L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

             Alanguie et encore vibrante d’excitation, Rehn ramena sa jambe nue contre le flanc de son amant, moins en geste d’affection que pour sonder son état. Le Contemplateur tressaillit légèrement, mais n’eut pas de réaction plus significative avant d’accentuer son souffle caverneux, de plus en plus profond. Cette fois-ci, il ne se relèverait pas. Elle pouvait escompter une trêve plus conséquente que les trop brèves précédentes. Car la créature n’avait pas été aisée à terrasser et elle-même était exténuée après leurs ébats torrides, frénétiques et interminables. Aiguillonner ce fauve aux dents limés, timoré comme un châtré jusqu’à le convaincre de lui ouvrir ses draps avait presque paru facile en comparaison de la difficulté à brider sa bestialité une fois les hostilités engagées. Telle une princesse isolée, il avait fallu pour le séduire pousser jusqu’à la récitation de sagas et de poèmes, même une fois le bastion de sa chambrée conquis. Elle avait un instant mis sur le compte d’une méfiance naturelle envers une étrangère trop entreprenante ses hésitations et son manque d’initiative. Toutes les flatteries et les charmes déployés lors de cette joute ne ricochaient en fait pas sur une carapace de prudence et de suspicion, mais bel et bien d’une peur affligeante qu’elle avait peiné à fendre. Aussi terrible et puissant qu’il fut, le Jotnär traumatisé avait exigé des trésors de patience et une délicatesse prodigieuse dans ses avances avant de lui faire recouvrer ses instincts. Il redoutait comme une vieille femme les conséquences que leurs actes pouvaient déclencher sur son aire en raison de la malédiction de non-vie, marmonnant des propos incohérents sur les « désastres », « le règne de la mort » et « la venue des chiens ». Rehn avait subtilement contourné le problème et aplani cet écueil en l’invitant à des pratiques non reproductives, certes plus crues, mais dont son expertise pouvait largement plus épicer la partie qu’une saillie tristement banale. Après tout, une pente pouvait toujours être grimpée par son autre versant. Et la noble disposait d’une solide expérience en la matière, suffisante pour lui fournir l’assurance nécessaire à soustraire son compagnon à ses doutes. Elle l’avait guidé, mené par la bride jusqu’à ce que le désir, comme le talent de sa maîtresse, surpassent ses affres, comme rompent des digues ébranlées par de vifs coups de butoir. Une fois la bête déchainée et rendue à ses pulsions naturelles lâchement refoulées, le dernier défi consista à contenir son émoi. Repue et éreintée de fatigue, la tempestaire pouvait savourer à présent son succès.

                Les hommes étaient fondamentalement tous les mêmes, elle en était persuadée. Humains ou Jotnärs, les malheureux demeuraient asservis par leurs besoins charnels et leur dépendance au sexe. Ni le plus avisé des philosophes, ni le plus effroyablement puissant ne résistait longtemps à l’appel de la chair, encore moins un chef de clan tourmenté par son abyssale solitude comme le Contemplateur. Rehn sourit dans la pénombre paisible, au sein des heures froides de cette nuit avancée. Ramenant une fourrure sur son corps que la fièvre désertait lentement, elle s’écarta de la masse de son hôte agitée des tremblements causés par ses ronflements d’ours, pour se hisser sur une zone moins souillée de la couche. Elle avait reconnu le demi-sidhe sur-le-champ lorsqu’il s’était porté à leur rencontre. La forme de l’imposante tour dans ce décor montagneux avait éveillé sa curiosité. Mais ce n’est qu’à la vue des tatouages délavés en forme de lierre courant de ses poignets jusqu’à son cou qu’elle sut qui il était réellement. Son percepteur lui avait un jour confié un ouvrage sur les clans de géants les plus répandus durant son apprentissage. Celui des Observateurs avait marqué sa mémoire, par ce singulier paradoxe entre leur sauvagerie congénitale et leur attrait tout aussi héréditaire pour l’astronomie. La légende prétendait que certains parvenaient même à percevoir le chant des dieux et des destins à travers la lecture des constellations. Le Contemplateur appartenait à une espèce atypique de rêveurs sensibles à la culture et aux arts, tout en incarnant d’impénitents fornicateurs aspirant à une vaste descendance, des monstres sages révérant les étoiles à l’instinct familial aussi développé que leur accès de barbarie. Le maître de la tour en avait été aisément manipulable par ce levier. Esseulé, banni ou abandonné, gravement blessé, sa progéniture décimée, il était privé d’avenir et d’espoir. Le responsable de ses malheurs l’avait atteint avec une cruauté infiniment précise, lui ôtant ses fils et ses ciels pour le laisser croupir dans un simulacre de vie ressemblant fortement à un châtiment. Rehn n’avait plus eu qu’à lui apporter le réconfort et la tentation auxquels il n’aurait jamais pu résister. Son plan avait émergé dans son esprit échaudé par leurs revers et l’ascension de Knud dans leur équipe avec une fulgurance jubilatoire. Elle avait excité l’appétit frustré par la privation du colosse sans le moindre scrupule. Ni ce coït humiliant avec un laideron aussi hideux, ni le danger couru à flatter les babines d’un monstre sanguinaire ne l’avaient refroidies. Sans risque, ni péril, nul jeu n’était digne d’être tenté. Elle avait remporté celui-là et cette idée lui procurait une jouissance plus intense que celle ressentie entre les bras du géant ou même d’Aslak. Elle avait réussi. La victoire était sienne. Il ne restait plus à présent qu’un ultime obstacle à franchir.

