L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

        Jarand reposa sa lime sur son genou et débarrassa à l’aide de son pouce le galet du gros de la poussière accumulée à sa surface. La gravure apparut plus nettement à la faveur de la lumière du feu de camp. D’un œil sévère, il examina chaque détail de la tête de loup aux babines retroussées, les oreilles fièrement dressées, les crocs pointus esquissant un rictus oscillant entre la menace et la raillerie. Il lui semblait que la crinière méritait quelques incisions supplémentaires pour gagner en volupté et en profondeur. À contrecœur, le myste porta le caillou devant sa bouche et souffla dessus pour le nettoyer. Ce simple plissement des lèvres lui arracha une grimace qui répercuta une suite de vifs élancements différents à travers tout son visage meurtri. L’épais tissu avec lequel il s’était grossièrement enturbanné sous le prétexte d’absence de meilleur bandage remplit fort à propos sa principale office : dissimuler sa grimace de souffrance. Rehn avait paru tirer grand plaisir des surnoms qu’elle lui avait infligée à la vue de son étrange masque, comme Passe Montagne ou Gueule du Loup. Il avait ignoré ses moqueries et sa condescendance, n’aspirant qu’à se faire oublier. L’arrogante noble, à court de sobriquets et d’auditoire, avait rapidement exaucé son souhait avec un dédain d’une qualité innée. Jarand reprit sa gravure jusqu’à ce que les crampes dans ses doigts, son poignet et ses reins le convainquent qu’il ne parviendrait pas à meilleur résultat. Avec désinvolture, il lança la pierre dans le tas de ses semblables puis s’étira à s’en faire délicieusement craquer les lombaires. Les aurores boréales emplissant le ciel de cette aire où que porte le regard offrait un spectacle époustouflant, invitant tant à la contemplation qu’à la rêverie. Le jeune homme s’absorba dans les lentes oscillations drapées aux couleurs dignes de celles du Bifrost[51]. Loin de la douleur pulsant incessamment sous sa peau déchirée, loin de la peine lui poignant le cœur, loin de cette abyssale sensation de solitude semblable à une chute sans fin. Loin de lui-même.

- Je préfèrerai rester seul.

          Signe déposa un bol fumant devant lui avant d’ignorer royalement sa demande en s’asseyant à ses côtés. À l’odeur, il devina un énième bouillon, seul mets que lui permettaient d’absorber ses dents branlantes. Par défi et dégoût sévère pour la soupe, il s’était attaqué hier à une modeste galette de céréales. Il avait eu l’impression de mâcher des éclats de lame, des larmes brûlantes plein les yeux. Signe n’avait rien remarqué, il lui semblait. Grâce en soit rendu à son casque de bandage.

- As-tu l’impression que nos vœux se réalisent par ici ? rétorqua la Banshee en passant l’index le long de la croupe de la louve galopante gravée sur sa stèle improvisée, au pied de laquelle s’amoncelaient ses galets ciselés. Elle est belle.

- Pourquoi penses-tu qu’il s’agisse d’une femelle ?

- Parce que je connais aussi la couleur de sa fourrure. Noir, n’est-ce pas ? C’est un bel hommage. Tjor avait de la chance d’avoir un compagnon dévoué et loyal comme toi.

- Son opinion a du sensiblement varier depuis que ce « précieux » compagnon, et serviteur, n’est parvenu ni à le défendre, ni à le détourner de son sort funeste, rétorqua Jarand, plein d’amertume.

- J’en doute fortement.

- Un vassal se doit de protéger son seigneur en toutes circonstances, au prix de sa vie s’il le faut. Regarde-moi ! Je respire encore et lui non. Je mérite doublement d’être châtié. À ma trahison se rajoute l’affront de ne pas partager son sort. Je l’ai déçu, abandonné, déshonoré.

- Veux-tu que je lui demande ce qu’il en pense ?

             Jarand fixa la Banshee, médusé devant son expression sérieuse et l’intensité de son regard ténébreux. Il crut quelques instants qu’elle envisageait sérieusement cette terrifiante option dont elle était sûrement capable. Mais il ne ressentit aucun soulagement à comprendre qu’elle le tançait simplement. L’hostilité latente habitant ses grands yeux sombres le fit battre en retraite comme un enfant apeuré. Il lut toute l’étendue du mépris et de la déception que ses jérémiades lui inspiraient, ainsi que son refus cinglant de son abattement, indigne de lui et de la mémoire de Noirelouve. Frêle jeune fille blafarde, elle lui infligea sa leçon muette avec une sagesse et une force de persuasion qui le dépouillèrent de toute envie de s’humilier davantage. Puis elle cligna des yeux et, d’un fugace battement de ses grands cils, dissipa le charme le laissant pantois. Il déglutit et reprit en tâchant de se recentrer, sans apitoiement.

- J’essaie de me convaincre que ce n’est qu’un mauvais rêve, absurde et cruel, et que je le trouverai à mes côtés à mon réveil. Ce n’est qu’une dérobade pathétique à laquelle je succomberais pourtant volontiers. Mais je n’y parviens même pas. Tjor n’est plus là. Il est mort sous mes yeux. Il est mort dans mes bras. Me résoudre à croire que je ne suis pas responsable m’est impossible.

- La culpabilité ne te quittera jamais, même le jour où tu comprendras qu’il n’est pas mort de ta main et que tout ton acharnement à te tourmenter pour cela ne donnera aucun sens à ta peine ou à sa disparition. Un homme du Nord ne regarde pas en arrière puisque ce n’est pas la direction qu’il suit. Tant que tu vis, tu avances. C’est ainsi que Noirelouve agissait, même au milieu de toute cette folie. Et c’est ce que les dieux ont décidé pour nous, toi y compris. Tu n’y peux rien. Qu’importe ton allure, tes blessures, ton envie propre. Tes pas te mèneront tôt ou tard à ton seigneur. À toi de voir de quelle manière tu souhaites qu’il juge ton chemin parcouru et te considère à vos retrouvailles.

