L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

        Une impétueuse flèche de verdure s’élançait depuis la lisière des bois ceinturant l’humble village de pêcheurs dévasté. À sa tête se dressait un bosquet dru et indocile de conifères, couronnant une basse colline empierrée. D’épaisses broussailles et de farouches haies de ronces encombraient son accès. Traître, son sol tourmenté s’ouvrait régulièrement sur des creux et des sillons comblés d’épines, demeurés invisibles avant d’avoir englouti une botte ou emporté un pas. Dès le début de son ascension, Jarand eut l’impression de patauger dans de la mélasse à chaque mètre et ni la raideur de la pente, ni l’environnement accidenté n’étaient en cause. Le boqueteau baignait dans une atmosphère lugubre exacerbée par l’aveuglant œil de lune la surplombant. Le myste progressait quasiment à l’aveuglette dans cette noirceur poisseuse, trébuchant, hésitant, tournant en rond. Un mouvement dans une branche lui permit de distinguer un corbeau des plus sinistres l’y toisant en secouant la tête. De fort belle taille, l’oiseau braquait un regard anormalement insistant sur l’homme progressant dans sa direction. Malgré tout ce que la symbolique de mauvais augure que cette rencontre revêtait dans cette ambiance inquiétante, un fin sourire de soulagement se dessina sur les lèvres de ce dernier à sa vue, et du signe inestimable qu’il représentait. La bête disposait d’yeux d’un azur étincelant dans la pénombre, aussi pur que hautement surnaturel. Parvenu au pied du sapin lui servant de tour de guet, Jarand examina les alentours proches et ne tarda pas à repérer ce qu’il cherchait. Roulée en boule et assoupie, Signe avait aménagé sa couche sur un tapis de branches basses coupées et en émergea dans un sursaut craintif et un cri de surprise à demi-étranglé. Le corbeau prit son essor dans un croassement déchirant avant de fondre sur la jeune fille et de s’engouffrer sous sa capuche rabattue, fourrageant et se mêlant à sa chevelure jusqu’à disparaitre.

- Un sort d’alarme des plus spectaculaires, commenta Jarand en s’approchant. Navré de vous tirer de votre sommeil. Tout va bien ? Vous semblez…éprouvée.

- Je rêvais…un souvenir cher…Que me voulez-vous ?

- Je me suis permis de vous apporter de quoi vous restaurer, répondit le myste en soulevant la timbale fumante et la gourde qu’il transportait. J’ai présumé que vous auriez besoin de reprendre quelque force et si je m’en réfère à votre teint, mon initiative parait inspirée.

Il s’agenouilla lentement devant elle, sans geste brusque pour ne pas l’effaroucher. L’adolescente semblait sur le point de s’enfuir à toutes jambes ou lui sauter à la gorge, faute d’issue.

- Vous avez un teint épouvantable, rajouta-t-il. Une vraie mine de déterrée si vous me permettez l’expression.

         Signe ne releva pas l’ironie, hypnotisée par la nourriture tendue. Elle hésita, mais guère longtemps, avant de s’emparer du gruau et de l’enfourner goulument avec les doigts, faisant fi du risque de brûlure comme de son goût fort discutable.

- Vous avez démontré une aptitude particulièrement impressionnante, plus tôt, au village, enchaîna-t-il en complétant les provisions de quelques lamelles de viande séchée qu’elle lui arracha avidement. Mais votre pouvoir semble réclamer une dîme élevée à voir votre état.

- Vous vous êtes encore drogué, riposta-t-elle d’une voix égale. Vos lèvres sont humectées de salive malgré le froid et vos pupilles sont dilatées. Sang-de-Troll ? Sève de Pin Rouge ? Lait d’Audhumla ?

- Lait, avoua Jarand en s’essuyant la bouche.

- Vous devriez arrêter, lui confia la jeune fille d’un ton détaché. Vous avec pu voir le corbeau. La mort est perchée sur votre épaule. Je peux avoir de la tisane ?

- Vous êtes plutôt d’humeur bougonne au réveil, grommela-t-il en lui cédant son outre.

            La Banshee mangea avec appétit sans cesser de jeter des coups d’œil nerveux à son allié attendant patiemment, un air cordial sur les traits. Lorsqu’elle eut avalé sa dernière bouchée, elle lui rendit son bol.

- Ne demandez pas, car vous n’obtiendrez rien de moi.

- Je vais considérer ce judicieux conseil comme des remerciements. À présent, venez. Le Nain est sur le chemin du retour.

- Comment le savez-vous ? demanda-t-elle, toujours suspicieuse, mais intriguée.

