L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

- Réveille-toi.

- Plus tard, il ne fait pas encore jour, ronchonna Grikar en remontant sa fourrure.

             Noirelouve la lui arracha promptement, puis força le Dvergr trop peu enclin à obéir à son goût à se redresser sur le séant pour éviter sa dague piquant vers lui.

- Je vais prendre une bière chaude et six huîtres pour le premier petit déjeuner, marmonna le Nain avant qu’un coup de poing n’achève de dissiper son sommeil et ses espoirs. D’accord, on a eu une mauvaise nuit, je vois. Que puis-je pour vous, monseigneur… ?

- Pourquoi ne pas essayer la vérité pour changer ? rétorqua Tjor dont le ton indiquait une tolérance déjà consommée pour l’humour et l’ironie.

- Je ne suis qu’un collectionneur de trésors perdus…

- Un pillard, corrigea Jarand, près de son chef, saluant le captif à l’aide de sa cuillère.

              La vue du bol de gruau éveilla les plaintes d’estomac du Dvergr affamé, mais ce n’était rien à côté de la sourde douleur pulsant de son bras blessé engourdi par le froid et l’inconfort. Le regard aigu de Noirelouve rivé sur lui le rappela à un problème plus pressant. Les Humains commençaient à perdre leurs nerfs, comme il l’avait prédit. Il lui fallait désormais jouer la partie engagée contre eux avec encore plus de finesse et de prudence.

- Je ne suis pas celui qui apaisera votre curiosité sur ce pays, je vous le répète. Je connais en revanche quelqu’un qui saura répondre à vos questions. C’est un paria encore plus infréquentable que moi et…

- Un ancien prêtre déchu de la confrérie qui a contenu le brouillard de nuit, oui, nous savons cela. Même en prêtant foi à l’existence de cette source te permettant d’entretenir un répit opportun pour ton sort, j’en viens davantage à m’interroger sur le chemin suivi que son but.

          Grikar songea un instant à feindre l’incompréhension, mais il manquait de crédit aux yeux de ses tortionnaires pour les leurrer aussi grossièrement. Tjor ne relâcherait pas sa garde tant qu’il n’aurait rien à se mettre sous la dent, ce qui impliquait une dose nécessaire d’honnêteté. Ou de révélations en ayant l’apparence. Pesant soigneusement ses mots, le Nain se para de son air le plus sincère, c’est-à-dire une expression bougonne et renfrognée on ne peut plus innée.

- Parce que vous vous imaginez qu’il m’est plaisant de prolonger le voyage en votre courtoise compagnie ? La route est volontairement longue afin d’éviter des aires bien plus dangereuses que celles que nous avons traversées jusqu’à présent. Croyez-moi, la plaine des rapaces foudroyants et la ronceraie des primitifs peinturlurés, ce sont des promenades de santé par rapport à certains lieux de cette fange nocturne ! J’ai vu des horreurs que vous ne pouvez même pas concevoir. J’y ai perdu des camarades bien plus solides et couillus que vous autres. Aussi, si vous vous imaginez que je fomente votre perte, je vous rappelle que je suis enchaîné, le bras en morceaux, et que vous m’avez dérobé mon marteau. On patauge dans la même tourbe. Quant au parcours, si vous n’appréciez pas le paysage, abandonnez maintenant la virée. Parce que mes grandes, c’est que vous n’êtes pas de taille.

- Une tirade poignante, commenta placidement Jarand tout en mangeant.

- Écoutez, je suis sûrement ici le plus impatient de vous mener auprès du vieux défroqué, du moment que ça nous permet de nous séparer définitivement, et encore vivants. Mais si j’ai sous-estimé votre hâte de clore notre collaboration, passez-moi mes runes de transport et je vous bricole dans l’heure un raccourci par la cour des enfers. On aura cette fois une raison valable de supporter vos jérémiades !

- Tu es un fieffé menteur, répondit Tjor, avec son sang-froid troublant et une incrédulité décomplexée. Bien sûr que nous n’avons nulle confiance en toi. Mais pour préciser ma pensée, sache que je suis surtout gêné par le concept des runes magnétiques te permettant de te guider à travers la brume.

- Si j’avais les mains libres, messires, maugréa le Dvergr en agitant ses fers, je vous montrerais une méthode plus précise consistant à me diriger à l’aide d’un index préalablement enfoncé dans votre…

- J’ai réfléchi à ton histoire de leveur de bornes et j’ai la conviction qu’elle recèle un détail d’importance, ignoré jusque-là, poursuivit le noble en le transperçant de son regard de fouine. Nous avons croisé plusieurs bornes durant notre périple. J’ai pu examiner celle de la forêt de ronces et celle de la plage du labyrinthe, deux lieux à tout le moins singuliers pour marquer une frontière. La coïncidence est trop suspecte. Les inscriptions qu’elles comportaient appartenaient à un idiome runique qui m’est inconnu. J’en ai rapporté la forme de plusieurs symboles à Knud qui n’a pas su non plus les traduire, mais a confirmé leur forte ressemblance avec l’alphabet Dvergr.

