L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Les ciels ne décolèrent pas durant trois jours et trois nuits complets, déchainant la furie des éléments contre la Haie des Titans avec une obstination et une cruauté des plus inspirées. D’abondantes pluies piquantes noyèrent les reliefs déchiquetés, corrompant les paisibles torrents montagnards en impétueux raz-de-marée. Précipités hors de leurs lits devenus trop étroits pour leurs nouveaux appétits débridés, ils dévastèrent chaque pouce de terrain englouti. Dans leurs déferlements sauvages, les flots enragés charriant roches et arbres engendrèrent des glissements de terrain pelant les versants de larges balafres. Les avalanches de boue et de gravats submergèrent les contrebas proches, leur cavalcade destructrice, à peine ralentie par les fermes piétinées à leur passage, allant mourir en soubresauts grondants aux lisières des forêts reculées et à l’orée des collines. La pluie cinglante, inépuisable, doucha le Roc dans la plainte lancinante et glacée de rafales refusant d’assourdir leurs assauts pour une seule heure. Ce que la bourrasque ne put emporter ou abattre, ce que l’eau ne sut faucher ou recouvrir, le tonnerre se chargea de l’annihiler. Le marteau de Thor[9] broya opiniâtrement, sans distinction, ni pitié, dans un vacarme pétrifiant. Des griffes d’éclairs lacérèrent les cimes et les champs dans de brutales et soudaines détonations. L’écho de leurs charges tumultueuses éventrant les nuées rebondissait des pics inatteignables aux entrailles de la terre et jusqu’au creux des poitrails palpitants. Lorsque la tempête daigna se retirer dans un panache brumeux d’averses gelées, de brises coupantes et de concert de clapotis, la Haie demeura encore figée dans une torpeur hébétée une journée supplémentaire.

                Puis, d’abord rampante et mal assurée, la rumeur se propagea à la faveur des villageois choqués émergeant péniblement de leurs tanières malmenées. Ricochant, déviant, puis enflant et se jouant finalement des écueils, elle se répandit des bas-fonds du bourg dévasté aux tours transpercées d’humidité du fortin. Bientôt, on délaissa les décombres, les masures en lambeaux, les cadavres nus et gonflés rejetés sur les bas-côtés, les deuils et les ruines et on accourut jusqu’aux murs se presser en masse mugissante. Ce que les soldats effarouchés tentèrent vainement de taire fut balayé par les témoignages des survivants du mauvais côté du monde. La chevelure de Hel n’avait pas seulement cheminé durant la tourmente vers la ville-frontière, elle avait bondi jusqu’à son ombre portée. 

                Les cœurs martelés par l’ire céleste achevèrent de se flétrir à cette catastrophique nouvelle. Rongées par une peur implacable, les bonnes âmes éplorées y puisèrent une colère exutoire ne cherchant depuis trois jours qu’une raison d’éclater. Et une cible à accabler de leurs malheurs. Les émeutes qui vinrent à éclore sur les charniers et les gravats éclatèrent aussi spasmodiquement et violemment qu’une fièvre maligne. Le Roc rendait l’image d’un rescapé agonisant aux crises de démence fébrile aussi forcenées qu’épisodiques. Le désespoir et la détresse insufflèrent une rancœur maladive insupportable aux citoyens durement frappés. Retourner leur rage en direction de la seule autorité présente, et donc jugée responsable, leur apparut aussi justifiée et naturelle que leur impuissance s’avérait incompréhensible. L’insurrection visa le jarl et sa garde, repoussant la milice dans ses murs épais et provoqua rapines, pillages et violences désordonnées. Le capitaine démontra rapidement son attachement à son devoir et à sa cité lourdement éreintée. Il pendit et châtia. Il ouvrit les greniers et logea les démunis. Il mata l’agitation avant qu’elle ne déferle, soignant et frappant, comme s’il s’imposait à l’un de ses dogues rétifs. Quand les ruisselets de pluie et la terre gorgée d’eau achevèrent de diluer et d’éponger le sang, un silence de tombeau envahit le village meurtri. Les brasiers crachotants sous l’ondée s’éteignirent. Le rare bruit des bottes des patrouilles vida plus sûrement places et ruelles que le froid pinçant ou les roulements creux du tonnerre. Le bourg déserté alignant ses insoumis aux porches et aux poutres, vacillant au bout de leurs cordes au gré du vent, semblait résigné à la mort promise sur son seuil. Retranché au fond de sa tanière, Tjor savait qu’il n’en était rien. Bien que muette, la cité n’était en rien endormie et, telle l’eau stagnante, brassait dans ses profondeurs troubles une menace qui ne manquerait pas d’en percer bientôt la surface de redoutables remous.

