L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Le grincement strident des gonds piqués de rouille arracha une brève grimace crispée à Rehn. Tout en rouvrant les yeux, elle espéra fugacement qu’il s’agisse du déculotté à la toison de feu venu réclamer réparation ou vengeance. Éconduire avec fracas les revanchards hargneux et les minables rancuniers lui suscitait un plaisir incomparable. Celui-ci eut fait un candidat idéal à la leçon de respect des différences de rangs, de la propriété d’autrui et de la bienséance à observer lorsqu’une dame méditait. Noirelouve se tenait dans l’encadrement de la porte malmenée par les intempéries. Elle ravala son soupir de déception et lui délivra d’un lent hochement de tête l’autorisation de pénétrer dans son domaine.

- Ma dame. Navré de vous interrompre. Je souhaiterais m’entretenir avec vous.

                Il avait l’air usé et préoccupé avec sa mine basse, son teint délavé, sa mise déplorable dans ce large manteau sombre détrempée par la neige fondue. La journée avait du se montrer éprouvante et à la vision offerte par ses bottes et jambières crottées, le semer aux quatre vents à travers cette maudite cité. Néanmoins, flottant derrière ce voile de fatigue et de lassitude se tapissait une vigueur diffuse et contenue. Elle filtrait insidieusement dans le fond de son regard faussement dolent, dans ce pas nerveux et vif, dans l’ombre d’un sourire satisfait. La jeune femme en fut tout de suite furieusement intriguée. Il se passait finalement quelque chose et elle en aurait la primeur de l’annonce. Tout en lui rendant son salut courtois, elle espéra qu’il ne s’agisse pas de la seule excitation l’animant à l’idée de la réprimander pour le passage à tabac de deux piétons de sa biffe.    

- Puis-je vous aider à ranger vos effets ? proposa-t-il à la vue des pierres gravées de runes entourant l’enchanteresse.

- Inutile, mon bon, c’est à cela que servent les esclaves, minauda-t-elle en lui prenant le bras.

                Il céda devant l’étalage de ses sourires raffinés et se laissa ainsi escorter jusqu’à la terrasse aménagée tandis qu’Aslak s’empressait de ramasser précautionneusement les runes rechargées en énergie mystique pour les aligner aux limites du bivouac. Rehn nota l’intérêt que son hôte affichait pour cette tâche.

- D’aucuns prétendent que de la glace coule dans les veines des peuples nordiques. Mais même l’élan ou le mouflon cherchent parfois à se couper du froid. La barrière de vent nous assure un confort que vous jugerez pour le moins appréciable, je gage.

- C’est ainsi que vous rendez la température supportable…Impressionnant.

- La rumeur se trompe. Nous sommes faits de glace et de feu.

                L’élémentaliste désigna le banc à son invité et s’installa en face de lui sur un simple rondin de bois, de l’autre côté du foyer, dans un vaporeux et gracieux envol des pans de sa robe. Plantant ses yeux félins dans les siens, elle étendit puis ramena langoureusement ses longues jambes qu’elle croisa en dévoilant tout le potentiel sensuel de son étrange tenue aux encolures évasées soigneusement étudiées. Noirelouve s’assit et demeura de marbre, affichant une retenue aristocratique de circonstance. La jeune fille ne relâcha pas pour autant son étreinte sur sa proie. C’est ainsi que s’appliquaient les règles du jeu de la diplomatie parmi l’élite et Rehn avait passé sa jeunesse à étourdir ses pairs de ses frivoles séductions. Dans les hautes sphères, rien ne rivalisait avec le pouvoir de la chair ou de l’or pour éteindre les inimités et raffermir les alliances. Quelle que soit la teneur de l’entrevue prévue par son visiteur, la magicienne venait de lui subtiliser adroitement l’initiative. Elle le laissa jouer son coup suivant, suspendue à ses lèvres. Tjor ignora les œillades et se contenta de vider sur une planche proche le contenu de la besace passée en bandoulière sous sa pèlerine : pain, bière et bouillie de pois et de truite séchée. Sans un mot, il dénoua le lien retenant les pains percés et enfilés autour d’une cordelette, puis les étala près des bols en terre cuite dont il ôta le couvercle escamotable à la pointe de son couteau. Rehn leur fournit des cuillères en bois, appréciant le fumet libéré flattant ses narines. Après une rasade de bière à la gourde échangée, ils entamèrent le repas avec appétit. Le noble conservait une expression neutre, bien qu’absorbée et que Rehn peinait à déchiffrer. Plongé dans ses pensées, il ne prêta de réel intérêt au monde l’entourant que pour fustiger du regard Aslak lorsque ce dernier approcha pour vaquer à ses besognes. Son insistance exigeait son départ, ce que la sorcière s’empressa de lui refuser en ignorant la requête tacite. Elle voulait le pousser à réagir, de plus en plus curieuse et dénuée de la moindre patience dans ce genre de situation. Elle ne fut pas déçue de son entrée en la matière.

