L'Autre-Monde
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Partie 1 : La Nasse du Vieux Loup

 

Nidavellir, Monde des Dvergrs[1]

Une poignée de main fuyante à la moiteur malvenue par ce froid, un bref rictus tout en dents jaunâtres, une haleine saturée d’oignons, les salutations déplurent aussitôt à Tjor. Le marchand rangea trop vite ses doigts lisses et replets dans les plis de son épais manteau. Son regard perçant détailla sans gêne la cicatrice barrant sa joue. Un ricanement sec ponctua ses banalités de politesse, sans doute suite à une plaisanterie que Tjor n’écouta pas. Il demeura coi à observer son hôte, appréciant davantage dans le mutisme le sentiment d’antipathie qu’il animait en lui. Le négociant serait donc parfait. Il se fendit finalement d’un sourire factice mal étudié au moment où le déplaisant s’interrogeait sur son silence. Un roquet pelé s’engouffra entre leurs jambes, couinant quand sa botte écrasa une patte retardataire. Les deux hommes s’écartèrent vivement et Tjor put se détendre sensiblement, souriant spontanément face au cri de surprise aigu et guère viril de son invité.

- Un banc propre et un godet qui l’a été un jour, l’invita-t-il en désignant sa table.

- Pas plus aujourd’hui qu’hier, visiblement, commenta l’autre en s’asseyant.

                Tjor résolut le problème en noyant de mauvaise bière le verre suspect. Il prit place en face de lui, dos au mur, l’ensemble de la halle bien visible. Vieux réflexe de soldat. Malgré la foule beuglante, l’odeur tenace de sueur et de bêtes mouillées, la fumée piquante des feux et sa triste compagnie de circonstance, il se sentait bien. Confiant. La perspective de quitter enfin ce bouge sordide, ce fossé fangeux usurpant le nom de hameau, se concrétisait finalement dans les yeux calculateurs rivés sur lui. En réponse à la demande tacite, il déroula son précieux parchemin en gardant à portée de ses doigts à chaque instant le vélin et sa dague. Le commerçant se pencha sur son titre de noblesse attestant son origine comme son identité. Le sceau calligraphié en ornant l’en-tête s’avéra similaire à celui gravé sur sa chevalière.

- Vous voilà bien éloigné de vos terres, sire de Noirelouve.

- Celles de mon père, rectifia Tjor. Puis celles de l’un de mes frères après lui.

                Tout ce qui le rattachait encore à son titre et son rang s’alignait sous l’ongle racorni glissant à la surface du document pour accompagner une lecture poussive. Le sceau royal en signature nivela des traits plissés par la perplexité. Légal. Officiel. Inconcevable. L’authenticité du droit de passage était irréfutable. Le marchand opta pour une condescendance amusée en issue de sa surprise. Délicieusement prévisible.

- Un billet d’entrée en Terres d’Hiver ?! Je gage que vous n’avez pas misé davantage que l’honneur de votre nom dans cette folie, Noirelouve.

                En vérité, il avait dilapidé l’ensemble du maigre héritage arraché aux griffes paternelles et les dons cordiaux de sa fratrie pour étouffer toute prétention à la succession et disparaitre dans le mois. Mais le gros notable avaricieux n’avait guère nécessité à connaître ce détail.

- Personne ne se rend de son plein gré au-delà de la Haie des Titans[2].

- Vos gens et vos esclaves, si. Vous possédez dans la vallée opposée des métairies, des cultures, des scieries et même quelques arpents de verger. Vous employez dans vos propriétés des centaines de personnes qui transitent chaque jour hors des murs du fortin. La plupart vivent même sur place.

