L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

                Svartalfheim, monde des Alfars[22], 22 années plus tôt

 

                La violente explosion couronna le sommet de la montagne d’un soleil incandescent, ressuscitant pour un instant le jour livré à la pénombre vespérale. Le flash embrasa le massif entier et ceux le flanquant le plus loyalement. En son cœur se nicha un brasier qui déferla ensuite à travers le plateau rocailleux jusqu’à se briser sur sa frontière de pitons ébréchés. L’onde de choc arracha une plainte rauque au pic, ainsi qu’une secousse brutale semblable à la ruade apeurée de quelque géant. Le feu roula en anneaux concentriques, ses vagues à l’écume de fumée et de gravats pulvérisés submergeant chaque pouce de terrain avant de s’échouer sur les brisants trop élevés. Le lac de flammes convulsa en happant voracement les débris de roches calcinées retombant à sa surface, promptement engloutis.

                Le dragon imposant parcourut l’onde ardente d’un regard satisfait puis se posa à travers la fournaise où il glissa avec la grâce d’un cygne fendant son étang. Sa large tête reptilienne déchira les lambeaux de vapeur panachant l’incendie pour mieux en scruter les ravages. Elle ne s’émut guère de la cuisante blessure infligée au mythique mont régissant la région, le moindre de ses sens et d’onces de sa raison en alerte. Son poitrail se bomba. Ses naseaux se dilatèrent. Il était là. Elle entama sa volte-face, juste avant qu’un roc ne se soulève poussivement en retrait dans son dos, puis bascule sous la poussée du jeune barbare massif émergeant entre deux ressacs. Partiellement indemne au milieu de cet enfer brûlant, hormis les rares écorchures striant son visage avenant ou ses membres aux muscles noueux, il se redressa en concédant une brève toux et un léger désordre dans sa longue chevelure d’un blond radieux. Il était peu probable que ses frusques primitives de fourrures et de cuir élimé l’aient préservées un tant soit peu de la morsure du feu. La question trouvait davantage de pertinence quant à la singulière armure de tissu cendreuse que laissait deviner l’échancrure de sa grossière tenue nordique. Le jeune guerrier se hissa hors de son trou d’un bond leste pour mieux ensuite se porter en vue du dragon de son pas souple et élastique. La peur et la panique avaient été bannies de ses traits dont la finesse et la sérénité soulignaient l’harmonie. S’il nourrissait quelque inquiétude au terme de cette brutale attaque, il démontrait par son sang-froid la bravoure des plus aguerris, ou l’inconscience des fous. Malgré un avis tranché tout personnel et donc peu pertinent sur ce point de détail, le grand ver n’apprécia guère ce qu’elle vit en croisant le regard d’un bleu céruléen qui osa soutenir le sien. Après une interminable seconde de silence et d’immobilisme, Trénus inclina cordialement le buste en guise de salut.

- Ma tante.

- Mon neveu, répondit sur le même ton le dragon de sa voix mélodieuse au mépris et à l’hostilité sous-jacents. Tu ne t’attendais pas à ma visite, je présume ?

- La surprise est totale, avoua-t-il en désignant le cataclysme rageur s’ébattant à travers son sanctuaire.

- Drapé sous un sortilège pour te cacher, terré sur une cime inatteignable pour m’échapper, enfoui sous la pierre pour éviter mon souffle, tu tiens décidemment de la vermine. Mais la chasse est terminée. Après tant de saisons à se pourchasser mutuellement, je viens conclure notre différend.

                Le monstre imposant déploya ses ailes immenses pour accroitre sa présence écrasante et avança d’un pas lourd faisant résonner la roche.

- Un seul descendra de cette montagne. L’autre la nourrira.

                La menace exacerbée par le grondement sourdement expulsé hors de sa gueule tapissée de crocs et d’étincelles poussa Trénus à jeter malgré lui un coup d’œil furtif en direction de l’entrée de la grotte proche, sa seule issue. Il résista à l’envie de s’y diriger et continua dignement à faire face. Elle détesta le voir dominer ainsi sa peur.

- Tu as tué Arzan, l’invectiva-t-elle.

- Non sans peine, mais sans remords. Votre sœur était un monstre.

- Tu as pris sa vie. Tu as pris sa tête !

- Les dieux ne m’ont pas bien loti avec mes tantes…

- N’invoque pas les dieux en évoquant l’assassinat commis au sein de ta famille. Tu as versé notre sang.

- Arzan et vous, vous êtes retournées contre ma mère, la trahissant, provoquant son bannissement, son avilissement et son emprisonnement. Votre propre aînée. Vous avez craché les premières sur notre sang.

                Le dragon rugit de colère et éructa un virulent cône de flammes dévastant une paroi rocheuse à quelques pas de Trénus. Le combattant ne broncha pas. Pire, il ne reculait toujours pas.

- Ruminons-nous nos griefs familiaux jusqu’à l’aube ou nous battons-nous ? interrogea-t-il avec une morgue mal simulée.

                Sa bravade inattendue coupa court à l’irritation grandissante de la bête. Après tant d’escarmouches et d’affrontements avortés, elle fut choquée de constater qu’elle méconnaissait tant son plus farouche opposant. Ce n’était qu’un enfant. Qu’avait donc commis sa mère en lui confiant tous ses espoirs de revanche ? Quel désespoir l’avait poussé à croire que forger l’unique héritier de leur clan en simulacre de soldat pouvait lui permettre d’obtenir quelque réparation ? Certes, il possédait le sang de leur auguste lignée, noble parmi l’impérieuse race des Sidhes[23]. Mais la guerre fratricide pour laquelle on avait façonné son existence était vouée à l’échec. N’était-ce pas évident ? En digne et dévoué serviteur maternel, Trénus avait farouchement combattu les fidèles du dragon, faisant obstacle à maintes reprises à ses projets de conquête, éliminant un à un ses lieutenants et ses chefs de guerre, sans doute enhardi par sa victoire sur Arzan. Arzan avait toujours été faible, aliénée et passablement traumatisée par leur exil de l’Autre-Monde et leur réclusion pénitente sur les terres des mortels. Sa bonne étoile et le désarroi de sa mère seuls pouvaient expliquer la survie de ce gosse insouciant et présomptueux. La sorcellerie ne l’avait que trop longuement substitué à sa vue et à son châtiment. Après une traque effrénée, elle était parvenue à mettre la main sur le mutin, rebelle et insaisissable fantôme dont les méfaits commençaient à encourager l’insoumission. Sous le baiser du fer et du feu, la devineresse favorite des dieux de ces contrées avait livré la prophétie trahissant le repaire de Trénus. Après cela, il n’avait fallu que peu d’efforts pour déchirer le voile magique tissé par les sortilèges lui permettant d’échapper tant à sa vue perçante qu’à ses espions et ses limiers. On ne défiait pas impunément et éternellement un dragon d’ascendance royale issu du peuple légendaire des fées. Elle avait été privée de son trône sur ses contrées natales. Ce n’était pas le rejeton mal dégrossi de son ainée pathétiquement rancunière qui entraverait ses ambitions un jour de plus !

