L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

               

Signe sentit son sang se figer dans ses veines quand les regards se braquèrent dans sa direction. Si elle n’avait pas assuré sa position sur la poutre, la stupeur qui la fit chanceler lui aurait assuré une chute mémorable directement dans les escaliers. Bénie soit la pénombre de dissimuler ses traits effarouchés tandis que les brutes se tordaient le cou pour tenter de mieux discerner l’intruse improbable dont ils ne distinguaient que la silhouette. La jeune fille hésita, dangereusement tentée par l’issue que représentait la volée de marches menant au rez-de-chaussée. Mais au fond d’elle-même, elle savait que son instant était passé. La fuite n’était plus envisageable à présent que les guerriers revenaient de leur surprise. Il ne lui restait qu’une solution avant que l’un de ces imbéciles ne laisse sa primalité le convaincre de frapper pour dissiper le doute. Satané scribe !

                Dans un bond souple et une envolée claquante de sa longue pèlerine noire, Signe gagna le sol, à gestes coulés et distance suffisante pour entretenir son effet. Ses mains blanches présentées paumes ouvertes et doigts écartés, elle pencha la tête en arrière juste ce qu’il fallait pour que la clarté baignant l’étage révèle en partie ses traits fins. À la vue de sa peau blême, de son visage juvénile à l’expression morne à moitié dissimulé sous un châle épais et aux puits insondables de ses yeux noirs, les soldats perdirent tout bellicisme. Ils ne se détendirent pas pour autant, la répulsion et le malaise suintant derrière leurs masques froids.

- La Banshee[13]…marmonna sombrement le guerrier le plus proche en la reconnaissant.

- Par la motte de Sif[14], jura Knud de sa voix rocailleuse. Qu’est-ce que tu fous là, gamine, perchée comme un corbeau au-dessus d’un charnier ?  

                L’adolescente était trop pétrie de peur pour esquisser la moindre réaction, encore moins pour trouver le courage de répondre au géant hargneux. Poussant l’avantage que lui procurait son image funeste, elle se contenta de plaquer un sourire à glacer les sangs sur ses lèvres tremblantes. Les trois hommes superstitieux en perdirent définitivement toute combattivité. Elle ne connaissait que trop le regard, empli de crainte et de mépris, qu’ils lui renvoyèrent.

- Elle doit chercher un compagnon de jeu, intervint Jarand en repoussant la lame flottant sous son nez. À moins qu’elle n’en ait déjà trouvé un là-haut.

                Knud et les siens examinèrent la poutre avec méfiance. L’un d’eux cracha par terre pour conjurer le sort. Signe se sut à présent hors de danger. Il lui fallut quelques instants supplémentaires pour comprendre qu’en leur barrant l’accès à l’escalier, elle les privait d’une issue honorable et empêchait la situation de se délier. Feignant de rejoindre les ombres d’où elles s’étaient arrachées, elle libéra le passage. Prévisible, Knud rallia ses comparses et s’en alla après avoir foudroyé Jarand d’un regard mauvais empli de promesse. Ce dernier, inconsciemment enjoué, dédia plusieurs sourires sincèrement amusés à l’adolescente, le temps qu’ils quittent l’étage.

- Il n’y en a pas, n’est-ce pas ? interrogea-t-il en désignant la poutre. D’esprit de mort, là-haut. Rassure-moi.

                Signe, mal à l’aise et le cœur cognant à tout rompre, loucha avec envie en direction du rez-de-chaussée. Le myste ne se rendait pas compte à quel point elle luttait pour ne pas détaler ou plonger dans la première cachette croisée. Interprétant son silence à sa convenance, il se mit à bavasser comme s’il retrouvait une amie proche.

- Merci et pardon de t’avoir dérangée pour me sortir de ce guêpier. Une chance pour moi que tu te sois trouvée là. Et une chance que Tjor ait accepté d’enrôler une prêtresse de Hel. J’ai toujours trouvé déplorable la sinistre réputation dont souffre les gens de ton ordre. Je présume que l’aptitude à communiquer avec les défunts peut être troublant et impressionnant pour le commun des mortels.

