L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

- Je me nomme Germund.

        Tjor tourna la tête en direction du prêtre, achevant précipitamment son bandage abdominal en le nouant à la hâte. C’était la première fois en trois jours que le Nain, absorbé en prières devant la sépulture de son ami, leur adressait la parole. Autour de lui, il crut percevoir ses compagnons suspendre eux aussi leurs activités, sans toutefois quitter le Dvergr du regard pour s’en assurer. Le délai de son deuil devait avoir expiré et il ne s’en trouvait pas fâché, contraint à l’attente forcée à portée de la vérité. Rehn vint s’asseoir à ses côtés, une tasse fumante à la main, tandis que Germund s’installait en face des deux aristocrates. Aslak lui proposa une infusion, qu’il déclina, le renvoyant à ses corvées. Knud et Signe se rapprochèrent à leur tour, l’un abandonnant l’entretien de son armure abîmée par l’enchainement de leurs combats, l’autre ses rites de purification spirituel du charnier Köl. Jarand dormait comme une souche, après sa récente prise de Lait d’Audhumla et Tjor jugea inutile de le réveiller dans son état comateux. Grikar n’était visible nulle part, mais Noirelouve le savait à portée d’oreille, sa sévère taciturnité coutumière étiolée par la rencontre avec le sage. Entre deux tours de garde, le guide avait même échangé quelques paroles avec lui, sans juron coloré, animosité latente ou sarcasme défensif. Dans un murmure de confidence, il lui avait appris que l’ermite n’était paria, aux yeux de la société de leurs semblables, que pour avoir préféré son amant à ses devoirs mystiques. Pour cela, il avait subi la disgrâce et le bannissement, et ainsi hérité de sa réputation sulfureuse. Il était aisé de déduire que pour le pillard étouffé depuis longtemps par la rigidité des coutumes Dvergrs et l’intolérance régnant entre castes, l’inclination libertaire de ce marginal lui inspirait un sincère respect.

- En remerciement pour la paix apportée à mon partenaire et parce qu’il m’apparait aujourd’hui clairement que mon destin s’entrelace avec la vengeance que j’aie de tous temps abolie, je vous aiderai, proclama le Nain en hochant gravement la tête. Dans mon orgueil, je pensais pouvoir me préserver des abominations régnant dans le brouillard. Je n’en ai plus la puissance. Mais j’ai rouvert les yeux. Le peu de forces dont je dispose, je vous les dédie, si vous les acceptez. Je vous conduirai jusqu’au palais secret du dieu endormi.

- Ce phénomène brumeux découle donc bien du calvaire de Balder ? questionna Rehn.

- Même de son vivant où tous et tout l’adoraient, le Radieux a toujours été tourmenté par des cauchemars, expliqua Germund en sirotant sa boisson d’un air peiné. Sa chute n’a pas mis de terme à ses sévices, au contraire. Profitant de son agonie et de sa retraite hors de portée de ses pères et frères, une créature sordide a violé son sanctuaire et le saigne depuis de son pouvoir divin, telle une tique sur un étalon. Il s’agit d’un reptile géant maléfique digne de la portée de Nidhogg[46], le serpent-dragon, qui, en se repaissant, accroît le calvaire du dieu-lumière au point que ses mauvais rêves affectent la réalité des Terres d’Hiver. La demeure de son esprit d’où se répandent ces limbes de poison s’écroule, mais reste encore accessible pour quelques initiés dont je fais partie.

- La malédiction de ce pays peut être levée ?! s’exclama Tjor, le cœur cognant à tout rompre.

- Le maléfice peut être détruit et l’esprit apaisé si on purge le palais de son hôte fétide.

- Pourquoi les Dvergrs ne s’opposent-ils pas à ce démon s’ils connaissent le secret de son existence ? interrogea le jeune noble.

