L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Terres d’Hiver, Nidavellir, Temps présent

 

La bande des six aventuriers sinuait en ombres fugitives et discrètes à travers la pénombre, entretenant un silence résolument pesant. Certains lui dédiaient leurs réflexions confuses, d’autres l’abattement bâillonnant jusqu’à leurs pensées. Tous vibraient d’une tonalité dissonante ayant pour source le contrechoc du deuil trop récent. L’humeur générale, maussade et délétère, semblait macérer et les baigner à l’image de l’humidité poisseuse régnant sur les marais qu’ils traversaient. Le paysage désolé et l’atmosphère lugubre de cette aire isolée ne venait qu’épaissir le malaise ambiant. Sous leurs pas lourds geignait la terre amollie et collante en sinistres chuintements. Les frottements des tissus imbibés d’eau, les clapotis des flaques troublées, les respirations hachées, étaient les seuls bruits venant perturber ce recueillement contraint.

Rehn n’avait qu’une perception vague de ses propres sentiments l’animant à la mort de Noirelouve, la peine en décalage la confinant dans un état singulier de détachement où l’emportait le raisonnement politique et tactique. Au-delà de l’allié précieux, respectueux de son titre et dévoué envers ses attentes, Tjor était pour elle ce qui se rapprochait le plus d’un ami au sein de la compagnie, instruit tout en étant malléable, vif mais incorrigiblement naïf, soutien de choix malgré la médiocrité de son commandement. Cette ambivalence de l’estime qu’il inspirait se retrouvait auprès de chacun, elle en était persuadée. Et en dépit des divers degrés du trouble exprimé qu’elle suscitait, sa perte, brutale, inconcevable et inepte, ne laissait personne indifférent. Là où Knud aurait pu exploiter l’opportunité idéale de supplanter un rival encombrant afin de mieux servir ses intérêts exclusifs, c’était Rehn qui s’était vue remplacer Tjor à la tête du groupe. La jeune noble n’avait même pas eu à prévaloir de son rang pour briguer le poste vacant. À sa grande surprise, nul ne lui avait disputé ce droit, ni n’avait émis la moindre protestation. Elle-même était consciente que sa nature égotiste et indifférente au sort de ses compagnons aurait en temps normal rendu caduque la moindre de ses prétentions pour ce rôle. Pourtant, la normalité n’avait plus cours dans ce périple dément où même l’ambitieux, et décevant, champion du roi se désistait face à ses devoirs, absorbé par quelques affres consommant jusqu’à la lie la hargne dont il les abreuvait depuis le départ. Si Rehn n’éprouvait qu’un sentiment flou de gâchis à l’égard de son ami disparu, son amertume la ramenait invariablement vers Knud. Quels maux se nichaient derrière son expression morne et pathétique susceptibles d’ébranler ses convictions de lion et son ambition aveugle ?

En y repensant, la tempestaire songea qu’elle préférait encore ses doutes lancinants sur le sujet plutôt que la vérité en partie dévoilée par les aveux du balourd flanqué de cette petite idiote de Signe. Leur annonce impromptue avait déclenché chez elle une irascibilité incontrôlable l’empêchant de les écouter jusqu’au bout. Se moquaient-ils d’elle ? Était-il possible qu’ils soient de mèche pour s’opposer sournoisement à elle et profiter du chaos et s’en débarrasser ? Comment cela se pourrait-il alors que le colosse méprisait l’adolescente presque autant qu’elle-même, hormis dans la perspective de la culbuter ? Quand bien même cela avait été le cas, cela aurait-il pu être suffisant pour sceller leur alliance ? Dans quel but ? À présent, son sang-froid retrouvé, elle regrettait de les avoir congédiés si prématurément, non par intérêt pour leur histoire délirante, mais pour les renseignements précieux qu’elle aurait pu y déceler quant à leur effarante alliance. La mort de Tjor chamboulait le fragile équilibre des forces au sein de leur équipage et son incapacité à en distinguer les nouveaux rouages et liens la contrariait fortement.

