L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

       La caresse incandescente et sirupeuse coulant le long de son visage secoua les ténèbres cotonneuses dans lesquelles il se morfondait. Mais au-delà de cette impression de viscosité d’huile brûlante gouttant sur sa peau ou du reflux de son apathie, ce fut le fantôme d’une vieille douleur familière qui arracha Noirelouve à l’inconscience. De nouveau, le fer semblait déchirer son visage, ses dents gitaient, sa langue s’écorchait impuissamment sur la pique ayant traversé sa joue. Le sang obstruait sa gorge et jaillissait à gros bouillons, menaçant de le noyer. Le feu de la souffrance le cuisait avec la cruauté d’un tison ardent gobé à pleine bouche. Tjor se redressa d’un trait en poussant un cri étranglé que la frayeur lui refusa de libérer au-delà du vagissement absurde. On le saisit par les épaules pour l’immobiliser tandis que sa main, incrédule, tâtait spasmodiquement sa joue intacte. Assourdie et déformée, une voix proche l’intima au calme. Il avala une grande bouffé d’air, persuadé de suffoquer et haleta longuement avant de comprendre qu’il n’en était rien. Avec une lenteur exaspérante, sa vision trouble se fixa sur les contours de l’homme l’agrippant avec fermeté. Sans ce soutien, les vertiges fulgurants le fauchant avec rapacité l’auraient renvoyé convulser à terre.

- En douceur, seigneur, murmura la voix compatissante de Jarand. Tranquillisez-vous. Laissez-moi simplement… terminer.

       Encore cette désagréable sensation poisseuse sur son visage tandis que les doigts du myste glissaient sur sa tempe. Tjor comprit lorsque la magie guérisseuse referma ses chairs fendues. Penché au-dessus de lui, Jarand plissa ses yeux pour mieux étudier son travail et, satisfait, se recula en soupirant lourdement. Une fatigue récente et inhabituelle marquait ses traits, au-delà de l’effort de concentration consenti ou des reliquats de toxicité de sa dépendance. C’était sans équivoque. La peur encrassait ses fines rides et blanchissait son teint déjà exsangue.

- C’est fini, tout va bien, mentit l’aide de camp. Vous ne risquez plus rien.

Noirelouve hocha la tête pour chasser son tournis. Il tâcha de rassembler ses souvenirs et les images se bousculèrent dans son esprit embrouillé avec le fracas et le désordre d’une nuée d’oiseaux s’envolant à tire d’ailes. Le grincement des grilles du Roc s’ouvrant en une mélodie sinistre célébrant leur délivrance et son amère victoire. La curiosité obscène et pesante de la populace les escortant hors des murs. L’ultime regard de déception décoché par le jarl, empli d’une troublante compassion.

- Sjauabólt, marmonna-t-il en se débattant avec ses idées vaporeuses. Le sacrifice des sept. Nous avons marché vers le Pays Perdu.

- C’est ça, confirma Jarand en palpant la bosse violacée sur le front de son ami. Vous reprenez vos esprits. La magie agit. Ça va aller.

Rien n’allait. Même sonné et l’intérieur du crâne livré à la fureur tonnante de Thor, Noirelouve percevait avec acuité cette fielleuse impression d’amertume ayant accompagné ses pas vers la Terre d’Hiver. Cette sensation de perte de contrôle amorcée dans le regard sombre d’un gardien de fort usé avait contaminé jusqu’à sa troupe au moment fort de son succès. Le souvenir se précisa tel le reflet persistant à la surface d’un miroir brisé. Une sévère dispute avait agité les rangs de son embryon de compagnie au seuil de la Chevelure de Hel. Aux portes des contrées damnées tant attendues, la nervosité avait basculé en frayeur, l’inquiétude en hargne, l’appréhension en angoisse, l’impuissance en révolte. Le grognement guttural de Knud avait résonné plus violemment qu’un rugissement, comme les alliances menaçaient de se scinder et de céder irrémédiablement. La vision embrumée privait Tjor du moindre son, hormis un seul. L’insulte du champion, fugace murmure craché à la figure du chef les ayant précipités dans le roncier et restant figé face aux épines de sa lisière. Argr. Couard, sodomite, moins qu’un homme, une insulte grave banalisée en provocation lors des duels motivés par la haine. Duel qu’il n’avait pas relevé, laissant l’exécuteur du roi pénétrer le premier dans le brouillard, entraînant les autres à sa suite dans une démonstration cinglante et incontestable d’autorité.

