L'Autre-Monde
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Partie 6 : Les Étoiles-Mortes

 

Terres d’Hiver, Nidavellir, Monde des Dvergrs, Temps Présent

 

Le regard interrogatif, et méfiant, de Knud l’accompagna jusqu’au seuil de la grotte, s’aiguisant à chaque pas. Elle le sentait sinuer sur elle à la recherche d’une faille dans laquelle se ficher, autant pour la crocher à son bon vouloir que pour contenir son élan et ce, en la blessant si nécessaire. Signe n’eut pas la force d’apaiser ses soupçons ou ses craintes en se justifiant, bercée par le silence ambiant. Elle se contraignit néanmoins à lui adresser un geste pour le dissuader d’intervenir ou pire, de venir lui expliquer combien il était imprudent et déraisonnable pour une gamine, même aussi macabre qu’une amatrice de cadavres, de se promener seule à l’extérieur. Gagnée par l’irrépressible besoin de sentir l’air frais sur sa peau, l’adolescente hâta le pas jusqu’à ce que l’étreinte saisissante du froid montagnard la rive sur place, dispersant rapidement la chaleur du bivouac. Elle s’immobilisa, assez en vue du barbare pour qu’il lui fiche la paix. De toute manière, elle n’aurait guère été capable d’aller plus loin sans risquer un nouveau vertige. Bousculée par de facétieuses rafales, transie, elle savoura cet abandon des sens en ouvrant ses bras, comme pour inviter le vent à la prendre et pourquoi pas, l’emporter. La menace diffuse de nausées rampant implacablement au fond de ses boyaux se rétracta jusqu’à quasiment disparaitre. Elle rêva que tout lui soit pris, sa lassitude, sa crasse, sa douleur, et surtout son angoisse suffocante à l’idée que sous peu son tour vienne de se livrer au rituel de Loki. Alors, il lui faudrait succéder aux terribles révélations de Knud, aberrante victime de son propre jeu de la vérité. Menteur, prêt à les trahir et à tuer pour parvenir à ses fins, le champion s’étant lui-même démasqué, était pire qu’un serpent venimeux dans leur botte. Et tous se demandaient à présent, effarés, s’il n’en était pas de même pour chacun d’eux.

Rehn la précéderait peut-être dans la séance d’aveux et les éclairerait sur le mystère enveloppant Aslak. Cette pensée lui apportait un certain réconfort, mais elle doutait que la noble acariâtre daigne leur faire cette faveur. De par son rang, rien, ni personne ne pourrait l’y obliger et elle ne le savait que trop bien. De son côté, Jarand lui donnait l’impression de n’être plus qu’une plaie ouverte, fraîchement débarrassée des souillures la nécrosant, mais à vif, béante et insondable. S’il n’avait rien à leur apprendre, le secret sur la manipulation de son seigneur avait déclenché en lui un étrange besoin d’embrasser la vérité dans son ensemble, sans recoin d’ombres et sans trompe-l’œil. Cet inextinguible désir servait certainement son deuil et son besoin de guérir. Cependant, Signe redoutait l’effet nuisible que cela pourrait provoquer dans son état. Il s’était couché sans tristesse dans le regard, sans colère, vide et détaché. Knud l’avait précipité dans des eaux troubles hors d’atteinte, même d’elle, dont lui seul pourrait revenir, sous l’égide de quelque violent sentiment qu’il serait incapable de surmonter. La vérité nue de cet échange n’avait été que du sel sur sa blessure, purifiante et destructrice. Et elle serait la prochaine.

