L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

        Spectre sinuant à travers les décombres noircis et les sentiers à la terre craquelée du hameau consumé, Signe déambulait sans but ni force. Ses pas maladroits soulevaient de fines volutes de cendres que les vents vifs du fjord s’empressaient de disperser dans son sillage. Transie mais brûlante de fièvre, épuisée mais incapable de s’arrêter, la jeune fille s’enfonçait dans les ténèbres opaques sans parvenir à les rejoindre. La lune difforme et immobile bavait une lumière froide dévoilant le paysage sinistre des chaumières détruites, des cloisons éventrées et des poutres morcelées gisant piteusement. Au début, la Banshee hasarda quelques détours au plus près des ruines, attirée par la silhouette méconnaissable de formes compactes se découpant dans la pénombre. Il ne s’agissait toutefois que de monceaux de murs écroulés ou de débris de charpente à l’aspect misérable de gros blocs de charbon. Lasse, elle cessa ses bifurcations, convaincue par les vertiges et les malaises qu’elle ne trouverait de toute manière pas ce qu’elle était venue quérir : un brin de réconfort dans la solitude d’un lieu mort, sinon les morts eux-mêmes. Mais ces derniers aussi semblaient l’avoir abandonnée. Non seulement il ne demeurait pas la moindre trace des cadavres des spökelses les ayant pourchassés en meutes compactes, mais elle n’avait plus entendu leurs voix depuis la victoire sur l’araignée. C’était incompréhensible. Le feu n’avait pas été assez puissant pour détruire tant de corps, les réduire en poussière au point qu’il soit impossible d’en trouver un seul reste, ossement ou preuve. Le silence régnant sur les environs, assourdissant, isolait l’adolescente à la pétrir d’angoisse. Rares avaient été les fois dans son existence de Banshee où aucun murmure ou plainte étouffée ne rôdait à la lisière de sa perception, même lors des séances de retrait à l’ossuaire, emmurée au fond d’une crypte ou livrée aux profondeurs poussiéreuses d’un puits asséché. Privée de famille, de compagnons, d’Alfus et de relation tangible avec autrui depuis l’éveil de ses pouvoirs, c’était paradoxalement la première fois qu’elle se sentait aussi seule. Et elle en était bouleversée.

           Prise d’une toux sévère qui lui écorcha impitoyablement la gorge, Signe ralentit et finit par s’immobiliser contre un muret solidement dressé malgré les nombreuses pierres délogées amputant sa ligne, ébréchant sa beauté rustique. La jeune fille émit quelques inspirations sifflantes, la main crispée sur son ventre, priant pour que la crise ne lui réveille pas de nouvelles nausées. Des tisons ardents enfoncés dans les tempes et le cœur au bord des lèvres, elle se força à reprendre sa marche. Sa maladie soudaine devenait inquiétante, mais elle repoussa ses craintes sur sa santé dans un coin de son esprit confus. Quelque chose n’allait pas ici, la disparition des cadavres des villageois ne venait que renforcer son malaise diffus. Le dieu endormi, la brume aux souvenirs viciés, la réalité alternée, le second rêveur. Tout ce que le Dvergr avait narré et que Jarand lui avait fidèlement retranscris selon les propres aveux de Tjor avant lui, tout ce récit dément trouvait un sens particulier pour l’initiée qu’elle était, un éclairage que nul autre qu’elle ne pouvait percevoir, de par la nature unique de son don. La mort œuvrait en ce monde étrange, dans son aspect le plus répugnant et haïssable, loin du devoir divin de Hel, de l’ultime repos du guerrier ou de la délivrance des âmes en souffrance. Noirelouve avait probablement raison de croire qu’il s’agissait d’un maléfice, insidieux et immoral. Aux tourments des spökelses et à l’omniprésence des ténèbres, Signe était persuadée qu’une corruption étendait ses ramifications méphitiques ici, bien au-delà du seul pouvoir de cauchemars vivants. À l’image de l’affliction l’accablant elle-même mystérieusement. Incapable de faire un pas de plus, Signe s’accroupit pour ne pas s’effondrer, puis se hâta de rejoindre un fossé proche où vider ses entrailles dans une série de spasmes violents qui la laissèrent pantelante et tremblante. Il lui fallut un certain temps pour réussir à se rhabiller et reprendre son parcours. Après quelques efforts supplémentaires, dopés par une farouche volonté et un espoir précieux, elle parvint à la minuscule place où trônait le puits qu’avait escaladé Aslak. Se dressant face à la horde furieuse. Risquant sa vie. Bravant un sort horrible. Pour elle. Pour la sauver. Il était venu pour la sauver. Elle en était persuadée. Elle avait lu son regard.