             Rehn prétexta un dérapage mal contrôlé sur une pierre glissante pour exprimer sa frustration dans un grognement agacé. Aslak s’enquit machinalement de son humeur d’un regard interrogatif. Elle l’éconduit d’une grimace peu avenante, encore hantée par l’idée du dangereux pouvoir de séduction de la Banshee, si près, trop près. Elle évacua sa vaine irritation en scrutant l’hypnotique vision du ciel en proie à une tempête surnaturelle dont les nuées grisâtres infinies dégorgeaient sans discontinuer une averse de feu. Le spectacle était à la fois fascinant et effroyable. Une myriade de flèches enflammées se dispersaient dans le firmament en traits lumineux zébrant l’obscurité avant de s’éteindre, n’atteignant la surface que sous la forme d’une bruine étincelante heureusement inoffensive. Autour d’eux se déroulaient les vastes étendues lugubres d’un marécage conséquemment inondé, parcouru d’îlots de terre boueuse et de coteaux pentus hérissés de roseaux brûlés. L’incendie ravageant le ciel dispensait une luminosité crépusculaire ténue agitant follement les ombres, sans pour autant être capable de chasser le froid humide et pénétrant des marais. Cette aire respectait rigoureusement la notion de cauchemar régissant les Terres d’Hiver, sans que Rehn parvienne à surpasser le dégoût et l’effroi que cela lui causait depuis le temps. Pour couronner le tout, le groupe endeuillé sinuait poussivement, démoralisé, l’espoir en berne, privé de son meneur dont la charge pesait à présent ses jeunes épaules. La sorcière émit une brève exclamation étouffée, oscillant entre le rire sans joie et le désœuvrement face à son fardeau supplémentaire. Du coin de l’œil, elle aperçut Signe qui l’observait attentivement. La fossoyeuse se porta à sa hauteur, inspirée par son interprétation personnelle de ce soupir las.     

- Vous ne nous croyez pas, n’est-ce pas ?

               Il ne s’agissait pas d’un reproche ou d’une plainte, le ton sincère de l’adolescente traduisait une simple constatation. Bien que troublée par le flot de réflexions amères tempêtant dans son esprit comme le brasier de ce ciel irréel, Rehn aurait pu nier avoir saisi le sens de la question. Mettre à profit l’occasion pour la convertir en exutoire sur sa rivale lui fut tentant une seconde. Néanmoins, elle s’en abstint. Par devoir envers la mémoire de Noirelouve au rêve inaccessible d’harmonie dans son équipe, elle ne put se résoudre à repousser Signe, ni à lui avouer son embarras sur le sujet. Elle choisit donc ses mots avec soin et adopta une intonation aussi neutre que possible.

- Sur l’existence d’une entité inconnue hantant le groupe à l’aide d’illusions confondantes ? Voyons, nous errons dans une fantasmagorie échevelée qui n’est plus régie par la moindre loi ou logique et vos témoignages semblent s’accorder sur ce… spectre, quel qu’il soit.

- Elle…la corrigea Signe avec une franche conviction. C’est une femme. Elle s’est présentée à moi sous forme masculine, mais ce n’était qu’un artifice. J’ai décelé sa nature indéniablement féminine dans l’oid.

Rehn devint aussitôt soupçonneuse à l’évocation d’une intervention masculine dans ce rêve intime. Signe le remarqua également et son intuition sembla lui souffler dès lors de ne pas développer ce sujet, alors que l’y invitait le silence pressant de son interlocutrice. Rehn se ravisa en constatant que Knud se joignait à elles. Prenant goût à ce jeu de dupes, elle la relança avec moins de détours.

- Et vous ne tenez toujours pas à narrer le contenu de votre rencontre ? Cela pourrait nous permettre d’en apprendre plus sur…elle.

- Non, ce serait sans intérêt, intervint le champion. L’embrouilleuse puise à volonté dans nos souvenirs, nos désirs profonds et nos craintes les plus aigües pour nous égarer dans une illusion mesquinement élaborée. Elle manipule notre esprit afin qu’il forge lui-même la lame qu’il saura la plus efficace pour l’atteindre.

- Une arme, comme l’envie ou la peur ? demanda Rehn en les dévisageant tour à tour.

- En chaque âme réside la peur, lui confirma le spadassin sans honte. Seul le fou ou l’idiot prétendent en être dépourvus.

- Tjor avait les serpents en horreur, lâcha Jarand d’une voix traînante. Ils le révulsaient.

