L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

- Il nous faut absolument nous libérer !

- Par la grâce de Freyja ! Jarand ! Je crois qu’il ne respire plus !

- Écoutez-moi.

- Si quoi que ce soit un tant soit peu hostile nous découvre, nous sommes perdus, inoffensifs comme de vulgaires lapins dans leurs clapiers attendant le boucher !

- Écoutez-moi ! Silence !

                Signe, effarouchée, étouffa un sanglot hoquetant et se tut. Knud s’épuisa dans une dernière contorsion vaine pour se dégager un bras, avant de prêter attention à Rehn. Aslak, le regard happé par la tour brillante de l’artefact Dvergr, se tourna lui aussi lentement vers sa maîtresse.

- Il n’existe qu’un seul moyen de nous libérer, expliqua la sorcière avec un ton aussi posé que possible. Rompre le sortilège activé en effaçant le sang de Grikar à la surface de la rune. Je ne suis pas placée dans l’axe de la borne. Il me sera impossible de diriger correctement mon vent pour cela, tant que je serai aveugle. Vous allez donc devoir être mes yeux et me guider.

                Rehn assura l’attention de ses alliés d’un regard appuyé passant de l’un à l’autre. Elle paraissait calme et résolue à faire appliquer ses consignes. Sans autre perspective et prêts à tout pour glaner un minimum d’espoir, ses compagnons se raccrochèrent à ses consignes. Aslak pencha la tête sur le côté en observant son amante, les sourcils froncés. Il ne souvenait pas la dernière fois où il avait perçu une frayeur aussi intense ancrée en elle. Mais il est vrai qu’il ne se rappelait pas grand-chose, sa mémoire perpétuellement submergée par des limbes opaques et stagnantes. Comme son esprit d’ailleurs. Cette pensée singulière en amena une autre. Il vivait une éclaircie, rare et souvent confusante, comme celle qu’il avait connu sur le toit de ce village tombé dans la toile de la grande tisseuse. Que lui valait ce moment de clairvoyance inédit ? Sans doute l’extrême urgence de la situation qu’il devinait à travers le regard troublé de sa maîtresse et que lui-même n’appréhendait qu’indistinctement, comme une épée acérée tâtonnée les yeux clos dont on ignore le danger jusqu’à ce que son fil ne nous coupe. 

                L’inconfort de sa position, ses lianes rugueuses de pierre écrasant son torse et ses membres, l’amena à s’intéresser aux multiples sensations jusque-là assourdies se bousculant dans son esprit. La pression de la pierre, le froid coulant des marais, la puanteur accablante, les protestations de son corps immobilisé, la voix mal assurée de Rehn déroulant les détails de son plan à base de tissu lévitant pour nettoyer une pierre ensanglantée à distance. Il écouta, sans comprendre. Puis il pensa à autre chose, ses idées dévalant en nombre des recoins de sa cervelle, comme si elles chutaient trop vite dans un escalier et l’entrainaient avec elles. Il était question de couverture récupérée dans les fontes de Sleipnir et de la meilleure manière de convaincre l’animal d’approcher lorsqu’il interrompit le débat passionné.

- On vient.

                Rehn laissa sa phrase en suspens. Il éprouva une curieuse satisfaction à décrypter avec tant de facilité le regard qu’elle lui décocha. Elle s’inquiétait, non pas de ce que l’avertissement impliquait, mais de la récurrence de ses interventions orales. En réponse, Aslak agita le menton dans trois directions différentes, faute de pouvoir bouger ses doigts. Les premiers bruits reconnaissables d’éclaboussures et de présences extérieures se firent entendre quelques secondes plus tard. Aslak tendit une grimace boudeuse à la vue des trois silhouettes pénétrant dans le halo du pilier lumineux. Leur démarche saccadée et malhabile dépassait la simple gêne de l’obstacle marécageux. Tordus, difformes et gonflés par un évident séjour prolongé sous l’eau, les arrivants livraient une vision cauchemardesque de noyés arrachés au sable et au limon par l’attrait irrépressible de la magie Dvergr. Les morts aux corps pourris, certains atrocement mutilés, progressaient avec une lenteur affligeante proportionnelle à leur obsession inébranlable de converger vers le ravin au mépris des racines, rochers et souches entravant leurs pas. Un juron presque aussi imaginatif que ceux de Rehn dédiés plus tôt à Grikar, échappa de Knud. Aslak attribua cette réaction familière et spontanée à l’apparition d’une douzaine d’autres ombres émergeant des flots boueux avant de revoir son jugement. Le champion, la mâchoire affaissée et un sourcil violemment agité par un tic nerveux, exprimait une surprise trop excessive. L’esclave tâcha d’ordonner l’effervescence et la cacophonie de ses idées dignes du marché grouillant de la Déesse Chaste, à Synderum[49], et examina mieux les zombies. Des hommes uniquement, nordiques, vigoureux, arborant armures, bottes, ceintures. Des guerriers. Un tatouage de serpent géant. Un borgne à la barbe en pointe. Un roux massif aux nattes filasses. Aslak les connaissait. Knud plus intimement encore. Les hommes de sa suite quittés au Roc !