             Jarand considéra son seigneur par-dessus son bol et celui-ci se détacha comme à regret de son observation intense de Grikar pour échanger avec lui un regard de connivence. Le borneur conserva un silence qu’il voulut suffisamment évocateur d’ennuis pour dissimuler son réflexe boudeur, comme à chaque fois que la discussion qu’on lui imposait prenait un tour désagréable. Il devait tâcher d’être le plus convaincant possible, tout en maudissant intérieurement la malchance le poursuivant et ayant rallongé leur trajet. Jusqu’à présent, il avait sauvé sa peau en jouant honnêtement son rôle de guide rendu docile par la captivité. Il fournissait un cap à la troupe en faisant mine de s’inspirer des repères géographiques croisés dans les aires. Puis il décidait quel pan de brume traverser, endormant les soupçons en devinant à l’avance dans quelle sorte de lieux ils allaient échouer. Ses prévisions s’avérant à chaque fois correctes, son stratagème aurait pu passer inaperçu. En vérité, il n’était pas aussi familier des reliefs des rêves que cela. C’était le pouvoir des runes manipulées à l’insu de son escorte qui les menaient à bon port. En tant que Dvergr, aux mains d’ennemis qui plus est, il était hors de question que son secret soit découvert. Or, le brouillard se déplaçait plus vite qu’il ne s’y attendait, l’obligeant à rallonger le parcours et multiplier son procédé. La répétition de sa manœuvre l’exposait toujours davantage aux soupçons, ainsi qu’au risque d’être percé à jour si ses tortionnaires faisaient le lien avec les bornes. Pour cela, il ne devait pas laisser le temps à Noirelouve de pousser ses réflexions et ses déductions trop loin. Déjà, il pouvait lire sur ses traits qu’il devinait lentement que tous ses doutes étaient fondés. Il étouffa à moitié un bâillement pour donner le change à l’examen scrutateur de l’aristocrate.

- Allez-y, poursuivez, dit-il nonchalamment. Ça a l’air passionnant comme idée.

- Ma théorie est que les bornes servent de balises aux pierres gravées que manipule Grikar, expliqua Tjor à son second. J’ignore jusqu’où cela change la donne, mais le secret qui entoure le déplacement des Nains d’aires en aires prouve son importance.

- D’un côté, il nous a toujours mené à bon port, de l’autre, s’il nous ment, c’est qu’il n’est ni fiable, ni vraiment inoffensif, conclut le myste en désignant le captif du doigt. Vous pensez qu’il essaie de gagner du temps ?

- Peut-être, mais il est trop isolé pour un quelconque renfort et trop dépendant de nous pour nous précipiter dans les griffes d’une monstruosité à laquelle il serait incapable d’échapper lui aussi.

- C’est donc qu’il est aussi perdu que nous. Comment justifier ces errements autrement ?

- Non. Sa lenteur et ses détours ne sont que des leurres pour nous dissimuler le secret de sa capacité d’orientation. Pas de soleil, pas d’étoiles identifiables, trop d’environnements fluctuants et une nuit permanente. Mon instinct me dicte que la piste des bornes est celle de la vérité.

- Pourquoi tant d’efforts pour nous maintenir dans l’ignorance ?

- Pour rester en vie, c’est évident. Je crois qu’il essaie simplement de conserver une importance justifiant sa survie. Réfléchis. Si nous parvenions à nous orienter à notre guise sans son secours, son utilité parmi nous deviendrait effectivement discutable.

          Grikar déglutit lentement pour dénouer discrètement le nœud formé au fond de sa gorge. Sans la turbulente carrière de filou acquise dans son passé, il n’aurait jamais réussi à supporter la pression actuelle en conservant son imperturbabilité d’apparat. Quand les deux hommes se tournèrent enfin vers lui pour le fixer d’un air guère engageant, il eut l’impression qu’un serpent constricteur s’enroulait pesamment autour de son cou. Sans la sueur froide et l’enjeu vital, le jeu de dupes aurait presque pu être récréatif.

- Sérieusement, les Grands, soupira lourdement le principal concerné, je n’ai pas de terme, en runique ancien ou nouveau, pour qualifier votre formidable capacité à me casser…

- Le moral ? lui proposa Jarand avec un demi-sourire.

- Il y a un problème.