                L’insolent tenait son avertissement pour sérieux. Une épée à la robe sombre et scintillante de facture caractéristique des Alfars venait d’apparaitre dans son poing. Les Elfes Noirs s’accrochaient désespérément à leurs terres, refusant de ployer sous le joug de la reine-dragon. Elle avait décimé leurs troupes, saccagé leurs cités-états, ne parvenant au final qu’à affirmer leur détermination à s’opposer à elle. Leur tour viendrait une fois ce caillou-là ôté de sa route. Les cancrelats pouvaient faire cause commune. Elle avait bien assez de souffle pour tous.

- Prouve-moi que tu as des tripes avant que je n’aille vérifier par moi-même, le provoqua-t-elle tandis qu’il agrippait sa relique à deux mains.

                Il se rua sur elle, étonnamment vif et agile pour son gabarit et en dépit de l’encombrement du terrain. Elle ne dissimula pas sa surprise lorsqu’il abattit vigoureusement sa lame sacrée sur son cou. Malgré la qualité de l’arme et la force de l’impact, la botte ne suffit pas à percer ses écailles impénétrables. Dans un soupir de dédain, elle signifia à son neveu pensif qu’il ne parviendrait à rien de cette manière. Trénus secoua sensiblement sa tête en signe d’assentiment. Il se dirigea à pas lents vers le bouquet de flammes le plus proche, brandit puis serra son poing, et le plongea dans le brasier. Il en cueillit quelques pétales enflammés sur le faîte et entreprit de les malaxer entre ses doigts. La chaleur révéla rapidement au contact de sa peau les motifs sinueux et élaborés du tatouage complexe recouvrant sa main. Le sceau magique lui permit non seulement de se prévenir des humeurs du feu, mais également de le maîtriser et de le modeler à sa guise. D’un large mouvement de rotation, il projeta son trait taillé en forme de pique sur sa cible colossale. Bien que frappée de plein fouet, sa tante ne tenta nullement d’esquiver. L’assaut fut infructueux et décevant, ne causant aucun dommage notable.

- Du feu pour terrasser un dragon ? Cette déception est insultante.

                Trénus ne se découragea pas, disposant visiblement d’autres cordes à son arc. Cette fois-ci, il passa sa paume incandescente sur le fil de son épée dont la lame chauffée à blanc par la magie crépitante s’embrasa vivement. Elle acquiesça doucement. Il adopta une garde basse, puis frappa d’un tranchant oblique fulgurant. Une simple éraflure, superficielle et peu visible, ponctua son attaque sur la gorge de la démone.

- Cela devient gênant, commenta-t-elle, goguenarde.

                La pique porta-t-elle ? Même s’il conserva un calme apparent, l’iconique rebelle renouvela ses assauts avec un acharnement et une intensité frisant le désarroi. De ses gesticulations affolées et stériles émanaient un désespoir indigne, une faiblesse crasse et des relents de honte qui lui furent assez tôt insupportables. Agacée par ce manège déplaisant, elle le repoussa une première fois comme l’étalon chasse une mouche irritante. Sa sauvagerie instinctive devint de plus en plus ardue à brider à mesure que Trénus revenait invariablement à la charge. Elle tenta alors de le pourfendre de ses griffes ou de lui rompre les os sous ses pattes. De coups de butoir en esquives précipitées, elle parvint à refermer ses mâchoires sur son bras, inconsciemment tendu durant sa dérobade précipitée. Dans son emportement, elle ne décela le piège que trop tard. Le jeune Sidhe libéra toute la magie lentement concentrée dans son poing servant d’appât. Une puissante déflagration retentit tandis qu’un incendie dévastateur explosait dans la gueule du monstre. Davantage surprise que blessée par le choc qui ébranla ses crocs, elle recracha férocement sa prise au loin tandis que des torrents de flammes débordaient entre ses lèvres squameuses. Jeté comme rebut dérisoire et indésirable, Trénus heurta une falaise crénelée comptant nombre d’aspérités auxquelles il put s’accrocher et ralentir sa chute. Il dévala agilement la pente roussie et se réceptionna avec aisance au sol. Concentré sur son adversaire, c’est à peine s’il accorda un regard à son avant-bras sacrifié. Le dragon ne s’inquiéta pas plus de l’état misérable du moignon ensanglanté. Comme son neveu, elle connaissait le pouvoir de leur sang. Avec du temps et une expérience plus solide de ses facultés, il parviendrait certainement à régénérer sa main. Sauf qu’elle ne lui laisserait pas jouir de ce délai, sa patience sévèrement entamée par cette dernière tentative dont l’écho vibrait encore désagréablement dans son palais et lui démangeait la langue.

 - Pour ta gouverne, apprends que tu as un goût déplorable, presque autant que tes talents martiaux.       

Se dandinant d’un pied sur l’autre, Trénus ne parut pas l’entendre. Manifestement déconcerté par les résultats décevants, bien qu’impétueux, de ces échanges, il semblait soupeser ses options. La souffrance de sa mutilation devait en outre commencer à ombrager son jugement.