- Détournez les yeux, Knud ! ordonna Rehn.

- Ce sont mes…

- Vos compagnons, je sais. Ils ont du nous précéder ici, égarés puis portés par la brume. Vous ne pouvez plus rien pour eux, hormis leur offrir un salut honorable. Mais pour cela, il nous faut rompre ce charme avant qu’ils ne nous atteignent et j’ai besoin de vous pour ça !

- Elle le savait…articula le guerrier, bouleversé et hagard. Elle me l’a montré dans mon rêve. L’embrouilleuse…Je crois…que j’ai toujours su depuis…

- Knud ! Reprenez-vous ou nous sommes tous morts !

- Synderum se situe à l’ouest de l’Empire, déclara Aslak dans sa langue, amusé comme s’il se rappelait une plaisanterie oubliée. J’ai grandi là-bas.

- Nous…nous devons profiter de leur lenteur, reprit Rehn, en jetant un coup d’œil anxieux à son esclave. Le poney, la couverture, le vent, la borne. Signe, peux-tu…Que fais-tu ?

                Psalmodiant une suite ininterrompue de mots si bas qu’ils en étaient parfaitement inaudibles, l’adolescente répondit d’un bref regard explicite avant de fermer les paupières pour accroitre sa concentration. Ses lèvres s’activaient à toute vitesse tandis qu’elle tissait la trame complexe et sacrée de son sortilège d’outre-vie. Quelles que furent ses intentions, sa magie de Banshee ne parut pas grandement affecter les morts se regroupant autour d’eux, ni les dissuader de passer leur chemin, ni les ralentir, ni même contrarier leur progression. Ceux qui s’étalaient grotesquement dans la fange ou restaient coincés, harponnés par une branche récalcitrante, ne devaient leur infortune qu’à leur propre gaucherie. Aslak aperçut la panique s’étendre dans les prunelles tressaillant de plus en plus vivement de Rehn à mesure que la situation lui échappait. Knud demeurait mortifié à fixer ses comparses maudits, soufflant et brasillant comme une cheminée. Signe s’était coupée du monde, centrée sur son invocation.

- Peau Morte ? Signe ?! l’appela Rehn, exaspérée. Ils approchent dangereusement !

- Ce sont des coquilles vides, lui confia Aslak. Elle n’est pas là. Elle est dans l’un d’eux.

- Te voilà devin à présent, Accroche-Cœur ? le houspilla-t-elle, agacée.

- L’ours roux approche de la borne.

                Aslak observa le mort-vivant tituber le long de la pente, balloté par les griffes sournoises des arbustes labourant sa peau squameuse en lambeaux, jusqu’à ce qu’il s’écroule pesamment sur la borne. Signe, les traits tendus, accéléra encore le débit de sa formule répétée en boucle. D’une main pataude sans énergie, le cadavre frotta la rune de larges cercles spasmodiques. Le liquide saumâtre dont était imbibé son corps se répandit sous la pression par les crevasses de ses chairs ravagées, mélange de sang, de vase et d’autres immondices purulentes qui inonda le symbole magique. Knud fut le premier à échouer le séant dans la boue lorsque sa cage s’effondra sous son poids, le plus conséquent. Aslak dut se cambrer pour achever de briser les racines vidées de leur pouvoir s’effritant en nuages poussiéreux. Rehn passa ses nerfs en frappant plus que de raison de sa paume ses propres entraves sèches et cassantes comme du bois mort. Désorientée par son sortilège de possession, Signe peina à quitter son cocon argileux retombé en blocs épars sur elle. Elle se hâta cependant de se remettre sur pied pour empêcher Jarand, inconscient, de sombrer dans la fange et s’y noyer. Aslak lui prêta main-forte tandis que Rehn usait de bourrasques farouches pour précipiter à terre les cadavres affamés les plus téméraires. Une fois le myste au faciès dévasté étendu au sec, l’Arcadien fit demi-tour. Malgré le mascaret de pensées déferlant dans sa tête, comme longtemps accumulées derrière un barrage soudainement ébréché, il savourait le calme lucide qui l’habitait. Étranger à la peur de Rehn, aux affres de Knud et à l’angoisse de Signe, il s’accorda une seconde au milieu du tumulte pour profiter de son état de conscience aigüe. Pour une fois, il n’était plus l’ombre effacée, le suiveur taciturne, le surplus encombrant du groupe. Il en était la béquille, la torche, tel le Dieu Marcheur à l’entrée du temple du destin à Synderum, son faucon sur l’épaule, son flambeau dans le dos éclairant le chemin parcouru et ouvrant la voie aux autres. Aslak essuya la boue jetée par Grikar maculant son visage en songeant à la crainte nostalgique ressentie en présence de la divinité aux traits invisibles sous son capuchon. Puis, avec nonchalance, mais une adresse certaine, il s’empara de sa lance jetée en travers de ses épaules et déchiqueta la gorge d’un mort-vivant proche. Il croisa le regard calculateur et belliqueux que lui décocha Knud et le lui rendit avec une pointe de défi. Le gros barbare n’appréciait pas qu’il massacre ses anciens affidés ? Qu’il s’en réjouisse plutôt à la faveur de l’agressivité inspirée chassant sa torpeur. La hache du champion effectua un ample mouvement circulaire, achevant un autre zombie tremblotant. Il ne put s’empêcher de montrer les dents lorsqu’Aslak lui sourit d’un air ravi et appréciateur. L’ironie du héros nordique livrant peut-être son ultime combat aux côtés d’un ancien ennemi Arcadien face à ses amis et alliés ne pouvait que rajouter à l’orage grondant sous son crâne épais. Le ricanement inepte de l’esclave s’estompa lorsqu’un sentiment diffus de menace soudaine le força à s’écarter vivement de son équipier. Un rocher d’une taille prodigieuse, arraché aux profondeurs vaseuses à en juger les générations d’algues en recouvrant la majeure partie, vint s’écraser dans une intense gerbe d’eau croupie au milieu de la zone qu’ils venaient d’éclaircir.