- Par peur, car la tâche est ardue, concéda Germund, mais surtout, par ignorance. Le secret du fléau né du démon-parasite est âprement gardé par nos élites. Nos rois, pour ceux qui ne se désintéressent pas complètement des affaires de la surface, n’y voient qu’une menace mineure et secondaire. Nos religieux considèrent ce fléau comme inéluctable, refusant de s’opposer à la volonté du destin auxquels sont soumis mêmes les dieux. Quant à notre aristocratie, il n’est pas dans leur intérêt de dissiper le brouillard constituant à leurs yeux une manne précieuse à exploiter. Mes propos peuvent sembler amers et blâmer sévèrement mon peuple. Malheureusement, ils reflètent une vérité incontestable. Les Nains ont constitué une société à la grandeur incomparable, mais l’isolationnisme et l’avidité qui les rongent en sont les plus terribles tares.

             Tjor jeta un coup d’œil par-dessus son épaule à ces mots. Grikar était bien présent, drapé d’ombres, appuyé sur le pilier d’une tente derrière laquelle il écoutait la discussion. Son air dépité, hanté par la culpabilité, dissuada Noirelouve de lui faire part de son assentiment sur le sujet.     

 - Un défi réservé aux fous ou aux braves parmi les braves ? déclara Knud en grattant sa barbe comme s’il était en proie à une ardente réflexion. Quand partons-nous ?

- Si vous êtes prêts à tout sacrifier à votre cause, lui répondit le sage, dès à présent.

           À l’unanimité, le groupe décida de confier le succès de leur quête à Germund et c’est le jour même qu’ils se mirent en route. Les provisions et réserves de bois furent reconstituées en puisant dans celles du Dvergr et les rapines des Köls. Les dernières blessures furent pansées ou soignées par Jarand lorsqu’il recouvra ses esprits et l’usage de sa magie curatrice. En dernier gage d’harmonie au sein de la troupe, Tjor permit à Grikar de conserver son marteau enchanté. Il lui rendit également son sac de runes, pariant moins sur son obligeance à s’en servir pour les Humains que pour son compatriote.

Le nouveau voyage qu’imposa ce dernier confirma le niveau d’exigence et de dangerosité de la mission, au-delà des prévisions les moins optimistes et des capacités d’un groupe fragilisé par ses différends internes. Conscient qu’il leur fallait adopter un rythme plus assidu, Tjor se voulut absolument irréprochable et inspirant comme devait être un véritable meneur. Il s’évertua à ne laisser paraitre aucun doute, aucune faiblesse ou marque de découragement auxquels même l’intrépide et le vaillant étaient en droit de faire preuve. Loyalement, Jarand calqua son attitude sur son exemple, priant pour que la dynamique entraîne l’entièreté du groupe. Grikar ne posa dès lors plus aucun souci, bien que se refusant à s’intégrer ou à pardonner. Endurant et volontaire, il se plia sans plainte à la difficulté et à l’adversité, décidé à se montrer digne de Germund. La fierté de Knud et de Rehn, ainsi qu’une détermination à accomplir de haut-faits dans une quête idéale pour leurs ambitions, leur servirent tous deux comme source de courage et de volonté. Ce fut pour Signe que Noirelouve nourrissait le plus d’inquiétudes. L’adolescente, isolée, affaiblie et à la résolution érodée par sa rancune, peina grandement sur le plan moral et physique. Le but qu’elle poursuivait restait flou pour Tjor et assurément moins noble que ceux de ses autres alliés. Il estima rapidement que si sa seule motivation se bornait à suivre un esclave, lui-même uniquement mu par l’autorité de sa maîtresse, dans l’espoir infime de justifier sa passade d’enfant, elle s’égarerait en route. Ou les mettrait en danger. Fort heureusement, la jeune fille au caractère mystérieux et insondable, à son image, recélait une endurance étonnante, lui interdisant de s’adonner à l’abattement. Elle souffrit et serra les dents, mais ni ne trahit leur confiance, ni ne déçut son seigneur, finalement rassuré, satisfait, puis admiratif.  

