L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Grikar haleta désespérément en s’agitant de soubresauts sans énergie, comme un poisson échoué sur une berge. Knud observa sa détresse croissante un moment puis, sans hâte, déboucha son outre et en répandit une large rasade glacée sur le visage crasseux et blême du Dvergr. Ce dernier hoqueta et jappa d’affolement, achevant de reprendre connaissance. La douleur de sa blessure le plaquait toujours au sol, aussi inspecta-t-il prudemment son visage trempé du bout des doigts.

- De l’eau, uniquement, le rassura le guerrier en buvant à son tour. Par chance pour toi, je me suis soulagé il y a peu. Une autre tournée, camarade ?

- Va bien te faire lutiner, jura le Nain à voix basse.

            Le champion acquiesça d’un vague sourire. Il appréciait la hargne de nouveau intacte du prisonnier ainsi que l’étincelle de colère dans ses yeux. Il était donc dans de bonnes dispositions, comme il l’espérait. Patiemment, il le laissa reprendre ses esprits et refouler la vague de douleur comprimant ses traits, puis inspecter rapidement les environs. Ils étaient seuls, accolés au feu crépitant doucement dans la nuit infinie. Au silence régnant sur le bivouac, Grikar comprit que les autres s’étaient retirés pour se reposer. L’effet nuisible de la drogue traînait à se diluer, mais Knud escomptait que l’endurance notoire des Nains aide à rétablir sa lucidité chahutée. De toute manière, il ne disposerait pas d’une meilleure opportunité, conscient de ne pouvoir imposer les tours de garde à sa guise sans que cela finisse par paraitre suspect.

- Tu as le teint brouillé. Méfie-toi qu’on ne te confonde pas avec une charogne ou tu risques de te retrouver débité en pièces. Elles ont un certain succès auprès des montagnards du coin, il parait.

          Grikar ne répondit pas tout de suite, comprenant comme le voulait son garde qu’il avait livré quelques aveux dont il ne devait pas se souvenir. Il compensa son trouble par son ton piquant habituel.

- Tu es le comique de la troupe, toi, c’est ça ? Un boute-en-train avec un minois aussi charmeur, tu dois être irrésistible auprès de ses dames.

- Tu devrais boire. Tu vas avoir besoin d’évacuer la drogue de ton corps.

- Bourses de Loki, vous m’avez drogué, raclures ?! Maudits que vous…

       Le Dvergr s’interrompit et eut juste le temps de pencher la tête avant de vomir violemment dans l’herbe ce que son coup de sang rendit insupportable plus longtemps pour ses boyaux. Lorsqu’il cessa, livide et harassé, il fit moins de manières pour accepter la gourde que lui tendit Knud. Le guerrier l’aida à se relever sur le séant et le laissa étancher sa soif et se nettoyer, rongeant son frein en se montrant aussi compatissant que possible, c’est-à-dire en ravalant le mépris qu’il lui inspirait.

- Quoi que vous ayez appris, grommela le Nain une fois apaisé, la seule bonne décision à prendre est de foutre le camp d’ici s’il vous reste une once de bon sens. Cet endroit n’est pas pour les humains.

- Alors pourquoi t’être laissé enrôler parmi nous ?

- Pour la caillasse, mon grand, quoi d’autre…Je suis perclus de dettes à la caverne. J’ai tenté de me renflouer plus vite entre deux contrats, en solo pour ne pas avoir à partager avec la guilde. J’avais une relique, empruntée, et vous aviez des mages pour en alimenter le pouvoir après usage. Je pensais le risque limité et je n’ai jamais cherché à vous sacrifier. J’avais besoin de vous. Je ne mens pas.

             Knud en eut la confirmation en croisant son regard, hagard mais sincère. En embrassant mieux l’étendue de son fiasco, le Dvergr semblait avoir atteint les limites de son arrogance. Finalement, Noirelouve n’avait pas fait du si mauvais boulot.

- Quand me libérerez-vous ?

- Qu’est-ce qui te fait croire qu’on va te relâcher ?

- Je respire encore. Mal et avec une odeur de vomi plein le tarin, mais je respire. Vous ne traînerez pas avec vous un boulet qui ne peut plus chevaucher ou marcher dans son état. Et si vous aviez voulu vous venger, je ne me serais jamais réveillé.

- J’étais d’avis de te régler ton solde, avoua Knud sans détour, ni scrupule. Tes confidences ont soulevé plus de questions que de réponses pour Tjor. Et tout le monde s’accorde à croire que c’est lui qui commande.

- Mais pas toi. Tu es assez malin pour le laisser se dépêtrer de ce joyeux bordel jusqu’à ce que ça le perde et que la nécessité te porte à sa place le moment venu ? Ah, j’aime ton style, le costaud. Sauf ta barbe. C’est un carnage cette taille si tu veux l’avis d’un expert.

- Peut-être pourrions-nous nous entendre dans ce cas, avis de rasage mis à part.

- Nous entendre, je ne sais pas, rétorqua Grikar avec une exclamation brève. Commence déjà par regarder ailleurs.

     Le Nain se tourna et entreprit de dénouer sa ceinture et ses chausses dans l’intention d’uriner. Il compensa le délai exigé par l’exercice en raison de son manque d’habileté, une main en moins, en discutant.