                Par pudeur, et pour lui laisser le temps de méditer ses paroles, Signa fit mine de chercher un caillou sculpté en particulier parmi la douzaine d’autres absolument similaires. Jarand l’observa avec un plus net intérêt, frappé par ses traits encore juvéniles auxquels se mêlait une maturité rendue invariablement précoce par l’empreinte d’expériences profondes. Cette beauté-là, façonnée par le malheur et les épreuves, sublimait son charme pénétrant et son troublant et inspirant courage.

- Tu as perdu quelqu’un ? demanda-t-il, à peine plus fort qu’un murmure.

- Je n’ai su garder personne, corrigea-t-elle en empilant distraitement les gravures. Le plus pénible à supporter avec la solitude, c’est l’idée que l’on n’est cher pour personne.

                Il voulut dans son cas la contredire, mais se contenta, après un moment de silence, d’un remerciement gêné pour le bouillon qu’il sirota pensivement. Il lui en proposa d’un geste, incapable de relancer la conversation tout en craignant qu’elle ne se lève. Il commençait à comprendre à quel point elle avait raison à propos de la solitude.

- Tu devrais te forcer, murmura-t-il timidement. On a tous besoin de reprendre des forces, toi la première.

- Ton « fortifiant » a manqué me laisser froide sur le carreau, répondit-elle avec une pointe de dégoût dans la voix. Je ne m’attarderai pas sur ses effets secondaires comme les convulsions, les asphyxies et la sensation de pelote d’aiguilles voltigeant dans mes boyaux. Sache seulement que j’ai bon espoir de voir s’espacer mes nausées d’ici quelques temps. Pourquoi t’infliges-tu ce poison ?

- Le Lait d’Audhumla est la seule solution suffisamment…dosée pour étouffer les échos du mal qui me ronge bronches et poumons, lui révéla-t-il en s’inspirant, difficilement, de son ton léger. Je me suis accoutumé à la plupart de ses propriétés déplaisantes depuis le temps. Hormis le goût peut-être, digne de la cuisine Dvergr.

- Tu as vu mon corbeau, tu es donc mourant, déduit-elle d’un ton peiné sincère qui serra la gorge du myste.

- Le comble de l’ironie pour un guérisseur, n’est-il pas ? Incapable de se soigner lui-même, même lorsque son visage a été labouré par un taurillon Nain et condamné à s’empoisonner pour supporter une maladie incurable. Au final, c’est mon absence d’espoir qui m’a permis d’épauler Noirelouve au mieux dans l’accomplissement du sien. Il a été le seul à m’accorder l’estime dont je me privais moi-même. Dépourvu de but ou d’attente, il m’aurait été facile et logique de périr pour lui. C’était une sorte d’évidence que nous partagions et cela me convenait. Jamais je n’aurais songé une seule seconde qu’il puisse…partir avant moi. Ça n’a aucun sens ! Ça rend sa disparition encore plus dure et…Ah ! Je m’épanche comme un vieil ivrogne. Tu vas encore me faire les gros yeux. Pardonne-moi de bavasser ainsi.

- Tu peux continuer. Je ne serais pas venu te retrouver si je n’avais pas voulu être présente à tes côtés dans un moment pareil.

                Jarand sentit une boule peser dans son estomac, mais cette incommodité passagère disparut bientôt sous la vague de chaleur qui transita du fond de sa poitrine jusqu’aux creux de ses os et à la surface de sa peau aux poils brièvement hérissés. En un coup d’œil furtif à l’adolescente à la franchise déroutante et la sincérité indiscutable, il acquit la certitude qu’il n’était en effet pas tout à fait seul. Tjor avait rassemblé une équipe disparate d’inconnus aux fortes individualités, des marginaux esseulés, pour les unir sous sa bannière et sa cause, aussi démente soit cette dernière. C’était peut-être là le sens à donner à son sacrifice : préserver cette alliance de loups solitaires et abimés afin de révéler toutes leurs valeurs. Son héritage était un clan, une meute, sa quête absurde, la chasse à mener à bien.

- Surt[52] m’embroche ! s’écria brusquement Knud.

             Signe et Jarand se retournèrent d’un bloc, arrachés à la quiétude de leur recueillement par l’intensité du cri du champion. Frappé de stupeur, le myste ne comprit pas tout de suite ce qu’il voyait, cloué sur place par une vibrante montée de panique balayant toute la caverne. Leur échappée clopin-clopant du sordide bourbier de Skümvatten les avait menés jusqu’à cette vaste combe ancrée au sein de pics vertigineux offrant maints refuges. Cette grotte peu profonde isolée du vent charriant neige fondue et brise coupante leur offrait un abri idéal pour panser leurs blessures dans une relative sécurité. La nécessité les avait poussés à allumer et entretenir un feu permettant de dissiper le froid montagnard. C’est de ce foyer, salvateur et assidument entretenu, que s’extirpait à présent une silhouette translucide, éclose d’une souche de cendres. Quelques braises dérangées dans leur envol vinrent tourbillonner autour de sa longue chevelure et de ses membres aussi fins que ceux d’un enfant, mais l’intruse ne déplaça nulle bûche bien que s’arrachant du cœur de l’âtre. S’étirant avec une grâce féline, elle demeura immobile, debout au milieu des flammes léchant son corps fluet et vaporeux, de fines volutes de fumée caressant son visage irradiant aux traits indiscernables. Une lueur d’un orange crépusculaire émanait d’elle, nourrie du feu, mais qui se manifesta avec une pureté solaire une fois qu’elle se dégagea d’un pas souple du foyer. Knud, rejeté en arrière, son écuelle renversée sur les cuisses, se retrouva quasiment nez à nez avec le spectre radieux. Une extase fervente éblouissait son expression éclaboussée de lumière.

