L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

     La nuit infinie avait saupoudré la lande d’une nuée d’étoiles virevoltantes. Grandiose, le spectacle offert confondait les limites du ciel et de la terre par-delà l’horizon. Dessinant des trainées de feu évanescentes dans leur sillage, les vers luisants s’épanouissant par milliers diffusaient une clarté suffisante pour dépouiller l’obscurité de son aspect oppressant. Knud n’accordait qu’une attention réduite à sa surveillance, et pour cause. Avec pareilles lueurs pour trouer la pénombre sur cette brande plate et nue, même la plus ténue silhouette osant s’aventurer en direction de leur campement serait trahie une lieue à la ronde. Il aurait pu profiter de cette chance pour jouir du spectacle féerique. Pourtant, la magie enchanteresse du ballet des lucioles le laissait parfaitement indifférent. Il n’était pas homme du genre à se laisser émouvoir et ramollir pour si peu. Et il n’oubliait pas que même sous ces apparats de douce rêverie, ils se trouvaient dans une contrée de calamités. Ses compagnons avaient montré moins de rigueur et de scrupule. Fourbus, ils goûtaient un repos profond sous la garde des insectes dansant, et de sa hache. Il est vrai que le répit était appréciable après plusieurs étapes particulièrement éprouvantes de leur étrange périple.

La retraite du hameau hanté par les dépecés brusquement revenus en hordes tourmentées n’avait marqué que le prélude à leur immersion en enfer. Depuis, leur expédition cumulait les coups du sort et les périls. De leur course désespérée contre la marée montante dans le labyrinthe noyé à la traversée de l’aire des redoutables oiseaux-tonnerres, leur expédition avait frôlé le désastre à maintes reprises. Ils s’étaient rassérénés de ces folies en se convaincant qu’ils les avaient bravement surmontées les unes après les autres. Mais en vérité, depuis des jours, ils n’avaient fait que détaler, comme des lapereaux face aux rapaces cracheurs de foudre, comme des crabes rampant pour échapper aux déferlantes. Sjauabòlt. Le sacrifice des sept avait ironiquement trouvé tout son sens dans cette débâcle continue et empirant à chaque pas. Les épreuves successives les cueillant à chaque nouvelle percée dans le mur de brume n’avaient épargné ni leur moral, ni leurs chances de survie. Un seul poney de leur convoi avait survécu, surnommé depuis, non sans ironie, Sleipnir[39] en raison de sa miraculeuse endurance. Et la majorité de leur équipement était à présent abandonnée ou détruite. Sans la magie curatrice du myste efféminé ou les envoûtements protecteurs de la tempestaire, leurs pertes auraient pourtant pu s’avérer bien plus lourdes que celle, négligeable, de montures ou de bagages. L’équipe avait versé sang, larmes et sueur pour arracher sa survie, occultant leurs dissensions internes pour braver les menaces incessantes. Même leurs éléments les moins prometteurs et utiles, telle la maudite pleureuse, avaient participé à la sauvegarde de leur mission. Knud se demanda fugacement ce qu’il serait advenu d’eux sans la sorcellerie impie de la fossoyeuse ayant levé et dressé cette masse de dépouilles osseuses en arrière-garde contre leurs assaillants de la forêt de ronces.

Un sourire appréciateur inversa la grimace du champion au souvenir de ce combat digne des songes d’un fou, aux côtés de squelettes caquetants, à massacrer des hommes-bêtes aux visages décharnés et aux vociférations perçantes. L’un d’eux avait conservé avec lui sa hache d’appoint, enserrée dans ses côtes brisées et sanguinolentes. Sans doute avait-il adoré cette nouvelle décoration inédite au milieu des tatouages spiralés s’enroulant autour de ses membres crasseux, au point de l’emporter dans la tombe. Knud avait lui aussi ramené quelques souvenirs de leurs rencontres avec la faune locale. Une lance l’avait atteint à la hanche et le choc tonitruant de l’essor d’un fendeur d’orage emplumé l’avait laissé sourd deux jours durant, les oreilles et le nez ruisselants de sang, le cœur au bord des lèvres. Malgré le goût ferreux de la mort promise dans sa bouche, il avait empoigné la vie et la joie enivrante de ces affrontements déments avec un plaisir trop rare dans son quotidien. Que ne préférait-il pas ces dangers mortels à ses journées de champion victime d’une ère de paix, la cour des nobles en champ de bataille, les manigances et les rivalités mesquines en adversaires. Il avait même gratifié les boutades du Dvergr quant à ses nausées rappelant les vomissements récurrents de la frêle Banshee de plusieurs sourires spontanés.

