L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

L’accablement s’abattit sur Signe dès qu’elle acheva l’incantation de l’enchantement destiné à assurer sa sécurité pour la nuit. Ce mélange de lassitude profonde, d’épuisement nerveux et d’harassement physique lui tombant sur la nuque ne lui était guère étranger, trop souvent éprouvé lors des interminables séances d’invocation d’esprits inlassablement répétées durant son apprentissage de Banshee. Cette fois-ci, la peur et le découragement s’y mêlant après une journée à courtiser la mort assénèrent un coup vigoureux, et vicieux, à son moral en berne. Simple ombre rampante dans un coin de sa conscience jusqu’à maintenant, la bête profita du crépuscule pour fondre sur elle les crocs à nu. La jeune fille endura l’assaut en y jetant ses dernières forces avec une conscience bien trop aigue du symbolisme fantoche de sa résistance. Elle préleva dans sa besace une pomme séchée pour s’occuper les doigts et l’esprit. Son estomac protesta à la première bouchée et menaça de lui vider les entrailles. Mais elle savait qu’elle devait s’alimenter, même si elle n’en avait aucune envie, même si cela la révulsait. Une injonction qu’elle pouvait facilement décliner à de nombreux aspects de sa morne vie. La migraine pointa derrière son front brûlant, en réponse à cette nouvelle vague de découragement. Un frisson la traversa, manquant lui faire lâcher son fruit qu’elle s’empressa d’avaler sans plaisir. La houle s’avérait forte, et périlleuse. Elle ne tiendrait plus longtemps, il lui fallait dormir. Le sommeil lui apporterait peut-être un semblant de réconfort, sinon une fuite appréciable, bien que momentanée. Demain, si elle parvenait jusque-là, elle devrait reprendre la chasse, dans le plus mauvais rôle : celui du gibier rabattu, isolé, sans ressources ni refuge. L’adolescente poussa un lent soupir s’élançant en volutes paresseuses dans l’air froid. Il lui fallait se ressaisir. Elle avait résisté à la tempête jusqu’ici, elle n’avait pas de raison de s’abandonner au naufrage. Ses protections étaient en place, sa cachette, bien que loin d’être idéale, lui accorderait une parenthèse jusqu’à l’aube. Elle se satisferait de cette fortune pour le moment. Remontant le pan de son manteau dans lequel elle s’était emmitouflée pour préserver un peu de chaleur, elle s’étendit dans les épines, puis s’en recouvrit de quelques brassées, grelottante, recrue de fatigue. Elle se laissa gagner sans lutter par un sommeil lourd et glacé. Elle rêva.

Signe s’éveilla trop brusquement, le corps tiraillé par l’engourdissement, le bras douloureux là où le gourdin du garde l’avait frappé au matin, les pieds et les mains insensibles. Un autre craquement, plus distinct, plus proche, acheva de fixer son attention. Ses yeux épièrent l’obscurité insondable l’entourant tandis que son cœur battant à tout rompre distrayait et faussait son ouïe. La confusion du sommeil trop frais la rendait incapable de discerner la réalité des divagations de son imagination. Un autre bruit, droit devant : le geignement du bois usé sollicité sous le poids d’une botte. Quelqu’un tâchait de grimper discrètement l’échelle menant à la soupente. Quelqu’un venait vers elle au cœur de la nuit. Quelqu’un capable d’ignorer le pouvoir protecteur et refoulant dont elle avait imprégné les lieux. L’incompréhension et l’angoisse chassèrent pour de bon les dernières bribes de la somnolence. Un simple quidam aurait trouvé cette banale grange particulièrement sinistre et inhospitalière ce soir, l’incitant insidieusement à s’en éloigner. Une personne plus avisée, ou plus sensible à son environnement, en aurait perçu l’aura particulièrement angoissante, la température plus basse qu’ailleurs et les ombres furtives dansant sur ses cloisons et que ne pouvait animer la pâleur des étoiles. Quant à en franchir le seuil engorgé de ténèbres, cela relevait de la visite d’une crypte envahie de poussière et de mauvais souvenirs, une nuit de la saison obscure. L’exploit ne consistait pas seulement à réunir assez de courage et de curiosité pour en défier l’atmosphère délétère, mais concrètement à se confronter à la magie perverse des Banshees matérialisant les peurs primaires les plus intimes. Quel fou se risquerait à débusquer l’objet de son effroi le plus vivace dans la visite d’une simple grange ?