- Même si vous poursuivez votre exploration, avec ou sans moi, celle-ci est vouée à l’échec, confia-t-il sans ton mordant cette fois. Vous pouvez surmonter le malaise des traversées, échapper ou vaincre les monstruosités qui le hantent, mais vous ne parviendrez jamais à supporter l’absence de soleil. Les Dvergrs logent dans les tréfonds des montagnes et sous terre depuis l’aube des temps. Ils s’accommodent sans mal de l’obscurité perpétuelle. Ce n’est pas le cas pour vous autres, rampant à la surface. Le manque de lumière finira par vous rendre fous, encore plus à l’idée d’être incapables de vous orienter correctement. Vous pouvez errer indéfiniment dans cette nuit. C’est déjà arrivé à plusieurs de vos contingents. Disparus corps et biens et souvent finissant par s’entretuer, aussi déments que les écorchés du vill…

- Ne te fatigue pas à essayer de gagner du temps, le coupa Knud en lui tendant sa paume ouverte sur laquelle reposait une pierre gravée d’une rune entrecroisée de trois traits.

           Grikar la regarda comme s’il la voyait pour la première fois, mais le guerrier n’était pas dupe, loin s’en faut. Oscillant entre cuisante déception et colère contre la malchance l’accablant, il cessa de tripoter l’intérieur de son entrejambe où la rune d’alarme sensée contacter ses renforts se trouvait jusque là, cousue dans un repli discret du lainage.

- Noirelouve est encore trop naïf, lui glissa Knud en refermant son poing. Même si j’imagine que cela ne lui aurait pas déplu de fouiller un homme étendu et impuissant à cet endroit précis. Plutôt inconfortable comme bijou de famille supplémentaire, non ?

- Les gens sont habituellement réticents à approfondir leurs fouilles dans cette région anatomique, se justifia l’éclaireur, amer en dévisageant le géant le surplombant. Qu’attends-tu de moi ? De nouveaux aveux ?

- Que tu remplisses ton office. Tes fables ne m’intéressent pas. Garde-les pour les sots qui y prêteront l’oreille si ça peut te permettre te gagner un jour de plus de répit. Puis, lorsqu’ils se seront lassés eux aussi et que ton devenir reviendra alimenter le débat, j’argumenterai en ta faveur. Mon changement radical d’opinion troublera les avis de certains et rendra le choix de ton sort plus délicat encore. Du répit, de nouveau. Qu’il te faudra mettre à profit en nous guidant, à l’insu de tous. Sauf moi.

- Tu veux que je travaille pour toi ? murmura le Nain, interdit.

- Que tu t’associes avec moi. C’est bien ce que tu fais, non ? De l’association et du pistage. Contre le prix de ta coopération, de ta discrétion et de la garantie de ta vie sauve, tu me conduiras où je le désire.

- Qui raconte des fables maintenant ? Je ne vous connais pas depuis longtemps, mais tu n’as pas le poids d’une telle décision au sein de cette troupe. C’est évident.

- Comme tu as deviné que Noirelouve ne sera pas éternellement à la tête de cette mission. Ta réponse ?

           Grikar déglutit avec peine, sa migraine retrouvant un soudain et vigoureux essor sous le coup de l’angoisse. Avoir un mauvais pressentiment concernant un pacte avec ce barbare aux yeux de fanatique ne définissait pas assez fidèlement ce qu’il ressentait et ce que son instinct affolé lui hurlait. En panne d’inspiration, il se rabattit avec regret sur la question qu’il évitait jusqu’à présent.

- Où souhaites-tu être guidé ?

- Auprès de mes soldats dans un premier temps. Il leur faudra effectuer un détour pour franchir le col et rejoindre la lisière du brouillard, mais leur renfort est essentiel, pour moi, comme pour toi. Contrairement à ce que tu peux penser, j’abhorre les manœuvres sournoises et les stratagèmes alambiqués. Mais ma cause et mon devoir priment même sur mon honneur.

   Sa première impression était donc exacte. Un fanatique, définitivement, pensa le Dvergr. Autant fourrer un serpent dans sa couche que frayer avec un dément exalté de cet acabit. Et il savait de quoi il en retournait, il avait trois épouses. 

- Et…ensuite ?

- Une aire, comme tu les nommes. Un lac d’altitude dans un écrin de conifères. Un lieu sauvage, retiré et secret, mais paisible. Et ensoleillé.

- Il va me falloir plus d’indices, biaisa l’éclaireur qui n’avait pas le moindre début de piste quant à un tel lieu.

         Knud se redressa et braqua son regard perçant en direction du ciel nocturne. Dans la clarté diaphane des étoiles, son expression aussi rugueuse et glacée que la pierre se para d’une lueur chaleureuse, fugacement remplacée par le feu intense qui brasilla dans ses pupilles de fauve. Grikar y lut une volonté et un désir inextinguibles, intimement et profondément entrelacées, que rien ne pourrait détourner ou atténuer. Knud était habité par une détermination au-delà de la ferveur, du devoir ou de la passion. Le Nain en fut effrayé au plus haut point.

- C’est là que réside la Dame Dorée, déclara-t-il finalement à mi-voix. Là où elle attend que je la rejoigne. Je crois bien aussi que c’est le lieu où repose le second rêveur.

- Oh, merde, fut la seule réponse qui vint à Grikar sur le coup en comprenant que ses malheurs ne faisaient en fait que débuter.