L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

        Grikar tint parole et ne prononça plus aucun mensonge. Par ailleurs, il ne prononça plus non plus le moindre mot, se murant dans un silence impénétrable. Tjor lui asséna maintes questions, tant sur la nature véritable des lieux que sur son rôle principal ou la teneur des secrets arrachés au brouillard lors de ses précédentes incursions. Le Dvergr ne desserra pas les mâchoires. La volonté de l’un valait la patience de l’autre et l’interrogatoire, annoncé comme prometteur et riche d’enseignements se révéla interminablement fade, et décevant. Signe fut la première à en quitter le cercle lorsque Noirelouve ponctua ses questions de brusqueries à l’efficacité et l’expérimentation manifestement éprouvées. Chaque gémissement mal retenu ou vocifération excédée du Nain semblait affecter autant ce dernier que l’adolescente. Sous le regard narquois de Rehn, la Banshee s’éclipsa en direction de son bosquet, tremblant d’effroi, d’épuisement et de dégoût. Le bruit des coups dérangea largement moins Aslak qui s’étendit près de sa maîtresse, comme un chien fidèle, et finit par s’assoupir sous une couverture usée jusqu’à la corde. L’enchanteresse envia sans détour son insouciance, profondément harassée par l’usage intensif de ses pouvoirs magiques. Pétrie d’ennui et dodelinant de la tête sous l’effet insidieux de l’endormissement, elle trompa le sommeil en jouant avec les lourdes boucles de son serviteur. Il était hors de question qu’elle lâche prise et risque de rater le moment où Grikar livrerait une partie de la vérité entre deux entailles dans la barrique lui servant de bedaine. Knud semblait partager le même avis, tout aussi éreinté par ses blessures toujours vives, mais aussi acharné à concourir au titre du plus entêté du groupe.

         Ne parvenant qu’à s’user les articulations et gaspiller sa salive, Tjor décida de changer d’approche après une séance des plus musclées. Étonnamment calme et résolu, il sollicita l’aide de Jarand pour alléger magiquement la peine de Grikar. Tout d’abord, Rehn pensa que le noble laisserait miroiter ce soulagement potentiel pour obtenir ce qu’il ne parvenait pas à arracher par la force. Mais il s’avéra sincère et laissa le myste user de son restant de pouvoir pour soigner le bras cassé du pilleur circonspect, ainsi que quelques coupures vicieusement situées. Ce fut à la vue de la tension s’estompant sur ses traits livides qu’elle comprit où son allié voulait en venir. Une crapule chevronnée comme Grikar ne se laisserait pas briser sous la contrainte, la menace ou la torture, simplement par fierté et grâce à son endurance de baroudeur. Mais alterner le tourment avec un bref, mais concret apaisement, marquait indéniablement l’esprit le plus tenace. Le corps connaissant un moment de répit au milieu d’une douleur ininterrompue et sans fin arrêtée outrepasserait forcément à un moment ou un autre la volonté ancrée de résister. Le Dvergr se doutait-il que Jarand dans son état et au vu de ses compétences limitées n’était pas capable de guérir l’ensemble des dommages causés par son seigneur ? Qu’il lui faudrait des jours et des jours de labeur rien que pour ressouder son os brisé, rendre son bras opérant, en résorber les dommages subis au strict supportable ? De ce que la tempestaire put en juger, seul Tjor paraissait le savoir. Quant à Grikar, il s’en moquait pour l’instant, enivré malgré lui par ce répit. La session se poursuivit, alternant à présent entre questions, inlassablement répétées, sévices et brèves applications des mains guérisseuses de Jarand. Le Nain était un roc, réfugié en lui-même pour affronter la tempête, la raison en berne et les forces sapées un peu plus à chaque instant. Le myste, pâle depuis plusieurs tournées d’horions et de piques, déclinait à vue d’œil et malheureusement plus vite que le captif de son chef. Avant qu’il ne s’écroule, sa seule loyauté le gardant encore debout, Tjor l’envoya préparer une tisane, tant pour soulager ses nerfs que ceux de l’assemblée. Même l’inébranlable Knud ne sut opposer de refus au breuvage épais et empuanti d’herbes dont les gorgées brûlantes et amères valurent en cet instant celles d’un hydromel du Valhalla[36]. Sur le moment, Rehn se sentit ragaillardie, réchauffée et revigorée par l’infusion, persuadée de réussir à se garder du sommeil. Elle s’endormit à la moitié de sa seconde tasse. Une main secouant son épaule la fit sursauter, hébétée et embrumée. Noirelouve la lâcha pour reprendre sa discussion.