                Bien que plongé dans une pénombre aux mille déclinaisons de profondeur, le couloir dans lequel elle déambulait avec lenteur n’offrait nulle prise à l’inhospitalité ou l’anxiété. Ses pieds nus effleuraient des dalles lisses à la tiédeur moelleuse. Ses doigts tendus caressaient les flancs de divinités folâtrant à la surface de splendides mosaïques. Une toge à la finesse de pétale et la blancheur de nuées estivales flottait sur ses épaules, découvrant davantage que couvrant sa peau pâle. Au loin, une musique enjouée se mêlant aux rires s’égrenait dans le soir, envoûtante, insaisissable. La vieille pierre irradiait de la fournaise étouffante de la journée, exhalant une atmosphère suave et inspiratrice. Rehn s’immobilisa sous une arcade, à hauteur d’une statue d’éphèbe promenant ses lèvres minces sur un flûteau, le regard malicieux, la posture langoureuse. Les lourdes boucles encadrant son visage d’adolescent, ses pommettes hautes, la clarté radieuse de sa beauté juvénile crochèrent son cœur presque douloureusement. La sculpture lui rappela vaguement quelqu’un, sans qu’elle parvienne à découvrir qui, de proche ou d’inconnu, de dieu ou d’esclave, ce jeune homme évoquait en elle, entre passion et nostalgie. Sa main courut sur son ventre plat, à la lisière de son pagne, puis s’envola tandis qu’elle poursuivit sa route. Les chants et les éclats de voix joyeux émanaient de salles attenantes. Rehn dépassa plusieurs seuils, savourant le spectacle des festivités sans oser les rejoindre. Ici, un banquet honorait l’union d’un jeune couple d’aristocrates en tenue traditionnelle au milieu de leurs riches familles rivalisant de faste et de splendeurs. Plus loin, une phalange entière de soldats de retour de campagne semblait mener rude et ardent assaut face à une horde de donzelles trop fardées de quelque maison close, dans une monumentale et attractive orgie. En face, un trio d’aèdes contant le récit de héros mythiques livrait sa prestation, chahuté par la douzaine de jouvencelles, la plupart ivres, leur servant d’auditoire. Dexius le poète aux doigts d’or, Silius le bagarreur recueilli sonné dans la fontaine des Nymphes, cette harpie de Murena aux baisers mordants, et même Corvus Atius le sénateur, Rehn reconnut nombre d’anciens compagnons, et amants, noçant dans cet étrange palais. Dexius l’avait quittée pour une riche patricienne à qui il avait dédié l’ode censée lui revenir et Silius avait été tué à la bataille des Muses, la saison suivant leur rencontre. L’incongruité de leur présence et l’improbabilité de leur réunion sous le même toit marquèrent à peine la jeune femme. Son esprit aux quatre vents, cotonneux et brouillé par le parfum du vin et le son des lyres, tâtonnait piteusement à la recherche d’autre chose, un souvenir évanescent qu’elle savait d’importance. La gravité liée à cette nécessité de réminiscence lui permit de ralentir ses errements le long de corridors aux innombrables tentations, puis d’y mettre un terme final au prix d’un considérable effort de volonté. L’horizon de ses pensées s’éclaircit paresseusement sous son introspection forcenée, lui révélant une sensation bâillonnée jusqu’à présent. Avec un sursaut de frayeur, elle baissa les yeux sur sa main, dont la douleur pulsant au bord de sa paume se dévoila sous la forme inattendue d’une morsure. Tenaillée par la désagréable sensation de pourchasser des ombres moqueuses, Rehn ramena son membre blessé vers elle en se concentrant fortement. C’est son intuition qui lui offrit l’indice suivant. Les traces marquant sa peau correspondaient parfaitement à sa propre dentition. Alors elle se souvint. Le « nœud au mouchoir ». Le seul moyen qu’elle avait imaginé capable de percer le rideau de brume du sommeil l’isolant de sa mémoire, et de son véritable but. Elle rêvait. Elle n’avait pas glissé dans les couches fertiles de son subconscient influencé par ses fréquentations en Arcadie sans raison. C’était un défi.     