Leur embuscade tendue au maître du glacier, gigantesque ours vorace, la destruction des statues animées dans ce col veiné de lave, l’évasion du palais de la banquise, hanté et hostile ; chaque obstacle ayant affaibli ses équipiers venait le transfigurer, le renforcer dans sa foi et sa combativité. Knud succombait peu à peu à l’attrait pernicieux de ce voyage insensé, rongé par le désir irrépressible d’éprouver les limites de ses capacités. Il n’en oubliait pas son devoir pour autant, au contraire. Sa logique s’accommodait aisément de ce délire ambiant, de cette danse entraînante engagée avec la mort, de ce défi aussi fantasmagorique qu’impitoyablement dangereux. Ses compagnons d’infortune débattaient encore ardemment de la nature des phénomènes les accablant. Et à l’instar de leur piteuse compagnie courant en rond dans les ténèbres, leurs hypothèses fumeuses n’avaient aucun sens. Lui seul entrevoyait la vérité dans ce brouillard illusoire. Les mystères et les traquenards ponctuant obstinément leur périple ne pouvaient qu’être l’œuvre de la Dame Dorée, dans l’unique but de sonder son âme et d’aiguiser le fil de sa résolution. Hormis faire face au prochain obstacle qu’elle mettrait sur sa route, Knud n’avait qu’une hâte, c’était lui prouver combien il se montrait digne de ses attentes. Dès lors, elle n’aurait d’autre choix que de le guider au possesseur de la relique qu’il convoitait tant, comme elle en avait fait le serment. Le roi l’avait personnellement mandé dans le plus grand secret afin de mener à bien la quête de l’objet sacré. Knud se savait investi d’une mission capitale pour le trône, son peuple, son pays, et qu’il comptait mener à bien à n’importe quel prix. Pourtant, avec du recul, il avait pris conscience que la gloire et le prestige de rapporter à son souverain ce pouvoir mythique ne se voulaient que secondaires, au final. Tout ce qu’il désirait vraiment en soi, c’était lire l’approbation et le respect dans les yeux de la sainte Dame. Il était prêt à offrir sa vie pour cette seule gratification, car après cela, rien ne pourrait mieux conclure son existence, ni couronner davantage sa destinée. Pour ne l’avoir aperçu qu’à une seule reprise, il ignorait tout de la Dame Dorée, jusqu’à son vrai nom commodément remplacé par ce surnom dû à son aspect solaire. Il ne savait pas qui elle était, ce qu’elle était et quelles pouvaient bien être ses intentions en livrant à un mortel un trésor aussi légendaire. Il n’en avait cure tant qu’il pourrait avoir la chance de la revoir. Ce qui impliquait qu’il respecte sa volonté et s’encorde avec six boulets chahuteurs dans cette plongée pour les abysses.