- …pas tout seul. Jamais longtemps seul. Je suis un éclaireur, un premier de cordée.

- Un limier, renchérit le jeune noble, abondant dans son sens. C’est un rôle important dédié aux hommes de valeur, j’imagine.

- Aux Nains de valeur ! corrigea Grikar d’une voix traînante, comme s’il était saoul.

- Mais même un Nain de valeur ne peut équarrir et transporter une proie aussi gigantesque que cette araignée à lui seul, lui fit-il remarquer sur un ton de confident.

- Je suis un limier ! Oui, la Balafre, un limier, vrai de vrai… Je poursuis, je débusque et je lève le gibier. Parfois, je nettoie la zone, histoire de préparer le terrain. Mais… c’est la meute qui se charge de l’abattage… Et de la découpe.

           Rehn, les oreilles bourdonnantes et la tête affreusement alourdie par le sommeil, se força à se concentrer pour finir de se réveiller. Elle promena un regard perplexe sur la scène. Grikar bavassait en agitant mollement sa main valide pour appuyer ses propos d’ivrogne. Assis près de lui, comme un ami, Tjor aiguillait leur conversation, échangeant des coups d’œil avec Knud, tout aussi attentif, bien que simple spectateur. Le reste de la troupe dormait à la faveur du camp. La lune n’avait pas progressé d’un pas dans sa course à travers la voûte céleste, souveraine étincelante au milieu de sa cape déployée d’étoiles chatoyantes. Impossible d’évaluer depuis combien de temps la sorcière dormait. Mais elle n’en n’avait cure pour l’instant. Le noble était parvenu à percer la cuirasse du Nain. Sous la pression de son regard inquisiteur, Noirelouve désigna sa tasse à la sorcière, puis un fin sachet entamé qu’il agita entre ses doigts. La langueur et la fatigue ralentirent la réflexion de Rehn avant qu’elle ne comprenne tout à coup. La drogue du myste. La tisane. Les tortures n’avaient pour but que d’entamer la défense de Grikar. Tjor avait trompé sa vigilance en faisant partager la même boisson au groupe, mais en versant dans sa portion le lait d’Audhumla, à son insu. Le Nain n’était pas ivre, il se trouvait sous l’emprise du poison contre lequel même sa farouche tenacité s’avérait impuissante. La sorcière observa son allié du coin de l’œil, partagée entre son admiration pour cette ruse en plusieurs étapes et son côté retors insoupçonné. Elle choisit de pencher en sa faveur à la pensée qu’il l’avait réveillée afin qu’elle assiste aux aveux, signe de l’estime qu’il lui portait.

- Et comment joindre les renforts ? enchaîna innocemment Tjor. Et les guider à travers le brouillard ?

- Je crois pouvoir répondre à ça, déclara Knud en lui lançant une rune oubliée ramassée par terre. Ce symbole, c’est celui de la route, du trajet, mais aussi de la rencontre. Je soupçonne qu’en activant son pouvoir, elle agisse comme une sorte de balise à suivre. Un phare dans la nuit. J’ai déjà vu ce type de magie à l’action, s’étendant sur des lieues et sur n’importe quel terrain en dépit de ses nombreux obstacles, lacs, montagnes, ravins. C’est un phénomène proche de celui du magnétisme dont les Nains sont friands.

- Ce qui expliquerait la manière dont Grikar voyage à travers le brouillard, poursuivit Rehn en comprenant à son tour. Le fait qu’il n’ait pas été affecté par le mal de la brume tend à prouver qu’il est rompu à cet exercice. Les éclaireurs comme lui parcourent les Terres d’Hiver et guident les renforts à l’aide de l’une de ces runes-balises. Cela leur permet de marquer un emplacement digne d’intérêt sans risquer de le voir perdu par une nouvelle vague de brume, puis de reprendre leur chasse, retrouver leur chemin en toute sûreté, voire rejoindre l’un des lieux déjà cartographiés grâce à un jalon similaire. En termes de magie, c’est tout à fait réalisable.