- À court d'idées, manchot ? Je me sens salie d’avoir couru aussi longtemps après un gibier si piteux.

- Peut-être est-ce parce que vous êtes trop infatuée pour accepter la possibilité d’être celle qui est traquée. Arzan aussi péchait par orgueil. Vous aurez sous peu l’occasion d’en débattre directement avec elle, votre tête sur la pique voisine de la sienne…

                Le dragon fit crisser la pierre déchirée sous ses griffes et grincer le sol en pesant sur ses appuis. Elle allait se précipiter sur le barbare pour le tailler en pièces lorsqu’il prononça le seul mot capable de contenir son élan imminent. Un unique nom. Le sien.

- …Scathach, termina-t-il sa phrase d’une voix forte, grave et posée.

Elle se figea brutalement. Aucun secret n’était plus précieux et vital pour une fée que celui préservant son nom véritable. Car aussi favorisés par les dieux que pouvaient être les Sidhes aux pouvoirs incomparables, la simple divulgation de leur identité suffisait à briser l’équilibre de leur magie. Telle une digue rompue libérant des flots impétueux et destructeurs, la rupture de ce sceau pouvait signer leur perte, exhibant leur nature profonde, la retournant contre eux-mêmes. C’est ainsi que Trénus avait vaincu Arzan. Scathach n’en ignorait rien. On ne s’élevait pas au sommet du monde en occultant ses faiblesses, mais en y remédiant. Elle le prouva en secouant mollement sa tête, dispersant les prémices d’une faible migraine insuffisante à seulement gâter son appétit. L’expression d’incrédulité de son neveu tandis qu’il guettait désespérément, et vainement, des conséquences de sa sournoiserie, accentua son plaisir mauvais.

- Il y a longtemps que je me suis affranchie de cette tare. Si je n'emploie pas mon nom, c'est qu'il me rattache trop à un passé sans gloire, ni relief. À une histoire décevante. À ta mère.

                Interdit, Trénus montrait enfin les signes du malaise et de la peur se répandant en lui. Lentement, il prenait conscience de leur différence de rang et de niveau. Inexorablement, il comprenait qu’il ne sortirait pas de leur rencontre sans une lente agonie et une mort humiliante. Le dragon laissa le poison s’infiltrer en lui, le scléroser, le condamner. Puis elle lui fondit dessus avec une joie malsaine. Le jeune homme acculé n’échappa à son désir meurtrier qu’à la faveur d’un réflexe instinctif. D’un large revers, il excita le foyer déclinant les séparant, lui insufflant assez de sa terreur pour le dresser en une haute muraille. Dérisoire pour le grand reptile, celle-ci ralentit à peine son impulsion. Mais Trénus obtint le mince répit lui permettant de s’esquiver hors de la trajectoire de la charge. Scathach scruta les rideaux de flammes en quête d’une ombre fuyarde à embrocher mais le brusque regain du foyer engendrait d’opaques fumées autour d’elle. Gênée et frustrée, elle recula. Elle perdit de précieux instants avant de faire appel à ses sens surnaturels pour palier son aveuglement. D’une énergique volte-face, elle se précipita en direction des traces de sa proie semées dans l’oid[24] ambiant. Elle éructa un rugissement de courroux en apercevant Trénus se faufiler comme un rat à l’intérieur de sa grotte dont il venait d’atteindre le seuil. Par vanité, elle s’était contentée de le considérer comme une cible facile ne méritant pas qu’elle use de l’ensemble de ses pouvoirs, et le fourbe avait su exploiter sa faille pour lui échapper. Pire encore, il se dérobait, tournant les talons comme un misérable ! Choquée et furieuse pat cet acte de lâcheté infâme, Scathach se projeta de toute sa masse contre l’entrée de la caverne, sans parvenir à le rattraper. L’accès, bas et étroit, ne lui permettait même pas d’y introduire son museau. Après une profonde inspiration, un terrible crachat de flammes interminables s’engouffra à la suite du pleutre pour réparer l’affront. Le dragon toussa, feula et piaffa, en proie à une intense agitation. Il lui fallut rassembler son calme ébranlé pour affiner son acuité surnaturelle. Elle sonda l’intérieur de la roche afin de mesurer la portée de son attaque. Sa bouffée de colère retomba aussitôt pour se changer en une rage froide plus terrible encore. Trénus était toujours en vie, enfoui sous la montagne. À la vivacité des ondes qu’il dégageait et qui troublait les courants d’oid, elle ne l’avait même pas blessé.

                Scathach reprit instantanément sa forme humanoïde initiale, une main à plat sur la roche brûlante pour contenir son exaspération. D’un pas résolu, elle pénétra dans l’anfractuosité envahie de vapeurs suffocantes. Elle ignora la fumée, la fournaise et l’obscurité, se dirigeant d’un pas sûr à travers l’enfilement de boyaux en se guidant grâce à ses dons stupidement inusités jusque-là. Le tunnel descendit en pente douce et irrégulière à travers les entrailles de la falaise. Trénus avait investi un terrier à sa digne mesure. La chaleur de l’incendie dépassée, régna bientôt une fraîcheur humide et poisseuse qui n’arrangea en rien son irritation. Elle accéléra au milieu des nuées de stalactites aux parois visqueuses et des fissures ruisselantes et traitresses, évoluant au sein de ce labyrinthe englouti comme si elle en était la souveraine. Un coude plus loin, elle déboucha sur le couloir naturel où s’était réfugié son neveu. Il ne parut pas l’entendre venir et se pétrifia d’une stupeur minérale lorsqu’elle jeta une poignée d’étincelles en l’air pour lui révéler sa présence. Elle put distinctement voir ses pupilles se dilater sous le coup de l’étonnement, son souffle se suspendre et chaque muscle de son joli minois se contracter ingratement. L’ébahissement succéda à l’effarement dans son regard translucide. Au-delà de la peur d’avoir été levé comme un gibier mal caché, elle remonta la source de son trouble jusqu’à deviner avec exactitude la nature de ses pensées actuelles. Il découvrait, médusé, qu’elle ressemblait trait pour trait à la chère et douce mère dont il tentait de venger l’honneur. Celle-ci était bien l’aînée à la seule faveur d’un caprice des dieux et d’une poignée de minutes à peine, mais hormis cette injustice irréparable, rien ne les distinguait.