          Signe entendit le raclement des pas impatients de Knud à l’entrée de la caverne. Elle le devinait hésitant et curieux à son sujet. Il n’avait pas tort. La jeune femme rouvrit les yeux et fixa le lointain, englouti dans l’obscurité, vierge promesse d’inconnu et refuge potentiel. Dans son dos, la lueur du feu léchait ses chevilles et projetait une ombre affaiblie, maladive, sur le sol. La tentation de la fuite se fit dangereusement pressante. Après tout, c’était ainsi qu’elle avait toujours survécu et honoré sa promesse envers Alfus. Ne jamais abandonner ou se résigner et vivre, à tout prix. Quelques pas encore et s’ouvrirait à elle la voie de la liberté…et plus certainement encore, celle d’une mort atroce. N’avait-elle pas vu les corps en charpie pris dans ces inquiétants blocs de glace nacrés jalonnant la combe, fleurs de diamants étoilées renfermant jalousement dans leur sein les restes d’innocents pour l’éternité ? Quelle horreur monstrueuse régnait dans ce domaine-ci, au-delà du voile pudique d’obscurité attisant son attrait sur elle ? Signe soupira. Elle devait se rendre à l’évidence. Ce choix n’en était pas un, à l’image de tous ceux, illusoires, ponctuant sa route depuis Val Halfdan, tels des bouquets de joyaux superbes, et mortels. Elle ne pouvait pas même compter sur ses ressources personnelles pour se tirer de ce faux-pas. La prise de la drogue de Jarand avait décimé ses forces et éveillé des maux proches de l’empoisonnement de Rehn. De plus, l’usage de son sortilège de possession multiple sur les dépouilles des marécages lui imposait depuis un lourd tribut dont elle ne saurait s’acquitter facilement. Tournant avec raideur la tête vers la grotte, Signe se résolut à accepter son sort. Véracité et honnêteté, semblait exiger Knud, l’observant avec son expression renfrognée. Alfus ne reposerait donc toujours pas en paix. La Banshee allait devoir troubler son repos en exhumant des souvenirs semblables à un joug de chaînes pesant sur sa nuque.

- Noirelouve t’accordait sa confiance et je dois lui reconnaitre la justesse de sa décision, déclara Knud à la vue de son air mortifié lorsqu’elle regagna leur abri. Je n’ai pas oublié que tu nous as tous sauvés dans ces marais. Nous avons besoin de toi. J’ai besoin de toi pour l’accomplissement de ma quête. Laisse-moi t’aider à te trouver et à te réaliser au service de la cause du gardien, petite sœur.

- Je serai ton alliée face à la tourmenteuse, parce que la nécessité l’exige. Je serai ton compagnon d’armes jusqu’au terme de cette expédition, parce que je n’ai rien à choisir. Je serai mise à nu par tes exigences de vérité, parce que je ne peux m’y opposer. Mais je ne serai pas celle qui partagera avec toi sa confiance, son amitié ou sa foi, Knud. Je serai la Fossoyeuse qui se souviendra du gibet auquel tu me destinais, la souris que tu voulais soumettre, l’engeance à la magie maléfique qui te faisait tant horreur. Et je ne serai jamais ta petite sœur.

- Entretiens cette rage, la félicita le champion. Tu en auras besoin pour ce qui nous attend.   

                Signe s’arrêta après un pas de plus, mais ne se retourna pas.

- J’étais prête à m’enfuir là-dehors, avoua-t-elle sans vraiment savoir pourquoi.

- Qu’est-ce qui t’a retenu ?

- Un vieux serment idiot. Celui de continuer à vivre jusqu’à trouver une raison sensée de le faire.

- Sagesse, courage et fatalisme. Tu possèdes un vrai cœur de nordique.

            L’expression récitée par le champion évoquait irrémédiablement la vieille comptine populaire des quatre frères à la recherche de l’immortalité. S’en allant quérir l’aide d’une sorcière, le premier lui demanda un cœur de feu. La première larme qu’il versa l’éteignit et il mourut. Le second exigea un cœur de pierre. Ne ressentant plus aucune joie, il périt lorsque la tristesse le lui brisa et le réduisit en poussière. Le troisième frère souhaita un cœur aussi léger que l’air afin de n’être jamais blessé. Le vent l’emporta d’une bourrasque et, ne pouvant le rattraper, il trépassa à son tour. Quand la sorcière interrogea le plus jeune de la fratrie, ce dernier se satisfit d’un cœur de chair. Celui-ci saigna et il souffrit toute sa vie. Mais il vécut.