- Tout n’est que folie…marmonna Knud au son du rire mourant de l’Arcadien se relevant.

- Skümvatten ! gémit Rehn.

                Une créature hideuse et fétide piétinait un talus sombrant dans des flots noirâtres, une vingtaine de pas plus loin. Vomi par les vagues bourbeuses léchant ses jambes épaisses et arquées comme les piliers d’un pont vermoulu, le maître des marais accompagna son salut meurtrier d’un mugissement effroyable et bestial. Le cercle des déchus s’ébranla au cri de leur tortionnaire. Leurs rangs se disloquèrent dans un mouvement de panique, fulgurante réminiscence de leur tourment fatal. Eaux-Troubles asséna de lourds coups de poings dans la terre ramollie s’affaissant déjà sous son poids considérable, projetant des mottes de tourbe et des filaments de bave verdâtre alentour. Malgré sa laideur paroxystique frisant le grotesque et son aspect simiesque, il s’agissait bien d’un ogre[50] au regard démentiel et à la sauvagerie déchaînée. Son accès de rage à la vue de ses proies opérait un développement inquiétant de ses dimensions pourtant impressionnantes. Ses membres s’allongeaient dans des spasmes visiblement douloureux, ses chairs et ses muscles se distendaient, sa peau crasseuse et dénudée s’étirait à la limite de la déchirure. Entre deux convulsions, « l’ermite » tant recherché étudia ses prochaines victimes, confondant sa souffrance avec la responsabilité de leur intrusion dans son territoire. Sa main s’en alla broyer un pin élancé qu’il débita de gestes emportés reconstituant son tas de munitions.

- Courez, somma les siens Rehn d’une voix fragile. Aux abris, prestement !