Durant ce qui leur parut des semaines de marche, Germund mena l’expédition à travers plusieurs aires avec l’aide de Grikar dont il choisit les runes de transport et l’aida à graver celles leur faisant défaut. L’équipe connut tout d’abord une épuisante traversée du Désert Blanc, vaste étendue de neige sans relief soumise à un froid que même Rehn ne parvint jamais à surmonter complétement. À la fatigue de la progression et des privations s’aggloméra la menace constante des assauts d’une meute de loups de givre aux yeux de diamant les pourchassant sans répit jusqu’à la borne suivante. Leur harcèlement obstiné éreinta les nerfs des aventuriers sans heureusement porter ses fruits. La troupe s’esquiva à travers le brouillard une fois parvenue à son but, sans avoir cédé à leurs assiduités mortelles. La destination suivante les porta sur une plage verglacée étreignant un bras de mer livré à une formidable et inépuisable tempête. Germund apporta une solution à tout le moins inattendue à cette impasse naturelle. Le sage incisa, enchanta, puis distribua des runes de métamorphose que chacun dut conserver sous sa langue. La magie du prêtre les transforma en phoques, vifs et impétueux nageurs fendant bientôt les flots tumultueux chargés de courants traîtres et d’icebergs parfois gigantesques. La perte inévitable de leur dernier poney relâché sur le rivage, et du volumineux matériel qu’il transportait dont ils ne purent s’encombrer, ne fut pas l’unique obstacle de cette épreuve marine. Un banc d’orques sanguinaires et affamés croisa leur route en haute mer, provoquant une impitoyable course-poursuite qui, après une laborieuse fuite désespérée, les jeta, éreintés et endoloris, sur la berge opposée de l’aire. De là, ils purent rallier une étape supplémentaire, celle les conduisant à travers les ruelles sinueuses d’une mystérieuse ville-miroir où les habitations, le sol, les habitants, avaient été vitrifiés par la malédiction du dieu rêveur. Glissant derrière les parois des murs, le pavage et les contours des statues de verre, des âmes captives les escortèrent de leurs suppliques et leurs plaintes. Germund recommanda à ses compagnons de les ignorer et de n’abimer aucune paroi de cristal sous peine de libérer les spectres déments qui y étaient retenus prisonniers. La consigne, en apparence évidente, fut bien plus malaisée à respecter que prévu. L’étroitesse de certains passages, fort sensibles à la moindre variation de poids, se révéla un piège particulièrement délicat à surmonter. Tout comme la proximité d’une source de chaleur, tels l’appui indispensable d’une main ou la portée d’une torche, suffisants à faire fondre les couches glacées. Quelques fantômes ivres de vengeance parvinrent ainsi à s’immiscer hors de leur geôle de miroir, bien décidés à châtier les audacieux visiteurs. Seule la magie Banshee de Signe vint juguler leur courroux destructeur, le temps d’assurer le repli de la troupe. C’est ainsi que Tjor et les siens arrivèrent, guère indemnes mais enhardis, au pied de la montagne sacrée où était dissimulé le palais de Balder. La rudesse de l’ascension coûta de nombreuses forces au groupe qui se vit à deux doigts d’être exterminé par le couple de trolls carnassiers leur coupant l’accès au sommet. Un combat épique s’engagea contre les créatures à la puissance prodigieuse, le long d’une corniche serpentant au-dessus du vide que les monstres ravagèrent de larges et fougueux coups de masse. La victoire arrachée dans la douleur libéra le passage jusqu’à un col baignant dans les nuages et foyer de vents sournois aux caresses incisives. Ici, la pierre disparaissait sous une couche d’or étincelant en quantité prodigieuse, sous leurs pieds, le long des parois, tapissant chaque rocher, chaque faille, chaque anfractuosité. Hébétée devant ce spectacle merveilleux, la compagnie perdit tout désir de pousser plus loin, terrassée par la beauté extraordinaire de la vision et par son épuisement repoussé par-delà leurs ultimes résistances.

- Bivouaquons, décida Noirelouve, lui-même exténué. Continuer serait suicidaire.

- Vous devez faire allusion à l’absence de route, lui glissa Jarand en désignant la piste et l’immense précipice lui succédant.

- Où se trouve le palais ? interrogea Rehn en reprenant péniblement son souffle.

        Germund brandit un index replet droit devant lui, au cœur des nuages formant une chape de ténèbres barrant l’horizon. Lorsque ceux-ci daignèrent s’écarter à la faveur d’une bourrasque gelée, une halle somptueuse apparut, bardée d’or et constellée de joyaux rutilants, flottant au-dessus du vide, fascinante, grandiose. Inatteignable. Un halo rayonnant de ses murs flamboyants formait un nimbe de lumière chaude et aveuglante, telle la couronne du soleil. Il semblait aux aventuriers qu’une éternité s’était écoulée depuis la dernière fois où une lueur aussi pure avait effleuré leur peau et ébloui leur visage. Subjugué par la vision rehaussant encore davantage la beauté du castel lévitant, Tjor consacra ses prières, et quelques larmes arrachées par une caresse venteuse, à la gloire de Balder.