- La tempestaire. Elle aussi possède un oiseau.

             Il quitta le bosquet en écartant les branchages serrés et, sans se soucier de bien s’assurer que Signe le suivait, entama la descente du coteau en direction du bivouac du reste de l’équipe. Il sourit doucement en entendant la jeune fille forcer l’allure à travers la végétation envahissante pour le rejoindre, puis lui emboiter le pas. Elle se coula dans son ombre, demeurant dans son sillage sans l’approcher au-delà de deux enjambées, silencieuse, dissimulée sous sa cape, prête à s’effacer. Lorsque le halo tremblotant du feu détacha leurs silhouettes de l’obscurité, tous les suivaient déjà du même regard alerte et méfiant. Jarand sentit sa camarade refermer leur angle de vue sur elle en glissant dans son dos. Par égard pour sa timidité maladive, il s’immobilisa à portée respectueuse et demeura debout malgré les tiraillements cuisants de ses jambes. Signe se fondit dans le refuge qu’il lui offrit ainsi derrière lui. Noirelouve fut le seul à les saluer, d’un bref hochement de tête. Il débarrassa son acolyte de sa vaisselle et sa nourriture, par simple prétexte d’échanger un regard éloquent avec lui et de s’assurer brièvement que la Banshee tenait le choc, avant de rallier les bagages disposés près de leurs montures. Knud, de l’autre côté du foyer, fixait le couple d’un air sévère, presque belliqueux. Il ressemblait plus que jamais à un ours blessé rendu hargneux par la proximité de ses tourmenteurs, ou de proies sur lesquelles passer ses nerfs. Une large fourrure recouvrait le haut de son corps massif, substituant à la vue les affreuses blessures récoltées lors de son affrontement contre les écorchés. Il se tenait droit, fier et bouillonnant, mais un soigneur chevronné comme Jarand n’était en rien dupe de son jeu d’égo. Sa posture manquait d’équilibre et de vivacité, ses traits cendreux irradiaient l’épuisement et la souffrance. Le colosse était parvenu à tenir tête à la foule des esclaves de l’araignée extirpés de leurs cocons pelucheux en quête de chaleur et avait écopé pour cela d’innombrables engelures. Plus mort que vif, il avait pourtant sacrifié ses dernières forces en menaces et rebuffades à l’attention du guérisseur souhaitant lui administrer ses soins magiques. Jarand n’avait pu le soulager d’une partie de ses tuméfactions les plus affligeantes qu’une fois le géant écroulé, inconscient. Nul doute que la haine couvant dans son air sombre découlant de l’humiliation d’avoir été secouru par un hérétique lui était personnellement destinée. En revanche, le myste ne saisissait pas bien l’objet de sa rancœur visiblement dirigée vers Signe. Ne l’avait-elle pas sauvé des griffes des spectres des villageois ? Ce n’était décidément qu’une brute bouffie d’orgueil. En dépit de toute son expérience de vétéran, il se voyait incapable de gérer une situation critique extraordinaire comme celle qu’ils subissaient, autrement qu’avec la violence en seul moyen d’expression. Le scribe poussa un court soupir et s’évertua à ignorer la foudre que le spadassin précipitait sur eux.

             En retrait du guerrier courroucé se tenait accroupi Aslak, à demi-nu dans sa tenue miteuse de barbare du sud, affairé à dresser une tente en peaux de chèvre, certainement à l’attention de sa maîtresse. Entretenant avec talent son silence perpétuel, l’esclave en vérifiait les attaches d’un air distrait, les yeux perdus dans le vague. Le paradoxe entre le serviteur soumis et absent et le valeureux coureur ayant défié l’arachnide géant plus tôt était saisissant. Jarand se demanda quel prodige s’avérait susceptible d’effacer toute l’aura d’un homme à ce point et en si peu de temps. Aslak n’affichait ni la lassitude satisfaite du vainqueur, ni le contrepoint de son tour de force, à savoir une peur résiduelle tenace qu’il avait vu tant de fois submerger les survivants d’une bataille. L’Arcadien ne brillait plus de la moindre assurance, de sa vigueur formidable ou de la fascinante ténacité l’ayant habité. Terne, falot, rendu à sa condition d’invisible domestique, il était à peine l’ombre de celui qui les avait tous sauvés. Perdu dans sa triste constatation, Jarand intercepta néanmoins la bribe d’une réaction sur son visage éteint. Une insaisissable seconde, il redressa la tête pour se tourner vers eux. L’étincelle prometteuse qui naquit dans ses yeux s’estompa presque aussitôt. Il courba de nouveau l’échine et s’attaqua à la vérification d’un autre piquet. Jarand ne sut pas interpréter ce qui venait de se passer, pourtant conscient de son importance. Sa seule certitude fut que ce regard ravivé à la nature floue ne lui était pas adressé.