- Dame Dorée ! la reconnut-il avec effusion, comme si ses compagnons indifférents se bornaient à l’incrédulité, ou à la cécité. C’est elle ! La Dame Dorée !

- Votre feu-follet s’est joué de mes protections magiques, rétorqua Rehn depuis son espace privé, au fond de la grotte. Écarte-toi, Vol-au-vent, que je souffle sa bougie.

- NON ! protesta vertement le champion tandis qu’Aslak obéissait en s’effaçant.

- Un spectre embrasé vient de sortir du feu, expliqua la tempestaire avec un calme débandant. Au mieux, c’est l’équivalent local d’une écorchée. Au pire, il s’agit de l’embrouilleuse sous l’aspect de votre Dame Dorée. Poussez-vous. Je ne le répéterai…

          Dédaignant la confusion provoquée par son entrée spectaculaire, le fantôme s’avança vers Knud et porta familièrement une main à son flanc. Rehn proféra une malédiction, mais le guerrier n’haussa pas même un sourcil, pétrifié et exalté par cette proximité et cette marque d’estime. L’étrange couple observa une parfaite immobilité durant une poigné de secondes, bercé par le même rayonnement chaud et voluptueux. Puis la Dame Dorée pivota et se dirigea dès lors vers l’extérieur de son pas aérien. Les regards bondirent de Knud, hébété, à l’apparition silencieuse, à la recherche d’une bribe de compréhension.

- Signe, arrête-la ! l’adjura Jarand.

- Ce n’est pas un revenant ! geignit l’adolescente, impuissante.

           Le scribe évalua la situation et n’eut plus aucune hésitation à s’emparer de sa dague lorsque la Dame Dorée s’intéressa à eux. Comme il le craignait, elle n’avait cure de la sortie proche et se dirigea dans leur direction d’une allure plus volontaire. D’un bond, il se dressa entre elle et Signe, sa lame certainement inoffensive défiant la créature surnaturelle d’approcher davantage. Une rafale s’engouffra tout à coup dans la caverne, couchant les flammes du foyer et s’enroulant en fouets claquants autour de la cible de Rehn. La fille du feu ne parut même pas prendre conscience de la magie élémentaire cherchant à la terrasser. Elle franchit sans ralentir l’espace la séparant de Jarand, vent et métal traversant son corps éthéré avec la même absence d’effet. Sa main ouverte visa la tête du guerrier qui, après une seconde gaspillée en stupeur béate, se baissa vivement.

- Laisse-la faire ! ordonna Knud avec une ferveur inquiétante. Mes côtes. Elle a guéri mes blessures.

           Jarand écouta à peine, et refusa d’entendre. Agitant stupidement son couteau, il tenta de se dégager de l’étreinte, mais l’espace réduit dans lequel il s’était réfugié à l’écart réduisait considérablement sa marge de mouvements. Ardent et leste, le fantôme ne se laissa pas berner par ses feintes de corps, insensible à ses diversions en mal d’inspiration. Un instant, il songea à forcer son passage pour lui échapper, mais rejeta l’idée en bloc. Coincée dans son dos, Signe n’aurait pas l’opportunité de profiter de sa retraite et se retrouverait sans défense face à leur assaillante. Il devait protéger les siens, le clan de Noirelouve. Il ne lui restait que ce devoir-là. Une brusque vague de chaleur étourdissante interrompit ses gesticulations lorsqu’il frôla les doigts agiles et aveuglants de l’entité. Ce simple ralentissement permit à cette dernière de bloquer sa tête entre ses mains. La déferlante se répandant sur ses joues tuméfiées et ses mâchoires brutalisées le fit aussitôt basculer dans un état de somnolence soumis. Son réflexe de soudaine frayeur accentua la douleur à laquelle il s’attendait à être confronté, d’autant plus exacerbée sur des blessures aussi graves et récentes. La sensation fut tout autre et disparut juste au moment où il crut pouvoir la discerner avec clairvoyance. Les termes que son esprit choisit pour décrire cette singulière chaleur paisible et anesthésiante le ramenèrent tous au semblable souvenir : celui de la description livrée par ceux ayant bénéficié de sa propre magie curatrice. La surprise accapara sa réflexion, et sa mobilité, au sommet de sa vulnérabilité. L’ange de lumière le relâcha et ne prit même pas la peine de le contourner. Elle passa à travers lui, engloutissant le temps d’un pas sa vision dans un univers de blanc total. Pantelant, Jarand oscilla, les jambes en coton. Un magma brunâtre et poisseux gicla hors de ses narines pour encrasser son foulard, chassé par la profonde expiration traversant son nez ressoudé. La sensibilité de ses gencives vivifiées et l’écho de ses mille élancements évanouis brouillèrent ses yeux. Il pivota néanmoins pour suivre l’inconnue du regard, tant par peur que par curiosité. Il fut déçu sur les deux plans. Le spectre à la robe de dorure enjamba Signe, médusée derrière le frêle abri de ses bras brandis devant elle, puis se pencha au-dessus de la stèle dédiée à Noirelouve. On eut dit qu’elle s’apprêtait à plier le genou pour lui rendre hommage, auréolant la gueule altière de la bête de lignes de feu et sa crinière d’une couronne brûlante. Au lieu de cela, elle se contenta de poser sa paume à plat sur la pile de runes regroupées. Puis disparut. Repoussant le joug des courants d’air agités par Rehn, les flammes du foyer s’ébrouèrent avant de reprendre leurs lentes ondulations. L’obscurité cessa de vaciller, s’agrippa aux aspérités de la paroi, recouvrit la tanière figée. Il ne subsistait rien de l’extraordinaire visiteuse, ni étincelle, ni dernier éclat flamboyant égaré dans son sillage. Elle s’était évanouie plus vite que tout espoir de comprendre seulement la nature de son phénomène.

