L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Svartalfheim, monde des Alfars, 19 années plus tôt

 

    La neige drapant les côteaux était parfois si épaisse qu’elle engloutissait ses pas jusqu’au genou. Trénus traversa trois collines successives, trop accidentées et encombrées d’amas de rochers ou de futaies de sapins à la robe déployée, avant d’arrêter son choix. Celui-ci se porta sur une étendue modeste mais suffisamment plate qui bordait une ravine lacérant une clairière déserte. Un long moment, il demeura immobile en son centre, les yeux clos, les sens ouverts, se mêlant harmonieusement à ce havre isolé, corps et esprit. Le monde se réduisit aux gémissements du vent coupant, à la chute d’une volée de neige courbant une branche, au clapotis d’un cours d’eau restreint à un maigre filet par la glace. Il disposait d’un délai appréciable avant que le crépuscule n’efface tous ses repères jusqu’au campement, aussi ne précipita-t-il pas les choses. Il ôta fourrures et protections, puis retira ses bottes qu’il rangea soigneusement à l’écart. Ses orteils s’enfoncèrent, puis se fichèrent dans la couche glacée tapissant la rive. Il régnait un froid à pierre fendre. Pourtant il ne frémit même pas dans sa simple tunique de laine fine. Trénus dégaina lentement l’épée offerte par son mentor, le seul gage et souvenir qu’il conservait de leur alliance. Il s’agissait d’une relique superbe au tranchant sans égal. Sans cela, et la nécessité de posséder une lame efficace et fiable face aux abominations qu’ils affrontaient, il s’en serait débarrassé dans le premier fossé croisé, sans un regard en arrière. Son ressentiment envers son maître, allié à sa mère responsable de sa séparation avec Auréa, demeurait vivace. Clarifiant ses pensées, il recentra son souffle puis, par association, délia ses muscles et ses articulations. Lorsqu’il fut prêt, il entama son premier enchaînement.

            Il perçut l’approche d’Auréa vers la fin de son entraînement et ce, malgré la distance, la discrétion féline de la jeune femme et son pas alerte. Même formée par une duelliste aguerrie, elle disposait déjà naturellement d’un talent inné qu’il soupçonnait depuis toujours. Elle vint dans son angle mort, patiemment et inexorablement, usant des bourrasques pour masquer le bruit de ses mouvements décisifs et tournant avec le vent pour ne pas être trahie par son odeur. Trénus poursuivit ses passes et ses assauts dans le vide sans se déconcentrer. Elle se glissa derrière lui comme une louve et lui porta une attaque aussi rapide que dénuée de la moindre hésitation. Il l’esquiva de peu en tournoyant agilement sur lui-même, évita de quelques contorsions la suite de son assaut puis dut user de son arme pour la parer et la repousser. Elle lutta sans épargner ses forces, redoublant d’ardeur et de ténacité pour l’atteindre. Ses progrès en moins de deux saisons à ses côtés étaient stupéfiants. Malheureusement pour elle, lui aussi avait également gagné en puissance au gré de leurs nombreuses chasses et il la surclassa sans peine. Elle donna tout et n’eut pas à rougir lorsqu’elle renonça. Fiévreuse et essoufflée, il parut évident qu’elle souffrit davantage de sa fierté écornée que de l’épuisement ou de la morsure du froid.

- Tu gagnes…pour cette fois, admit-elle, à contrecœur.

- Tu as failli me surprendre.

- Tu mens terriblement mal. Comme un homme. C’est insultant.

- Tu veux de la franchise ? D’accord. Tu n’exploites pas suffisamment le pivot de tes hanches lors de tes tailles et la raideur de ton bras gauche limite ta précision et ton amplitude.

- Rien à voir, bouda-t-elle. La réflexion du couchant sur la neige m’a handicapée. Ton brouet de ce matin me reste encore sur l’estomac. Et tu es en petite tenue. J’étais désavantagée à tous les niveaux.

- Personne ici ne t’empêchera de combattre dévêtue, fit-il remarquer, désamorçant sa vexation.

               Auréa ricana, rengaina son épée et alla ramasser les vêtements de son compagnon.

- Ma présence est requise, je suppose ? demanda-t-il quand elle les lui fourra dans les bras.

- Pas particulièrement. Mais ton absence, une fois encore, se prolonge et se fait remarquer.

             Il hocha la tête et se rhabilla. La jeune femme fit la moue devant son air neutre, bien trop éloquent.

- À mon tour d’être franche. Tu devrais te rapprocher davantage de nos compagnons. Ne considère pas cela comme un reproche ou un avertissement, mais plutôt un conseil d’observatrice neutre entre les deux partis. Les hommes admirent ton adresse au combat, ta bravoure et ta capacité sur le champ-de-bataille. Ils s’enorgueillissent de t’avoir à leur tête. Tu devrais les entendre se vanter de leur jeune chef intrépide, tueur de monstruosités, insensible à la peur et beau comme Balder ! J’en viens par fois à me sentir jalouse de leur déballage de compliments et à me méfier de vos virées aux sources chaudes. À croire qu’ils n’ont jamais goûté ta cuisine ou vu la forme bizarre de tes gros orteils…

- Tu me parlais des attentes de la troupe, la recentra-t-il en fronçant les sourcils.