      En dépit de son inquiétante dépendance au risque frisant le fanatisme envers une entité parfaitement inconnue et sérieusement surnaturelle, Knud ne perdait toutefois pas de vue la forte probabilité d’échec à laquelle sa témérité débridée l’exposait. Délaissant l’onguent guérisseur que lui fournissait Tjor en gage d’alternative aux touchers insupportables de son chiot de myste hérétique, le spadassin déposa un doigt encore poisseux sur le front du pétrifié le surplombant. Le bivouac, ainsi que la région proche à ce qu’ils avaient pu en juger plus tôt, était parsemée d’ornements morbides du même style. Des nœuds de racines des sapins, des rives sableuses des étangs, de l’arête saillante de rochers, s’extirpaient de manière similaire des moitiés de corps figés dans un élan de terreur et de désespoir. Certains n’apparaissaient qu’en reflets affleurant sous la surface du sol, comme coincés sous une couche de glace. Parfois il ne s’agissait que d’un visage tordu par l’épouvante, une main tendue s’arrachant de l’herbe ou surgissant d’une flaque. On aurait pu croire à des sculptures ou des oeuvres d’un goût douteux, mais les détails et la diversité des traits rendaient caduque et peu probable ce postulat. Qui que furent ces malheureux et quel que soit le sort funeste qu’ils connurent, ils partageaient la même expression d’horreur absolue exacerbée par leur volonté flagrante de s’arracher à leur gangue de terre, de boue ou d’écorce. Celui que fixait Knud d’un air pensif s’élançait jusqu’à la taille, lugubre figure de proue sur le flanc du roc piqueté de mousses rehaussant le sommet de la cavité où bivouaquait le groupe. Du bout de l’ongle, le champion gratta l’encoche barrant le milieu du front du pétrifié, une scarification qu’il reconnut comme spécifique au clan Björnklor[40]. Cette incision incurvée recouverte de cendres et souvent peinte par la suite permettait d’identifier rapidement les guerriers les plus honorables, et donc ceux capables d’actes de bravoure communément convenus comme extraordinaires. Bien qu’étranger aux Griffes d’Ours, son père avait hérité du même symbole après ses faits d’armes à leurs côtés lors de la bataille du Bois-des-Limbes. Knud délaissa la coïncidence pour s’absorber dans la même réflexion qui animait son tour de garde depuis leur arrivée en ces lieux. Quelle atrocité pouvait ainsi briser la volonté d’un héros, poussant l’ignominie jusqu’à graver pour l’éternité l’expression de son ultime effroi sur son visage ? Le miroir qu’imposa cette question l’invita à s’interroger sur son propre sort. Et il n’appréciait guère de voir ses convictions ébranlées par ce masque de terreur flottant sous son nez, ni de sentir sa farouche soif de sensations fortes se résorber comme du vélin se racornissant sous la flamme.

- Knud…

        Le nom, moins audible qu’un murmure, hérissa les poils de sa nuque. Un bref coup d’œil plus bas l’assura qu’aucun de ses alliés, endormis, ne jouait l’avenir de ses molaires en tentant stupidement de l’effrayer. Agrippée comme une sangsue à son gigolo sudiste, la sorcière des courants d’air paraissait trop rêver à sa dernière chevauchée pour s’essayer à un de ces tours pendables. À l’écart, la fossoyeuse, le teint maladif, dormait elle aussi, roulée en boule comme une chienne abandonnée sous l’averse. Knud n’avait pas perdu la raison. La voix ayant cité son nom était bien celle d’une femme. Au second appel, à peine plus fort que le chuchotement du vent dans les branches, le guerrier se raidit. Il échangea un regard circonspect avec le Björnklor paralysé, puis se leva, sa dernière hache en main. Rien ne bougeait à l’entour, hormis les lucioles lancées dans leur course furieuse. Entre deux flèches de lumières étincelant d’une blancheur froide, le champion entraperçut un éclat d’or qui lacéra brièvement la pénombre. En quelques bonds véloces, il contourna la fosse caverneuse balafrant la lande où reposaient ses équipiers et s’éloigna dans les ténèbres. L’onguent de ce lope de Noirelouve réalisait des miracles. Son corps avait recouvré sa vigueur et sa solidité malgré les carnages des engelures subies par les écorchés et sa blessure à la hanche. Et d’après la lueur familière qui s’échappait dans un élan fébrile en offensant la nuit, il en déduisit qu’il aurait besoin de toutes ses ressources. Il pressa le pas à cette pensée, sentant l’excitation se propager en vagues frénétiques en lui. Il ne s’était pas trompé. Il avait su surmonter les tests et endurer les déboires comme les batailles. Il avait prouvé qu’il méritait son choix. Il était son élu. Et elle se montrait de nouveau à lui pour le guider. Knud réprima un rire jouissif et accéléra.

