L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Terres d’Hiver, Nidavellir, monde des Dvergrs, Temps Présent

 

Jarand n’émergea pas en une lente ascension des paliers de sa conscience, les sens émoussés, se dépouillant avec pugnacité et maladresse de la torpeur dans laquelle l’avait plongé le sommeil. Il ne s’agit pas d’une lutte contre l’abandon de soi, abruti de fatigue et émotionnellement rompu. Il n’y eut pas de renaissance de la raison sur les ombres tentaculaires de l’inconscience. Il ne se souvint même pas d’un réveil, sous une forme ou une autre, ni de s’être redressé pour s’asseoir en tailleur sur le sol spongieux. La première pensée concrète enfantée par son esprit jusque-là absent fut la vision d’une araignée à la robe rubis et brune, pas même de la taille d’un ongle, explorant témérairement son avant-bras. La seconde, plus brutale, fut la répugnance profonde qu’il ressentit à la vue de la minuscule bête sur sa peau nue. D’un geste nerveux, il se débarrassa de la fâcheuse et bondit sur ses pieds pour battre en retraite. Il lui fallut un long moment pour se contraindre à arrêter de frotter son bras.

Un feu mourant, mal entretenu, couvait près de lui dans un halo rougeoyant à la chaleur fuyante. La nuit régnait encore, exhalant un froid pénétrant aux relents marins, écrasant la contrée côtière sous le regard borgne et sévère de la lune titanesque. L’atmosphère demeurait sinistre et le décor surréaliste, aussi contrefait et surnaturel que possible, mais paraissait sensiblement moins oppressante. Jarand jugea que cela tenait au fait de l’immobilité troublante du paysage. Les nuages en lambeaux ne s’étiolaient plus, pétrifiés. L’herbe ne se courbait pas au passage des rares bourrasques. Même la clarté scintillante des étoiles paraissait figée. Mais surtout, aucune silhouette tordue d’écorchés ne troublait la pénombre. Ils avaient tous disparu, plongeant jusqu’au dernier dans la mer de feu ayant englouti leur maudit village ou impitoyablement réduits en poussière au contact du pilier de foudre. Le myste se retourna. La colonne de lumière s’était éteinte elle aussi, bien avant le dernier brasier soumis par l’humidité du fjord, peu après qu’ils soient parvenus à sa proximité. C’est Tjor qui avait émis l’ordre de rallier l’étrange phénomène après la mort de l’arachnide géant. Dans l’état de leur groupe, l’objectif en valait un autre mais celui-ci avait eu l’heur de les éloigner du péril que représentait l’incendie du hameau et de leur offrir une action réalisable dans cette folie ambiante, hors de contrôle. Le choix de son seigneur n’était cependant pas aussi hasardeux et innocent au final. Il se doutait bien de ce qu’ils trouveraient quand, clopin-clopant, leur troupe d’infortunés parcourut les collines boisées surplombant le port livré aux flammes.

- Près du monolithe, le renseigna Noirelouve, le faisant sursauter. Rehn y a établi son bivouac auquel s’est invité peu étonnamment Knud. Signe s’est isolée dans la futaie derrière toi. Le Dvergr n’est pas encore rentré de sa promenade digestive.

    Le myste pivota et repéra son chef le fixant avec intensité, emmitouflé dans sa fourrure, drapé dans une pénombre qu’atteignait malaisément son feu moribond. Adossé à une souche l’abritant des caresses glacées du vent, il avait parlé à voix basse mais avec une fermeté indéniable, et inhabituelle. Jarand en déduisit que l’ambiance demeurait tendue au sein du groupe accablé et que son ami était toujours contrarié, que ces deux faits soient liés ou non. Après un regard intrigué en direction de la pierre levée érigée sur un côteau colonisé par un bosquet de sapins, il s’approcha et s’agenouilla devant lui.

- Ai-je dormi longtemps ?  

- Dormi ? Tu as sombré plutôt. Tu gisais les yeux révulsés, respirant à peine, plus mort que vif.

- Le Lait peut provoquer une tétanisation temporaire des muscles et un ralentissement des battements du…

- L’équivalent de plusieurs heures, le coupa Tjor, refusant d’évoquer le sujet.

- J’avais besoin de cette dose pour soigner vos jambes et les bras de Knud.

- Bien entendu. Tu as agi pour autrui, c’est évident.

