L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

- Un beau couple d’idiots, commenta Rehn avec une pointe d’agacement dans la voix. Des poulets sans tête auraient galopés avec davantage de bon sens…Tout ça pour se coincer seuls face au vide.

          La jeune femme émit un bref sifflement de dédain entre ses dents en croisant ses bras sur sa poitrine. Aslak se détourna d’elle, peu surpris de sa passivité, préférant tendre le cou pour suivre au loin le dénouement tragique de la course de Tjor et Jarand. La nuit brumeuse et cette lumière dupeuse ne lui facilitaient pas vraiment la tâche à cette distance, mais suffisamment pour savoir que l’urgence devenait sévère. Les morts qui marchaient convergeaient vers eux de leur démarche raide et saccadée depuis chaque recoin du hameau. L’éclat d’une épée brandie reflétant un bref instant la clarté diffuse de la lune lui permit de comprendre ce qu’ils manigançaient. Bien que la fuite leur fût encore possible, ils refusaient de se dérober davantage et affrontaient leur sort, défiant la horde dans un massacre à l’issue évidente. Le jeune esclave adressa un regard pressant à sa maîtresse, se dandinant d’un pied sur l’autre. Rehn fit mine de ne pas s’en apercevoir, le visage fermé, l’air faussement détaché. Il s’approcha alors d’un pas, à un doigt de la coller, puis s’agenouilla et tapa à plusieurs reprises sur le toit incliné sur lequel ils étaient perchés, hors d’atteinte.

- C’est inutile, soupira-t-elle. Ils ne nous voient pas. Mais peut-être t’entendraient-ils ? Vas-y, appelle-les !

   La plaisanterie esquissa un sourire guindé sur les lèvres de l’élémentaliste, qui s’évanouit bien vite devant l’austérité de l’expression de son serviteur muet.

- Les Arcadiens n’ont aucun sens de l’humour, déplora-t-elle avant de lui rendre son regard de braise. Ne t’a-t-on jamais appris à ne pas dévisager une dame de la noblesse avec un air aussi farouche ? Il faut croire que mes leçons manquent de fermeté ou que tu as apprends vraiment lentement. À moins que tu ne goûtes un peu trop mes démonstrations de sévérité ? La preuve en est ta naïveté crasse de penser que ce fou et son ombre nous menant de collet en traquenard puissent nous être d’une quelconque aide.

            Aslak écarquilla les yeux et haussa les épaules. D’un air dépité et impuissant, il désigna leur triste situation, isolés sur leur perchoir pris d’assaut, puis la masse grouillante de morts-vivants se trainant vers la falaise.

- Je t’accorde ce point, admit-elle du bout des lèvres. Soit ! Lançons nos poulets dans une seconde course. On manque décidément de divertissement dans cette bourgade !

        La tempestaire confia quelques mots au creux de sa paume, doigts repliés, avant d’ouvrir son poing vers Tjor et Jarand, comme si elle leur adressait un salut. Là où le cri le plus strident se serait perdu dans le vent, la magie de l’air porta le message aux oreilles des deux fuyards qui se retournèrent aussitôt d’un bloc vers le refuge. Avec une énergie nouvelle, nourrie d’un espoir ressuscité, ils forcèrent le passage aux écorchés leur barrant la route avant que leurs rangs ne deviennent irrémédiablement infranchissables. Pris en chasse par le troupeau macabre, les deux compagnons d’armes coururent aussi vite que possible, évitant les embûches et les assaillants retardataires croisés, écartant furieusement les uns et les autres quand ils n’avaient guère de meilleur choix.

- Intéressant, commenta Rehn avec flegme, peu soucieuse de l’issue de cette évasion périlleuse. Observe bien les locaux, Langue Morte. L’acuité de leurs sens est prodigieuse pour qu’ils parviennent à percevoir aussi nettement leurs proies alors qu’ils paraissent à la fois aveugles, sourds et tout à fait décédés. Regarde comment ce brave gueux dépecé, un instant auparavant aussi figé et inerte que ta capacité de réflexion, s’est brusquement animé au passage de nos joyeux coursiers pourtant hors de vue… Et ceux-là, en queue de peloton ! Ils ralentissent et finissent par s’arrêter, pétrifiés telles des statues…

              La jeune femme décroisa graduellement les bras à mesure que se tissait la toile de ses observations et de ses déductions, représentant un tableau plus complet de la situation. Aslak, absorbé par le sort de ses compagnons, n’accorda pas grand intérêt à ce qu’il ne considéra sur l’instant que comme ses habituels babillages.

- Ils s’économisent…comprit-elle. À la manière de certains trolls[32] capables de demeurer sans bouger des jours durant jusqu’à ce qu’une proie mal inspirée passe à portée de crocs.

            Aslak décocha un regard interrogatif à la sorcière, se demandant comment elle pouvait se consacrer à ses observations naturalistes dans un pareil moment. Accroupi près du rebord du toit, il suivait la progression de ses alliés, prêt à les hisser dès que possible.

- La chaleur…comprit alors Rehn avec un sourire espiègle, se pavanant devant son auditoire peu attentif. Précisément, Bouche Close ! Les trolls sont des créatures de pierre, à sang-froid, comme les reptiles. Ils perçoivent les sources de chaleur et se guident grâce à elle, faisant fi de la distance ou de l’obscurité. Ces abominations sont similaires. Elles sont attirées par le feu de la vie comme des soldats de retour de campagne le sont par les lupanars ! Quoi de plus logique, après tout, de la part de créatures refroidies, dans tous les sens du terme ?!