La Banshee trottina sur les derniers mètres. Ses doigts fins se refermèrent sur le rebord rugueux et glacé du puits aux pierres déchaussées couvertes de mousse, bancal, antique et hideux. Le monument le plus prestigieux à ses yeux, dont la superbe et l’incommensurable valeur s’incarnait dans le bouquet reposant sur sa margelle, identique aux trois précédents, disposés là à sa seule attention. Délicatement, Signe ôta la brique brisée le maintenant en place à l’abri des assauts forcenés du vent. Cette fois-ci, l’offrande comptait quatre fleurs, aux modestes pétales satinés d’un bleu tirant sur l’indigo, formant une couronne enserrant un cœur blanc moucheté de tâches grises, comme des reflets fugaces courant sur le flanc d’un nuage. Elle ignorait le nom de cette plante, mais pas son usage. Le premier bouquet découvert au hasard de ses errances en quête d’une compagnie, d’un esprit en perdition ou d’une âme captive des cendres, comportait une fleur similaire aux pétales arrachés, empilés au fond d’une tasse. Méfiante mais curieuse, Signe avait suivi son instinct d’indécrottable romantique hantée par le souvenir d’une nuit dans une grange et de la vision d’un amant la secourant, juché sur ce puits. Elle avait préparé et avalé l’infusion dès son retour. La douleur ravageant ses boyaux s’était atténuée peu après, la livrant à un sommeil sans trouble des plus savoureux. À présent que la maladie et la solitude la tourmentaient de conserve, le remède, au-delà de son efficacité à combattre l’une et l’autre, symbolisait bien davantage qu’une médecine. Une espérance. Une chance de donner corps à un rêve fantasque et crédule de gamine esseulée. Une raison de rester, ici et debout.

- Noble oiseau à la robe pure et blanche règne dans son écrin d’ombres et d’étoiles.

           Signe se figea, des grenouilles dans son estomac remplaçant ses gargouillis aigus et acides. Elle n’avait pas seulement reconnu la citation, ouverture d’un célèbre poème dédié à une princesse Arcadienne, ni la langue d’origine dans laquelle ce vers avait été prononcé. Elle reconnut surtout la voix sans même la connaître, sans même se douter qu’elle ait pu exister, familière de son ton grave et chaud, de sa musique envoûtante, conquise avant de les avoir entendus par ces mots murmurés la délivrant de ses affres de solitude.

- Je suis venu, cygne nocturne, la salua Aslak en s’immobilisant sous un rai de lune, à la lisière de la place.

     Signe se retourna au ralenti, paralysée par la stupeur et les premières vagues d’une marée de peur aux relents de panique. Elle n’aurait pas ressenti pire gêne si elle avait été nue, exposant ouvertement sa fragilité la plus intime. La stupidité qui se peint sur ses traits blêmes vint rajouter à son malaise, refermant le cercle vicieux de ses sentiments tournoyant violemment, la plantant sur place. Son mutisme et sa passivité ébranlèrent le courage flageolant que le jeune homme semblait avoir réuni. L’échec cinglant de son audacieuse entrée au son de la poésie dévoila sa propre torpeur. L’air contrit, l’esclave suspendit son prochain pas, n’osant pas réduire l’abysse les séparant. Effarouchée comme une biche surprise à son point d’eau, Signe ne bougeait plus non plus un muscle. Si elle n’avait pas été aussi faible, elle se serait déjà enfuie à travers la pénombre.