      Il ne ralentit qu’une fois parvenu dans une combe boisée fourmillant de lucioles dessinant les contours des arbustes et fourrés sur lesquels elles reposaient sereinement. Le sol s’inclina en une pente légère que Knud suivit en écartant prudemment de son chemin les ramures basses encombrant son passage. L’odeur de terre humide charriée par le vent lui apprit la proximité d’un plan d’eau avant que celui-ci ne se découvre à la faveur d’un virage. Une berge de galets rognait en effet sur le territoire de la forêt, recouvrant les pieds des hauts sapins dont les lignes clairsemées ceinturaient un étang aux eaux sombres. Avant même de la voir, Knud sentit distinctement la chaleur solaire auréolant la Dame Dorée se répandre à travers ses boyaux. Les fines vagues agitées par le vent clapotant sur ses chevilles, elle contemplait le lac, son interminable chevelure blonde scintillante couvrant pudiquement sa nudité. Le feu du désir et de l’exaltation se propagea dans ses veines avec un plaisir intense. Son cœur lui brûla la poitrine. Sa gorge exhala des relents de forge. Des serpents de flammes coururent sur ses muscles. Il avait la Dame dans la peau jusqu’à s’en consumer. Celle-ci réagit à sa présence en tournant à demi son fin visage juvénile dans sa direction. Il n’en vit pas davantage de ses traits à la beauté irréelle. Une silhouette éclipsa la belle en s’interposant entre eux. D’autres s’arrachèrent à la pénombre des bois, refermant leur cercle sur le champion. Fourmillant d’excitation, ce dernier fut soulagé de constater qu’ils avançaient armés et inamicaux.

- Lâche ton arme ! ordonna sèchement l’importun lui barrant la route.

         Knud obéit sans discuter en lui précipitant sa hache en plein torse. Il pivota pour s’emparer au vol de la lance de l’adversaire le plus proche, la lui arracha d’un geste sec puis s’en servit pour empaler férocement un troisième assaillant. Du manche, il asséna un violent coup dans un menton, piqua une cuisse mal protégée, volta et abattit un autre ennemi d’un jet habile. Le brasier né en lui étouffa la cuisante morsure d’une lame ripant contre son épaulière et lui fournit l’impulsion nécessaire à un crochet assez puissant pour assommer un âne. Une ombre s’effondra, aussitôt remplacée par une autre, dardant le fer. Knud laissa ses flammes le porter hors d’atteinte et déposer sa dague dans le creux de sa paume. Il trancha, vif et mobile, s’engouffrant dans les brèches en un nuage de braises. Son feu intérieur consumait tous ceux qu’il tranchait, qu’il écrasait, qu’il repoussait. Les ripostes n’avaient pas davantage de voix que celles de courts élancements à la fulgurance et la souffrance assourdies par le vacarme de l’incendie montant en lui. La fatigue et la faiblesse n’avaient plus cours au cœur du soleil. Tout n’était que puissance, énergie et destruction. Les rayons mortels qu’il projetait trouvaient refuge dans la chair et l’os, nouveaux nids pour la cendre. Les ombres ployaient sous sa furie et la nuit reculait sous chacun de ses pans qu’il abattait. Il avait fusionné avec le feu et le feu avait besoin de se nourrir pour vivre, de dévorer aveuglément et voracement, sans trêve ni pitié. Sans cela, Knud en avait acquis la certitude, c’est lui qui s’éteindrait misérablement. Aussi, lorsque le dernier fantôme chancela, déchiré et vaincu, avant de s’écrouler dans la poussière, c’est son propre foyer qui vacilla. Les flammes se couchèrent, le feu reflua et un froid polaire parcourut son être vidé. Knud poussa un gémissement de plainte que nulle force ne vint plus soutenir. Abruti et dérouté, il tourna désespérément sur lui-même à la recherche de la Dame. Elle demeurait sur la rive, fragile et bouleversante, proche et inaccessible. Le guerrier tenta de la rejoindre maladroitement et échoua, terrassé par la courbure traîtresse d’une simple racine. Elle détourna son regard lumineux de lui, ne lui offrant que le dédain de son dos tourné.