Une planche craqua lorsque l’intrus posa le pied sur le sol du minuscule réduit. Rendue aveugle par les ténèbres, Signe demeurait tétanisée, se sachant trop faible pour se saisir de la dague ceinte à son flanc, contrainte à guetter le prochain bruit indiquant l’avancée du danger vers elle, et en sursauter toujours plus violemment. L’inconnu s’immobilisa un instant, puis fit apparaitre une fine clarté crépusculaire dans sa main, soudaine étoile dans la brune découpant sa silhouette courbée par le toit et révélant une partie de ses traits. Signe crut défaillir pour de bon en reconnaissant Alfus. L’âpreté de cette onde de terreur lui éclaircit paradoxalement les idées. C’était impossible. La seule explication possible était qu’on retournait son pouvoir contre elle, lui précipitant un fantôme en pleine face, le spectre de l’innocence, de l’affection et de l’enfance gâchées, perdues, sacrifiées. De toute son âme, choquée par ce sacrilège, elle voulut lutter et châtier l’impudent osant bafouer la mémoire de son bien-aimé. Sa volonté fit long feu à l’aune de sa détresse. Rejetant la tête en arrière dans la paille, trop lâche et faible pour seulement soutenir le regard de son bourreau, elle lâcha prise. Autant que son tourment en finisse sur l’illusion corrompue de son cher Alfus. Au fond d’elle-même, elle savait qu’elle ne pouvait échapper aux représailles de son mentor, ni par la fuite, ni en dénonçant ses crimes au sein du culte. Elle n’était qu’une initiée et, bien que sa favorite, fondamentalement un rebut de la rue, sans passé, sans avenir. Une âme esseulée aussi égarée que celles que le maître qui souhaitait aujourd’hui sa perte lui avait appris à apaiser et à guider.

Le frottement de sa cape attira l’attention de l’usurpateur qui s’avança précautionneusement, tant pour ne pas heurter le plafond trop bas que pour déloger de l’obscurité ce qui s’y tapissait. Pour cela, il tendit et leva la lumière flottant devant lui. Il était près, très près, lorsque leurs regards se croisèrent, les yeux écarquillés par la même surprise. Signe se sentit aussitôt stupide, roulée en boule au fond de sa cachette comme un animal blessé dans son terrier, à observer pantoise l’homme penchée sur elle. Ce n’était pas Alfus, son frère vagabond, son âme sœur orpheline des rues, son précieux protégé, seulement un Arcadien à la ressemblance troublante, bien que divergente en raison de la différence d’âge entre adulte et adolescent. Et la larme de soleil virevoltant au creux de sa paume n’était en fait qu’une pierre frappée d’un symbole runique assimilé au feu, percée et pourvue d’un long lien en cuir, sûrement un pendentif. Lui, témoigna son étonnement en amorçant un début de recul qu’il interrompit rapidement. Elle, se rapetissa encore davantage dans sa tanière. Tous deux se dévisagèrent longuement sans bouger avant que l’inconnu affiche un court sourire tendre qui éclaira ses traits harmonieux d’une beauté sauvage et claire. La jeune fille se déroba sous ce regard inquisiteur, trop dérangeant, et examina pour s’en défaire sa rune avec un intérêt feint. Il n’émanait de cet étranger surgi de nulle part aucune animosité, ni aucune intention cachée douteuse. Cette absence de perception du moindre danger dans des circonstances aussi extraordinaires, la troubla encore davantage. Cet homme, en ce lieu, en cette heure, jurait tant par l’improbabilité inexplicable de sa présence que par sa luminosité propre, plus pure encore dans cette obscurité ambiante. S’il ne s’agissait pas d’un des limiers lancés à sa poursuite, ce n’était pas non plus un chien errant comme elle en quête d’un abri. Seule une personne chevronnée, habituée à côtoyer la mort avec une proximité récurrente pouvait prétendre déjouer l’enchantement hantant la grange.