- Rehn m’a rendu la parole, s’expliqua l’Arcadien, répondant à l’une des mille questions que la jeune fille était incapable de lui poser.

          Le regard de Signe se décrocha de celui de son amant et s’envola par-dessus son épaule. Aslak jeta un bref coup d’œil dans son dos.

- Elle ne peut nous voir pour le moment, lui confia-t-il en baissant toutefois inconsciemment la voix. J’ai profité de son moment propice à la méditation où elle se coupe du monde afin de reconstituer ses réserves magiques en puisant dans le…le…

- L’oid ambiant, murmura Signe, faisant naître un court sourire radieux sur les lèvres de l’esclave qui se sentit encouragé par ce premier contact.

- Nous disposons de temps, affirma-t-il en avançant lentement. Peu, malheureusement, mais à nous seuls. Un morceau de nuit, une fois encore.

         Son sourire gagna en tendresse et en complicité, rendant sa clarté à son air ombragé par l’embarras. Signe se détendit sensiblement, happée par la force de l’instant, sa proximité, ses paroles, et le goût de l’interdit bravé de nouveau. Il semblait chercher ses mots et, dans la lutte intérieure qu’elle perçut sur ses traits, elle devina qu’il avait imaginé la scène plus d’une fois, ployant sous la frustration de ne savoir délier l’écheveau de son inspiration embrouillée par les mêmes émotions qu’elle éprouvait. C’est au trouble subit qui s’inscrivit sur son visage qu’elle sut qu’une nouvelle crise la saisissait, avant même qu’elle en ressente les effets sournois. Le monde autour d’elle trembla sur ses bases et oscilla. Instinctivement, sa main chercha le soutien du puits pour ne pas choir misérablement. La honte et l’agacement naissant interrompirent son geste en plein vol. Ses doigts ne crochetèrent que le vide tandis qu’elle ravalait sa souffrance au prix d’un effort conséquent. Sa paume tendue en direction d’Aslak le dissuada de poursuivre son élan entamé dans le but de l’aider. Peu lui importait d’épargner sa fierté, mais elle n’aurait pas supporté de s’afficher faible au point de s’évanouir. Pas sous ses yeux. Il hésita et parut plusieurs fois prêt à passer outre son exigence, avant de s’y soumettre finalement. Il demeura sur place et Signe se redressa lentement, le souffle court et le visage grimaçant. Il admira sa force à l’envie.

- Rehn use de ses enchantements les plus répréhensibles pour vicier ton air durant ton sommeil afin que tu contractes une fièvre maligne et je pensais, naïf, que mes misérables plantes suffiraient à te soigner et contrecarrer sa machination puérile. Je constate avec peine et regret que je ne parviens même pas à t’apporter quelque soulagement. Je prie pour que Noirelouve la convainque au plus tôt de consacrer sa magie à ranimer le pouvoir du marteau du Nain et que tu gagnes…

- J’aime ta voix, avoua-t-elle d’un ton qu’elle voulut léger.

             Son compliment un peu trop direct et niais sembla déconcerter, puis amuser Aslak, et eut l’effet escompté. Il ne poursuivit pas sur ce sujet qui ne l’intéressait pas, ni ne la surprenait. Surtout, elle ne se sentait pas l’énergie d’aligner davantage de mots, ni ne trouva plus percutant. Le jeune homme, mal à l’aise, esquissa un pas vers elle avant de dévier au dernier moment, tête basse. Elle ne comprit pas tout de suite qu’il était simplement impressionné. L’idée d’intimider celui qu’elle ne savait qu’épier de loin en rougissant comme une enfant sensible fut si amusante qu’elle éconduit un instant la douleur et dénoua ses traits tendus. En la voyant se détendre, Aslak l’imita et reprit la parole. Il semblait en avoir lourd sur le cœur.