- Les réserves de bouche suffiront amplement pour couvrir nos besoins jusqu’à la nouvelle lune, même en cas de déplacement, déclara Jarand en se portant dans son dos. La plaie d’Eskil ne montre plus de trace d’infection. Il devrait pouvoir se servir de nouveau de sa main dans quelques jours. Je ne manquerai pas d’interroger Heimlor sur l’étrange disparition de ce tonnelet d’alcool de baie et sa monumentale cuite dès qu’il aura émergé de celle-ci.

- Je ne t’ai pas envoyé auprès des hommes en tant qu’intendant. Qu’est-ce qui se dit dans nos rangs ?

                Jarand marqua un temps d’arrêt en se massant la nuque. Il fit mine de ranger distraitement la table de son chef aménagée en étude jusqu’à ce que le regard en coin de ce dernier ne l’interrompe. Appuyé contre la cloison à épier la rue par un interstice dérobé, Tjor se tourna à demi vers lui, sa joue balafrée rajoutant au sinistre du contrejour dans lequel il se drapait.

- L’inaction et l’enfermement les minent, bien évidemment. Ce confinement forcé depuis près de trois semaines éprouve leurs nerfs, surtout depuis la nuit…de la tempête. Leur engagement dans notre mission n’en est pas pour autant entamé, j’en suis convaincu. Seulement, l’ennui est une mauvaise compagne pour le soldat. Ils ont hâte de reprendre la route et l’incertitude croissante due à notre immobilité les pousse à envisager des recours moins…diplomatiques que les vôtres. 

Le regard pressant de Tjor l’encouragea à développer. Le myste[10] chercha ses mots avec soin.

- Certains regrettent que nous n’ayons pas profité des troubles pour abuser la milice, voire la bousculer un peu afin de forcer notre passage. Leur sentiment est que nous avons laissé gâcher une opportunité précieuse.

- Et quel est le tien ?

- Les émeutes ont débordés jusqu’au pas de notre porte et nous sommes restés dans l’ombre à écouter les cris et les plaintes. Sans réagir. Notre propre peuple se retournant contre ses pairs.

- Tu penses qu’il m’aurait fallu lâcher les chiens ? rétorqua Noirelouve d’un ton incisif. Pour leur dégourdir les pattes et pour alléger ta conscience ?

- Nous sommes au service du roi. C’est notre rôle de défendre ses gens. Même contre eux-mêmes.

- En tirant l’épée contre nos frères d’armes ? Le paradoxe de ton raisonnement me parait épineux, n’est-il pas ?

                Le guérisseur observa l’infime tremblement agitant ses doigts, heureusement difficilement perceptible dans la pénombre. Machinalement, sa main se porta à la sacoche de cuir élimé passée à son ceinturon. Le regard inflexible de son seigneur le dissuada d’y plonger.

- Quitterons-nous ces lieux ? enchaîna-t-il plus abruptement qu’il ne l’aurait voulu.

- Approche.

                Jarand hésita, pris de court, mais obtempéra. D’un geste rapide, il essuya la pellicule de sueur investissant son front et ses pommettes. La fatigue et la nervosité réveillèrent la pointe tiraillant sa poitrine. Épaule contre épaule dans le recoin isolé de l’entrepôt occupé par la troupe, les deux compagnons d’armes scrutèrent l’extérieur. L’étage où Tjor avait installé ses propres quartiers bénéficiait d’une vue plongeante et dégagée sur la rue en contrebas. Il fallut néanmoins quelques instants de perplexité au soigneur pour saisir le motif de cette invitation. Le cimier caractéristique d’un garde de ville dépassa furtivement d’une fenêtre d’un bâtiment en face, légèrement en retrait de leur position.