- Votre père m’a demandé de veiller sur vous, lâcha-t-il, suspendant une seconde la mâchée de son hôtesse.

                Malgré une guerre intime entretenue durant des années, jamais elle n’avait connu pire altercation avec son père que le jour de son départ. La dispute avait manqué virer en empoignade et son dernier souvenir de lui s’assimilait à une bordée de jurons et un masque empourpré de haine. Tjor cherchait donc à la déstabiliser. Instructif. Bien que troublée, Rehn sut garder contenance et répliqua sur un ton doucereux.

- Une protection bien discutable lorsque les hommes sous vos ordres s’introduisent dans mon campement pour tenter de me violer.

- Je doute fort que deux sots saouls soient capables de mettre en danger la descendante d’un chef de clan doublée d’une tempestaire[19] de grand talent, fit-il remarquer en mangeant lentement. Était-ce le cas ?

- J’ai pris plaisir à rosser ces chiens dégénérés d’un tour…pendable.

                Noirelouve dévia la pique d’un ricanement sec.

- Épargnez-moi la comparaison canine ! Par le chariot de Thor, j’en oubliais presque le chenil géant qui nous entoure. Quoi qu’il en soit, inutile de nourrir quelque appréhension de ce côté-là. Le récit de votre démonstration de politesse, illustrée par la débâcle d’un de mes meilleurs couteliers, virilité au vent, bien qu’en berne, suffira à dissuader les autres de vous importuner. Votre tranquillité est garantie.

- En ce cas, j’aurais dû tuer l’un de ces gorets couineurs lorsqu’ils voulaient creuser une fosse d’aisance près de mes quartiers, nous aurions tous gagné du temps.

                La provocation par le biais de ses guerriers, enrobée dans une série de mimiques aguicheuses et une voix mielleuse, n’affecta pas davantage l’officier. Rehn fronça son nez aquilin en comprenant qu’elle lui cédait la main en tentant de précipiter les choses. Noirelouve n’était pas qu’un soldat buté et trop fier comme ses semblables. Elle avait tort de le mésestimer.

- Votre compassion vous perdra, ma chère, ironisa-t-il.

- Ou ma confiance mal placée. Voire celle de mon père.

                Cette fois-ci, il ne répondit rien. Que ce soit par calcul ou pas, elle n’en avait cure. Exploiter l’argument de l’influence et de la richesse paternelles lui coûtait trop pour qu’elle ne pousse pas plus loin son avantage.

- Vos gens défient votre autorité et perdent leurs nerfs. Comment leur en vouloir ? Ce ne sont que des plébéiens parmi les plus rustres. Et nous pataugeons dans ce bourbier glacé sans être certains de pouvoir nous en échapper un jour.

                La jeune femme posa délicatement sa cuillère d’un geste affecté avant d’enfoncer le clou.