Rehn jeta un coup d’œil dédaigneux par-dessus son épaule. Bien qu’attristée par le chagrin du myste à la mort de son seigneur et ami de longue date dont il était si proche, elle méprisait l’attitude faible et pitoyable dans laquelle il se vautrait. Incapable de faire face, Jarand s’était réfugié dans son misérable vice dont la préservation du secret honteux ne lui importait même plus. La dose de Lait d’Audhumla qu’il s’était infligée dépassait largement les quantités mortelles. Durant des nuits, il s’était adonné à un sommeil fiévreux et maladif le coupant de la réalité qu’il était incapable d’affronter. Sa lâcheté déshonorait la confiance et la mémoire de son maître, mais il n’en avait cure, se lamentant comme un enfant esseulé. Maintenant qu’il était finalement en état de se lever, ce n’était guère plus qu’une épave dont le seul effort conséquent avait été d’ensevelir lui-même la dépouille de Noirelouve. L’enchanteresse constata qu’il était finalement descendu du dos de Sleipnir sur lequel il somnolait depuis leur départ, amorphe, l’esprit embrumé. La drogue souillant ses veines, combinée à la difficulté bourbeuse du terrain, lui imposait une épreuve sévère pour conserver son équilibre à chaque pas. Il marchait avec la maladresse et la pesanteur de l’ivrogne, suant abondamment malgré le froid et haletant, le souffle laborieux. Les paupières mi-closes, il conservait le regard baissé sur ses mains, ne cessant de frotter ses doigts écorchés par la mise en terre de Tjor comme s’ils étaient encore couverts de son sang. Rehn se détourna de ce pauvre hère empuanti de malheurs, qu’il lui était impossible de plaindre face à tant de couardise. Un véritable homme ne s’adonnait pas aux pleurnicheries, encore moins un brave fils du nord. Rehn allait finir par partager l’opinion de Knud à son sujet. Ses mœurs nébuleuses et ses croyances en un dieu unique le différenciaient trop d’eux. Si sa divinité larmoyante prenait en pitié le sort de son affidé, elle espérait que Jarand soit le prochain à les quitter, avant de faire choir tout le groupe avec lui. Comme il recouvrait son atonie muette, elle ne tint aucun compte de son commentaire. Knud et Signe se détournèrent de lui à leur tour pour poursuivre leurs explications.

- Elle tend appâts et collets, ajouta l’adolescente pour dissiper la gêne commune, s’inspirant des attentes et espérances dont elle nous dépouille pour tromper notre esprit et le laisser lui-même broder inconsciemment la suite de cette illusion. Aveugles que nous sommes face à nos pensées les plus secrètes, le piège est redoutable, et difficilement détectable.

- En particulier si nous manquons de vigilance et de volonté, leur fit remarquer Rehn avec un reproche assumé.

- C’est notamment dans le but d’éviter que l’un de nous ne succombe de nouveau à ses chimères que nous vous mettons en garde.

- Avons-nous affaire à une prédatrice ? Quelles sont ses visées ? Nous détruire ?

- Nous faire renoncer, affirma Knud, appuyé par un acquiescement à peine conscient de Signe. Ses efforts tendaient à me convaincre que nos efforts étaient vains, destinés à l’échec et qu’il me fallait retourner chez moi.

- Pour ma part, elle m’a soumise une offre jugée plus importante que l’accomplissement de la mission. Mais l’objectif était similaire : la désertion du groupe et la fuite des Terres d’Hiver. Je crois…je crois qu’elle a usé d’un autre stratagème avec Noirelouve. J’y ai bien réfléchi…Elle n’aurait jamais pu le persuader de renoncer. Le succès de cette quête l’obsédait et rien n’aurait pu l’en détourner. Nous avons tous vu sa détermination au Roc face au jarl. Elle a du lui faire miroiter une version convaincante de la situation et son issue victoirieuse la plus attrayante. Rien ne comptait davantage à ses yeux et pour rien d’autre au monde il n’aurait cessé la lutte. Je pense que c’est ce qui explique que les soins de Jarand se soient révélés inefficaces. Tjor…s’est laissé partir, sûr d’avoir accompli sa destinée.

- Ce ne sont que des suppositions, Croque Mort, objecta Rehn, intérieurement intriguée par l’assurance de la jeune fille. Une lance lui a perforé les boyaux. Je ne remets pas ton analyse des évènements en doute, mais ce n’est qu’une extrapolation basée sur une blessure somme toute mortelle, même pour un vétéran et une tête dure comme Tjor.

- J’ai distinctement perçu la trace de notre ennemie dans l’oid, insista Signe.

- Et rien fait. Sans doute parce que tes sens se trouvaient confus par le combat, et influencés par l’arrière-goût d’amertume que t’a laissé ce songe. Ou bien, si tu dis vrai et que ce n’était guère plus qu’une ombre, parce qu’il n’y avait simplement rien à faire. Inutile de nous ronger les sangs face à une énième menace invisible et insaisissable. Pour l’instant, tâchons de demeurer sur nos gardes. Ainsi avertis, votre…tourmenteuse aura moins de facilité à nous leurrer de ses mirages. Si elle se manifeste à nouveau.