- Un vrai cœur de nordique, acquiesça, amère, la jeune fille avant de regagner sa retraite isolée dans le fond d’une anfractuosité.

             Rattrapée par la lassitude et les séquelles tardives de son usage du Lait d’Audhumla, Signe se coula dans la cavité et s’emmitoufla dans sa pèlerine. Son corps et ses nerfs rompus de fatigue exigèrent rapidement un repos réparateur, mais elle se retint de sombrer là où les ombres ne lui appartenaient pas. Avec un effort de volonté rendu accessible par l’exercice et la répétition au fil des ans, elle porta son esprit dans un état de semi-conscience et de veille à la limite de l’endormissement, où pouvaient se déployer librement ses perceptions extra-sensorielles. Cet état de phase lui procurait un sentiment de détente et de sécurité, par sa familiarité comme par le champ de possibilités qu’il ouvrait à ses pouvoirs. Par réflexe, elle dressa ses défenses mentales et se mit à scruter son environnement à la recherche d’esprits susceptibles d’être abordés sans danger majeur. L’adolescente erra ainsi sereinement dans ce domaine oniromancien au seul rythme de ses pensées divagantes et affranchies de son cortège habituel de doutes et de peurs. Détachée et apaisée, Signe s’oublia dans ce refuge que rien ne pouvait compromettre ou menacer davantage qu’à la hauteur d’un tiraillement ténu, lointain, insignifiant. Aussi, lorsque l’une des amarres de son subconscient vibra pour trahir une présence étrangère, Signe émergea sans heurt de quelques paliers enfouis, alanguie et à peine curieuse. Ce fut la singulière sensation confondante d’être revenue à cette nuit irréelle dans une grange enténébrée qui la première, vint tinter aux abords de son esprit ouaté. La Banshee laissa instinctivement son troisième œil se poser sur la silhouette de l’intrus avant de se rassembler aussi vite que le lui permirent ses idées semées aux quatre vents. Entre ses lèvres entrouvertes se bloqua un souffle glacé. Ni de vent, ni de flamme, ni de roc, son cœur piaffa et cogna sourdement avant de s’élancer sauvagement. Ses muscles engourdis se gorgèrent de la glace envahissant ses veines avant de refluer en mascarets grondants vers sa poitrine brûlante. Accroupi au-dessus d’Aslak, échoué en plein sommeil non loin du feu couvant, Alfus examinait avec une curiosité amusée son compatriote, penché sur son visage, ses longues mèches tirebouchonnées effleurant les siennes.

- Sacré joli minois ! Tu as toujours aussi bon goût !

               Sa ressemblance avec l’esclave de Rehn paraissait encore plus frappante à cette distance et le jeune Arcadien, taquin par nature, n’en est que trop bien conscient. Signe en eut confirmation quand il tourna vers elle la grimace espiègle exagérément accentuée qu’il avait l’habitude d’arborer pour enrober chacun de ses traits d’esprit, en particulier les plus caustiques. On ne pouvait que se laisser attendrir par le sourire ensoleillé et plein qu’il lui faisait succéder, ses yeux rieurs à demi-clos décochant parfois un clin d’œil complice en estocade. Et tant pis si, comme lors de son dernier jour, son visage cuivré était là encore souillé d’une poussière crayeuse striée de sillons de sueur, si la cendre grisait ses épaisses boucles brunes, s’il portait encore la coupure rosée barrant son front, joignant un filet de sang sur sa joue sale retroussée d’un sourire canaille. Oui, qu’importait qu’il ait toujours douze ans bien qu’il soit mort depuis plus d’une quinzaine de saisons. C’était Alfus.

- Awé[59], belette.