- Cette mission est-elle enterrée ? Il me faut savoir, mon ami, avant que notre sort ne rejoigne le sien.

- Vous êtes au-dessus des doutes et des craintes de la piétaille, répondit-il à mi-voix, le nez dans son auge. Vous valez mieux que ça, je ne vous apprends rien.

- Certes. Néanmoins, lorsque je m’écorche, je saigne comme eux.

- Saigneriez-vous pour moi ? Pour ma cause ?

                Tjor s’était à présent redressé et soutenait le regard de la magicienne rivé sur lui. Cette irritante étincelle de satisfaction pétillait encore dans ses yeux, la narguant. Brusquement, elle n’eut plus envie de jouer.

- Que voulez-vous, messire ?

                Un instant, il se raidit et s’abîma en lui, comme pour réfléchir à la question. Là où elle s’attendait à un filet de confidences, partielles et trébuchantes, chuchotées comme un aveu pénible, elle se vit fort surprise du ton dégagé et confiant que Tjor employa.

- Demain, nous franchirons les barreaux de la Haie des Titans pour pénétrer dans la Chevelure de Hel. Comme promis. Nous n’avons pas dévié de notre but.

- De quel lendemain parlons-nous ? L’aube prochaine ou un vague horizon ?

- Ne soyez pas cynique, Rehn. Vous aurais-je dérangé pour un espoir abstrait ?

- Je ne suis pas à un dérangement près dernièrement… ironisa-t-elle en penchant la tête sur le côté. Dites-moi donc quelle est cette clé mystérieuse qui vous ouvrira les grilles de notre geôle ?

                Noirelouve marqua une nouvelle pause. Impossible de dire si c’était par appréhension ou pour souligner son effet.

- Le Godi[20] de Tertre Pâle est en chemin, avoua-t-il avec lenteur. Son convoi devrait parvenir aux portes de la ville dans la matinée.

                Il n’en dit pas plus et planta son couvert dans son brouet d’un air absent, laissant son hôtesse s’imprégner de la portée de cette annonce. Tjor avait donc requis l’appui d’une autorité extérieure des plus compétentes et respectées, usant de son influence et de son statut de noble pour déranger le Godi de la région en personne. Le dignitaire occupait une fonction sacrée, chargé d’appliquer la loi du royaume, de régler les litiges administratifs et d’incarner le représentant des dieux dans les cérémonies officielles. Cette requête inattendue expliquait donc l’attente forcée et passive de la compagnie, justifiée par la nécessité logistique du trajet de Tertre Pâle jusqu’au Roc. Bien que circonspecte, Rehn ne cacha pas sa déception. La manœuvre dont Tjor semblait si fier manquait quelque peu de sel, peu commune, certes, mais au demeurant affligeante de banalité, digne d’un militaire rigide, incapable d’envisager la moindre entorse au règlement.

- L’affaire vous opposant au jarl est délicate, observa-t-elle, sceptique. Il faudra sans doute plus d’une journée au Godi pour en démêler le lacis et rendre son jugement. En particulier, dépouillé de votre laissez-passer royal comme vous l’êtes.

- Je n’attends pas de lui qu’il invoque la loi des Hommes, précisa Noirelouve, mais celle des dieux.

                L’enchanteresse plissa doucement le nez en une mimique cabotine, agitant sa louche en direction de son allié pour signifier son regain de curiosité et l’encourager à poursuivre le détail de son plan.

- Sjauabólt[21], murmura-t-il avec déférence. En périodes de crise et lors d’évènements spécifiques, le Godi a la charge, et le devoir, de diligenter les cérémonies de sacrifices expiatoires aux divinités. La coutume la plus répandue veut que l’on offre des richesses ou des bêtes aux dieux pour apaiser leur courroux et favoriser la bonne fortune. La forme la plus sacrée de ces rituels, abólt, peut exiger le don d’hommes et de femmes. Il s’agit d’anciennes lois, rarement et exceptionnellement appliquées. Mais au vu des circonstances exceptionnelles, le peuple les soutiendra largement, trop heureux de se voir proposer une issue aux troubles.