          Les trois alliés se retournèrent vers Rehn, brusquement tirée de sa méditation régénératrice. La jeune femme n’en dit pas davantage, ne semblant entendre ni les interrogations, ni les appels de Noirelouve lorsqu’elle s’éloigna du bivouac d’une démarche raide et imprécise. Grikar salua la diversion providentielle d’un court soupir, mais n’eut guère le temps d’en profiter que Tjor le jetait sur ses pieds avant de confier sa garde à Jarand. L’acolyte laissa tomber son bol à peine entamé sous le regard chagrin du Nain affamé, vivement poussé en avant à la suite du couple de nobles. Ils eurent tôt fait de rattraper la sorcière déambulant la tête légèrement rejetée en arrière, esquissant quelques pas dans une direction, s’immobilisant, puis repartant de plus belle. Son allié n’obtint qu’une partie de sa réponse en comprenant qu’elle humait l’air tout en fouillant les ténèbres des yeux. Grikar retint de justesse son commentaire sur sa ressemblance de plus en plus marquée avec une chienne, appréhendant à son tour l’importance du problème survenu. Après une nouvelle halte, l’enchanteresse sembla enfin se rendre compte de leur présence près d’elle.

- Prenez des torches, furent ses seules paroles avant qu’elle ne s’enfonce dans la pénombre.

           Le noble puisa dans le stock du groupe régulièrement renouvelé à la moindre occasion, en alluma deux et en céda une à Jarand. Rehn refusa la sienne, favorisant visiblement son odorat et ses sens magiques pour se diriger à travers la lande aux nombreuses zones d’ombres parfois délaissées par les vers luisants. L’usage et la fabrication de torches comme source principale d’éclairage dans ces lieux confiés à la nuit éternelle s’étaient rapidement révélés indispensables, voire vitaux. Grikar ne les avait pas abusés sur le sujet. La tension intense exercée sur le groupe du fait de l’inconnu et des dangers tapis dans l’obscurité de leur route élevait la nécessité de préserver un approvisionnement constant de combustible à un niveau aussi crucial que celui de la nourriture.

- Quel genre de problème ? insista Noirelouve inquiet par l’expression roide de sa comparse.

       La tempestaire plissa le nez dans une grimace vaguement révulsée avant de baisser les yeux sur l’herbe rase et gorgée d’eau dans laquelle ils pataugeaient depuis peu. Une éclaboussure sombre zébrait la surface du coteau glissant devant eux jusqu’à un vallon marécageux proche. Intrigué, Tjor abaissa sa torche. Il tira lestement sa lame de sa main libre à la vue de la flaque de sang pointée par Rehn. La giclée reliait la victime, qui s’était traînée sur quelques mètres, au lieu de sa blessure. Les quatre compagnons se figèrent en apercevant le cadavre écharpé d’un humanoïde à la peau d’une teinte bleuâtre semblable à celle des corps gelés, le visage recouvert d’un crâne de cerf aux bois brisés durant sa chute, à l’armure de mailles et de cuir fondus largement pourfendue. La profondeur de la plaie barrant le poitrail d’une longue diagonale indiquait un coup violent, précis, mortel.

- Knud, nomma Tjor devant l’œuvre facilement reconnaissable du champion.

- Quoi que ce soit, cette créature n’est pas venue seule, lança Jarand à voix basse en dégainant à son tour.

- Seule ? Non, certainement pas, commenta Grikar en observant les environs immédiats.

- Qu’est-ce ? interrogea Rehn, aiguillée par son expression soudain anxieuse.

- Jegër… Un chasseur.

- Chassant quoi ?

- Nous, répondit Noirelouve en prenant la tête du groupe.

            Conscient de représenter une proie facile à découvert à agiter sa torche, le noble privilégia la vitesse et dévala la pente aux aguets, ses alliés sur ses talons, prêt à essuyer un assaut ou un tir à tout moment. Lorsque leurs pas vinrent troubler le faible ru sinuant en bas de la colline, Grikar reconnut le val limoneux où le groupe venait se ravitailler en bois et en eau, là où devait se trouver le reste de la troupe au moment de l’attaque. Là où Noirelouve les avait envoyés. Les mares vaseuses où stagnait l’eau prisonnière des trouées du terrain raviné côtoyaient des minuscules sources claires agrémentées d’arbustes aux branchages tourmentés. À la lueur mouvante des lucioles y bourdonnant paresseusement, l’endroit possédait un charme bucolique se distinguant largement des étendues hérissées de statues hideuses et de faces cauchemardesques. Le Dvergr devinait sans mal la nature du trouble qui agitait l’esprit du jeune aristocrate et grisait son teint. En son manque de confiance et dans le poids des responsabilités qu’il s’imposait résidaient sa faiblesse. Il était temps d’exploiter sa faille pour reprendre un peu de marge de liberté.

- Le maléfice sévissant sur ces terres nous expose à un danger permanent, marmonna-t-il d’un ton lugubre. Il faut être d’une incompétence et d’une inconscience rares pour séparer la troupe. Le jarl avait raison : vous n’êtes pas de taille et votre irresponsabilité va finir par tous nous coûter la vie.

- Qu’est-ce que tu as dit ?!

          La saillie eut encore plus d’effet que Grikar ne l’aurait cru. Le ragot colporté par Knud quant à l’inimité entre le jarl du Roc et Noirelouve n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Les yeux écarquillés par la stupéfaction, Tjor le fixa avec une férocité froide digne du prédateur ornant son blason. La seconde qu’il céda à l’hébétude fut mise à profit par Jarand qui frappa vigoureusement le Nain dans le foie, coupant l’herbe sous le pied à son seigneur, et lui sauvant sans doute la mise. Ce dernier armait déjà son bras, l’épée haute, lorsque Rehn interrompit la rixe d’un râle agacé.