Il lui tendit sa rune, essayant d’interpréter son insistance à son égard, ne réussissant qu’à l’effaroucher et la faire battre en retraite au fond de sa cache. Elle s’empara enfin de sa dague qu’elle brandit avec une assurance douteuse au vu des tremblements flagrants de ses mains. Mais il l’avait précédé et présenta ses mains ouvertes en évidence, ainsi qu’un air désolé, avant que le fer ne s’agite dans sa direction. Il claqua alors des dents, exagérément. Signe fronça les sourcils. Il recommença en se trémoussant d’un pied sur l’autre et en proposant sa pierre gravée. Elle comprit alors qu’il mimait le froid, prêt à troquer son bijou d’une valeur déjà conséquente pour rajouter à ses soupçons devant cette offre incongrue. Puis il pointa un coin de la paille, près d’elle, affichant toujours cet air penaud et ce sourire solaire, éblouissant, qu’elle ne parvenait pas à soutenir du regard. Son front se plissa dans une expression renfrognée. Elle ne comprenait pas ce qui se passait et manquait de patience dans son état pour apprécier cela. Pour signifier son refus, elle hocha vigoureusement la tête. L’inconnu ne désarma pas, toujours silencieux, calme, et engageant. En gage de bonne foi, il accrocha son pendentif au plafond, coinçant pour cela la lanière entre deux planches disjointes. La visibilité s’accrut, une lumière rayonnante et légèrement bleuâtre se répandant dans le grenier en un halo diffus. Sur l’instant, Signe fut sur ses pieds pour arracher la rune et restituer l’endroit à la pénombre. Dans le pire des cas, il s’agissait d’un signal envoyé à d’éventuels complices à l’extérieur. Dans le meilleur, son visiteur était un idiot inconscient du risque de les faire tous deux repérer. L’adolescente précipita l’artefact aux pieds de l’Arcadien, tâchant de paraitre menaçante et de feindre une colère convaincante dont la privait la fatigue. Il ne se départit toujours pas de son agaçante sérénité. Sans geste brusque, il se baissa avec souplesse pour ramasser son bijou, referma ses doigts dessus pour en étouffer la clarté trop impétueuse pour son hôte et se servit de minces rais filtrant afin de lui proposer plusieurs recoins différents où s’installer. Son culot paraissait ne connaitre aucune limite, au point que la Banshee se demanda fugacement s’il ne se moquait pas d’elle. Pour diversifier ses hochements fermement négatifs, elle désigna à son tour l’échelle. De nouveau, il sourit en retour avec cette chaleur innée. Signe grommela, refusant de se laisser prendre au piège de l’éphèbe en détresse réclamant son aide. Le traquenard était bien trop grossier et elle n’était pas née de la dernière pluie. D’un autre côté, mettre dehors l’insolent l’exposait à la possibilité qu’il révèle sa position à ceux qui la traquaient, à l’heureux hasard qu’il n’en fasse pas partie. Elle ne disposait donc que d’une seule option viable, autre que folâtrer dans la paille avec un parfait inconnu muet souriant niaisement à tout bout de champ. Tout en tenant en respect son importunant visiteur nocturne à l’aide de son poignard, l’adolescente alla ramasser sa besace et se dirigea vers l’échelle. À mi-chemin, il lui bloqua le passage en s’interposant. Si elle avait été plus vive, plus aguerrie au maniement des armes et moins épuisée, sans doute aurait-elle pu lui porter un coup défensif instinctif. Mais prise de court, elle ne parvint qu’à s’empêtrer dans son manteau trop large et le laisser lui immobiliser le poignet. Malgré sa carrure et son air de benêt innocent, il était rapide, agile et en bien meilleure forme qu’elle. Même en grapillant le peu de forces mentales que la migraine lui avait épargnée, elle ne parviendrait certainement pas à repousser frontalement un adversaire capable de surmonter sa magie protectrice la plus établie. Sa seule issue de fuite lui était désormais inaccessible. Elle était lasse de courir, de se sauver sans savoir vers où, gelée, à bout de nerfs et de résolution. En ultime bravade, elle offrit sa gorge à l’Arcadien, priant pour parvenir à endiguer le flot embuant ses yeux avant qu’il ne frappe. Perdue d’avance, la partie de chasse était terminée. Autant la conclure libre et debout, de la main d’un sosie d’Alfus comme savoureuse ironie des dieux.

