L'Autre-Monde
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- Alfus, récita Aslak avec une curiosité mêlée de déférence.

         Rehn le fixa d’un air instigateur mais il ne la vit pas, les yeux perdus dans le vague. C’était peut-être le premier mot qu’il prononçait depuis l’équivalent d’une journée dans cette nuit infinie et à son expression éteinte, il aurait aussi bien pu énoncer le menu du repas à venir ou la nature de sa plus récente corvée. Seulement, la jeune femme soupçonnait que son laconisme apparent dissimulait une réflexion plus profonde qu’elle détesta sans même la connaître. Son bref commentaire venait conclure le récit de la misérable vie de Signe, pauvresse abusée et traumatisée par la perte de son ami d’enfance. Ce qui était déjà assez éloquent en soi pour susciter sa suspicion. La Banshee, émue par sa débauche de sensibleries et de malheurs pathétiques, était pourtant parvenue au terme de son histoire en bridant son émotion avec dignité. À la faveur d’un coup d’œil rapide, Rehn s’aperçut combien le seul nom de son compagnon assassiné dans la bouche d’Aslak l’ébranlait, lui portant aux yeux des larmes qu’elle avait su refouler jusque-là. Il aurait suffi de peu qu’elle s’en laisse déborder, une pique même mal ajustée, un sourire déplacé ou un innocent soupir las. Mais la sorcière se ravisa. Elle décelait l’importance indicible habitant l’instant et l’ambiance pesante de leur assemblée. Et après tout, elle ressentait davantage de pitié que d’animosité pour sa rivale, non pour son sort inclément, mais pour l’origine de son fantasme puéril reporté sur son amant. Inconsciemment, Signe associait Aslak à Alfus.  

- Il ressemblait à Aslak, déclara-t-elle, travestissant sa déduction en question.

Signe se raidit, aussitôt sur la défensive. Ne décelant ni l’ironie coutumière, ni le reproche escompté, elle parut troublée.

- Tous les Arcadiens se ressemblent, biaisa-t-elle, flairant le piège sans l’identifier.

L’esquive était un peu grosse, mais l’embarras de l’adolescente dans lequel la plongea sa maladresse amusa tant Rehn qu’elle laissa passer pour cette fois. L’avantage avec ce genre de défavorisées patentées, de bon sens comme de la moindre fortune favorable, se situait dans l’inépuisable source de divertissement qu’elles occasionnaient. S’il lui venait parfois de regretter son insistance à faire participer cet aimant à troubles à l’expédition, ces délicieux petits moments la confortaient dans sa décision. Si fragile, si piteuse, si désespérément tentée de convoiter l’interdit, la Pleureuse attisait en Rehn un plaisir, certes pervers, mais fascinant, consistant à assister à son inexorable déchéance. Signe incarnait davantage qu’un exutoire à ses frustrations et à ce que les mauvaises langues auraient pu assimiler à de la jalousie. Elle était le gueux crasseux que l’on aimait à bousculer dans un fossé fangeux d’une bourrade de son cheval, le gibier de potence à honorer de quelques détritus en plein visage, le prétendant risible à humilier en public. Signe était tout cela et bien plus encore. Naturellement, se prêter à de tels plaisirs récréatifs avec insistance et un appétit croissant n’était pas digne d’une dame de haute noblesse. Ces penchants immatures menaçaient l’estime et Rehn refusait que le moindre assujettissement ou individu exerce une quelconque prise sur elle. N’était-elle pas le vent qui se jouait des contraintes, des limites ou des chaînes que s’imposait le reste du monde ? Son jeu devait en rester un, exigeant qu’elle se cantonne principalement à un rôle de spectatrice pour qu’il conserve tout son sel. Même si, aussi délectable à distance respectueuse soit-il, il nécessitait parfois un encouragement plus affirmé pour se renouveler et perdurer. À ce point de vue, elle témoignait une sincère admiration envers l’endurance et la volonté dont faisait preuve Signe au fil de ses revers. Peut-être était-ce pour cela, ou à cause de cela, qu’elle offrait un intérêt si particulier. Par bonheur, sa détermination à rester debout se doublait d’un incroyable aveuglement quant à ses chances d’aboutir dans ses entreprises. Rehn le savait pertinemment et c’est ce qui les différenciait. Jamais elle n’obtiendrait ce à quoi elle aspirait avec Aslak. Jamais elle ne quitterait son rang et sa place de souffre-douleur tant méritée. Et jamais, ô grand jamais, elle ne survivrait plus longtemps que le plaisir qu’elle lui procurait.