- Tu peux m’appeler maman si cela t’agrée. Peu me chaut tant que tu hurles et supplies.

Il s’enfuit éperdument dans un tunnel annexe en percevant l’envie de meurtre qui baignait la jumelle flouée. Elle le prit en chasse, bien décidée à ne plus le laisser lui glisser entre les crocs. Visiblement porté par la frayeur et remis du choc de la découverte du vrai rapport entre elle et sa mère, Trénus courrait comme s’il avait des ailes. Appuyée par l’escorte de ses flammèches virevoltantes perçant péniblement la nuit glacée des souterrains, elle dévala une interminable déclivité à sa suite. Elle dut piler et virer de cap à maintes reprises pour éviter les encombres et détours de ce lacet s’enfonçant toujours plus profondément. Insaisissable, la silhouette furtive de son neveu paraissait la narguer. Une brume filandreuse, puis de plus en plus cotonneuse à mesure de sa progression, envahit bientôt la galerie. Des grappes de champignons luminescents colonisant les parois rendirent ses feux-follets inutiles, renforçant l’ambiance lugubre des lieux de leur éclairage blafard. Superposée à l’oppressante pénombre, elles déformèrent sensiblement la visibilité à peine supportable pour Scathach. Poussée par son élan et la fièvre de la chasse, elle n’y prêta une attention pertinente qu’avec un temps de retard. Le brouillard s’ouvrit en écharpes indolentes autour de vastes toiles d’araignées léchant ses bras et ses chevilles, la retenant et finissant par se refermer sur elle en un cocon gluant et élastique. Elle reconnut aisément dans cet obstacle perfide et écœurant la participation toute personnelle de sa chère sœur. Car si leur bannissement depuis l’Autre-Monde avait altéré leurs apparences, la triste jumelle avait hérité de l’aspect d’une ignoble araignée gigantesque là où Scathach s’était vue pousser écailles, ailes et haleine sulfureuse. Et sans doute sa coalition avec Arzan pour échoir leur puinée de son trône n’avait pas été indifférente à ce revers de fortune…

- As-tu la vue trouble pour m’avoir confondue avec une mouche, sale petit…

                L’insulte mourut sur sa langue lorsque la clarté indécise révéla Trénus bondissant, sautant lestement et sans même entamer sa vitesse à travers la nuée d’entraves jalonnant le passage obscur. Traverser à pleine vitesse un tunnel aussi étroit parsemé de toiles aux caresses impardonnables et de surcroit aveuglé par le noir et la brume s’avérait un exploit parfaitement irréalisable. Pourtant, le jeune homme parvint avec aisance à l’extrémité de la trouée où il daigna enfin ralentir. Scathach fut saisie d’un doute en réalisant soudainement. L’excessive difficulté de la traversée, l’obscurité et les nappes de brouillard en dissimulant l’inexplicable profusion de rets, tout ceci n’était qu’un piège dans lequel elle avait été entraînée. Tandis que Trénus s’emparait d’une lance disposée intentionnellement sur place et se retournait en l’épaulant, elle se demanda vaguement combien de temps s’était-il entrainé pour connaitre par coeur et surmonter ce vicieux traquenard. La pique souleva son dard luisant dans sa direction. Sa rutilance et la finesse de son style tranchaient vivement avec l’épée alfare, brute et mate. Elle reconnut dans l’usage de l’argent qui la composait et sa légèreté évidente l’art des Alfes, les pendants lumineux des Alfars. Son cachottier de neveu disposait de soutiens hétéroclites d’horizons et de valeurs pour le moins préoccupants. Scathach éprouva la résistance des liens lui ôtant tout espoir de mouvement et ne fut qu’à moitié surprise de constater que leur souplesse et leur adhérence nécessiteraient temps et efforts avant de lui céder. Esquiver relevait de la gageure dans une position aussi indélicate et même un manchot sans courage ne parviendrait pas à rater sa cible dans un boyau aussi réduit. Le piège rivalisait de perfidie et d’efficacité, ce qu’elle aurait pu apprécier si elle n’était pas la victime.      

Pressée par le jet imminent et par réflexe, le dragon invoqua une fois encore l’aide de son feu pour balayer ces horripilantes et horribles toiles, ainsi que son présomptueux neveu par la même occasion. L’explosion retentissante suivant la première étincelle manqua de faire s’effondrer la montagne au-dessus de leurs têtes. L’onde de choc propulsa Scathach contre la roche avec une violence inouïe et, sans les dimensions réduites du goulot et les concrétions dentelant ses abords, l’aurait entrainé sans effort bien plus loin encore. Elle rebondit comme une poupée de chiffon, drainée par le courant de ce fleuve dévastateur lui renvoyant son feu et sa fureur, puis échoua pressée contre une stalagmite. Sans l’exceptionnelle résistance de sa peau, la Sidhe aurait été réduite en charpie. Blessée et sonnée, elle se redressa comme si elle pesait une tonne. Son regard hagard accrocha alors la gigantesque rune gravée contre le mur, rendue habilement invisible par un renfoncement. La magie investissant le symbole sacré à présent dissipée, elle fut frappée par la puanteur caractéristique de soufre que le stratagème dissimulait. L’écho d’un tintement ricochant l’invita à tourner la tête. Trénus venait de jeter à terre un cristal Alfar chargé d’énergie solaire comblant la destruction des champignons réduits en cendres. De nouvelles écorchures et contusions étaient apparus sur son visage tendu, mais ses dommages n’égalaient pas ceux qu’elle venait d’encaisser. Appuyé sur sa lance, il se contentait de lui signifier sa présence. Il n’avait donc jamais eu l’intention de tirer et avait dû anticiper sa réaction d’user du feu pour se préserver au mieux de l’explosion.