           La jeune noble approuva sa conclusion d’un fier hochement de tête de contentement. Les gesticulations d’Aslak pour attirer son attention vinrent cependant gâcher son enthousiasme. Non seulement l’Arcadien ne témoignait aucun engouement pour la brillante découverte, mais il semblait de surcroît s’en moquer éperdument. Il agitait hâtivement sa main pour indiquer la dizaine de malheureux éviscérés agglutinés plus bas les couvant de leur regard éteint. Rivés au sol, ils stagnaient hors de portée de leurs cibles, bien incapables d’escalader ou de songer à s’entraider pour cela. L’expression grave de l’esclave convainquit néanmoins Rehn de s’approcher voir de quoi il retournait. Prudemment, elle descendit le toit incliné jusqu’à son bord et jeta un coup d’œil distrait à leurs admirateurs jouant des coudes et se pressant contre la paroi de la bâtisse pour tenter d’atteindre leurs proies inaccessibles. Empêtrés les uns dans les autres à se bousculer avec mollesse comme une fraternité d’ivrognes largement éméchés, ils ne représentaient guère de danger. Hormis pour les deux fuyards se précipitant vers la sécurité du toit du haut bâtiment, et donc se jetant d’eux-mêmes dans les bras équarris des monstruosités aux appétits obsédants. Le regard fixe d’Aslak, transperçant sa maîtresse, la supplia d’agir. La tempestaire évalua rapidement la situation. Tjor et son aide de camp galopaient avec lourdeur et pénibilité, à bout de souffle. Comme lui, elle comprit vite qu’ils n’auraient ni la vigueur, ni la présence d’esprit nécessaires pour surmonter l’obstacle dans leur état. Connaissant par cœur la palette élaborée et caractéristique de ses expressions graves, il put sans mal deviner le cheminement de sa réflexion intérieure. Hermétique à toute affectation de sentiment, elle cherchait son intérêt dans l’affaire, la valeur de retour méritant l’investissement de son intervention. Le sauvetage de leurs compagnons, hors de combat, moralement comme physiquement, pourrait-il les obliger à contracter une dette envers elle ? Raffermerait-il son influence dans leur groupe, son autorité, le respect qu’ils nourriraient par la suite à son égard ? Ou mieux encore, la crainte qu’elle pourrait leur suggérer ? La solution s’avéra nettement plus simple. Aslak en décela l’ébauche lorsqu’un fin sourire en coin se dessina sur les lèvres pâles de la sorcière. L’orgueil. Qu’importait qu’ils lui soient reconnaissants ou même redevables. Elle avait l’occasion concrète et parfaite de faire une démonstration de ses pouvoirs. Son besoin de considération, parfois abyssal, inspirait à l’Arcadien une profonde et sincère pitié. Manquait-elle à ce point de confiance en elle ? Ou tentait-elle juste de l’impressionner, lui, un vulgaire serviteur étranger envers qui elle abhorrait le plus dévoiler sa fragilité pourtant flagrante ?

Chassant ses pensées gênantes, le jeune homme s’écarta, anticipant le geste de sa maîtresse, par réflexe de servitude, par habitude, par dépit. Rehn dénoua avec application la cordelette refermant l’une des nombreuses pochettes cousues sur sa robe et y enfonça ses longs doigts effilés. Avec soin, elle étala sur sa paume tendue la poignée d’épines de sapin qu’elle y préleva avant de les recouvrir lentement de son haleine la plus chaude. Puis, d’un geste dédaigneux, elle acheva son rituel en basculant les minuscules échardes dans le vide. La magie élémentaire les transforma le temps de leur chute en solides pieux, longs comme des branches, droits comme des lances, qui vinrent empaler effroyablement les créatures rassemblées sous leurs pieds. Rehn frotta négligemment ses mains pour se débarrasser des dernières épines que la sueur moite retenait, puis retourna s’asseoir sur le faîte du toit, sans même un regard pour ses victimes. 

