L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Svartalfheim, monde des Alfars, 13 années plus tôt

 

Trénus perçut la présence de Svein avant même d’être réveillé. En cette aube encore fragile alanguie sur le châtelet assoupi, même le pas félin de l’officier ne pouvait lui échapper. Dans l’indolence confortable du sommeil, il s’amusa à suivre sa progression, de plus en plus ralentie et étouffée à mesure que le visiteur atteignait le centre de la pièce où le couple enlacé dormait, quelques fourrures jetées sur la mosaïque ouvragée de scène divine en guise de couche. Svein témoigna de son hésitation embarrassée dans une courte halte avant de se râcler maladroitement la gorge. Il appela son nom à voix basse, d’où pointait un ton à la fois gêné et pressé par l’importance de la nouvelle qu’il apportait. Enivré de l’odeur et de la chaleur d’Auréa littéralement agrippée à lui comme un lierre étrangleur, Trénus ne réagit pas. La dense crinière enflammée de sa bien-aimée se dispersait sur son cou et la majeure partie de son visage. Ses seins s’écrasaient contre son torse. Sa main couvait jalousement sa hanche. La lance d’Odin même n’aurait pas suffi à le dégager de cette étreinte. Il fit donc mine de rien avec le naïf espoir de chasser l’importun et retarder la venue du jour. Mais Svein ne partit naturellement pas. Avec la force et la volonté admirables d’un véritable colosse, Auréa s’arracha mollement à lui, interrompant le messager avant que celui-ci ne réitère son appel.

- Chut ! Sieur fragile a besoin de repos. Il n’est pas prêt de se réveiller, crois-moi sur parole.

             Un sourire d’enfant s’étira sur ses lèvres, à la fois flatté et amusé par la vantardise, qu’il admit toutefois justifiée, à son goût. La paupière lourde comme un roc, il ouvrit lentement l’œil. Avec une élégance et une prestesse innées, Auréa acheva de s’extraire de leurs membres mélangés. Puis se leva en jetant avec nonchalance sur ses épaules une couverture dont l’ajustement approximatif voila mal sa nudité. Le temps qu’elle corrige un tant soit peu sa tenue pour se prémunir du froid, la brève exposition solaire avait suffi à faire violemment rougir Svein. 

- Un cavalier en vue, parvint-il à déclarer, livrant son message comme un sort le libérant de sa léthargie. Un Alfar.

- Pas de troupes en vue dans son sillage ? s’enquit la belle en s’étirant. Éclaireur ou émissaire ?

- Nous l’ignorons. Il chevauche en tenue officielle, encapuchonné, sur le dos d’un destrier de forte taille. Un percheron noir magnifique.

         Trénus se redressa vivement sur les coudes, échangeant un regard avec Auréa, soudain tendue. Les bribes du sommeil furent aussitôt soufflées par cette annonce. Svein fut congédié sans délai, penaud, la tête pleine de questions, entre autres visions. Il ne revint qu’en qualité de guide et d’escorte au visiteur qu’il abandonna à contrecœur à l’entrée de la grande salle du fortin. Trénus et Auréa s’étaient préparés en hâte, sans un mot. Leurs craintes s’avérèrent malheureusement fondées lorsque l’Alfar pénétra dans la salle à pas de loups, son regard pénétrant remarquant avec une acuité certaine les témoignages de la conquête de la place marquant la pierre ici et là, avant de s’attarder sur ses hôtes. Trénus se tenait assis sur les marches du trône vide, Auréa plus à l’écart dans l’ombre d’un pilier. La capuche rejetée sur ses frêles épaules, Ryldaen les examina avec une satisfaction non partagée, particulièrement pour son ancien disciple, avant d’approcher sans hâte. Un véritable fantôme du passé capable de sa seule irruption imprévisible dans une délicieuse aurore de semer le trouble et l’amertume, tel fut le sentiment de Trénus à la vue de son maître. Une foule d’autres le submergea dans l’instant, même s’il ne broncha pas, pas même pour esquisser la moindre réponse au hochement de tête pour le saluer. Dans son cœur, la nostalgie des moments chers passés auprès de ce mentor et de ce père de procuration le disputa avec la rancœur encore vive due à son acte de trahison visant à le séparer par sorcellerie d’Auréa. Le jeune homme ne se laissa pas déborder par ses émotions. Il ne connaissait que trop Ryldaen qui devait miser sur cette ambivalence d’émotions, quelle que soit son attente dans ces retrouvailles. Le Magi, instruit et graveur de runes enchantées, était aussi sage et fascinant que rusé, calculateur, manipulateur, roué, sournois, …Trénus laissa échapper un court soupir. Il cédait malgré lui, et sans surprise, cette première manche. Il imaginait mal la rancune qui devait secouer Auréa en ce moment-même. Les deux êtres les plus proches et précieux de son enfance et son adolescence ne s’accordaient que sur une animosité mutuelle.