- Nous avons fendu les ténèbres…violé le territoire de Hel…

Le jeune noble chercha auprès de son allié un indice reliant les bribes d’instants et d’images se dérobant à sa compréhension. Mais Jarand se renfrogna sous ce regard instigateur le sommant de replonger à la source de son trouble. Il s’esquiva en reportant son attention sur l’application d’un de ses onguents sur une bandelette de tissu propre. Noirelouve observa la préparation de son bandage sans le voir. Dans son esprit confus cherchaient à prendre forme les ombres dansantes et trompeuses au milieu desquelles ils s’étaient immergés lors de leur errance onirique. Qu’avaient-ils vu au-delà de la ceinture déchirée de ce nuage plus noir qu’une fumée d’incendie ? Un ciel nocturne aux étoiles étranges et méconnaissables. Les abords d’une étendue d’eau dont les vagues aux embruns glacés léchaient la berge dans un silence assourdissant. Un fjord aux parois vertigineuses se découpant à la clarté phosphorescente d’une lune énorme. L’atmosphère oppressante d’un hameau côtier ensommeillé, désert, aux masures en désordre trahissant une panique brusque et récente, les reliefs de repas à peine moisis sur les tables. Et les cocons suspendus en grappes de toits en toits, faisant ployer les branchages des bouleaux proches, assez nombreux pour occulter l’éclat fantomatique baignant le reste du val. L’embuscade. La confusion. Le vacarme. La fuite. L’écho lointain d’un choc à la tête.

- Nous avons marché comme des somnambules, droit dans ce guêpier, se remémora Tjor dans une grimace qui raviva sa migraine. Comme des inconscients, des insensés, des fous. Ce n’est pas normal.

- Rien ne l’est en ces lieux.

              Le noble s’arracha à ses efforts de réflexion pour enfin examiner l’endroit où ils se trouvaient. Jarand en profita pour poser son pansement en bandeau serré. L’exercice s’avéra délicat avec ses doigts tremblants.

- Où sommes-nous ?! s’alarma Tjor en cherchant à percer la pénombre alentour.

- À l’abri dans un appentis clos, seigneur. Hors de danger. Pour le moment.

- Où est la troupe ?

- Dispersée. Le Nain a tourné les talons le premier. Il s’est enfui du village au début de l’assaut. Pour les autres, j’ignore tout de leur sort.

              Le ton de Jarand se voulait soucieux et empathique, mais Tjor le connaissait trop pour ne pas remarquer le ressentiment y perçant. Ils s’étaient tous conduits comme des moutons se rendant d’eux-mêmes à l’abattoir, privés de bon sens et de la plus élémentaire prudence. Mais pire encore, au moment de l’attaque, aucun n’avait suivi les ordres, ni répondu aux tentatives de ralliement avant que la panique ne gagne le groupe encerclé.

- Je n’envie pas le sort de celui qui accuserait un Dvergr de lâcheté. En particulier quelqu’un comme Grikar.

- Nous ne connaissons rien de lui, riposta le scribe avec aigreur. Que vaut la vie d’étrangers, d’une race rivale de surcroît, en comparaison de la chance infime de sauver la sienne en situation de crise ? Vous et moi avons vu à la guerre ce que l’imminence de la mort peut provoquer, même chez les plus braves.

