs frères qui les saignent ?

- Sont-ce tes paroles ou celles de ceux qui tiennent tes chaînes, assassine ?

- Une question judicieuse…

- Vous faîtes du désespoir d’un peuple perdu une foi aveugle de fidèles dociles pour satisfaire votre propre soif de pouvoir. On ne bâtit pas une religion de salut en désignant comme impies et ennemis ceux qui la refusent. C’est à cause du danger que tu incarnes pour notre peuple que tu perdras la vie ce soir. Ta Souillure sera une fatalité.

                Le Disciple, le teint cireux et les tempes perlant de sueur, afficha un rictus de mépris. Les efforts spirituels de Tiarn’ess semblait siphonner toutes ses forces.

- Qu’est-ce que attends pour plonger ta lame dans mon cœur, félonne ? éructa-t-il en postillonnant.

                La jeune fille se pencha vers lui et, à la grande surprise de l’homme, lui caressa le côté de la tête.

- Pour obtenir une mort de martyr qui servira la cause démente des tiens ? Tu mérites mieux encore : la bénédiction des anciens dieux.

                De la paume de l’adolescente posée sur la tempe de l’homme hébété jaillit un bref mais fulgurant éclair. Le sortilège déposé plus tôt dans sa main par Tiarn’ess foudroya le Disciple sur place. Il s’écroula en arrière d’un bloc dans une fumée écœurante. Fuz poussa un gémissement de peur, de soulagement et de joie mêlés. Imperturbable, Kaylana fixa l’expression de stupeur et de désarroi de sa victime, satisfaite. Les cultistes qui découvriraient le cadavre sous peu en seraient aisément floués. La mise en scène morbide influencée par leur paranoïa et leur superstition exacerbée devrait suffire à leur faire croire que le Disciple avait été frappé par l’ire des dieux rivaux. Ce qui ruinerait sa réputation d’élu illuminé se targuant d’être protégé par la Lumière et le rabaisserait au rang d’usurpateur.

Kaylana rangea sa dague, ramassa les runes à terre et s’agenouilla près de Fuz. De grosses larmes coulaient sur les joues de l’enfant. Mais il semblait plus apaisé. Il avait su lui faire confiance et elle avait tenu sa promesse de le venger, ainsi que sa sœur aînée qui avait subi mille supplices par la faute de leur maître respectif. Sans un mot, elle lui tendit la main en souriant doucement. Il la lui prit et se remit sur ses pieds.

- Attends quelques instants après que je sois partie et appelle à l’aide. Tu te souviens de ce que tu devras dire aux hommes qui viendront ?

- Un claquement sec a retentit pendant que nous dormions, répéta-t-il consciencieusement. La puanteur m’a effrayé. Et lui, ne bougeait plus. Alors j’ai crié. Mais je ne veux pas retourner dans le lit ! Jamais !

- Attends alors assis par terre. Je suis fière de toi, Fuz.

Le garçon essuya ses larmes avec sa manche et s’écarta pour laisser passer Kaylana. Il la regarda enjamber la petite fenêtre et se contorsionner pour se glisser hors du repaire. Il referma derrière elle et demeura seul dans l’obscurité. Il attendit que son cœur cesse de battre à tout rompre pour pousser son cri d’effroi. L’Akh était hors d’atteinte lorsque la maison se réveilla.

- Félicitations ! la tança Tiarn’ess. Tu étais censée interroger ce chien pour connaitre l’emplacement de son antre secrète avant de le tuer ! Tu aurais dû le torturer au lieu d’entamer un échange théologique avec lui ! Perstog va être furieux !

- Ce fou n’aurait rien dit. Tu le sais, tu as lu en lui. C’était un fanatique.

- Comment allons-nous achever la mission à présent ? l’interrogea la sorcière d’un ton fataliste. Tu as refroidi la seule piste susceptible de nous indiquer où se situe leur base…

- Nous ne sommes pas perdues. Il n’existe jamais qu’une seule voie. Aux chemins tout tracés, je préfère les sentiers plein de ronces.

- C’est bien que tu aimes les épines, ça te permettra de mieux supporter les caresses du fouet !

- Garde la foi, sorcière et les cieux te guideront, murmura Kaylana, emmitouflée dans les ombres.

- Tu devrais arrêter la lecture des manuscrits d’hérétiques, ça te monte à la tête…

                Accroupie dans sa cachette à surveiller le repaire de la secte, Kaylana ne dit rien. Elle se contenta d’afficher un court sourire.

 

*

*     *

                Tiarn’ess reprit sa litanie de lamentations après un bref silence boudeur. Conserver sa concentration s’avéra dès lors pour Kaylana un exercice des plus ardus. La voix de l’alfare résonnait dans son esprit comme un écho lancinant dans une caverne. La migraine, accentuée par la tension nerveuse et l’inactivité, sourdait lentement en elle. Heureusement, elle n’eut guère longtemps à attendre. De la demeure des cultistes en pleine crise jaillit bientôt un homme encapuchonné qui s’éloigna en toute hâte dans la rue silencieuse. Kaylana s’élança à sa poursuite. Tiarn’ess cessa ses babillages en prenant conscience que la mission avait repris son cours. Le messager s’empressait de rejoindre l’antre pour avertir le reste de la secte de la mort soudaine et étrange du Disciple. Les meilleurs pisteurs alfars s’étaient cassés les dents en cherchant à découvrir ce lieu secret niché au cœur de leur cité. Elles tenaient là une chance unique.