- Dame Auréa, messire Trénus, les désigna-t-il par leurs récents titres, en diplomate averti.

- Ryldaen, répondit simplement ce dernier pour donner le ton.

           Auréa, elle, ne desserra même pas les lèvres. L’Alfar, d’un calme olympien, ne frémit point en goûtant à l’atmosphère glaciale.

- Le voyage fut long et éprouvant jusqu’à votre fief reculé. Puis-je me restaurer ?

- On ne nourrit pas les corbeaux, ça les incite à revenir, rétorqua Auréa.

- Hormis si l’on est coincé dans un gibet, plaisanta l’Errant dans une menace à peine voilée.

- Je ne vous demanderai pas de vos nouvelles. Manifestement, le temps n’a pas d’emprise sur vous.

- Je reste fidèle à moi-même. La loyauté est une vertu.

        La jeune femme, ahurie et échauffée, concéda à son tour une manche en cessant cette passe truffée de sous-entendus et de mises en condition réciproques. Trénus eut peur une seconde que les avertissements sous couverts de courtoisies et de banalités ne la poussent à la faute, mais elle se contenta de dissiper son agacement en se dégourdissant les jambes.

- Il va me falloir du vin, lâcha-t-elle en se réfugiant dans la pénombre.

- Excellente idée ! rebondit Ryldaen. Portons un toast à votre victoire ! Toutes mes félicitations pour avoir soumis cette place-forte. Reidar le Pourceau sa bande de marauds n’avaient pas davantage d’honneur que des Köls. C’était une plaie pour la région.

- Ravalez vos flagorneries. Votre langue d’argent dissimule des crocs. Gardez votre salive pour le conseil des cités-états lorsque vous leur annoncerez que vous avez reconquis ce bastion sans coup férir. Nous ne le gardons pas. Faites-vous plaisir, les clés sont sur la porte.

- Je sais, répondit Ryldaen avec une désinvolture non feinte. Votre compagnie aura largement achevé les préparatifs de départ que j’ai entrevus avant que nos légions ne gagnent cette région isolée.

          Trénus s’assombrissait. Son intuition et ses prévisions les moins optimistes semblaient justes. Il était évident à présent qu’is ne devaient pas la visite de son ancien maître à son rôle officiel d’intermédiaire entre les cités-états et eux. Auréa avait du le comprendre à ce moment précis avec tous les indices essaimés par l’inopportun. L’intérêt des Elfes Noirs, maîtres de ces terres, envers les succès, les effectifs et la popularité croissants de leur troupe de mercenaires n’était qu’un prétexte dont il se servait en jouant à l’entremetteur. Par déduction, c’était bien pour son élève rétif que le Magi était venu jusqu’à eux. Celui-ci, venant d’intercepter vélocement la coupe de vin préparée par Auréa pour son compagnon, bavassait avec verve et entrain, comme en compagnie de vieux amis. Trénus intervint pour la première fois afin de mettre un terme à cette comédie et à son manège déplaisant.

- Au fait, gronda-t-il, faisant se raidir même Auréa.  

            Ryldaen le fixa avec un demi-sourire, appréciant son autorité tout en blâmant en silence son effronterie. Trénus ne cilla pas. Il ne cillerait plus devant lui. Avec satisfaction, l’Alfar se délesta de son enthousiasme de façade pour arborer un air grave et sérieux, plus authentique.

- Soit. Au but donc ? Ta mère m’envoie afin que tu te rallies à elle.

- C’est non, le coupa-t-il avant Auréa.

            L’enchanteur de runes poursuivit comme s’il n’avait rien entendu, dégoisant à propos de menaces terribles, de nouveaux périls et de la nécessité de son intervention. Trénus l’imita en cela qu’il écouta à peine, absorbé par ses réflexions. Après l’aveu de sa mère de sa responsabilité dans le sort d’éloignement entre Auréa et lui durant des années, il avait rompu tout contact. Pour qu’elle passe outre leur brouille après tout ce temps, se moquant en outre des conséquences de mandater Ryldaen, complice et acteur du méfait, c’est que l’affaire avait son importance, indéniablement. Cela démontrait également qu’elle ne disposait pas de meilleure solution que faire appel à lui, ou bien n’escomptait nullement lui laisser la moindre liberté dans sa réponse. Dans tous les cas, son mauvais pressentiment de départ se justifiait dangereusement.