   L’ambiance était tendue, empoisonnée de dissensions, de ressentiment et d’une sourde angoisse commune étouffant la lueur de leur incroyable victoire. En chacun macérait la peur de l’inconnu, de l’égarement, de l’incompréhension et du sort de leur propre salut. Seuls les tintements des ustensiles manipulés par Tjor dans les fontes de sa monture troublaient le silence pesant les écrasant. Puis, un bruissement léger se fit entendre et, avant que le myste ait pu en identifier l’origine, une forme pâle tomba vivement du ciel en une gracieuse descente qui s’acheva sur le bras fluet de Rehn. Une superbe chouette à la robe d’un blanc immaculé vint se jucher docilement sur le poignet de la tempestaire en repliant sans bruit ses longues ailes. Sa large tête plate se tourna pour scruter le reste du groupe que ses larges yeux sombres étudièrent un à un. Rehn émit un bruit de bouche entre le claquement de langue et le sifflement pour rassurer son familier et recentrer son attention. Après un court échange réduit à un jeu de regards, la sorcière libéra son espionne de son envoûtement en levant le poing. L’oiseau disparut dans les ténèbres. L’usage intensif de sa magie et son enchaînement accentuaient les traces de fatigue nerveuse visibles sur la jeune femme. Son port altier n’avait guère perdu de son élégance étudiée et son air hautain semblait définitivement inaltérable en toutes circonstances. Toutefois, ses gestes maniérés manquaient de fluidité et de conviction. Son visage était de craie et il sembla qu’il lui fallut fournir un intense effort de volonté pour détacher son regard de l’envol de sa chouette s’enfuyant.

- Rehn ? s’enquit Noirelouve.

- Je vais me restaurer, répondit laconiquement l’enchanteresse.

- Avez-vous trouvé une voie de repli ? précisa Tjor tandis qu’Aslak abandonnait sa tâche pour prélever une large portion du ragoût cuisant sur une pierre près du feu.

- Le brouillard nous cerne dans toutes les directions. Et il avance. Il n’y a pas d’échappatoire. Nous sommes comme prisonniers d’une bulle à la surface d’un lac, prête à éclater d’un instant à l’autre.

- Est-ce tout ? grommela le seigneur, désappointé par la nouvelle.

          Rehn se tourna avec lenteur vers lui, un sourcil haussé par son ton amer. Aslak se présenta à elle avec son bol et patienta le temps nécessaire à sa maîtresse pour tancer silencieusement son allié avant qu’elle daigne se saisir du récipient tendu.  

- S’il vous faut d’autres nouvelles pour soulager vos nerfs, Triste Sire, en voici deux. Tout d’abord, apprenez que nous ne courons plus de danger. La chouette a sillonné l’ensemble de la zone et celle-ci est entièrement déserte. Pour la seconde, je vous laisse seul juger de sa teneur, bonne ou pas : le Dvergr sera là sous peu, il attaque le versant de cette colline. À présent, laissez-moi manger.

            Aslak jeta une couverture à ses pieds et la jeune femme s’y laissa choir avec soulagement avant de s’armer de sa cuiller.

- Tous les écorchés ont disparu ? l’interrogea Knud, lui arrachant un soupir agacé.

- Des désincarnés, corrigea Signe en avançant d’un court pas. C’étaient des désincarnés. Oui, ils sont tous partis.

            L’adolescente désigna les alentours d’un large geste, pensive.

- Quelle différence ?! gronda Knud. Maudits spökelses[33] ! Un fantôme reste un fantôme.

- Spökelses, âmes en peine, fantômes, appelez-le comme vous voulez, ils restent des esprits, expliqua Signe, le regard toujours lointain. Ils ne possèdent pas de forme physique.

- Au contraire des désincarnés, déduisit Jarand.

- Leur corps est leur prison, source de leurs tourments car les soumettant à des appétits qu’ils ne peuvent assouvir. Tel est leur châtiment, ni morts, ni vivants, condamnés à souffrir et faire souffrir.

- Donne-moi un instant pour me recueillir et compatir à leur peine, rétorqua le champion dont le sarcasme arracha un ricanement piquant à Rehn. Les Banshees ne sont bons qu’à larmoyer et fantasmer sur les trépassés. L’ennemi est éliminé. À quoi bon prêter l’oreille à la Pleureuse au lieu de trouver un moyen de sortir de ce cloaque ?