- L’ennemi s’est envolé, gracieuse dame, la rassura Grikar d’un insupportable ton mielleux. Il ne reste que le cornu refroidi et vos deux compères, là.

       La sorcière s’avança dans la direction indiquée. La lueur des torches révéla ce que la nyctalopie[42] naturelle de leur captif avait repéré. Knud et Signe gisaient étendus sans connaissance, baignant dans un nuage vaporeux aux effluves piquantes que la tempestaire dissipa d’une invocation de brise. Jarand se précipita vers ses amis, dégageant leurs voies respiratoires du poison les encombrant à l’aide de sa magie curatrice. Même si son aide se porta spontanément sur Signe, ce fut Knud qui se réveilla le premier. Hagard mais indemne, le combattant scruta d’abord les cieux avant de se tourner vers ses alliés. Rehn se planta devant lui, un vent invisible faisant claquer les pans de sa robe et ébouriffant sa chevelure dansant au-dessus de ses épaules. La tension qui l’habitait était presque palpable, abaissant sensiblement la température alentour, opacifiant la densité de l’air. Les mots fusèrent de sa bouche avec le tranchant d’une rafale annonciatrice de tempête.

- Où est Aslak ?

- C’était une meute sauvage, leur apprit Grikar en réponse au désarroi de Knud, à la colère vibrante de Rehn et à l’incompréhension de Noirelouve. Il s’agit de revenants chevauchant dans le ciel et traquant leurs proies en une parodie de chasse. Le corps de Tête-de-Cerf était mort bien avant sa rencontre avec le fer de Knud. Vous avez vu la couleur de son sang et de ses chairs. La Banshee vous le confirmera. 

- Où ? répéta la magicienne, son mot filant tel le souffle de la banquise.

- Des chasseurs, répéta le Dvergr. Il devait être leur proie désignée. Ils l’ont capturé.

           La main de la noble s’abaissa graduellement, couchant le vent contrarié l’auréolant. Le silence sembla gagner en profondeur tandis qu’elle domptait sa sorcellerie et ses émotions. Puis, le visage dissimulé derrière les mèches désordonnées de sa chevelure, elle s’écarta, altière, digne, glaciale.

- Ils sont descendus des étoiles, galopant voilés par les nuages, raconta alors Knud en se redressant, léthargique. La pleureuse nous a alertés, mais ils étaient vifs et…volaient. Ils nous ont éloignés de l’esclave et rabattus comme du gibier… J’en ai tué un. Les autres n’osaient pas approcher de la gamine… Elle leur parlait. Je ne comprenais pas ce qu’elle disait. Ils semblaient…redouter ses imprécations. Alors ils ont répandu cette fumée sur nous.

- Terrasser un membre d’une meute sauvage me semble déjà un exploit en soi, déclara Jarand, compatissant. Les tenir en respect tient du miracle.

- Nous aurions pu les vaincre et sauver Aslak, lança Signe d’un ton lourd de reproches. Knud a manqué de hardiesse. Il a renoncé au combat après sa première victime.

       L’adolescente se redressa sur les coudes et, malgré sa pâleur encore plus prononcée que d’habitude, foudroya le champion d’un regard noir. Grikar haussa un sourcil. Incroyablement, le guerrier à la fierté démesurée ne protesta pas. Les yeux dans le vague, c’est à peine s’il parvint à émettre un murmure qui n’échappa pas à l’attention du Nain et que les autres mirent sur le compte des troubles dus à son intoxication.

- Le feu…menaçait de me prendre…

- Pourquoi Aslak ? interrogea Jarand en cherchant conseil auprès de son chef, perplexe.

- Pour le galbe de son postérieur, à l’évidence, fit Grikar.

- Silence, Nain ! aboya Tjor, courroucé. Silence avant que je songe à t’enfoncer tes outrages au fond de la gorge !

- Les jegërs sont aussi des mercenaires, rétorqua le Dvergr avec un sérieux désarçonnant. Ils ne traquent que les proies ardues susceptibles de leur fournir une chasse exaltante ou les victimes désignées par leurs commanditaires. Un éphèbe baguenaudant en pagne et sans arme me parait correspondre davantage à la seconde hypothèse. Quels chasseurs emporteraient leur capture vivante sinon ?

      La silhouette blanche et fantomatique de Rehn dans sa tenue flottante se détacha des ténèbres à ces paroles. Son visage n’était qu’un masque crispé de colère, exsangue, blafard, effrayant.

- Je vais le chercher, confia-t-elle au groupe dérouté.