Scathach le dévisagea en silence, se redressant et reprenant ses esprits. Curieusement, sa colère semblait avoir été soufflé en même temps que la déflagration. Son regard sur son neveu, feignant la lâcheté et la fuite pour la conduire droit dans son piège, venait de changer. Non pas de s’améliorer, une vermine ne méritait qu’un coup de talon. Mais la leçon d’humilité qu’il venait de lui prodiguer avait fait varier son opinion à son sujet. Il avait planifié sa venue, s’était préparé et entrainé en conséquence, prêt à jouer un rôle de défenseur acculé et la semer sur de fausses-pistes dans le seul but de la vaincre par ruse, se sachant incapable de l’égaler en face-à-face. Mentalement, elle remonta le fil du piège qu’il lui avait tendu jusqu’à sa source.   

- La devineresse ? comprit-elle.

- Tes cohortes ont rasé le hameau où vivait son fils. Et les fils de son fils.

- Ridicule ! La fonction des prêtresse sacrées prive celles-ci d’union et de descendance.

- Son seul enfant, insista-t-il d’un ton rancunier. Objet de honte avant d’entrer dans le culte, de vengeance ce jour.

                Elle dévia ses reproches et sa rancune en le considérant avec une moue dédaigneuse.

- Être indifférent à l'amertume des faibles est l’une des clés essentielles du pouvoir. Ce soir, je l'enverrai rejoindre sa descendance. Demain, je l'oublierai.

                La détermination qu’il affichait lui conférait une assurance qu’elle détesta. Il ne s’agissait pas d’un regain de confiance après le succès de son offensive, mais bien d’une certitude qu’il s’opposerait à elle et ruinerait aujourd’hui ses funestes projets. Elle soupçonnait qu’il n’avait pas révélé tous ses atouts, qu’elle découvrait à peine l’étendue de sa combativité, et en nourrit un semblant de respect pour lui. Néanmoins, il ne s’effacerait pas, ni ne se résignerait. Chacun d’eux aspirait à une paix qui exigeait de mettre l’autre à mort. Et en termes d’absence de scrupules sur le sujet, il ne lui arriverait jamais à la cheville, trop sensible, trop immature, trop faible. Trop humain.

Il mit fin à leur duel silencieux et immobile en acquiesçant à quelque vérité qu’il venait d’appréhender ou doute dont il s’était affranchi. D’un geste, il l’invita à la suivre avant de disparaitre de sa vue en s’engageant dans un nouveau passage. Scathach épousseta sa peau draconique, trône de son pouvoir, puis lui emboîta le pas, sereine, plus que jamais prête à tuer. Ils n’allèrent pas loin. Elle le rejoint au centre d’une caverne plus spacieuse sans issue visible. En forme de cône, sa cheminée s’élevait à une hauteur vertigineuse engloutie dans les ténèbres. Sur ses parois courait un vaste réseau de veines cristallines scintillant et irradiant de halos opalescents. L’équilibre parfait des lieux balançant entre ombre et lumière, espace et confinement, en faisait le décor idéal pour un acte final. Et de ce qu’elle en vit, il ne comportait qu’une issue, celle par laquelle ils venaient, à l’opposé de son coursier de neveu. Ce dernier, en place dans l’arène, fit lentement tournoyer sa lance pour dénouer ses muscles et raffermir sa concentration, puis se mit en garde. En allant se positionner en face de lui de sa démarche sensuelle et menaçante de prédatrice, elle accepta tacitement le duel inégal, mais néanmoins loyal et honorable. Elle n’était toutefois pas prête à lui accorder la moindre marque d’estime, aussi se présenta-t-elle à lui sciemment désarmée. La fougue naïve de la jeunesse serait la première chose qu’elle lui arracherait, avant une foule d’autres qu’il…

                La lance fendit l’air à une vitesse prodigieuse, la ratant de très peu. Scathach subit une averse de piques et de taille avant de parvenir à seulement aligner son rythme sur celui de Trénus. Impassible, celui-ci lui asséna une suite d’enchaînements élaborés sans s’essouffler ou rogner sur sa rapidité. Il exploita sa surprise jusqu’à raviver son irritation et la pousser à se façonner une arme à l’aide de la magie pour se défendre. Dans sa main aux ongles sombres et crochus se logea le pommeau d’une lame éthérée uniquement composée de forces invisibles du vide. L’épée scintillante et trouble contra, sans réussir toutefois à faire basculer l’avantage. Scathach fut repoussée et forcée de consacrer ses efforts à la parade, ce qui ne l’empêcha pourtant pas d’écoper finalement d’une fine et brûlante entaille au cou.

- Je vois…dit-elle, comprenant qu’il s’acharnait à répéter la même touche, cherchant à fendre son armure d’écailles à son encolure, son point faible.