- Je me demandais quand est-ce que tu viendrais à moi, déclara-t-elle, non sans impatience.

Elle se retourna avec grâce et noblesse, le port droit, hautain et crâne. Son père lui faisait face, grave, habité d’un courroux mal contrôlé, parant avec une morgue de même souche le regard de la tempestaire.

- Tu te conduis comme la dernière des trainées, lui lâcha-t-il froidement après un vif coup d’œil critique à sa tenue. Ton apprentissage en terres barbares t’aura menée au-delà de l’échec et de la honte même, dans cette pratique assidue et addictive de leurs mœurs décadentes. Il ne s’agit plus de fredaines de fillette insouciante et trop gâtée, Rehn ! Tes frasques retentissantes font rejaillir le déshonneur sur notre maison et notre nom. MA maison et MON nom !

                Les lèvres retroussées comme un loup menaçant et une veine démesurément enflée zébrant son front, le maître du clan des Macareux réduisit la distance entre sa fille et lui, l’écrasant de sa prestance et de son ire cinglante.

- Les rumeurs croustillantes sur tes excès d’hommes dont se dispute la lie de la cour royale, pareille à une volée de charognards dépeçant notre honneur bafoué, ne sont que l’infime parcelle de vérité rapportée par mes espions ! Esclaves, damoiseaux, légionnaires, jouvencelles, et maintenant monstre, ne connais-tu donc ni limite, ni amour-propre ?! Escomptes-tu laisser la peuplade entière de ce pays de moutons et de verrats te visiter comme une fille de mauvaise vie bon marché ?!  

Rehn ne réagit pas, écoutant avec une attention accrue, mais sans paraitre affectée. Le patriarche poursuivit en joignant le sarcasme et le mépris à sa colère glaçante.

- Chercherais-tu à les convaincre que tu recèles quelque valeur, quelque beauté ? Ou à t’en convaincre toi-même ?

- Sera-ce tout ? interrogea Rehn avec une feinte déférence lorsque son père marqua enfin une pause.

- Ton incurable insolence est une marque de faiblesse, Rehn. N’oublie jamais que l’orgueil est un piédestal d’argile. Nous connaissons tous deux ta véritable nature : celle d’une couarde présomptueuse qui se barde de mensonges, incapable d’affronter la réalité pour ne pas froisser son ego.

- C’est faux.

- Alors pourquoi prétendre à un succès qui ne t’est pas destiné dans ce cas ? Tu n’es pas, et ne sera jamais, mon héritière désignée. Tu as échoué à cette épreuve. Se vanter du contraire auprès de sots trop éloignés de Val Halfdan pour infirmer ton mensonge ne prouve qu’une chose, ma fille. Tu restes la même gamine jalouse et frustrée affligeant ma noble descendance.

                Rehn soupira avec dédain, tâchant de ne pas trop ressembler à l’adolescence boudeuse et provocatrice ayant déjà subi cette averse de reproches, sans être certaine d’y parvenir tout à fait.

- Je ne te crains pas, tu perds ton temps, riposta-t-elle d’un ton aussi détaché que possible. Tu n'as nulle emprise sur moi parce que tu n'es pas mon père. Il va te falloir trouver mieux qu’une archaïque remontrance paternelle pour retourner ma peur contre moi.