                Aslak et Knud s’élancèrent à la suite de la sorcière au même instant où les troncs brisés commençaient à pleuvoir autour d’eux. L’Arcadien effectua un crochet pour aider Signe à transporter Jarand tandis que le groupe contournait la colline au pilier lumineux pour échapper à la vue de leur assaillant. Suivant la tempestaire, ils en gagnèrent le sommet ébarbé afin de profiter de sa surface plus facilement praticable. Le bombardement ralentit avant de cesser, le temps que l’obtus géant perverti se rende compte qu’il n’atteindrait pas des cibles invisibles, quelle que soit la force qu’il instillait dans ses tirs. Dans un vacarme tout à fait reconnaissable, Skümvatten se lança à la charge de la colline brillante, défonçant tout ce qui se dressait sur son passage. Son agilité défaillante et son allure pataude ne l’empêchèrent pas de rejoindre rapidement le modeste épaulement dont il gravit énergiquement le versant. Pris de court, Aslak et les siens cherchaient encore une manière d’essuyer ou d’éviter cet assaut destructeur que leur adversaire se porta devant eux, traversant de vives enjambées l’aveuglant mât de foudre sans même prendre conscience des brûlures occasionnées au passage. Knud se détourna à regret du marteau de Grikar dont la tête était ensevelie dans le sol. La perspective d’usage du pouvoir formidable de l’artefact, uniquement réservé aux Dvergrs, n’était qu’une chimère qui lui aurait coûté de précieuses secondes d’efforts stériles. Si le traître l’avait délaissé sans scrupule, c’est qu’il se doutait de la forte probabilité de le retrouver ultérieurement, scellé sur place par sa magie exclusive. En revanche, le Nain s’était délesté d’un autre de ses effets, et non des moindres. Knud s’immobilisa à la vue du sac de runes entrouvert faisant ployer sous le poids des pierres incisées qu’il contenait la branche du roncier dans lequel il s’était empêtré. Avant que l’ogre ne fonde sur eux, le champion arracha aux épines la bourse d’un geste triomphant. Rehn poussa un vif avertissement pour l’en dissuader, qu’il ignora, au fait de son enthousiasme. Si le barbare voyait en ces roches enchantées une opportunité inespérée de repousser leur adversaire, Aslak, comme sa maîtresse, ne perçut que le piège sournois de Grikar. Il était impossible que le Dvergr, tenaillé par le ressentiment, se soit séparé de ses précieuses runes sans motif valable. L’Arcadien redouta une flèche de glace ou une explosion fatale à l’inconscient voulant s’en emparer, mais le traquenard s’avéra plus subtil. Pour une sombre raison, sans doute connue du seul guide, la vision offerte par Knud menaçant de brandir une rune vers lui déclencha un nouvel élan de colère chez Skümvatten. Le rugissement féroce du monstre fit basculer les pierres piochées des doigts gourds du guerrier assourdi. À peine eut-il le temps de glisser sur le côté que le poing de l’ogre pulvérisait le sol à sa place. En combattant aguerri, Knud retrouva ses réflexes et asséna plusieurs coups de taille dans le flanc découvert. Le premier lacéra la chair flasque et boursoufflée entre deux côtes, blessure superficielle que sa lame ne parvint plus à reproduire. Une ruade puissante prise de plein fouet expédia le champion cul-par-dessus tête dans un vol plané s’achevant au milieu des fourrés. Le lourd colosse roula sur plusieurs mètres, s’écorchant peau et habits dans les crochets effilés des ronces, pour finir sa course à mi-pente environ, recroquevillé dans l’étreinte d’un arbrisseau moribond. Il gisait désarticulé, sans autre blessure visible qu’un mince filet de sang coulant de son oreille, immobile, hors de combat.                            

                Le moment parut se figer presque brutalement après cette débauche de violence exacerbée. Aslak eut l’impression de pouvoir embrasser le monde en cette interminable seconde, le crépitement incessant de la foudre captive emplissait son ouïe avec la même force que la respiration sifflante de Rehn à ses côtés. La lumière du pilier rehaussait chaque détail de la silhouette immonde d’Eaux-Troubles. L’esclave pouvait sentir avec précision l’instabilité des mottes imbibées écrasées sous son talon, la goutte de sueur froide roulant sur sa nuque, la puanteur de vase et de chairs putréfiées baignant l’ogre, le contact rugueux de la hampe de sa lance fermement serrée entre ses doigts. Cette exceptionnelle acuité lui permit de porter un coup parfait, vif, puissant et précis, sous le menton de la bête exaltée. Sa pointe ne perça pourtant point, là où elle aurait du se ficher jusque dans sa cervelle. Troublé, le serviteur arma une seconde attaque. Eaux-Troubles ne lui en laissa pas l’occasion. Son revers encoléré brisa la pique en son milieu, à défaut de la tête visée. Aslak se déporta en arrière, puis glissa sous le second coup de poing dont le souffle emporta dans son sillage sa chevelure dense. Désarmé face à l’ouverture béante dans la garde du monstre, il frappa pourtant d’instinct, sans autre attente que la certitude de ne rien céder. À sa grande surprise, le bois brisé de sa hampe fendit la lippe caoutchouteuse de la créature dans une gerbe de sang grumeleux et goudronneux souillant le bas de son affreuse face. Le vif élancement amoindrit la charge malhabile de la riposte qui se contenta de rejeter le maigre Arcadien aux limites de la cime illuminée.   