Rehn dissimula un sourire guère séant derrière une gorgée d’infusion et se rendit compte que son regard vissé sur l’adolescente, manifestement gênée par cette attention prolongée, s’attardait plus que de raison. La discussion s’était poursuivie bien au-delà du sujet initial des déboires affectifs de l’orpheline des rues devenue catin à prêtre, à ce que put en juger la tempestaire. Avec l’agilité de l’araignée retombant sur sa toile, la jeune femme en remonta le cours, feignant une réflexion des plus absorbantes pour justifier son silence récent. Il lui apparut vite, à l’enthousiasme récurrent et démonstratif de Knud, que Signe consentait à se joindre à sa quête de la tête-brûlée d’Alfe lui servant d’icone spirituelle. Elle acceptait de l’accompagner sur la piste du gardien de la couronne, en gage de gratitude de la Dame Dorée envers son protégé fantomatique et plus spécialement, car elle la jugeait honorable à la lumière de ses actions envers ce dernier. À tout le moins ravi de ce revirement, le champion embourbait le débat dans un exposé fervent pour leur cause et son insaisissable idole. Les retrouvailles entre Signe et le défunt Alfus étaient miraculeuses. L’acte de foi inédit de Signe était miraculeux. À l’entendre, même le ragoût mal cuit d’Aslak tenait du miracle. Transfiguré, et surtout de plus en plus fanatisé, Knud courait après une lumière fuyante dans ces ténèbres oppressantes, entrainant avec lui les décombres de leur troupe. Rehn se garda bien d’émettre un jugement sur son revirement de brute épaisse asservie par un roi déloyal à messager élu d’un messie collectionneur de reliques. Le fait est qu’il semblait parvenir à unifier lentement le groupe là où Noirelouve et elle-même n’avaient réussi qu’à creuser leurs divergences. 

Rehn remarqua qu’elle ne fut pas la seule autour du feu à goûter l’intervention de Jarand coupant le spadassin en verve au beau milieu de son sermon soporifique. Méditatif et d’une lenteur quelque fois agaçante pour enchaîner ses idées, l’endeuillé formula à son tour son désir de suivre le mouvement des chercheurs de couvre-chefs royaux et d’héraut sylvestre. Cet engagement porta la satisfaction jubilatoire de Knud encore au-delà de ce qu’il était humainement supportable, mais le myste s’évertua à refroidir ses ardeurs avec une insouciance touchante. Rehn fut quelque peu étonnée de s’apercevoir que malgré l’état catastrophique de sa santé émotionnelle, ce fut lui qui se montra le plus pragmatique sur le sujet. Sans détour ni langue de bois, hormis son éloquence mortifiante héritée de ses crises de buveur de Lait, il se montra presque autant prudent que critique, et largement moins convaincu de l’aspect symbolique ou épique de leur mission que Knud ou Signe. Entre deux idées confusément défendues au milieu d’interminables hésitations, il reconnut que l’Alfe se présentait comme leur seule véritable alliée dans une myriade d’ennemis défilant sur leur route. De cela, tous ne purent qu’en convenir, exceptée Rehn qui se retint de peu de livrer son sentiment quant aux soutiens inconnus surgis inopinément de nulle part, notamment dans la peau, de surcroit dénudée, d’une nymphe affriolante. Le dernier argument du guérisseur, péniblement noyé dans un flot de marmonnements et de bégaiements dus à son chagrin, révéla son désir de mener à bien leur tâche, au nom de Tjor et de ce que Rehn comprit comme sa « meute ».    

- Grikar le fourbe nous aura finalement livré l’ennemi commun qu’exigeait de lui Noirelouve pour nous unir : lui-même, rebondit habilement Knud quand Jarand leur épargna finalement des balbutiements supplémentaires. La Dame Dorée nous aura, elle, gratifié du précieux présent qu’est la vérité. C’est grâce à ces dons que nous pouvons désormais prétendre au véritable sens de notre présence dans cette fosse oubliée des dieux : trouver le gardien de la couronne.

- Croyez-vous réellement que nous œuvrons pour l’avenir des Hommes ? ne put s’empêcher de lui demander Rehn d’un ton neutre.