- Euh, oui, toussota-t-elle en jouant nerveusement avec ses cheveux. Chacun dans la troupe t’estime et tu encourages leur loyauté seulement…Ils s’interrogent aussi au sujet de ton attitude asociale et distante, ainsi que sur la nature de ta maîtrise du feu…surtout depuis que tu as décimé toute cette volée d’oiseaux-tonnerres lors de notre dernière mission, aux Pics de l’Enclume.

       La jeune rousse malmenée par le blizzard réprima un frisson et referma ses bras sur elle en fixant l’épaulement des collines les séparant du bivouac.

- Certains ressentent un malaise envers ta…

- Ma bizarrerie ? proposa-t-il.

- Ta différence.

- Je suis différent, Auréa, dit-il doucement.

- Quelle importance dans un monde où se côtoient Alfars, Humains, Dvergrs, Alfes, Jotnärs et Dieux ? Au sein d’une troupe de frères d’armes, ce sont tes actes qui te qualifient, pas ton origine. Tu te bats pour défendre ce pays et préserver ses habitants souvent abandonnés et sans défense. Ne laisse pas cette différence t’éloigner de l’un et des autres.

          Une rafale courroucée plaqua une mèche de cheveux contre le visage de la jeune femme transie de froid. Pourtant, elle ne bougea pas, fixant son bien-aimé avec intensité. Il profita de déposer sa propre fourrure sur ses épaules pour la serrer contre lui. Il n’était pas aussi insensible à l’opinion de ses pairs qu’il le laissait montrer. Le fait était que son problème d’identité le taraudait depuis ses premiers questionnements sur sa place et son existence, en tant que bâtard adopté et étranger de ces contrées pour lesquelles il versait aujourd’hui son sang. La dimension offerte par la révélation de son affiliation à une noblesse féérique et guerrière n’avait fait qu’agrandir son horizon de réflexions déjà encombré. Néanmoins, il ne laissait plus ses doutes prendre le pas sur ses certitudes désormais. Et s’il en était une dont l’importance talonnait celle de son attachement à Auréa, c’était l’indiscutable prise de conscience d’avoir beaucoup changé. Bien plus encore que ce que sa compagne soupçonnait.

- Je ne suis pas un héros, confia-t-il.

- Ni eux, ni moi n’en voulons. C’est un meneur pour les guider dont ils ont besoin.

- Et toi ? Qu’attends-tu de moi ?

- Tant et tant, répondit-elle avec un sourire espiègle et complice. Ton bonheur pour commencer. Vivre à tes côtés en suivant, comme tu le sais. Rien d’autre de plus essentiel, hormis chercher à rendre ces deux buts compatibles.

- C’est le cas, lui assura-t-il avant de l’embrasser amoureusement. J’ai une idée pour commencer à satisfaire tout le monde.

- Je suis suspendue à tes lèvres.

- Donner quelques cours d’escrime. J'ai noté de sévères lacunes au sein du groupe.

        Auréa lui infligea un coup de poing dans les côtes flottantes. Ils rirent ensemble en s’étreignant. Malgré sa tenue épaisse et son habitude du climat sévère de ses terres natales, la guérisseuse supportait avec peine la température en chute avec la venue du soir. Elle se rencogna contre son amant et mussa son visage contre son torse robuste, savourant la chaleur d’autant plus appréciable et continue qu’il émettait.

- Près de toi, je n’ai jamais froid, au propre comme au figuré, livra-t-elle.

        D’un claquement de doigts, il invoqua un bouquet de flammes qu’il enracina au creux de sa paume pour la réchauffer davantage. Émerveillée par le prodige dont elle ne se lassait pas, elle contempla le feu oscillant avec fascination.  

- Tu ne te brûles jamais ?

- Uniquement au sel de tes larmes, récita-t-il, le plus sérieux du monde.

Auréa rejeta la tête en arrière pour le dévisager durant quelques instants, aussi solennelle que lui. Elle ne tint pas au-delà et pouffa nerveusement.

- Avoue que tu l'avais préparée celle-là. Une mièvrerie de cet acabit, ce n’est pas possible autrement !

- Depuis une lune, ou peut-être davantage, admit-il avec gêne. Tu ne l'aimes pas ? Les Humaines n’ont aucune sensibilité.

Elle rit trop pour pouvoir répondre. Las, il la poussa et la renversa dans la neige. La jeune femme bascula en poussant un cri aigu de surprise qui redoubla quand il plongea pour la rejoindre. Entre deux éclats de rire tonitruants, ils s’embrassèrent passionnément.