         Bien qu’embrumée et pantelante, Signe lui emboîta aussitôt le pas dès qu’elle retourna dans la pénombre, imitée par Jarand et Knud. Noirelouve distribua les torches et effectua une rapide revue de détail. Grikar s’amusa à constater avec quelle virtuosité il évitait de croiser son regard. Patient et sournois, le Nain attendit qu’ils se retrouvent seuls, isolés dans la queue de la troupe, pour s’adresser à lui avec flegme. 

- Vous n’êtes pas prêt à entendre la vérité, pas prêt à défier les périls de ce pays, même pas prêt à diriger correctement ce groupe. Votre tiédeur m’indiffère, Noirelouve. Veillez seulement à ce qu’elle ne nous fasse pas tous tuer.

- Il faudra qu’on dénoue nos désaccords, Grikar, rétorqua fébrilement le noble. Je vous arracherai la vérité ou, à défaut, votre dernier souffle.

- Vous êtes un gamin qui joue au loup. Il existe de vrais fauves en ce bas-monde. Vous n’en faites pas partie.

              L’estocade portée, le borneur pressa le pas pour rejoindre leurs autres équipiers, tournant le dos à Tjor et à ses affres. À l’instar de Rehn, il ne décrocha plus un mot de toute la poursuite. La tempestaire fit preuve d’une détermination à mener les recherches proches de l’opiniâtreté, voire de l’obstination aveugle. Lorsque Jarand l’interrogea sur la manière de remonter la piste d’Aslak, elle se contenta de piocher dans l’une de ses multiples bourses un brin de cheveux entrelacés liés entre eux, à la forme bouclée et la couleur de jais familière. Nul ne l’interrogea sur la raison pour laquelle elle conservait une mèche de son esclave dans ses effets. Même dans une atmosphère moins houleuse, le doute sur l’obtention d’une réponse à propos de ce sujet intime était grandement permis. Quant à son usage, elle se contenta de dénouer les cheveux, de les étaler précautionneusement dans sa paume avant de les lancer en l’air. Dès lors, elle se laissa guider par le vent, suivant une piste invisible et inconcevable pour ses compagnons, mais qui entraîna le groupe à travers la lande dans une course soumise aux caprices du vent et à l’allure implacable de l’enchanteresse. Grikar souffrit sur le trajet, chaque pas aiguillonnant les élancements désagréables de son bras, chaque enjambée au-dessus d’une bruyère ou d’un rocher gênant sa progression alimentant le brasier couvant dans ses chairs. Il n’avait aucune envie de participer à cette folle entreprise en quête d’une meute sauvage, blessé, désarmé et soumis à l’ivresse vengeresse d’une mage rancunière et ignorante. Il se rassurait cependant en se persuadant qu’il leur serait impossible de rattraper les chasseurs, même avec l’aide des enchantements aériens de leur limier. À l’évidence, ils semblaient perdre leur temps et gaspiller leurs forces. Toutefois, le Dvergr ne regrettait pas sa présence, conscient que le groupe vivait une étape importante, exposant ses faiblesses qu’il devait cerner pour mieux tous les manipuler. La défection soudaine de Knud, inexplicablement apathique, la colère immature de Rehn, aux abois sans son mignon, la perte de tout contrôle de Noirelouve, la soudaine agressivité de Signe envers le champion. Il devait s’emparer de toutes ces clés pour parvenir à briser leur fragile cohésion et abattre leurs volontés effritées. Un instant, la douleur mordante dans son épaule le poussa à envisager de quémander l’aide de Jarand pour le soulager, même momentanément, et pourquoi pas, en profiter pour rogner à son tour la motivation du myste de quelques confidences néfastes. Mais à la réflexion, le silence régnant, sapant irrémédiablement l’esprit d’équipe, s’avérait bien plus efficace. C’est ce qu’il pensait, jusqu’à ce que Tjor l’en détrompe. La sottise du noble devenait succulente.

- Pour le bien commun, confia-t-il à Signe dans un murmure qu’il pensait dérober à l’ouïe de Rehn, il serait préférable que tu évites dorénavant la proximité d’Aslak. Sa maîtresse dispose d’assez d’imagination, ou de perspicacité, pour interpréter vos…rapprochements. Me suis-je fait entendre ?

- Avec tous les égards dûs envers vous, messire, non, lui répondit l’adolescente avec une rudesse inédite. Il se trouve que c’est avec Knud que je souhaitais m’entretenir et que c’est son désir d’isolement qui nous a conduits, au hasard de ses pas, près d’Aslak.

- Je ne te pensais pas disposée à chercher la compagnie de Knud, avoua Noirelouve, sceptique. Vous paraissiez vous accorder à mutuellement vous éviter jusqu’à présent.

- Ce qui se trame dans cette quête dépasse les inclinations personnelles, monseigneur. Peut-être vous en rendriez-vous compte si vous prêtiez davantage attention aux humeurs plutôt qu’aux rumeurs.  