- Un château dans le ciel, une gobée de runes enchantées, un envol de héros en armures de plumes et aux armes de griffes et de becs, soupira d’aise Jarand, inspiré. Mes amis, nous avons tous les ingrédients pour une saga épique.

- De doux rêves, le refroidit Germund. Je ne m’aventurerai pas par la voie des airs sur le territoire des rapaces protecteurs du palais.

            Cette fois, son doigt indiqua le faîte du toit du fabuleux bâtiment. Trois aigles imposants les toisaient farouchement depuis les tuiles scintillantes leur servant de repaire. Leur plumage mordoré laissait apparaitre par intermittence de brèves étincelles dorées rappelant désagréablement les attributs foudroyants des oiseaux de tonnerre auxquels ils n’avaient échappé auparavant que de justesse.

- Comment franchir ce gouffre ? s’inquiéta brusquement Noirelouve.

- Un pont mène au seuil de l’édifice, selon la légende, leur apprit le sage. D’après le mythe, il naîtrait de la dureté du vent, de l’éclat de l’onde, du souffle du soleil et de l’écume de la pierre. Je n’en sais malencontreusement pas davantage.     

           Germund se détourna, emportant ses réflexions avec lui. Un à un, les compagnons de Noirelouve l’imitèrent, délaissant la vision féérique hors d’atteinte pour prendre quelque repos, établir un campement et vaquer aux corvées attenantes. Seul Tjor demeura au bord du gouffre infranchissable, l’esprit et le regard focalisés sur l’énigme. Ainsi le temps passa, et le jeune seigneur réfléchit. Il en appela à Rehn, mais même la talentueuse tempestaire admit son impuissance à dompter et chevaucher les vents trop violents s’ébattant entre eux et leur objectif. Il requit le conseil de Germund, mais le prêtre avoua son ignorance. Il fit enfin appel à Jarand pour l’inspirer de sa fidélité et de son amitié, mais le myste ne put que lui apprendre que leur voyage serait sans retour, faute de provisions et de combustibles restants. La pluie et le découragement menacèrent bientôt. Tjor ne renonça pas. À la vue des lourds nuages dévalant les cieux, forts de leur promesse de déluge, il sut. Il ordonna de sacrifier leurs dernières réserves de bois dans un grand bûcher qui s’embrasa lorsque les premières gouttes s’abattirent sur la montagne. La lueur du brasier se refléta sur la cuvette d’or les entourant qui la renvoya en un large halo brûlant. À la croisée des quatre éléments, la rencontre de l’averse et de la clarté ruisselante engendra les contours vagues d’un arc-en-ciel qui, tel qu’il fut prédit dans la légende, enjamba le vide jusqu’au palais volant. Tjor engagea ses pas sur le pont multicolore avec l’assurance de la foi triomphante. Et ne tomba point. Bien que léger comme la brise, le passage chatoyant semblait aussi solide que le roc ou le bois. Pourtant tous se hâtèrent dans sa traversée, redoutant le caractère fugace et évanescent du phénomène céleste. Dans leur course effrénée, ils ne prêtèrent que trop tardivement attention aux aigles protecteurs de l’accès à la demeure de Balder. Les rapaces tournoyèrent autour des intrus et, lorsque leurs éclairs et leurs assauts piqués se révélèrent incapables d’enrayer leur progression, ils couvrirent le précipice des restes régurgités de leurs précédentes victimes. Les ossements amoncelés s’animèrent brusquement d’une parodie de vie, s’assemblant sous l’effet de quelque sorcellerie pour former une horde de morts asservis au pouvoir des oiseaux de foudre. La sinistre cohorte de squelettes se lança à la poursuite de la troupe de Tjor, coupant toute retraite vers la montagne d’or et les talonnant de près. Signe se dressa sur leur route. Ses mots de pouvoir ôtèrent l’essence de vie aux défunts maudits, mais pour chaque ennemi qu’elle renvoyait dans le sommeil éternel, trois autres grossissaient leurs rangs. Implacables et innombrables, les morts déferlèrent en se bousculant, condamnant de leur poids l’arc-en-ciel se délitant déjà en poudre étincelante. L’adolescente considéra les fissures lézardant le sol aux sept teintes sous ses pieds, puis la distance séparant ses compagnons de leur but. Elle n’eut aucune hésitation avant de fondre sur la masse grimaçante des cadavres pour contenir leur avancée et arracher un répit pour les siens. Le pont s’éteignit et se brisa simultanément, jetant le lugubre bataillon endigué dans le vide. Voracement agrippés à la cape sombre de Signe, les derniers d’entre-eux l’entrainèrent dans leur chute.     

