L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Svartalfheim, monde des Alfars, 16 années plus tôt

 

    Son corps précédant son esprit, Trénus sentit sa conscience brusquement halée par son réveil. Projeté hors de confortables ténèbres, il échoua avec brutalité dans la lumière et la froideur brûlantes. La raison en berne, il ne put identifier dans le raz-de-marée de sensations l’empoignant que la peur et la peine. Les repères troublés, comme effacés, il fut incapable de seulement penser. Il aurait eu davantage de prises dans ce tourbillon furieux le charriant s’il avait échoué dans la peau d’un autre. Puis la vie esquissa les ombres, les profils et enfin les formes rendant sens et profondeur au monde s’agitant autour de lui. Étendu sur la pierre, il se redressa en sursaut, comme privé de souffle. Il était trempé, désorienté, pétri d’une panique inidentifiable. Alentour s’élevaient les parois colossales d’une caverne, véritable cathédrale de roche et d’obscurité, couvant avec prévenance le lac souterrain niché en son sein. Une source jaillissant d’un contrefort élevé plongeait avec fracas dans l’écrin écumeux, voilée d’embruns paresseux. Sur la rive ceinturant l’onde s’activait fébrilement sa troupe de mercenaires, entre désordre confus et agitation décroissante. Trénus reconnut instinctivement cette atmosphère particulière, oscillant avec l’ardeur déclinante d’un brasier mourant. Un affrontement venait d’avoir lieu et touchait à sa fin. L’excitation et la fureur retombaient, cédant la place au chaos trouble, ainsi qu’au désarroi accablé des victoires difficiles.

           Au milieu des guerriers errant parfois sans but et sans expression se détacha la silhouette souple d’Auréa. Échevelée, débraillée, lame souillée en main, elle bouscula sans ménagement ceux qui encombrèrent sa route pour rejoindre son amant. Elle se précipita sur ses genoux pour le soutenir, l’abreuvant d’un flot de paroles animées qu’il n’entendit pas. Il lui était impossible de détacher son regard de son front pâle embué de sueur, de son rictus crispé par l’inquiétude mal bridée, de la terrible griffure lacérant son visage tendu de la tempe jusqu’à la mâchoire. Soudainement inspiré par une bribe de souvenir, Trénus pivota pour observer le corps affaissé gisant sur la berge sous la garde farouche de plusieurs soldats. La Nixe était finalement tombée, percée de toutes parts, criblée de flèches brûlées ayant noirci sa peau écailleuse, crocs et babines écarlates. Le combat avait été âpre et son issue, restée longuement incertaine. Il n’y avait pas participé. Sans doute avait-il mieux valu. À la douleur lancinante dans sa nuque, il sut que son allégeance avait été compromise.

- Elle m’a capturé, se rappela-t-il enfin, embrouillé.

- Avec son chant ensorcelé, confirma Auréa.

      Il porta la main à la bosse épineuse déformant l’arrière de son crâne.

- Est-ce que j’ai…

- Je t’ai neutralisé avant, avoua-t-elle en reprenant peu à peu son contrôle, rassénérée par son état. Nous avons investi l’antre de la Nixe, mais elle a envoûté de nombreux hommes. Les nôtres se sont battus les uns contre les autres ou jetés dans l’eau, attirés par sa voix comme des papillons vers une flamme. Le charme a cessé quand cette sirène de latrines a daigné mourir.

- Ton visage…

         Pour donner le change, elle afficha un sourire d’indifférence qui ne le trompa pas.

- Un bien maigre tribut en comparaison de ce que nous avons failli perdre. De ce que j’ai failli perdre.

      Il enserra délicatement ses doigts tremblants, ce qui ne fit que révéler l’angoisse et la tension viscérales qu’elle s’acharnait à réprimer. Il la prit alors tendrement dans ses bras pour apaiser les convulsions qui la parcoururent. Malgré son aversion pour cet affichage de faiblesse face aux hommes au milieu desquels elle tentait de s’imposer, elle s’abandonna à lui. Tous deux savaient qu’il s’agissait davantage là d’un témoignage de reconnaissance envers la force inébranlable de la jeune femme leur ayant octroyé une victoire inextricable qu’une marque d’apitoiement.

        Le sang poissant de la plaie d’Auréa coula le long de sa propre joue et dans son cou. Il plaça sa main à plat sur la blessure, y concentrant la même magie lui ayant rendu ses doigts. Elle le repoussa au contact de la chaleur vivifiante     

- Je saurais m’accommoder d’un minois moins avenant. Jo’l[47] affirmait que les cicatrices brident l’arrogance et engagent à la prudence. J’y ai survécu aujourd’hui, j’en survivrai demain. Svein n’aura pas eu la fortune d’une seconde chance, lui.