                La jeune fille écoutait à moitié les bavardages allègres de l’aide de camp du seigneur Noirelouve. Elle était prête à fondre sur l’escalier au triple galop mais l’émotion transformait ses membres en plomb. Elle pour qui la prudence et la discrétion régissaient la moindre action dans le chétif espoir de survivre un jour de plus dans ce monde chaotique avait ouvertement défié trois colosses vindicatifs. Jarand l’avait non seulement extirpé de sa paisible cachette, mais il s’était servi d’elle en la mêlant à la lutte des égos des pires brutes de la compagnie. Qu’avait-elle à faire de ses remerciements et de son affabilité ? Il avait réduit à néant son invisibilité, sa meilleure garantie de sécurité.

- Savais-tu que ton culte provient à l’origine des pleureuses engagées lors des cortèges funéraires des aristocrates pour simuler et encourager une détresse susceptible d’inspirer la compassion des dieux ? Leur familiarité avec les morts leur aurait ainsi permis d’acquérir le don de ressentir leur présence et de communiquer par la suite avec eux. Suis-je sot ! Tu as certainement dû entendre cent fois cette légende lors de ton apprentissage. Où était-ce d’ailleurs ? Dans un cercle d’initiés ? Dans un prieuré ? Peut-être un temple souterrain de Hel ? On les prétend dissimulés dans des catacombes et…

                Pendant que le scribe dégoisait avec volubilité tout en inspectant son écritoire chahuté, Signe parvint à reculer pour s’envelopper dans une ombre confortable. Les personnes croisant une Banshee y restaient rarement indifférentes. Cela faisait bien longtemps qu’elle ne s’offusquait plus des regards de biais, des pas empressés et des murmures dans son dos. Il était néanmoins plus rare que sa proximité suscite une excitation aussi prononcée. Un instant, l’adolescente attribua son exaltation à la nervosité succédant le péril ayant menacé sa vie. Mais le scribe agissait trop curieusement. De plus, une interrogation piquait sa curiosité, retenant son échappée.

- … « la mort de paille », dans son lit. C’est de là que provient l’expression désignant les morts indignes destinés à Hel. Voilà pourquoi les gens, et plus précisément les guerriers aspirant à un trépas noble, se défient des Banshees. À ce propos, Banshee est-elle une appellation péjorative ou un terme générique communément accepté ? Il me semble que…

- Depuis combien de temps saviez-vous que je me trouvais là ? l’interrompit Signe.

                Jarand se tut enfin et la dévisagea avec sérénité, mais avec trop d’intensité. Inconsciemment, elle recula un peu plus.

- Comment une initiée est-elle parvenue à gravir cet escalier aux marches craquantes et geignant sans émettre le moindre bruit, puis à se hisser au sommet de cette charpente, à l’insu de tous ? Une vraie souris.

                Le myste sourit trop, et trop longtemps. À l’étincelle dans son regard, Signe comprit enfin. Quand on a passé son enfance dans la rue en volant, mendiant et s’éclipsant face à tous les périls brutaux que compte une cité nordique, on apprend à reconnaitre les faibles, les dangereux, les épaves, les déments, ceux qui s’acharnent à vivre et ceux qui fuient cette lutte en se sabordant eux-mêmes.

- Je demeure dans la nuit, muet et aveugle, récita-t-il en lui adressant un clin d’œil de connivence.

                Le début d’une prière des Banshees. Le serment tacite de préserver leurs secrets communs. Signe acquiesça d’un court hochement de tête. Elle s’éclipsa dans l’escalier en un pas agile et silencieux. Jarand récupéra son stylet et s’apprêtait à reprendre l’écriture de son rapport lorsque la voix de l’adolescente évanouie lui parvint dans un chuchotement faisant se dresser les cheveux sur sa nuque.