         La Banshee fit dévier son regard en direction de Knud, pensif, quasiment absent, puis s’inclina brièvement en s’excusant avant de s’éloigner de son chef. Perplexe, ce dernier ne tenta même pas de la rejoindre pour en savoir davantage. Dans son amusement, Grikar en oublia presque son calvaire. Comble de sa joie, Rehn n’avait évidemment raté aucune miette de l’édifiant échange.

- La piste s’arrête ici, déclara un peu plus tard la tempestaire, parvenue à flanc de falaise, au seuil de cavités creusées dans la roche.

- L’oid est encore souillé du passage de la meute, confirma Signe en promenant ses doigts le long de la pierre avant de lever le nez vers la lune. Ils ne sont pas attardés, hâtivement repartis.

- Ces cavernes sont profondes, ajouta Grikar en sondant l’œil de ténèbres. L’humidité y est forte. L’eau y a creusé un réseau courant sous terre. Notre ami au pagne raccourci doit se trouver quelque part là-dessous. Ce rapt aboutit à une livraison à domicile en quelque sorte.

      Manifestement contrariée de voir la piste se scinder et les assaillants de son amant se mettre hors de portée de ses représailles, Rehn examina à son tour l’entrée de la grotte. Sans même un regard ou un signe pour ses alliés, elle franchit le seuil plongé dans la nuit, ralentissant uniquement son allure pour leur permettre de la suivre et bénéficier de leur lumière.

- La gueule du loup, soupira Grikar tandis que Tjor lui intimait l’ordre d’avancer. Une de plus…

         Le noble fronça les sourcils, sans relever. Le Nain laissa l’obscurité happer le sourire qui lui échappa. L’anfractuosité s’étendit en un hall aux parois déformées se refermant sur les intrus jusqu’à une série de boyaux étroits suintant d’humidité. S’enfuyant à travers les profondeurs, le chemin imposa une descente périlleuse pour les moins agiles, rapidement fauchés par le sol cabossé et glissant ou par le plafond semé de stalactites dissimulés dans l’ombre. Après une brève mais pénible escalade entre une masse de concrétions semblables à des rangées de crocs dénudés, il déboucha sur une bifurcation. Ignorant le débat que le choix à prendre déclencha dans son dos, Rehn s’agenouilla face aux deux issues et attendit, affûtant ses sensations magiques. Il parut évident qu’elle avait perdu la piste olfactive d’Aslak tant l’air glacé et chargé régnant ici engloutissait toute odeur. Loin de s’avouer vaincue, la sorcière usa de nouveau de son équipement. Devant son auditoire attentif, elle délesta l’une de ses sacoches d’une poignée d’insectes morts qu’elle tria soigneusement afin de sélectionner deux libellules relativement intactes. Grikar reconnut là le résultat des innombrables collectes auxquelles elle soumettait son serviteur, en lisière de forêts ou aux abords des marais croisés. Comme pour les cheveux précédemment, Rehn déposa ses ingrédients dans le creux de ses mains et les anima de son souffle ensorcelé. Les demoiselles se redressèrent et prirent leur envol avec une certaine maladresse que vint compenser leur vigueur ressuscitée. Elles lévitèrent un court moment devant la magicienne avant de s’engager chacune dans un passage différent. Le regard voilé et lointain, la tempestaire ne rompit pas son immobilité, largement assez longtemps pour laisser l’interrogation au sein du groupe se muer en doutes sérieux. Intrigué, Grikar observa son manège en tâchant de comprendre. Rehn ne battait plus des paupières et parfois, l’un de ses yeux tressaillait nerveusement, indépendamment de l’autre.

- Des éclaireurs, chuchota-t-il pour les autres, tant par déférence envers la magie à l’œuvre que par crainte de la diffusion du bruit dans ces souterrains. Elle voit à travers les yeux des insectes. Très astucieux pour éviter les mauvaises surprises et couvrir le plus de distance.

     Une ombre de sourire rogue vint étendre le rictus revêche qu’affichait l’enchanteresse au moment de se remettre debout. Malgré le climat frigorifiant, son front et ses pommettes étaient couverts de sueur qu’elle tamponna avec grâce à l’aide d’un tissu propre. Elle frotta légèrement ses paupières gonflées par l’exercice, puis s’étira délicatement afin de raviver la circulation dans ses membres ankylosés. Jarand lui fit part de son inquiétude au sujet de son usage répété et exigeant de ses pouvoirs et osa lui demander si elle se sentait capable de poursuivre. La noble dédaigna même de le contredire. Pour Grikar, seul un pleutre ou un imbécile pouvait ignorer la lueur de détermination brillant dans ses pupilles.

- C’est à droite. Préservez votre feu.

- Pourquoi ?

           Le Dvergr leva les yeux au ciel.

- Nous ne sommes pas les bienvenus. Inutile de sortir vos armes. L’eau ne craint pas le métal.