                Une pareille arrogance à divulguer ainsi ses intentions les plus basses lui permit de s’émanciper des dernières onces de pitié la polluant. Elle riposta férocement, sûre d’elle et passablement lassée de ce petit jeu, le refoulant avec force. Trénus mordit la poussière sans émettre de plainte, à son grand regret. Il se releva aussitôt sans la quitter des yeux. Ni doute, ni souffrance, ni le moindre émoi. Son armure singulière, qu’elle devinait à présent tissée à partir de la soie arachnide de sa mère aux qualités de résistance extraordinaires, avait absorbé la majorité du choc. Il la provoqua en tendant sa pointe vers elle et adopta une posture inconnue. L’affrontement reprit à un palier supérieur d’intensité, âpre et acharné. Trénus contint les assauts cruels et vigoureux de sa tante grâce à un style ancien, fluide et troublant qu’elle ne sut ni lire, ni anticiper. Au terme de cette passe d’armes, Scathach, leurrée par une feinte de corps audacieuse, roula à son tour au sol. Sa plaie à la gorge se barrait à présent d’une parallèle, redoublant ses saignements. La brutale contre-attaque, mêlée de sorcellerie et de manipulation des champs d’oid, ébranla l’ensemble de la caverne. Cette fois-ci, Trénus ne se laissa pas surprendre et esquiva d’un cheveu la vrille qui lacéra et broya la pierre. Il se remit sur pied, paré pour la prochaine manche, quoique haletant et en sueur. Le dragon le nargua en feignant des assauts directs auxquels il ne donna pas suite pour ne pas s’exposer inutilement. Elle-même, malgré sa volonté d’en découdre, ne cédait pas à son enthousiasme carnassier. Ses nerfs irrités la soumettaient à une rude épreuve et les aiguillons dans son cou n’arrangeaient en rien son excitation. Elle guetta avec avidité le faux-pas de son adversaire pour mieux fondre sur lui et sans doute perçut-il le danger car le jeune homme ne commit pas l’erreur de s’approcher. Pour la seconde fois, il la mit en joue, la visa et cette fois-ci précipita sa lance sur elle pour de bon. Le tir était parfait, vif, précis et puissant. Scathach l’interrompit en saisissant le projectile d’une main en plein vol juste avant qu’il ne l’atteigne. Son sourire amusé fondit quand Trénus recula vivement en prononçant un mot de pouvoir. La rune d’orage majeur gravée au plafond de la cathédrale rocheuse s’activa en réponse à l’invocation. La foudre s’abattit dans un claquement assourdissant et aveuglant, s’abattant dans une gerbe d’étincelles sur la lance en argent hautement conductrice. Scathach fut fauchée dans un rugissement tonitruant par une flèche de tonnerre incandescente.

                Fumée écœurante. Vertiges nauséeux. Étreinte glacée du sol. Carcan de douleur muette la concassant. Elle pouvait à peine respirer, étranglée de souffrance. Pourtant, elle se releva mais suspendit son effort au renfort offert par son genou ployé. Trénus l’examina avec précaution, à distance. Bien que lourdement touchée et affaiblie, elle vivait encore et cela l’impressionnait visiblement malgré le masque inflexible qu’il tentait de conserver. Son âme de guerrier prit cependant le dessus sur son hésitation et il dégaina promptement sa lame d’ébène. Il se rua sur elle en piétinant les débris calcinés et tordus de sa lance mythique, avec le même dessein. La gorge, encore une fois, obstinément. Si prévisible. Elle stoppa net son coup en saisissant sa lame en pleine chute de sa main la moins tremblante. Il força pour la libérer, mais renonça bien vite quand elle le transperça de son regard bestial. Alors elle ouvrit les doigts et savoura son expression décontenancée qui s’accrut encore lorsqu’il acheva son attaque et que son fer ripa sur les écailles impénétrables.

- Je sais, murmura-t-elle d’une voix hachée. Je sais ton sacrifice. Ce combat auquel tu as été lié depuis toujours, cet entraînement forcené que tu t’es toi-même imposé. Je sais aussi que notre guerre faite d’escarmouches, de faux-fuyants, de diversions et d’évitements n’avait pour seul but que de te servir d’exercices d’observations en vue de ce jour. Cette guérilla traînant en longueur ne visait qu’à t’octroyer le temps, les renseignements et les ressources nécessaires pour mettre au point ta stratégie. Méticuleusement affinée, inlassablement répétée, minutieusement élaborée pour te fournir l’improbable chance de vaincre le dragon invincible.

                Scathach essuya du revers de sa main alourdie le sang qui poissait son menton délicat.

- Je sais ton style de combat. Archaïque mais éprouvé, issu des gravures ornant les catacombes immémoriales dans lesquelles était captive ta mère. Le seul style susceptible d’être efficace contre moi car je ne pouvais en connaitre précisément les arcanes perdus. Tu as beau te fermer, il est aisé de lire en toi, vois-tu.

                Trénus soupira profondément et renouvela sa taille. Sa tante lui opposa une résistance toute symbolique, et superflue. Qu’importait. Bien que mal en point, sa peau jouissait encore d’un pouvoir assez conséquent pour ne pas se laisser entamer. Le jeune homme scruta le fil de sa lame ébréchée par ses tentatives répétées d’un air pensif.

- Je sais l’emprise de ma sœur, désespérément avide de retourner dans ses terres au point de modeler la chair de sa chair en monstre vengeur fanatisé. Un enfant, rien qu’un bâtard abandonné en quête de reconnaissance et d’amour maternelles. Je sais la fascination empoisonnée de jalousie de ton maître, grossier Alfar envieux de la magie Sidhe, serviteur dévoué de ta mère, manipulateur et impitoyable. À son corps défendant, un graveur de runes magiques doué…

                La fée leva la tête vers le dôme, fouillant l’obscurité de son regard trouble à la recherche du symbole de foudre ciselé dans la pierre.

- Il me faudra lui rendre visite pour lui faire part de mon sentiment à ce sujet, marmonna-t-elle.

                Trénus tourna autour d’elle, choisit un nouvel angle d’attaque et tenta de la décapiter. En vain.

- Ne fais pas ça, l’avertit-elle. Je sais que tu n’es qu’un jouet entre les mains de puissants. J’en fais partie. Je sais ce que tu es, ce que tu ignores et mieux encore, ce que tu désires véritablement. Ce n’est pas ceci.

- Est-ce une supplique ? demanda-t-il alors, curieux.

- Jamais ! Ma destinée est de régner. Une reine ne supplie pas.

- Vous n’êtes pas ma reine.

- Cela peut changer. Ce que je ne peux conquérir, je peux le rallier. Nos causes et nos objectifs divergent. Demain, ils pourraient se rejoindre.

- Je suis las de tout ceci, reconnut-il.

- Bien, se réjouit-elle. Infléchis ton destin. Ce que tu désires réellement, je te l’…   

- C’est justement parce que je suis las que je compte en finir. Si vous savez, ma tante, vous n’ignorez pas que mon destin diffère du vôtre hormis sur un seul point : le mien est de mettre des monstres à mort.