- Pour votre gouverne, messire, il n’y a pas de morts dans cette bâtisse. Ni dans cette rue. Ni dans toute la Haie des Titans. Les morts s’enfuient, effrayés par la Chevelure.

                Le vaste rez-de-chaussée, encombré et plongé dans une pénombre perpétuelle, recelait maints endroits où se retirer à la vue de tous. Signe en avait éprouvé les nombreux recoins poussiéreux pour tromper la vigilance de ses alliés tout en maintenant néanmoins avec eux une proximité sécurisante. Même si elle ne se lassait pas de l’hospitalité de l’ombre, la solitude finissait toujours par lui devenir angoissante. La jeune fille se détourna donc des soldats s’évertuant à transformer avec une solide expérience le paisible entrepôt à la fois en baraquement bruyant, en cantine enfumée et en salle de jeux débridés. Sans parler de leurs manières familières ou de leur panoplie élaborée de productions de sons et d’odeurs qu’ils étaient capables d’élever au rang de torture sensorielle dans un lieu confiné, même pour une enfant des rues. L’autorité défaillante de Noirelouve, systématiquement loin de ses hommes, l’absence de perspective quant à leur mission et l’insécurité extérieure, tout contribuait à dégrader la situation et l’atmosphère. L’incident entre Jarand et Knud n’en était que la résultante évidente, et un prélude inquiétant à des troubles auxquels elle ne souhaitait sincèrement pas assister. Débarrassés de leur discipline et leurs derniers espoirs de toucher leur solde, les soldats déserteraient, au mieux. Les plus rétifs à appréhender leur déroute dédommageraient leur fierté blessée et leur bourse flouée en commettant des forfaits qu’eux-mêmes ne concevaient même pas à l’heure actuelle. Malgré son jeune âge, l’adolescente ne savait que trop de quoi était capable son prochain en situation de crise, les règles morales de la civilisation devenues caduques. En particulier des gens de guerre. Nul besoin d’être imaginative pour deviner l’ampleur du danger couru en tant que jeune fille isolée. Il n’était donc pas question pour elle de se laisser surprendre cette fois le moment venu. Avant que tout ne s’écroule, elle serait loin, des décombres cascadant comme des appétits insanes. La question baguenaudant dans son esprit concernait moins les détails d’une retraite prudente que la limite d’attente avant de s’y employer. Car voilà, une bien déplorable hésitation à tourner le dos au groupe aiguillonnait sa conscience. Une incertitude au regard désarmant et à la silhouette de statue d’éphèbe.

Retroussant le nez à la vue d’un piquier nu passant à portée, grattant indolemment sa bedaine velue, la Banshee s’éloigna des escaliers et se dirigea vers l’arrière de la bâtisse. Elle évolua sans un bruit dans la pénombre et nul ne la remarqua. Après avoir escaladé quelques caisses entassées contre le mur, elle gagna son aire favorite : un minuscule espace frôlant le plafond tourmenté par des courants d’airs glacés et aussi exigu qu’inconfortable. Elle dut ramper pour y faire reposer ses jambes dans une position déplaisante que la malheureuse couverture élimée installée sur place ne parvenait guère à améliorer, même sensiblement. Après quelques manœuvres et contorsions, elle s’immobilisa finalement, le visage plaqué contre la cloison de bois. À tâtons, elle fit pivoter sur son clou branlant la planche râpant son nez, ouvrant le passage à un vent cinglant la giflant aussitôt. Signe fut très rapidement transie de froid, sans s’en soucier pourtant, captivée par le bout de scène s’offrant désormais à elle. Cette partie du bâtiment donnait sur une cour intérieure désertée par le reste de la troupe, un modeste jardin de terre battue à l’herbe rare vitrifiée par le gel, ceint de murets austères ne protégeant en rien du froid perçant. Une cabane de sudation vétuste trônait dans un coin, près d’un antique potager abandonné aux rangées ravagées et stériles et d’un abondant monceau de bûches récemment empilées. Le préau longeant le corps de l’entrepôt avait été aménagé aussi confortablement que possible, malgré l’équipement des plus spartiates disponible. Des tentures à la propreté douteuses y faisaient office de séparation entre la partie rassemblant une couche blottie contre un feu couvant et un espace de débarras où s’entassaient divers maigres effets de voyage, tenues, sacoches, rations et fioles. Au premier coup d’œil, on aurait pu songer à un campement provisoire de réfugiés ou de malheureux indigents. Mais Signe se complaisait dans son observation maladive depuis trop longtemps pour savoir qu’il ne s’agissait pas d’un simple bivouac provisoire et improvisé. Même le plus fou des miséreux n’aurait jamais osé s’exposer aux rigueurs du climat montagnard et à la fureur de la tempête, seulement abrité derrière quelques planches et des tissus rapiécés. Ses propriétaires exprimaient une franche volonté de vivre dans de si dures conditions, méprisant la proximité d’un abri chaud, sec, en compagnie des autres membres de l’escorte. Et ils disposaient surtout de la troublante particularité de se soustraire aux aléas climatiques.