Le jeune homme effaça la distance les séparant et se planta devant elle, la collant presque. Elle ne put s’empêcher de fermer les yeux, apeurée dans l’attente du moment fatidique où le fer mordrait ses chairs. Elle les rouvrit brusquement en sentant la lame rangée dans l’étui à sa taille. L’inconnu détendit la lanière de sa rune, qu’elle identifia comme une ceinture et non un collier lorsqu’il entreprit de l’en ceindre. Cela fait, il effectua un pas en arrière, libérant le passage. Signe l’observa, interdite, le cœur battant. Sa surprise était grave et sincère et pourtant, elle ne parvenait pas à détacher son esprit brumeux de la fragrance de l’Arcadien, épicée, entêtante, vestige de leur brève étreinte. Il affichait un air pincé désormais, bien que rehaussé d’une bienveillance évidente luisant dans son œil noir de jais. Elle remarqua tout juste sa tenue, une simple fourrure élimée et peu épaisse, un pagne inconfortable, des sandales de cuir montante et nulle autre possession susceptible de le garder du froid incisif de la région nordique. Un Arcadien ainsi fagoté, en quête d’un endroit où passer la nuit équipé d’une rune de pouvoir qu’il n’aurait jamais pu acquérir par un moyen légal : il ne pouvait s’agir que d’un esclave en fuite. Signe renifla et acquiesça doucement. Bonne joueuse, elle lui lança l’une de ses pommes séchées avant de descendre l’échelle sans se retourner. Il ne tenta plus de la retenir. Elle fila jusqu’à la sortie et se faufila hors du bâtiment, sans un bruit, immergée dans l’obscurité. Envahie de filaments de brume et baignée dans un pesant silence, la ruelle déserte lui renvoya l’écho étouffé de ses pas rapides foulant les pavés. En quelques enjambées, elle regagna le couvert protecteur des longères proches, ombre furtive s’engouffrant dans la ville endormie. La magie runique arrimée à ses hanches opérait de manière grandiose, créant autour d’elle une aura hermétique au froid, telle une bulle de tiédeur ou un manteau confortable jeté sur ses épaules. Elle ne ressentait ni le vent coupant, ni l’humidité rongeant jusqu’aux os les malheureux bravant comme elle ce minuit glacial. Pas étonnant que l’esclave fugueur ait pu écumer la nuit avec ses seuls vêtements estivaux. N’ayant plus à craindre les frimas enserrant la cité, la jeune fille alla se réfugier dans l’angle d’une masure pour observer subrepticement les environs. Comme elle le présumait, rien ne bougeait et elle ne détecta la présence d’aucun ennemi embusqué. En cette heure tardive, Val Halfdan somnolait dans une léthargie que ne dissiperait que la promesse lointaine de l’aube. Après un moment d’attente qu’elle jugea largement suffisant pour venir à bout de ses plus farouches doutes, elle regagna la grange à pas de loups, glissa jusqu’à l’un des box vides à l’écart et s’y installa sans un bruit. La paille y était moins fraîche et plus odorante que celle de l’étage, mais au moins cela soulagea à minima sa conscience d’avoir laissé meilleure couche à son camarade de galère. Au sourire enjôleur. Aux boucles brunes foisonnantes. Au regard ardent et pénétrant. Et aux mille subtilités uniques empruntées au compagnon idéal, à l’image qu’elle se faisait d’Alfus ayant eu le loisir de vivre jusqu’à l’âge d’homme, à celui avec qui elle aurait aimé connaître et mener une existence normale.

Elle perçut d’abord le parfum de sa peau avant la chaleur qu’il dégageait sur une large surface de son dos. Ainsi, elle s’était endormie. Avant lui, incontestablement. Il avait perçu son retour et l’avait rejointe, sans doute poussé par le froid. Oui, sans doute. Pourtant, elle n’en éprouva curieusement aucune crainte, baignant dans cette délicieuse somnolence. Signe demeura immobile à écouter sa respiration, profonde, régulière, apaisante. Qu’elle ait abandonné sa torpeur et son épuisement au cours de son sommeil ou qu’elle ne s’accorde plus à ployer sous leurs contraintes, elle se sentait bien, détachée, étrangement en pleine quiétude. Il frémit imperceptiblement. Son souffle caressait son cou, lui procurant des frissons irrépressibles. Leur chaleur mêlée l’enveloppait comme un cocon tenant le monde gelé et hostile à distance. Délicatement, elle passa d’un flanc sur l’autre et, de manière à joindre la vision de son visage détendu au tourbillon des sensations la ballotant avec la douceur d’une vague léchant un rivage, pêcha la rune dissimulée sous son lainage. La faible lumière tamisée et sagement contenue déchira le masque d’obscurité la privant de son charme aiguillonnant de statue d’éphèbe. Il lui fallut une éternité pour se réveiller, sans que celle-ci ne soit d’une commune mesure avec celle qu’ils passèrent à se dévorer du regard, sans bouger, sans ciller, sans suspendre leur envol.