            La chape d’obscurité s’affichait épaisse autour du noble et de son coin de racines, tout en s’avérant bien insuffisante pour dissimuler sa contrariété et son amertume. Il avait toujours toléré la dépendance de son allié sans toutefois l’accepter entièrement ou la rejeter radicalement. Cette fois-ci cependant, c’était différent. Son ressentiment était sincère et encore vivace en dépit de leur victoire, de leur survie et des efforts que Jarand avait déployés pour résorber leurs engelures critiques avant de s’autoriser à s’évanouir d’épuisement. Le guérisseur trouvait cette charge relativement injuste et improductive dans la situation présente. Néanmoins, il jugea plus sage de n’en rien montrer et de faire le dos rond, privilégiant l’évitement à la confrontation ouverte, une fois de plus.

- Vous aviez deviné que c’était le Nain qui avait invoqué ce puits de lumière, n’est-ce pas ?

- Selon la rumeur, les Dvergrs n’ont pas coutume de s’enfuir. Eux.

              La pique manquait de subtilité, même inspirée par une rancœur tenace. Tjor maîtrisait mal ses nerfs, ce qui ne lui ressemblait guère. Il consumait donc ses dernières forces, passablement plus exténué que son ami le pensait de prime abord.

- Est-il possible que son arme renferme un tel pouvoir ? enchaîna-t-il avec détachement. Son histoire de borneur vous parait-elle crédible ?

        Jarand revit l’expression exagérément satisfaite du Dvergr lorsqu’ils étaient parvenus en vue du pilier de foudre. Les pieds croisés reposant sur une pierre saillante, assis dans l’herbe à mastiquer de la viande séchée, Grikar semblait très fier de son effet, et de leurs réactions abasourdies à sa vue. Près de lui paissaient paisiblement les poneys porteurs de leurs provisions (quelque peu entamée pour tuer le temps) et de leur équipement, intact. À un jet de pierre s’élançait vers le ciel cette étrange cascade de lueurs, tranchant la nuit, semblant jaillir avec la fureur d’un torrent de sa curieuse arme hybride. La tête plate du bec-de-corbin était tendue vers les cieux illuminés. Le marteau s’enfonçait dans la terre par son côté en forme de pique. Le long de son manche pulsaient comme autant de cœurs la dizaine de runes enchantées dont il s’ornait. Pendant que le Nain déjeunait paisiblement, les mutilés sans peau l’ignoraient royalement, tout occupés à se ruer par grappes entières vers la clarté artificielle les hypnotisant, pour mieux les pulvériser dans une gerbe d’étincelles au contact des éclairs libérés par la relique. Tandis que la magie à tout le moins impressionnante déversait son pouvoir en leur garantissant une parfaite protection, Grikar avait pompeusement détaillé son rôle pour satisfaire leur curiosité. Celui-ci dépassait allégrement ses attributions de simple éclaireur. Aveuglé par la confiance qu’il nourrissait envers les consignes de la tablette d’argile enchantée, Tjor avait cru ramener avec lui un guide durant son crochet à Tertre Pâle. La rareté de profils équivalents et la solide réputation de baroudeur dont se targuait le Dvergr dans la communauté du Godi en faisait un candidat idéal, et inestimable. Trop pressé, aux prises avec son bras-de-fer contre le jarl, il découvrit amèrement qu’il avait manqué de pertinence dans son choix. Grikar prétendit appartenir à la caste des borneurs, notoirement célèbre et enviée, hormis pour les étrangers de son peuple à en juger l’ignorance manifeste du reste du groupe. Initialement responsables de déterminer les frontières et les propriétés à l’aide des bornes d’où ils tiraient leur nom, les borneurs étaient aujourd’hui affectés à reconnaître, sécuriser puis consciencieusement piller les zones les plus fructueuses des Terres d’Hiver perdues par les Hommes. « Faire jaillir la lumière », avait-il récité en désignant son arme ensorcelée, un sourire goguenard aux lèvres. La vérité résidait dans cette simple évidence selon lui : les ténèbres pouvaient être repoussées par la lumière, au moins le temps d’une rapine sur les trésors et richesses abandonnées au maléfice. Aux questions pointues et aux reproches à peine voilés, le guide offrit cette seule réponse justificative. Puis, à la chute du dernier dépecé foudroyé, il avait clos le débat, gaiement remballé sa charcuterie pour sauter sur ses pieds et s’était engagé sur la route du village. Personne n’avait émis le souhait de l’accompagner ou de le retenir, et personne n’en évoqua seulement l’idée. Il n’avait pas précisé quand il reviendrait mais il était difficilement concevable que ce ne soit pas le cas, même pour un vétéran de cette contrée damnée, alors qu’il avait délaissé sur place tous ses biens, y compris son superbe marteau à présent silencieux. Trop mal en point et tiraillés de questions, les membres de la troupe avaient donc tacitement décidé d’attendre son retour et de récupérer quelques forces en patientant. Si le Nain avait voulu les impressionner et les inquiéter davantage en les quittant, seul et désarmé, pour écumer le bourg ravagé, il avait atteint son objectif au-delà de toute espérance. Le parallèle avec les villageois massacrés se détournant de leurs visiteurs pour aller mourir une seconde fois par le feu ou la foudre releva d’une savoureuse incongruité. Mais qu’est-ce qui obéissait encore à une quelconque logique dans cette fantasmagorie aux relents de cauchemar fiévreux ?

