L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Svartalfheim, monde des Alfars, 20 années plus tôt

 

   Malgré l’heure avancée et l’inhospitalité rebutante des lieux s’entassait dans tous les recoins de l’auberge une foule disparate se succédant par vagues ininterrompues à son palier. Pompeusement baptisée l’Aire de l’aigle par son propriétaire en raison de son isolement près du seul col praticable, l’établissement tenait davantage de la porcherie réaménagée que du nid d’un noble rapace. Vétuste, insalubre et ouverte aux quatre vents à cause de ses cloisons branlantes, la gargote ne justifiait réellement sa popularité que grâce à la violente tempête sévissant depuis la mi-journée et son inestimable cheminée. Le solstice entamant l’entrée dans la saison sombre ne remontait qu’à quelques jours et pourtant, la montagne s’inclinait déjà face aux rigueurs du climat nordique. Fermiers, camelots revenant de la foire de la vallée et bergers du cru s’étaient indistinctement fait surprendre par la neige, aussi subite et brutale qu’un caprice. La galerie qu’ils composaient offrait un spectacle varié et hétéroclite de mines renfrognées et assombries, à l’exception de celle de l’aubergiste, rayonnant face à ce regain salutaire d’activité, et pour cause. La rumeur récente courait à travers la passe et ses environs que le redoutable géant mangeur de chairs pillant indifféremment troupeaux et voyageurs avait enfin été terrassé après une saison de sanglantes rapines. Ce qui expliquait, outre l’affluence de voyageurs empruntant de nouveau le col, la présence dans le gîte de guerriers et chasseurs de retour de leur traque à l’ogre.

             Jouissant d’une position favorable dans la salle, c’est-à-dire près du feu, dans un coin sec et miraculeusement épargné par les courants d’air, Trénus et Auréa attisaient la jalousie de la plupart des convives en savourant la dernière volaille restante. Le jeune couple ne suscitait pas uniquement l’envie à la seule faveur de leur menu ou de leur position presque confortable dans ce bouge. À la tension palpable dans l’air et concentrée sur leur table, Trénus en avait une conscience exacerbée, même s’il affichait une indifférence simulée. À son tour, il joignit à la dérobée son regard à ceux des autres, et observa le délicieux spectacle de sa compagne grignotant avec appétit et satisfaction le pilon lui engluant les doigts. Alternant morsures à pleines dents et mâchées enthousiastes ponctuées de sourires éloquents, Auréa jouait son rôle à la limite de la minauderie. Et lui, comme l’ensemble de l’assemblée presque entièrement masculine, faisait mine de ne rien remarquer. C’était sa manière à elle de le tancer pour leur séparation dont elle lui imputait la responsabilité, pour sa vanité et sa stupidité, et de l’en punir à temps plein depuis leurs retrouvailles. Contrit, Trénus subissait et encaissait ses manigances avec patience. Au moins avait-elle cessé depuis plusieurs semaines de le pincer dans son sommeil, de broyer des plantes urticantes dans sa gourde ou ses habits ou encore de l’accuser de l’avoir kidnappé et séquestré dès qu’ils croisaient une patrouille ou une troupe de bûcherons. Il n’avait pas volé sa peine. Cela lui apprendrait à la laisser en pension auprès d’une Alfare caractérielle, foncièrement indépendante, sournoise et résolument affranchie de l’autorité mâle pendant qu’il était parti sauver le monde.

- Tu en fais un peu trop, lui chuchota-t-il lorsqu’elle entreprit de se lécher les babines. Cette carne au goût infect devait croupir au fond d’un seau depuis des jours.

          Auréa lui adressa un large sourire épanoui, irrésistible, avant de lui décocher un baiser volant. Elle s’amusait comme une folle.

- Tu n’es qu’une gamine, ronchonna-t-il.

          Rien n’était plus éloigné de la vérité pourtant. Les épreuves et leur séparation, vécue comme un nouvel abandon par l’orpheline au passé éprouvant, avaient nourri sa maturité, peut-être davantage que la sienne propre. Quant à son apparence, ce n’était plus l’adolescente amaigrie aux genoux cagneux et aux bras frêles dont il était déjà éperdument amoureux. Aujourd’hui, Auréa était une femme à la silhouette élancée et voluptueuse, au charme étourdissant, pleine d’assurance et d’aisance. Il s’en troublait souvent durant leurs moments intimes ou même plus banals, ne cessant de s’émouvoir de la profondeur de ses sentiments et de son attrait pour elle. Elle l’avait attendu, puis recherché en écumant le pays, accrochée au fragile espoir de ressusciter leur chance d’avance hypothéquée par ce maudit maléfice d’éloignement. Par sa faute, sa naïveté, son arrogance. Et la manipulation de sa mère.