     Nul ne pleura sur le sacrifice de la jeune fille pour ne pas déshonorer son geste glorieux et sa mémoire. Juchés sur un spongieux tapis de nuage, Tjor et Jarand furent les seuls à consacrer quelques instants à gratifier la Banshee d’une prière. Craignant les représailles des aigles gardiens, Rehn se hâta de prendre la tête de l’expédition, attirée par la relative sécurité du palais irradiant devant eux. Captivée par les immenses portes ouvragées à portée d’élan, elle s’élança avec précipitation sur les marches de marbre veiné de dorures y montant. Germund lui-même fut incapable de déceler l’illusion dissimulant le piège sournois protégeant l’entrée du château. L’escalier en entier disparut comme une bulle éclate lorsque la sorcière posa la main sur les hauts panneaux de bois. Dans un brusque accès de terreur, elle chuta comme une pierre, partageant l’horrible sort d’Aslak, de Knud et du Nain. L’effroi et le vertige la privèrent momentanément de ses ressources et lorsqu’elle invoqua sa magie pour ralentir, puis faire léviter ses alliés, elle sut qu’il était trop tard. La charge imposée par quatre personnes lui fut trop importante, et la distance à gravir pour les sauver, bien au-delà de ses forces. Afin de se soulager d’une partie majeure de son fardeau, la jeune femme choisit de projeter Knud assez près du bord pour que Grikar et Tjor parviennent à y hisser le lourd colosse sain et sauf. Puis, avec application et souffrance, elle souleva Germund sur une vague de vent aussi fougueuse qu’un cheval impétueux. Rehn connaissait l’importance cruciale du rôle du sage dans leur quête et ne pouvait se résoudre à les condamner à l’échec en causant sa perte à cause de sa stupidité. Le Dvergr sauvé à son tour, l’élémentaliste se saisit de la main d’Aslak, bien décidée à les emporter ensemble sur la crête des courants montagnards. Du sang coulait de ses narines et de ses oreilles sous l’effort qu’elle s’imposa. À la grimace tordue par la souffrance qu’elle tendit à son amant, celui-ci répondit d’un sourire plus brillant que la halle de Balder. Puis il repoussa sa main et se dégagea de son emprise magique. Il disparut en un instant, happé par les nuées grisâtres, sans cesser de sourire un seul instant. Il avait compris avant elle qu’elle était à bout de forces et qu’elle ne pouvait les ramener tous deux. Allégée et mortifiée, l’enchanteresse rejoint son équipe en chancelant. Tjor l’enlaça dès qu’il fut à sa portée, tant pour assurer sa prise que pour lui apporter le maigre réconfort de sa compassion. Les bourrasques sifflantes et cinglantes privèrent Rehn de ses larmes et d’un répit pour encaisser le choc. Son reflet trompeur dispersé, apparut le véritable seuil du manoir, que le groupe dut gagner promptement sous la menace d’un nouvel assaut des aigles tonnants. 

