L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Terres d’Hiver, Nidavellir, Monde des Dvergrs, Temps Présent    

              

        Feignant d’être accaparé par ses insipides corvées cuisinières, Aslak tâcha d’ignorer le regard insistant de Noirelouve épiant le moindre de ses gestes. De son expérience récente au sein de la troupe, il savait ce que cette pressante marque d’intérêt augurait. L’absence momentanée de Rehn dans la chaumine n’en était qu’un signe supplémentaire. D’ici peu, le noble tenterait d’entamer la conversation avec lui et, à défaut d’obtenir de réponse mimée, déploierait des trésors d’ingéniosité pour ravir son attention ou lui déclencher quelque réaction. L’Arcadien s’absorba dans sa besogne pour retarder ce moment gênant et bientôt, il ne vit plus que les lamelles de poissons séchés qu’il disposa sur chaque tablette à côté d’une part égale de betteraves et de choux, de pain de seigle et d’un pot de bière. Noyer le flot de ses pensées dans un travail monotone et répétitif restait un moyen des plus efficaces de conserver impénétrable le masque qu’il arborait. Pour tromper les autres, il devait se tromper lui-même, en sabordant ses propres émotions. En se forçant à songer au grenier épargné découvert contenant de nombreuses victuailles fraîches, comme cueillies ou pêchées la veille, le groupe s’était assuré des réserves de nourriture conséquentes, ce qui résolvait au moins l’un de leurs innombrables soucis. L’esclave se brûla le pouce en ôtant la peau argentée et croustillante d’un poisson fumant. Enfoncé en lui-même, c’est à peine si sa lèvre tremblota sous l’aiguillon fugace de la douleur. Le masque était en place.

Un à un, Aslak apporta les plateaux de ses compagnons attablés dans la masure où logeait leur jeune chef, l’une des rares intactes après l’incendie ayant ravagé le village, et bien vite préférée à leur bivouac livré aux quatre vents dans les collines. Jarand fut le seul à le remercier en recevant sa part. Knud commença à manger sans attendre personne, émettant parfois des grognements de satisfaction. Grikar, assis sur le banc près du pilier auquel il demeurait enchaîné depuis sa dernière piètre tentative d’évasion avortée, traita l’Arcadien de mouton galeux, sans doute en raison de sa chevelure bouclée. Aslak en resta indifférent, intérieurement heureux que le Dvergr n’ait pas envoyé sa ration dans les airs d’un revers ou d’un coup de pied colérique cette fois-ci. Noirelouve s’apprêtait à parler quand l’esclave se retrouva encombré d’un plateau sans hôte disponible, mais par chance, Jarand le prit de court.

- Laisse-le là. Je porterai son repas à Signe. Si je la trouve.

- Farouche et craintive comme une bête traquée, déplora Tjor.

- Elle viendrait si tu l’exigeais. Notre compagnie lui est simplement…inconfortable.

- Ce qui est réciproque, lança Knud. On a assez de malédictions à l’œuvre pour s’attirer celles qu’une fossoyeuse peut provoquer dans des terres mortes. Maudite femelle.

- Malédictions que vous ne redoutez pas de vaillamment braver en allant épier la maudite femelle à l’occasion, railla Rehn en passant le seuil. Les terres mortes doivent trembler de vous savoir si impétueux.

- On ne laisse pas les démons errer sans surveillance, rétorqua le champion d’une voix de fond de gorge. Elle mériterait les fers, comme le nabot. Ou le billot.

- J’apprécie les hommes virils, vous savez. J’aime leur propension à montrer les dents, rouler des muscles et déballer leur matériel à tout bout de champ. Même si je me demande souvent pourquoi.

Rehn désigna la hache reposant contre le rebord de la table, à portée de main du guerrier.

- J’ai apporté une lame dans cette contrée à abominations. Vous êtes venue avec une putain privée. Vous aurez bien assez tôt votre réponse. Et votre préférence.

          Pour éviter l’esclandre, Aslak s’empressa de présenter son plateau à sa maîtresse, agrémentée en plus de celle des autres de lait caillé et de miel, dont elle était particulièrement friande.

- Permettez-moi d’en douter, susurra la magicienne en repérant tout de suite la marque d’attention.

        Knud retourna à son poisson, se désintéressant d’elle. La jeune femme prit place sur la banquette et entama son repas, son domestique en retrait derrière elle, immobile, attentif. La faim le tenaillait et il avait enchaîné maints labeurs depuis son lever, tant pour le groupe que pour son exigeante patronne et il n’avait encore rien avalé. Une fois de plus, il lui faudrait attendre que tous aient terminés pour se servir à son tour. Et Rehn pouvait se montrer d’une lenteur suprême pour se restaurer, picorant, dégustant et triturant sa nourriture sans sembler jamais vouloir l’achever. Comme une chatte jouant cruellement avec sa proie. Tout à sa surveillance des premières bouchées de la sorcière, Aslak ne se rendit pas compte que Noirelouve ne l’avait toujours pas quitté des yeux.

- Pourquoi est-il comme ça ? demanda abruptement le noble.

- De quoi faire davantage saliver qu’un banquet, n’est-ce pas ? Je l’ignore. C’est un Arcadien. Ses dieux ont du le graver dans le marbre.

- Oh, on est à table ! protesta Grikar depuis son coin. Au premier qui évoque le glabre de ses fesses, je vous avertis, je me casse.

- Et qu’ont-Ils faits de son esprit ? Il s’est montré si fougueux, si plein d’entrain et de vie en défiant cette araignée ! Depuis, il parait vide et creux. Ce n’est pas du marbre que je vois, ma dame, c’est de l’argile.

- C’est que vous n’avez pas touché, mon ami, esquiva Rehn d’un ton exagérément sensuel. La différence est flagrante.