           Il se concentra sur les explications de Ryldaen, bien conscient de l’importance du sens et du choix de chaque mot. Ainsi, il apprit que les Jotnärs, inlassables conquérant belliqueux, avaient cette fois jetés leur dévolu sur les terres des Sidhes. Une invasion avait cours, menée par une horde de géants des glaces originaires du Niflheim[56] à travers les sidhs[57] de l’Autre-Monde. Le peuple caché, jusque-là isolé et préservé de la fureur destructrice accablant les mondes mortels, ne parvenait que péniblement à faire face. Trénus ne décela pas de mensonges dans ce récit, mais de ce qu’il décrypta du récit ampoulé de l’arrogant Alfar, fut que le but maternel se situait ailleurs que dans la noble prétention de se lancer à la rescousse des royaumes au bord de la débâcle. À travers le résumé dramatique de la situation, il pouvait presque sentir la satisfaction de sa mère découlant de cette guerre. Ryldaen le lui confirma sans ambages lorsqu’il le lui fit remarquer.

- Ta mère a négocié la fin de son bannissement, ainsi que la restitution de ses titres de noblesse si elle se joint à la contre-offensive et parvient à enrayer l’avancée ennemie. Les dispositions naturelles de votre prestigieuse lignée tendent à rendre la nécessité de son enrôlement cruciale d’un point de vue tactique aux yeux de la cour des fées. C’est en cela qu’elle sollicite l’aide de ta magie du feu pour atteindre son objectif et obtenir sa grâce : dix têtes de chefs et héros adverses afin de faire basculer l’avantage.

- C’est non, répéta Trénus, sans émotion dans la voix malgré l’inquiétude pressante que lui inspirait la singulière assurance de son vieux mentor. Pourquoi risquerai-je ma vie contre des Jotnärs surpuissants pour un pays qui m’est étranger ? Pour une guerre qui n’est pas la mienne ? Pour la seule ambition de ma mère à laquelle elle m’a déjà sacrifié une fois ?

- Parce que c’est ce que tu es et fais : un mercenaire menant la guerre aux monstres ! rétorqua le Magi sans se départir de son irritant air docte. Parce que c’est ta mère, justement, ta reine, et que si tu méprises ingratement le respect envers ton sang, tu connais au moins le poids d’honneur d’une dette : celle de notre soutien pour te permettre de terrasser Scathach. Encore, parce que les géants sont les ennemis des dieux et de toutes les races mortelles et que s’ils ne sont pas stoppés en amont, ils porteront la ruine et la mort sur le monde suivant. C’est-à-dire en déferlant sur le Svartalfheim et ses populaces que tu t’efforces de défendre depuis des années. Pour finir de te convaincre, fils, parce que je placerai les tiens sous la protection des cités-états durant ton absence, afin qu’ils soient préservés de leurs foudres et du risque bien concret de finir dans leurs mines ou leurs arènes…

              On y était. Trénus serra les dents pour encaisser la menace. Pas Auréa.

- Vous lanceriez les légions contre nous qui avons tant lutté pour les cités-états, juste pour forcer Trénus à obéir à votre lubie ?! s’écria-t-elle, outrée.

- Dixit Dame Capricieuse, se gaussa Ryldaen, parfaitement serein, et implacable. Tu n’es restée qu’une gamine naïve, Renarde. Ouvre les yeux. Vous échappez outrageusement à l'autorité alfare qui tolérait déjà mal vos coups d'éclat du temps où vous n'étiez qu'un bataillon dépenaillé. Mon influence vous a préservé des fers et de la corde jusqu'à présent, croyez-le ou non. Mais aujourd'hui que tu alignes une véritable armée de fidèles, Trénus, la prouesse commence à échapper à mon pouvoir.

- Parle-t-on de pouvoir ou de volonté ? demanda le guerrier.

- Vous flattez mon importance au sein du conseil. Mais comment puis-je justifier le financement douteux de vos partisans humains évitant les caisses des cités ?

- De modestes dons de gens miséreux et reconnaissants que NOUS avons sauvés là où les Alfars censés assurer leur protection les laissent mourir ! s’exclama Auréa en précipitant son verre à terre où il se brisa violemment.

- Vos « sauvetages » grâcieux interférant avec l’autorité absolue des Alfars ne sont pas sans conséquences. Il faut être d’une crédulité rare ou d’une bêtise confondante pour ignorer l’influence néfaste qu’une armée de surfaciens[58] libres, armés, violents et incontrôlables peut avoir parmi nos esclaves. Par égard envers votre impétueuse immaturité, je vous épargnerai le couplet sur la rumeur concernant le mythe naissant de l’envoyé de l’Unique, capable de soigner et défendre les Humains, et qui ne manque pas d’encourager la nouvelle foi en bafouant celle des dieux d’Asgard. J’ai aperçu les symboles qu’arborent certains des tiens, Trénus. En ton Nom. Nom qu’ils louent en place de ceux de leurs maîtres. Pour les hautes-sphères alfares, ta place est sur l’échafaud et ton sort, celui d’un usurpateur, d’un affabulateur. D’un martyr.