      Aslak la remercia silencieusement, mais elle ne le vit pas, ni chercha à le faire. Il n’eut pas l’occasion de s’occuper d’elle car déjà, Noirelouve et Jarand les rejoignaient, pantelants et le teint cireux. La vue des écorchés embrochés en une masse de corps détruits et emmêlés les enjoignit de ne pas trop s’approcher. Malgré leur supplice, certains morts-vivants bougeaient encore, essayant de tendre leurs bras perforés dans leur direction ou de lever une jambe punaisée dans l’herbe pour les atteindre. Aslak s’étendit sur le ventre et leur tendit le bras en guise d’incitation à se hâter. Sans un mot, Tjor s’agenouilla et offrit son bouclier comme marchepied à son acolyte hors d’haleine. Derrière, le bataillon de leurs poursuivants débordait l’enceinte de la cour de la halle investie, raz-de-marée macabre et silencieux enflant dans leur dos. Avec peine, Jarand se mit debout et se cramponna sans force au poignet d’Aslak. Ses yeux dilatés par la peur tressautaient nerveusement. Son menton tremblotait et sa courte barbe était constellée de filaments de salive. Une sueur épaisse rendit sa prise glissante et mal assurée. Ce fut un véritable poids mort qu’Aslak dut quasiment hisser de ses seuls efforts sur sa position inconfortable, redoutant à chaque instant que le toit de chaume cède sous la pression et les précipite plus bas dans un déluge de bois et d’écorce. L’esclave perdit trop de temps à soulever et traîner Jarand qui gaspillait son maigre souffle irrégulier entre gémissements et suppliques inintelligibles. Il soupçonna un instant l’existence d’une blessure importante justifiant ces jérémiades, mais ne vit nulle plaie ou trace de sang sur sa tenue. Le court délai entamé dont il disposait ne lui permit pas de pousser plus loin son examen, ni même de gaspiller de précieux secondes à quémander l’assistance utopique de Rehn. Celle-ci s’était contentée plus tôt de brûler deux plumes de macareux à l’aide de son briquet à silex pour les faire léviter avec grâce et douceur jusqu’à leur perchoir. Après sa contribution pour nettoyer le terrain avec ses épines enchantées, l’idée de son aide spontanée paraissait au mieux inconcevable, au pire, le signe inquiétant d’une démence naissante. Noirelouve jouissait heureusement de ressources encore intactes en comparaison de son pitoyable comparse. Il se ménagea un peu d’espace face à la horde convergeant vers lui en projetant sur les plus téméraires son bouclier, tel un disque, puis prit son élan avant de s’élancer vers Aslak, talonné de près. L’Arcadien le réceptionna en lui enserrant fermement les deux avant-bras…une seconde à peine avant que les écharpés s’emparent de ses bottes. Tjor poussa un cri de stupeur et de frayeur interrompu par la pression brutale exercée sur son corps. Le visage crispé, il tenta de se dégager, mais les morts n’eurent que faire de ses ruades épuisées. Il y eut un instant fugace de flottement où, violemment ramené en arrière, le noble durement éprouvé sembla abandonner la lutte. Son expression, déformée par l’intensité du conflit et la souffrance cisaillant ses jambes, retrouva une neutralité absolue et détachée durant cette seconde précédant la fin promise. Le regard d’Aslak se vrilla alors dans le sien, ferme, inaltérable, ancrant sa volonté drastique à celle en perdition glissant vers son point de rupture. Sans se concerter, les deux hommes unirent leurs efforts. L’esclave souleva puissamment leur chef et se rejeta en arrière, trop conscient des grincements alarmants du toit sous lui. Dans un soubresaut de détermination, Noirelouve parvint à libérer l’une de ses jambes en se contorsionnant et se libéra en sacrifiant son autre botte aux mains voraces lui griffant les chairs pour le retenir. Il acheva de se hisser en rampant et en hoquetant avant de s’affaler, rompu de fatigue. Traversé par de subits spasmes, il replia ses genoux et les ramena vers lui et étreignant ses tibias.

- Os brisé ? s’enquit Rehn d’un ton vaguement curieux.

- F…fr…froid, bégaya le guerrier, agité de secousses sévères. Leur contact…pire qu’une brûlure…de glace.

- Comme le baiser gelé d’une dalle de pierre au saut du lit ? Oui, c’est logique.

    Aslak tâta le mollet et la cheville de Tjor à la recherche d’une articulation cassée ou d’une plaie, sans succès. La peau, quoique marquées par quelques éraflures et griffures superficielles, choquaient surtout par sa teinte rouge vif parsemée çà et là de boursouflures gonflant à vue d’œil. Jamais il n’avait vu pareilles engelures, se développant aussi vite et de manière aussi virulente.

- Ce n’est pas de notre sang ou de nos viscères que ces horreurs veulent nous déposséder, précisa la sorcière. C’est notre chaleur. Notre vie même. Elle les éblouit, les attire et les obsède.  

             La noble s’avança une nouvelle fois vers l’extrémité de la toiture pour mieux contempler la foule attroupée encerclant la longue masure.

- De vulgaires agneaux se prenant pour une meute de loups, cracha-t-elle avec mépris. Heureusement pour nous, ni l’un ni l’autre ne savent voler. Nous ne risquons rien ici.

- Je…vous remercie, déclara Tjor en reprenant lentement son souffle et son contrôle.

             Aslak apprécia qu’il le regarde avant sa maîtresse en prononçant ces paroles. Son expression s’assombrit lorsqu’il se tourna vers Jarand qui n’était pas venu les aider. Ce dernier gisait immobile à plat dos, frottant fébrilement son nez, l’œil sans flamme. Son autre main avait échoué près de sa ceinture et de l’un de ses compartiments encore béant. À cette apathie incongrue occultant jusqu’à la loyauté la plus infaillible, Aslak imagina sans mal la nature de ce que celui-ci renfermait.

- Pourra-t-il guérir vos jambes ? interrogea Rehn.

- Il le pourra et le devra, répondit le seigneur d’un ton lourd de menaces. Mais pas tout de suite.

- Notre petite aventure démarre fort et, je dois le reconnaitre ne manque certes pas du sel que vous m’aviez vanté. Cependant, et sans vouloir paraitre aussi mauvaise langue que mon impétueux valet, je crains qu’elle ne soit plutôt mal engagée. En conviendrez-vous, Noirelouve ?

- Volontiers, reconnut ce dernier d’un ton lugubre.

             La pointe d’ironie perçant dans sa voix ne suffit pas à en rendre moins discernable l’angoisse bien présente. Rehn embrassa d’un regard contemplatif le village plongé dans cette nuit cauchemardesque, surplombant depuis leur abri de fortune ses malheureux habitants à la peau arrachée changés en monstruosités. Ils affrontaient une mer démontée embarqués dans un frêle esquif, réduits à guetter impuissants la vague prochaine destinée à les envoyer par le fond.

- Que se passe-t-il ici, Tjor, par tous les dieux d’Asgard ?

- Mes souvenirs sont vagues et flous. J’ai perdu connaissance. Jarand nous a dissimulé dans un appentis peu après que ces…choses aient jailli de leurs cocons. Il prétend aussi que Grikar, le Dvergr, s’est enfui dès le début des hostilités. Voilà toute la somme de mes connaissances. Pour le reste, ce n’est que délire et fantasmagorie !