Kaylana suivit sa proie jusqu’aux abords du quartier sud, dans une maison banale adossée directement à une caserne. Jamais les alfars n’auraient soupçonnés un endroit aussi évident.       Mais quand bien même, cela ne suffisait pas à expliquer leurs multiples échecs face aux renégats. Ce repaire dissimulait un mystère. Avec mille précautions, la jeune fille s’introduisit dans la chaumière déserte et plongée dans la pénombre. Un rai de lumière évanescent filtrant du sol lui indiqua la position de la trappe escamotable menant à une cave minuscule. Un panneau refermé à la hâte dissimulait l’entrée d’un tunnel plongeant dans les niveaux souterrains. Kaylana l’ouvrit sans bruit et s’engouffra dans le passage. Le boyau étroit, récent et mal taillé, l’obligea à se courber pour poursuivre. La fusion spirituelle opérée par la magie de Tiarn’ess se fit tant exacerbée qu’elle pouvait presque sentir en elle les palpitations de la sorcière. Guidée par les parois et la lueur ténue de son valya étouffée par un pan de sa tunique, l’Akh avança avec prudence. Le chemin descendait en pente douce. Il s’arrêta brusquement deux mètres au-dessus d’une nouvelle artère parcourue par un cours d’eau souterrain. L’adolescente s’aida du mur déchiqueté pour rejoindre la rivière et remonter le courant. Plus loin devant elle dansait la lumière du messager, son étoile dans la nuit. Après un nouveau croisement, elle arriva finalement devant l’entrée de l’antre : la bouche d’une caverne hérissée de stalagmites éclairée par plusieurs torches, pareille à la gueule d’un dragon. Le cultiste, agité, échangeait avec le garde en faction qui finit par le suivre à l’intérieur, abandonnant la surveillance de l’accès.

- Je guide Perstog pour qu’il nous rejoigne avec un détachement de soldats. Nous devrions attendre ici…Hé ! Mais qu’est-ce que tu fais ?!

                Kaylana s’était remise à courir à la suite des deux hommes, incapable de rester en place. Les remontrances de Tiarn’ess étaient déjà inutiles avant qu’elle ne se décide. Ils furent parfaitement déplacés et improductifs lorsqu’elle pénétra dans le repaire. La jeune fille se cala dans un coin d’ombre à l’écart du passage pour observer son environnement et évaluer la situation. La grotte devait être encore plus vaste qu’elle ne l’imaginait au vu des divers feux parsemant son espace. La présence de nombreuses personnes y était évidente malgré la pénombre, au désordre et à l’odeur tenace flottant dans l’air. Les cultistes devaient dormir pour la plupart. Quand le garde revint, quelques instants après, il demeurait seul, l’air morne et accablé d’ennui. Comment de simples esclaves rebelles trop inconscients pour garder correctement leur propre repaire avaient pu échapper à la vigilance des alfars jusqu’à présent ?

- Renvoie cet imbécile à ses songes et fuyons ! La suite appartient à la milice !

                Kaylana répondit à sa compagne d’un geste pour ne pas se trahir. Son index pointa en direction de la gigantesque et épaisse roue de pierre reposant sur le côté de la porte. Cinquante alfars aguerris seraient inutiles si les fanatiques venaient à condamner l’entrée avec. Leurs ennemis n’étaient pas des combattants, mais ne manquaient ni d’audace, ni de moyen de se défendre. Au grand dam de Tiarn’ess, Kaylana s’enfonça plus avant dans l’antre, flirtant avec les ténèbres. Elle repéra bien vite une corniche et s’y hissa furtivement en suivant la cadence régulière des soupirs nerveux de son amie dans sa tête.   

- Sonde l’oid, lui demanda-t-elle en scrutant les environs embrumés d’obscurité. Essaie de repérer la trace de Maydra.

- Même si je la trouve, elle doit être enchaînée et âprement gardée ! Affamée ! Épuisée ! Voire blessée ! Comment la sortiras-tu au nez et à la barbe de ces fous ?! Pourquoi n’attends-tu pas les renforts ? Ils sont en route !

- Parce qu’ils arriveront trop tard, se rembrunit l’adolescente en désignant la troupe d’hommes se dirigeant vers l’entrée. Ceux-là sont moins stupides que leurs confrères de la ville. Ils se doutent bien que si nous avons pu mettre la main sur le Disciple, leur secret risque d’être éventé.

                Le crissement désagréable de la pierre roulant pour fermer l’issue gronda à travers la caverne. Des voix s’élevèrent. D’autres feux furent allumés. L’alerte était donnée.

- Gageons qu’ils vont s’égailler comme une volée de moineaux effrayés en oubliant Maydra.

- Une si belle prise ? J’en doute.