             Awé, crapaud. Voilà ce qu’elle était censée répondre selon leur rituel personnel, le salut traditionnel arcadien joint par leur surnom idiot respectif. La symbolique de ce simple signe de reconnaissance mille fois échangé durant leur enfance la heurta de plein fouet et fit voler en éclats sa sensation illusoire de nostalgie affective. La panique la parcourut en un frisson urticant. Le fantôme se leva en feignant d’ébouriffer Aslak, puis braqua un regard bienveillant trop appuyé sur sa protégée figée. Ses fines jambes nerveuses aux genoux cagneux et écorchés le portèrent jusqu’à elle où une profusion de détails soulignés par la clarté du foyer l’assaillit impitoyablement. La constellation de grains de beauté dans l’intérieur de sa cuisse, ses ongles âprement rongés, la cicatrice enroulée autour de sa cheville. S’il avançait encore, elle pourrait sentir les effluves doucement épicées de sa peau dont elle aimait tant s’enivrer. Signe en était persuadée.

- Ne m’approche pas ! intima-t-elle d’une voix mourante.

        Sa voix aurait tout aussi bien pu n’être qu’un simple murmure égaré dans la nuit. Si Alfus l’entendit, il n’y prêta aucune attention, planté à une main tendue devant elle. Quant aux autres, ils ne furent pas le moins du monde dérangés dans leur sommeil. Knud, surveillant les abords directs de la caverne, ne réagit pas davantage. Signe crut discerner les contours du piège, mais son visiteur anticipa sa réaction.

- Je ne suis pas elle, déclara-t-il dans un geste d’apaisement. L'usurpatrice redoute l'Alfe dorée et sa présence baigne encore votre antre. C'est bien moi.

      Signe plissa le front, s’évertuant à comprendre. Son esprit s’emballait furieusement, mais semblait paradoxalement affligé d’une lenteur exaspérante rendant le tête-à-tête plus terrifiant encore.

- Un rêve ? avança-t-elle sans conviction, ni meilleure inspiration.

- Pas cette fois, confia-t-il avec un sourire frêle dont toute la beauté triste s’incarna dans la fossette parfaite de sa joue droite. Je suis heureux de pouvoir te retrouver. Enfin. Ça fait longtemps que je te suis, sans parvenir à te rattraper. Tu m'as beaucoup manqué, Signe.        

 - Comment ?! Je n’ai jamais réussi à t’atteindre ! J’ai essayé ! Tellement essayé ! Pourquoi aujourd’hui… 

- Grim[60] n’a pas brûlé tous mes ossements, expliqua Alfus en tâchant d’atténuer l’intensité de son regard embrasé par un air penaud imitant celui de son amie. Il conservait des phalanges et des vertèbres afin de me garder lié à son pouvoir et étouffer ma voix dans l’oid. J’entendais tes appels. Tous ces jours. Tous ces ans. Mais j’étais incapable d’y répondre. Aujourd’hui, c’est différent. La dorée m’a sorti de l’ombre. Elle voulait que je lui parle de toi. En tant que tête dure qui déteste les ordres, j’ai naturellement refusé et exigé qu’elle me mène auprès de toi. Je me suis retrouvé bien nigaud quand elle a accepté sans contrepartie ! Son aide m’a été utile mais c’est aussi ce pays… Ces lieux sont particuliers, à la fois hors des plans et à leur croisée. L’influence de Grim n’y parvient qu’en écho déformé. Et son pouvoir a sérieusement été…amputé quand tu as éborgné sa virilité !