            Rehn n’en dit pas davantage et le reste du groupe échangea des regards troublés, encore plus désorienté par son ignorance. Noirelouve n’intervint toujours pas pour raffermir leur volonté et les préparer à ce qu’ils allaient affronter. Gagné par l’anxiété ambiante, Grikar ne trouva plus son inaptitude si divertissante. En s’engageant à la suite de la sorcière folle prête à les condamner pour venger son amour-propre froissé, il commença sérieusement à regretter de ne pas avoir son marteau sous la main.

           Le chemin ouvert par la libellule permit au groupe de progresser sans hésitation, calquant son rythme sur la vitesse et la témérité de sa guide. Rehn les conduisit à travers une cheminée naturelle nécessitant quelques efforts d’agilité bien coûteux pour Grikar afin d’atteindre une vaste caverne, profonde comme une halle, haute comme une colline. Du sommet de son dôme s’écoulait une puissante cascade dans un fracas assourdissant, soulevant d’impétueuses vagues et tapissant la surface du lac envahissant l’endroit d’une écharpe d’écume bouillonnante. Rehn s’avança jusqu’au rebord de la berge, ignorant la chute d’eau comme les habits d’Aslak négligemment échoués sur la pierre près de la libellule inanimée. Son regard acéré scrutait les profondeurs tumultueuses de l’étang tandis que ses compagnons s’interpellaient énergiquement autour du pagne retrouvé.

- Le vent peut-il blesser l’eau ? s’enquit Grikar auprès de la tempestaire après avoir délaissé les autres.

- Je ne demande qu’à le savoir, maître Dvergr, lui répondit-elle, concentrée et prête à en découdre.

           Le défi lancé trouva sa réponse lorsqu’une gerbe d’eau s’éleva avec fureur jusqu’au plafond en détrempant les hôtes fâcheux. Un cri aigu et vibrant parcourut la voûte de pierre en échos discordants, hurlement de bête hystérique. Crevant le nid de vagues tourbillonnant autour d’elle, une géante se dressa au-dessus des flots troublés, la peau écailleuse ruisselante, la chevelure d’algues plaquée contre son visage reptilien, une langue grisâtre léchant ses lèvres caoutchouteuses.

- L’Arcadien n’attire décidément que les laiderons, commenta Grikar, rompant de son absurde remarque l’effet général paralysant suscité par l’impressionnante apparition.

         Le sifflement hargneux de la Nixe[43] se mêla au grognement rauque de Rehn. Après s’être fugacement toisées, toutes deux frappèrent dans le même intervalle. Le mur d’eau dressé destiné à balayer les impudents violant le sanctuaire immergé se brisa contre la muraille d’air qui, tandis qu’elle s’écroulait en repoussant la menace, se perça d’une flèche de vent. Dissimulé sous les embruns, le projectile taillada le flanc de l’ondine dans une projection de sang à l’aspect goudronneux. Rehn profita de la surprise de son adversaire pour tenter d’engouffrer dans la plaie une rafale destructrice, mais dut rappeler sa magie pour annihiler la bulle d’eau recouvrant sa tête afin de lui éviter la noyade. Les deux furies échangèrent quelques passes d’armes supplémentaires, se repoussant mutuellement, avant de marquer un temps d’arrêt.

 - Le feu ! s’époumona Noirelouve, submergé en retrait avec sa compagnie accrochée aux rochers pour ne pas sombrer. Rehn ! Utilisez le feu des torches !

- Qu’est-ce qu’elle attend ? demanda Jarand, perché sur son refuge.

- C’est une invocatrice d’air, pas de feu, âne bâté ! s’emporta Grikar. Elle n’exposera pas notre seule source de lumière dans ce gouffre ! À quoi croyez-vous servir ?!

         La Nixe plissa ses yeux bridés aux reflets argentés. Elle cracha plusieurs jets d’eau intempestifs pour atteindre les torches, mais Rehn l’en empêcha sans se laisser abuser par ses multiples feintes. À court d’inspiration, la main sur sa hanche lacérée, sa rivale sembla reconsidérer la mesure de cet affrontement. Ses chuintements indignés se modulèrent lentement en une douce mélodie, portée par une voix harmonieuse et pénétrante. Tandis que la chanson absorbait le grondement de la cascade et le clapotis irrité des vagues, son apparence se mit soudainement à changer. La géante entama une irrémédiable mue en faveur d’un aspect plus humain, et bien plus engageant. Frêle femme en robe blanche et à la longue chevelure à la blancheur aussi pure que la neige des cimes, elle porta ses mains graciles sur sa poitrine avenante, entonnant son refrain captivant avec ferveur. Sa beauté s’enrichissait de mille perfections tandis qu’elle déclamait ses vers, réduisant le fracas de la source à un murmure lointain, l’obscurité à une nuit rehaussant l’astre hypnotisant qu’elle devînt. Le cri de détresse de Signe obligea Rehn à se retourner pour constater que Jarand, victime de l’enchantement, s’en prenait à elle en essayant de lui arracher sa torche des mains tandis que Knud et Noirelouve, après s’être débarrassés des leurs, marchaient droit dans le lac avec un sourire béat. La tempestaire puisa dans son pouvoir pour dompter les flux instables balayant la caverne. Après tout, le son se propageait dans l’air, aussi envoûtant et ensorcelé qu’il soit. Dans un violent claquement des mains, la sorcière fit taire la sirène en étranglant sa mélopée entre ses lèvres sensuelles. La cascade reprit son entêtant et assourdissant vacarme. Les hommes de son équipe retrouvèrent leurs esprits, comme extirpés d’une mauvaise rêverie.