- L’assaut nous a pris de court et séparés, confirma la magicienne. J’ai peiné à conserver les idées fixes dans ce brouillard. Il m’a fallu faire appel à toutes mes ressources pour parvenir à invoquer mes pouvoirs. Le maléfice qui sévit ici est puissant, et implacable. Nous mériterions presque de rejoindre le troupeau des tondus, là, en bas, pour nous être précipités dans ce bourbier tête baissée.

- Nous sommes toujours dans la course. Ce roncier n’est pas inextricable. Nous viendrons à bout de la malédiction de ces lieux, sauverons l’âme de ces hères si cela est encore possible et quitterons ces lieux vivants. Sur mon honneur, je vous sauverai la vie, ma dame.

- Je n’en doute pas un instant, rétorqua la tempestaire avec malignité. Mais qui vous sauvera, vous ?

          L’élémentaliste se détourna et reprit son observation des environs. Aslak offrit l’issue que cherchait Tjor après la saillie de mauvais augure de sa maîtresse en mimant un roulement exagéré des épaules, un air bourru et une barbe fournie.

- Knud ? devina le noble. J’ignore tout de sa position. Je ne l’ai pas aperçu dans le bourg. Il a du se replier comme nous.

          L’esclave acquiesça, même s’il n’avait en vérité que faire du sort du barbare. Ce n’est pas pour ce spadassin lourdaud qu’il s’inquiétait, mais poser la question ouvertement ou de manière moins directe l’aurait exposé au courroux de Rehn. Il guettait discrètement leur chef dans l’espoir que celui-ci poursuivrait sur le sujet, par association d’idées. Mais il se tut et n’évoqua pas Signe. Désappointé, Aslak cherchait un moyen de le relancer en ce sens de la manière la moins suspecte possible et ce laps de temps lui sauva la mise. Déjà, Rehn lui jetait un coup d’œil inquisiteur perçant et suspect par-dessus son épaule. Tout à coup, un flash aveuglant éclata, figeant la bourgade, la côte, le fjord et les bois proches dans un écrin blanc et spectral le temps d’un battement de cœur. La soudaine lumière, violente et omnipotente, détrôna et bannit la nuit, blessant cruellement leurs yeux avant de s’éteindre aussi inopinément. Les quatre équipiers se dressèrent d’un même réflexe tandis que les ténèbres que l’on croyait immuables rebasculaient le monde sous leur coupe. L’incident fut si bref, si extraordinairement surprenant, qu’Aslak et ses compagnons affichèrent la même perplexité incrédule. Même Jarand, alangui, le regard vide, se trouva assez de curiosité pour tromper sa rêverie et se soulever sur le séant. Noirelouve en oublia sa douleur et ses vertiges, sourcils froncés, la main machinalement posée sur la poignée de sa lame. Rehn, frêle silhouette narguant la houle envieuse tendue vers elle en contrebas, oscilla sur elle-même, au ralenti. Aslak scruta le ciel en quête des éclats grondants précédant l’orage, en vain. Aux abords côtelés du bourg, partiellement dissimulé derrière les épaulements des collines aux massifs de pins sporadiques, s’élevait à présent un crépitant et étincelant pilier de lumière. Surgi des entrailles de la terre ou chu des nuées sombres accumulées sur les berges de la lune, la colonne luisante fendait les cieux et barrait l’horizon. Sillage d’étoile décrochée, éclair figé, lance de soleil fichée dans la forêt, le phénomène rivalisait de mystère et de beauté dans cette obscurité épaisse et sans espoir. La nuit rancunière accepta mal l’intrusion débordant de tant de clarté blessante, flèche dorée déchirant son voile funèbre. Aussi envoya-t-elle en représailles contre elle ses victimes devenues séides. Brusquement, les réfugiés reclus sur leur toit ne présentèrent plus autant d’attrait pour l’armée des cadavres incapables de résister à l’appel du pilier. La troupe envahissant les contours de la halle se mit en branle et, de son pas lent et décidé, entama la poursuite de sa nouvelle et irrésistible proie. Dans un ressac muet, le village se désengorgea et se vida comme une marée descendante. Stupéfaits, les aventuriers en péril mesuraient encore la portée de cette intervention quasi-divine et de la chance qu’elle représentait pour eux quand Aslak interrompit leur léthargie. Son index indiquait la direction contraire, désignant deux ombres progressant poussivement dans la pénombre au milieu d’une escorte des plus encombrantes. Profitant de la diversion offerte par la lueur salvatrice, Signe et Knud, alliés de circonstances, tentaient de se frayer un chemin au milieu d’une grappe irréductible d’écorchés les harcelant de leurs assiduités appuyées.

- La Fossoyeuse s’est engagée dans la course avec un étalon de choix, commenta narquoisement Rehn dans une pique que ne releva que trop son serviteur. A-t-elle seulement misé sur le bon cheval ? Elle a plutôt intérêt à ne pas quitter son champion si elle veut atteindre l’arrivée en un seul morceau. Ou plutôt, à bonne température.

- Non, c’est inexact, la corrigea Noirelouve en observant mieux. C’est elle qui protège Knud…

             La tempestaire émit un ricanement cinglant. Mais leur chef avait raison. Knud se tenait à peine debout dans le sillage de l’adolescente, géant ployant à chaque pas, les bras ballants tenant ses armes du bout des doigts, le menton affaissé sur la poitrine. Signe avançait avec lenteur, désarmée, guidant son allié d’une main refermée sur son avant-bras musculeux, intimant aux créatures tournant autour d’eux de se tenir à distance. Sa tête se tournait vivement dans tous les sens tandis qu’elle interpelait l’un ou l’autre des monstres, en particulier ceux qui se hasardaient trop près.