- Mon nom est Signe, murmura-t-elle en cri de l’âme pour affirmer son existence aux dieux, au monde, à la vie elle-même.

                Il déposa un baiser langoureux sur ses lèvres comme toute réponse. Elle n’exigeait rien de mieux. Un véritable baiser, tendre et appuyé à la fois, attentionné et vibrant de désir, un baiser sur la bouche comme seuls les Arcadiens savaient les pratiquer, antique coutume des Alfes Noirs, imitée et élevée au rang d’art. Elle le lui rendit en s’appliquant, ancien réflexe des premiers émois échangés avec Alfus du temps où les enfants cheminaient gauchement vers l’âge adulte, chemin qu’elle dut achever seule, et incomplète. À la brise glacée que souleva l’exhumation de ce triste souvenir, elle se blottit contre lui. Il se plaqua contre elle. Elle enfouit ses doigts blancs dans sa toison bouclée, il lissa délicatement sa chevelure au brun intense. Elle flatta le relief ciselé de ses muscles nerveux saillants sous sa douce peau halée, il l’explora de tâtonnements déférents avant de l’abrutir de caresses téméraires. Il émanait de ses gestes et de ses imperceptibles hésitations une maladresse rendue encore plus touchante par la sincérité des efforts déployés pour les rattraper. Signe s’enivra de l’odeur de sa peau tandis qu’il répliquait en baisant sa gorge tenue, peu auparavant tentée par la mort, sacrée à présent par la passion. À la fin de l’échange, elle vacilla puis bascula sur le dos. Il accompagna son mouvement sans la quitter une seconde des yeux, farouchement ancré à ses lèvres finement ourlées.

Signe perdait lentement pied, les joues en jeu, la gorge en forge ardente, les entrailles embrasées. Si cette évasion des sens partageait quelque prise avec la réalité, elle en avait toujours été privée. Confinée aux seuls assauts convulsifs, fades soubresauts spasmodiques, dont était capable son mentor durant ses intrusions dans sa cellule, la jeune fille découvrait une nouvelle dimension de l’amour charnel. Depuis toujours, les brèves et grossières étreintes infligées par son maître avaient été dissociées de la notion de plaisir. Le rituel ne variait jamais. Il venait à elle avant l’aube, l’extirpant de la tiédeur de sa couche, l’œil rendu vitreux par la drogue, les mains glacées, pour « l’honorer » de son désir primitif. Il se saisissait d’elle sans ambages, s’agrippant à sa croupe et s’activant de coups de butoir tout en se répandant en pathétiques caquetages, indignes de son rang et bien trop souvent graveleux. Il ne lui témoignait ni affection dans ces moments-là, ni le moindre regard. Tête baissée, indolente, elle n’avait guère à attendre avant que le dirigeant de son ossuaire parvienne à la conclusion, parfois en seulement quelques allers-retours malhabiles. Aujourd’hui, dans les bras de son mystérieux amant nocturne, ce qu’elle éprouvait si loin de la raison ou de ses affres incessantes ressemblait à de nouveaux sentiments, inédits, vertigineux, essentiels. En proie à cette prise de conscience bouleversante, l’adolescente s’aperçut qu’elle ne réagissait plus, se contentant de se perdre dans la brûlure déclinante d’un dernier baiser, dans la flamme vacillante d’un regard vrillé au sien. L’Arcadien avait fini par s’immobiliser lui aussi, l’indice d’un doute flottant sur son visage angélique. Signe lui décocha un sourire timide, pour le simple ravissement de faire renaître le sien. Elle tâcha de se montrer adroite et discrète afin de dénouer ses chausses, mais dut finir par céder à quelques tortillements disgracieux pour parvenir à s’en débarrasser. À la traine, son compagnon se déshabilla à son tour. La rune reposant à présent sur le ventre nu de la Banshee les engloba d’une lumière irréelle, renforçant la magie de l’instant. Tandis qu’il ajustait sa position au-dessus d’elle, celle-ci en profita pour dénouer la ceinture offerte dont elle fit passer la lanière autour de sa taille et de la sienne afin qu’ils bénéficient simultanément de ses effets. Plus symboliquement, elle tenait à lui signifier que leur union, par ce fil de cuir les retenant l’un à l’autre, revêtait une valeur particulière. Ses yeux pétillèrent comme une voûte étoilée. Elle referma ses bras sur lui. Il glissa en elle avec une lenteur éprouvante, décuplant leur plaisir réciproque. Le premier raz-de-marée surpassé, ils firent l’amour avec tendresse et délicatesse, se découvrant et se goûtant avec une curiosité insatiable. Au fil des vagues les emportant, ils se laissèrent gagner par le velouté de leur élan bridé, l’ardeur et la finesse d’un appétit exacerbé, l’onctuosité d’une passion complice qui finit par les déborder, puis les engloutir. La presse du feu les riva plus fermement l’un à l’autre dans une dévotion vigoureuse à l’acte d’amour et au don de l’autre et ce, jusqu’à la fulgurante délivrance dans une extase frénétique. Malgré la fièvre, Signe les recouvrit ensuite de sa pèlerine avant de se blottir dans les bras de son amant aux lèvres zélées, frai fertile de plaisirs, bien qu’aux paroles toujours scellées.