Le regard noir de l’ogre se fixa un instant sur Rehn, demeurée seule face à lui. Il accompagna son premier pas vers elle d’un grognement de carnassier. La sorcière, saisie d’une peur primaire, recula d’autant. Aslak surprit le fugace plissement de nez qui agita ses traits blêmes et, interprétant son geste de mauvais augure, se hâta de se remettre sur pied. La lèvre incurvée en signe de mépris et le menton s’élevant, la tempestaire s’arrêta. Elle rejeta ses épaules en arrière et se cambra. Ses bras gardés le long de son corps quittèrent leur refuge pour s’offrir, ouverts, à la bête. D’un claquement de langue peu amène, elle accepta le défi, invoquant tous les vents qu’elle parvint à réunir. La colline fut bientôt agitée de terribles courants perçants malmenant les broussailles chétives, fendant les eaux nauséabondes et s’engouffrant entre les branchages capitulant. D’un impérieux mouvement de hanche, Rehn les concentra tous en un flux tourbillonnant frappant Skümvatten de plein fouet. Le Jotnär corrompu, repoussé et giflé par les rafales l’enveloppant, se débattit pour conserver son équilibre. Sa surprise surmontée, il se redressa et projeta toute sa masse contre la muraille sifflante qu’il franchit d’un pas hagard. Puis d’un autre. Et encore d’un autre, sa force prodigieuse surmontant poussivement la magie élémentaire. La peur et l’orgueil se disputèrent l’étincelle flageolante dans les yeux de Rehn, écarquillés par l’effort. Eaux-Troubles la recouvrit de son ombre épaisse et tendit sa main sous son nez. Le sursaut de frayeur de la jeune femme procura un regain d’énergie à son typhon. Dans une suite de craquements secs qu’emporta le vent, les doigts de l’ogre se retournèrent les uns après les autres, brisés net à leur base. Rehn ne recula pas, certaine que cette prise d’avantage lui garantissait la victoire. Aussi ignora-t-elle le danger quand le monstre sous son emprise tempétueuse, négligea la douleur comme la blessure, lançant sa seconde main pour la saisir par le cou. Il la souleva sans mal de terre et la furie des éléments cessa brusquement, les bourrasques soudain muettes s’éparpillant dans un silence insoutenable après pareil raffut. Aslak, tenu en retrait, s’élança à la rescousse de son amante. Celle-ci était frappée d’une telle épouvante, ainsi réduite à la merci de l’immonde ogre, qu’elle ne se débattait même pas. Un filet d’urine coula le long de ses cuisses et assombrit sa robe à son entrejambe. Sa lance rompue brandie à deux mains, l’esclave s’escrima sur les reins du monstre pour le forcer à lâcher. Le métal ripa désespérément sur le dos pourtant découvert et nullement protégé, sans parvenir à y mordre une seule fois. Son attaque inefficace suscita néanmoins l’intérêt de Skümvatten qui se retourna pesamment, intrigué et tellement perplexe qu’il en oublia sa capture. Négligemment, il débarrassa sa main prise, et indemne, de Rehn en la lançant au loin comme si elle ne pesait rien. Dans un cri strident, la sorcière tomba au-delà du ravin, au cœur d’une mare de nénuphars rabougris dont elle creva rudement la surface recouverte d’une fine couche de mousse stagnante répugnante. Les eaux épaissies par la boue et le sable engloutirent lentement l’offrande dans une série de gargouillis. Sonnée, Rehn sombra inexorablement en s’agitant faiblement. Aslak se précipita au risque d’être à son tour balayé par l’ogre penché au-dessus de lui. Refusant de se laisser contenir, l’Arcadien esquiva ses crochets grossiers et darda son bout d’arme avant d’en frapper vicieusement au niveau de l’aine. Le fer y pénétra cette fois profondément les chairs, précipitant Eaux-Troubles à genoux dans une décharge de douleur qu’il témoigna d’un beuglement suffoqué. Telle était donc la clé de sa déconcertante invulnérabilité : il ne pouvait écoper deux fois d’affilée de la même blessure. Mais Aslak ne s’attarda pas à vérifier sa théorie et le dépassa sans se retourner, sprintant le long de la pente, se courbant sous les feuillages, sautant au-dessus des souches entortillées de lierres barbelés. Il ralentit à peine avant de plonger dans l’étang vaseux dont il émergea quelques secondes plus tard en extirpant de la tourbe sa maîtresse asphyxiée. Essoufflé et pantelant, il sacrifia ses dernières forces pour la ramener sur la berge, dans le creux d’un nid de racines isolé surplombant les flots mortels. Souillée, grelottante et terrassée par les relents de panique échus par sa noyade, Rehn se blottit dans le modeste abri, ses ongles plantés dans les bras de son serviteur qu’elle refusait de lâcher.

- Laissez-moi vous préparer votre bain, la prochaine fois, voulez-vous ? déclara-t-il de son ton courtois de domestique.