- La tablette nous l’a recommandé, trancha Tjor en tentant d’apaiser les turbulences s’agitant entre ses tempes dans un massage appuyé. C’est bien suffisant pour moi. Notre conduite était irrationnelle. Nous avons succombé à quelque maléfice ou empoisonnement de l’esprit, c’est évident. Prétendrais-tu le contraire ?

- Assurément, non, monseigneur, concéda le myste d’un air pincé.

- Il nous faut reprendre le contrôle de la situation et sauver ce qui peut l’être. Mon arme. Allons secourir les nôtres.

     Jarand eut un instant un regard qui n’échappa pas à son chef, d’abord perplexe, puis suppliant, avant de capituler, comme à son habitude. Noirelouve devinait aisément la teneur de ses réflexions. Il savait que son seigneur avait subi trop de revers dernièrement pour supporter passivement celui-ci. Sa loyauté l’empêchait simplement de formuler ses doutes. Son manque de conviction ne lui permettrait pas de défendre son point de vue, ni même de l’assumer. Il était facile de déduire qu’il ne serait pas écouté, même en arguant du danger rôdant à l’extérieur auquel ils avaient échappé par miracle, ni en soulignant l’état de santé précaire de son chef. De toute manière, les clés qui leur faisaient défaut pour appréhender la situation se trouvaient hors de ces murs. De plus, ils ne pourraient pas rester indéfiniment cloitrés dans un vulgaire cabanon. Le noble ne lui accorda qu’un coup d’œil distrait lorsqu’il opta alors pour une approche plus subtile du problème.

- Savez-vous ce que sont ces…monstres écorchés ? demanda-t-il faiblement en s’équipant sans enthousiasme.

- Les habitants de ce bourg, je présume, répondit Tjor de façon détachée. Avant.

- Avant…quoi ?

- Avant qu’on ne les fourre dans les cocons d’où ils ont surgi pour nous attaquer.

     Les deux hommes échangèrent un regard entendu, sans faire davantage de commentaire. Noirelouve se demanda vaguement dans quelle mesure le Lait permettait de préserver le fragile sang-froid de son allié. Avant de songer que ce dernier devait se poser la même question à son sujet quant à sa fiabilité lorsqu’il tituba d’un pas mal assuré jusqu’à la porte, pris d’une violente nausée qu’il peina à réprimer. Foutue garde haute !

- Demeurons à couvert dans les ombres. Utilisons l’obscurité à notre avantage. Effectuons une rapide reconnaissance des lieux. En cas d’accrochage, replions-nous vers la berge. Ne quitte pas mon ombre et assure-toi de…Où est ton havresac ?

- Arraché par ces…perdu dans ma retraite, avoua Jarand dans un murmure, le regard fixe et plongeant.

- Retournons sur nos pas dans ce cas. Perdre la tablette revient à échouer dans notre quête. Sauras-tu retrouver l’endroit où elle fut perdue ?

- Je ne sais pas.

- Il le faudra, fit froidement Tjor.

- Non…Je ne sais pas si je pourrais retourner dehors.

           Le ton mourant du myste s’éteignit dans une pointe trop aigue. La faible lueur de la lune pleine perçant à travers les planches de la hutte ne suffit pas à masquer les tressaillements agitant le haut de son corps. Sa main se cramponnait déjà à son ceinturon.

- Qui sommes-nous, Jarand ?

- Je…j’en ai besoin, monseigneur. Juste une pincée…

- Nous sommes des soldats en pleine bataille. Agissons en guerriers et nous serons jugés comme tels. Cela seul importe. Redouter les risques, craindre un ennemi inconnu, prêter l’oreille à nos peurs nous condamne d’office. Il y a davantage que notre sort qui nous attend au-delà de ce seuil, le comprends-tu ?

- Je pourrais être plus efficace, je…

- Non. Tu le serais moins et nous le savons tous les deux. Refoule ta faiblesse et prie les dieux qu’ils n’aient rien entendu. Je tâcherai d’en faire autant si tu tiens ta place à mes côtés. On ne s’illustre pas en terrassant sa peur, mais en cheminant avec elle après l’avoir muselé. 