- Un sacrifice ?! répéta Rehn, ébahie. Sjau, sept. Vous comptez sacrifier sept personnes ?!

- Le sacrifice est symbolique. Il consistera à offrir un don à la brume noire. Six membres m’accompagneront jusqu’à la Chevelure de Hel dont nous pénétrerons la frontière en guise d’offrandes, mais bien vivants, armés et équipés pour accomplir notre mission. Le jarl ne pourra s’opposer à l’opinion de la population, au pouvoir religieux dont est investi le Godi et à la nature divine de la loi. Il sera forcé de plier.

                Rehn dévisagea Tjor avec intensité, un masque dur et peu engageant lissant ses traits blafards. Elle conserva un silence hostile quelques temps avant d’émettre un ricanement irrépressible, sincèrement amusée par la manigance.

- Vous tenez plus du renard que de la louve, mon ami.

- Je ne renonce pas à mes crocs, rebondit-il en haussant les épaules. Voici le dilemme que je dois résoudre à présent. Seuls sept d’entre nous poursuivrons la mission. Je viens à vous pour savoir si vous serez de ceux-là.

- Qui venez-vous solliciter précisément ? le questionna-t-elle en se recoiffant sensuellement une mèche rétive. La tempestaire ? L’héritière de haute-naissance ? L’alliée de votre famille ? Ou une femme supplémentaire, tout simplement ? Je crois savoir que l’efficacité de ce genre de rite repose sur la nécessité de sa mixité.

- J’ai besoin de vous, de toutes vos facettes et de tous vos talents, reconnut-il dans un aveu qu’elle assimila à de la basse et habile flatterie.

- Votre confiance m’honore. J’ai accordé mes faveurs à des embobelineurs me montrant bien moins d’égards. Néanmoins, vous manquez cruellement d’atouts pour me convaincre de m’encorder avec vous dans cette descente aux enfers. Pensez-vous réellement pouvoir réussir à sept ce qui était déjà une folie à trente ? Ai-je l’air d’un vulgaire sabreur pour me réjouir à l’idée de me retrouver en première ligne ? Nous ignorons ce que nous trouverons derrière cette chape de mort quand bien même nous survivrions à son contact. Ni comment nous en retourner saufs.

- C’est le cœur du problème, Rehn, déclara Tjor avec une émotion enfin discernable : un doute profondément ancré. Vous faites partie des favoris parmi les vôtres pour prétendre au titre d’authentique héritière de votre famille et de votre clan que votre père devra prochainement désigner. Et comme je vous l’ai dit, je lui ai promis de veiller à votre sécurité.

En retrait, Aslak se figea imperceptiblement à ses paroles avant de reprendre presque aussitôt son activité de rangement. Rehn demeura de marbre, espérant que son invité n’ait pas remarqué la brève tension. Si ce fut le cas, il n’en laissa rien transpirer et poursuivit.

- Ce serait me parjurer que de vous exposer à un péril redoutable et inconnu, comme vous le soulignez justement, sans une garde solide en escorte. D’un autre côté, vous avez fait montre de motivation et d’insistance remarquables en réponse à mon appel pour mettre sur pied cette compagnie. Cette expédition représente la chance exceptionnelle de satisfaire votre désir de glaner gloire et renom pour vous distinguer aux yeux de votre clan. Vous en étiez convaincue à ce moment-là et vous y croyez encore fermement aujourd’hui. Rien n’a changé. Votre bravoure et votre compétence vous rendent parfaitement apte à ce défi et sont sources de fierté et de soulagement pour moi. Qui d’autre dans cette troupe est assez capable à mes yeux ? Nul bretteur ou agitateur de runes. C’est avec vous à mes côtés que je veux briser ce maléfice.