- Tu ne finis pas ta charogne ? interrogea-t-elle, intriguée par son air maussade. Qu’y a-t-il ?

- Je me faisais la réflexion que j’étais à la fois un crétin et un sacré veinard.

- Et lent d’esprit s’il t’a fallu tout ce temps pour réaliser ces évidences. Voilà pourquoi nous sommes si bien assortis : tant de points communs !

             Il n’eut pas le temps de profiter du soleil généreux de son sourire que l’ombre d’un intrus approchant vint le lui occulter. Un nordique affichant ouvertement la morgue de sa jeunesse dans le roulement de ses épaules carrées et l’affiche de son air insolent interrompit leur discussion. Il s’agissait de l’un des guerriers appartenant à une troupe les examinant sans discrétion depuis leur arrivée. Manifestement, la meute alléchée avait fini par missionner le plus rutilant de ses émissaires. Trénus rendit grâce à leur tergiversation leur ayant permis d’achever leur souper. L’inconnu le toisa avec froideur avant d’appuyer ses poings sur le bois tout en faisant saillir ses biceps. En dépit de cette démonstration de force provocante et de l’hostilité dont il fut douché, Trénus peina à en vouloir à ce paon. Il lui rappelait beaucoup le jeune disciple doué découvrant ses pouvoirs, et sa destinée, qu’il avait été quelques années plus tôt. Toutefois, la ressemblance s’arrêtait là, à l’endroit exact du regard lubrique consumant Auréa.

- Je prends la femme, déclara-t-il d’un ton sans appel.

          Le tir de semonce lancé, Trénus et lui se sondèrent mutuellement. Il se demanda alors si Auréa, ouvertement exclue des négociations à son sujet, appréciait maintenant les conséquences de son petit jeu. Après quelques instants de tension virile, il répondit à l’exigence d’un geste laconique de la main pour inviter son rival à prendre possession de l’objet de sa convoitise. Auréa se poussa pour lui ménager une place étroite sur le tabouret graisseux et vide qu’elle rangea à ses côtés. Interprétant cette soumission commune comme une victoire parfaite, bien qu’inattendue, le chasseur de primes s’assit après une brève hésitation. Ses yeux semblaient déborder de leurs orbites quand il commença à caresser sans délai la jeune femme. Celle-ci ignora d’abord les doigts baladeurs, puis posa son poulet entamé dans son auge et attira son soupirant plus près. Son consentement sembla ravir ce dernier, soulevant au fond de la salle quelques clameurs encourageantes et des ricanements gras. Auréa passa une main dans la chevelure de son courtisan, flattant ses nattes brunes tout en enfouissant l’autre entre ses cuisses d’un air malicieux et entreprenant.

- Une vraie fille de braise, commenta-t-il, enchanté.

           Une fois qu’elle le jugea suffisamment amadoué par ses flatteries, elle lui écrasa brusquement l’entrejambe entre ses doigts puis projeta violemment sa tête contre le bord de la table. L’homme n’eut que le temps d’émettre un glapissement étranglé avant d’embrasser le meuble avec rudesse. Sonné, il vacilla, mais guère longtemps. Auréa balaya les pieds de son siège, l’envoyant s’étaler sur le sol de terre battue couvert d’immondices où il se tortilla une seconde avant de perdre connaissance. 

         Un silence de mort tomba dans la masure auparavant des plus bruyantes. Les compagnons de l’infortuné éconduit avec pertes et fracas se dressèrent d’un bloc, toute trace d’hilarité disparue. Trénus les épingla sur place de son regard glacé. Il éparpilla les dernières velléités belliqueuses en ramassant sous son banc un lourd sac noué dont le tissu était imbibé de sang séché et enguirlandé de plantes odorantes pour en contenir les effluves nauséabonds. Il déposa le lourd paquetage près de son assiette, et l’orienta ensuite en direction de la troupe figée. Même le berger le plus ignare de l’assistance n’eut aucun mal à deviner les contours d’une tête énorme, et inhumaine, contenue dans le ballot. Quelques malédictions et jurons fusèrent. L’espace s’agrandit aussitôt autour du couple. Peu affectée par la proximité de l’horreur avoisinant sa nourriture, Auréa sourit de toutes ses dents en reprenant son morceau de volaille.     