                Le garçonnet à l’œil redevenu pétillant mima un mauvais coup essuyé à l’entrejambe. Cela rappela sur-le-champ à Signe le début de sa fuite éperdue initiée par sa brusque révolte face à son maître lors de la visite de trop dans sa cellule. Sa résistance furieuse avait dégénéré en pugilat d’une rare violence face à son tourmenteur peu habitué à être repoussé, et encore moins physiquement menacé dans son intégrité. Signe se souvint encore de l’horrible sensation du choc ressenti lorsqu’elle l’avait brutalement frappé à l’aine tandis qu’il cherchait à refermer ses mains avides autour de son cou. Le sang, ses gémissements gargouillant, ses suppliques puis ses hurlements rageurs jurant de la mettre à mort accompagnant sa course, rebondissant à travers les couloirs de l’ossuaire montant vers la lumière. Elle n’avait rien oublié. Marquée au fer de l’épouvante, l’adolescente sembla revivre cette éprouvante débâcle, submergée par cette suite furieuse de souvenirs qu’elle cantonnait avec vigilance à ses plus indomptables cauchemars. 

-  Il est mourant, lui apprit Alfus avec la froideur particulièrement troublante d’un fantôme d’enfant. Sa souffrance s’accroit à mesure qu’il en prend conscience, imbibant son être du poison acide de la peur. Ni son esprit ni son corps ne connaitront désormais de répit.

- Mais…mais je ne l’ai pas tué…

- Toi, non. Tu as simplement entrouvert notre geôle. Nous nous sommes engouffrés à l’extérieur et Grim n’était déjà plus en état de nous retenir davantage.

- Nous… ? demanda-t-elle sans oser comprendre.

- Grim avait accumulé une vaste collection d’ossements au fil de son sacerdoce. Certains ont fui, d’autres comme moi sont restés. Nous le rongeons tels les vers auxquels il nous a livrés.

         Signe puisa profondément dans la source presque tarie de sa volonté pour conserver un masque aussi neutre que possible afin de ne pas effaroucher, ou contrarier, son vieil ami. La hantise multiple qu’il évoquait s’apparentait à une curée, à la fois spirituelle et physique. Les esprits capturés par Grim devaient lui faire office de grenier aux réserves abondantes et privatives afin d’alimenter son pouvoir inégalable, même pour un maître d’ossuaire. Pour eux, la blessure qu’elle lui avait infligée avait du représenter une faille inespérée par laquelle siphonner ses forces vitales, puis le corrompre jusqu’à le priver de ses protections les plus élémentaires, et au final, de sa vie même. Fièvre maligne, infection incurable, délires empêchant toute guérison, le châtiment promis par ses victimes vengeresses serait lent, pénible et implacablement mortel. Grim ne saurait être sauvé désormais. Et prétendre susciter la clémence, voire la pitié, de ses tortionnaires relevait de l’utopie la plus cynique.

- Il ne causera plus de mal à personne, confirma Alfus d’un air effrayant.

          Signe déglutit bruyamment et ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil vers la nuit écrasant son maigre refuge.

- Les chiens que le castré a lancé sur tes traces ne t’ont pas retrouvée à Val Halfdan, poursuivit le jeune Arcadien comme s’il lisait ses pensées. Ils n’y parviendront pas davantage ici. J’ai couvert tes traces.

- Tu m’as protégée ?!

- C’est ce que nous avons toujours faits, répondit-il, foncièrement étonné par la question. Veiller l’un sur l’autre. Qu’est-ce qui pourrait changer ça ?

- Tu es mort par ma faute, sanglota l’adolescente, débordée par l’émoi. Ce silence, cet esseulement…J’avais fini par me convaincre que tu étais furieux contre moi, que tu m’abandonnais après que je t’ai abandonné. Je me suis sentie tellement coupable toutes ces années !

         Le visage juvénile d’Alfus se durcit brusquement, mangé de nuées tumultueuses assombrissant de manière inquiétante ses traits fins et lumineux. Quelque chose de fou, et de froid, se répandit dans son regard fixe, instillé par la jubilation de sa revanche enfin accomplie. Il souleva sa tunique miteuse et poisseuse et se retourna à demi afin d’exposer la courte plaie sanguinolente au niveau d’un de ses reins. Sans la paroi pour la soutenir, Signe ne serait pas parvenue à conserver son équilibre. Elle fut incapable de détacher son regard de la plaie étroite aux lèvres perlées de bulles baveuses écarlates, de la large tâche de sang inondant ses fesses et rampant jusqu’à ses mollets encroûtés.