- Alfe, annonça Aslak d’une voix lointaine, portant avec déférence trois doigts à son front, geste typiquement Arcadien.

- Une Alfe ?! s’exclama Jarand, perplexe. En Nidavellir, le monde des Dvergrs ?

- Ce n’est pas impossible, admit Rehn en observant de biais son esclave. Je doute fort que Vive Voix n’en ait jamais vu un seul, mais ils occupent une part prépondérante du panthéon de l’Empire.

- Mon visage…est guéri, n’est-ce pas ? fit le myste en ôtant son bandage grossier, tâtant ses traits indemnes. D’une simple caresse…je n’en reviens pas. Quel genre d’Alfe était-ce ?

- Certainement pas une elfe banale, assura la tempestaire en se tournant vers le feu ronflant paisiblement en quête de réponse, puis vers Knud.

              L’échange ne semblait pas parvenir jusqu’à ce dernier. Engoncé dans son ébahissement, il inspectait avec attention son flanc dénudé, passant ses doigts épais le long de côtes et muscles parfaitement intacts là où s’étalaient plus tôt de larges hématomes violacés aux contours aussi diffus que du sang dans l’eau. Son expression confuse relevait à la fois de l’émerveillement face au miracle que de l’aversion la plus superstitieuse inspirée de cette confrontation surnaturelle. Jarand scruta avec inquiétude la lutte des deux idéaux nourris par le guerrier aux croyances anciennes aussi rigides qu’intolérantes envers l’inconnu. Ou ce qu’il nommait les déviances. Apprendre que sa précieuse Dame Dorée qu’il adulait telle la valkyrie destinée à l’emporter n’appartenait qu’à un peuple étranger, dont il avait de plus appris à se défier depuis toujours, n’allait certainement pas soulager sa santé mentale déjà ébranlée par les morts épouvantables de ses hommes. Aussi, lorsque le spadassin se redressa, semblant émerger des brumes du sommeil, Jarand frémit à la lueur de la fougue l’animant brusquement. Knud posa son regard glacé, réduit à deux fentes, directement sur lui. Le scribe se laissa une fois encore abuser par sa corpulence et ne le vit pas réduire l’espace entre eux d’un élan fugitif. Il anticipa l’impact de la charge d’un gémissement, précurseur d’un cri instinctivement lâché pour étouffer la douleur à venir, mais qui s’étiola au fond de sa gorge. Knud se contenta de l’écarter du plat de la main, sans force, ni hostilité. Sa frénésie soudaine avait une autre visée, à l’instar de sa chère Dame Dorée : le tas de runes qu’il s’employa à retourner et à étaler. Sur la face des pierres opposée à la tête de loup apparaissait à présent le même symbole répété, incisé avec art et précision, veiné d’une coulée d’or liquide évanescente.

- La rune de Loki, murmura Knud dans un souffle rauque. La marque du Dieu-Menteur.

- Ce n’est pas moi qui ai fait ça, déclara Jarand tandis que Rehn s’avançait à son tour pour inspecter les gravures.

- C’est elle. C’est la Dame Dorée ! Il s’agit d’un message. C’est pour cela qu’elle est venue à nous !

- Elle, ou une abomination montagnarde croqueuse d’âmes crédules, ou la forgeuse d’illusions qui étrille tant vos nerfs, le tempéra la sorcière, agacée par son excitation fanatique. S’il s’agit bien d’un message, quelle est sa teneur ? Souhaite-t-elle que nous sacrifiions le poney ou la Banshee au nom de Loki ? L’idée en vaut certes une autre, bien que le port des bagages qui s’en trouverait compliqué oriente de fait notre choix.

- Nous avons déjà trop sacrifié, marmonna amèrement Jarand, trop perturbé pour saisir l’ironie. Cette…créature, l’Alfe…m’a semblé vouloir nous aider. Elle a soigné nos blessures.

- Je suis d’accord. Votre face de scribouillard ne vaut pas la vie d’un poney.

- Le moment est mal choisi pour vos saillies, aussi délicieusement acerbes soient-elles, ma dame, intervint Knud. N’avez-vous pas vu ce qui vient d’arriver ? Cela dépasse tout ce que nous avons pu…

- Je ne l’ai que trop vu ! répondit sèchement Rehn, sans plus aucune hilarité. Un spectre de flammes qui n’a cure de mes enchantements défensifs comme de nos ripostes et se ballade librement, la croupe à l’air, au beau milieu de notre camp pour rajouter sa touche personnelle à la décoration. Croyez-moi, soldat. Je l’ai vu. Et son message m’inspire encore moins que sa visite de courtoisie. Loki n’est pas le dieu vers lequel j’adresserais mes prières en situation d’égarement. Comme celle qui est la nôtre actuellement.

- Que cherchait-elle alors ? l’interrogea Jarand.

- La vérité, répondit à sa place Knud, perdu par ses pensées, l’une des pierres dans sa large paume. Je comprends. Oui.

- Un atout sur nous, commenta Signe depuis son nœud d’ombres.