     La jeune femme indiqua la position de leur tout premier compagnon. L’incorrigible dragueur, rencontré dans cette auberge montagnarde miteuse et qu’Auréa avait éconduit le nez dans la poussière, ne les avait par la suite jamais quittés tout au long de leurs chasses. Assagi et aussi efficace que loyal, le soupirant malheureux était devenu un sergent aguerri de leur compagnie, ainsi qu’un complice fidèle. Il reposait sans connaissance, aligné auprès de tous les autres ayant perdu la vie face à la prédatrice de la source, affichant encore les tourments de la noyade sur son visage de bellâtre repenti. Sans un mot, Trénus se leva et se dirigea vers lui, sillonnant au milieu de ses guerriers dont la plupart, pleins de reproche, ne le saluèrent pas. Sa main encore vibrante de magie se posa sur la poitrine détrempée de Svein. Doigts écartés et tatouages éclosant colonisant son bras comme ses traits, le champion Sidhe transféra son pouvoir d’une rude pression qui ébroua le cadavre. Le corps de Svein s’arqua de manière spectaculaire et c’est dans un déferlement de souffrance que même Trénus put ressentir à travers leur contact que le sergent rouvrit les yeux. Sa boucha aspira goulument une franche bouffée d’air le faisant expectorer et gémir jusqu’à le contraindre à vomir un flot d’eau saumâtre. Étreignant douloureusement son cœur ranimé, il se tordit atrocement, secoué de spasmes. Son retour ne lui fut en rien agréable, hormis dans le fait qu’il vivait et vivrait de nouveau.

           Trénus s’écarta pour laisser la place à leurs compagnons proches accourant pour soulager leur frère d’armes. Ignorant de l’agitation que cette résurrection incroyable engendra par vagues à travers les rangs des survivants, il fixa longuement sa main auréolée d’un contour flou, pensif. Son regard perplexe se perdit dans la même prise de conscience que celle affleurant dans celui d’Auréa, tout aussi immobile et songeuse que lui des implications de cette découverte. Si la création et la maîtrise du feu lui venaient spontanément, Trénus rencontrait moins de facilités avec sa magie curatrice, complexe, capricieuse, exigeante. Parvenir à guérir à une vitesse prodigieuse, parfois instantanée, avait fini par lui venir naturellement au fil des années. Dispenser cette science extraordinaire à autrui pour davantage que des contusions et des estafilades demeurait en revanche encore hors de portée à ce jour. Ce n’était donc plus le cas désormais. Cette capacité miraculeuse n’était cependant pas exempte de sa dîme de doutes et d’interrogations. Auréa et lui n’abordaient que rarement ce sujet sensible : l’usage de cette aptitude quasiment divine défiant la mort elle-même, aussi extraordinaire soit-elle, l’éloignait encore davantage de son statut d’humain, ainsi que de leurs semblables. Malgré cela, le moment pressé par l’urgence ne se prêtait pas à ce genre de considération. Ils semblèrent parvenir ensemble à cette même conclusion car c’est sans se concerter au-delà d’un échange de regards insistants et scrutateurs qu’ils s’activèrent d’un même élan.

 Guidé par les connaissances médicales et anatomiques de sa compagne guérisseuse, Trénus distribua des soins poussés à leurs soldats les plus mal en point. Passant d’une plaie à une fracture, il suivit attentivement ses directives pour diriger au mieux son flux indocile afin de régénérer les muscles, les os et les nerfs endommagés. Auréa lui décrivait avec une précision et une connaissance admirable la composition des organes concernés, ainsi que la manière de recréer les tissus, les veines et les viscères vitaux. Le jeune homme ignorant et inculte de ce savoir s’inspirait des représentations mentales qu’il se faisait de ces conseils et descriptions. Aussi, ses soins tâtonnants furent grossiers, souvent imprécis et mal dosés. En dépit de ses maladresses et du poids des réactions incrédules des siens témoins de ses prodiges, il ne renonça pas. Il rendit grâce aux dieux qu’Auréa, concentrée et infatigable, fit de même et l’accompagna avec le même dévouement, occultant elle-même ses convictions sur leur œuvre et leurs conséquences. À travers la compagnie, certains l’acclamaient et le bénissaient pour ses sauvetages. D’autres ne dissimulaient en rien l’effroi ou la répugnance que cette hérésie leur suggérait. Beaucoup en restaient trop abasourdis pour s’affranchir de leur mutisme et leur hébétude. Trénus découvrit bientôt, non sans un pincement au cœur, qu’Auréa était de ceux-là.

      Lorsque tous les blessés sérieux furent mis hors de danger, il s’accorda alors un répit, accueillant avec égalité les bénédictions de ses pairs comme les regards en coin. Il prétexta la lassitude, guère éloignée de la vérité, pour se retirer à l’écart de l’animation suscitée. Auréa le rejoint peu après, tout autant perturbée que lui, incapable d’ouvrir le débat. À sa manière, elle lui fit part de son ressenti final en s’échouant tendrement dans ses bras, sans un mot. Il en fut immédiatement soulagé et apaisé. Il sacrifia ses dernières forces magiques pour refermer la meurtrissure barrant sa joue blanche. Elle se laissa faire cette fois-ci et il ne l’en aima que davantage. Il paracheva sa guérison d’un baiser léger sur la peau intacte avant de s’écrouler lourdement, vidé. De toute sa hauteur, elle le considéra les yeux humides un court instant. Avant de se blottir contre lui en le serrant avec ferveur, renouvelant leurs vœux mutuels.      

 

[47] Jo’l : Maîtresse d’armes alfare alliée ayant hébergé, entraîné et protégé Auréa durant l’absence de Trénus