- Son insouciance et son avidité sont certes blâmables, confia Noirelouve, tirant son compagnon de ses pensées, mais ce n’est pas ce qui me préoccupe le plus à son sujet. Passerait encore qu’il ne soit qu’un aventurier condescendant ne nous sauvant la vie que par calcul afin de protéger et servir ses visées pécuniaires. Je crains que ce ne soit pas aussi facile. Je ne me fie pas à ses airs débonnaires et blasés. La quête d’or qu’il mène ne vient que trop grossièrement flatter les stéréotypes que nous nourrissons envers sa race.

- Ce n’est peut-être qu’un hâbleur infect comme il en existe tant, relativisa Jarand. Ne chercherait-il pas à endormir notre méfiance et gagner notre confiance si ses véritables intentions nous étaient nuisibles ? Après un tour aussi pendable, comment pourrait-il inspirer une quelconque sympathie ?

- Je le soupçonne d’être un menteur consommé et même si ses véritables intentions restent pour le moment indiscernables, je ne le considère pas comme une réelle menace. Je garde confiance dans le choix de la tablette à son égard. Mes deux seules certitudes dans cette énigme : Grikar n’a certainement pas entièrement fait « jaillir la lumière » à son propre sujet et il nous faut le garder à nos côtés d’ici là, au moins pour bénéficier de son marteau magique.

- Borneur ou pas, sera-t-il un allié fiable, d’après vous ?

- Qui peut se targuer de l’être, ici-bas ? rétorqua le seigneur d’un ton mordant.

    Jarand tâcha d’essuyer cette nouvelle salve sans broncher, escomptant sur la pénombre pour masquer son embarras. Refusant de prêter le flanc aux critiques ou les encourager involontairement en s’en offusquant, il choisit plutôt d’adoucir l’humeur dégradée de son seigneur.

- Préférez-vous que j’examine vos blessures ou que je retranscrive le rapport de ce premier contact sur la tablette ? proposa-t-il d’un ton cordial.

- J’ai déjà rendu compte. Pour ta gouverne, sache que l’artefact fonctionne ici aussi, où que nous soyons égarés. Nous avons reçu en réponse quelques vivres, des bandages, des herbes, un pot d’onguent et une rune de lumière de jour. Ainsi qu’un sachet de Lait d’Audhumla dont tu ne verras pas la couleur. Dorénavant, je m’assurerai personnellement de sa juste et modérée distribution. Je dois pouvoir compter sur toi à chaque instant, Jarand. C’était déjà le cas avant. C’est à présent devenu une nécessité vitale. Il est hors de question que la survie de cette mission repose une fois encore sur un voleur Nain ou sur un chien de manchon Arcadien.

- Vous respirez et vous marchez, se défendit le myste, vexé par un tel manque de considération. Je ne vous ai pas fait défaut, mon seigneur.

         L’ombre de Tjor s’arracha au bois mort et fondit sur lui. L’instant suivant, la pointe d’une dague vint lui piquer désagréablement le front. Jarand ne vit rien venir, hébété. Sans doute son chef devait-il tenir l’arme en main depuis un moment.

- Dans ce cas, je te conseille expressément un examen de conscience, gronda le noble avec animosité.

          Le myste conserva le silence et baissa les yeux. Il comprit soudain pourquoi Noirelouve s’était laissé à ce point gagner par la lassitude et l’irritabilité. De gêne et de honte, il recula, incapable de lui faire face plus longtemps. Si son compagnon s’était refusé au sommeil en compromettant sa santé et sa vigilance en plein territoire hostile, c’est parce qu’il avait veillé sur le sien. Comme un frère d’armes. Comme un ami.  

- Prenez quelque repos, messire. Je vais raviver ce feu et vous préparer une ration et une infusion.

- Aslak a récupéré ton bouclier, l’informa Noirelouve en faisant disparaitre sa dague de son champ de vision. Je l’ai posé près de ton paquetage. Il est intact, quoiqu’un peu usé.

- Bien. Je l’en remercierai, répondit le myste, mal à l’aise.

- Jarand ? fit la voix affaiblie du jeune noble depuis son nid d’ombres.

- Oui, seigneur ?

- Ces démons se contentaient de nous dérober notre chaleur, pas de nous blesser intentionnellement. Même si tu estimes agir pour ma protection, à l’avenir ne t’avise plus jamais de me frapper. Encore moins de m’assommer.