- Elle parvient à leur parler…comprit Tjor, hébété. Et à se faire obéir d’eux.

- Sorcellerie maléfique ! siffla Rehn avec dégoût. Rien d’étonnant. En somme, elle est comme eux : maudite.

- Ils ne la craignent pas, intervint Jarand d’une voix étrangement déformée par l’épuisement. Les morts ne ressentent pas la peur. S’ils lui obéissent, c’est parce qu’elle les entend. Et les écoute. C’est ainsi. C’est le rôle d’une prêtresse de Hel. C’est une Banshee.

- Banshee ou non, il faut l’aider ! s’exclama Noirelouve. Knud ne parviendra jamais jusqu’ici. Regardez comme il se traîne. Il doit être gravement blessé. Et les écorchés sont de plus en plus nombreux autour d’eux. Elle ne parviendra jamais à les contenir indéfiniment.

- Ouvrez la route, mon cher, je vous en prie ! se moqua Rehn. Bon pied, bon œil !

               Aslak échangea un regard avec le noble qui baissa les yeux sur ses jambes meurtries, entre colère et résignation. Dans sa ruelle, Knud trébucha et manque de peu de les expédier, Signe et lui, le nez dans la poussière. Ou dans la tombe.

- Qu’est-ce que tu fais ?! s’écria vertement Tjor quand Jarand tendit sa main secouée de spasmes vers lui.

- Je vais soigner vos engelures, répondit le myste avec une résolution contrastant avec son état lamentable, teint maladif, yeux mi-clos et voix pâteuse. On n’abandonne pas…les nôtres.

        Le guérisseur rassembla son pouvoir dans son poing et commença à en répandre l’énergie sur les pieds de son seigneur. Le flot, faible et chancelant comme une bougie au vent, résorba péniblement une première boursouflure. Jarand se remit aussitôt à haleter. Il restait encore nombre de gelures visibles. Aslak bondit sur ses pieds et, tête basse, frotta son pouce contre son index, les doigts repliés. Il réitéra son mime jusqu’à ce qu’elle daigne réagir.

- Non. Je te l’interdis, Singe Savant.

            Aslak ne s’interrompit pas, ni ne bougea d’un cil.

- Qu’est-ce qu’il veut ? demanda Noirelouve, intrigué.

- Tâter du fouet, manifestement, rétorqua la tempestaire, inflexible.

- Et qu’est-ce qu’un singe ? interrogea Jarand, de plus en plus embrouillé.

- Un animal Arcadien…asséna la jeune femme sans quitter son servant des yeux.

              Ce dernier frappa brusquement du talon, son pied traversant le toit de la halle. Tjor crut à un coup de sang jusqu’à ce qu’il voie l’esclave s’emparer d’un morceau de charpente qu’il réduisit à une taille modeste et au bout duquel il assembla un mélange de tourbe et de chaume prélevé à la toiture. Puis il recommença son geste vers sa maitresse, brandissant sa torche improvisée avec fermeté. Le crépitement du briquet de Tjor prit de vitesse le nouveau refus exacerbé de Rehn. Aslak se précipita vers le feu offert.

- Hors de question ! tempêta l’enchanteresse, son flegme volant subitement en éclats. C’est MON esclave, Noirelouve. Je ne vous permets pas de l’envoyer à la mort pour une idée stupide !

- Une idée avisée, au contraire, répondit le seigneur avec calme. Vous l’avez dit vous-même : c’est la chaleur qui attire ces bêtes mortes. Regardez l’effet qu’opère sur elles ce puits de lumière. Le feu reste le moyen le plus efficace de les éloigner et de sauver Knud et Signe. Je prends note de votre rejet de ce plan mais passerai outre. Je demeure le responsable hiérarchique de cette expédition. En acceptant de me suivre, vous vous êtes soumise à mon autorité.

        Le regard de haine et de fureur de la jeune femme se résorba lentement, ne laissant que des stigmates évanescents sur son visage redevenu lisse.

- Ainsi soit-il, marmonna-t-elle. Seigneur. C’est une folie dont je prends également bonne note.

- Vous devriez être en mesure de protéger Aslak de vos pouvoirs si nécessaire, non ? rappela Jarand.

- Ai-je requis les conseils du protecteur à deux doigts de défaillir après sa débandade pour m’énoncer des évidences ?

- Le sort de Knud et de Signe vous indiffère-t-il à ce point, ma dame ? questionna Tjor tandis qu’Aslak s’approchait du vide.

- Celui de Knud, non, rétorqua-t-elle d’un ton lourd sans lâcher son esclave des yeux.  