L’embrouilleuse lui rendit un sourire carnassier défigurant atrocement son austère et vénérable père. Hormis la sourde frayeur que cela lui inspira, Rehn comprit un élément supplémentaire, non négligeable. L’entité acceptait, et relevait son défi.  En confirmation, une main aux ongles jaunis s’abattit brusquement sur son épaule, lui coûtant un hoquet de stupeur, avant de l’entrainer en arrière. Pétrifiée, dépouillée de ses forces, elle ne put que suivre ce lent recul, hypnotisée par la vision du regard sévère et tendue de son père l’abandonnant à son terrible sort. Fouettée par les relents d’un dégoût inconscient, elle tâcha de se dégager de la pourtant frêle emprise, sans réussite. Les portes à double battant en chêne usé se refermèrent impitoyablement sur elle, engloutissant son père et le fragile espoir de fuite que représentait le couloir. Elle tremblait sensiblement, toute sa chaleur aspirée par les doigts avides l’enserrant. Elle était faible, impuissante et irréparablement liée à ses douze ans et aux exigences de son passé. Sa respiration se débloqua enfin et elle put se mouvoir suffisamment pour effectuer une rapide volte-face. De nouveau, elle se trouvait dans cette chambre envahie des effluves écœurants de cataplasmes et de décoctions, plongée dans une pénombre sinistre, seule face au maître grabataire du clan de la Loutre. Rongé par la maladie et l’âge, le vieillard débile consumait ses dernières onces de force et d’influence dans cette ignominie répondant au caprice décomplexé d’un mourant. Son haleine était rance, ses sourires et ses paroles ininterrompues suaves et passablement nerveuses. L’excitation rendait son souffle irrégulier, sa poitrine flétrie s’élevant et se rabaissant au rythme soutenu des caresses dont il flattait sa chevelure d’enfant. Rehn se concentrait pour arrêter de penser et de ressentir, sans être capable de cesser de prier avec rage pour qu’il se taise. Figée et éteinte, elle ignora les mains râpeuses glissant sur son cou, ses épaules, son dos, se débattant maladroitement avec les attaches de sa robe. Les yeux injectés de sang de son tortionnaire brillaient d’une lueur anormale. Elle baissa furtivement le regard, le regrettant aussitôt. À la vigueur qu’il brandissait fièrement, il devint évident qu’il se trouvait sous l’emprise d’une drogue fortifiante. Ses effets devant être limités dans le temps sur un corps aussi fragile, elle en déduisit qu’il ne s’attarderait pas inutilement. Après une lutte désastreuse, il arracha davantage qu’il ne dénoua les liens de ses habits ôtés avec précipitation. Il détailla sa nudité avec le calme froid du rapace devant une proie, sans cesser ses radotages lamentables. D’un frémissement du menton, il lui indiqua son lit ouvragé aux épaisses fourrures et larges coussins. Arrivée aux abords du monticule de couvertures, elle hésita à se hisser docilement dessus mais préféra d’abord obtenir l’aval de son hôte. Celui-ci l’empêcha de se retourner et la maintint de dos. Sa main griffue se posa à plat entre ses omoplates, exerçant une faible pression l’incitant à se pencher. Elle put percevoir son sourire de prédateur dans sa voix.

- Comme ça, et tête baissée. Je ne tiens pas à voir ton visage ingrat.

                La vieille Loutre ajusta sa position avec une rudesse naturelle amplifiée par l’impatience avant de s’ancrer à elle, ses doigts comme des serres la pinçant très fort au niveau de la taille. Elle frémit malgré elle, saisie d’un dégoût irrépressible et de spasmes vifs refusant le contact intrus d’un pouce éclaireur fouissant entre ses fesses. Il s’en fut irrité car son souffle s’accéléra en sifflements proches de feulements félins et ses palpations pour l’incliner devenant douloureuses. Dans son souvenir de préadolescente, Rehn trompait sa frayeur en voulant s’assurer que l’alliance entre leurs deux maisons était maintenant scellée. « Dans un instant, dans un instant » lui répondait le vieux pervers avec un ricanement aigre de triomphe. Cette fois-ci, la tempestaire, adulte et immunisée à cette torture sadique, se permit de changer le scénario.

- Quelle déception, regretta-t-elle avec un soupir de déception. Voici donc tout ce dont est capable celle que mes pathétiques affiliés redoutent tant ? Un souvenir exhumé de mon enfance ? Pauvre idiote. Il ne s'agissait là que de l'appréhension d'une pucelle.