- Ce n’était pas le sens de mon propos.

- Quel est-il alors ? le défia la sorcière, ses gestes coulés et maniérés à peine troublés par l’irritation qu’Aslak lui devinait en train de poindre.

- Nous avons davantage besoin d’un guerrier intrépide à nos côtés que d’un valet éteint.

      Tjor pouvait être teigneux comme un chien sur les sujets qui le tiraillaient, déterminé et insistant, quitte à occulter la bienséance, la diplomatie et les liens tacites l’unissant à son alliée aristocrate. À bien des égards, il était davantage soldat que seigneur. Rehn, citadine et écumeuse de palais, ne semblait pas avoir pris la pleine mesure de leur situation, et de la pertinence de l’argument avancé. Sans doute Aslak n’était pas le mieux placé pour émettre un avis objectif sur le point soulevé, mais il savait qu’au fond d’elle-même, Rehn devait savoir que le cas de son serviteur viendrait inévitablement sur le tapis. En effectifs réduits, un larbin ou une putain ne leur était en effet guère utile. Noirelouve et Rehn échangeaient à présent une véritable joute de regards dans un silence tendu. L’Arcadien se dandina discrètement, terriblement mal à l’aise. Il reporta son poids d’un pied sur l’autre, le cœur battant. Grikar mastiquait bruyamment, mais même Knud avait suspendu ses bouchées. L’insinuation était trop flagrante pour que la jeune femme la détourne d’un nouveau trait d’esprit. Tjor ne la ménageait plus mais il ignorait aussi qu’en la mettant dos au mur, il jouait avec le feu. Aslak ne savait que trop bien qu’elle ne se défilerait pas au défi lancé, ni ne planifierait de représailles envers leur chef, élevé dans le strict respect protocolaire envers la hiérarchie. En revanche, il était facile de deviner sur qui elle passerait ultérieurement ses nerfs, prétextant un écart au motif discutable pour justifier la responsabilité de son domestique et donc, sa punition. Aslak s’en trouva d’autant plus contrarié que l’humeur de l’élémentaliste s’était nettement améliorée après ce repos imposé et la terrible débauche d’énergie qu’elle avait du concéder lors de leurs péripéties d’arrivée. Son sommeil avait regagné une certaine sérénité, purgé des habituels cauchemars encrassant ses nuits lors de ses trop grandes fatigues. Ses appétits étaient de nouveau aiguisés et conséquents, même à la mesure de ses modestes repas. Les griffures qui zébraient les reins et les épaules du jeune homme, ainsi que les cernes s’incurvant sous ses yeux pouvaient allégrement témoigner de ce regain rassurant de santé. Mais Rehn demeurait la capricieuse brise à laquelle elle affiliait son pouvoir. Peu lui suffisait pour changer brusquement la direction et l’intensité de son souffle.

- Je vous accorde ce point, déclara-t-elle à la grande stupeur d’Aslak. Toutefois, Aslak reste ma propriété et il vous faut comprendre qu’en ce qui le concerne, mes exigences priment sur celles du groupe. Il ne s’agit pas d’un point de vue ou d’un souhait personnel, mais de la nature même de sa fonction. Ceci étant dit, et en gage de bonne foi et de mon implication dans cette expédition, je veux bien privilégier le guerrier au laquais. Approche, Aslak. À genoux.

        Le serviteur obéit. Délicatement, Rehn passa la main sur son visage halé aux traits fins, mêlant son regard à la fois attendri et vorace au sien. Du bout des doigts, elle lui releva le menton. Il comprit avant qu’elle ne parle, ce qui l’aida à brider sa surprise.

- Tu l’as amplement mérité et je crois que tout le monde est d’accord ici.

           Avec Rehn et son inconstance légendaire, difficile de dire s’il elle faisait allusion à son sauvetage héroïque face à l’arachnide géant ou à ses dernières prestations sexuelles. Il ouvrit néanmoins largement la bouche. La sorcière cracha à l’intérieur avant de revenir vers son assiette.

- Bronzés comme Pâles, vous êtes de vrais pervers, vous autres, humains, commenta Grikar, écœuré.

- Qu’est-ce que ça signifie ? demanda Tjor, à tout le moins troublé par la scène.

- Je l’ai déverrouillé, répondit laconiquement Rehn en léchant ses lèvres souillées de jus de betterave. Dis bonjour, Aslak.

- Bonjour, messires, fit l’esclave avec un fort accent sudiste et à la prononciation mal assurée.

- Il parle ?! balbutia Jarand en regardant tour à tour ses compagnons comme pour vérifier qu’il n’avait pas assisté à une hallucination auditive. Il a parlé !

- Un verrou magique, comprit Noirelouve. Vous lui aviez ôté la parole par magie ?

- Il s’était montré impertinent, se justifia-t-elle en haussant les épaules, dénuée du moindre remord. Le sort a peut-être un peu affecté sa capacité de raisonnement, d’où la léthargie que vous jugiez dérangeante. L’important, c’est qu’il saura tempérer son insolence dorénavant.

- C’est…affreusement cruel ! s’exclama Jarand, sidéré.

- C’est à ça que servent les leçons, Fine Fleur. À enseigner, à corriger et à améliorer. Quelque fois, pour perfectionner, il faut savoir ôter.

- Pourquoi ne pas lui avoir tranché la langue dans ce… commença Grikar avant de s’interrompre. Non, oubliez. Question stupide. Tous des pervers.

          Le Nain et Rehn furent les seuls à terminer leur assiette cette fois-ci. Exposé aux regards scrutateurs tout au long du repas, Aslak en vit presque sa joie de s’être libéré de ce joug pénible altérée par cette curiosité malsaine. Et il avait toujours faim.