                Kaylana se laissa glisser plus loin pour s’éloigner de l’activité naissante près de l’entrée.

- Où ? insista-t-elle.

- Attends…Je crois…Je ne sais pas…Je…Là ! C’est infime mais…Par là !

                Kaylana reçut la vision qui s’imprima dans ses pensées et accéléra le pas. Elle contourna la lumière tant qu’elle put, mais fut forcée de traverser plusieurs zones éclairées pour ne pas perdre trop de temps. Marchant d’un air aussi détaché qu’elle le put, elle passa à côté de dormeurs ou de fidèles réunis en cercle, discutant, priant, somnolant. Des femmes, des enfants, des vieillards. Une troupe de faibles que la dévotion aveugle rendait puissants. Et dangereux. La jeune fille échangea un regard neutre avec un vieil homme barbu qui la regarda passer sans un mot. Savaient-ils seulement ce qu’ils risquaient à défier ainsi l’autorité des alfars ? Elle gagna le tunnel indiqué par image dans son esprit par son amie et y pénétra sans ralentir. Celui-ci sinua jusqu’à un cul-de-sac occupé par deux hommes assis par terre. Dans le fond, une silhouette recroquevillée était maintenue par de lourdes chaînes. Kaylana s’approcha. L’odeur de la mauvaise bière et de l’urine emplissait les lieux. Le geôlier leva un œil intrigué en la voyant. Un sourire avenant rassura l’ivrogne avant qu’il ne soit assommé d’un revers appuyé. Son comparse s’écroula avant même de pouvoir se retourner. La clé des chaînes traînait entre leur pichet épuisé et des vestiges de nourriture. De vulgaires amateurs. Maydra était encore en vie. Malgré son visage tuméfié et son état pitoyable, son regard embrasé témoignait que sa principale souffrance provenait de son honneur de noble froissé. Pour une sorcière et matriarche en devenir, l’humiliation de sa capture par des esclaves insoumis était cuisante. Elle ne daigna pas même sourciller quand Kaylana l’approcha pour la délivrer, fière et furieuse à la fois. Il fallut que Tiarn’ess se manifeste avec enthousiasme en propageant ses ondes dans l’oid pour que sa congénère apprentie se détende un minimum.

- Dis-lui que nous sommes venues la sauver parce qu’elle me doit encore un demi-cristal.

- Nous sommes venues vous sauver, répéta l’adolescente en s’affairant. Il semblerait que Tiarn’ess doute de votre capacité à honorer vos dettes.

- À raison, je gage. Nous ne sortirons pas d’ici. (La main froide et fine de l’alfare se referma sur le poignet de Kaylana). Elle nous voit.

                L’Akh se lécha les lèvres en lisant le soudain désespoir dans les yeux de la magicienne. Lentement, elle se redressa et porta discrètement sa main à sa dague. Un groupe d’une douzaine de fidèles aux mines fermées surgit du tunnel. Curieusement, ils se contentèrent de rester là, la lacérant de leurs regards belliqueux. Puis ils s’écartèrent pour libérer le passage à un homme longiligne d’âge mûr accompagnant une fillette alfare étrange et passablement ensommeillée. L’enfant avança d’une démarche maladroite et saccadée, nuque courbée, épaules affaissées, un œil crevé laiteux transperçant le rideau de sa chevelure raide. Maydra recula se blottir contre la paroi. Kaylana laissa glisser sa lame entre ses doigts roides lorsqu’elle reconnut la Norne. Tiarn’ess se replia en elle si profondément qu’elle manqua rompre leur union psychique. Le sourire aux dents gâtées de la petite fille acheva de terrifier Kaylana. Elle n’opposa pas la moindre résistance quand des cultistes la jetèrent rudement sur ses genoux.

- Quatre, souffla l’enfant à l’haleine chargée au visage de l’adolescente. Parfois cinq et jusqu’à six. Mais dans aucun de tes avenirs tu ne parviens à terrasser tous ces hommes avant de tomber. (Se rapprochant encore davantage tandis que l’homme qui l’escortait traduisait ses paroles à l’assemblée). Veux-tu savoir dans combien tu fonds en larmes ?

                Kaylana déglutit avec difficulté, le cœur emballé charriant un sang glacé dans ses veines. Les Nornes étaient des sorcières atypiques dotées d’un pouvoir inné redoutable frôlant avec la malédiction. Enfant, et jusqu’à leurs premières menstrues, elles possédaient la capacité d’entrevoir les bribes des  futurs possibles. Devenues femmes, elles officiaient comme voyantes dont le pouvoir de vision faisait fi des limites de l’espace. Rien, ni personne n’échappait à leur troisième œil, mais elles ne pouvaient plus prédire l’avenir. Puis, infertiles, ces sorcières connaissaient leur dernier pouvoir : celui de lire librement le passé, parfois sur des générations. Leur incommensurable et inestimable magie engendrait la crainte. Mais la véritable terreur qu’elles suscitaient provenait aussi en grande partie de leur folie latente.

- Ronronne pour moi, petite lionne, gloussa la fillette en posant la main à plat sur son cœur. La meute viendra. Par toi et non pour toi. Ils massacreront. Ils asserviront. Mais quelques fois, ils ne trouveront que le vent.