- Deux milices se relaient pour assurer notre surveillance avec une assiduité et une discipline notoirement inhabituelles, lui révéla Noirelouve. Le jarl n’est pas un idiot négligeant la potentielle menace que notre compagnie représente, en particulier durant les troubles actuels et compte-tenu du différend qui nous oppose.

- Nous soupçonne-t-il de quelque responsabilité dans l’insurrection ?

- Peu probablement, mais l’accusation serait très crédible. S’il tenait à seulement nous dissuader d’agir, la présence de ses soldats eut été un avertissement suffisamment éloquent. Or, ceux-ci se dissimulent comme dans une embuscade. Le vieux loup est retors. Il préfère guetter un faux-pas de notre part puis s’en servir pour se débarrasser définitivement de nous en demeurant dans son bon droit. C’est sa meilleure option : l’autorité princière dont nous jouissons nous préserve d’une action plus directe et radicale.

- Malgré sa rigidité et son aveuglement maladif envers son devoir, comprit Jarand, il est conscient qu’il lui sera délicat de mettre en défaut des émissaires du roi, surtout s’il escompte les expulser de son domaine. Cela correspond au personnage que vous m’avez décrit. C’est une guerre des nerfs périlleuse dans laquelle il nous entrave.

- Mais tant que nous ne réagissons pas, nous ne jouons pas son jeu et nous conservons nos chances de franchir cette maudite frontière.

                Le sang-froid de son seigneur, notamment en connaissance de son implication personnelle dans ce conflit, aurait du rassurer Jarand. Il n’en était pourtant rien. Car en vérité, le jeu mené les réduisait à une passivité pesante où une seule erreur pouvait ruiner tous leurs efforts. L’anxiété galopante se propagea physiquement en son sein. Le poids dans sa poitrine s’accentuant et sa respiration devenant laborieuse, il posa son poing contre la cloison qu’il cogna doucement. Bientôt viendraient les migraines et le gros de la crise, sapant d’autant sa volonté et son calme.

- Comment sortirons-nous de l’ornière de cette vieille carne têtue, monseigneur ?

- En gardant en mémoire que nous ne sommes pas de ceux qui ploient en passant nos nerfs en boisson et en rixes stupides, glissa Tjor au creux de son oreille. Fais en sorte que nos rangs ne se relâchent pas et que chacun honore le blason qu’il arbore. Le capitaine a attisé ma colère et ma frustration afin que je commette un faux-pas irréparable. Je lui montrerai qu’il a eu tort. Depuis le début.

                Le noble saisit le ceinturon de son allié et, après en avoir ouvert l’un des contenants, déposa délicatement à l’intérieur un minuscule flacon de terre cuite scellé.

- Faisons preuve de patience et de résolution, mon ami. L’éclaircie approche. Tu sais ce qui te reste à faire en attendant.

                Le guérisseur n’attendit pas davantage que les premiers échos des pas de son chef résonnant dans l’escalier avant de s’emparer du récipient qu’il déboucha fébrilement. La poudre blanchâtre et floconneuse se répandit entre ses doigts frémissants. Décimée en quelques pincées avides, il l’engloutit entre deux soupirs sifflants. La brûlure subite dans la gorge du myste ne sut rivaliser avec le soulagement intense de ses poumons libérés de l’étreinte les jugulant. Les reins calés contre le mur, Jarand glissa lentement jusqu’au sol, les traits marqués par un grave rictus, la respiration courte et le menton filandreux de salive. Béat, il perdit connaissance avant même d’être assis. 