L’aurore les trouva dans la même position, flânant à la frontière du sommeil, essayant vainement de prolonger le moment présent, déjà étiolé par les premiers rayons du jour. Ce fut l’Arcadien qui se leva le premier, visiblement soucieux de l’agonie de la nuit. Signe parvint néanmoins à le retenir en lui confiant une part de ses provisions, mais il mangea vite, son enthousiasme gâté par quelque ombre dont elle ne saurait jamais rien. Elle ne s’en offusqua pas, ni ne lui en tint rigueur. Les rêves appartiennent à la nuit et ceux qui se poursuivent au matin s’apparentent souvent aux mirages, en appelant à des désillusions parfois cruelles.

- Je connais l’Arcadien, déclara-t-elle dans sa langue.          

L’esclave parut agréablement surpris, mais se contenta en retour d’un simple sourire affable.

- Tu ne parles donc pas, c’est ça ?

                D’un vague geste de dépit près de sa bouche close, il confirma tristement son doute. Devant l’air indéniablement morose de la jeune fille, il mima deux mots avec ses mains. Elle reconnut facilement l’oiseau pour le premier, mais le second exigea un peu de réflexion.

- Cou ? Oiseau au long cou ? Une cigogne a volé ta langue ?

                Il accorda à sa plaisanterie une grimace amusée, avant de la pointer du doigt.

- Moi ? Oh, je vois ! Tu veux dire « cygne », c’est ça ?  comprit-elle en ricanant, le laissant perplexe. Pardon. Erreur de traduction. Je m’appelle Signe, ça se prononce Sig-neu. Pas cygnum, comme en Arcadien.

                Il acquiesça en comprenant sa méprise et sourit de plus belle. La Banshee ricana doucement. Sa joie s’évapora comme il se levait pour partir et lui demandait de lui restituer sa rune, aux réserves maintenant vidées et hors d’usage. Plus par politesse que par gaieté de cœur, elle obtempéra sans réussir à dissimuler tout à fait sa déception. Il referma sa main ouverte où reposait la pierre avec la sienne, la repoussant vers elle. Elle le remercia d’un murmure gêné, se sentant sotte à l’idée de l’obliger par seul désir à conserver un souvenir de leur nuit. Le fugueur muet se leva et s’éloigna tandis qu’elle le couvait encore du regard. Sur le seuil de la grange, il s’immobilisa, pensif. Puis il effectua une nouvelle série de mimes. Elle devina le loup, qu’il corrigea néanmoins en louve. Puis en désignant sa cape et sa chevelure, il parvint à lui faire trouver le noir.

- Louve noire ? demanda-t-elle, sans comprendre. Je dois me mettre à la recherche d’une louve noire ? En ville ? Qu’est-ce que… ?

                Posant la main à plat sur son cœur, l’Arcadien la salua en la gratifiant d’un ultime sourire enivrant. Puis, dans la lumière crue et parfaite de l’aurore s’écoulant dans le grenier glacial, il disparut de son pas léger et hâtif.