- Ne pouvons-nous rien faire de plus en attendant sa prochaine attaque ? s’obstina la Banshee, sans relever la note d’incrédulité dans la dernière remarque de la sorcière.

- Hormis dominer nos émotions afin d’éviter qu’on les retourne contre nous, tu veux dire ? Nous tâcherons d’en apprendre plus dès que l’occasion se présentera. Comme à propos de ce brouillard purulent et des maux de ces contrées, l’ignorance nous afflige. Disposerais-tu à ce sujet de nouveaux éléments obtenus auprès de tes séances de communion avec les esprits de cette lande ?

       Signe ne trouva pas ses mots et pour cause. Rehn savait parfaitement que ses multiples tentatives pour entrer en contact avec les morts et leur arracher les secrets de cette malédiction s’étaient avérées inefficaces. Ses appels et prières demeuraient la plupart du temps sans réponse. Et lorsque ce n’était pas le cas, les fantômes invoqués n’avaient que leur folie ou leur hostilité débridées à lui soumettre. La tempestaire conservait un œil sur l’adolescente, à son insu. Même si elle trahissait cette surveillance via son ton critique employé, la question à l’issue futile eut l’avantage appréciable de river son clou à la fossoyeuse.

 - Évidemment, non, répondit-elle à sa place. C’est pour cela que nous marchons en suivant l’ample postérieur chaloupant du Nain. Notre priorité est la collecte de renseignements fiables qui nous permettront d’adopter ensuite une stratégie efficace.

- Mon postérieur est votre meilleur atout actuellement, maugréa Grikar, en éclaireur. C’est lui qui vous mènera à la demeure du sage. Et à vos réponses. Et sans doute à votre survie. Il ne vous demande donc pas de témoignage de respect, je sais à qui je m’adresse, mais au droit à l’oubli.

- Votre sage acceptera-t-il de nous porter assistance ou devrons-nous préalablement tisser des liens aussi cordiaux qu’avec vous pour cela ? l’interrogea Rehn, profitant de la diversion pour mettre un terme à la discussion menaçant sa fragile réserve de diplomatie.

             Grikar ralentit le pas et s’immobilisa en s’appuyant sur un rocher colonisé par une abominable mousse duveteuse couleur de rouille, ou de sang séché. Il inspira à fond l’air vicié d’eau croupie et de végétaux pourrissants comme s’il s’agissait d’une brise marine vivifiante, avant de se tourner vers l’élémentaliste. Cette dernière devina que lui aussi subissait une pénurie de patience.

- Il vit au fond de marécages puants, paria et ermite, répondit-il en détachant trop ses mots, comme s’il s’adressait à des esprits lents, se moquant ouvertement d’eux. Ne vous attendez pas tout de suite à l’accolade, à une bonne flambée et une pinte fraîche. Son hospitalité dépendra principalement de votre niveau de provisions…

- Les Dvergrs…soupira Knud.

- …et de votre capacité à la fermer. D’ailleurs, commencez l’entraînement tout de suite. Les bruits portent loin dans les marécages, surtout les babillages interminables. Croyez-moi, vous n’avez pas envie de rencontrer la faune locale, et moi non plus du reste. De vraies saloperies. Plus laides que vos femelles et à peine moins voraces.

- Qui babille ? marmonna Rehn, renfrognée.

          La marche se poursuivit inexorablement vers le cœur englouti des marécages. Un inextricable réseau de rus y charriait une eau fangeuse que ni le faible courant, ni les enjambées les plus volontaires ne parvenaient à éclaircir. Les récifs de terre s’écroulèrent lentement, leurs parois où dévalaient des filets boueux semblables à des chairs à vif saignant abondamment. Le groupe se démena bientôt, avançant les genoux léchés par la vase. Pour Grikar se fut encore pire. Le Dvergr se débattait, immergé jusqu’à la taille, la barbe éclaboussée de giclures saumâtres, les joues constellées de gouttelettes limoneuses se changeant en croûtes argileuses au contact de l’air moite. Son bras invalide misérablement retenu par une fragile lanière gênait le moindre de ses mouvements. Pourtant, son expression bourrue ne laissait transparaitre aucune lassitude. Il poursuivait, macérant dans une obstination froide, mélange de fierté froissée et de souffrance contenue, dans laquelle Rehn le soupçonnait de tirer ses forces. De fait, les autres suivaient presque avec retard le rythme du Nain, malgré leurs facilités physiques sur lui, hormis Jarand, à la traîne, prostré, l’œil vide. Signe et Knud conféraient entre eux de regards appuyés que la sorcière surprit à plusieurs reprises. Fort heureusement, ils ne tentèrent pas de relancer la discussion sur leur hanteuse de rêves, consacrant leur souffle à patauger dans la tourbe.