             Tjor examina le glyphe rudimentaire gravé sur la pierre reposant dans le creux de sa main d’un air songeur avant de se tourner vers le champion.

- Vous savez lire les runes Dvergrs ?

- Certaines, reconnut sobrement le guerrier. Je suis officier aux ordres du roi et ce monde est le Nidavellir, le royaume des Nains. J’ai beaucoup voyagé.

              Le spadassin n’en dit pas davantage. Rehn attribua sa réserve à sa fatigue pesante et son caractère revêche, sans toutefois parvenir à s’en convaincre. Knud entretenait une distance avec eux, cachant mal une motivation propre, certainement divergente avec les visées héroïques de leur chef, symbolisée par l’animosité qu’il éprouvait à son encontre. Se rendait-il compte que Noirelouve n’en était nullement dupe et que, malgré cela, il l’autorisait à participer à cet interrogatoire ? La tirade du noble sur les troubles lacunaires de confiance envers lui ne pouvait pourtant être plus éloquente et ciblée. L’orage couvant entre ces deux-là risquait fatalement d’éclater tôt ou tard. Les conséquences pour la mission en seraient inévitablement néfastes.

             La mélodie que Grikar se mit à fredonner dans son délire vaseux la tira de ses réflexions. Elle reconnut bien vite une chanson grivoise populaire particulièrement appréciée des hommes d’armes, sans doute en raison des faveurs dont la bouvière de la chanson gratifiait le soudard venu la ravir. Elle soupira. Décidemment, elle traînait trop avec les soldats.

- D’où vient ce brouillard, Bras-Cassé ? interrogea-t-elle en caressant affectueusement la tête d’Aslak. Pardon, messire Noirelouve. Puis-je ?

- La question étant incontournable, j’y serai irrémédiablement venu, lui répondit son compagnon. Réponds, Grikar. Est-ce un maléfice ? Une malédiction ?

- Vous attendez-vous à une réponse différente ? grommela Knud.

- Qu’est-ce que ce brouillard ? Pourquoi s’étend-il brusquement ces dernières années ? Quelle en est la source ? Qu’ont appris les Nains en l’explorant ?

            Grikar bloqua sur un vers récalcitrant échappant à sa mémoire, puis abandonna sa rengaine d’un grommellement agacé. Il tenta une énième fois de se redresser sur le séant, mais l’effet affaiblissant du Lait le riva de nouveau à terre. Rehn n’osa imaginer à quelle dose l’avait soumis Tjor pour surpasser la résistance naturelle des Nains dont la chair et le sang étaient originellement issus du géant Ymir[37].

- Un caillou tombé dans la poussière…chantonna l’éclaireur. Un caillou jeté dans l’eau

- Est-ce le Fimbulvetr ? le pressa Tjor, perdant finalement un peu de son calme jusqu’à présent immuable. Est-ce le signe du Grand Hiver ?!

- Pouf et plouf, fit le Nain avec une grimace exagérée.

- Son esprit est hors de portée, déplora Knud.

- Pas du tout, glissa Rehn. Un caillou tombé soulève un nuage de poussière. Un caillou jeté dans l’eau crée une onde circulaire qui se propage. Comme le brouillard.

- Il délire ! C’est la réponse d’un dément !

- C’est la réponse d’un instruit, au contraire, j’en suis persuadée.

- Il y a une logique, en effet, murmura Tjor en fixant le feu. Le jarl m’a parlé de l’onde de choc qui a balayé la Haie des Titans et ravagé les bastions Dvergrs s’y trouvant, permettant la création du Roc. Les premiers récits de la Chevelure de Hel et de la perte des Terres d’Hiver coïncident avec cette période et cet évènement.

- Un caillou serait tombé du ciel, soulevant un brouillard plus sombre que les ténèbres et transformant les villages en nid d’araignée collectrice de peaux ? ironisa le champion d’un ton narquois. Par les boucs de Thor, ce devait être un foutu gros caillou !