- Parce que les deux sujets sont liés, déclara Noirelouve d’un ton péremptoire. Si on en croit la Saga du Dieu-Borgne connue de nombre de scaldes, dans tous les neuf mondes, il n’est qu’un lieu où errent les désincarnés en attendant la venue du Ragnarök.

- Helheim[34]…murmura Jarand avec effroi en joignant son regard à celui de Signe, vers l’horizon noyé de nuit. Le domaine des morts.

- Foutaises ! beugla Grikar en approchant du feu, faisant voler en éclats l’atmosphère sinistre et léthargique du bivouac. Occupe-toi de ma bête avant de tremper tes chausses, princesse.

            Le Nain jeta en le dépassant les rênes de sa ponette bedonnante dans les mains de Jarand, abasourdi, puis se dirigea d’un pas lourd vers la marmite. Il transportait un coffret ouvragé sous son bras qu’il laissa tomber dans le tintement caractéristique de son contenu avant de s’affaler dessus de tout son poids, faisant craquer le bois et grincer les fermoirs. Sans exprimer la moindre gêne, il s’empara à son tour d’un bol et se servit une part généreuse de ragoût en grommelant. Son humeur noire ne s’améliora pas au goûter de la pitance, ne lui inspirant qu’un reniflement écœuré et une bordée de jurons marmonnés. Aux commentaires acerbes qu’il asséna à tous vents entre chaque bouchée, il devint évident que la source en était la déception et l’amertume couronnant l’issue de son maraudage. Il rejeta d’aboiements rauques les tentatives de ses équipiers de le sonder ou de l’inciter à s’expliquer et il fallut un certain temps avant que ceux-ci comprennent qu’il leur en voulait directement d’avoir incendié le village. Son dernier commentaire concerna le coffre à bijoux, seul trésor intact qu’il était parvenu à sauver des flammes, à peine digne de satisfaire une seconde maîtresse selon lui. Grossier et colérique, Jarand le trouva en outre parfaitement antipathique dans son entêtement à limiter leurs déconvenues à son seul pillage égoïste qui lui aurait valu la corde en terres civilisées. Il repensa à ce qu’avait dit Tjor à son sujet et ne trouva que plus étrange que l’opposition du borneur frise autant l’insolence. Quel drôle d’allié ! Il tenta pourtant de lui tirer les vers du nez pour qu’il partage ses connaissances sur l’endroit où ils avaient échoué et sur ce qu’ils avaient du affronter, sans succès. Même les menaces à peine voilées de Knud laissèrent le Dvergr de marbre, le nez et la moustache plongés dans son bol. Par dépit, Tjor invita tout le monde à l’imiter et à prendre place pour poursuivre le repas entamé par Rehn. Désorientés et frustrés, les membres du groupe se réunirent devant un souper à l’ambiance électrique où chacun toisait son voisin entre reproches, épuisement et aigreur. Si Jarand, Tjor et Signe ne s’étaient pas déjà rassasiés de leurs propres provisions, il n’y aurait en outre jamais eu suffisamment de nourriture pour tous, Grikar mangeant sans se soucier d’autrui et se resservant indifféremment à plusieurs reprises. Il paracheva sa brillante démonstration de goujaterie et d’outrecuidance d’une bruyante rasade de sa propre outre qu’il rangea ensuite précautionneusement sous sa cape. Après un rot tonitruant et un soupir d’aise, il se mit à examiner ses comparses d’un air amusé.

- Vous pensez que vous êtes morts, n’est-ce pas ? lança-t-il avec un sourire édenté. Vous vous demandez si n’êtes pas canés en passant ce foutu brouillard, hein ?

- Est-ce le cas ? demanda doucement Jarand, surtout pour l’encourager à parler. 

- Non, ne t’inquiète pas, jouvencelle, il te reste encore une chance de perdre ton pucelage. Cet endroit est un enfer, mais pas celui sur lequel règne la bâtarde de Loki[35].

- Qu’est-ce qui vous permet d’être aussi catégorique, Mauvais Poil ? interrogea Rehn, curieuse. Tout parait mort ou empeste comme tel. Le paysage est figé, la nuit interminable et les indigènes sont des cadavres pelés se pavanant dans la suite d’une abomination d’araignée titanesque.

- J’en suis sorti, rétorqua le Dvergr avec un haussement d’épaules. À plusieurs reprises.

- Vous connaissez donc le moyen de s’échapper de ce trou ?