- Le support est aussi important que le message. Les gravures de Jarand vous ont tous deux rapprochés alors que chacun ici s’éloignait des autres. La Dame Dorée souhaite unir notre groupe qui part en lambeaux. Et pour cela, elle exige la vérité de notre part, à tous. Il existe une épreuve que les Magis[53] et les sages imposent à l’aide de runes frappées du symbole du Dieu Menteur. Ceux qui énoncent des mensonges sous la contrainte de leur pouvoir sont châtiés par le feu. Le rituel ne manque pas d’ironie, comme la divinité à laquelle elle est rattachée. La vérité doit émerger, même du sang et de la douleur.

- La vérité, vraiment ? fit Rehn, dubitative. Telle est l’exigence de votre pétillante amie ?

- Exactement. La vérité comme socle, pour nous rassembler et nous fédérer. La vérité sur votre domestique, Rehn, mignon et cuisinier capable de manier la lance et de tenir tête à un ogre enragé. La vérité sur la présence parmi nous d’une Banshee à l’initiation inachevée ralliée au groupe au dernier moment. La vérité sur la tablette mystérieuse de Noirelouve et de ceux à qui sont adressés les messages gravés à sa surface en échange de drogue et d’onguents de soins hors de prix. La vérité sur la réelle motivation de l’héritière d’une famille noble et riche disposant de toutes les clés de la cour du roi et préférant risquer sa vie et son avenir dans une quête insensée… La vérité sur le champion royal qui n’éprouve qu’aversion et mépris pour cette entreprise qu’il avait prévu de détourner de son but afin de servir les siens propres, quitte à éliminer les gêneurs qui s’y opposeraient.

            Jarand vit Rehn ouvrir la bouche à plusieurs reprises durant cette diatribe déconcertante, sans jamais parvenir à émettre un son. Knud leur tourna le dos avant qu’un seul d’entre-eux ait pu réagir. Signe s’était rencognée dans son cocon d’obscurité. Rehn hoquetait sans bruit comme un poisson échoué sur la rive. Seul Aslak affichait un air avenant, presque réjoui, tout en offrant un nouveau bol de soupe au duelliste revenu au centre de la caverne. Son sourire policé se dissipa dès que son hôte repoussa son offre d’un geste. Comme un somnambule, l’esclave alla quérir une autre tâche tandis que Knud s’asseyait lourdement face au feu.

- Nous éliminer ? parvint à lâcher Rehn, estomaquée.

- Attenter à présent à vos vies reviendrait à condamner la mienne, lui fit remarquer Knud en gage de paix. Venez, je vous prie. Parlons.

        Rehn hésita. Jarand la dépassa, la vue du colosse maussade jouant pensivement avec l’une de ses runes balayant ses dernières réticences. Il s’assit en face de lui, sa lame en évidence à ses côtés ne déclenchant aucune réaction de la part du guerrier.

- Que savez-vous de la tablette ?

- Qu’en sais-tu, toi ?

- C’est un artefact de grande valeur confié à ma charge par Noirelouve et grâce à laquelle nous relations notre progression par le biais de rapports, ainsi que nos demandes en biens…particuliers. Sa surface est indéfiniment utilisable, retrouvant la virginité d’une page blanche dès que notre message est terminé, et transféré sur une tablette similaire à Val Halfdan. Là, nos alliés nous fournissent leur aide via des renseignements ou des dons en retour, la magie de la relique lui permettant d’œuvrer tel un seuil réduisant les distances et rendant les transports d’objets de taille modeste instantané.

- Pourquoi Tjor permettait-il à un simple serviteur de monopoliser pareil trésor pour son approvisionnement en drogue ? lança Rehn d’un ton soupçonneux.

- Pour s’assurer de sa loyauté, par faiblesse envers un compagnon trop proche et parce que l’exercice d’écriture le rebutait au point qu’il préférait le déléguer à son scribe le moins regardant, répondit Knud à la grande surprise de Jarand. Sais-tu à qui s’adressaient tes comptes-rendus ?

- Même si cela ne regardait pas un simple serviteur, oui, rétorqua Jarand sur la défensive devant l’assurance de son compagnon. Tjor a fini par me confier récemment ce que je soupçonnais.

- Il se trompait, lui révéla le champion à voix basse. Il a été trompé. La tablette, la quête, il a été abusé et manipulé depuis le départ.

- Absurde ! protesta le myste avec colère.

- Vérité, riposta doucement le combattant en tendant sa pierre gravée. Crois-moi, petit homme. C’était un complot. Je le sais pour en faire partie intégrante.

- Voyez-vous ça…déclara Rehn en s’approchant à pas de chat.

- Vous n’étiez pas visée, ma dame, s’empressa de préciser le fomenteur. Il ne s’agissait même pas de Noirelouve, du moins, pas directement. Il n’a servi que de prétexte à…

- C’est le roi en personne qui a confié cette mission à Tjor ! s’exclama Jarand avec emportement. Ce sont ses mages et conseillers qui recevaient nos rapports. La vérité, la voici.

             Knud resta indifférent à l’inquiétante montée de ton de son allié, laissant glisser ses regards furieux sur lui. D’un geste habile, il fit sauter la pierre de ses doigts et la rattrapa au vol avant d’en caresser la rune avec ravissement, presque sensualité. Jarand considéra son silence comme une manœuvre pour dissiper la colère brandie contre lui, mais se rendit compte qu’il cherchait surtout à ordonner ses idées, tels des bataillons sur un champ de bataille. Il ne l’épargnerait pas, ni ne mentirait. Le jeune homme en fut convaincu par son expression ferme et déterminée tandis qu’il anticipait sa charge.