- Elle n’a jamais su, se confia-t-il en la fixant sans ciller. Mais elle est en permanence ivre de jalousie et couver des soupçons continuels est devenu sa seconde nature. Elle emploie ses envoûtements pour me sonder sans répit, sans le moindre égard depuis qu’elle m’a lié à son service. Plus encore aujourd’hui que tu te trouves à ma portée.

Il parlait à mi-voix, un remord sincère ondulant son intonation. L’esprit comme ankylosé par l’emprise des vertiges et le tourbillon de ses émotions, Signe dut user de toutes ses ressources pour conserver son attention, et son équilibre. Les Ases seuls pouvaient bien savoir quels poisons charriaient l’air que lui avait fait respirer cette maudite dompteuse de vent.

- J’ai appris à me réfugier au fond de ma conscience pour échapper à ses intrusions et ses sévices. Elle me considère comme sa propriété absolue et ne réfrène aucune de ses violations, sur mon corps ou mon esprit. Son désir de possession ne connait pas de limites, confinant à la folie. Car plus elle me possède, plus elle redoute ma perte. 

       Signe ne connaissait que trop ce sentiment mesquin et destructeur, au souvenir amer de l’influence totale qu’exerçait son mentor sur elle.              

- Je te demande pardon de n’avoir su te protéger d’elle. J’ai voulu te préserver de ses représailles en t’ignorant. En nous reniant. Pour donner le change. Je suis un sot, Signe. Impuissant et indigne de ton affection.

       Il lui adressa un regard pétillant malgré sa culpabilité évidente. Même en tâchant de se cuirasser, l’adolescente piqua un fard en comprenant à quoi il faisait allusion et ce, avant qu’il ne l’évoque.

- Ton regard a un poids, tu sais. Je ne pouvais…je ne devais pas y répondre. Elle ne relâchait jamais sa vigilance…Je ressens de la colère. Envers elle. Et envers moi, couard jusque dans mes tentatives pour me justifier…

- Je comprends, répondit-elle d’une voix neutre pour évacuer la tension instaurée, ne saisissant que trop tard sa maladresse.

       Aslak émit une exclamation en passant nerveusement sa main dans son abondante chevelure, piétinant, soupirant. Le voyant s’agiter, elle regretta encore plus d’avoir répondu cette fadaise. Il s’en voulait profondément et lui accorder si rapidement son pardon ne pouvait que renforcer sa culpabilité et sa honte.

- On ne mesure pas la difficulté d’un voyage à nos égarements et écueils rencontrés, mais à la distance restante jusqu’à son but, lui répondit-elle en se composant une expression la moins maladive possible malgré sa migraine palpitante et sa nausée oppressante.

      Le jeune homme releva la tête, méditant la citation. Elle dut s’y reprendre à deux fois, gagnée par un début de bégaiement sous le feu de son regard ravivé, pour préciser sa pensée.

- Je crois que…nous…nous avançons sur le même chemin.

        L’adolescente n’entendait pas la révélation de l’étendue de la haine que lui portait Rehn, ni celle de sa détermination à la tourmenter. Elle ne releva pas l’énoncé des regrets d’Aslak, ni ses aveux d’impuissance, futiles. Tout ce qu’elle retenait, c’est qu’il lui apportait des fleurs curatives en cachette et à grands risques. Depuis le début, il s’employait à les sauver tous deux. Elle et lui. Signe se perdit dans la contemplation du fin sourire s’étirant sur les lèvres de son amant tandis qu’il suivait, et s’accordait avec sa pensée. Elle vit les étoiles luire de leur chant ancestral autour de son visage engageant irradiant des sentiments qu’elle éveillait en lui. Par la grâce de Freyja[38], elle pouvait reprocher énormément à cette garce de Rehn, mais pas son goût en matière d’hommes.