- Parfait ! commenta son acolyte. Nous savions que les loups viendraient nous dévorer, mes frères. Ce jour est arrivé mais le Poing de Pierre les retiendra. Commencez l’évacuation !

                Kaylana comprit enfin comment ces miséreux avaient pu jusqu’à présent échapper aux investigations. L’aide de la Norne leur conférait un avantage inégalable. L’adolescente frissonna quand elle sentit la fillette s’emparer de sa main, la renifler et y frotter son visage en émettant des bruits singuliers. Son œil mort était brièvement traversé par de fins filaments écarlates. Ses lèvres craquelées s’incurvèrent en un sourire terrifiant.

- Il faudra du feu…et du sang…beaucoup de sang….Mais elle avouera. Cette main a déjà tué. Elle participera à provoquer votre ruine.

                L’annonce suscita la colère dans les rangs des fanatiques outrés. Kaylana fut bousculée, sa tunique déchirée à l’épaule et une gifle puissante lui cingla la joue. Elle ne se défendit pas. La Norne avait forcément deviné l’identité du frère tué ce soir, mais pourtant, elle n’avait curieusement rien dit. Votre ruine. C’étaient ses mots. Elle se considérait donc étrangère à leur cause et leur secte. Une mercenaire ? Ce qui impliquait l’intervention d’une tierce partie, alfare et ennemie de Pharhys qui les manipulait sans toutefois encourager trop leur culte. Pensive, Kaylana ne bougea pas. La borgne l’aida à se redresser de ses doigts frêles et tordus saisissant son menton en coupe.

- Son sort ? questionna son accompagnant.

- Elle danse avec la mort, répondit abruptement l’enfant après un long silence. Elle tourbillonne ! Des morts encore ! Elle tourne, tourne, tourne, si vite ! HAHAHA ! Et chute…La mort avant la prochaine saison.

- Ce soir si l’Unique le veut, en conclut le traducteur. Qu’elles soient jugées toutes les deux ! Préparez l’épreuve ! Que la Lumière consume ces mécréantes. Ainsi les impies qui viennent rugir à notre porte ne s’en retourneront pas complètement bredouilles.

                La Norne se détourna en vacillant comme si elle luttait pour conserver son équilibre à chaque pas tandis que son protecteur distribuait ses ordres. Kaylana l’interpella à voix basse.

- Je te souhaite une bonne nuit, prophétesse. Profites-en pour sonder ton propre futur. Je serai curieuse de savoir combien existent encore…

- Silence, démone ! rugit son complice. Tout le venin que tu peux cracher ne te sauvera pas de ton destin. Savoure chaque instant, demain tu mourras.

- Demain, c’est loin, rétorqua doucement l’Akh sur un air de défi.

*

*     *

                Kaylana soupesa ses chaînes, fines et de mauvaise facture, puis vérifia l’amplitude dont elle disposait malgré ses entraves. À ses côtés, Maydra n’avait pas quitté l’abri des ombres. Éteinte, l’alfare tremblait comme si elle souffrait de fièvre. L’Akh s’approcha, arracha un pan de sa tunique déchirée et s’inclina face à elle avec égard. Puis, elle entreprit d’essuyer les souillures sur son visage blessé et de nettoyer les plaies les moins engageantes.

- Pourquoi fais-tu ça ?

- Vous en avez besoin, je ne sais pas comment me rendre plus utile et m’occuper les mains me permet de recouvrer un semblant appréciable de calme, répondit l’adolescente en feignant d’ignorer la puanteur d’urine recouvrant la captive.

- N’as-tu pas peur ? Une devineresse a prédit ta mort et nous sommes condamnées par ces fous à une épreuve dont nous ignorons tout.

- Je suis dévastée par la peur, admit Kaylana, le visage pourtant impassible. Intérieurement. Toutefois, la prophétesse a parlé d’une mort cette saison, non cette nuit. Je m’inquièterai donc de cette prédiction en temps voulu. En attendant, j’ai une mission à mener à bien : vous sauver. J’ai besoin d’eau pour éviter que vos blessures ne s’infectent.

- Tu risques d’avoir d’autres soucis plus urgents, marmonna la sorcière en se recroquevillant.

                Saisie par derrière par les cheveux, Kaylana fut soulevée de terre par l’un des gardes laissés là après le départ de la Norne et de sa troupe. Sa main plongea sous la tunique amputée et se referma avidement sur l’un de ses seins. La jeune fille se cambra, faisant mine de se débattre pour évaluer la force de son agresseur puis se pencha en avant et se redressa brusquement. Un geyser de sang gicla du nez de l’impudent lorsqu’elle l’écrasa violemment de l’arrière de son crâne. Déséquilibré, il tituba en grognant. Elle le précipita à terre d’un ample fauchage en usant de son propre poids contre lui. Enfin, d’un geste vif et précis, elle enserrera son cou entre ses chaînes et tira dessus de toutes ses forces.