- Menaces et manipulations ! rugit Auréa, hors d’elle. Tout ceci n'est qu'une mesquine vengeance pour nous faire payer notre désobéissance à la servitude imposée à votre « champion ». Vous nous traitez d’enfants, mais c’est vous qui n’avez toujours pas digéré qu’il me préfère à vous. J’en ai assez que vous empoisonniez sans répit notre histoire par vile jalousie. Je me suis battue pour vous arracher Trénus ! Je suis prête à reprendre les armes ! Je devrais même vous tuer sur-le-champ.

- Mais tu ne le peux, ni ne le pourra jamais, soupira Ryld, condescendant à souhait. Je camperai deux jours à l'extérieur du château. Au matin du troisième, ce sont quatre légions qui viendront lancer la traque aux insurgés et mener la purge. Il ne tient qu'à vous que je les en empêche.

        L’Errant se retira sans plus de manière, exposant dédaigneusement son dos à Auréa en ultime provocation. Par chance, la jeune guerrière détrompa l’arrogant quant à ses préjugés sur elle, lui refusant l’honneur de relever le gant. Demeurés seuls dans la pièce vide, sombre et glacée, les deux amants gardèrent pensivement le silence, bien après que l’oiseau de malheur ne se soit envolé. Poussant nerveusement un tesson de verre maculé de vin du bout de sa botte, Auréa mit en branle leur destin d’un soupir résolu.

- Dissolvons la troupe. Nous la rassemblerons à notre retour.

- Notre retour ?

- De l’Autre-Monde. J’ai toujours eu envie de faire connaissance avec ta mère.

         Trénus ne lui rendit pas son sourire un peu forcé, bien au contraire.

- Les mortels ne peuvent pas accéder à l’Autre-Monde, lui apprit-il d’une voix mourante. Pas même un Magi comme Ryldaen. Pas même…toi…

- Tu as promis, murmura la jeune fille, brusquement livide. Nous ne devions plus jamais être séparés.

         Il baissa la tête piteusement, pétri de scrupules et de dégoût pour ce qu’il était en train de leur faire subir. Elle la lui releva en saisissant avec délicatesse son visage en coupe entre ses doigts tremblotants. La pâleur et la rougeur marbraient alternativement ses traits superbes tandis qu’elle menait une lutte intense face à la peine submergeant inexorablement ses yeux suppliants.

- Éliminons Ryldaen et menons la guérilla contre ceux qui nous chasseront. Nous ne sommes pas si isolés, ni démunis. Des alliés de grande valeur nous aideront. J’ol se compte parmi eux.

             Se haïssant déjà pour cela, Trénus ruina ses espoirs en ne disant rien. Comme elle, il savait un tel projet utopique car irréalisable sur le long terme. Les cités-états, despotiques, brutales et puissantes, considéraient le moindre manquement à leur souveraineté comme une insurrection et un défi. Pour garantir leur suprématie, elles noyaient dans le sang chaque soulèvement, sans épargner personne se retrouvant du mauvais côté de leurs pilums. Ryldaen en avait conscience également. Il savait que ni elle, ni Trénus, ne supporteraient d’être la cause et les responsables de la mort de tant d’amis et d’innocents.

         Pétrifié et insensible comme une statue, il ne réagit pas au contact frémissant de ses doigts. Son silence la blessa jusqu’à ce qu’elle se retire. Il jeta un coup d’œil par-delà la muraille de sa honte et le regretta aussitôt. Les larmes aux yeux, elle venait de comprendre qu’il avait fait son choix. Elle écrasa une gifle furieuse sur sa joue, puis partit à pas vifs. Elle ne l’attendrait pas cette fois. Il l’avait lu dans son regard affligé. Ivre de rage et de peine, Trénus libéra son pouvoir du feu et s’emmura dans des flammes virulentes. L’incendie ravagea entièrement le châtelet avant que le soleil n’achève de se détacher de l’horizon. 

 

[56] Niflheim : Monde des Glaces, terre de géants

[57] Sidhs : Contrées de l’Autre-Monde, terre des Sidhes

[58] Surfaciens : Surnom donné par les Alfars aux Humains peuplant la surface de leurs terres, en opposition avec eux vivant dans des cités-états souterraines