                La Banshee délaissa bien vite l’examen du triste spectacle de cette arrière-cour désolée pour fixer son attention sur l’un de ses occupants. Le teint halé à peine coloré d’un rosissement des joues infligé par les morsures du vent, Aslak agrémentait le seau ébréché couvant sur son feu de neige pelletée à mains nues. Visiblement, il s’employait à collecter et faire fondre celle-ci afin de remplir le tonneau relevé dressé non loin. Sans doute le puits avait-il encore gelé. À moins que la capricieuse Rehn n’exige pour sa toilette une eau plus pure que celle de cette vieille source. Sa large robe étendue près de la chaleur du foyer, peigne, savon et limes alignés à portée de main et ses traces de pas menant jusqu’à l’étuve indiquaient que Rehn s’adonnait une fois encore à son sauna quotidien pendant que son serviteur préparait son bain glacé. Ce dernier, rompu à la tâche et aux exigences de sa maîtresse, effectuait mécaniquement sa tâche dans une digne indifférence pour les rafales le cisaillant. Bien qu’à peine vêtu d’une fourrure miteuse, d’un pagne de barbare et de sandales à lacets hauts, il ne ployait pas sous cette température qui gardait pourtant les locaux au fond de leurs chaumières. Les lourdes boucles brunes de son épaisse chevelure ondulaient en cadence à chaque geste sur ses larges épaules. La teinte sombre de son abondante toison, sa peau bronzée, sa silhouette fine et nerveuse et ses traits moins aigus que ceux des habitants des terres nordiques trahissaient son sang étranger au premier coup d’œil. Mais bien qu’atypique en ces contrées de roches et de glace, son physique n’avait rien d’extraordinairement exotique pour Signe. Après la chute de l’empire d’Arcadie[15], les hordes du roi et les clans de tout le pays avaient déferlé pour piller l’éternel ennemi terrassé. Les esclaves arcadiens avaient dès lors pullulé dans les domaines et les halles. Val Halfdan se mit à regorger d’ouvriers, de mercenaires, de domestiques et de prostitués aux teints basanés et aux yeux couleur nuit. Elle en avait côtoyé tant dans les bas-quartiers, réfugiés sans le sou ou descendants des premières générations d’esclaves, qu’elle-même et son teint blafard juraient parfois au sein de leurs bandes de détrousseurs et de mendiants. Par mépris pour les impériaux déchus, les hommes du nord les traitaient avec une violence inouïe, les chassant comme de la vermine, les traitant de cancrelats et les évitant comme des pestiférés. Signe avait pourtant connu parmi eux ce qui se rapprochait le plus d’une famille, veillant sur elle et à protéger, tissant entre ses membres des liens précieux nés de l’adversité de cette vie sans valeur. Des sœurs. Des frères. Les traits d’Alfus se fondirent de nouveau dans ceux d’Aslak au souvenir de cette période perdue. Quel âge aurait son petit protégé aujourd’hui ? Par un singulier caprice des dieux, guère moins que celui d’Aslak …Leur ressemblance, fruit de son imagination et de sa solitude ou curiosité du destin, lui poigna le cœur d’une nostalgie amère. Elle rejeta mollement ce sentiment diffus de peine louvoyant vers son cœur et se gourmanda sèchement de sa faiblesse. Aslak n’était pas Alfus. Sa voie ne devait certes pas sinuer loin de celle du garçon rieur qu’elle avait tant aimée, mais projeter ses vieux fantômes de culpabilité sur un inconnu sous prétexte d’une vague ressemblance était parfaitement ridicule. La jeune fille soupira d’agacement. Sans pourtant quitter l’Arcadien des yeux. Signe ne pouvait s’empêcher de se demander quelles étaient ses véritables origines et quel sort fâcheux des cieux avait pu l’échouer dans la servitude aux ordres d’une aristocrate aussi infecte qu’impitoyable. Quelle vérité se dissimulait derrière un regard aussi sombre et éteint que le sien ? Quelle histoire pourrait délivrer ces lèvres cuivrées s’il pouvait parler librement ? Parlait-il seulement leur langue ? Signe n’avait jamais entendu le moindre son sortir de sa bouche, bien qu’il comprenne parfaitement les incessants commandements de sa maîtresse, et les formules vénéneuses les enveloppant. La jeune fille s’était prise d’un intérêt farouche et troublant pour Aslak qu’elle n’osait ni interpréter, ni occulter. Pitié ? Empathie ? Attirance ? Quel nom donner à cette obsession inepte qu’elle nourrissait au mépris de la menace inextinguible de la Chevelure de Hel, de la cité au bord de l’implosion et de son exposition à des rustres écervelés ? Et à quoi bon s’embrumer l’esprit avec ?  L’esclave ne lui avait plus adressé deux regards depuis leur départ de Val Halfdan avec la soldatesque triviale de Noirelouve. Il l’ignorait avec un talent certain et plus que blessant. Et il appartenait à une peste et une garce se plaisant à l’humilier à la moindre occasion. Pourtant, elle demeurait là à l’espionner sans même savoir ce qu’elle convoitait vraiment. Elle sourit cependant narquoisement. Son mentor à l’ossuaire[16] aurait trouvé la formule parfaite pour justifier son choix absurde : le meilleur moyen de briser un rêve était encore de le réaliser.