- Un pas de plus et je lui brise la nuque ! s’exclama-t-elle d’une voix enragée à l’attention des deux autres sentinelles se précipitant vers elle. Allez me chercher un broc rempli d’eau. Hâtez-vous, votre camarade peine à retrouver son souffle malgré la courte durée de nos ébats.

                Les cultistes hésitèrent, troublés. Le blessé immobilisé, à demi-étranglé et étouffé par son propre sang, poussa un beuglement de douleur et d’impuissance, ce qui acheva de les décider. L’un d’eux tourna les talons et l’autre le suivit. Ils revinrent avec un seau plein. Leur regard plein de ressentiment n’effleura même pas Kaylana quand ils récupérèrent leur complice quasiment inconscient. Maydra ne cacha pas sa stupéfaction quand l’Akh commença ensuite à laver son corps souillé par ses geôliers.

- Il n’est jamais nécessaire que nos ennemis sachent combien nous avons peur, cita Kaylana.

- Le pas d’Yraen ?

- Avec le bestiaire troll du scalde errant, ma lecture favorite, avoua Kaylana avec un sourire enfantin tranchant avec force avec son air impitoyable précédent. Et une source d’inspiration intarissable. « Même si les cieux s’écroulent, même si la terre se dérobe sous nos pas, nous resterons grands car nous resterons debout. »

                Maydra fixa un instant cette étrange humaine si surprenante, sans rien dire. Puis elle la salua à son tour en inclinant la tête. Cette marque de respect silencieuse porta aussitôt le feu aux joues de l’adolescente.

- Disposez-vous de quelque pouvoir ? l’interrogea-t-elle pour dissiper sa gêne.

- Aucunement, je le déplore. Ils m’ont sciemment gardé épuisée sur les conseils de la Norne.

- Savez-vous quoi que ce soit sur l’épreuve qui nous attend ?

- Elle est censée éprouver la foi dans le dieu Unique et démasquer et châtier ses ennemis. Je n’en sais pas davantage. Mais je suis heureuse de savoir que je n’irai pas seule. Surtout si c’est toi. Tiarn’ess mérite ma reconnaissance pour m’avoir envoyé une aide aussi précieuse. Est-elle…toujours là ?

 

                Kaylana n’osa pas lui avouer que son amie n’avait toujours pas redonné signe de vie depuis la venue de la Norne.

 

- Notre lien est fin, mais encore intact. Elle doit coordonner les efforts de Perstog et de ses soldats. Ils restent notre meilleure chance. Il nous faudra survivre jusqu’à leur venue.

- Debouts, acquiesça la sorcière en s’adossant contre la paroi. Une pensée rassurante.

                Kaylana appréhenda moins cette attente avec anxiété qu’avec impatience. Car elle était consciente que chaque seconde qui passait rapprochait les renforts de leur prison. Même si elle savait éperdument qu’il y avait peu de chances qu’ils arrivent à temps pour elles, elle se raccrochait à cet infime espoir. Malheureusement, les cultistes ne tardèrent guère à venir les chercher, ôtant leurs chaînes pour les escorter avec une vigilance accrue jusqu’à la caverne principale. Celle-ci était entièrement déserte. Les couches de fortune et les installations miteuses des croyants se trouvaient en grande partie toujours là, mais il ne restait sur place qu’une vingtaine de fidèles environ, le traducteur de la Norne à leur tête, la fillette minuscule dans son ombre. Kaylana ne compta pas moins de huit sbires, parmi les plus capables d’opposer de la résistance, emboitant le pas de leur chef et cernant la prophétesse. La troupe se joignit à eux puis obliqua vers une grotte annexe où, plus loin, une lourde herse barrait l’entrée d’un tunnel. D’un geste, le meneur congédia l’enfant amorphe et la majorité de ses séides. Son regard dur passa de l’une à l’autre de ses otages, un rictus méprisant tordant sa bouche.

- Comme Hilbert pourchassé sur la lande une nuit durant par les loups du Démon, vous allez être confrontées à une épreuve de foi, déclara-t-il en les scrutant comme un vautour. Si l’Unique le décide, vous survivrez. J’ose à croire qu’Il fera abstraction de toute clémence ce soir…

- Puisse-t-Il vous accorder Sa bénédiction pour ces paroles de paix en Son nom, ironisa Kaylana.

- Bêle pour moi, petit agneau, susurra-t-il en retour. Et pour la gloire de l’Unique, saigne.

                Le coup d’œil furtif que le prêcheur jeta par-dessus l’épaule de Kaylana suffit à l’alerter à temps. Elle dévia la dague brandie par l’un des fidèles dans son dos par pur réflexe, mais ne parvint pas à désarmer son adversaire. Celui-ci se retira précipitamment à la suite des autres cultistes. L’adolescente tenta de le retenir, mais Maydra poussa un gémissement plaintif et il lui fallut la rattraper avant qu’elle ne s’effondre contre la paroi. Une tâche de sang s’élargissait au niveau de ses reins. Le poignard qui lui était destiné n’avait lui, pas raté sa cible. La blessure malhabile n’était pas profonde mais mal située et l’hémorragie risquait de tuer la sorcière à court terme. Avant que l’Akh n’ait pu articuler un mot, un grognement rauque résonna dans la pénombre. Plusieurs paires d’yeux scintillant dans l’obscurité apparurent dans le tunnel.