- Par la brume, évidemment. Vous ne l’aviez pas remarqué ? Par quelle autre issue, sinon ? Ah ! Sacrés Humains ! Vous avez foncé tête baissée dans le brouillard sans même savoir si vous y survivriez ! Vous êtes impayables !

- Vous saviez ce qui nous attendait ! l’admonesta Knud entre ses mâchoires crispées. Vous connaissiez l’effet que la traversée aurait sur nous et vous nous avez abandonné dans la toile de l’araignée en vous enfuyant avec nos montures et tous nos bagages. Maudit nabot, je vous conseille d’effacer ce sourire narquois avant que l’envie de rendre justice en vous faisant sauter vos derniers chicots ne vienne à me prendre.

            Grikar rendit son regard au champion d’un air songeur, ne bridant son rictus caustique non par précaution mais pour mieux étudier la frustration de son bouillonnant interlocuteur. Ce faisant, il ne lui offrit pas le motif suffisant pour évacuer sa colère sans toutefois la laisser l’atteindre. Jarand ne nota pas de peur particulière dans son expression prudemment renfrognée, seulement un éclat roublard insupportable pétillant dans son œil. Le Nain se désintéressa de Knud et se mit à lisser lentement sa barbe.

- Cet endroit, cette expérience…ça ne s’explique pas, ça se vit. Quels mots pourraient décrire cela ? Si j’avais essayé de vous mettre en garde, vous ne m’auriez jamais cru ou pensé fou, lâche, cherchant à vous dissuader ou vous détourner de vos buts. Osez prétendre le contraire.

- Il se trouve une différence certaine entre un silence inspiré par un manque de vocabulaire et celui nous dissimulant un péril mortel !

- Bah, que pensiez-vous trouver par ici sinon du péril ? Je ne vous aurais jamais rallié si je ne vous savais pas assez aguerris pour surmonter ce genre d’obstacles. Et c’est ce que vous avez fait ! Considérez cet incident comme une épreuve du feu.

- Vous avez le toupet de faire de l’humour, en plus ?

- Oui, je vous ai caché la vérité et exposé au danger, se fendit le Dvergr en levant les yeux au ciel. Mais je ne vous ai ni trahi, ni abandonné. Pour les plus myopes et les amnésiques, je me permets de vous rappeler que j’ai sauvé vos miches hauts-perchées en utilisant l’Enfant du Ciel pour détruire quasiment toute la horde des non-morts.

           Grikar désigna le marteau toujours fiché en terre à un jet de pierre du bivouac. S’il se doutait que Knud et Aslak, à la requête de Rehn, avaient tenté sans résultat de s’en emparer durant son absence, il n’en montra rien. La puissante relique, source du pilier d’éclairs, n’avait pas bougé d’un pouce malgré tous leurs efforts pour la soulever. La présence d’un artefact aussi élaboré était aussi incongrue et incroyable que le reste de cet étrange monde, suscitant comme lui crainte et respect.

- Une intervention avec quelque délai, il me semble, riposta Rehn d’un ton acerbe. Nous avons largement eu le temps de goûter à l’hospitalité locale avant que votre rejeton céleste ne daigne nous soustraire du traquenard dans lequel vous nous avez jetés.

- Épargnez-moi vos reproches et votre venin, sorcière. Vous, plus que quiconque, savez qu’une magie puissante exige une préparation drastique, coûteuse et nécessairement longue. Il était improbable que, déroutée comme elle l’était, votre compagnie se consacre à la visite touristique d’un village hanté par des trépassés affamés au lieu de s’en éloigner en gagnant les collines, comme moi.

- En somme, c’est notre faute, répondit la tempestaire avec un sourire glacial. Savoureux.

- Mettons cela sur le dos de la malchance, trancha le Nain d’un geste agacé. Pour moitié. Égale à votre stupidité.

            Il n’en fallut pas davantage pour venir à bout des dernières onces fragiles de patience de Knud qui se redressa avec raideur, l’air mauvais, la main déjà sur le manche de sa hache. Signe se recroquevilla instinctivement, pâle et effrayée. Rehn tisonna le feu avec une branche en acquiesçant calmement de la tête devant cette issue prévisible. Aslak suivit le colosse des yeux, toujours étranger à la moindre émotion. Jarand se mit à paniquer et se leva à son tour, cherchant du soutien auprès de son seigneur immobile, avant de barrer la route au champion. Grikar, curieusement le moins impressionné de tous, narguait le groupe avec un sourire railleur, sa main glissant en avertissement affiché à l’intérieur de la bourse replète passée à sa ceinture.