- Il faut en finir ou battre en retraite ! s’écria Noirelouve. Nous ne tiendrons pas longtemps !

         Essoufflée, Rehn ne trouva rien à redire à cette analyse. Malgré toute sa volonté et son désir de vaincre, elle prenait conscience de l’inégalité de la lutte. L’ondine jouissait de l’intarissable réserve de sa source pour revigorer ses forces tandis qu’elle-même parvenait à la limite des siennes. Et ses alliés ne lui étaient d’aucune utilité. 

- Coupez-lui les vivres ! l’apostropha Grikar, parvenu à la même conclusion. Que le vent l’emporte !

             La magicienne hocha la tête et réunit les bribes moribondes de son pouvoir. Mimant une saisie au cou en visant la Nixe, elle projeta sur elle toute son énergie pour l’arracher à son bain et la maintenir en lévitation. La belle naïade gémit de stupeur et d’effroi, se débattit vigoureusement et dispersa par chance sa magie en écueils affolés qui soulevèrent de nouvelles déferlantes. Mais l’ondine était jeune et puissante, sa résistance s’accrut alors qu’elle retrouva peu à peu son calme. Les bras tétanisés par l’effort et les jambes tremblantes, Rehn hurla à travers la tempête.

- Ta gourde, Ventre-Vide !

            Grikar se tourna vers Signe, achevant de convaincre celle-ci que le message s’adressait bien à elle. La Banshee malade surmonta sa nausée et brava les raz-de-marée fouettant le rivage pour brandir son outre et en déverser le contenu dans l’eau. Rehn lâcha sa proie lorsque la dernière goutte se mêla à celle du bassin. La Nixe retomba lourdement dans une plainte entrecoupée de rugissements furieux. Elle n’avait pas fini de se hisser à la surface des flots qu’elle tituba, perdit l’équilibre, et replongea la tête la première. La détresse et la panique détrônèrent le courroux et la violence dans le ton de sa voix brisée. Une main agrippant son cou de nacre, elle perdit bientôt son souffle en halètements désespérés. Elle gémit, se tordit, son corps magnifique se flétrissant et craquelant comme s’il avait été exposé aux morsures du soleil estival.

- Du poison ?! comprit Jarand en regardant la gourde de Signe, hébété.

- Sa source est maintenant contaminée, confirma Rehn, flamboyante dans la victoire malgré son épuisement avancé. Ainsi souillée, elle ne bénéficie plus de son renfort.

- Elle va mourir, constata Knud d’un ton neutre.

- Rends-moi Aslak ! exigea la tempestaire, impitoyable, depuis un promontoire rocheux. Rends-moi mon homme ! Maintenant !

        Luttant pour ne pas se laisser emporter par ses propres eaux rendues indociles, la Nixe protesta vertement, mais ne put que céder à l’injonction. D’un geste résigné de sa part, une forme remonta des tréfonds du lac dans une effervescence de bulles. Aslak, nu, inconscient, apparut au creux d’une vague avant que celle-ci ne vienne le déposer sans douceur sur la berge. Le choc tira l’Arcadien de son sommeil magique. Il rampa comme un forcené pour s’éloigner de l’étendue d’eau. Rehn l’intercepta et lui offrit le refuge de ses bras pour l’apaiser et le rassurer. Il bredouilla dans sa langue quelques mots noyés qui arrachèrent un de ses rares rires à sa maîtresse.

- Il va bien ? demanda Noirelouve, inquiet.

- Il exige dorénavant une arme pour aller chercher du bois. Il va bien, je gage.

- Et la créature ? interrogea Jarand. Elle agonise. Peut-être devrais-je la soigner ?

     Rehn accorda un coup d’œil indifférent à la Nixe tourmentée, crachant et feulant, puis un regard sensiblement plus appuyé à Signe, son amant fermement blotti contre elle.

- La leçon est terminée, déclara-t-elle en guise de conclusion au combat. Je n’ai cure de son sort.

          Avec toute la dignité de son rang et le panache de sa victoire que lui permirent sa robe ruisselante et sa fatigue prononcée, la tempestaire se releva et quitta les lieux, entraînant par la main Aslak dans son sillage. Devant les mines déconfites s’affichant autour de lui, Grikar ne put cette fois-ci pas retenir un éclat de rire enjoué.

 

[42] Nyctalopie : vision noctune

[43] Nixe : Créature féminine aquatique hantant les plans d’eaux dans lesquels elle attire ses victimes masculines grâce à ses charmes illusoires et hypnotiques.