                La plaisanterie ne dissipa pas la peur encore trop présente sur les traits de sa maîtresse, mais il ne s’attendait pas à mieux, préférant cet échec-là à l’abattement menaçant de les gagner. Tandis qu’elle enfouissait sa chevelure et son front poisseux de boue parsemée de débris décomposés dans le creux de son épaule, Aslak jeta un coup d’œil alentour pour évaluer leur situation. Sa fidèle lance réduite achevait de sombrer dans les remous, hors d’atteinte. Knud gisait dans la végétation, s’agitant faiblement. Rehn avait perdu toute combativité et dépensé la majeure partie de son pouvoir dans son tête-à-tête à la piteuse issue aquatique. Et lui-même commençait à accuser le contrecoup de ses gesticulations vaines, à la recherche de son souffle, sa vigueur foncièrement émoussée. Perché sur sa colline à pousser des vociférations de bovin émasculé, ou presque, Skümvatten affirmait bruyamment sa domination. Sous peu, sa soif de sang le pousserait à descendre de son trône de boue à la recherche de victimes à achever, par noyade avant de les dévorer ultérieurement à ce que les zombies laissaient paraitre. Au souvenir des morts hantant les nappes de brume des marécages, hors d’atteinte des leçons de courroux dispensées par le sage des lieux, l’esclave scruta la pénombre proche. Les cadavres n’avaient pas fui bien loin et semblaient même se rapprocher, en horde. C’était donc irrémédiablement sans espoir, même s’il parvenait par miracle à triompher de l’ogre en suivant son intuition. Une belle gageure dans son état et sans la moindre arme ! Au fond de lui, il songea à Signe, disparue au début de l’affrontement et qu’il priait avec ferveur d’avoir l’intelligence de poursuivre sa fuite loin de cet enfer, Jarand avec elle ou non. Lui-même semblait destiné à ne pas mourir seul. L’Arcadien considéra avec perplexité sa fortune aux prises avec l’étreinte morveuse et malodorante de Rehn enlaçant son cou.

- Je ne m’appelle pas Aslak, lui dit-il, biaisant avec tact pour essayer de lui arracher son identité oubliée, irritant souvenir estompé qui lui échappait encore. Pourquoi m’avoir donné un nom nordique ?

                Rehn émit un reniflement mêlé d’un grommellement aussi facilement attribuable à une régurgitation d’eau saumâtre qu’à une marque de désapprobation choquée. Au moins réfréna-t-il ses tremblements en lui procurant par l’émoi un minimum de contrôle de soi. Il la voulait exempte de doutes et forte de dignité lorsque les morts qu’il entendait se réunir les acculeraient ou quand Skümvatten viendrait achever son œuvre funeste.

- La pleureuse ?!

                Sa réaction subite de pivoter pour remonter jusqu’à la source de l’exclamation stupéfaite de Knud le priva de l’expression de Rehn quand elle daigna se détacher de lui, et de ses questions grinçantes. Le champion avachi dans son lit de roseaux aux draps de mûriers se tenait sur un coude, sauvé par son exceptionnelle résistance naturelle, mais guère fringuant. L’Arcadien suivit son regard éberlué jusqu’au flanc opposé du coteau où Signe se dressait à portée d’Eaux-Troubles dans une posture singulièrement similaire à celle adoptée plus tôt par Rehn. Les yeux révulsés, blafarde comme un fantôme dont sa cape défaite servait de linceul, elle récitait une nouvelle incantation, ferme sur ses jambes, le buste droit, la poitrine ouverte comme pour amplifier son souffle. Car il ne s’agissait à présent plus d’un chuchotement réservé aux âmes perdues mais bien d’une formule magique récitée avec virulence dans une langue inconnue dont les intonations écorchaient les oreilles. L’adolescente tenait ses paumes levées vers le ciel, agitées de secousses ponctuant les sombres injonctions égrenées au cours de sa litanie. Un détail attira l’œil d’Aslak dans la main gauche de la Banshee. Il reconnut après une hésitation l’une des fioles, débouchée, contenant la poudre pernicieuse avec laquelle se sabordait complaisamment Jarand. L’Arcadien ne fut que peu surpris de déceler la présence du myste à l’écart derrière un rocher découpé saillant sur la rive. Appuyé sur son bouclier, il semblait se dissimuler pour couvrir les arrières de Signe, même si Aslak devina qu’il s’agissait davantage du contraire.

Skümvatten ne tenta pas de découvrir quels nouveaux pouvoirs avait octroyé à la jeune fille l’usage de la drogue. Aussi interloqué que Knud par ce renfort incongru, et aussi agacé par le volume sonore de son oraison désagréable, il réduisit la distance le séparant de sa proie d’un bond dénué de la moindre souplesse. Il retomba lourdement sur la berge sableuse dans laquelle son élan téméraire l’enfonça jusqu’aux genoux, soulevant de larges éclaboussures qui n’interrompirent pas un instant l’invocation de Signe. Celle-ci se contenta de lever un index et une douzaine de mains sanguinolentes, osseuses ou putréfiées, jaillirent de la vase pour se refermer sur les chevilles de l’ogre ventru. Malgré sa force décuplée, Eaux-Troubles éprouva quelque difficulté à empêcher ces doigts avides aux ongles lui pelant les tibias de l’entrainer par le fond. Aslak jugea le sortilège, quoique sournois et morbide, d’une efficacité indéniable. Néanmoins, il doutait fortement que cela suffise à les débarrasser du sage dément. C’est alors qu’il remarqua les zombis, en nombre conséquent, regroupés en une meute obéissant à l’appel de Signe dédaignant celui de l’Enfant du Ciel. Les noyés arrachés aux marécages, parfois réduits à l’état de simple squelette jauni, se ruèrent avec l’entrain de la vengeance sur le géant immobilisé. Dents et os le tranchèrent et le lacérèrent dans un horrible spectacle de torture sanguinaire. Sa formidable endurance ne fit qu’accroitre son tourment car, incapable de repousser les cadavres dont le nombre et l’ardeur neutralisaient sa force et sa sauvagerie, Skümvatten engagea une lutte désespérée. Dans un vacarme retentissant, il fut mis en pièces, sa peau insensible à la même blessure successive, arrachée par cent ongles ou crocs différents. Sa main aux doigts saccagés fut promptement déchiquetée, ses viscères copieusement répandus et une fois qu’il ploya, le seigneur des marais fut perdu. La masse des morts-vivants le recouvrit et l’engloutit dans les eaux impénétrables. Signe dispersa les retardataires, disloqua les impudents se retournant vers elle en leur arrachant l’étincelle de vie artificielle qu’elle leur avait procurée. Elle se tut finalement dans les borborygmes des ultimes bulles d’air parcourant les remous écarlates baignant le ravin.