           Ce dernier fit mine de n’avoir pas entendu afin de ne pas aggraver davantage son cas. Il venait de forcer la main à sa maîtresse par l’intermédiaire de Noirelouve pour un motif plus que sensible pour elle. La contraindre à sauver une rivale équivalait à ses yeux à une humiliation publique. Aslak n’avait ni intérêt à la ridiculiser en échouant, ni à trahir sa véritable motivation dans un excès d’héroïsme injustifiable par la suite. Au cas où l’idée de se précipiter à portée d’une cohorte d’horribles dévoreurs de vie ne suffisait pas à nourrir son angoisse, la perspective du châtiment de Rehn à son retour vint allègrement en garantir la pression. Sur ses pensées stimulantes, le jeune homme sauta souplement à terre. Il se réceptionna sans mal et se releva en examinant soigneusement les environs directs pour s’assurer qu’ils étaient bien déserts. La proximité de sa torche allumée excita les créatures transpercées plus tôt par Rehn. Convulsant et se tortillant sur leurs pics, les empalés s’agitaient avec la frénésie propre de bêtes affamées à la vue d’un mets irrésistible. Aslak recula de quelques pas pour éviter que leurs gesticulations spasmodiques et bruyantes n’attirent l’attention d’autres, plus mobiles. Inspirant profondément l’air vif au goût iodé, il repéra un passage entre deux greniers sur sa droite et s’élança. Il laissa derrière lui plusieurs maisonnées et intersections pour établir un périmètre de sécurité viable autour de la halle avant de commencer à enflammer les cocons. Comme il l’avait imaginé, ceux-ci s’embrasèrent vivement dans une odeur écœurante, communiquant le feu aux chaumières sur lesquelles ils s’étendaient puis, aux autres membranes de soie voisines. L’Arcadien ne perdit pas de temps à s’assurer que l’incendie prenne bien. L’urgence et l’anxiété le poussaient à ne jamais s’arrêter, ralentissant à peine sa course entre deux pâtés de maisons, obliquant, zigzagant, étendant le brasier aussi largement que possible. Malgré le froid et l’humidité, les demeures aux charpentes de bois se laissèrent rapidement gagner par les flammes rendues voraces par les innombrables cocons disséminés à travers le village. La nuit recula bientôt et l’atmosphère chargée d’embruns et d’une fine puanteur rance de moisi s’alourdit d’une fumée piquante et tourbillonnante aux volutes parfois brûlantes. Aslak accéléra pour ne pas se laisser enfermer dans son propre piège.

       C’est en débouchant sur une place modeste au centre duquel trônait un ancien puits de pierres déchaussées qu’il aperçut Signe et Knud, gravissant le chemin opposé au milieu de leurs assiégeants. Le jeune homme dérapa brusquement au risque de compromettre son équilibre. Déjà, la couronne de feu montant du quartier ravagé dans son dos attirait une partie des écorchés à mi-chemin entre ses alliés et lui. L’esclave les vit à peine. Le souffle court, il demeura immobile, les muscles tendus et la torche haute, jusqu’à accrocher le regard écarquillé de Signe. Frappée de stupeur, l’adolescente le dévisagea, un instant interdite, ses yeux de chatte écarquillés, sa bouche légèrement entrouverte, une phrase suspendue sur les lèvres. La violente lumière des flammes dansantes et tendant vers le ciel derrière lui jetait des éclats d’or et des reflets d’airain dans sa chevelure à la noirceur parfaite. La fatigue et la tension marquaient ses traits pâles et fragiles dont la sévérité naturelle était rehaussée par la concentration. Leur échange dura une seconde et une éternité. Puis un cadavre progressant entre eux rompit le contact visuel et Aslak sentit le danger hérisser sa nuque lorsqu’une main aux chairs rougeâtres et aux ongles brisés se porta sous son nez. Par réflexe et par dégoût, il l’évita en se penchant et en se déportant agilement sur le côté de son agresseur, attiré par la torche. Un rude coup d’épaule envoya le curieux s’effondrer à l’intérieur d’une chaumière que l’Arcadien enflamma en s’éloignant. Ses pairs se ruèrent littéralement sur le nouveau foyer. Plusieurs contournèrent même l’esclave pour le rejoindre plus vite. Même lorsque le feu commença à lécher leurs corps profanés, ils ne luttèrent pas. Au contraire, si la plupart se contentait de poursuivre plus loin encore vers le cœur de l’incendie, quelques-uns, changés en torches vivantes, s’asseyaient sans grâce ou s’étendaient par terre, étreignant leurs membres se consumant, harassés mais comblés, enfin en paix. Aslak acheva de desserrer le carcan de morts autour de ses compagnons en précipitant sa torche sur le toit d’une masure à étage. La chaleur devint vite suffocante et la fumée épaissit ce que la clarté née du brasier avait révélé. Avant que le chaos ne l’emporte, le jeune homme se fraya un chemin vers le puits et se hissa sur sa margelle branlante. Les morts-vivants affluaient désormais de partout, issus en majorité d’une partie de la foule abandonnant la croisade vers le pilier de lumière pour une cible plus tentante. Les ombres et les nuées ardentes rajoutaient encore à la folie de cette scène infernale. Aslak tendit le bras en direction d’une ruelle épargnée permettant de rallier la halle. À la lutte avec deux créatures lui bouchant la vue, Signe ne le vit pas. Fort heureusement, Knud, ragaillardi par ce répit, comprit le message. Sans ménagement, il tira le bras de son acolyte et l’entraina vers la sortie désignée. L’ennemi ne s’intéressa guère à eux. La Banshee écarta les rétifs de leur chemin d’un ton de commandement rendu sec par la lassitude et l’impatience.

- Vers l’est, Brûle Pourpoint, souffla la brise à son oreille.