- Nous aurions dû commencer par ça, conclut Rehn avec philosophie. Faites ça vite. Et proprement, si possible. C’est ma robe favorite.

- Passe ton chemin, demi-homme ou j’aiguise ma lame sur ta carcasse, avertit Knud à l’attention de Jarand.

- Vous jouez son jeu ! s’écria ce dernier en gesticulant nerveusement. Ne voyez-vous pas qu’il élude sciemment les questions importantes en nous provocant ? Il détient des renseignements capitaux pour notre quête et vous…

       Knud bouscula sans ménagement le myste, n’écoutant plus. Il s’apprêtait à fendre soigneusement le Nain en deux, mais Tjor se montra plus rapide. D’un bond alerte, il percuta Grikar dans le dos, extirpa sa main plongée dans sa bourse et l’immobilisa en lui tordant férocement le poignet. Du contenant tomba dans l’herbe grise plusieurs pierres polies à la surface gravée de symboles mystiques, des runes renfermant un pouvoir qu’il était facile de deviner intimement lié à celui de l’Enfant du Ciel. Sans l’intervention inattendue du noble, Knud se serait sans doute fait réduire en cendres ou vaporiser avant d’avoir fini d’armer son coup. L’effet de surprise passé, le Dvergr déséquilibré tenta de se dégager, misant sur la différence flagrante de force l’opposant à son assaillant. Mais Tjor, en soldat accompli depuis l’adolescence, pouvait se targuer d’être aussi un vétéran des corps-à-corps. Il assura sa prise en plantant son genou dans les reins de sa victime et lui releva violemment le poing jusqu’à hauteur d’omoplate, diluant sa résistance dans un flot de douleur intense. Porté par l’explosion de souffrance, le Nain se laissa choir en avant pour se dégager et échapper à la terrible torsion menaçant son articulation. Noirelouve, tel l’animal dont il portait le nom, ne lui céda rien et accompagna sa chute. Grikar se retrouva agenouillé, le visage enfoncé dans l’herbe terreuse, à un souffle des flammes du foyer. Le soulagement de Jarand quant à la réaction décisive de son seigneur avortant l’esclandre avant que le sang ne coule s’estompa bien vite lorsqu’il aperçut son expression. Le jeune aristocrate se consumait d’une colère froide épouvantable blanchissant ses traits raidis et embrasant ses prunelles. Le scribe se morigéna intérieurement. Il n’avait pas prêté attention au mutisme éloquent et inhabituel de son ami s’étant délibérément exclu de la discussion. Sa responsabilité dans l’enrôlement du guide hostile ayant menacé l’intégrité de la troupe avait du porter le coup fatal à son sang-froid. Habituellement prompt à la tolérance et lent à succomber au courroux, il lui arrivait toutefois de nier sa nature indulgente. Ses crises de fureur dans ces occasions n’en frappaient que plus durement. Jarand blêmit à l’idée qu’il était également en partie responsable de celle-ci.

- Bien, le balafré ! s’exclama le Nain d’une voix inégale et étouffée, mais au ton toujours cynique. Tu as montré tes crocs et tes bourses et tous semblent bien garnis ! Mais si tu crois être capable de m’intimider, c’est que tu as du gravier à la place de la cervelle.

       Grikar n’était pas qu’un impénitent bravache plein de morgue, c’était un authentique dur à cuire. La peur ou l’inquiétude ne transpiraient pas dans ses railleries. Même en fâcheuse posture, il méprisait les efforts du groupe pour le faire plier. Jarand grimaça en parcourant le visage impavide de Tjor lorsque les ricanements un peu forcés de sa proie résonnèrent à travers le bivouac. L’arrogant éclaireur pensait que son agresseur, tombé dans son piège et prenant conscience qu’il n’avait pas d’autre issue, se retirerait en perdant la face. Comme il se méprenait. Le craquement sec de l’os se brisant interrompit brutalement le rire rocailleux, le changeant en un hurlement de souffrance et de stupeur, suivi de gémissements et d’halètements agités. Le Dvergr roula sur le flanc quand Noirelouve le lâcha pour se redresser, puis se tortilla en étreignant furieusement son bras cassé. Signe recula précipitamment en se bouchant les oreilles, hébétée. Rehn porta son pouce à ses lèvres et entreprit de le mordiller, dévorant la scène de ses yeux avides. Knud montra moins d’émotions, mais sa soif de sang s’était évanouie au profit d’un intérêt inquiet envers Tjor. Même Aslak observait la scène sans bouger, le reflet des flammes sur son visage lisse lui conférant des ombres de sentiments qu’il paraissait presque ressentir. Noirelouve conservait quant à lui toujours le silence, toisant sa victime de toute sa hauteur avec un calme factice excessivement angoissant.