             Grikar éclata d’un rire tonitruant irrépressible sous la plaisanterie, si fort et insistant qu’il finit par renfrogner encore davantage Knud, vexé. Puis il s’interrompit à son tour tout aussi brusquement pour renifler et expectorer un crachat épais dans les flammes.

- Les Anciens pensaient qu’un des quatre s’était cassé la gueule et que le ciel allait s’écrouler sur nous, déclara-t-il entre deux gloussements, le regard absent.

- Un des quatre ? interrogea Rehn.

- Austri, Nordri, Vestri et Sudri, répondit Knud. Les quatre entités supportant la voûte céleste pour les Dvergrs. Leurs points cardinaux, pour simplifier.

          Rehn et Tjor scrutèrent le visage fermé du combattant qui les ignora. Grikar reprit, après avoir préalablement fourré deux doigts dans sa bouche pour s’assurer que ses incisives ni ne branlaient, ni n’envisageaient de quitter ses gencives.        

- Mais non. Pas de pilier renversé. Pas de caillou non plus d’ailleurs. Juste un dieu.

- Un dieu ? répéta Noirelouve, estomaqué, avant de se rappeler sa discussion avec le jarl. Balder !

- Sacrée gamelle m’est d’avis. Les miches au beau milieu des Pics Éternels avec élan. Et même pas mort… Les Pics, transformés en cratère. Et au milieu ? Un joli volcan, capricieux comme une épouse pas encore dressée…Comment s’appelait la cité qu’ils ont bâti là-bas, ces bousiers imberbes du clan Herluf ?

- Un dieu chu ? s’entendit dire Rehn, les idées embourbées par cette image.

- Trois fois qu’ils ont reconstruits ! s’exclama Grikar en tendant avec difficulté le bon nombre de doigts. Trois fois avant de comprendre que la lave brûle et que l’haleine d’un volcan tue… On ne vient pas envahir le seuil de la chambre d’un dieu avec la bergère, la bergerie et les mouflets !... Ça ne se fait pas !

- La chambre ? releva Noirelouve. Tu prétends que le dieu…Balder n’est pas mort, mais qu’il repose au fond d’un volcan ? Ce qui signifie…

- …qu’il dort et donc qu’il rêve, compléta Rehn, lugubre.

- Une pinte pour la dresseuse de chouette au cou d’oiseau ! lança le borneur d’une voix de plus en plus pâteuse.

- C’est absurde, protesta Knud. Nous serions dans le rêve d’une divinité ? Je n’en crois pas un mot.

- L’ours bougon a raison ! Et…et la crécerelle déplumée aussi…

- Qu’est-ce que ça signifie ?! l’interpella Tjor, impatient.

- Puis-je suggérer un encouragement pour l’aider à clarifier son propos ? conseilla la tempestaire froissée en désignant la dague du noble. Disons au niveau de l’aine. Pour commencer.

- Pas mort, mais pas vivant…marmonna Grikar, les yeux mi-clos. Pas réveillé, mais pas dormant non plus…Bordure d’Airain ! C’était ça le nom de ce maudit perchoir enfumé ! On n’a pas idée de… hééééééé !

            Noirelouve agrippa avec rudesse la barbe de son prisonnier pour lui soulever la tête, assis à califourchon au-dessus de lui. Le brusque mouvement dut réveiller la douleur de son bras abrutie par la drogue, déclenchant une explosion de souffrance qui imprima sur ses traits un effroyable rictus persistant. Lorsqu’il rouvrit péniblement ses yeux débordant de larmes, Grikar semblait avoir recouvré une partie de sa lucidité.

- Exprime-toi plus distinctement, le somma Tjor. Le brouillard. Le dieu. Nous ne sommes guère d’humeur pour les énigmes.

- Il agonise ! s’écria Grikar en gémissant et en toussant. Les Anciens…ont sondé son esprit…Il était en train de mourir et son pouvoir le quittait…par le brouillard…La brume était corrompue par ses affres de la mort et pervertissait tout…jusqu’à la réalité mélangée avec ses souvenirs, ses peurs, ses songes…Et ahhhhh, mon menton se décolle !