- Tu vois ce que je te disais, enchaîna-t-elle comme de rien n’était, en le désignant du bout de son os entamé. Tu disposes de l’autorité et des talents martiaux. Et je ne parle pas de tes pouvoirs. Au rythme où tu guéris, tu devrais même pouvoir retrouver l’usage d’une seconde main au combat avant la saison claire. Tes doigts repoussent comme la queue d’un lézard, Trénus, c’est incroyable ! Dégoûtant, certes, mais démentiel.

- Encore ton projet de mercenaires ? fit-il en examinant son avant-bras bandé. Commander va au-delà de mes dispositions, même « métisses ». C’est une question de tempérament. Je n'ai pas l'âme d'un chef.

- C’est faux, tu crois cela parce que ton ordure de maître t’a lavé la cervelle pour que tu te contentes d’obéir sans poser de question. Tu as l’âme d’un meneur, mais aussi celle d'une légende. Et la tienne ne demande qu'à être écrite. Tu ne vas tout de même pas te contenter d'une simple victoire sur un dragon ?

- Est-ce la vie que tu veux ? questionna-t-il en opposant son plus grand sérieux à l’ardeur de sa bien-aimée. Errer sans foyer, enchaîner les périls et accroitre le nombre d'ennemis comme de blessures ?

           Auréa écarta l’argument en haussant les épaules, irisant à la lueur des flammes ses superbes mèches cuivrées.

- Je suis guérisseuse et bretteuse, entraînée par une maîtresse d’armes invaincue. Tu es un prince Sidhe cracheur de feu et qui se régénère mieux qu’un troll. Nous avons les aptitudes idéales pour ce type de vie. N’essaie pas de me filouter, je sais que tu n’as toujours pas lâché la poignée de ton épée depuis la visite de notre convive.

             Trénus délaissa sa lame à sa ceinture et ramena sa main près de son bol d’un air innocent qui la fit ricaner.

- Sinon, on peut s'enterrer dans une ferme boueuse où je te pondrai des mouflets en brochette jusqu'à être décrépite et dilatée, reprit-elle en se léchant les doigts. Entre deux cultures de choux, tu irais au marché de la ville gagner la pièce en faisant quelques numéros avec tes flammèches, si c’est à ça que tu veux limiter les périls, mon tout-beau.

- On pourra avoir un âne ? se moqua-t-il.

- On en compte déjà un dans notre duo. Écoute, mon choix s'accordera au tien tant que ta vie se conjugue avec la mienne. Tu n’iras plus nulle part sans moi. C’est mon unique exigence. À moins que tu ne te sentes pas l'envergure d'assumer une fille de braise !

- Une fille de braise en compagne de route, c'est l'idéal pour un jongleur de flammèches.

- Et ne t'en fais pas si tu ne te sens pas à la hauteur de satisfaire mes "attentes" de fiancée délaissée durant près de six saisons, le taquina-t-elle. J'ai plein d'herbes pour palier tes petits manquements.

- Vantarde.

Auréa éclata d'un rire gai et chantant sonnant d’une légèreté rafraichissante, quoiqu’étrange dans l’atmosphère apeurée et bougonne du taudis.

- Fermière ou guerrière, je n'en ai cure. Tu sais ce qui importe pour donner du sens à ma vie. Ne m'abandonne plus jamais.

           Il lui sourit tendrement, ému et comblé, de sa présence près de lui, de sa promesse d’amour, du pardon qu’elle lui accordait finalement. Elle répondit à son sourire, vulnérable mais déterminée, sincère et entière, belle à lui fendre l’âme. Il se sentit brusquement ramené des années en arrière, au temps de leurs premiers aveux et serments. Jamais comme en cet instant il n’avait tant éprouvé le gâchis qu’avait été ce temps perdu sans elle.

- Va pour une troupe de mercenaires, se décida-t-il.

- On le recrute ? interrogea-t-elle en indiquant le jeune coq peinant à recouvrer ses esprits malgré la bière largement offerte par ses comparses. Le « gibier » ne manque pas dans ces contrées. On va avoir besoin de renforts.

         Trénus étudia le jeune garçon, tiraillé de nouveau par ce sentiment de familiarité et cette culpabilité née de ses mauvais choix. Il donna son assentiment d’un lent hochement de tête.

- Il va nous falloir toute la troupe. J’ai quelques idées de tanières à nettoyer.

Auréa applaudit fébrilement, excitée comme une fillette. 

- Tant pis pour les choux et en avant pour la chasse ! Mais avant cela, je crois que quelqu’un à la tête creuse et bosselée aurait bien besoin d’un cataplasme contre la migraine.