La troupe barbota gaiement dans un étroit défilé fendant deux reliefs accidentés à l’aspect, la consistance et l’odeur proches du tas de crottins frais, jusqu’à en atteindre la sortie, modeste carrière à peine plus évasée. Grikar y marqua une halte, le temps de vider le fond de ses bottes et de s’assurer que tout le monde suivait. Cette soudaine marque d’attention à leur sujet parut fort curieuse à Rehn et elle armait déjà un sarcasme sur le sujet lorsque le Dvergr s’élança brusquement à une vitesse surprenante pour son gabarit. La tempestaire crut d’abord qu’il déguerpissait avec la ferme intention de les abandonner et les semer dans cet enfer marécageux, mais il ne choisit pas la voie la plus facile et sûre. Grikar gravit un coteau proche encombré de fourrés moribonds et s’arrêta à mi-pente où trônait une borne drapée de ronces et de lierres. Ignorant la barrière de la végétation, il arracha son gant avec les dents et porta sa main dénudée le long du rebord saillant de la pierre finement taillée. Du sang qui ne manqua pas de couler de l’écorchure, il souilla la rune gravée sur l’artefact de son peuple.

- Qu’est-ce qui vous prend, Bas Étage ?! le héla Rehn avec autorité. Avez-vous trop inhalé de gaz des marais ? Revenez ici au lieu de caresser des cailloux comme s’il s’agissait de votre sœur ou je vous…

          Les hurlements de Signe et le crissement désagréable qui retentit couvrirent la voix de l’enchanteresse lorsque d’innombrables pics de glaise hérissèrent la surface de la flaque stagnante dans laquelle ils piétinaient. La magie de la borne libérée fit se dresser hors de l’eau souillée de fins tentacules de boue et de pierre mêlées qui jaillirent et s’agitèrent comme ceux d’une monstruosité sous-marine. Animés d’une vie propre, et d’une hostilité latente, ils fouettèrent l’air un court instant, humant leurs cibles avant de s’entortiller vélocement autour de leurs membres. Le temps d’un battement de cœur et déjà ils durcissaient, pesant de tout leur poids pour immobiliser leurs proies ensevelies. Les bras ceinturés, parfois tordus dans des angles plus qu’inconfortables, ne parvinrent qu’à s’arracher la peau en tentant de s’extraire de l’étreinte de la roche. Quant aux jambes douloureusement enserrées, tout mouvement leur fut dès lors interdit. C’est à peine si les liens enchevêtrés en nœuds complexes laissaient le visage, une main, ou une infime partie du corps à l’air libre. Le cou tordu et étranglé, Rehn fut submergée par une crise de claustrophobie menaçant de l’étouffer et qu’elle peina à surmonter, aspirant à grandes bouffées désordonnées. Un claquement régulier fixa son attention. Repérant sa provenance que sa position empêchait de voir, elle comprit qu’il s’agissait de lents applaudissements de la part de Grikar. Ce salaud, vil et menteur, les avait menés droit dans un piège. Sournoisement, il avait même eu le front de simuler l’incapacité de son bras, bien plus guéri par les soins de Jarand qu’il ne l’avait laissé croire. Avec horreur et colère, Rehn comprit que le Nain fomentait sa trahison depuis un certain temps.

- Savourez-vous l’accueil chaleureux, quoiqu’un peu familier, de ces racines de pierre ? demanda-t-il narquoisement. De la pure magie runique Dvergr. Est-ce pénible ? Ça a l’air pénible. Je ne peux qu’imaginer votre désagrément sans pouvoir le partager : ce piège n’affecte pas les Nains. Ni les poneys, rassurez-vous. Je ne suis pas un monstre. Il ne fonctionne que sur les ordures.