- Les loups d’Hilbert…lâcha la jeune fille apeurée.

                Le cœur fou, elle soutint Maydra d’un bras et souleva la herse de l’autre, priant qu’elle ne soit pas trop lourde. Le panneau bascula et Kaylana s’engouffra dans la grotte tandis que les molosses lâchés par les fanatiques se ruaient sur elles. Trois chiens de chasse, le poitrail large et la gueule hérissée de crocs saillants, rebondirent avec puissance contre la grille qu’elle leur ferma au nez. Elles étaient à l’abri. Pour l’instant. La poulie fixée au-dessus du passage ne lui échappa pas. En temps voulu, les fanatiques pourraient ouvrir à la meute. Leur épreuve n’était rien de plus qu’une cruelle chasse à l’homme à l’issue déterminée par avance et aux règles biaisées.

- Tiarn’ess ! Tiarn’ess ! Par la grâce des Ases, si tu m’entends, réactive la rune dans ma paume ! Entends-tu ? J’ai besoin d’un sortilège d’illusion ! Je t’en conjure, ne nous abandonne pas.

                Elle n’obtient pas de réponse. Le stress rendait confuses ses sensations et elle était incapable d’affirmer si son lien télépathique fonctionnait encore. L’Akh avança néanmoins à travers le tunnel, un instant soulagée de disparaitre de la vue des chiens furieux aboyant à tue-tête, au gré d’un détour. Le couloir sinua jusqu’à s’achever devant une nouvelle herse cadenassée. Deux cadavres mis en pièces gisaient à terre, dégageant une puanteur infecte. Maydra haletait et geignait, incapable de faire un pas sans le soutien de son amie. Une flaque de lumière tomba sur les deux captives depuis les hauteurs. Kaylana leva les yeux. Le meneur des croyants les observait depuis une corniche, une torche à la main, la fragile et effrayante enfant devineresse près de lui, entre deux gardes. D’autres fanatiques suivaient leur progression de part et d’autre du labyrinthe à ciel ouvert.

- L’Ardent et le Saint ne tremblent pas face à l’épreuve car leur cœur juste détient la clé de l’Unique, psalmodia-t-il, les yeux mi-clos, ses mains formant le cercle rituel devant son torse, aussitôt imité par les siens.

                Kaylana fronça les sourcils et examina les cadavres écharpés d’un air dégoûté. Les boyaux de l’un d’eux, ou ce que les chiens en avaient laissés, étaient éparpillés sous lui. L’adolescente se tourna donc vers le second. La large entaille, propre et droite, située sur sa poitrine confirma ses soupçons lorsqu’elle souleva sa chemise. Un aboiement aigu et furieux la fit sursauter. Sans hésiter davantage, elle appuya Maydra contre le mur et s’agenouilla près du corps. Le cœur au bord des lèvres, elle enfonça sa main dans la plaie, palpant la chair glacée et puante jusqu’à ce qu’elle touche du bout des doigts une tige droite et dure. D’un geste vif, Kaylana retira la clé cachée, suintante et gluante, et se hâta d’ouvrir le cadenas et la herse. Les croyants libérèrent les chiens au même moment. Les deux captives les bloquèrent de justesse. Kaylana tenta de verrouiller de nouveau le passage, mais y renonça quand les molosses se précipitèrent pour lui happer la main à chaque fois qu’elle tentait d’atteindre le cadenas. Frustrée, la jeune fille fit du sectateur le plus exposé une cible idéale. La clé en fer l’atteint en plein front, ce qui déclencha quelques rires de la part de ses compagnons et que leur chef sévère fit rapidement cesser. Kaylana avança encore, Maydra livide, plaquée contre elle.

- Restez avec moi…Nous pouvons nous en sortir !

- Les faibles meurent…depuis l’aube des temps…Je mérite…mon sort…

- Ces maudits sont indignes de votre rang. L’honneur commande que vous leur surviviez !

                Maydra ne trouva pas la force de répondre, mais le léger rire nerveux qu’elle émit sembla raffermir sa volonté. Sa poigne se fit plus ferme sur le bras de l’esclave. Kaylana ne pouvait exiger mieux d’elle vu son état. Le tunnel serpenta sur une dizaine de mètres et déboucha sur une salle percée de quatre galeries. Cette fois-ci, il n’y avait aucune grille en vue barrant leurs accès. Un symbole différent était tracé en blanc au sol devant chaque passage : un poisson, un buisson, une coupe et un croissant de lune. Le reste des lieux baignait dans une pénombre rendue opaque par les multiples recoins et la hauteur des murs. Kaylana leva la tête. Le traducteur se tenait au-dessus d’elles, une torche crachotante à la main, son regard perçant la figeant sur place. Ses lèvres bougeaient, sans émettre le moindre son. Une prière. Certainement pas pour leur salut à toutes les deux. Une silhouette fluette vint flanquer le fanatique. La Norne afficha une grimace indéchiffrable. L’Akh se détourna d’elle et observa les quatre routes, perplexe. Elle n’osait pas imaginer quel piège vicieux et mortel les attendait sur trois d’entre elles. Sinon les quatre. Le stress la poussa à demander un indice au prêcheur, comme lors de l’obstacle précédent, mais un aboiement strident couvrit sa voix. Et de toute manière, l’homme quasiment en transe, se contentait de marmonner sans répit. Le sourire goguenard de la prophétesse acheva de décider Kaylana à agir.