       Le myste demeura parfaitement immobile, fondu dans les ombres de la cachette à réprimer ses grelottements.

- Tu en es capable, l’encouragea son compagnon d’armes. Tu l’as prouvé en sauvant ma vie aujourd’hui.  

- Je marcherai avec vous, flancha Jarand en soupirant. Après tout, peut-être sommes-nous déjà damnés pour côtoyer ses abominations sans peau. Par les Ases, pourquoi n’ont-elles plus leur peau ?!

- Elles n’en saigneront que plus facilement, conclut Noirelouve en ajustant les sangles de son bouclier encore passé dans son dos.  

   L’imminence de l’action et la nécessité de sa préparation contraignirent le jeune noble à s’éclaircir les idées. Le soulagement de reprendre un minimum de maîtrise des choses mit paradoxalement en lumière la folie des évènements. Et la hauteur du péril menaçant de les engloutir dans ce désastre. Que s’était-il passé dans cette brume pour les dépouiller de leur logique, de leur prudence et de leur bon sens ? Qui engagerait sa troupe en terrain hostile et inconnu sans la moindre directive ? Sans même décrocher son bouclier ?! Et où avaient-ils été expulsés par ce brouillard infernal ? En enfer justement ? Peut-être bien, après tout. Même sans être originaire des régions septentrionales, il savait éperdument qu’il n’existait pas de côtes, de fjords ou de village de pêcheurs à si courte distance de la Haie des Titans. Quant aux horreurs pelées dormant dans leurs nids de soie et hantant les lieux, aucune saga de sa connaissance n’en faisait mention. La voix spectrale du jarl sembla subitement chuchoter à son oreille en un soupir revanchard. Des plus braves que vous ont disparu dans la Chevelure. Des armées entières. Le Grand Hiver, précurseur du Ragnarök. Si la fin des temps prenait une forme concevable par un simple esprit de mortel, pourrait-elle ressembler à ce cauchemar ? Tjor s’humecta les lèvres, sèches comme de l’écorce, en repoussant ses angoissantes idées. Il pouvait sentir le regard de Jarand ne le quittant plus, se déchargeant sur lui de toute initiative, simplement pour se soustraire à la peur le consumant. Noirelouve lui adressa un lent hochement de tête pour raffermir leur volonté, mais qu’il ne lui rendit pas. Épée brandie, il pesa contre la porte qui s’ouvrit sur une pénombre des plus sinistres.