                Des pas lourds et des paroles échangées à voix basse extirpèrent l’adolescente de ses candides réflexions. Deux soldats approchaient en tâchant de faire preuve d’une discrétion dont l’alcool les privait indubitablement. Signe se raidit et se tassa, consciente d’être prise au piège, coincée au fond de sa souricière. Mais les guerriers longèrent ses caisses sans se douter de sa présence et rejoignirent la cour par l’unique porte y menant. Aslak tourna lentement vers eux un regard à peine intrigué. Il n’était pas rare que certains hommes de la compagnie échouent au jardin afin de ravitailler leurs camarades au point d’eau, ou en quête d’air frais ou d’un endroit où se soulager. Rehn avait strictement restreint l’accès à ce lieu à la majorité pour dissuader les indélicats et les importuns. Mais il arrivait encore qu’on vienne empiéter dans son territoire, par négligence, oubli ou intentions plus déplacées. Aux mines mauvaises de ces hôtes-là, Signe comprit tout de suite qu’ils ne venaient pas vider leurs vessies ou satisfaire leur curiosité. Aslak sembla le saisir également, engageant une lutte d’immobilité et de regards fixes avec les intrus qui ne fit qu’épaissir le malaise ambiant. Finalement, leur attention dévia en direction de la cabane de sudation. Le premier pas vers l’abri ranima la scène. Aslak fit mine de leur couper la route, résolu, ce qui fit jaillir une lame pour l’en décourager. L’esclave fronça sensiblement les sourcils, poursuivant toutefois sa route. L’un des combattants trottina jusqu’à lui et darda son glaive vers sa poitrine pour le stopper. Son complice, un ours roux aux babines retroussées, se planta devant la hutte dont il scruta fixement l’entrée, sa main dénouant maladroitement sa ceinture.