- C’est du suicide, grommela-t-elle d’un ton cassant. Sacrifier sept compagnons comme des taurillons blancs paraitrait largement moins dément !

- Le succès ne semblera impossible que jusqu’au moment où nous l’accomplirons.

Visiblement dubitative, la jeune noble se détourna avec dédain et observa un silence boudeur, le visage fermé. Elle scruta attentivement Aslak, organisant son tas de bûches un peu plus loin. La persistance de son examen déclencha de la part de ce dernier des coups d’œil interrogatifs, à l’aguet d’une éventuelle demande de sa maîtresse. D’un geste négligé de la main, Rehn fit honneur à son dévouement. La rafale invoquée délogea avec brusquerie le rondin au sommet de sa pyramide. Celui-ci en dévala bruyamment le flanc, entrainant avec lui d’autres bûches qui roulèrent en cascadant bien au-delà de la limite protectrice de la barrière de vent. Docilement, l’Arcadien quitta la confortable sûreté de l’enceinte magique pour rattraper les fuyardes, aussitôt livré au froid mordant régnant à l’extérieur et rapidement transi. Mal protégé par sa trop légère tenue, c’est secoué de tremblements irrépressibles, recroquevillé et les mains tremblantes qu’il s’acquitta de sa tâche sous l’œil rieur de sa propriétaire.  

- Jurez-moi que tout ceci n’est pas une mascarade dictée par votre ego et votre désir de mâle de vous imposer face à un vieux loup retors, somma-t-elle en plongeant son regard pétillant de malice dans celui de Tjor.

- Je n’ai d’autre visée que le but fixé par mon souverain, affirma le soldat, méprisant les obstacles et les écueils et occultant mon ambition propre. C’est en cela que s’exprime la loyauté d’un bon serviteur. N’êtes-vous pas d’accord ?

                Rehn se rejeta lentement en arrière et se redressa en une posture hautaine pour mieux décocher un regard en coin à son esclave frigorifié.

- Sa présence comptera comme la première condition à la mienne.

- Accordé, acquiesça sobrement Noirelouve, même si la proposition qu’il redoutait visiblement lui coûtait une précieuse place dans son équipe déjà largement amputée.

- Vous ne m’interrogez pas sur mes autres attentes ? enchaîna-t-elle avec un sourire désarçonnant.

- J’espérais que l’on pourrait se contenter de celle me privant d’un vétéran solide au profit d’un domestique gigolo, pour ne rien vous cacher.

- J’exige de connaitre l’identité des autres membres de votre escouade, l’ignora la jeune femme.

- Vous, votre valet, mon aide de camp Jarand, moi-même.

- Les trois autres ?

- Un guerrier, un sorcier runique et un garde du jarl dont la connaissance de la région nous sera vitale, rajouta laconiquement le noble.

                La magicienne caressa d’un air distrait la longue natte blonde reposant sur son épaule, en affichant une moue pensive. Tjor se pinça les lèvres avant de parler. Elle était sûre qu’il pouvait quasiment voir voleter l’idée s’agitant dans son esprit de capricieuse garce.

- Manque-t-il quelqu’un dans ma liste ?

- Un rat menace mon grain, confia-t-elle. Je cherchais une juste leçon à lui infliger. Vous venez de me l’inspirer.

- Vous me confondez avec une muse ou un guide d’excursion pédestre, j’en ai peur.

- Ce sera ma dernière condition, le nargua l’élémentaliste. La Banshee savourera la virée, croyez-moi.

- Hors de question. Elle est trop jeune et inexpérimentée. J’ai besoin de soldats aguerris.

- Vous aurez un bouclier au lieu d’une épée.

- Je dispose de pratiquants d’arts occultes endurcis dont les profils sont plus adaptés aux exigences de notre quête.