                Le poisson, le buisson, la coupe et la lune. Ces signes lui évoquaient vaguement l’une des multiples histoires mystiques compilées dans le Recueil qu’elle s’était évertuée à lire avant la mission. Mais la tension et les hurlements des chiens empêchaient la jeune fille de se souvenir, éparpillant ses réflexions comme autant de feuilles ballotées par le vent. Maydra pesait sur son épaule, gémissant et respirant péniblement. Un molosse poussa un cri déchirant. La herse crissa sous l’impulsion d’un nouvel assaut. Un des cultistes lança une imprécation lui promettant mille souffrances. Et soudain, elle sut ! L’errance de l’Ermite sur le Mont Brännan ! Kaylana ignora les quatre voies et examina les parois opposées, plongées dans l’obscurité. Il lui fallut se dévisser le cou, mais elle finit par découvrir le symbole luisant comme les lettres de feu apparues à l’Ermite face au précipice. Le reflet de la torche du chef des cultistes lui révéla une minuscule coupe dessinée sur la paroi avec de la poudre luminescente de champignons, invisible depuis le reste de la salle.

- Prends garde ! l’avertit son tortionnaire alors qu’elle se tournait vers le tunnel de la coupe avec Maydra. Une voie te permettra de poursuivre. Les trois autres te mèneront au-dessus du vide. Dès que tu fouleras un symbole, nous lâcherons les chiens. Si ton jugement est mal avisé, tu n’auras plus que deux choix : un saut dans les ténèbres ou les crocs des bêtes.

- Certains démons à face humaine et langue fourchue sont plus dangereux que les bêtes ou les ténèbres, rétorqua-t-elle sèchement.

                Sans attendre de réponse, l’adolescente s’engagea d’un pas hâtif dans le tunnel de la coupe. La herse fut levée, comme promis, et les chiens surexcités se précipitèrent à leurs trousses. Emportée par son élan, Kaylana manqua de s’écraser contre le mur qui se dressa soudainement au milieu de l’étroit passage se terminant en cul-de-sac. Elle pouvait en atteindre le sommet en se hissant sur la pointe des pieds. L’escalader pour se mettre en sécurité ne lui poserait aucun problème. Mais Maydra était à peine capable de tenir sur ses jambes flageolantes et elle n’avait pas le temps de la soulever. Frappant la paroi rocheuse du plat de la main, l’Akh inspira à fond et vint se poster devant la sorcière moribonde. Les larmes aux yeux, elle attendit la venue des molosses. Un coup d’œil rapide à sa paume gauche lui indiqua que la magie de la rune de Tiarn’ess n’était toujours pas réactivée. L’alfare avait donc fui et rompu leur lien. Serrant rageusement son poing, elle murmura une vague excuse à l’attention de Maydra, la voix chevrotante. Celle-ci saisit sa main entre les siennes, glacées et tremblantes.

- Que faîtes-vous ?!

- Je meurs debout…confia la magicienne dans un faible soupir.

                La magie ranimée par le sacrifice des dernières forces vitales de la sorcière embrasa Kaylana jusqu’au bout des doigts. Lorsque les molosses surgirent du tunnel, prêts à déchiqueter leurs proies, un ours d’une toise de haut leur fit face, toutes griffes dehors. La vision tétanisa les chiens qui glissèrent, chutèrent et vinrent percuter les parois du passage dans un chaos indescriptible. Kaylana asséna un violent coup de pied au plus proche, achevant de terrifier la meute qui s’enfuit en glapissant, la queue entre les jambes. L’illusion se dissipa peu après et la rune dessinée sur la peau de l’adolescente s’évapora une nouvelle fois. L’Akh pivota pour étreindre Maydra. La sorcière, blafarde et tête renversée, tomba dans ses bras. Son dos et ses jambes étaient trempés de sang. Le sot maladroit qui ne devait que l’affaiblir pour hypothéquer ses chances de succès dans l’épreuve l’avait presque tuée sur place. Kaylana demeura immobile, son front contre celui de la morte qu’elle ne connaissait pas et ses yeux brûlants de tristesse. Puis elle ravala sa colère et sa détresse et étendit le cadavre avec délicatesse. Un masque de fureur froide sur le visage, elle grimpa la paroi. Elle s’arrêta à l’entrée d’une galerie couverte guère spacieuse descendant en pente, froid écrin de ténèbres.

- Cette inhumaine aurait-elle pleuré pour toi ? lui demanda son bourreau.

- Auriez-vous pleuré pour moi ? répondit-elle avant de pénétrer dans le boyau.