         Tjor et ses comparses, hébétés et accablés, s’écoulèrent à travers le hall du château, leurs ombres frappées des éclairs des rapaces furieux. Le marbre fin des dalles se couvrit de leur sueur, les plafonds majestueux leur renvoyèrent l’écho de leurs acclamations essoufflées. Ils n’eurent cependant pas le luxe de profiter d’un délai pour débrouiller leurs émotions à vif qu’un nouveau protecteur leur faisait déjà accueil. Confortablement installé sur un trône de pierre volcanique, un géant efflanqué déplia ses longs membres pour se dresser face aux intrus. Sans prononcer une parole, il tendit ses bras étiques en avant et, soufflant les braseros suspendus dans la pièce, para sa peau brune d’une vêture de feu, ardente armure le couvrant des pieds à la tête et plaçant dans son poing une épée léchée de vives flammes. D’un pas hardi qui consuma le dallage, il se jeta à l’assaut. Malgré sa lenteur que son application à éliminer ses ennemis alourdissait, le repousser frisa l’exploit. En effet, approcher sa haute carcasse incendiée exposait à une chaleur étouffante et à la morsure cruelle de son feu. Privé de grâce et de hâte par sa silhouette mal proportionnée et dégingandée, le Jotnär pourchassa inlassablement ses hôtes indésirables, réduisant les somptueux atours du décor en cendres, escrimant sans relâche. Rehn lui céda bien vite et dut se replier, trop affectée pour s’opposer à ses assauts ou pour seulement en défendre le groupe. Jarand tenta de l’abattre à l’aide de son arc mais ses flèches furent carbonisées en vol avant même de toucher leur cible. Ne pouvant indéfiniment fuir sans dommages, Tjor prit l’initiative d’une riposte frontale au mépris du danger encouru. Sa feinte trompa la défense erratique du géant de feu mais au moment de plonger sa lame dans le brasier mortel, Knud le bouscula avec rudesse pour prendre sa place. Déséquilibré, Noirelouve glissa au loin sur le sol martelé tandis que le champion se ruait dans les flammes, assénant de vigoureux coups de sa cognée, et continuant bien après que le garde se soit écroulé en gémissant. Aucun des deux, Homme ou Jotnär mêlés par le sang et le feu, ne se releva. En dépit des terribles brûlures meurtrissant son corps brisé, le spadassin trouva néanmoins la force d’exprimer la fierté de son acte et de sa victoire d’un geste insultant en ultime provocation à l’égard de Tjor. Il rendit son dernier souffle avant que Jarand n’ait pu entamer ses premiers soins, aussi futiles qu’ils auraient pu être face à de tels dégâts. L’incorrigible vantard fut étendu aux côtés de la dépouille décharnée et éteinte de sa victime, symbole de son glorieux trépas. Diminué mais encore en lice, le groupe repartit et s’enfonça fébrilement dans les profondeurs du tombeau.

- Cette place est étrange, confia Jarand à son seigneur tandis qu’ils remontaient un corridor désert. Elle m’est inexplicablement…familière.

- Ne sois pas ridicule, le rabroua Tjor. Combien de palais divin as-tu déjà visité ? 