            Aslak se tourna vivement, prenant conscience du péril encouru à rester plus longtemps ici. Aveuglé par la nuit, les cadavres titubant de tous bords, la fumée larmoyante envahissant les lieux, il sprinta dans la direction indiquée, à l’opposé de celle de Signe et Knud. Des doigts tordus et osseux se plaquèrent contre sa hanche dans sa fuite, cherchant à le retenir et compromettant sa retraite. Une sensation sournoise de froid l’envahit à ce seul bref contact, semblable à la morsure du vent battant la banquise sur sa peau nue. L’esclave se dégagea avec raideur, sacrifiant une partie de sa tunique à son attaquant. Sans se retourner, il s’enfonça dans une venelle formée par des cloisons proches, impraticables pour les horreurs malhabiles envahissant la place. Il émergea sur un passage désert et se permit une pause, savourant une goulée d’air non saturé par la fumée, tous les sens en alerte. Pas d’écorchés en vue. Avant que la situation ne change, il se décida pour un chemin à la surface cabossée de boue gelée encadré par des bâtiments rudimentaires et circulaires qu’il reconnut comme des entrepôts ou des habitations de population modestes. Sa hanche le lançait mais il ne ralentit pas, décidé à rejoindre la halle au plus vite pour s’assurer que Signe et Knud étaient hors de danger. Ses pas le menèrent vers la côte et une large baie encombrée d’ateliers de charpente, d’ossatures de navires à jamais inachevés, de troncs, de planches, de tonnelets et de caisses. Une couche de toiles aux ramifications innombrables recouvrait le tout de fines dentelles gluantes et de cocons éventrés. Aslak ralentit et opta pour une marche prudente, guère rassuré par cet environnement sinistre. Prudemment, il ramassa un maillet trainant au manche collant affreusement. Avec, il tâta l’un des fils de cet incroyable réseau, épais comme une corde, souple et particulièrement solide. Une impression de malaise le saisit insidieusement. Son cœur cognant, chauffé à blanc dans sa poitrine, s’emballa lorsqu’il crut percevoir un raclement, simple soupir résonnant avec le fracas du tonnerre dans ce silence écrasant, à peine dérangé par la clameur de l’incendie engloutissant le hameau. À pas de loups, l’Arcadien se fondit dans un recoin d’ombres impénétrables, aux aguets. Un grattement proche gela ses entrailles avec la même intensité que les doigts étrangers et atroces caressant sa taille plus tôt. Un claquement sec, puis un grincement strident suivirent, lui permettant d’identifier la source de ces bruits inquiétants. Le long de la plage avait été bâti un vaste hangar ouvert sur le côté servant à abriter les navires sur cale le temps de réparations. Noyé dans l’obscurité, il ne laissait rien paraitre, sinon l’ombre massive et dense qu’Aslak attribua à celle d’un bateau de belle taille. Il comprit que ce n’était pas le cas lorsque l’ombre s’éleva et s’ébranla dans un chuintement terrifiant. Avec effroi, il assista au réveil de la maîtresse des lieux, s’extirpant de sa couche aux draps de soie et avançant délicatement sur son confortable tapis de toiles. Il s’agissait d’une araignée colossale, perchée à une dizaine de mètres de hauteur sur une série de pattes grandes comme des sapins. La monstruosité assoupie offrit son flanc titanesque à la lueur torve de la lune, dévoilant un abdomen puissant et bombé, une gueule large comme un four et des mandibules velues s’entrechoquant dans une sinistre mesure tandis qu’elle humait le vent. Aslak demeure pétrifié sur place, éjecté de sa propre conscience. Il avait certes déjà vu des arachnides de taille impressionnante et entendu parler de certaines espèces plus grandes encore hantant les souterrains des forteresses Dvergrs. Mais ce spécimen-là n’appartenait pas à ce monde, ni même à celui de la faune bigarrée des tréfonds montagneux. Cette horreur-ci était recouverte d’un enchevêtrement de peaux humaines cousues entres-elles par des fils de soie imprégnés de coulées écarlates tristement identifiables. Tendues à l’extrême, elles arboraient des entrelacs de veines bleutées en épouvantable blason. Les mouvements saccadés de l’araignée éprouvèrent la résistance de cette effroyable vêture, répandant aux liens et coutures des giclées du sang dont elles étaient gorgées. Aslak chancela, les jambes soudain aussi creuses et frêles que des roseaux secs. L’abomination aurait baissé la tête pour le gober qu’il aurait été incapable de réagir. Au lieu de cela, elle se mit en marche et passa au-dessus de lui en toute indifférence. Ce ne fut que lorsqu’elle quitta son champ de vision qu’il retrouva l’usage de ses poumons et respira de nouveau.

- Fuis, lui murmura une rafale. Elle vient sur nous.