- Foutredieu, les Hommes n’ont aucun sens de l’humour, hoqueta Grikar, sur le dos, la barbe maculée de bave et de terre. Peu importe, je vais te fourrer de runes incendiaires comme la pintade dont tu partages la laideur, pine d’ourson. La cuisson va être saignante, je te le garantis. Attends que je me remette sur mes pieds…

              Tjor pencha la tête sur le côté et écrasa le bras blessé sous son talon. Le cri déchirant de Grikar manqua faire fuir les poneys.

- Tu veux ma main pour te relever ? proposa le noble quand le guide ravala ses plaintes les plus stridentes.

- Non, ça ira, marmonna le Dvergr d’une voix hachée. Je crois que je vais rester comme ça un moment.

- Tu es un menteur qui détient des vérités graves pour le groupe dont tu te gausses effrontément. Un tel manquement à la l’honneur, à la loyauté et à l’autorité n’est pas admissible dans ma troupe.

- Qu…quoi ? Ta troupe ?

- Ma troupe, oui. Cette troupe, cette équipe, cette mission que je dirige et à laquelle tu appartiens depuis que tu as accepté mon offre et mon or. As-tu un problème avec ce concept ? Quelqu’un a-t-il un problème avec ça ?

       Tjor pivota pour faire face à ses compagnons interdits. Il n’y eut nulle réponse. Jarand crut causer un véritable vacarme en déglutissant tant le silence entrecoupé de la respiration pénible du Nain était épais. De mémoire, il n’avait jamais connu son seigneur aussi hors de lui. Il se demanda fébrilement depuis quand accumulait-il autant de courroux en lui. Depuis qu’il l’avait frappé et assommé avec son bouclier ? Depuis ses déconvenues face au jarl ? Depuis la mise sur pied ardue et précaire de cette expédition ? Depuis plus tôt encore ?

- Nous avons un problème de confiance tous les deux, poursuivit Noirelouve de son ton posé, mais ardent. Sans doute manquons-nous du recul nécessaire pour bien nous connaître mutuellement. Il n’est certes pas trop tard pour cela, même si une lenteur fâcheuse d’usage de relique a failli empêcher notre collaboration de s’épanouir. Malheureusement, je dois t’avouer que je n’apprécie guère ce que je découvre en toi aujourd’hui. C’est pour cela que je t’invite sérieusement à corriger ton attitude et à changer.

- Je vais déjà changer de main pour me torcher pendant quelques temps. Ça ira pour débuter ?

           Tjor enfonça quelques pouces du bout de sa botte dans les côtes du Dvergr dans un brutal et vicieux coup de pied, avant de reprendre.

- Tu es un charognard. Pas un simple borneur aux activités annexes comme tu l’as prétendu. Mais bien un charognard. Note la nuance. Les charognards se repaissent des cadavres de ceux que les autres ont vaincu, par faiblesse, ruse ou opportunisme. Les bijoux que tu as pillés ne sont qu’accessoires. Des à-côtés agréables et une diversion idéale. Ton véritable but en écumant ce fossé fangeux couvert de brume, ce sont les éléments extraordinaires qui n’existent qu’ici.

- L’araignée ? comprit Rehn, intriguée.

- On ne se risque pas à s’aventurer en territoire hostile avec une relique aussi précieuse que son arme cracheuse de foudre sans espérer un bénéfice au moins équivalent. Les Dvergrs sont méticuleux, calculateurs. Et avides. Les Terres d’Hiver, avant ou après l’invasion de la Chevelure de Hel, ne recelaient pas de richesses prodigieuses. Il a toujours s’agit de contrées infertiles, ingrates, aux ressources limitées. Une malédiction en corrompant l’essence à l’image de ce hameau n’a pas matière à changer cela, au contraire. De ce que nous en avons vu aujourd’hui, reflet de l’enfer ou non, le seul élément inédit susceptible de motiver la cupidité des Nains réside dans la présence des créatures hors du commun qui les hantent.

      Tjor se tut et baissa les yeux sur Grikar. Une fois n’était pas coutume, ce dernier observait un mutisme boudeur.

- Je ne comprends pas, avoua timidement Jarand. Quelle richesse peut représenter l’araignée ? Souhaitait-il la capturer pour l’utiliser comme arme de guerre ?