- Le même chemin, répéta-t-il, accroché à l’idée.

      Le ton solennel, malgré sa légèreté de songerie, intrigua la Banshee. Démasqué, Aslak marqua un temps d’hésitation, se mordilla la lèvre, puis sembla se résoudre à trancher la question le taraudant. Il se lança, fermement décidé.

- Viens avec moi. Partons ensemble. Maintenant.

      Signe resta coite, les yeux écarquillés. Il répéta son invitation avec davantage de ferveur, l’accompagnant cette fois d’un large écart des mains tout en se rapprochant d’elle.

- Je t’ai égoïstement entrainé dans cette folie, s’épancha-t-il, lui ouvrant son cœur en même temps que ses bras. Aveuglé par mon désir, par mon refus de me contenter de la chance unique de notre nuit et, je l’avoue, ma passion. Ce que nous avons connus…L’aube venue, je ne voulais pas terminer notre histoire, mais au contraire, la commencer. Je réalise aujourd’hui l’ampleur de mon insouciance. À présent tout est clair. Je veux réparer mes torts envers toi et t’arracher à ce péril qui nous menace. Ce maléfice…ces créatures…c’est hors de notre portée. Partons ensemble dans le brouillard et échappons-nous. Le Dvergr a reconnu qu’il était possible de quitter ces terres damnées. Enfuyons-nous. Au-delà de la brume, même le vent de Rehn ne pourra pas nous rattraper et nous serons libres… J’ai toujours rêvé de la liberté. Depuis très longtemps. Sans savoir de quoi il était réellement question. Je le sais, en cet instant. Ma liberté, c’est toi.

        Signe sentit ses joues la cuire, bien davantage que la fièvre. Les pommettes saillantes d’Aslak rosirent en écho et sa gêne fit éclore un sourire lumineux qui embrasa la jeune fille charmée.

- Nous ne devons malheureusement pas perdre de temps pour préserver nos chances. Je ne veux pas donner l’impression de te forcer et de brusquer ta décision, seulement Rehn n’est que momentanément aveugle. Tu sais comme moi où se porteront ses regards lorsque ce ne sera plus le cas.

- Tu es sérieux ? fit la jeune fille d’une voix fêlée. Nous abandonnerions la mission de Tjor ?

- Ce serait une désertion, en effet, et elle ne m’emplit pas de fierté, je t’assure. Cependant, j’en ai assez de subir mon passé et de fuir mon présent, moins qu’un animal domestique ou qu’un ornement dont ce monstre au cœur de glace se pare. J’exige de la fortune un avenir digne et heureux où je n’appartiendrais qu’à mes désirs. Je veux cette chance. Tu incarnes cette chance.

          Aslak déclara ses dernières paroles d’une voix à peine audible qui sonna en échos rugissants aux oreilles bourdonnantes de Signe.

- Mais les autres…souffla-t-elle, déboussolée par la lutte interne de sa raison et ses sentiments.

- Je ne suis qu’un esclave barbare à leurs yeux, un mignon, une putain. Et toi, une maudite à éviter ou accabler. Je le déplore, mais tu sais que c’est la vérité.

          Aslak lui tendit sa main avec un sourire tendre. Signe avait à peine remarqué qu’il s’était approché assez prés pour la toucher.

- Envolons-nous, mon cygne. Entamons notre voyage.

- Non. Pas comme ça.

          Pas davantage qu’un simple murmure s’enfuyant poussivement entre ses lèvres sèches comme du papier. Aslak en fut si stupéfait et déçu qu’il parut avoir été giflé. Signe soutint non sans mal son regard de jais poli s’éteignant douloureusement à petit feu.

- Tu nous condamnes, rétorqua-t-il sans qu’elle sache s’il parlait de leur romance balbutiante ou de leur vie même.