- C’est… terminé, conclut Knud avec gravité, pourtant à mille lieues d’un début de soulagement.

- Non, je ne crois pas, le contredit Rehn en se hissant hors de sa retraite.

                Le barbare, avachi sur son séant, se releva avec raideur, une main plaquée sur ses côtes meurtries. Il secoua mollement la tête, peut-être pour reprendre ses esprits, sans doute aussi en guise d’incompréhension face à la hargne de la sorcière. Il se dirigea vers elle avec l’intention évidente de la soutenir, malgré son propre épuisement. Aslak, bienheureux d’avoir remis la main sur une gourde semée lors de leur débâcle, resta agenouillé à étancher sa soif. Manifestement, le champion décryptait mal les expressions contrariées, pourtant courantes, de sa maîtresse. Rehn rejeta sa main poliment tendue d’un geste agacé qui renfrogna encore davantage le spadassin.

- Ce sera terminé quand la carcasse du Nain rejoindra celle de cette abomination, déclama-t-elle avec véhémence. Et en plusieurs parties, comme elle, si possible.

- Vous voulez donner la chasse à Grikar ? s’exclama Knud, incrédule. Ma foi, je cèderai bien ma solde contre l’assurance de pouvoir tordre son cou de vermine. Mais il est déjà loin, caché on ne sait où dans ce marécage maudit ! S’il n’a pas disparu dans le brouillard depuis.

- Nous avons beaucoup marché pour rejoindre le cœur du terrain de chasse de Skümvatten, fit remarquer la tempestaire d’un air farouche. Il n’a pas pu encore en rallier les frontières avec ses courtes pattes. Il faut se mettre en marche, maintenant !

- À qui faites-vous allusion exactement ? Je dois avoir des côtes brisées. Jarand est plus mort que vif avec sa face en charpie qui effaroucherait une gueuse à trente ans de carrière. La fossoyeuse ne vaudra guère mieux sous peu, lorsque les effluves fortifiants du Lait la déserteront et qu’elle ne sera même plus capable de ramper ou de garder les yeux ouverts. Vous-même flirtez dangereusement avec vos limites, ma dame.

- Il ne peut s’échapper ! lâcha sèchement Rehn. Il doit payer.

- Je le tue, proposa une nouvelle fois Aslak, en nordique, et d’un ton détaché, relevant à peine le fait d’avoir été évincé de la liste des membres de l’équipe, comme d’habitude.

                Le jeune homme se rapprocha de Knud et lui tendit sa gourde avec un sourire affable. Le vétéran n’était pas dupe de sa forme discutable, mais à l’air satisfait de sa maîtresse, irradiant de fierté et de contentement, il ravala ses remarques à l’aide d’une longue rasade.

- Nous allons établir un campement puisque nous ne sommes pas en état de nous déplacer, déclara-t-il, renonçant à débattre de ce projet insensé. La lueur de la relique Dvergr absorbera la majeure partie de la menace des horreurs environnantes et nous serons au sec pour faire un feu sur la colline. J’assurerai la garde. Que ceux qui s’en sentent capables sans risquer de vider leurs entrailles ou de s’évanouir dans un bosquet d‘épines m’aident à établir le bivouac. Les autres, trainez-vous dans un coin et évitez de mourir. J’espère que ce stupide poney n’est pas parti crever au diable vauvert en emportant nos affaires au fond d’une mare ou nous sommes bons pour manger des racines !