- J’en suis intimement persuadé, l’assura le guerrier avec un regard trop luisant qu’elle attribua moins à sa soudaine dévotion qu’à son manifeste désir intime pour l’Alfe. Le destin a exprimé sa volonté, les Nornes entrecroisent le fil de nos vies afin de restaurer l’équilibre rompu par nos aïeux. L’exigence des dieux m’apparait clairement. Cette quête en leur nom est une évidence. Néanmoins, son accomplissement reste périlleux et notre risque d’échec, élevé.

        Le champion n’eut même pas à désigner l’obscurité opaque étendant ses limbes au seuil de leur fragile abri pour se faire comprendre. Inconsciemment, chacun coula un regard effarouché vers l’extérieur ou ajusta sa position pour mieux lui tourner le dos. Rehn nota chaque réaction de cette étrange symbiose liant désormais ses compagnons, entre amusement et nervosité. Elle n’osa pas interrompre Knud quand il reprit la parole, redoutant son prêche accentuant sa mainmise sur le groupe. Même Aslak lui prêtait l’oreille maintenant. Par chance, il délaissa ses envolées mystiques et s’aventura sur un terrain qui parut plus favorable à la jeune femme pour rectifier le tir.     

- C’est pour cela qu’il te faut poursuivre la rédaction des rapports sur la tablette enchantée pour n’éveiller aucun soupçon de la part de la cour, somma Knud en tendant un index fébrile vers Jarand.

- Tu me demandes…de me faire passer pour…Tjor ? bredouilla le guérisseur, estomaqué.

- Noirelouve n’est pas mort. L’expédition se poursuit normalement. Val Halfdan n’a aucun doute à émettre sur notre progression. Est-ce entendu ? Il nous est indispensable de sauvegarder leur soutien logistique.

- Je suis d’accord, l’épaula Rehn avant que Jarand n’ait pu émettre la protestation outrée qu’ébauchait déjà son expression réprobatrice. L’aide de la tablette est vitale. Toutefois, cela ne suffira pas. Vous aurez sans doute noté que les aires que nous traversons dernièrement sont de plus en plus sauvages, inhospitalières et désertiques. Nous allons irrémédiablement manquer de vivres et de combustibles, ressources qu’une simple tablette d’un pied de long ne pourra nous assurer à elle seule.

- Que suggérez-vous ? l’interrogea Knud, inconscient du collet qu’elle passait à son cou.

- Redéfinir les priorités, asséna-t-elle. L’approvisionnement doit être notre principale motivation.

- Reléguer la quête du gardien pour une collecte de bois et de baies ?! s’étrangla le duelliste.

- Nous ne trouverons rien, hormis une fin sordide, le ventre vide et sans feu dans cette nuit glaciale.

           Knud plissa ses yeux de fauve et ne prit même pas la peine de dissimuler son poing se crispant. Rehn but sa tisane avec flegme, laissant son interlocuteur mûrir sa réflexion.

- Vous ne croyez pas en notre quête, lâcha-t-il avec dédain et déception.

           La tempestaire soutint son regard en effaçant toute émotion. Aveuglé par sa chimère, le sot ne voyait pas qu’elle ne menait pas cette bataille-là. Ce n’était qu’un soudard sans expérience des règles en vigueur à la cour et dans le cercle restreint de la noblesse influente. Tout n’était que lutte de pouvoir et il n’était pas question que la détention de celui de cette compagnie lui échappe au profit d’un sursaut théologique. De quel droit Knud orientait-il les choix et soumettait-il les décisions à son jugement ? Courir après une relique légendaire et un couple d’ombres rutilantes et exotiques ou rassembler des fagots n’avait pas la moindre importance. Leur groupe ne s’engagerait sur nulle piste qu’elle n’ait choisie d’emprunter, quelle que soit la destination. Imposer sa volonté sans soumettre, obtenir l’obéissance sans menacer, influer à l’insu de tous et persuader que ses suivants disposent de leur libre choix, telle était la recette du véritable commandement. Knud avait beaucoup à apprendre et elle, plus encore à leur démontrer.

- La quête de la Dame Dorée ne m’intéresse pas, je l’admets volontiers, déclara-t-elle avec une sincérité grave. Je suis de nature trop méfiante pour accorder ma confiance, et ma sécurité, à un phénomène qui se dérobe à ma compréhension. Après tout ce que nous avons vécu, et sacrifié, je ne baisserai pas ma garde, même face à un secours providentiel. Surtout face à la « providence ». Nous baguenaudons dans les domaines de Hel, je vous rappelle.