- Tu as échoué, déclara-t-elle tandis que le marteau de Thor semblait s’abattre sur la nuque du vainqueur.

- Que…Comment ? J’ai vaincu…Je les ai tous vaincus ! Regardez !

   Hébété, Knud désigna ses adversaires tués jusqu’au dernier parsemant la berge, dans un large geste débile.

 - J’ai bien assez vu, le doucha impitoyablement la Dame. Pas toi.

   Knud s’apprêtait à témoigner son incompréhension dans un balbutiement trébuchant lorsqu’il baissa les yeux sur le cadavre étalé devant lui. À la lumière éblouissante libérée par la Dame, il reconnut avec stupeur Svir, son lieutenant, le visage déformé par la même expression apeurée que celle du Björnklor, les viscères répandus en plus.

- Svir ?! haleta Knud, sidéré à la vue de son frère d’armes. Comment est-ce que tu…

      Une abominable idée émergea dans l’esprit embrumé du champion à la vue du rictus saisissant de son compagnon massacré. Lentement, il se força à examiner chacun des morts étendus au milieu des galets éclaboussés de sang. Arwed, Hakon le Bouclier, Trois-Doigts Siger, ses meilleurs hommes. Tous affreusement mutilés, recroquevillés dans la dernière étreinte de leur souffrance ou gisant lamentablement écartelés sur leur lit de pierres. Knud se propulsa en arrière, apeuré. Sa main cherchant à assurer son appui hasardeux se referma sur une chevelure détrempée par un sang chaud et visqueux. Malgré le coup de taille ayant emporté en partie son visage, Rehn restait reconnaissable à sa tenue excentrique favorite, à présent aspergée. La surprise affaissa la mâchoire de Knud. Noirelouve se trouvait là également, une plaie béant dans son poitrail et la cuisse largement ouverte. La double pique. Le champion reconnut l’une de ses techniques favorites consistant à rompre l’équilibre de l’adversaire en frappant l’intérieur de sa jambe d’un coup ascendant venant conclure son envol d’un estoc au tronc. Jarand reposait sur le ventre, son bouclier troué enseveli sous une poignée de cailloux et de vase. Grikar avait perdu la tête, littéralement, son attelle grotesque en branches taillées comme seule partie intacte de son cadavre. L’Arcadien avait été mourir adossé contre un tronc chu, assis comme s’il dormait, le cou tranché, sa fourrure ridicule imbibée de sang. Knud n’eut pas à chercher loin pour trouver Signe. Une balafre zébrait son torse en diagonale, d’une épaule à la hanche. Elle avait du mourir sur le coup tant l’état de sa tunique et de ses chairs déchirées alléguaient de la violence de l’attaque reçue. Le regard hagard de son meurtrier s’immobilisa un instant sur son seul sein encore intact et découvert, rond, plein, d’une pâleur immaculée. La Dame émit une exclamation agacée au même instant, comme si elle désapprouvait cette infâmie supplémentaire.

- C’est impossible ! protesta Knud en se relevant avec peine, incapable de supporter la vue de ses victimes. C’est…c’est faux ! Ce ne peut être ! ...Comment cela se pourrait-il ?!...Ce ne sont pas eux…

- Comment ? Tu le sais très bien.

- Non. Non !

- Tu n’as pas pu réprimer ta soif de sang. Cette violence croupit au fond de toi. Tu t’es persuadé de l’avoir purgée. C’est un mensonge et tu le sais aussi bien que moi.

- Non ! s’entêta le guerrier en secouant la tête. J’ai guéri. Je me suis purifié à la source sacrée ! Je me suis débarrassé de la malédiction de mes pères !

- Mensonge, tonna la Dame sans même hausser la voix. Berserker[41] tu es né, berserker tu mourras. Tu ne vis que pour tuer et tu tueras, tes alliés comme tes ennemis. En cela réside ton échec. Pour cela, je t’exclue de la quête du gardien de la relique. Pour cela, je t’ordonne de rejoindre les terres de tes aïeuls supplier leur pardon. Pour cela, je ne veux plus jamais te revoir. Disparais !