                Le jeune homme leva son glaive, puis s’entailla le bras, passant et repassant sa lame sur sa blessure jusqu’à en rougir abondamment la lame. Scathach tressaillit en comprenant le but de la manœuvre. Bien que métis et impur, Trénus possédait du sang féérique. Et le pouvoir sidhe ne pouvait s’incliner que face à un pouvoir identique, un pouvoir parent. D’une coupe horizontale, il trancha vigoureusement la cuirasse d’une épaule à l’autre. Sous l’impact et la sensation du métal labourant sa peau, elle hurla brusquement d’effroi et s’effondra en arrière. Son neveu se pencha au-dessus d’elle, l’immobilisa sous son pied et entama son ouvrage.

- Les rois et les reines tombent souvent à cause d’un sang bâtard, lui confia-t-il en la dépeçant lentement.

- Je t’offre la liberté ! gémit sa tante impuissante. Je renonce à mes vœux contre ta famille et ton clan ! Je renverrai ta mère dans l’Autre-Monde[25] ! Tu auras la paix et la chance de mener la vie que tu souhaites, épargnée par la menace de mes représailles ! J’en fais le serment !

- Je refuse, rétorqua le nordique, découpant impitoyablement et ne s’interrompant que pour arracher des pans palpitants de peau enchantée.

- La vérité ! hurla Scathach en se démenant comme une démente sous ses coups de butoir qu’il suspendit un instant. La vérité sur ton père et le secret de ta naissance ! C’était un mortel, un guerrier commandant des légions d’Arcadie qui s’égara dans notre monde invisible…Nous l’avons aimé toutes les trois, mais c’est elle qu’il a choisie ! Par amour, jalousie et ambition, j’ai dénoncé ta mère à nos instances royales et châtié ton père en le renvoyant mourir en terres mortelles avec son engeance dans les bras : toi ! J’ai conspiré pour ravir le trône à ma sœur bafouée, mais les aveux de cette sotte ont lié son crime aux nôtres. Par sa faute, nous avons toutes trois été bannies et chassées... Je l’ai faite payer avec le soutien d’Arzan… Chez nous, c’est elle qui volait. Ici, je l’ai forcée à ramper dans le noir en araignée répugnante et moi, je suis devenue dragon.

- Essayez-vous de vous sauver ou de me convaincre de vous achever ? rugit Trénus en la lacérant.

- Tu portes un nom Arcadien en souvenir de ton père ! déballa-t-elle, affolée. Tu n’as pas ses yeux ou son teint car tes traits sont ceux des Sidhes. C’est pour cela qu’Arzan ne t’a pas reconnu. Mais tu possèdes sa force, son tempérament et sa bravoure…Je te révèlerai tout sur lui ! Arrête ça !!!

                La malheureuse se débattit et se tordit en geignant et pleurant sous la souffrance. Son tortionnaire n’accéda pas à sa requête, ni même ne lui offrit d’autre répit. Il poursuivit sa lente et pénible besogne, la dépouillant lambeaux par lambeaux jusqu’à ce qu’elle cesse de s’agiter, dévastée et épuisée. Jusqu’à ce que les sanglots étouffent ses lamentations déchirantes. Jusqu’à ce que l’orgueilleux dragon ne soit plus qu’une forme chétive équarrie, brisée, tremblotante, souillée de ses propres déjections par la terreur. 

- Le sang appelle le sang, la folie appelle la folie, déclama-t-il soudain vidé et rattrapé par un irrésistible harassement, s’accroupissant lourdement près de sa proie vaincue.

                D’un geste emporté, il envoya au loin la peau sanguinolente couverte d’humeurs, objet à la fois de haine et de dégoût. Timidement, il caressa la longue chevelure ébouriffée de Scathach, tentant sans succès de rendre ses mèches hirsutes et emmêlées un minimum présentables. Elle crut sa volonté sensiblement écornée au point de conclure là leur terrible rencontre. Mais Trénus la détrompa en appliquant la pointe de son épée sur sa poitrine dénudée. Avec horreur, elle comprit que son tourment approchait d’un dénouement funeste. La puissante vague de peur animale qui la submergea emporta les dernières bribes de sa dignité.

- Je t’offrirai ce que tu chéris le plus ! Détourne ta lame. Je peux te rendre l’étoile qui brille dans ta nuit de devoir et de servitude. Je sais comment te la ramener…elle.

                Elle sentit son souffle s’interrompre, inachevé. Mais le fer mordit quand même ses chairs.

- Auréa…déclara-t-il dans un murmure à peine plus fort. Je la retrouverai seul. Votre exécution est la condition de mon retour auprès d’elle.

- Balivernes ! Tu refuses simplement d’affronter une vérité que tu as devinée. Tu as depuis longtemps compris que cette promesse n’était qu’un mensonge, n’est-ce pas ? Votre union te détournait de ta quête. Ton maître s’est démené pour vous séparer afin de mieux te consacrer à la cause de ta mère. Mais tu as déjà cette certitude au fond de toi, cette prise de conscience née de ton instinct, de tes doutes et de cette attente qui se prolonge, encore et encore. Tu ne la retrouveras pas pour une seule raison évidente : ils ne veulent pas perdre leur ascendance sur toi.

- Vos paroles sont du venin. Ils ont ma confiance. Vous n’avez que mon mépris.

                Elle détourna le regard, et sut malgré cet acte manifeste de résignation qu’elle n’avait pas perdu son attention. Il ne porta pas son coup.

- Vois-tu ces pépites brillantes constellant les murs de cette grotte ? questionna-t-elle tout à coup, retenant la lame en suspension au-dessus de son cœur nu. Certaines de ces roches possèdent des propriétés magnétiques. Les dieux leur ont insufflé des forces invisibles attirant certains éléments comme le fer, ou les repoussant. Même un barbare primitif comme toi doit connaître ce phénomène. Les Nains, seigneurs des mines et des forges, en sont particulièrement friands.

- Où voulez-vous en venir, vipère écorchée ?

- Il existe des sortilèges similaires, inspirés par les pierres d’aimant et développés pour affecter des lieux par exemple, tels les passages protégeant l’accès entre l’Autre-Monde et les mondes des mortels. Cela permet de tenir les indésirables à l’écart ou d’attirer des proies potentielles. Le principe s’applique également entre deux personnes, à leur insu, afin qu’elles se lient…ou que leurs routes jamais ne se croisent.