- Justement, rétorqua Knud, après tout ce que nous avons vu et vécu, refuser de croire en la Dame offense le bon sens.

- Faites-vous allusion au même bon sens avec lequel vous qualifiiez Signe de maudite porte-malheur, Noirelouve d’argr dépravé et Jarand d’impie et de mécréant, il y a peu ?

- Mon regard a changé, se défendit le champion avec sècheresse.

- Indéniablement, glissa l’élémentaliste en songeant aux ravages que la peur et le désarroi lui avaient causés, au point de ne lui laisser qu’un fanatisme exacerbé auquel se raccrocher.  

- Je vous conseille de changer le vôtre également où vous vous exclurez de notre cercle.

- Je ne me laisse enfermer dans aucun carcan, cher ami.   

- Vous détournez-vous de nous ? murmura Signe.

          Rehn fit tournoyer son breuvage dans le fond de sa tasse aux rebords ébréchés, diluant dans cette vision le sourire inspiré par la pointe de soulagement détectée dans la voix de la Banshee.

- Amusante idée. À vous entendre, j’avais plutôt l’impression que c’était vous qui me tourniez le dos. Il serait suicidaire de rompre notre alliance et je suis attachée à la préservation de ma vie, même au fond des latrines des dieux où nous nous traînons. De plus, j’éprouve une importance certaine au succès de cette expédition, en l’honneur du rêve d’un ami tombé. Ce devoir-là m’anime, car je le sais juste, et partagé.

           La sorcière reposa délicatement sa boisson tiède, fade et mal dosée, accueillant d’un battement de cils prolongé le bref hochement de tête reconnaissant que lui adressa Jarand.

- Aslak et moi-même vous accompagnerons, naturellement, enchaîna-t-elle avec aménité. Je ne souscris guère au projet de suivre la piste de l’Alfe, mais il est indéniable que celle-ci représente notre meilleure option. D’autre part, je crains que n’en disposions pas de plus tangible pour nous échapper de ce pays maudit.

      Knud considéra un moment la jeune femme, ses sourcils broussailleux amèrement froncés et les plis de sa bouche arquée révélant toute l’étendue de son animosité exhumée par ces simples provocations. Puis son expression chargée de ressentiment s’évapora, chassée par une satisfaction éclatante. La vitesse de ce revirement perturba avec force Rehn qui s’appliqua à rajuster à un niveau plus alarmant son évaluation du degré d’instabilité mentale du champion.

- Cinq est un chiffre de pouvoir, affirma ce dernier avec aplomb et contentement en désignant chacun d’eux. Moins que le sept initial, assurément, mais d’une valeur certaine.

- Cinq tels les doigts de la main, commenta Jarand avec piété.

- Gageons qu’il ne s’agisse pas d’une main gauche, ironisa Rehn devant leur air solennel.

- Il ne reste qu’une étape pour valider notre cercle, proclama Knud en tendant sa pierre runique à la tempestaire en riposte à sa désinvolture.

       Celle-ci lui afficha un air blasé et incrédule dont l’ironie perdit grandement en substance devant l’air parfaitement sérieux du guerrier. Un instant, les deux compagnons se livrèrent une lutte muette et silencieuse, figés l’un en face de l’autre. Puis Rehn, consciente du regard des autres et du traquenard habile de son rival, se saisit sans hâte du caillou offert. Pour sauver la face, elle s’amusa à le faire léviter au-dessus de sa paume, excluant tacitement tout contact avec le symbole de la vérité chère à ses alliés.

- Je vous prie de m’excuser, je n’ai rien à dire, murmura-t-elle avec détachement.

- Nous ne porterons pas de jugement. Notre seule exigence, fidèle au vœu de la Dame Dorée, est la vérité.

- Vous m’avez mal comprise. Je n’ai nul secret intime et honteux à déterrer digne de satisfaire votre curiosité.

- Nous avons tous une histoire, votre seigneurie, dit Jarand. Même le plus humble et le plus ordinaire. Et, pour ma part, je ne connais pas de personne aussi extraordinaire que vous, ma dame.

- Tenteriez-vous de m’enjôler par quelque compliment, Gueule Cassée ?