- Les Dvergrs sont des artisans ingénieux et formidablement doués, rappela son chef. Le marteau de Thor Mjöllnir, l’anneau Draupnir, le sanglier Gullinbursti, Gungnir, la lance d’Odin, la chevelure d’or de Sif ! Toutes ces merveilleuses créations des Nains exigeaient, en sus d’un talent inouï, des ingrédients et des matériaux exceptionnels. Je pense que notre ami est un envoyé d’une faction pour qui le maléfice sévissant ici représente une opportunité unique. Une faction influente envers le pouvoir. Voilà pourquoi son peuple n’enraye pas la progression de la brume, ni ne s’est ouvert à notre roi de sa nature. Est-ce que je fais erreur ? Mes déductions sont-elles fantaisistes, Grikar ?

- Vous faites les questions et les réponses, grommela celui-ci, pathétique sans son aplomb habituel. C’est commode dans un sens. Je peux m’endormir pour la suite ?

          Noirelouve fit apparaitre sa dague entre ses doigts, qu’il manipula d’un geste maîtrisé. Sans cesser de jouer avec, il planta son regard dans le sien et se laissa brusquement tomber sur un genou. Son geste provoqua un soubresaut défensif instinctif de la part du Nain qui ne s’en trouva que davantage ridicule quand le seigneur essuya avec application la sueur baignant son visage.

- Laisse-moi t’exposer mes deux problèmes. Je suis chef et responsable d’une troupe dont peu ou prou des membres la composant m’apprécient, voire respectent mon autorité. Leur loyauté, à l’instar de la tienne, ne m’est pas assurée et menace même de les conduire vers un faux-pas. À l’instar du tien présentement ne visant qu’à t’imposer grossièrement à mon détriment. Je ne dispose pas du temps et de l’influence pour remédier à ce désastreux état de fait. Or, il s’agit de mon devoir de mener à bien cette équipe et cette entreprise. Ma solution ? Simple et très efficace : l’ennemi commun. Cela seul pourra consolider nos liens et augmenter nos chances de succès : une solidarité forcée née du danger de l’adversité et de la nécessité de s’unir pour la repousser. Comme face à l’araignée. Tu fais partie de la solution. Soit tu deviens cet ennemi commun dont l’élimination scindera notre alliance, soit tu te sers des renseignements que tu gardes jalousement pour nous en désigner un, responsable de la sorcellerie en cause ici.

      Le noble laissa s’écouler quelques instants afin que ses confidences imprègnent correctement l’esprit du Dvergr étendu et vulnérable, ainsi que ceux de ses autres compagnons. Aussi difficile que cela puisse paraitre, Jarand sentit le malaise ambiant se renforcer davantage.

- Ce point soulevé nous amène naturellement vers mon second souci, enchaîna Tjor sans attendre de réponse ou de réaction de quiconque. Ta rétention d’informations sur les éléments et les particularités des Terres d’Hiver me hérisse peut-être davantage que ton intention de nous utiliser en appât à monstruosités. Donc à présent, tu vas parler. Mets de l’ordre dans tes idées, rumine sur ce que je viens de te dire puis mesure bien tes paroles. Je te laisse du temps pour cela, nous en disposons manifestement à satiété puisque le rideau de brouillard est encore éloigné et que, je présume, l’aube ne viendra jamais. Si je décèle le moindre mensonge, je te brise un autre os. Si tu refuses d’obéir, je te crève un œil.

               Noirelouve quitta son champ de vision pour s’asseoir en tailleur à portée de couteau. Le guide, anxieux, dut se tordre le cou pour simplement estimer sa proximité.

- Oh, j’oublie. Si tu émets la moindre insulte à mon encontre ou celle de mes compagnons, je te douche à la pisse. D’expérience, je sais que ce genre de bain de bouche est radical pour enseigner la politesse, notamment aux charognards.

- Et tu crois que tu…

- Vous, le coupa sèchement Jarand.

- Vous croyez vraiment que…

- Messire. Ou monseigneur.

           Grikar souleva sa tête pour foudroyer le myste du regard avant de se laisser lourdement retomber en soupirant, résigné. Le discret hochement de tête de remerciement de Tjor emplit Jarand d’une furieuse fierté, à l’image de celle qu’il éprouvait pour lui en ce moment même. Son triomphe fut parfait lorsqu’il lut le même sentiment, par bribes éparses et timorées, ou signes inconscients, sur le visage des autres spectateurs.

 

[33] Spökelses : Esprit, fantôme dans le sens large, superstitieux et péjoratif

[34] Helheim : le domaine de Hel, les Enfers

[35] Loki : dieu de la discorde, rusé, menteur et félon, père de Hel