                Toute la beauté de l’univers s’incarna dans un rai de lumière chargé de particules de poussière, tombant depuis un défaut de la toiture. Le jeune homme, affalé et engourdi, s’y abîma dans une contemplation rêveuse détachée du temps. Lorsque sa conscience s’extirpant des méandres de la drogue lui rendit une part de ses sensations, il s’arracha mollement de sa torpeur et entreprit de se relever. L’esprit cotonneux et embrouillé assailli de besoins appuyés de plus en plus oppressants, il s’efforça d’accélérer sa résurrection malgré la langueur de ses membres ankylosés et la morsure brûlant ses fesses courbaturées. La jarre proche étancha son insatiable soif avant qu’il ne dévore gloutonnement la miche de pain badigeonnée de miel qu’il conservait pour les jours suivants. Le ciel de ses pensées ennuagées gagna en clarté à mesure que la faim se tut. Les yeux brillants et débordant d’une énergie enthousiaste, le guérisseur sacrifia quelques instants pour savourer cette enivrante paix artificielle. Comme à chaque fois, le monde lui apparaissait toujours plus clair, plus net, plus profond grâce au Lait d’Audhumla[11]. La lassitude se voyait exilée, le cœur ragaillardi et rendu ambitieux. La drogue ouvrait des horizons infinis en une sensation biaisée mais enivrante de maîtrise. Jarand n’était cependant pas dupe. Les saisons passées sous le joug du sournois fortifiant lui avaient appris le coût exigé en contrepartie de cette force illusoire. La poudre encombrait ses poumons et hachait son souffle avec une régularité qu’il devenait délicat de dissimuler. Pourtant, il n’en avait cure. Le mal rongeant ses viscères et logeant désormais dans sa gorge le détruisait implacablement depuis son enfance. Aucun remède ou sortilège de ses maîtres n’était parvenu à ne serait-ce que ralentir sa progression. Même les runes enchantées s’étaient révélées impuissantes. Sans choix, il avait appris à vivre avec la souffrance et la certitude d’un sort funeste inévitable. Sa résignation blasée et sa capacité d’endurance avaient séduites Tjor. Faire du guérisseur docile son aide de camp lui avait été facile. Et il avait achevé de s’assurer sa loyauté sans faille en lui fournissant le Lait d’Audhumla, réservée à la haute noblesse de par sa rareté. Sous le couvert de la camaraderie, leur relation n’en demeurait pour autant que celle du maître usant de son pouvoir de vie et de mort sur un serviteur pratique et de fait, dévoué. Ce calcul inavoué n’échappait en rien au myste indifférent. À quelle meilleure estime pouvait prétendre un proscrit né avec le don étrange de soigner autrui sans être capable de se guérir lui-même, hormis celle de la reconnaissance de l’artisan maniant un outil convenable ? 

                Jarand amputa le fromage épais et amer de son chef d’un pan entier avant de se mettre au travail. Attablé dans la lumière du jour parcourant la salle en flèches d’or et de feu, il installa précautionneusement la précieuse tablette d’argile de Tjor devant lui et réunit ses stylets. Un long moment, il en fixa la surface grisâtre et lisse qu’il effleura respectueusement du bout des doigts. Puis, tressaillant sous l’excitation procurée par la poudre, il s’empara de son outil et commença à écrire. Une première ligne de runes complexes et élaborées traversa la plaque avant de s’évanouir, l’argile recouvrant son aspect uni comme s’il n’avait rien inscrit. Le scribe avala une rasade de bière et fit tournoyer son stylet entre ses doigts. Malgré quelques soupçons, il ignorait vers qui voyageaient ses rapports et avait décidé de s’en moquer. Rarement, des questions apparaissaient, exigeant quelques détails ou orientant ses narrations vers un point particulier. Plus souvent, il devait se contenter de relater les faits en se faisant passer pour Tjor et en signant du sceau de sa chevalière. Le noble n’avait jamais goûté à l’exercice pénible et terriblement chronophage. Jarand, lui, n’avait pas d’opinion sur le sujet et se contentait d’obéir et de lui rendre ce service. L’apprentissage des lettres et la copie figuraient depuis son adolescence au temple à son domaine éclectique de compétences, tout comme le maniement de l’épée, de l’arc, du bouclier, le pistage ou la couture, la cuisine ou le polissage d’armure et naturellement, la guérison par voie surnaturelle. Les prêtres-guerriers du culte de l’Unique[12] ne négligeaient aucun enseignement dans l’éducation des orphelins qu’ils élevaient, de manière à satisfaire l’aristocratie à l’envi et justifier les prix exorbitants qu’ils leur soutiraient.