- Tu cries, tu meurs, menaça l’épéiste à son otage.

- Elle est seule ? interrogea le rouquin que l’empressement rendait lent à tous les niveaux.

                L’Arcadien ne broncha pas, comme s’il n’avait entendu ni la menace, ni la question idiote.  Signe en vint à se demander si le joug exercé par son dragon de maîtresse ne l’affligeait pas d’une lenteur excessive après tout, mais elle était bien placée pour savoir que la peur figeait les sens. L’agresseur à la taille enfin déliée, n’attendit pas de réponse. D’une main pataude, il descella l’entrée hermétiquement close et s’engouffra à l’intérieur. Son grognement victorieux se mua presque aussitôt en exclamation étouffée. Un élan plus vif que celui avec lequel il avait violé l’intimité du sauna le renvoya sur son seuil dans une chute lourde et emportée. La brute à demi-déculottée s’étala pesamment dans la neige en grommelant, le menton et la barbe ruisselant de sang. À peine eut-il relevé la tête qu’un second galet fendit l’air et l’atteint cette fois-ci en plein front. Rehn surgit hors de l’abri, le surplombant avec dédain et majesté. La vision de la jeune femme à la nudité crue, le corps fumant de larges volutes dans l’air glacé, plongea ses assaillants et Signe dans la stupéfaction. Sa peau livrée au froid polaire ruisselait de sueur. Ses pieds blancs mordaient dans la terre pétrifiée et la neige poudrée avec fermeté. Cambrée dans une posture arrogante, elle toisait l’ours étendu sous elle, la tête penchée sur le côté, une moue de défi sur les lèvres, un air supérieur particulièrement éloquent gravé sur ses traits. Elle ne pouvait guère se vanter de jouir d’une beauté saisissante ou d’un charme aiguillant l’œil avec ses jambes maigres, ses hanches osseuses, ses côtes saillantes, ses seins menus et son fragile cou d’oiseau. L’harmonie de son visage souffrait d’un excès d’angles malgré ses pommettes bien dessinées et le bleu de fjord de ses yeux perçants. Les mèches trempées de sa chevelure d’un blond fade, sans lumière, collaient disgracieusement à son front pâle et ses épaules malingres. Pourtant en cet instant suspendu dans la course du temps, sa morgue, sa témérité et son impudeur la transcendaient en valkyrie[17] puissante, féroce, cruellement inaccessible.

- Les pourceaux ne courtisent pas les louves, déclama-t-elle méchamment, ils leur servent de pitance.

                Et d’enfoncer son talon dans l’entrejambe du barbare bondissant soudain sur ses coudes.

- Tu baises bien ton esclave, sorcière !

- Vous êtes issus de la même étable, mais pas de la même portée, rétorqua Rehn, impériale.