- Non ! Non, je… Pardonnez-moi, je…

- Je sais ce que vous vouliez dire, Beau Parleur. Il vous faudra davantage de prestige, de muscle et d’alcool pour m’arracher confidences et intérêt, mon brave. Néanmoins, j’accepte de me soumettre au jeu du cercle. Votre formalisme est davantage susceptible de m’inspirer un sourire que vos flatteries maladroites. Et il ne m’est, par certains aspects, que trop familier.

- Val Halfdan ? devina Knud pour l’inciter à parler.

                Rehn jaugea d’un regard intérieur le nouveau terrain sur lequel l’entrainait sa passe d’armes avec le combattant. Elle ne s’y attarda pas, car cette hésitation due à l’horizon bloqué par le dédain qu’elle portait au passé pouvait être interprétée comme le creuset d’un mensonge ou pire, une dérobade. Imprimant une oscillation lente et hypnotique à la pierre décorée, elle parla d’une voix lointaine tandis qu’elle s’immergeait dans sa mémoire habituellement négligée.

- La cour y a toujours été affreusement étriquée et fade, plus encore en comparaison du bouillonnement de vie et de culture enivrant régnant dans l’Empire où j’ai eu la chance de suivre mon enseignement d’élémentaliste durant ma prime jeunesse. Sous le soleil cuisant et l’ombre fraîche des palais de marbre, j’ai appris à respirer, vivre, aimer sans voir ma nature corsetée par les conventions rigides et strictes de l’aristocratie nordique. Je m’y suis épanouie jusqu’à l’étourdissement, profitant de ses richesses et de ses plaisirs parfois au-delà de la simple ivresse. Loin des plaines enneigées et des fjords verglacés, j’ai découvert la chaleur d’une passion sans limites pour l’Arcadie, synonyme de liberté, de délivrance. Et comme la majorité des passions âprement dévorées, celle-ci m’a finalement menée à la lassitude et l’indifférence. Le royaume du soleil invaincu, à la beauté envoûtante, brutale, puissante, sous ses masques et ses attraits, n’est qu’un empire de plus, déchu et corrompu. Un éphèbe moribond. Un puits de sagesse séculaire guetté par la sénilité. Un trésor rongé par la rouille. J’en ai usé et abusé jusqu’à m’y briser le cœur de trop d’émoi. Je doute aujourd’hui y retourner jamais.   

         Je suis Rehn, héritière désignée de la Haute-Maison des Macareux par son seigneur, mon père. Je suis destinée à commander à mes frères, mes sœurs, mon clan et défendre le prestige de mes aïeux durant cette vie. Au grand désarroi des miens, et peut-être pourrez-vous en témoigner, je ne suis guère conciliante, notamment envers les obligations qui restreignent ma liberté. Et mon séjour en Arcadie a, je le crains, contribué à faire germer les mauvaises pousses de ma personnalité que mon père a tant tenté d’élaguer. Il n’est pas dans mon intention immédiate de cesser de frustrer ses attentes en m’enfermant dans notre fief familial. Je lui préfère largement les périls et les risques inutiles auxquels m’expose une vie d’aventures à battre la campagne pour satisfaire mon insatiable désir d’indépendance. Je veux jouir du vaste monde et en faire reculer les limites. Je veux éprouver le potentiel de mes pouvoirs en bravant ce que les dieux disposeront sur mon chemin. Tels mes ancêtres, je veux acquérir ma propre gloire et conquérir mes propres richesses au lieu d’hériter des leurs sans mérite. Je veux forger mon propre destin.

      La jeune femme, rêveuse, emportée par une fougue insoupçonnée, se tut quelques instants, étonnée par la rapidité de son souffle et l’entrain de son cœur. À se dévoiler ainsi inconsciemment, elle offrait bien davantage à ses alliés que ce qu’elle espérait, et eux aussi sans doute. Au moins, sa sincérité et sa bonne volonté ne pouvaient ainsi pas être remises en cause. Toutefois, elle constata vite que cette mise en bouche était loin de rassasier ses compagnons, escomptant la lumière sur un sujet annexe qui ne la surprit qu’à moitié.

- Et Aslak dans tout cela ?

- Aslak est un esclave de naissance, répondit-elle à Knud comme si elle s’adressait à un amnésique.

- Ce n’était pas ce que le sens de ma question.