      Un insaisissable sentiment de déjà-vu effleura cependant la conscience du noble à l’examen des lieux. Mettant ça sur le compte de la nervosité et de la remarque absurde de son compagnon, il la chassa de son esprit et se concentra sur la pièce suivante. Celle-ci glissait en pente douce jusqu’au large bassin l’engloutissant d’une extrémité à l’autre. Nulle issue n’était visible sinon celle, immergée, que les gravures du dallage esquissant les rebords d’un sentier invitaient à chercher sous les eaux immobiles. Rehn s’agenouilla et en caressa d’un air pensif la surface miroitante. De ses sacoches, elle choisit quatre coquilles de crustacés qu’elle s’appliqua à ensorceler avant de les partager avec Germund, Tjor et Jarand. Soupçonnant un nouvel obstacle sous-marin, et refroidie par son expérience contre sa rivale « femme-truite », elle procura ainsi un sortilège de respiration aquatique à ses alliés pour prévenir toute noyade. Les mollusques servirent ainsi de catalyseurs aux bulles d’air qui recouvrirent leurs têtes lorsqu’ils s’enfoncèrent dans l’insondable piscine. Trop méfiant, Grikar se passa volontiers de l’artefact, ravi de son rôle de guetteur sur berge, au sec. Les quatre aventuriers disparurent sous les flots obscurs, tâchant de suivre le chemin tracé au sol. C’est à peine s’ils virent le gardien du bassin lorsque celui-ci fendit leurs rangs avec force, les éparpillant dans de brusques tourbillons. Le saumon d’argent géant s’immobilisa à distance pour repérer la victime la plus exposée à ses crocs effilés, puis se rua sur Rehn. Tjor le repoussa au dernier moment, décidé à honorer sa promesse de protection de la fille de son allié. La diversion permit à la tempestaire, Jarand et Germund de s’enfuir en direction de la sortie, à présent visible dans la paroi opposée. Noirelouve défia le gigantesque poisson pour leur permettre de l’atteindre, balloté en tous sens par ses assauts, esquivant ses mâchoires claquantes avec davantage de chance que d’habileté, attendant l’instant fatidique où il finirait fatalement au fond de son gosier.  C’est à cet instant qu’il aperçut la colonne de lumière illuminer la salle et percer la pénombre des profondeurs. Sa curiosité excitée, le saumon se détourna un instant de sa proie, lui permettant d’entamer une retraite éperdue. Confirmant la prémonition du noble, Grikar acheva d’attirer sur lui l’attention du féroce gardien en plongeant dans le bassin, l’Enfant du Ciel agrippé à deux mains, son pouvoir croissant pulsant sourdement entre les courants. Tjor se démena furieusement pour rallier la sortie, raclant ses ongles sur la pierre à la recherche d’appui, se déchirant les poumons et les muscles pour accroitre ses impulsions. Les mains providentielles de Jarand vinrent le hisser à l’air libre lorsque Grikar, en lutte avec le saumon, déchaîna la magie de sa relique. Le temps d’un vif et flamboyant éclair qui parcourut dans un silence assourdissant la pièce immergée, toute vie fut sauvagement arrachée. La houle traversée d’une vive lueur pulsante se creva de gerbes fulgurantes et de remous tumultueux. Tjor balaya la crête des vagues folles d’un regard apeuré avant de chercher une réponse auprès de Germund. Celui-ci hocha négativement la tête, le poing serré à hauteur de poitrine en gage d’estime pour cet acte de bravoure.

- Pourquoi ? demanda le noble, sans voir de sens à ce nouveau sacrifice.

- C’est un geste de repentir, le renseigna le prêtre. Grikar a longtemps erré avant de trouver la foi à mon contact. Il avait besoin d’une cause à défendre depuis toujours. Mais il était aussi trop fier pour l’assumer au sein de votre groupe. Il s’est maladroitement racheté, à ses yeux et aux vôtres, comme il le pouvait.

- Je ne veux plus que quelqu’un meurt !

- Les dieux vous entendent, lui glissa Rehn, mais je doute qu’ils vous écoutent, Cœur Tendre. Rappelez-vous l’énigme. Symboliquement, nous cheminons encore sur l’arc-en-ciel. Après l’air, le feu et l’eau, il nous reste à surmonter une ultime épreuve, sans doute la plus difficile.

- Les serpents naissent du ventre de la terre, précisa Jarand en dégainant, entre appréhension et fermeté.   

           Une volée de marches de marbre à la splendeur incomparable s’élevait en sinuant jusqu’à la chambre mortuaire de Balder, et son nuisible occupant. Formidable reptile aux anneaux colossaux enserrant jalousement un globe irradiant d’une clarté parfaite, la bête darda sa tête anguleuse vers les quatre survivants s’alignant sur le palier. L’abomination vipérine esquissa un rictus hostile, dégouttant de bave venimeuse, son regard rubis ivre d’une haine pure et d’une folie dévastatrice. Tjor fut le premier à surpasser ce torrent hostile déversé sur eux, les rivant à leurs peurs primales les plus profondément enfouies. Embrassant sa destinée, il chargea, l’épée au poing. Jarand se dépouilla de ses hésitations et de ses doutes en soutenant son flanc droit. Rehn s’avança sur le gauche, libérant son courroux et sa peine dans les courants de ses vents les plus tempétueux. Le terrible affrontement s’engagea, non pour la cause d’un dieu condamné, pour la quête de gloire supplantée en cet instant par le devoir, ni pour venger les leurs et toutes les victimes inconnues du maléfice. Ils menèrent simplement le combat en y jetant leurs vies en réponse aux exigences du destin, l’esprit clair, le cœur libre. Dix fois, ils tombèrent. Dix fois, Jarand les releva, purgeant le poison, refermant les morsures et ce, jusqu’à la limite extrême de ses forces. Le serpent ne souffrait d’aucune blessure que le fer et le vent n’avaient su infliger à son armure d’écailles lorsque le myste consuma sans regret sa dernière parcelle de vie. Tjor et Rehn poursuivirent le combat inégal sans reculer une seconde. Ils ployèrent et échouèrent, encore et encore, mais tinrent tête au monstre et ce, jusqu’à ce que Germund achève son rituel runique auprès de l’esprit tourmenté de Balder. Aveuglé par son instinct meurtrier exacerbé par la résistance de ses adversaires, le serpent-vampire ne perçut que trop tard l’apaisement de son captif délivré de son calvaire. Le temps d’un battement de cil, il braqua son regard de sang sur le Dvergr jusque-là dédaigné. Tjor profita de son inattention pour lui trancher la tête. Rehn s’effondra sur ses genoux baignés du sang de la créature, brisée, rattrapée par son chagrin. Noirelouve la considéra avec tristesse, néanmoins soulagé d’avoir tenu sa promesse de la garder en vie. Par les hautes fenêtres du palais, il aperçut les rayons d’une aube radieuse. Au loin, il le savait, une brume méphitique s’évanouissait sous l’empire de ce jour nouveau. Germund se présenta devant lui.