             À son ton goguenard et provocateur, Rehn imaginait sans mal le sourire acéré qui devait illuminer son rictus chafouin. Refoulant sa peur et se résignant à l’impuissance, elle s’imposa le calme. La situation était critique, mais les épanchements moqueurs du guide leur offraient un répit inespéré qu’elle devait mettre à profit pour les tirer de ce guêpier. Un instant, son cœur s’emballa à l’idée que les pas satisfaits de Grikar le portent jusqu’à elle pour mieux contempler son œuvre dont il paraissait si satisfait. Elle déchanta vite. C’était certes un fourbe, mais il n’était pas assez sot pour pénétrer dans son champ de vision et s’exposer à son pouvoir du vent. Depuis le temps qu’il la côtoyait, il avait deviné comment fonctionnait sa magie élémentaire. Habilement, elle l’entendit la contourner, restant proche, mais soigneusement invisible. Elle jura entre ses dents.

- Knud ? tenta-t-elle, alertée par ses râles contractés d’efforts pour briser la gangue rocheuse l’enserrant.

-  Une masse ne viendrait pas à bout de ces chaînes ! expira le spadassin après une suite d’essais infructueux, ponctués de grognements et de lourds soupirs.

        L’aveu d’impuissance de son captif disposant le plus de force brute acheva de combler Grikar. Exultant et ricanant comme un bossu, le Nain produisit quelques raclements que Rehn n’identifia pas tout de suite : ceux provenant d’une lame frottée contre la pierre. Sa bouche s’assécha brusquement. Une sensation désagréable de froid se répandit dans ses viscères.

- Tu ne nous tueras pas, assura Knud avec sang-froid. Range cette dague avant de te blesser, petit homme. Elle te servira mieux contre les déchus qui ne doivent pas manquer d’errer dans ce bourbier et à qui tu crèves d’envie de nous livrer.

- Tu es moins limité qu’il n’y parait, confirma le Dvergr. Vous saigner serait encore trop facile et rapide. Il vous faut souffrir comme vous m’avez fait souffrir. Néanmoins, je tiendrai ma parole. Vous vouliez rencontrer l’ermite de cette aire ? Vous serez exaucés. Skümvatten va venir. Oh oui. Il ne rate jamais aucun repas. Mais avant cela, je tiens à ce que nos adieux soient mémorables.

        Skümvatten ? Eaux-Troubles en langage commun[48]. La traduction n’offrit pas d’indice à Rehn sur la nature du maître des lieux, uniquement des craintes supplémentaires. La déférence vicieuse exprimée par Grikar à son évocation accéléra l’impression de glace se diffusant dans ses entrailles, ses veines, et son cœur affolé. Rehn sursauta en apercevant la silhouette fugace du traître s’approcher, avant d’obliquer dans un angle mort. Signe poussa une exclamation de protestation, mais elle n’était pas non plus sa cible. Au bruit, Rehn devina les difficultés du Nain pour se hisser le long des racines emprisonnant Jarand. Le myste émit le début d’une imprécation que les premiers coups sur son visage lui firent ravaler. Le son mat et sourd du poing frappant lourdement la chair retentit avec une régularité sordide. Les râles contrariés succédèrent aux halètements hachés. Jarand rugit brièvement lorsque le rythme alla croissant, la vengeance muée en un frénétique déferlement de haine. Les impacts se firent plus espacés lorsque le scribe ne manifesta même plus de plaintes ou de gémissements. Rehn en déduisit qu’il avait perdu connaissance, ou pire. Signe hoqueta un cri d’effroi à demi-étranglé, trop longtemps coincé au fond de sa gorge. Grikar n’y prêta pas tout de suite attention, cognant encore à plusieurs reprises, le souffle court, avant de sembler l’entendre et cesser sa torture. À l’expression horrifiée de la Banshee, Rehn imagina dans quel piteux état devait se trouver Jarand.

- Le serviteur paye pour le maître, se justifia d’une voix basse le guide en sautant dans la vase.

- Il te soignait ! vociféra Signe d’une voix fêlée, atterrée. Il n’a jamais levé la main sur toi ! Comment…tu n’as aucun honneur. Sois maudit !

           Grikar ne répondit pas et, à la direction de son ombre portée par les torches, ne semblait même pas écouter la réprimande. Son silence éloquent n’était pas uniquement dû à son épuisement temporaire. Son débordement de triomphalisme se voyait occulté par une appréhension bien particulière. Rehn l’épia avec curiosité et saisit. Il scrutait les environs, conscient que le vacarme suscité par sa démonstration de violence risquait d’attirer quelque chose. Eaux-Troubles ? Le Nain le redoutait au point d’écourter sa vengeance si nécessaire, elle en était persuadée. La sorcière songea à éloigner la menace du Dvergr ivre de rancœur en provoquant à son tour un bruit équivalent, mais s’en abstint. On ne troquait pas un loup contre un ours et les Ases savaient quelle faune les fumerolles de ces marais puants pouvaient abriter.