              Noirelouve le relâcha et Grikar se tortilla misérablement à terre, soufflant, geignant et marmonnant dans sa langue. Les effets du Lait transpiraient partout sur le malheureux, de son regard vacant à ses lèvres tremblotantes, de ses frissons spasmodiques aux égarements du fil de sa pensée. Il se trouvait visiblement dans le gros de la crise. Celle-ci avait au moins le mérite d’étouffer le tourment de sa fracture, du moins temporairement. Rehn pria pour que son réveil ne soit pas trop proche. Elle craignait que le Nain braillard les agonise d’insultes comme de plaintes et ce genre de rustauds ne respectait guère les besoins de sommeil d’autrui.

- Pourquoi parles-tu au passé ?

- C’était à l’époque de la première vague ! La brume s’étendait trop… Les Anciens sont parvenus à la contenir avec…avec des runes, des prières ou des moulins en papier, qu’est-ce que j’en sais, je ne suis pas un foutu prêtre en sandalettes et jupe plissée ! ...On ne pouvait pas le résobrer…rébroser…résor…le détruire, quoi. Juste empêcher qu’il se répande… Alors les vieux l’ont contenu, faute de mieux… On s’attendait à ce qu’il s’évapore avec le temps…Je peux encore avoir de cette délicieuse tisane ?

- Plus tard, peut-être. Sûrement même. Est-ce que ça a été le cas ? Le brouillard a disparu de lui-même ?

- Vous trouvez qu’il a disparu ?! Vous devriez prendre de la tisane vous aussi…Ouch !

- Et ensuite ?

- Ensuite, on a exploré, puis exploité la brume quand les expéditions survivantes ont ramené les premières…carsc…crass…carcasses… C’est devenu chasse gardée de la noblesse durant des générations…Une vraie industrie…On a soudoyé vos rois pour qu’ils détournent le regard…Ils ont préféré l’or à la vérité. Tous. Des dynasties entières. L’avarice n’est pas l’apanage de mon peuple…

- Rien n’est immuable, commenta Knud, d’un ton dont l’ardeur ne manqua pas de surprendre ses alliés. Le roi est aujourd’hui différent de ses aïeuls. Tout change, même ce que l’on croit acquis ou sous contrôle depuis toujours, n’est-ce pas, Dvergr ?

- Le brouillard a cessé de stagner il y a une grosse vingtaine de saisons, confirma gravement ce dernier. Brusquement…Sans raison connue…Hors de contrôle de nouveau, il repartait de plus belle. Aujourd’hui, il est trop rapide… et trop vaste pour que les bourgeois le gardent entièrement sous leur coupe…

- Sous leur surveillance, tu veux dire.

         Le Nain saisit le sous-entendu et haussa ses sourcils broussailleux.

- Avec la guilde, on n’est pas des gentilshommes, ça non…Mais on touche notre bille en…en…

- Braconnage, lui souffla Rehn, le faisant vivement acquiescer.

- Tu ne nous dis pas tout, le rabroua Tjor, soupçonneux devant son air pensif. Que sais-tu d’autres ?

- La recette du brouet à la bière et les pas de danse de la gigue de la gueuse…AHHHHH ! Mère de Sif, que je ne l’aime pas ce canif…Qu’est-ce que je sais…Oui, si…Les aires, ici…Elles sont différentes de celles de la première vague…

- Différentes comment ?

         Grikar inspira à fond et ferma les yeux, le teint plus cireux que jamais. Il semblait avoir perdu connaissance et Tjor s’apprêtait à jouer encore de sa lame lorsqu’il parla d’une voix distante.

- Ce ne sont plus les souvenirs du dieu…plus les siens, non… La rumeur prétend qu’il y aurait un nouveau rêveur…et ce serait…l’ajout de sa mémoire qui a rompu la digue…des…Anciens…

- Un nouveau rêveur ? Un nouveau dieu ?! Réponds !

- Je crois que notre éclaireur s’est éteint, signala Rehn. Il a baissé les bras, enfin celui qui est encore valide.

- Il est dans les vapes, attesta Knud en se levant.

- Vous partez ? l’interpela Noirelouve.

- Je vous laisse le premier tour de garde. Je vais dormir. Vu son état, il ne nous servira plus ses élucubrations avant quelques temps.