- Je sais quel est le sens de votre question, fit-elle avec reproche en se tournant délibérément vers Signe. Considérez-le comme le seul compromis accordé à mon père exigeant assurer ma sécurité durant ce voyage. Il se figurait que je nécessitais une escorte armée, telle une jeune écervelée inconsciente trop confiante en ses pouvoirs magiques. Aslak est un ancien enfant-soldat, sans famille ni attache, élevé entre casernes et arènes pour satisfaire les ambitions sanguinaires d’un quelconque chef de guerre Arcadien, comme nombre de ses semblables. Il se trouve que pour son malheur, il dispose d’un talent inné pour manier le fer, ce qui lui a valu une existence de souffrance, de fureur et d’inhumanité qui l’a marqué à jamais. Je l’ai arraché à cette vie de barbarie et de folie. Pourquoi ? Parce que je le compte parmi les passions les plus ardentes qu’il m’ait été donné de connaître durant mon exil. J’ai satisfait la requête de mon père en me fournissant une fine lame, et la mienne, en tant que serviteur dévoué à tous mes besoins.

- Vous prétendez que c’est la guerre qui en a fait un simple d’esprit ?

          Knud leva un bras impuissant et désolé vers le serviteur écoutant avec une attention toute relative. Rehn s’imposa le calme sans dissimuler la révulsion éprouvée envers le terme désignant son amant. Son jeu, sous les feux oppressants de Signe, devait être indétectable pour paraitre authentique.

- Vous ne mesurez pas à quel point la guerre l’a abimé. Son traumatisme est un poison dans lequel il baigne depuis ses premiers pas. Là où vous voyez de la stupidité, je vois une paix intérieure nécessaire.

- Une paix imposée de force, déclara Signe d’un ton tranchant. Et qui ressemble fort au même processus d’origine magique le rendant muet pour « punir son impertinence », selon vos propos.

- Qu’est-ce que tu dis ? s’exclama Jarand.

- J’affirme qu’Aslak est soumis contre sa volonté à un second verrou enchanté par sa maîtresse pour s’assurer de sa loyauté et de son dévouement le plus aveugle. Rien ne peut mieux justifier son détachement et son absence de lucidité, ni expliquer son attitude éloignée de tout abrutissement au hameau de l’araignée et face à Skümvatten.

- Il serait maintenu volontairement dans cet état ?! fit Knud en fixant Rehn avec stupeur.

- Alfus m’a avoué avoir éclairci son jugement durant notre combat dans les marais de l’ogre, divulgua Signe, enfonçant son assaut jusqu’à la garde. Face à la grande tisseuse, je présume que le stress de la situation lui a instinctivement permis de recouvrer en partie ses capacités mentales. Rehn a du renforcer son emprise après cela pour éviter que l’incident ne se reproduise, donnant le change en consentant à lui rendre la parole.

- C’est une accusation grave, grommela le champion. Rehn ? Je vous rappelle que vous nous devez la vérité.

              La sorcière examina le caillou virevoltant au-dessus de sa main, puis croisa le regard dur du champion. Elle y lut un soupçon féroce, une hostilité pétrie de défiance et de peur superstitieuse, mais encore une parcelle de joie sauvage à la voir en si fâcheuse posture. Affectant une mine impavide, elle évalua la situation. Voilà que la Pleureuse se joignait au jeu, en embuscade depuis le début, guettant sous ses airs de fragile gamine éplorée le moment opportun pour lancer sa charge. Rehn aurait pu sans forcer leur retourner un sourire goguenard, si peu émue de leurs accusations dont ils semblaient si fiers. Au vu de temps qu’ils avaient mis pour découvrir le pot aux roses, il n’y avait guère de raison de se pavaner. Elle eut été bien naïve de croire que son secret ne serait pas découvert. Et encore, l’avait-il été non de leur fait, mais grâce à la confidence d’un fantôme trop curieux. Avec une indifférence cinglante, elle fixa son amant parfaitement ignorant des enjeux en cours. Par réflexe, il lui retourna un regard affectueux policé par la servitude. Même sans lumière dans les yeux, sa beauté la frappa de plein fouet avec la fraîcheur d’une première fois et l’intensité d’un désir défendu.