- Est-ce toi qui m’as fait ça ?! demanda-t-il sèchement, sa colère montante la faisant sursauter.

         Elle hocha négativement la tête après n’avoir été capable que d’émettre une suite trébuchante de balbutiements incohérents. Elle se ramassa encore un peu plus sur elle-même en prenant conscience de son erreur de débutante : ne jamais aborder directement avec un fantôme la cause de sa mort. Alfus pouvait lui vouer un amour inconditionnel, il restait un enfant frappé d’une mort violente et esclave de ses émotions gâtées par des années de perdition. Elle fut d’autant plus perturbée qu’elle n’expliquait pas la présence de cette grave blessure, effleurant à peine l’horrible implication qu’il lui jetait au visage. Il avait été assassiné. 

- Non, c’est la main de Grim qui m’a poignardé avant de me pousser dans ce sarcophage de malheur où je gis encore ! Son couteau maudit m’a exclu de l’épreuve d’isolement censée déceler notre aptitude à devenir des Banshees. Ce destin n’était pas pour moi. Grim nous a trompés. Dès le début, il ne souhaitait qu’un initié, ou plutôt une, pour les raisons intimes que tu connais !

             Signe se redressa tout à coup avec raideur, propulsée avec une telle vigueur qu’Alfus perdit une partie de sa véhémence et recula par précaution. Mais l’adolescente n’alla guère loin, se contentant de s’écrouler à quatre pattes en haletant, livide, le cœur au bord des lèvres. Son ventre convulsa en spasmes sévères sans lui accorder la satisfaction de soulager le bouleversement agitant ses entrailles comme ses pensées. Grim ne lui avait pas seulement volé son enfance, son innocence et son avenir. Il lui avait également pris Alfus, son âme-sœur, le trésor sur lequel elle veillait, le seul bonheur qu’elle était parvenue à protéger du monde lui ayant déjà tant pris. Une désagréable odeur de fumée, imaginaire et surgie d’un passé douloureux, vint emplir ses narines tandis que les éclats de son esprit outragé déchirait les lambeaux de sa mémoire.