- Et la source d’un traumatisme si pénible que tu n’as pu le supporter qu’en reproduisant la même pratique avec le maximum de conquêtes !

                Rehn se redressa et s’arracha sans mal à l’étreinte du vieux fou. Elle le toisa avec mépris en retrouvant son aspect adulte et en le repoussant d’un faible revers.

- C’est moi qui ai eu l’idée de ce marché et l’ai soumis à mon père afin qu’il sauve notre clan dans une période de troubles menaçant son avenir même. Le soutien d’une maison forte comme celle des Loutres nous apporta la sécurité, puis par la suite, la prospérité et la puissance. J’avais ainsi épargné ma virginité et le sacrifice consenti d’un peu de sang et de dignité à l’époque fut négligeable en comparaison. De plus, ce vieillard décrépi est mort peu après en connaissant une honteuse mort de lit, au milieu de ses lamentations plaintives et ses propres déjections.

                Roulant de ses hanches saillantes et ses épaules osseuses, l’élémentaliste força son ennemie perplexe à reculer devant son pas lent et implacable.

- Je suis plus forte que tu ne le crois, la harangua-t-elle en lui projetant au visage une première bourrasque virulente, prélude à bien d’autres. Quoi que tu sois, Mauvais Rêve, je ne te crains aucunement. Car je suis fille du Nord, fille de chef de clan, fille du vent !

                Réfugiée derrière les bras frêles du maître des Loutres, l’embrouilleuse laissa éclater un rire acéré. Les rafales destinées à l’abattre, voire à la coucher, ne semblaient pas plus l’inquiéter qu’une brise de bord de mer.

- Fille du vent ? répéta-t-elle en adoptant soudainement la forme de Skümvatten. Soit, alors, tu vas voler !

                Une main énorme et flasque faucha la sorcière en la happant par le cou. La gorge écrasée par le puissante étau, la nuque prête à se briser comme du bois mort, elle ne parvint qu’à émettre un gémissement étranglé. Congestionnée et arrachée du sol, elle sacrifia néanmoins son dernier souffle dans un ricanement. L’étreinte s’accentua en représailles. Elle se faisait l’impression d’une pendue livrée à la potence, une racine épineuse en guise de corde, la souffrance telle une abeille folle captive sous un bol rebondissant de ses chairs déchirées à ses vertèbres pilées. Consciente que l’entité sous forme d’ogre la dévorait des yeux, elle plaqua avec effort un sourire tremblant sur ses lèvres écumeuses.

- Qu'est-ce qui peut bien t'amuser à ce point juste avant de mourir, hormis la folie ou la stupidité ?

                Rehn coula un regard de côté pour tout indice. Soudain consciente d’une tierce présence, la tourmenteuse jeta un coup d’œil troublé par-dessus son épaule. Le Contemplateur achevait de s’extraire du pan de l’illusion qu’il venait de déchirer, faisant irruption au beau milieu du couloir ouvragé dans un grognement lourd de menaces. L’embrouilleuse parut ne pas comprendre ce qu’elle voyait, incapable d’assimiler l’idée d’une intrusion dans son monde onirique et celle, sous-jacente, du piège tendu par Rehn. La tempestaire se délecta du doute incrédule et apeuré qui suinta à travers l’expression de son ennemie médusée. Elle comprendrait bientôt : le don de double vue propre à l’espèce spécifique du Jotnär, la part sidhe de son sang lui permettant de violer cet univers modelé de toutes pièces, la piste remontée grâce à son flair et sa propre odeur l’imprégnant depuis leurs ébats. S’il lui en laissait l’occasion, elle détiendrait les clés pour apprécier l’étendue de son erreur d’avoir agressé la dernière femelle du chef déchu, mais pas tout de suite. Pour l’instant, seule Rehn détenait cette jubilatoire vérité et la charge enragée du géant défendant sa précieuse propriété ne lui en accordait pas le répit nécessaire. La jeune femme s’évertua sans succès à croiser le regard perplexe de la chose dans l’ogre pour apprécier la pleine mesure de son désarroi, avant d’être négligemment projetée comme un vulgaire sac de grains. Le monde bascula et tournoya tandis que les rugissements des deux colosses s’interpelant recouvraient la pétillante mélodie des flûtes et des sistres. Rehn survola le balcon à toute vitesse. La couronne échevelée d’étoiles de la lune remplaça soudainement le toit du palais, juste avant l’impact des deux monstres se percutant de plein fouet. Dans un choc sourd qui la laissa sonnée, elle fut précipitée au milieu du plan d’eau stagnante ornant le cœur de la cour intérieure. Elle en perça la surface comme l’épieu perfore la banquise et s’enfonça aussitôt dans ses profondeurs glacées. Les ténèbres refermèrent leurs mâchoires sur elle, inerte et trop affaiblie pour lutter. Les flots clairs du modeste bassin se firent abyssaux, envahis d’algues étrangleuses qui s’enroulèrent autour de ses jambes pour mieux l’entrainer par le fond. Le souvenir ressuscité de sa chute dans l’étang boueux des marais vint se transposer à sa noyade, alimenté par sa peur ranimée et croissante. L’eau devint tourbe, épaisse et oppressante, la figeant dans un carcan de fange grumeleuse qui s’infiltra dans son nez et dans sa bouche, immobilisa ses membres, pesa de tout son poids sur elle. Le monde s’effaça, livrant sa conscience à la terreur galopante et suffocante de son calvaire. Rehn abandonna tout espoir de rejoindre l’air libre par sa seule force et focalisa sa volonté de survivre sur le succès de son plan. Son unique chance de s’en sortir résidait dans l’issue incertaine de cette offensive contre une ennemie insaisissable en dehors de son propre domaine. En se réveillant brusquement au milieu de la couche du Contemplateur, moite, paniquée et frissonnante, elle eut le court espoir d’avoir réussi. Puis elle regarda à côté d’elle.