- Je ne le nie pas, avoua-t-elle avec assurance. Je comprends que la magie employée sur Aslak peut paraitre invasive ou cruelle. C’est en partie la raison pour laquelle je ne me suis pas vantée de son usage. Cela dit, il vous faut à votre tour prendre conscience qu’il ne s’agit nullement d’un joug ou de chaînes entravant une bête de somme indocile. Mais bien d’une muselière dont le but est de contenir la violence latente qui le dévore et qu’il pourrait déployer, contre les autres autant que contre lui-même.

- Vous ne nous ferez pas croire que vous le protégez en asservissant sa volonté ! s’outragea Signe. Absurde !

- Je suis démunie, livra l’élémentaliste avec une détresse apparente. J’ai versé des fortunes à d’innombrables guérisseurs qui n’ont réussi qu’à soigner son corps meurtri par quinze ans de combats, échouant à soulager son esprit morcelé. Alors, je me persuade qu’il s’agit d’une solution temporaire et je m’accroche à l’espoir que le temps le guérisse. Quel autre choix est envisageable ? Dois-je l’abandonner dans son triste état ? Aurais-je du me détourner de lui le jour où je l’ai extirpé de sa geôle crasseuse, attendant la prochaine bataille qui pourrait lui être fatale ? Qu’auriez-vous fait, vous ? Qu’aurais-tu fait, Dame Blanche, que je n’ai déjà tenté ?

                Signe demeura bouche bée, hébétée devant pareil aplomb et mauvaise foi. Rehn hocha piteusement la tête d’un air affligé, drapée de peine ravivée et de noble dignité, savourant l’aisance avec laquelle elle retournait la situation. La Banshee, acculée, implora le soutien de Knud. Ce dernier, perplexe, malmenait sa barbe d’un air gêné.

- Je connais les rumeurs et la sinistre réputation des enfants-soldats Arcadiens, finit-il par dire, pressé par son alliée. Des mercenaires sans âme, sans lien et sans pitié. Redoutables sur le champ de bataille, craints des plus vaillants…Il y a tant d’histoires sur leur sauvagerie et leurs actes de cruauté…On les considérait comme aussi dangereux et déments que les fous de guerre.

- Les berserks, acquiesça Jarand à voix basse.   

- Aslak ne représente nul danger pour nous ! protesta Signe, isolée. Ne l’avez-vous pas vu dans les marécages ? Il a combattu pour nous défendre ! Il n’a jamais été menaçant. Et il vous a même sauvé de la noyade de son propre chef, Rehn. Il faut lui ôter son verrou !

- Le risque est trop grand, je regrette. Ne croyez-vous pas que j’ai déjà essayé ? Son esprit demeure fragile et vulnérable à ses pulsions destructrices. Il ne peut les contenir longuement. Ce verrou est un bouclier.

- Peut-être que la décision lui appartient, asséna l’adolescente avec irritation.

- Ce serait inconsidéré. Et périlleux.

- Pour une fervente partisane de la liberté, je trouve votre obstination à garder Aslak soumis et enchaîné plutôt paradoxale. Néanmoins représentative et peu surprenante.

            Rehn détourna l’accusation d’un soupir navré et condescendant.

- Tu ne sais pas de quoi tu parles, comme une enfant. Je vous ai livré la vérité que vous réclamiez. Ton incapacité à la concevoir dans toute sa complexité me conforte dans ma préférence à la taire parfois, par sûreté pour tous.

- Votre bienveillance vous honore, cracha Signe avec ironie.

- Ainsi que sa sincérité, intervint Knud. Si Aslak est un ancien enfant-soldat impulsif et incontrôlable, ce verrou s’avère précieux et indispensable. Pour ma part, le sujet est clos.

           Le champion se tourna vers Jarand qui hocha imperceptiblement la tête, mal à l’aise de se retrouver coincé entre sa crainte des berserks et la farouche opposition de Signe. Cette dernière, mâchoires serrées et moue déçue, ravala lentement sa contrariété et son amère déception. Un air las sur le visage, Rehn rendit sa rune à Knud qui, sentant l’atmosphère dégradée par cette séance, décida d’y mettre un terme. La tempestaire accepta cette décision avec un soulagement non feint. Avant que tout le monde ne se lève et s’éparpille dans la caverne, elle veilla à ce que Signe voit bien le sourire qu’Aslak lui adressa par réflexe lorsqu’elle lui étreignit doucement le genou. Dans un claquement brusque des pans de sa pèlerine, la Banshee battit en retraite.