Les purges des bas-quartiers avaient entrainés Val Halfdan dans trois jours de massacres sanglants, de destruction aveugle et autant d’émeutes hors de tout contrôle. L’ingrate population avait estimé que les rafles musclées et abusives de la milice à la recherche de quelque bande de malandrins ne justifiaient ni les tortures publiques, ni les exécutions gratuites. La moitié de la cité s’était embrasée sous le feu d’une révolte que la garde dépassée peina à endiguer. La violence et la folie étaient omniprésentes, tout comme les pillages et les incendies favorisés et entretenus par les deux camps. Durant trois journées infernales, Signe et les siens avaient tachés de survivre et d’échapper aux groupes armés sillonnant les ruelles boueuses en quête de cibles. La sécurité, même relative et temporaire, était devenue un mythe sans fondement derrière lequel ils couraient sans relâche, semant et sacrifiant les leurs heure après heure. Que pouvait une troupe de gosses chétifs et parias dans pareil cauchemar, hormis fournir des proies de choix ? Signe n’avait pourtant pas baissé les bras, menant son groupe d’un écueil à l’autre, d’un oasis potentiel à une désillusion supplémentaire pour se retrouver coupée du gros de la troupe, son sort lié à celui d’Alfus à l’image de leurs mains s’étreignant désespérément. Le feu ravageant la rue des Thanes[61] les encerclait de toutes parts, fondant sur eux avec la pugnacité d’une bête affamée. La jeune fille les avait extirpé de ce guêpier en les cachant tous deux dans la cave secrète d’un contrebandier de leur connaissance. Les flammes consumèrent les environs durant une journée et une nuit entières avant de décliner sous l’assaut d’une averse matinale sauvant la ville entière du désastre. Lorsqu’ils émergèrent de leur cachette, faibles, assoiffés et hagards, Signe et Alfus découvrirent un monde de cendres et de ruines autour d’eux, sinistre désert lunaire purgé à l’excès de la folie de leurs habitants. Leur survie miraculeuse aurait pu mettre un terme aux hostilités et aux déferlements de haine si couteux, mais la démence encore vivace de la foule en occulta la symbolique de vie, d’espoir et de paix. Il fallut l’intervention des soldats pour les substituer aux élans exacerbés du peuple fanatique avant que le calme fragile si difficilement restauré ne vole en éclats. À défaut, ce fut la rumeur qui les trahit le plus perfidement, enflant et se propageant à travers les décombres et les barricades pour muer en mythe l’apparition de ses deux survivants à la vêture de larmes et de cendres. Ce fut ce qui attira sur eux l’intérêt de Grim, avide de candidats potentiels pour son culte morbide, dont la préciosité résidait dans leurs liens familiers établis avec la proximité de la mort à laquelle ils venaient d’échapper. La garde n’éprouva nulle réticence à se débarrasser des encombrants gamins n’incarnant à leurs yeux que de colossaux ennuis et un gain substantiel auprès du premier marchand d’esclaves croisé. C’est ainsi que Signe, soulagée d’avoir infléchi la trajectoire funeste les menaçant, elle et Alfus, accepta sans contrainte de suivre le riche et influent prêtre animé d’un sincère, et inhabituel, attrait pour eux. Crédulement, elle avait prêté l’oreille à son fervent discours sur la grandeur céleste de sa religion, sur le privilège unique conféré par leur mésaventure et sur le lien particulier les rattachant désormais au monde proscrit des morts. Une seule étape ne les séparait dorénavant plus de la bénédiction et de la protection d’un tuteur puissant leur promettant le gîte, le couvert et l’accès à la magie de Hel. Grim les avait conduits sans tarder, décidé à exploiter leur état de santé désastreux, au cœur de catacombes sombres et glacées pour les soumettre à cette épreuve. Épuisés et en état de choc, les deux enfants n’avaient même pas protesté ou exigé un délai de réflexion. Signe se rappelait simplement l’accablement et le fol espoir éveillé par l’attitude paternaliste de leur hôte, effaçant la peur des souterrains, le doute quant à cet inconnu si avenant et même l’absurdité de ce test consistant à passer une nuit enfermé dans un sarcophage tapissé de poussières ancestrales. La jeune fille s’était immédiatement assoupie, bercée par un sentiment illusoire de sécurité pour la première fois depuis le début de cette catastrophe. Ses souvenirs en étaient encore vifs et nets : la lumière tombante détourant la silhouette courtaude de Grim, le demi-sourire enjoué d’Alfus se voulant rassurant et encourageant, la dureté de la pierre sale, les ténèbres immuables. Et plus intenses encore : le silence et l’étreinte spectrale de la mort sanctifiée dans le temple creusé à sa gloire. À son réveil, délivrée par les suivants de Grim, elle était initiée du culte. Alfus, lui, n’était plus, éteint durant son épreuve, délivré de cette vie de souffrance par la déesse miséricordieuse l’ayant convié dans son royaume. Elle l’avait pleuré jusqu’à envier son sort, brisée, vide et épouvantablement coupable. Son propre meurtrier l’avait consolée, puis guérie de sa peine avec le temps, maître généreux, sage et prévenant la guidant sur la voie sinueuse de l’âge adulte et de l’art Banshee. La vérité se montrait infiniment plus sournoise et terrible. Pendant qu’elle reposait dans son cercueil, manipulée par leur sauveur, Alfus agonisait au fond du sien, le dos mortellement percé, se vidant de son sang, abandonné par sa protectrice. Et durant toutes ces années où elle avait tout cédé à son monstrueux professeur, puis amant, Alfus demeurait prisonnier de la minuscule prison où il avait été mis à mort, à quelques couloirs d’elle.  