- Toi peur, déclara Aslak à leur tortionnaire, parvenu à la même conclusion.

           Une pelletée de boue vint atteindre l’Arcadien en pleine face en une riposte puérile. Rembruni, le Dvergr ne riait plus aux éclats. Le contrecoup de son accès de colère n’avait épargné ni sa conviction, ni ses réserves. Sa guérison ne devait sans doute pas être complète car il cherchait encore son souffle. Ce qui signifiait qu’il ne jouissait pas de suffisamment de force, et de courroux, pour leur administrer à tous la même correction. Son anxiété mal dissimulée indiquait également qu’il n’en avait pas non plus le temps. La tentation de la fuite le tenaillait sans être vraiment rassurante. Les parages recelaient donc un péril réel, plus grand que celui que représentait un Dvergr humilié et revanchard. Rehn devait se débarrasser de lui pour préserver son groupe et pour cela, il fallait lui offrir une voie de retraite. Fidèle à elle-même, elle n’hésita guère et opta pour la provocation. Une mâchée de boue ou un horion n’étaient qu’un prix modeste à payer pour le convaincre de partir en ayant sauvé la face.

- Fuis donc, couard pleurnichard, l’éperonna-t-elle d’un ton dégoulinant de dédain. Skümvatten ne se contentera pas d’un bras, lui.

- Pleutre ! cracha Signe, l’œil noir et les joues en feu.

      L’ombre du Nain esquissait un geste dans la direction de la tempestaire lorsque la surenchère de l’adolescente le cueillit en plein élan. Grikar dévia vers la Banshee, passa derrière elle et escalada avec emportement les racines la rivant sur place. Rehn n’aperçut que les contours de sa silhouette replète cachée par les rets de bourbe. Elle n’eut pourtant aucun mal à interpréter son geste. Ignorant les ruades inoffensives de sa prisonnière, le traître assura sa prise et fit glisser son couteau sur sa gorge exposée. Le fer ne mordit pas la peau, se contentant d’exhiber à tous une menace imparable. Blême, Signe cessa de s’agiter et se raidit, les tendons de son cou saillants dans une tentative inutile de se soustraire à la lame. La main libre et intrusive du Nain erra sur son visage crispé et livide, effleurant sa peau délicate, caressant ses joues, voletant sur ses lèvres réduites à un trait pâle. Rehn pouvait presque deviner l’œil sadique rivé sur elle, tapi à l’abri de ses représailles derrière la gamine pétrie de peur et la solide colonne. Fermement cramponné, aux aguets, Grikar la défiait presque de le déloger avec son vent. Elle n’en ferait rien et il ne le savait que trop. Aucune rafale ne se lèverait assez vite pour le blesser avant qu’il n’égorge Signe. Même si le sort de cette pimbêche lui importait peu, Rehn refusait de relever le gant, par fierté, et par égard envers Noirelouve. Devant son absence de réaction, le Dvergr exploita son avantage sans tarder. Son index et son majeur forcèrent le passage entre les lèvres scellées de l’adolescente. Rapidement, il introduisit également son annulaire et mima des allers-retours obscènes dans la bouche de la jeune fille pétrifiée.

- Pas les dents, gamine, la prévint-il avec un ricanement rosse. Comme avec papa, souviens-toi.

- C’est parce que nous ne comptons pas de garçonnet dans le groupe que tu te rabats sur une fillette, Courte Paille ? l’appâta Rehn en diluant sa montée de colère dans un ton acerbe. Devons-nous nous inquiéter pour le poney également ?

            Signe coassa de dégoût quand Grikar retira sa main. Il en essuya la salive dans ses mèches folles avant de voracement la plonger sous son corsage. Rehn entendit distinctement ses mâchoires serrées crisser sous l’indignation. Le geste, abject et humiliant, fit émerger des tréfonds de sa mémoire les bribes d’un souvenir banni. Les cris de protestation et de gêne de Signe se rompirent brusquement, balayés par un hurlement de douleur, de stupeur et de honte mal contenu.

- Sacré coffre, bel oiseau, ricana le borneur en lui pinçant le téton plus fort encore.