- Tu as atteint ton but et accompli ta quête avec succès, déclara-t-il d’une voix qui n’était plus la sienne, une voix curieusement féminine. Tu peux partir, à présent. Il est temps de retourner chez toi. Quitte les Terres d’Hiver.

      Aveuglé par le soleil levant, Tjor eut du mal à reconnaitre la silhouette du sage en contrejour. Ce n’était plus Germund. Ce n’était même plus un Dvergr. C’était sans importance. Il se sentait envahi par un sentiment de plénitude submergeant tout le reste. Malgré l’affliction et la lassitude, il goûtait une paix encore jamais égalée. Dans un effort qui lui parut surhumain, le jeune seigneur serein acquiesça doucement.

 

 

- C’est fini, déclara Jarand d’une voix blanche en abaissant les paupières de Tjor.

       Autour du corps étendu du noble se pressaient ses compagnons, revenus les uns après les autres dès la fin de la meurtrière escarmouche contre les Köls. La meute sanguinaire s’était finalement débandée, après une farouche résistance attisée par la chute de Noirelouve dès le premier assaut. Par chance, la résistance combinée de Knud, Aslak, Rehn et Grikar pendant que Jarand s’échinait à soigner la blessure de son seigneur, était péniblement venue à bout de leur embuscade avortée. Saisi d’un irrésistible sentiment de rage et de remords, le myste lança rageusement au loin l’épieu sanglant arraché aux chairs de Tjor. L’arme mortelle rebondit contre un rocher où elle se brisa dans un craquement sec, répandant des giclées écarlates sur l’herbe éparse.

- Tu n’as nulle honte à ressentir, tenta de l’apaiser Rehn en auscultant la plaie quasiment refermée sur l’abdomen du mort. Personne ne te reprochera ton manque de loyauté ou d’efforts dans ta tentative de le sauver.

- C’est incompréhensible ! protesta le scribe d’une voix nouée. Je me suis démené pour le maintenir en vie ! J’ai stoppé l’hémorragie et guéri ses entrailles perforées…J’aurais pu…j’aurais du…mais j’ai échoué. C’est comme s’il n’avait pas lutté…Il est…simplement…parti.   

       Frappés par la même intuition, Knud et Signe échangèrent un regard à ces paroles.

 - Elle l’a fait partir, murmura la Banshee d’un ton glacé. Elle a endormi sa volonté en lui montrant une illusion inspirée de ses propres attentes jusqu’à le convaincre d’abandonner la lutte. C’est elle qui l’a tué.

            Le groupe entier se retourna, circonspect. Mais déjà la jeune fille s’était détournée, suivant dans les courants d’oid les relents toxiques de la présence ennemie.  

- De qui parles-tu, Faux Espoirs ? l’interpela Rehn.

- Je crois qu’il va falloir qu’on discute, répondit à sa place Knud.

 

[46] Niddhog : Dans la mythologie nordique, serpent géant dévorant les racines d’Yggdrasil, l’Arbre Universel