         Ses doigts tremblants griffant le sol rocailleux à lui arracher les ongles, Signe, bouleversée, s’effondra en larmes, dévastée par cet aveu fustigeant le mensonge servant de fondation à sa vie. Accaparée par la honte, elle conserva la tête basse avec l’impression indicible de l’avoir posée sur un billot. Alfus demeurait silencieux face à ses bruyants sanglots. Un fantôme n’éprouvait pas de pitié, piteuse Banshee aveugle. Et de toute manière, ce n’était pas ce qu’elle cherchait à lui inspirer, bien au contraire. Qu’il étende sa vengeance à elle et puisse la justice sauver le peu d’humanité enfouie en lui et que sa stupidité et son égoïsme n’avaient pas gâché.

- Je n’ai pas glissé ce poignard entre ses doigts, mais je nous ai livrés à lui, se lamenta-t-elle amèrement. J'aurais du savoir, comprendre, te rechercher davantage. Je t'ai abandonné en te laissant seul avec lui. Je t'ai trahi.

- Trahi ? s’exclama-t-il, manifestement en désaccord. Non, je le réfute. Ma famille, les dieux de neige, ceux du soleil, mon pays, nos aînés des vieux quartiers. J’ai connu la trahison et l’abandon. De la part de tous, sauf toi. C’était notre serment de tout supporter, de se relever et de se gausser de ce destin absurde en lui riant au nez. C’est ce que tu as fait, Signe. Tu t’es libérée de toutes tes prisons : la misère, la rue, la violence, Val Halfdan, Grim, l’ossuaire. Tu as conquis ta liberté et honoré notre promesse. Tu as survécu.

            Signe se redressa lentement et resta à genoux, interdite, face au fantôme à peine moins troublé qu’elle. La moue boudeuse du petit garçon s’incurva en un sourire facétieux qui la consuma jusqu’à l’âme.

- Tu es devenue drôlement belle pour une vieille, la belette, ricana-t-il en rougissant légèrement. Même avec la morve au nez.

             L’adolescente émit un mélange de soupir, de rire et de sanglot avant de se jeter dans ses bras. Elle l’enserra passionnément, enivrée d’un parfum fantômatique de sable chaud et d’épices, profitant du mirage troublant de sa chaleur.

- Je t’aime, Alfus, se livra-t-elle avant de déposer un long et tendre baiser sur ses lèvres closes.

          Incapable de se résoudre à le lâcher, elle le pressa plus fort encore contre elle. L’Arcadien s’évanouit sans un bruit et elle crut durant un affreux instant de doute qu’il était réellement parti. Elle fut soulagée de le voir, quelques mètres plus loin, de nouveau près d’Aslak.

- Resteras-tu avec moi, petit crapaud ? lui demanda-t-elle en essayant de ne pas paraitre trop suppliante.

- Tu le sais bien, Banshee. Je veillerai sur toi aussi longtemps que la dorée me le permettra, sauf si c’est pour que tu te mouches encore dans mon cou ! En attendant l’heure où il te faudra m’aider à trouver ma prochaine voie, tu as quelqu’un d’autre à libérer.

- Aslak ? fit la jeune femme en suivant son regard taquin.

- Elle le recommande fortement. Elle a raison, c'est un homme bien. Je l’ai observé. Je veillerai sur toi jusqu'à ce qu'il prenne le relais. Aux marais, grâce à la magie dérobée à Grim, j’ai cru pouvoir te décharger de cette tâche, mais je n'ai que partiellement et temporairement réussi.

- Réussi quoi ? osa-t-elle à peine demander.

- À l'ouvrir, répond Alfus en tapotant le front de l’esclave assoupi. Son second verrou.

 

[59] Awé : Salutations arcadiennes

[60] Grim : Grand prêtre des Banshees et maître de Signe.

[61] Thane : Titre aristocratique nordique