                Tous s’activèrent péniblement afin de suivre le champion jusqu’à un espace facilement défendable. Signe, le teint crayeux et le regard errant, épaula Jarand dans l’ascension du refuge, à moins que ce ne soit le contraire. Le myste marqua un temps d’arrêt en passant près d’Aslak et lui proposa son épée. Son visage n’était qu’un magma de chairs et de sang, le nez formant un angle incongru, les lèvres percées, les dents de devant déchaussées, un œil clos et l’autre passablement enflé. Avec gratitude, Aslak accepta l’arme d’un hochement de tête qui lui servit à accrocher le regard de Signe. Mais l’adolescente, repliée en elle-même, ne l’aurait pas remarqué même s’il avait agité sa lame sous ses yeux en chantant son nom.

- Je vais remonter la trace du nabot dans l’air et te guider directement jusqu’à lui grâce à cela, l’informa Rehn. Sois rapide et ne t’attarde pas. Je crois que je ne serai pas en mesure de te protéger.

- Même pas le temps de lui casser un bras ? badina-t-il pour dissiper ses craintes évidentes. Je cours vite. Je serai là pour votre tisane.

- Je sais.

                La tempestaire saisit le visage de son serviteur entre ses mains et approcha son visage du sien si près que leurs lèvres s’effleurèrent. Aslak dissimula mal sa surprise, peu habitué à ces démonstrations d’affection que méprisait tant son amante aux attentes moins romantiques sur le sujet. Il s’apprêtait à accueillir son baiser, mais elle le surprit une nouvelle fois. Au flux d’air qu’elle souffla dans sa bouche, anormalement glacé et long, il ne pouvait uniquement s’agir que de sorcellerie. L’enchanteresse faisait de lui le vaisseau de son énergie élémentaire au sacrifice de sa force vitale, l’instrument d’une vengeance qu’elle se savait incapable de mener elle-même à bien. Au prix de son amour-propre âprement malmené, elle lui conférait un honneur inconcevable en d’autres circonstances. Frémissant de froid et d’excitation, Aslak sentit se répandre en lui la magie aérienne, se déployant dans ses poumons et dans ses muscles, allégeant la lourdeur de sa fatigue, débridant la chevauchée contrariée de son cœur. Sa vision et son esprit se réduisirent aux seules empreintes de couleurs ondulant dans le monde. Rehn posa son front brûlant de fièvre contre le sien et verrouilla son attention sur la teinte évanescente traçant sa route jusqu’à sa cible. Elle glissa dans ses bras, vidée et quasiment inerte. Il l’étendit aussi délicatement que possible malgré les tremblements irrépressibles que cette accumulation de vigueur fébrile imposait à son corps. Puis il se détourna, focalisé sur sa piste.

- Aslak signifie « le jeu des dieux », l’entendit-il avouer en Arcadien. C’est ce que tu représentes…pour moi.  

                Le jeune homme pencha la tête sur le côté, remisant dans sa mémoire cette information qui méritait une réflexion impossible à conduire en cet instant. L’éclaircie s’achevait. Il en avait une lointaine et inexplicable conscience. Avant que les nuages ne couvrent de nouveau son ciel, il grava dans son esprit une seconde pensée, aléatoirement issue de la première. Signe, comme Rehn, parlait couramment l’Arcadien. C’était une certitude, même si elle n’avait jamais usé de ce talent en public. Comment le savait-il ? Était-ce en privé dans ce cas ? Dans quelles circonstances ?

                Aslak inspira profondément, gonflant interminablement son torse et attisant le feu coulant dans ses veines. Puis il se mit à courir ou à voler tant l’impression de vitesse fut vertigineuse et l’aisance avec laquelle il franchissait les obstacles du marais, saisissante. Le paysage défilait autour de lui, bien qu’il n’y prêtât bientôt plus grande attention. Son champ de pensées se réduisait à cette ligne vaporeuse écarlate traversant un univers grisâtre parcouru de nuées pâles, terreuses, suintantes, blafardes. La poursuite dura un an ou un instant. Lorsque la source de la clarté incandescente apparut devant lui dans un vacarme précipité et paniqué, Aslak n’était plus qu’une flèche portée par le vent à une vitesse formidable filant furieusement à l’extrémité de sa trajectoire. Une flèche qui frappa juste et avec brutalité. Le choc violent de ce brusque arrêt laissa l’Arcadien décontenancé et divaguant. Le rire de jubilation de Rehn claquant à l’autre bout du monde l’aida à reprendre pied. Elle avait affirmé le guider, aussi suivit-il son écho. Il devait se hâter. Dans sa confusion, il avait encore oublié quelle tâche elle lui avait assigné. Du sang éclaboussait sa tenue, il allait une fois encore se faire réprimander. Il pressa le pas. Soudain, un fin sourire éclaira son visage soucieux. Il se souvenait. Il était question d’une tisane à préparer. Il en était quasiment persuadé. Quasiment.

 

[49] Synderum : Cité Arcadienne

[50] Ogre : Descendant dégénéré de Jotnärs à l’appétit vorace et la force prodigieuse