D’un pas lent, il s’engagea à l’extérieur, épiant sans répit les environs déserts. Son cœur cognant à tout rompre semblait charrier dans ses veines le poison d’une peur primale. Mais au moins, cela l’aidait à fixer ses pensées et affiner ses perceptions perturbées. Le hameau paraissait plongé dans une torpeur nocturne silencieuse. Tjor n’accordait nulle confiance à ce rideau trompeur dressé devant leurs yeux. Au-delà de l’orée de noirceur enveloppant les masures basses se terraient des présences nullement assoupies. Leur animosité latente excitait son instinct de combattant avec la froide assurance de la meute refermant son cercle sur des proies isolées. Noirelouve s’immobilisa et désigna de la pointe de sa lame plusieurs zones de ténèbres opaques qu’il n’aurait approchées, même pour une cassette débordant d’or. Jarand saisit son coude d’une poigne sans vigueur pour faire obliquer son arme en direction d’une chaumière au seuil encombré de carcasses laineuses écharpées de frais. Près d’une brouette renversée et d’entrailles de moutons déversées sur la terre craquelée de givre gisait son sac à la lanière rompue. À la clarté sinistre de la lune monumentale, la scène offrait tous les lieux communs avec le parfait guet-apens. Angles morts, espace réduit et impraticable, visibilité imprécise et ombres impénétrables, le coupe-gorge n’attendait que des proies aussi inconscientes que les bêtes écharpées en tapissant le sol. Noirelouve s’y enfonça sans une once d’hésitation. Il ne ralentit pas au milieu des flaques de sang collantes qu’il piétina dans un bruit désagréable de succion. Il ne s’attarda pas en croisant les portes béantes sur des ténèbres froides et magnétisantes. Il attendit d’avoir refermé ses doigts sur le cuir pour s’accorder un instant d’immobilité, et de vigilance, enhardi par le renfort de son aide de camp entrainé malgré lui dans son sillage. De gestes raides, il plaqua le bagage dans les bras de son comparse et se retourna avec lenteur. À quelques pas ou quelques lieues, on s’agitait dans la nuit les encerclant, s’ébrouant et trottinant du pas lourd d’un cheval trop fougueux. Il fallut un temps interminable à Jarand pour nouer correctement sa sacoche et s’assurer qu’elle ne mordrait plus la poussière à la première embardée. Son seigneur fit semblant de ne pas remarquer sa maladresse affligeante, accrue par son angoisse, exprimée par vagues continues de soupirs. Conservant une garde inébranlable, il patienta sans broncher, ni quitter les alentours du regard. Le tapage circonscrit au-delà de la pénombre enfla et résonna bientôt dans toutes les directions. La meute se dérobait toujours à leur vue, sans pourtant grand souci de discrétion. Estimant l’assaut, ou la curée, imminent, Tjor se replia vers un coteau longeant un muret poli par le vent et les âges. Un chemin courait à ses pieds, semblant remonter vers le centre du bourg, offrant un choix plus appréciable de voies de retraite si nécessaire. Le cœur cognant impitoyablement, le noble parvint à parcourir une dizaine de mètres, porté par ce maigre objectif, lorsqu’il se figea pour de bon. Le dernier coup de talon de leurs hôtes avait frappé trop proche, et trop vite, pour ne pas mériter leur alerte. Puis soudain, il capta un mouvement se dérobant à la périphérie de son champ de vision. La lueur laiteuse et floue de la lune n’engloba pas entièrement leur visiteur le plus curieux, mais pour la première fois depuis leur arrivée, Noirelouve bénit l’épaisseur de l’obscurité. La chose qui s’arracha aux ténèbres possédait encore quelques attributs féminins de son ancienne existence sans toutefois adoucir son horrifique nouvelle apparence. Dégingandée, le corps tordu et délié, elle se montra avec la témérité du loup tenaillé par la faim rendu plus téméraire que ses frères et sœurs. Il ne lui restait plus aucune parcelle de peau, ni chevelure, ni oreilles, ni nez, ni lèvres, ni paupières. Ses yeux vitreux et aveugles ne disposaient pas davantage de vie que son visage ravagé. Ses muscles labourés saillaient à vif, nerfs, tendons et os étirés et distendus tranchant par leur pâleur sur la chair écarlate. Nul sang ne perlait de ce corps en charpie ranimé par quelque sorcellerie. Le choc de la vision brute ébranla profondément Tjor, réveillant la douleur de sa blessure et l’insoutenable souvenir de leur précédent assaut contre ses monstres. Un goût de bile emplit subitement sa gorge tandis que la nausée le reprit. Son estomac se noua et ses jambes perdirent toute substance. Lorsque d’autres silhouettes émergèrent de la nuit près de l’écorchée, il éructa un faible ricanement, la raison en exil. La femme fit un pas malhabile en avant, se guidant sans doute au bruit. La hachette de Jarand la percutant en pleine joue la renvoya brutalement dans les ombres. Pour Tjor, ce fut le déclic. Un cri rageur jaillit de sa bouche déformée par la colère. C’est en invoquant Odin qu’il asséna un puissant coup de bouclier à la créature la plus proche, avant de loger plusieurs pouces de fer dans le poitrail d’une autre. S’engouffrant dans la brèche créée, Jarand le dépassa en agitant son épée, cherchant à exploiter l’écart afin de briser les rangs de leurs adversaires bien plus nombreux. De larges et sournois moulinets tailladèrent l’ennemi tandis que son chef le couvrait de son bouclier et de sa propre lame, frappant avec précision pour compléter ou achever l’enchainement de son allié. L’harmonie de leur combat en duo, longuement éprouvée sur le champ de bataille, leur permit de desserrer l’étreinte s’amorçant autour d’eux. Un moment, ils crurent même parvenir à mettre en fuite leurs assaillants qui, bien que désarmés et nus, semblaient affluer en force. Jusqu’à l’instant cruel où la confusion de l’affrontement les porta nez à nez avec leur première victime, remise sur pied, la férocité et la dangerosité intactes malgré la hache fichée dans son visage. La violence et l’absurdité de ce face à face les fauchèrent en plein élan. Sans même un regard pour se concerter, ils usèrent du bref répit arraché à la meute pour s’extirper de ses griffes et détaler précipitamment.