     Aslak se raidit jusqu’à la douleur. La peur instillée dans l’avertissement de Rehn le traversa de part en part. Il dut se reprendre à deux fois avant de parvenir à évacuer le nœud obstruant sa gorge et réussir à déglutir. La fièvre le gagnait un peu plus à chaque pompe de son cœur. Avec une lenteur calculée, il se força à se retourner. La masse démesurée de l’arachnide s’éloignait, flottant au-dessus des maisons qu’il enjambait précautionneusement. Il ne lui faudrait pas longtemps avant de s’abattre sur la halle et en déloger les occupants incapables de se défendre ou même de se mouvoir pour deux d’entre-eux. L’urgence rendait chaque seconde plus précieuse que la précédente, mais aussi plus savoureuse. L’esclave pencha la tête sur un côté, puis sur l’autre. Les craquements de sa nuque l’aidaient mystérieusement toujours à recouvrer son sang-froid. Puis son regard tomba sur le maillet dans sa main et sur le bric-à-brac des constructeurs de navire autour de lui. Il repéra un tonnelet et en fracassa le sommet. Il se saisit de deux autres, identiques et, les calant contre lui, s’élança dans le sillage de l’araignée. Il fila aussi vite que possible, frôlant les murets à toute vitesse, avançant aussi droit que possible pour rattraper la bête, l’adrénaline et sa rapidité naturelle compensant sa méconnaissance du terrain et son manque de visibilité. Après avoir évité une clôture traitreusement penchée dans la pénombre ainsi que deux dépecés traînards plantés en plein milieu de sa trajectoire, il parvint sain et sauf dans la cour de la halle en même temps que la géante. Celle-ci ne le remarqua pas plus que précédemment, examinant avec une délectation significative les deux guerriers brandissant leurs lames devant elle en dernier recours et la sorcière à la robe battue pas les vents la défiant. Aslak défonça le haut de ses tonnelets sans attendre la mise à mort évidente. Puis, avec force, il se débarrassa de son marteau en le projetant sur le monstre. L’outil atteint la gueule suintante de bave dans un bruit mat, retardant l’assaut imminent. Déconcerté, l’arachnide baissa sa gigantesque tête et repéra enfin l’impudent. Celui-ci tenait le premier de ses tonneaux en l’air, immobile. Il ne le lança pas tout de suite, comme s’il souhaitait gagner du temps. C’est en sentant la caresse du vent sur sa joue qu’il se décida. Le tonnelet vola sur la bête avant de se redresser brusquement en fin de course, de s’élever à la faveur d’une forte bourrasque sifflante et de renverser son contenu une fois en lévitation au-dessus d’elle. Un liquide sombre et visqueux lui doucha le thorax, éclaboussant l’avant de son abdomen et une partie de sa tête. L’araignée effectua un léger bond de retrait, surprise, momentanément aveuglée par la poix tombée sur ses yeux. Le vent lui lança le second tonnelet en plein sur les mandibules dans une giclée poisseuse répugnante. Un sifflement aigu de frustration et de colère résonna vivement des entrailles de l’abomination colossale. Ses pattes poinçonnèrent rageusement la parcelle où le minuscule humain se tenait avant de la souiller. Quand son ire destructrice s’estompa et que ses sens lui confirmèrent la présence de son insolente proie une vingtaine de mètres plus loin, il était trop tard. Les ailes du vent s’abattirent sur elle, charriant des milliers de braises incandescentes prélevées sur l’incendie qu’elles répandirent sur son dos en une pluie mortelle. La poix prit feu aussitôt, libérant et alimentant des flammes immenses courant avec une cruelle fulgurance sur son manteau de peaux brodées. En quelques instants, l’horreur géante se retrouva aux prises avec un brasier à l’intensité décuplée, indomptable et destructeur. Ses jappements de souffrance et de terreur furent insupportables, vrillant les tympans et l’âme. Dans son effroi, elle effectua quelques sauts maladroits comme si elle tentait de désarçonner l’incendie suintant sur son dos et consumant ses chairs. Elle pulvérisa plusieurs masures sous son poids avant de s’immobiliser par faiblesse après d’ultimes ruades instinctives. Son terrible tourment disposait pourtant d’une issue que la panique l’empêcha de concevoir tout de suite. Et lorsque ce fut le cas, elle constata au tiraillement vivace qu’elle ressentit au-delà des ravages des brûlures, qu’un autre l’avait précédé. Pesant de toutes ses forces sur l’épine avec laquelle il avait piqué l’une de ses pattes dans le sol pour l’immobiliser à la manière des écorchés embrochés, Aslak tint bon. Ses maigres efforts suffirent cependant à repousser les tentatives de la créature mourante de se libérer. Après un dernier regard désespéré en direction de la mer proche, mais hors d’atteinte, l’arachnide s’écroula lourdement, dévoré par les flammes.

          L’Arcadien ne relâcha pas sa prise pour autant, ignorant la chaleur insoutenable, les cendres brûlantes tombant en averse ou le feu nourri des décombres rampant vers lui. Une main se posa délicatement sur son épaule et la simple douceur de cet effleurement souffla d’un coup toute sa rage et sa violence. Brusquement accablé par l’épuisement, les membres gourds, la respiration hachée et les mains sans vigueur, il relâcha la lance de fortune à laquelle il s’agrippait furieusement. Il ruisselait de sueur, principalement à cause de la fournaise proche émanant de la dépouille de l’araignée et du contrecoup de sa course éperdue, mais plus encore, d’une vague de transpiration froide en réponse à son intense frayeur. Comme ivre, il se retourna en tâchant de reprendre ses esprits, toujours guidé par cette main réconfortante. Il aperçut Noirelouve et Jarand, juchés au bord du toit de la halle miraculeusement intacte, observant le carnage environnant avec des regards incohérents, comme incapables de croire ce qu’ils voyaient. Émergeant de l’abri offert par une dépendance isolée, Knud se présenta en claudiquant, en tout aussi piteux état, considérant le spectacle avec une curiosité choquée. Près de lui se tenait Signe, indemne et blottie derrière les larges pans de son manteau. Son regard était le seul détourné de l’atrocité vaincue, exprimant une inquiétude et un soulagement soutenus pour l’esclave à qui ils devaient la vie. Aslak ébaucha un sourire pour la rassurer mais les doigts apaisants de Rehn l’entrainèrent vers elle en guidant son menton. Ils glissèrent sur sa gorge sale et s’ancrèrent à sa nuque pour le ramener à elle seule. Il tomba dans ses bras, vide et absent, avant de s’emplir du parfum de sa peau, fragrance fragile dominant la puanteur de chairs calcinées, son front contre le sien, puis ses lèvres goûtant son cou. La lassitude sembla quitter son corps malmené et il s’abandonna sans lutte à ce délassement, rendant son étreinte exquise à son amante. À travers la fenêtre de sa raison se refermant lentement, c’est à peine s’il fut conscient du mouvement de celle-ci tournant son visage sur le côté tout en affirmant sa prise sur le jeune homme reconquis. Il lui fut en revanche aisé de deviner vers qui elle portait son regard triomphateur.

 

[32] Trolls : Créatures carnassières issues de la pierre dotées de capacités de régénération fulgurantes