          Knud passa la main sur son visage, une main maculée de sang qui lui laissa un goût atroce sur les lèvres. Le commandement de bannissement de la Dame était sans appel. Pourtant, il rejeta son honneur et s’avança vers elle, pataugeant lourdement dans l’eau en allant à sa rencontre. Effarée, celle-ci se retourna pour lui faire face, dégageant une lumière si pure qu’elle lui blessa les yeux. Knud dut baisser la tête, n’arrachant à la créature que la vision fugace de ses seins, hauts et harmonieux, des seins étrangement ressemblants à ceux de Signe.  

- Tu es impur et souillé. Détourne-toi de moi ! Rentre chez toi !

- Je réussirai ! protesta vertement le champion en tentant de l’atteindre, les mains tendues devant lui. Je trouverai le lac ! La relique ! Je l’apporterai à mon roi ! Selon votre ordre ! Laissez-moi vous trouver !

- Sinon quoi ? demanda la Dame d’un ton lourd.

      Knud sentit le poids familier de sa hache entre ses doigts. Comment était-elle arrivée là ? Était-il possible qu’il l’ait inconsciemment ramassée, par réflexe, par habitude, par…désir ? Qu’escomptait-il faire avec en rattrapant la Dame Dorée ? Pris d’un dégoût profond, il lâcha l’arme qui disparut dans l’eau glacée.

- Quitte ce pays ! hurla la femme-lumière avec colère.

         Knud partit en arrière, effrayé comme un enfant. C’était la première fois qu’il entendait la Dame lever la voix. Il avait déclenché sa colère. Pour cet outrage, il s’en sentit sali à jamais. Une main s’abattit sur son épaule avant qu’il ne se renverse sur la plage. Il sursauta vivement au contact pourtant léger comme la brise des doigts de Signe posés sur lui. Ahuri, il fixa la Banshee agenouillée près de lui, son regard noir comme les ténèbres le scrutant avec une force déconcertante. Elle n’était plus ni dénudée, ni morte. Derrière elle s’élançait le Griffe d’Ours prisonnier de la pierre et de la terreur pour l’éternité. Les vers luisants se pourchassaient vélocement. Le reste du groupe dormait en toute quiétude au creux du ravin.

- Une illusion, le renseigna Signe en raffermissant sa prise pour le garder près d’elle. J’ai perçu sa trace dans l’oid. Elle était là et c’est toi qu’elle a pris cette fois. Qu’as-tu vu ?

         Entre désarroi et soulagement, Knud évacua ses émotions encore vivaces et présenta un air sobre à son équipière.

- Rien, dit-il calmement. Tu as du faire un mauvais rêve. Tout est tranquille. Je veille. Pourquoi es-tu venue ?

- Je suis venue parce que j’ai senti sa présence ! Que t’a-t-elle montré ?!

     Le champion comprit à l’insistance de l’adolescente qu’il ne la duperait pas longtemps. Elle devait posséder des informations quant à ce qu’il venait de se passer et il la savait trop désespérément en manque de compagnie pour refuser de partager son savoir avec lui s’il acceptait de se confier. La proposition ne manquait pas d’attrait, mais avant cela, il devait remettre de l’ordre dans ses pensées. Un sacré labeur en perspective. Aussi, pour se débarrasser de Signe, il ne s’embarrassa pas de manières. Sa main s’appuya sur le genou de la jeune fille et écarta sans ambage sa jambe en guise d’invitation. Surprise, puis effrayée par la perspective sans équivoque à laquelle la soumettait le dur guerrier, rustre et bien plus fort qu’elle, elle battit en retraite. Tous deux se suivirent du regard, entre méfiance et curiosité, jusqu’à ce que Signe regagne sa couche de fortune. Elle ne dormirait plus, il en était persuadé. De fait, lui non plus par la même occasion.

 

[39] Sleipnir : Cheval d’Odin

[40] Björnklor : Griffes d’Ours

[41] Berserker : Guerrier victime de crises de folies meurtrières incontrôlables au combat ou lors de colères.