- Des invocateurs de pluie, des hypnotiseurs de moutons, des amuseurs de foire. Rivaliseront-ils avec une invocatrice d’air et une prêtresse de Hel ?

- Éclaircir mes rangs d’éléments majeurs ne me parait pas compatible avec votre désir pressant de sécurité, fit remarquer Noirelouve avec une pointe d’exaspération dans la voix.

- Qui d’autre qu’une servante de Hel serait mieux placée pour assurer notre sécurité et garantir le succès de votre mission dans le territoire de la déesse des morts ?

- La Chevelure n’est qu’un surnom stupide et superstitieux qui ne…

                Tjor s’interrompit, sa verve énergique siphonnée par le large sourire roué et taquin étalé sardoniquement par son alliée. Le débat était vain et stérile et il le savait. L’impudente, aussi obstinée que pouvait l’être une riche gamine gâtée, se jouait de lui. Elle n’en sourit que de plus belle quand il le comprit.

- Le sujet est clos, je présume ? capitula-t-il à sa grande satisfaction.

- Jarand achèvera de vous convaincre de prendre la bonne décision à propos de la souris, acquiesça-t-elle, plus sérieuse. J’ai cru comprendre qu’il la porte en grande estime.

- Comment pouvez-vous le savoir ? Il ne s’est est jamais ouvert.

- Le vent me rapporte bien davantage que vous ne l’imaginez, se vanta Rehn d’un air altier. Je suis une maîtresse tempestaire.

- Et un atout indéniable. Vous aurez maintes occasions de le démontrer durant cette quête, je gage. 

                Noirelouve reposa son bol et s’inclina pour saluer son hôtesse avant de se redresser lentement. Mais la lionne avait encore envie de jouer et ne put retenir une ultime espièglerie tandis qu’il faisait mine de quitter sa table.

- Entérinons-nous notre accord ? Je vous l’ai dit, nous sommes de glace et de feu.

                Tjor haussa un sourcil circonspect lorsqu’elle désigna négligemment sa couche du menton, le regard pétillant. Connaissant sa réponse avant lui, elle savoura les signes de lutte interne traversant brièvement ses traits, de la surprise à l’embarras, en passant par l’hésitation et le scrupule. Sa droiture le rendrait presque attirant s’il n’était pas enlaidi par cette horrible cicatrice.

- Loin de moi l’idée d’abuser outre mesure de votre hospitalité, ma dame, s’excusa-t-il en se raidissant. De plus, je crains avoir, comme vous l’imaginez, nombre de tâches et de préparatifs à mener à bien d’ici demain.

                Le seigneur salua, roide et le regard fuyant, puis se retira en tâchant de lui faire bon visage malgré sa gêne. Il emportait à l’évidence avec lui un secret à propos de l’expédition, et elle se vit bien frustrée de n’avoir su le lui extirper.

- Qu’en penses-tu ? interrogea Rehn, bien après son départ, les yeux rivés sur la porte close.

                Aslak approcha et se porta à sa hauteur, mais ne décrocha pas un mot.

- Impénétrable et déterminé, je suis bien d’accord, répondit elle-même la jeune femme. Tu iras lui rapporter ses bols une fois nettoyés, puis tu alimenteras le feu et empaquèteras mes effets pour notre départ. Lorsque tu auras pris ton repas, tu me rejoindras ensuite. Ne lambine pas, Bûche Glacée, cette entrevue m’a passablement stimulée.

                Toujours pensive, Rehn gagna son lit à pas lents. Tout aussi songeur, Aslak la suivit des yeux. Une soudaine rafale lui renversant dessus un fond de bouillie encore fort chaud l’incita à s’activer.

* * *

 

[19] Tempestaire : Élémentaliste maître des vents

[20] Godi : Haut-dignitaire religieux nordique

[21] Sjauabòlt : Littéralement « le sacrifice des sept », antique rituel de sacrifice chargé d’apaiser les dieux