                Kaylana se pencha en avant pour avancer, immergée dans l’obscurité. Elle avança prudemment, mais le sol inégal et les innombrables anfractuosités l’empêchaient de se repérer, de se diriger ou d’anticiper quoi que ce soit. Elle descendit pas à pas, s’écorchant les doigts aux parois pour conserver son équilibre. Soudain, son pied ne rencontra plus que le vide et le temps qu’elle réalise, l’adolescente glissa et tomba sans douceur sur ses genoux. Le contact froid et épais d’une substance gluante recouvrant le sol la fit se rejeter en arrière. Ses jambes et son avant-bras droit étaient recouverts de ce liquide collant qu’elle reconnut vite : de la poix. Avec force tâtonnements, elle parvint à discerner les limites de la flaque astucieusement déversée dans la galerie. Privée d’autre choix, Kaylana l’enjamba et poursuivit, bientôt guidée par une lueur perçant la nuit. Le tunnel la mena jusqu’à un étroit corridor bordé de multiples torches. La sortie, surmontée d’un cercle de bois représentant l’Unique, se trouvait devant elle, au-delà du mur des flammes. Visiblement satisfaits de leur piège sadique, les sectateurs se pressaient sur les hauteurs, guettant le moment où une simple flammèche trop proche la transformerait en torche humaine. L’adolescente déglutit en estimant ses chances de passer sans frôler une seule torche. Il n’existait aucune autre issue et la poix était trop collante pour pouvoir s’en débarrasser. Le cœur fou, Kaylana fit un pas en avant. Son pied se figea avant de toucher le sol. Seule une mort horrible l’attendait et elle ne le savait que trop bien.

- La liberté te tend les bras, esclave, l’aiguillonna le prêcheur. Nous te relâcherons si tu atteins l’anneau sacré.

- Elle ne le fera pas, avertit la Norne en avançant lentement vers le bord de son surplomb.

- Quelle évidence ! Ta prédiction est inutile, petite cyclope.

- Toute prédiction a son utilité. Ou sa raison.

                L’alfare tendit un sourire béat à son protecteur avant de se laisser choir dans le vide. Ses gardes, un pas trop loin, ne l’atteignirent pas à temps pour la retenir. Mue par une impulsion soudaine, Kaylana flirta littéralement avec les torches pour l’atteindre. La fillette échoua dans ses bras en gloussant, sous les regards médusés des croyants.  

- Qu’est-ce que… ?! s’exclama l’Akh en fixant d’un air ahuri la prophétesse trop légère pour l’avoir blessée. Tu savais que je te rattraperai ?!

- C’est ce que tu fais dans la plupart de mes rêves. Et ma seule manière de m’échapper.

                La devineresse tendit son visage anguleux en direction du maître des fanatiques dont le calme grave venait de céder à une stupeur furieuse. Sans réfléchir, Kaylana tourna les talons et retourna à l’abri à l’intérieur du boyau, non sans avoir emporté auparavant une torche avec elle. Apeurée, elle repoussa l’enfant docile contre l’une des parois, incapable de supporter sa proximité et son regard dérangeant plus longtemps.

- Ils sont trop nombreux et déterminés, annonça-t-elle clairement. Je ne te sauverai pas d’eux.

- Si, tu le feras. Le temps nécessaire pour que les autres arrivent.

- Perstog et ses soldats ? Ils viendront trop tard.

- Faux, se moqua l’enfant en caressant frénétiquement sa main libre. Ils sont déjà là. Elle aussi.

- Qui ça elle ?! rugit l’Akh, lassée des devinettes.

- Moi, petite fouine, répondit la fillette avec la voix de Shi’ntyr. Ne sors pas de ton terrier. Je suis à toi dans quelques instants.

                Une sourde détonation ponctua l’annonce de l’héritière d’Hatchnar. Les cris paniqués des cultistes se firent entendre et la plus grande confusion sembla s’emparer de la caverne. Au vacarme qui s’ensuivit et au fracas des combats, Kaylana comprit que la sorcière avait usé de ses redoutables pouvoirs pour briser le Poing de Pierre. Un fanatique s’engagea dans le tunnel dans son dos, trahi par sa respiration haletante et le manque de grâce affligeant de ses déplacements. Kaylana guetta son avancée et jeta sa torche sous ses pieds quand il enjamba la mare de poix. L’homme fut happé et dévoré par le feu en quelques instants, changé en brasier ardent et gesticulant, forçant l’adolescente et la petite fille à sortir. Sur le seuil de la galerie, Kaylana se laissa choir sur le séant, épuisée. Elle n’eut même pas la force de repousser l’étrange Norne lorsque celle-ci vint se blottir de manière plus que familière contre elle.

- Je m’appelle Inthrae, murmura-t-elle en soupirant d’aise.

- Vais-je vraiment mourir sous peu, Inthraé ?

                La fillette ne répondit pas. À cause de la pénombre, Kaylana ne réalisa pas tout de suite pourquoi. En percevant sa respiration lourde et régulière, puis ses faibles ronflements, elle comprit. Peut-être aurait-elle sa réponse, et celles de toutes les questions qu’elle se posait, à son réveil. En langue alfare, Inthraé signifiait Œil des songes.