- Le roi aspirait à débarrasser sa cour de Noirelouve, devenu encombrant et importun. Les exigences de son règne ne pouvaient tolérer l’idylle secrète qu’entretenait ce noble sans envergure, quasiment paria dans sa propre maison, avec son cadet, le prince. Mais depuis la perte tragique de son aîné, son dernier frère lui était cher, et son appui, nécessaire dans ses ambitions politiques. Il ne pouvait donc se résigner à commettre un vulgaire meurtre pour résoudre le problème de son encombrant amant. La passion rendait son puiné aveugle et sot, sans toutefois lui ôter toute sa perspicacité. Une existence entière à dissimuler ses inclinations prohibées lui avait enseigné la méfiance. Il ne se serait jamais laissé duper par une chute de cheval accidentelle ou le dénouement tragique d’une simple rixe. Le roi ne voulait pas que le doute entache leur relation. Aussi, il a conclu un accord secret avec Noirelouve, lui garantissant en cas de succès de restaurer son nom et ses titres, et d’autoriser sa relation avec son frère. Pour cela, il lui faudrait défier le maléfice des Terres d’Hiver et en briser la malédiction. Ces contrées maudites souffraient depuis trop longtemps de l’interdiction de Wulf Barbe-Sang d’en violer les frontières et le jeune roi, fraîchement couronné, acheva de convaincre son « émissaire » en lui faisant part de sa convoitise envers ces terres à portée de main. En termes de richesses et d’expansion de territoires pour marquer le début de son règne, elles représentaient en effet une aubaine formidable. Et au contraire de son prédécesseur, notre souverain n’était lié par aucun serment devant les dieux l’empêchant de s’en approcher. Aveuglé par la perspective de vivre sa passion au grand jour avec l’aval du trône, Noirelouve fut facilement convaincu par ces arguments. C’est ainsi qu’il se vit ouvrir la route des Terres d’Hiver par décret royal, foncièrement déterminé à réussir cette quête coûte que coûte. Naturellement, le succès de l’expédition était fort improbable et nullement espéré. Tout ceci n’était qu’un prétexte pour se débarrasser de lui sans implication directe, tout en me permettant d’infiltrer la Chevelure de Hel et ce, sans froisser la vieille garde de la cour encore accrochée au serment de Wulf.

- Un piège… ? balbutia Jarand, effaré.

- Des plus retors et politique, acquiesça Knud sans dissimuler son mépris pour la manœuvre. Il n’a jamais été envisagé que ton seigneur échappe aux ténèbres de cet enfer et qu’il puisse vivre librement son idylle. C’est le roi qui a proposé à son cadet de confier à Noirelouve la tablette qui ceint maintenant ton flanc, avec toute l’aide matérielle et pratique que pourraient prodiguer ses meilleurs Magis. Le don d’élixirs rares et de drogues raffinées n’était qu’un faible sacrifice compensé par la meilleure surveillance de son projet que notre seigneur pouvait espérer : celle livrée de tes propres aveux dans tes rapports.

          Jarand voulait refuser d’y croire de toute la force de son âme. Accepter que Tjor ait succombé aux manigances de son souverain, trahi par la poursuite de ses espoirs illusoires exigeant son sacrifice, revenait à ses yeux à cracher sur sa mémoire. Au nom de leur amitié et de l’étroitesse de leurs liens affinés au fil des ans et des batailles, il ne le pouvait. Pourtant, le myste retrouvait son seigneur à travers les aveux de Knud, son idéalisme, son engouement aveugle, son incroyable crédulité dès lors qu’il était question de ce qu’il éprouvait de plus cher, et de plus frustrant, lui ayant toujours été refusé. La sincérité du champion ne pouvait être mise en question. Au fond de lui, il le savait à la lumière de ces confidences. Knud n’éprouvait qu’aversion à leur encontre, en raison de ce qu’il savait d’eux. Cela expliquait même sa méprise concernant sa propre orientation sexuelle. Pour un esprit aussi étriqué, si le maître se déshonorait dans cette pratique taboue, en toute logique, son serviteur si familier ne pouvait que partager ce vice.

- Ainsi, on l’a manipulé et leurré en lui faisant miroiter ce qui lui était inaccessible, et irrésistible, commenta Rehn avec un dégoût prononcé.

- À l’instar des pratiques de l’embrouilleuse, concéda Knud.

- Et toi alors ? l’apostropha-t-elle avec rudesse. Quel était ton rôle dans cette cruelle mascarade ? Proposer au roi une ultime garantie d’échec de la mission au cas où Noirelouve surmonterait les périls de ce pays ?

- Le tuer de mes mains propres ? traduisit Knud sans détour, ni scrupule. Le sort de Noirelouve m’était indifférent, croyez-le ou non. Je ne peux nier que ses pratiques dépravées avec le prince ne m’inspiraient que répugnance, mais ma présence ne se justifiait pas par la nécessité de le tuer à tout prix. J’avais d’autres buts plus capitaux et en toute franchise, après avoir côtoyé Noirelouve au Roc, j’étais persuadé que sa naïveté crasse suffirait à elle seule à sceller son sort.

- Aslak ! appela la tempestaire. La dernière gourde de bière pour le champion du roi. Les mots donnent soif et je le sens des plus inspiré. Poursuisez donc, Franc Jeu. Vous avez évoqué la nécessité de vous infiltrer dans cette fosse fangeuse. Quel but suivez-vous si le sort de Tjor vous était accessoire ?

         Knud ne releva pas la provocation, ni ne présenta le moindre signe de contrition face à ses aveux qui laissaient Jarand au bord de l’apoplexie. Les yeux rivés sur la pierre qu’il faisait tournoyer dans sa paume, il enchaîna, sans même attendre d’être servi par Aslak.