- Je…non…même si un enchantement pareil existe, ce n’est pas…Vous affabulez pour sauver votre vie, démone !

- Je sauve ma vie en t’ouvrant les yeux, imbécile !

Scathach fut prise d’une toux rauque et écarlate rechignant à s’apaiser, ce qui laissa le temps à l’idée de faire son chemin dans l’esprit échauffé de Trénus. Sa tante reprit sur un ton plus calme, plus convaincant encore, en raison de l’effort que lui imposait chaque mot à travers sa respiration souffreteuse.

- Cette magie est d’essence Sidhe et tu en es la victime. Je peux sentir son influence sur toi. À présent, interroge-toi sur l’identité de l’invocateur. Quelle fée de ta connaissance tirerait avantage à ce que tu ne revois jamais ta bien-aimée ?

- C’est grotesque ! Ma mère soutient et encourage notre liaison ! Elle a promis de me laisser retrouver Auréa une fois votre dernier souffle rendu.

- Maman a menti, le railla Scathach. Les Sidhes ne partagent pas. Crois-moi sur parole.

- Vos calomnies sont absurdes. Si ma mère tenait tant à conserver sa mainmise sur moi comme vous le prétendez, il aurait été plus simple de se débarrasser d’Auréa.

- Et briser le cœur fragile du précieux jouet qu’elle convoite tant ? Un Sidhe privé de son âme-sœur perd sa foi, sa raison et ses valeurs les plus nobles. N’y a-t-il pas assez d’exemples illustrant mon propos dans cette famille ?

- Je refuse d’écouter vos mensonges perfides. Vous n’avez aucun moyen ou espoir de me convaincre.

- Si, et il m’en coûtera, grommela amèrement le dragon déchu. À présent, rengaine cette arme et jure de m’épargner. Je vais consumer de précieuses forces vitales pour rabattre ton arrogant caquet, jeune prétentieux. Ensuite, je disparaitrai et nous en resterons là. Est-ce entendu ?

                Trénus conserva un silence confus avant de se rejeter en arrière. Le rictus de sa bouche tordue n’indiquait qu’en partie l’émoi avec lequel il se débattait. Signe de son agitation, son arme oscillait dangereusement à portée, susurrant de sifflants avertissements pour prévenir toute entourloupe.

- Ton poitrail en fourreau de ma lame au moindre signe suspect, promit-il.

                Scathach cracha un long jet de sang qui éclaboussa ses bottes avant de se hisser misérablement sur ses coudes, puis ses genoux. Elle éprouva les nerfs de son neveu en une concentration poussive de ses maigres réserves. Lorsqu’enfin elle fut capable d’harmoniser les flots d’oid assemblés autour d’elle, elle n’eut qu’à tendre un index griffu entre elle et Trénus pour rompre la malédiction. Le mot de pouvoir lui ravagea les entrailles et déchiqueta l’intérieur de sa bouche. Il préleva voracement son pouvoir et imprima la marque de son gage sur son corps déjà à bout. La fée fut secouée d’un spasme qui manqua de peu lui briser l’échine. Ses muscles s’évanouirent en bandes vaporeuses autour de ses os saillants. Sa chevelure s’envola sous un souffle invisible en sinistre éventail. Son visage fut labouré par une résille de rides blafardes. Incapable de soutenir ce corps séculaire et momifié, elle retomba sans grâce face contre terre en exhalant des gémissements rocailleux. Trénus n’assista pas longtemps à sa cuisante déroute. Il abandonna son arme, pesante et inutile dans son poing sans vigueur. Et il ne prêta dès lors plus la moindre attention à son ennemie alors que celle-ci rampait en direction de la pénombre pour soustraire au monde le spectacle de sa misère et son malheur. Le jeune homme resta médusé, à mille lieues de sa mission. Devant l’entrée de la grotte se dressait une silhouette à la fois intimement familière et rendue méconnaissable par le passage des saisons. Plus femme que l’adolescente fragile qu’il avait quittée. Plus redoutablement belle que dans son souvenir ou fantasme le plus audacieux. Pivotant sur elle-même, Auréa fit voler la cascade de sa luisante chevelure cuivrée en se rendant compte de sa présence. La stupeur et la brusquerie du mouvement accrochèrent une myriade de reflets minéraux sur son visage à la beauté éblouissante. La jeune rousse ne perdit pas de temps à comprendre quelle incroyable magie l’avait téléportée, ni dans quelle mystérieuse place. Elle n’accorda pas davantage à Trénus celui de prononcer son nom pour ancrer sa vision fantastique dans le réel. Elle se précipita dans ses bras bien avant. Et le pressa contre son sein avec autant d’ardeur que de plaisir, de force que de tendresse, de colère que de joie.  

- Je t’ai cherché ! lui jeta-t-elle entre cri de reproche et d’intense soulagement. Je t’ai tellement cherché !

                Il ne fut pas capable de répondre. Sa première pensée fut de lui jurer qu’il savait afin de la rassurer. Mais ce n’était pas vrai. Il avait nagé dans la brume de l’ignorance et, comble de l’humiliation, sa pire ennemie avait été son phare. Alors, encore incrédule et hébété par cette fortune, il lui rendit son étreinte, elle seule qui comptait vraiment, qui donnait sens et but à sa vie, et qu’il avait failli perdre par aveuglement. L’embrassant et le martelant du poing en même temps, Auréa ne cessait de répéter ses mêmes mots. Malgré la culpabilité et les remords qui l’empoignèrent furieusement, il s’accorda un sourire. Son étoile souveraine, elle, ne l’avait pas abandonné.        

 

[22] Alfars : Elfes Noirs

[23] Sidhes : Fées, habitantes de l’Autre-Monde

[24] Oid : Flux de magie ambiante

[25] Autre-Monde : Le dixième monde natif des Sidhes, caché, invisible et inaccessible aux mortels