                La tablette sacrée émit une brève pulsation lumineuse, arrachant le myste à ses réflexions. La voie était ouverte. Profitant de l’inspiration prolifique suscitée par la drogue coulant dans ses veines, il entama la lente rédaction de son rapport. Si Tjor ne se montrait pas de trop méchante humeur, il n’apporterait guère de corrections à la relecture des mensonges arrondissant les angles dans la justification délicate de leur situation stagnante. Que ses embellissements soient crus ou mis en doute importait peu à ses yeux. Avant tout, il espérait seulement se montrer assez crédible pour garantir l’approvisionnement de son seigneur en biens de commodités, renseignements, et bien sûr, doses de Lait d’Audhumla. Absorbé par sa tâche, hypnotisé par les mots coulant de son esprit échauffé à sa main douloureuse, soufflé par la poudre, il n’entendit pas tout de suite les intrus monter l’escalier grinçant et se porter à hauteur de sa table. Penché sur sa tablette, le cou raidi et le front en sueur, il n’eut heureusement pas à lever les yeux pour deviner l’identité des importuns. La faculté de perception procurée par les effets de la drogue ne cessait jamais de l’émerveiller.

- À court de vin, messires ?

- Ou de patience, le rebouteux. Où est Noirelouve ?

- Sire de Noirelouve, le reprit Jarand en se redressant et en posant son stylet, à regret.

                Knud ne sembla pas impressionné, encore moins enclin à faire de l’esprit ou deviser calmement. Ses poings carrés serrés sur ses hanches et son regard fixe n’auguraient qu’un peu plus ce que le ton de sa voix coupante promettait. Les ennuis se profilaient dans son ombre, grossièrement incarnés dans les deux solides gaillards l’encadrant, légèrement en retrait, leurs bras énormes croisés, la mine peu amène.

- Au donjon, je présume, champion. Sollicitant une audience auprès du jarl. Comme tous les jours.

- Et revenant bredouille et piteux comme un enfant grondé. Comme tous les jours.

- Surveillez-vous, Knud. Il s’agit de notre chef, du responsable de cette expédition.

                Le colosse balaya la remarque d’un hochement vif de la tête et d’un grognement écœuré.

- Cette expédition a échoué avant même de débuter. Cette cité où Noirelouve nous a emprisonné est sur le point de sombrer avec tous nos gars en plein milieu. Il nous faut quitter ce tas de fumier sur le point de s’embraser ! Maintenant !

- Les négociations avec le jarl progressent, je vous assure. Je conçois votre amertume. Sachez que sire Tjor la ressent également. Son vœu de poursuivre rejoint le vôtre et il s’emploie ardemment à sa réalisation. Cependant, il vous faut comprendre que les évènements de ces derniers jours ne lui facilitent pas les choses. Considérez que nous sommes en sécurité et sur le point d’obtenir notre droit de passage. Gardez confiance. Les dissensions internes n’aideront pas…

- Tu couches avec lui ?

                La question, portée avec un dégout et une hostilité des plus vivaces, laissa Jarand interloqué.

- Tes jappements me brisent les noix, le mignon, enchaîna Knud en se penchant vers le scribe.

- Si j’en crois la thématique récurrente dans vos propos, sergent, je pense cerner et pouvoir résoudre le problème. J’entretiendrai messire de Noirelouve sur la possibilité d’accéder à une maison de passes pour vous aider à mieux garder votre contrôle à l’avenir.

                Le soldat foudroya le myste d’un regard sombre et ce dernier regretta une seconde son impertinence galvanisée par les effets du Lait. Knud se dressa d’un bloc mais, au lieu de frapper, se détourna pour se placer entre ses soudards.

- Ton maître manque de motivation. Adressons-lui un message des plus clairs. Égorgez-moi cette femmelette.

                Le premier réflexe instinctif de Jarand, lorsque les sbires dégainèrent leur coutelas, fut d’écarter la tablette pour éviter qu’elle ne soit salie ou endommagée. Le temps qu’il se morigène de sa stupidité et opte pour un recul stratégique ou la saisie de sa propre arme, les guerriers lui avaient coupé toute retraite et toute chance de réussir l’un ou l’autre.

- Vous me suivrez dans la tombe si vous faites ça ! s’écria-t-il, à l’attention des lames pointées vers lui. On saura que c’est vous et vous serez exécutés comme des traitres !

- Les hommes fermeront leurs gueules, rétorqua Knud. Qui ira bavasser à ton maître, roquet ? Pas toi, je te le garantis.

- Elle, se contenta de murmurer Jarand en tendant l’index vers le plafond.