- Oui, je suis le champion du roi, son premier glaive, son guerrier le plus dévoué et exemplaire. Je ne considère pas ce que je vous révèle comme une trahison, pour son parti comme pour le vôtre. Je n’éprouve pas de remords ou de honte. Je pourrais prétendre seulement obéir, mais ce serait faux. Ce que je sers est plus grand que la vaine ambition d’un énième roitelet nordique. Comprenez ceci : ce n’est pas l’homme que je sers, mais la cause à laquelle il est lié.

- Une cause qui trouve son origine dans la cambrure prononcée d’une catin de feu, je gage, persifla Rehn.

- Je l’ai nommée la Dame Dorée. Elle est lumière, vie et volonté supérieure. Mon existence lui est dédiée. Tout le reste n’est que poussière entre elle et moi, poussière à balayer.

- On croirait entendre le discours d’un fanatique essayant de persuader son auditoire de sa bonne foi, déclara Jarand d’un ton mordant.

- Les apparences et les impressions nous menacent autant que le fer, je ne vous apprends rien, en particulier en ces lieux, répondit Knud en haussant les épaules. Il en est autrement des faits. J’étais présent en qualité de garde du corps le jour où la Dame Dorée a surgi des eaux, comme aujourd’hui du feu, pour prophétiser la mort du roi Wulf et le couronnement de mon seigneur et cela, deux jours avant que ces nouvelles ne nous parviennent ! Ce n’était pas la première fois qu’elle venait le visiter pour le favoriser de ses révélations. Elle en a fait son élu, à l’image de l’épée-maîtresse qu’il brandit, la Lame Noire aujourd’hui symbole du pouvoir du trône. C’est la Dame Dorée qui a révélé le lieu de la retraite de l’arme sacrée en gage du fabuleux destin qui lui est promis.

- Retirée du poing d’un géant de roche, arrachée aux entrailles d’un dragon, offerte par la Reine Blanche des Dvergrs en gage de paix, à Val Halfdan, l’Entaille ne manque pas de versions pour expliquer son origine, dit Rehn d’une voix pointue. Pourquoi pas le don d’une Alfe spectrale après tout ?

- Ce n’était pas un spectre, la reprit Signe, encore foncièrement ébranlée par l’apparition. C’était une projection, une image. La véritable Dame Dorée ne se trouvait pas ici. Elle agissait simplement en tant que…vaisseau par lequel transitait notamment la magie curative qu’elle a utilisée.

- Merci pour cette analyse, Peine Perdue, rétorqua l’élémentaliste avec sarcasme. Est-ce que tu vas te mettre à pleurer d’effroi ?

- Ce n’était pas une magie humaine, alfe ou dvergr, se justifia l’adolescente d’une voix chevrotante. Une telle intensité. Une telle profondeur…Ne le sentez-vous pas ? L’oid en est encore saturé.

- Par l’œil sacrifié d’Odin, quelle est donc cette créature à la fin ?! s’exclama Jarand, choqué par l’air bouleversé de la Banshee. Une épée enchantée, des apparitions mystérieuses, un pouvoir de guérison miraculeux et un soudain intérêt pour nos secrets intimes ?! Qu’est-ce que ça signifie ?

- Ne jure pas sur les dieux anciens que tu ne reconnais pas, le rabroua Knud.

- Ai-je jamais mentionné le culte du Dieu Unique auquel on m’a converti de force enfant ? Vous me dresserez un bûcher d’hérétique plus tard. Avant cela, répondez !

- N’est-ce pas ce que vous vouliez, champion ? l’appuya Rehn en le toisant debout. Établir la vérité pour nous rallier à votre camp ? Gommer nos différends et surmonter nos divergences ? Jarand ne nourrit aucune ferveur pour la nouvelle foi que vous abhorrez. Et si vous aviez su lui prêter un peu d’attention, vous verriez que son manège maladroit pour s’attirer la sympathie de la Fossoyeuse n’est dicté par aucun des instincts dissolus que vous lui prêtez.

         Jarand ne put contenir une courte moue outrée devant les paroles directes, brutales et déplacées de la sorcière, mais tut ses protestations. Il s’étonnait toujours de l’aisance avec laquelle on interprétait ses intentions de manière erronée. Le propos était abrupt et gênant pourtant il invita manifestement Knud à reconsidérer son point de vue. Le guerrier examina tour à tour ses deux interlocuteurs de son regard perçant avant de signifier la fausseté de son jugement d’un bref hochement de tête. Fait rare et surprenant, l’estocade diplomatique vint de Rehn qui consentit à enfin s’asseoir autour du feu, élargissant le cercle de discussion. Du coin de l’œil, Jarand sut que rien ne délogerait Signe de sa retraite, surtout pas la proximité de sa rivale, même si elle écoutait avec la plus grande attention. Aslak, lui, brossait méthodiquement leur poney ensommeillé, presque aussi apathique que la bête épuisée.         

- C’est peut-être bien une Alfe, à la réflexion, se confia Knud. Le roi a soumis son épée à plusieurs érudits et des fines lames de tout horizon. Sa facture unique en acier et or noir mêlés, sa résistance et son tranchant exceptionnels surclassent largement les chefs-d’œuvre de nos forgerons les plus expérimentés. Les Dvergrs eux-mêmes ont reconnu que l’Entaille, même si elle ne saurait rivaliser avec leurs créations, ne ressemblait à rien de connu. Le nom des Alfes a été évoqué. Mais comme vous l’avez fait remarquer, Rehn, l’arme du jeune roi suscite maintes rumeurs. Pour ma part, peu me chaut la question de la nature de la Dame. Sa rencontre m’a transfiguré, bien au-delà de tout ce que je pouvais imaginer et de tout ce que je pourrais essayer de vous décrire. J’étais enlisé dans une existence morne, un enchainement de jours fades où la gloire, l’amitié, l’honneur et le plaisir s’étiolaient irrémédiablement, comme ces heures fragiles succombant à la lente et inexorable tombée du crépuscule. Mes victoires et ma renommée ne parvenaient plus à justifier le nombre croissant de mes blessures, physiques et morales. J’ai perdu des compagnons à la guerre, des frères, des sœurs, des rois et des valets, certains de ma main, certains par mon manque de vigueur. J’ai guéri et survécu à chaque fois, du moins le croyais-je. Chaque aube me détachait toujours plus du monde pour lequel que je m’étais battu. Des visages inconnus remplaçaient ceux qui m’étaient familiers. Les rires sincères et entiers des frères d’armes étaient devenus des ricanements de façade, de dédain ou de peur, de la part de conspirateurs. J’étais isolé sans vraiment m’en rendre compte. J’étais…