                C’est le hurlement vibrant et stridulant d’une servante étrillée par les âges qui l’arracha à la vision du cadavre du Contemplateur, étalé dans un magma de fourrures ensanglantées, à portée de sa main. Le géant gisait empalé par une dizaine de pieux torsadés semblant avoir jailli du sol, aussi effilés que des piques et solides que des branches dont ils partageaient l’aspect. L’écho de son cri d’agonie acheva d’attirer les domestiques aïeux de son clan exterminé, ainsi que les compagnons de la tempestaire. Tous s’agglutinèrent en une masse compacte affichant une riche déclinaison de stupeur et d’horreur depuis la bordure des escaliers. Aucun ne semblait vouloir franchir un pas de plus dans la direction de la couche, et pour cause. La chambre déjà humblement engageante avait été transformé en devanture de salle de tortures. Le sang abondamment versé en avait éclaboussé les murs pourtant distants et même le plafond, ses innombrables affluents créant rus et mares sur les pavés usés et les tapis laineux. En raison de sa proximité avec la victime et de sa nudité, Rehn trônait en parfaire figure démoniaque d’épouvante dans ce carnage macabre. Ancêtres Jotnärs et alliés arrachés à leur sommeil s’avéraient incapables de détacher leurs regards vitreux et effarés d’elle. La jeune femme rompit l’immobilité générale en jetant une fourrure à peine moins imbibée que les autres sur ses épaules décharnées et poisseuses, provocant la retraite précipitée de la majorité de l’assistance. Impavide, elle s’éloigna de son amant assassiné, errant à la recherche de ses habits relativement épargnés par les projections sanglantes en partie grâce à la vigueur avec laquelle ils avaient été dispersés.

- Pourquoi l’avez-vous…commença Knud, avec davantage de reproches que de crainte dans la voix, en guerrier endurci.

- Ceci n’est pas de mon fait, le coupa-t-elle. Je contrôle le vent, nullement le bois. Quant à ma fantaisie en matière de plaisirs sexuels, elle ne déborde jamais jusqu’à l’embrochement multiple.

- Ils ne nous laisseront jamais quitter les lieux sans chercher à venger leur maître, prédit sombrement Jarand, livide.

- Ils ne feront rien. Un ramassis de barbons souffreteux ne s’opposera pas à celle qu’ils croient capable de terrasser leur chef de clan. Ils n’ont qu’une hâte : nous voir partir. Option à laquelle il me semble judicieux de souscrire dès que nous serons prêts à lever le camp.  

- N’avez-vous rien à nous dire avant ? s’exclama Knud, hébété par le détachement et l’insouciance de la magicienne.

- Si, en effet, répondit cette dernière, passablement contrariée. Aslak ! Mon bain !