Pour les fiers guerriers nordiques, le cauchemar allait trop loin, flirtant vicieusement avec leur caractère naturellement superstitieux. Un ours enragé pouvait être terrassé. Un adversaire, redoutable et cruel, pouvait être défait. Même un Jotnär[31], géant de glace ou de feu, possédait un cœur à percer ou une tête à trancher. Mais un cadavre affreusement épluché, éveillé et hostile, vidé de la moindre goutte de sang ?! Leurs mains avides aux ongles arrachés se refermant sur leur cou ou leur bouche leur apporteraient-elles une mort honorable ? Tjor refusait d’étudier la question. Dopé par une pure panique, il sprinta sans se retourner, à peine conscient de la présence de Jarand sur ses traces. La douleur pulsait à ses tempes et déferlait en lui en vagues sournoises. Un frisson glacé parcourut son échine lorsqu’il aperçut à la faveur d’un rai de lune de nouveaux morts se joignant à la chasse au détour d’une grange ou d’un fumoir. Désorientés et apeurés, les deux hommes louvoyaient entre les masures, n’échappant aux bras écossés cherchant à les saisir que pour ameuter de nouvelles créatures essaimées à travers le bourg. Par chance, l’état déplorable de celles-ci ne leur conférait qu’une mobilité restreinte et une lenteur épouvantable. Les distancer posait moins de souci que se débarrasser du cortège funeste et croissant qu’ils formaient à leurs trousses. Haletant de fatigue et de peur, le duo finit invariablement par échouer au bord d’une falaise surplombant la plage de galets et de rocs submergés de flots sombres. Tjor planta son épée en terre, tant pour par désarroi que pour soulager son bras fragilisé par son poids.

- Ici ou ailleurs, jugea-t-il entre amertume et résignation. Dos à dos. Les dieux nous regardent.

- Pas le mien, répondit sinistrement le myste, la mort dans l’âme.

         La fuite éperdue avait sapé toutes leurs forces. Un dernier combat désespéré contre les séides de Hel ne démontrerait que leur excès d’orgueil et leur bellicisme. Si Tjor s’attendait à sauver la face dans le bruissement d’ailes d’une valkyrie cuirassée, Jarand savait que l’Unique se détournerait de lui pour cette ultime bravade, considérée comme une insulte à son nom. Le scribe voulut expliquer tout ça à son seigneur, mais il n’en avait ni le temps, ni la volonté, ni même le souffle. Les légions des morts progressaient vers eux en se bousculant mollement, sans émettre le moindre halètement ou murmure.

- Renvoyons-les en enfer ! proposa Noirelouve avec une conviction discutable.

      Projet ironique s'ils s'y trouvaient déjà, songea le soigneur en soulevant sa lame. Et eux avec.

                


[1] Jotnärs : Géants, ennemis héréditaires des dieux et des mortels