- Signe ?

        L’angoisse perçant dans la voix de Jarand attira l’attention de l’adolescente sur lui. Le myste affichait une surprise mâtinée d’inquiétude que vint chasser une soudaine résolution, lui faisant abandonner le plateau de victuailles qu’il portait au profit de la lame reposant dans son fourreau. La Banshee, sans comprendre, suivit sa charge de soldat endurci jusqu’à sa cible. L’horreur et le dégoût la heurtèrent de plein fouet lorsqu’elle aperçut le faciès hideux aux chairs tourmentées d’un spökelse à la place d’Aslak. Sa bouche tordue en un ignoble rictus découvrait des rangées de dents pourries et effilées, ainsi qu’une langue bleue et atrocement gonflée. D’une de ses orbites vides s’écoulait un filet de pus courant sur sa joue déchiquetée en une parodie de larmes. La créature s’était encore approchée à son insu et ses doigts dégageant un froid brûlant s’aventuraient au niveau de sa gorge lorsque la lame de Jarand la traversa de part en part. D’une vigoureuse poussée, le scribe envoya bouler sa victime qui s’écrasa lourdement contre la margelle du puits, manquant une seconde de basculer à l’intérieur. Signe poussa un cri d’effroi quand son compagnon la saisit par le poignet pour l’entrainer dans une course éperdue. Comme arrachée à un rêve étrange, elle ne se rendit pas tout de suite compte que la place était de nouveau envahie de morts-vivants convergeant vers eux. Jarand se fraya un passage à travers leurs rangs en précipitant sa torche au loin. Les écorchés obliquèrent en se piétinant pour rejoindre la flamme écartant la nuit. Leurs deux proies s’esquivèrent aussi vite et loin que leur permit le triste état de Signe. Lorsque celle-ci s’effondra sur les genoux, pliée en deux par la douleur, son allié la releva prestement avec une vigueur insoupçonnée.

          Signe ignora ses encouragements, perdue dans ses pensées. Tout n’avait été qu’une illusion, un puissant mirage dans lequel elle s’était abîmée au point de ne même pas sentir la proximité des désincarnés. Abasourdie et choquée, elle ne comprenait pas. Ou plutôt, n’osait admettre la vérité. L’illusion l’avait aisément leurrée en lui montrant ce qu’elle désirait voir, et en lui faisant entendre ce qu’elle espérait tant écouter. Tenter de discerner la réalité dans ce mensonge élaboré acheva ses dernières forces. Ces aveux ? Ses propres attentes. Ces explications ? Ses interprétations personnelles influencées par ses sentiments intimes. Elle n’avait fait que contempler le miroir de ses pensées privées sans même s’apercevoir du piège cruel. La déception et l’humiliation étaient amères, et profondes. La brusque tristesse qu’elle ressentit balaya jusqu’aux cris de son corps malmené.

- Merci pour les fleurs, confia-t-elle à Jarand en s’apercevant qu’elle tenait encore entre ses doigts gourds les quatre plantes du puits.

- Les fleurs ? répéta-t-il sans comprendre, occupé à surveiller les alentours. Oh ! Navré, mon amie aux lugubres soupirants, mais je ne suis pas versé dans l’art des herbes et autres simples. Il doit s’agir de la cueillette d’Aslak. Rehn l’envoie sans arrêt près du ru, derrière le village, en quête d’ingrédients pour ses enchantements. Allez, du nerf. On débattra horticulture plus tard, veux-tu ? Nous devons prévenir les autres avant que les écorchés ne nous rattrapent.

      Le myste se tut, prétextant économiser son souffle. Signe ne fut pas dupe et sut que sa détresse lui imposait un silence respectueux. La jeune fille retint ses pleurs, troublée et songeuse. Perplexe, elle rangea soigneusement ses fleurs sous sa tunique pour ne pas les perdre.

 

[38] Freyja : Déesse Vane principal du panthéon nordique