- ... seul, acheva Signe, quasiment invisible sous sa capuche rabattue où Jarand chercha un regard qu’elle ne lui accorda pas.

- La Dame Dorée m’a rendu à moi-même, conclut Knud en prenant, puis délaissant la gourde de bière sans l’entamer. Le roi a toujours ressenti une réelle frayeur en sa présence, malgré sa beauté et sa bénédiction. Il n’en a pas pris conscience lui-même je crois, flatté et enorgueilli d’être l’élu de cette entité. J’ai le sentiment que la Dame Dorée ne le juge pas aussi digne que le choix des dieux qu’il croit être, mais que cela n’a fondamentalement nulle importance en comparaison de la cause qu’il servira malgré lui.

- La cause, vous faîtes régulièrement allusion à ce terme.

- L’épée-maîtresse avait pour but d’éveiller l’intérêt du roi. En la lui offrant, la Dame Dorée s’est assurée de son dévouement à mener à bien la quête qu’elle lui a ensuite soumise, celle pour laquelle je me suis porté volontaire et qui justifie ma présence ici, la mort de mes derniers véritables camarades, celle de Noirelouve, le périple que nous affrontons.

              Knud immobilisa sa rune entre le pouce et l’index, la pressant si fort que le bout de ses doigts devint blanc. L’excitation et l’appréhension se disputaient son expression concentrée.  

- La Dame Dorée s’est présentée au roi en tant qu’envoyée d’un gardien disposé à lui remettre une relique inestimable, de bien plus grande valeur qu’une épée capable de trancher la chair ou briser le fer comme de vulgaires coquilles creuses. La quête pour obtenir ce trésor consistait à braver les Terres d’Hiver pour rejoindre ce protecteur, atteindre sa retraite et réclamer le dû royal. L’entreprise était extrêmement risquée, vous êtes aptes à le juger aujourd’hui. Or le roi se trouvait opposé à un dilemme. Wulf avait fermement interdit l’accès à ce pays maudit et violer ce serment ancestral de son aïeul aurait engendré une agitation dangereuse auprès des clans déjà turbulents et historiquement indépendantistes. Le jeune roi ne pouvait se permettre un tel risque, notamment en cas d’un échec malheureusement hautement prévisible. 

- C’est ainsi qu’est née l’idée de l’expédition de Noirelouve, comprit Rehn. L’envoi d’une troupe légère motivée par le caprice d’un noble mineur devait susciter moins de remous que celui d’une armée complète. La manœuvre était délicate, mais proposait une alternative acceptable dans un problème aux choix grandement limités. Tjor n’a jamais été qu’un pion. Et nous également par la même occasion. Je bénis les Ases qu’il soit mort sans savoir à quel point il avait été abusé.

- Votre projet était donc de prendre la tête du groupe une fois traversée la Chevelure de Hel afin de le détourner de son but et se mettre à la recherche du gardien, résuma Jarand avec froideur. Toute cette folie au nom des ambition d’un roi à l’orgueil décuplé par une Alfe surgie de nulle part. C’est démentiel !

- Cela dépend de la relique, murmura Signe. Quel artefact promis peut déclencher pareille tentation ?

- Un héritage de premier ordre, légendaire et lié à la grandeur disparue des Hommes, répondit Knud, les yeux brillants. La couronne du roi des rois : la couronne perdue des rois du Midgard[54]. La seule relique capable d’unir l’ensemble des factions humaines dispersées à travers le Nidavellir, le Svartalfheim et l’Alfheim et ce, pour la première fois depuis la chute[55] de notre monde.

      Un silence stupéfait s’abattit sur la grotte, étouffant dans une hébétude contagieuse le fourmillement de mille pensées mises en ébullition par l’incroyable perspective.

- Ça, bonne cause, se fendit Aslak d’un ton laconique, rompant la magie de l’instant entre deux coups de brosse administrés mécaniquement sur la crinière emmêlée de Sleipnir.

 

[51] Bifrost : Pont arc-en-ciel reliant Asgard aux mondes des mortels

[52] Surt : Géant du feu maître du Muspelheim, le monde des flammes

[53] Magis : Surnom respectueux et craintif donné aux pratiquants d’arts occultes par les non-initiés

[54] Midgard : Monde originel des Hommes

[55] Chute du Midgard : À l’apogée de leurs civilisations, les peuples du Midgard s’entre-déchirèrent en guerres effroyables dans laquelle ils en vinrent à utiliser les Jotnärs comme armes ultimes. Les géants se retournèrent contre eux et saccagèrent leurs royaumes. Les dieux, furieux de ce sacrilège, changèrent les midgardiens en bêtes affamées, violentes et insatiables, en châtiment pour de leur avidité, leur orgueil et leur cruauté. Les Jotnärs furent massacrés par les hordes voraces qui écument depuis les terres débarrassées de la guerre, mais hantées par les hommes maudits. Les populations ayant fui dans les autres mondes sont aujourd’hui les seules rescapées de cette sombre tragédie.