                Le balourd, rageur, tenta de saisir la cheville de la noble mais celle-ci fut plus rapide. Elle esquiva aisément le crochet imprécis, ce qui fit muer son rictus de colère en sourire blessant. Ses sourcils broussailleux s’arquèrent quand son regard tomba sur la ceinture défaite, gisant dans l’herbe cristallisée. Une étincelle mauvaise pétilla alors dans ses yeux clairs. Sa magie anima sur l’instant le cordon de cuir grossier en un tentacule s’enroulant voracement autour du cou du soldat hébété. Rehn joua négligemment du poignet pour assurer la prise et, de son mystérieux pouvoir télékinésique, força son agresseur à se relever, promptement étranglé. Son expression de surprise et de frayeur décida son complice à réagir enfin en lançant une charge courroucée sur l’enchanteresse. Aslak le suivit des yeux, blasé par l’attaque tempétueuse comme par le spectacle de sa maîtresse dénudée dans le froid luttant pour sa vertu, et bientôt sa vie. Signe en fut abasourdie, se tortillant dans sa cachette afin de lui venir en aide. Mais comme l’esclave le savait déjà, cela s’avéra tout à fait inutile. D’un simple geste de la main, Rehn propulsa violemment son captif sur l’homme fondant sur elle. Manipulé et balloté telle une poupée de tissu, comme s’il ne pesait rien, le rustre roux percuta son comparse de plein fouet, sa ceinture en guise de corde de potence. L’effet du balancier envoya l’épéiste rouler cul par-dessus tête jusqu’au tas de bûches qui arrêta net sa culbute dans un éclat de rire argentin de Rehn. L’élémentaliste[18] alimenta son ricanement à l’examen des efforts désespérés de son prisonnier se lacérant la gorge pour tenter vainement de se défaire de l’emprise du cuir l’étouffant. Gêné par son pantalon baissé, il manqua de perdre l’équilibre dans son agitation aussi la jeune femme assura sa position en le soulevant encore un peu plus. L’homme racla le sol de la pointe des pieds puis se débattit bientôt dans le vide, maintenu en lévitation par l’incantation obscure. Lentement, irrémédiablement, les représailles se changeaient en humiliation, puis en exécution, accentuant toujours davantage l’hilarité de la sournoise aristocrate. Juste avant que sa victime suppliciée ne perde définitivement connaissance et que son acolyte remis sur ses pieds ne renouvèle son assaut, c’est Aslak qui mit fin aux hostilités. Dans un geste ample, il recouvrit sa maîtresse de sa robe et, impassible, veillant bien ni à la toucher, ni à la regarder directement, lui signifia que son bain froid n’attendait qu’elle. Comme une enfant distraite à l’attention reportée sur une nouvelle attraction, Rehn se détourna sur l’instant de sa proie. La cruauté de chatte torturant par jeu s’évanouit tandis qu’elle savourait d’avance ses ablutions. L’ours garrotté s’écroula d’un bloc sur les fesses, interdit et hoquetant. Son premier réflexe fut de jeter au loin sa ceinture redevenue simple lien inanimé. Le second fut de rejoindre le bâtiment à quatre pattes puis en trottinant en zigzag, ralliant de ses vociférations brisées son camarade perplexe, mais pas moins terrifié.

                Signe s’autorisa enfin à respirer de nouveau lorsque la porte claqua sur eux et que Rehn glissa avec une délectation expressive dans son tonneau d’eau glacée. Près d’elle, Aslak s’armait de son peigne, anticipant les soins à venir. Son sang-froid impressionnant et sa connaissance parfaite de sa maîtresse avaient bouleversés l’adolescente, peut-être même de manière plus marquante que la démonstration de pouvoir et de cruauté de celle-ci. Maître de la situation, il les savait hors de danger dès l’intrusion des soldats, tout en restant capable de brider les excès de Rehn. Leur confiance mutuelle et l’équilibre du couple pervers qu’ils formaient lui laissèrent un arrière-goût amer dans la bouche. Malgré elle, Signe laissa dériver son regard jusqu’à la couche du bivouac. Un seul lit pour deux. Sans un bruit, elle referma l’ouverture dans la cloison et se retira, honteuse et rongée par un cuisant malaise face à leur intimité l’excluant plus encore que les autres jours.    

 

[9] Thor : Dieu nordique de la foudre, du tonnerre et des éclairs

[10] Myste : Guérisseur formé au maniement des armes

[11] Audhumla : Vache nourricière primordiale dans la mythologie nordique

[12] Unique : Dieu de la nouvelle foi monothéiste

[13] Banshee : Prêtresse du culte des morts capable de communiquer avec les défunts

[14] Sif : Déesse épouse de Thor

[15] Arcadie : Empire Humain sudiste du Nidavellir

[16] Ossuaire : Sanctuaire des Banshees

[17] Valkyrie : Guerrière messagères des dieux chargées d’emporter les braves morts au combat jusqu’au Valhalla

[18] Élémentaliste : Magicienne capable de contrôler les éléments (eau, feu, air ou terre)