- Fils de gaupe ! éructa Rehn, incapable de se contenir davantage. Rat de fumier ! Bâtard de gagneuse !  

- Femme à soldats jusque dans le vocabulaire ?! rétorqua hargneusement le Dvergr. Qu’est-ce que tu comptes faire ? Dis-moi, le laideron, qu’est-ce que…

- Je te tue pour ça.

       Grikar laissa mourir la fin de sa phrase et tourna un regard interloqué en direction d’Aslak. Celui-ci n’eut pas à répéter. Malgré son épais accent sudiste et le faible volume de sa voix, le ton péremptoire employé avait suffi pour interrompre les hostilités. L’Arcadien n’avait pas prononcé une menace creuse ou un avertissement impulsif, mais énoncé un fait forgé d’une certitude absolue et indéfectible. On eut dit un mot de pouvoir, capable de figer ou délier les langues, d’éclairer ou d’embrumer un esprit. Or, Aslak ne jouissait d’aucune faculté de la sorte. L’effroi et le malaise générés par son intervention maladroitement formulée se nimbait d’une aura d’évidence frappante. Il était tout aussi futile d’essayer d’en saisir l’origine que de discerner si elle faisait allusion à l’outrage subi par Signe ou à l’insulte de Rehn. Cette dernière ressentit pour son serviteur autant d’inquiétude que de gratitude.

       Acculé, Grikar ne trouva d’autre répartie qu’un crachat exagérément bruyant vers l’Arcadien le suivant impassiblement des yeux. Ne trouvant tout à coup plus le moindre intérêt pour Signe, presque aussi hébétée que lui, le Nain abandonna son perchoir. Il se démena dans la fange, allongeant son parcours à la faveur de Knud pour éviter le champ de vision de Rehn. La tempestaire redoutait le coup de sang, et de dague, malencontreux dicté par ce nouveau revers, mais le traître sembla même oublier l’existence de son couteau. Après un crochet vers Sleipnir, réfugié sur un ilot moins inondé, pour récupérer ce qu’elle imagina comme quelques vivres et son damné sac de runes, Grikar s’évanouit à la lisière de ses sens. Le bruit de succion de ses pas envasés s’éloigna, précédant une course peu discrète à travers les arbustes décomposés du talus où s’érigeait la borne. Elle n’était pas assez crédule pour penser qu’il annulerait son sortilège, tout en appréhendant ce que sa démence forcenée pourrait lui inspirer comme prochain mauvais tour. Elle n’eut pas long à attendre pour le savoir. Une suite de grésillements caractéristiques d’un usage magique parcourut le ravin immergé. Une explosion de lumière brûlante en recouvrit les environs enchâssés dans une pénombre lugubre durant plusieurs pénibles secondes. Puis la colline avachie se couronna bientôt d’un immense pilier étincelant élevé jusqu’aux nuées embrasées. Rehn se sentit défaillir à l’idée que l’Enfant du Ciel avait régénéré de lui-même son enchantement, que le félon s’en était de nouveau emparé et que son invocation, véritable phare dans la nuit, attirerait irrémédiablement vers eux toute horreur écumant ces terres fangeuses.

- La pourriture…grogna Knud, la tête levée vers la colonne iridescente.

- Que fait-il à présent ?! s’alarma la sorcière, submergée par l’angoisse.

- Plus rien, il vient de détaler comme s’il avait un Jotnär aux trousses, après un dernier geste insultant à notre attention. Avec son bras guéri.

              Rehn n’en fut que modérément soulagée. Les recoins illuminés du ravin renforcèrent étrangement son sentiment de claustrophobie et de panique. Elle se sentait nue et minuscule, pieds et poings liés face à une mer aux profondeurs insondables dans l’attente des crocs effilés fondant déjà sur elle pour la déchiqueter. Une goutte de sueur piquante dévala son front et échoua dans un de ses yeux, triste parodie de larme.

- Je le tue, lui assura Aslak en la fixant, calme et déterminé au point qu’elle lui envia un instant son innocence.

      Elle inspira profondément. Même s’il péchait par crédulité et ignorance, il ne cherchait qu’à la protéger. Cette marque d’attention la ragaillardit sensiblement. Elle avait tort et Aslak aussi. C’était à elle à les protéger. C’était sa responsabilité désormais. Idiot de Tjor.

 

[48] Commun : langage connu et partagé par les différents peuples Humains, Dvergrs, Alfes et Alfars, en sus de leurs propres langues