- Vous n’accordez aucun crédit à ses aveux ? lui demanda Rehn.

- Faites-vous allusion à la partie sur la pluie de dieux moribonds ou sur le brouillard donnant corps à des songes ? Je crois qu’il nous faut garder l’esprit ouvert, mais aussi considérer tout ce qui nous entoure comme hostile et trompeur. Les traîtres et leurs explications fumeuses en priorité.

- Je me refuse à croire qu’il aurait inventé tout ceci, en particulier dans son état de vulnérabilité, persista Tjor.

- Comptez-vous l’éliminer ? lui rétorqua le champion, indifférent à son opinion. Il nous ralentira lorsque nous repartirons et le guérir est un gaspillage de magie précieuse.

- Je…ne sais pas, avoua le noble à la curiosité visiblement loin d’être assouvie. Pas encore, je pense.

- Pensez-y mieux. Je le ferai si vous vous en sentez incapable.

        Le colosse tourna le dos à ses comparses et s’enfonça dans la pénombre sans les saluer. Noirelouve et Rehn le suivirent du regard.

- Lui aussi risque de nous ralentir, confia le jeune homme dans un murmure d’où perçait la déception.

- Il aura raison sur un point, néanmoins, répondit Rehn sur le même ton. Ne baissons pas notre garde et restons vigilants. Vous rallierez cette troupe à votre cause, je le crois sincèrement. Mais pas tous ses éléments. 

- Puis-je compter sur votre confiance ?

             La sorcière émit un petit rire cristallin en secouant Aslak pour le réveiller. Puis elle s’étira comme un chat et indiqua sa tente à son serviteur ensommeillé. Avant de s’apprêter à l’y rejoindre, elle se pencha vers Noirelouve, un air indéchiffrable sur les traits.

- Autant en emporte le vent, mon cher, lui murmura la tempestaire.

- Je suis un peu las des figures de styles inaccessibles et des énigmes tortueuses, je dois avouer. La journée a été longue.

- La nuit le sera encore plus, je le crains, rétorqua-t-elle en désignant les alentours. Vous êtes venu à bout du Nain en agissant avec intelligence et inspiration. Cette sagacité arrive malheureusement un peu tard pour compenser votre impétuosité à l’origine de cette situation. Ce n’est pas l’insolence, la déloyauté ou la fourberie que vous avez punies, mais votre propre crédulité à l’égard de cette vermine ventrue. Vous avez aveuglément misé sur sa capacité à nous guider, occultant tout risque éventuel de sa part. Vous avez agi avec la même insouciance que cet abruti vaniteux qui croyait que la valeur de son arme le rendrait intouchable au sein de l’équipe, justifiant ses écarts de conduite.

- Je reconnais mes torts, admit Tjor à mi-voix. Ils sont à présent réparés, il me semble.

- Mais pas leurs conséquences, le sermonna-t-elle vertement. Grikar doit être le seul parmi nous à pouvoir manipuler l’Enfant du Ciel. C’est aisément devinable à ses excès de confiance. À présent, je doute qu’il nous fasse de nouveau profiter de ce formidable avantage, quand bien même il en serait encore capable avec une seule main valide.

- Je peux le contraindre à l’utiliser pour le bénéfice de l’expédition. C’est aussi dans son intérêt.

- Un cheval fou, aussi fougueux soit-il, ne se soumet pas. Encore moins une fois blessé.

- Il ne s’agit pas uniquement de son arme ! protesta le guerrier, agacé. Grikar détient des vérités essentielles.

- Ou des mensonges trompeurs comme le prétend Knud.

- Vous me conseillez donc de nous en débarrasser, comme lui ?

- Accordez-moi une dernière métaphore, mon bon, lui susurra la tempestaire avec son sourire le plus agaçant. Une arme inutilisable n’est qu’un poids mort gênant toute progression. Et il nous faut avancer.

                Savourant la mine déconfite de son allié, Rehn se détourna gracieusement de lui avant d’emboiter le pas à son amant.

 

[36] Valhalla : Séjour des défunts morts bravement

[37] Ymir : Géant primordial dont le corps, les os et le sang servirent à modeler l’univers