- Notre communauté exige toujours davantage de nourriture pour subsister et les récoltes sont plus mauvaises chaque saison, les épidémies chaque année plus désastreuses pour le bétail, se défendit le marchand d’un ton agacé. Les parcelles arables manquent et les appétits allant croissants, nous n’avons pas eu d’autres choix que d’exploiter les terres de l’autre côté de la montagne. Vous n’êtes pas ici depuis suffisamment longtemps pour appréhender ce dilemme. Mon commerce voisine aux abords des enfers et je ne…

                L’homme grommela pour chasser son irritation et plongea son nez dans son breuvage écœurant pour s’en débarrasser en temporisant. Son emportement trahissait une angoisse personnelle bien palpable et sincère, pour sa responsabilité envers ses ouvriers sciemment exposés au danger ou l’avenir de son entreprise. Qu’importait sa véritable motivation. Le sort des uns ou des autres l’impliquait et en cela résidait sa faille exploitable.

- Vous souhaitez donc vous rendre en Terres d’Hiver et vous requérez mon aide pour cela, déduit-il sans enthousiasme. C’est pour légitimer votre demande que vous affichez votre bout de papier sous mon nez comme un trophée ? Parce que le jarl[3] a refusé de vous laisser passer, malgré votre ordre princier ? C’est cela ?

                Tjor lui retourna un regard aigu qu’il s’efforça tant bien que mal de purger de toute hostilité. Il n’avait pas pris la pleine mesure de son ressentiment envers le capitaine de la garnison les ayant promptement envoyés paître, son document royal, son honneur de noble, sa compagnie entière et lui avec.

- Ma démarche obéit à une exigence de la cour de Val Halfdan, déclara-t-il avec diplomatie. Vous n’enfreindrez aucune loi en me garantissant votre concours. Au contraire, vous serez celui à la Haie qui aura suivi la volonté du prince, celui qui aura lavé l’affront causé par son jarl incompétent, celui dont le nom atteindra les couloirs du palais de la capitale pour sa coopération et sa courageuse prise de position.

- Ou celui qui vous tiendra compagnie au gibet quand le capitaine aura eu vent de cette transaction démente ! Vous ne le connaissez pas, Noirelouve. Les couloirs de ses geôles sont plus près que ceux du palais du prince. Et l’écho y porte mieux, par le dieu aux boucs !

- Si j’avais voulu défier l’autorité et la loi, il m’aurait été aisé de me tourner vers les multiples passeurs qui pullulent dans les montagnes, riposta Tjor, les mâchoires crispées. Cette frontière possède son content de cols, de tunnels, de voies dérobées et plus encore de bergers prêts à vous y guider contre quelques piécettes ! Je suis dans mon bon droit. Je ne laisserai pas un bureaucrate borné et dépassé me faire obstacle.

- Par toute la clique des Ases[4], mais qu’escomptez-vous trafiquer en Terres d’Hiver ?!

Le ton saillant du négociant se voulut belliqueux, mais Tjor ne s’en vit pas troublé. La curiosité de ce pisse-froid avait vissé son postérieur gras sur ce banc inconfortable dans cette ambiance de banquet raté. Il était intrigué et donc, intéressé. Car s’il rejeta le parchemin d’une pichenette maladroite pour se donner contenance, il ne quittait pas des yeux la chevalière.

- Trafic ? La poltronnerie vous rend insultants dans cette contrée. J’ai bien l’intention de briser la malédiction des Terres d’Hiver.

Le marchand leva son verre, mais le reposa à mi-chemin, sa bouche restant néanmoins bée. Ses yeux porcins papillotèrent nerveusement, comme s’il s’éveillait. Ses mains errèrent à la surface de la table avant de se musser l’une dans l’autre dans une étreinte rassurante. Il lui fallut un moment avant de remettre de l’ordre dans ses idées et digérer l’information. Tjor le lui accorda volontiers. Il n’était pas assez stupide et présomptueux pour fustiger les craintes de ses compatriotes frontaliers. Il cherchait plutôt à discerner la part de superstitions et de vérité dans les récits abondant à propos de ces régions maudites. Quand son hôte eut démêlé l’écheveau de ses pensées embrouillées, son regard se réfugia dans la contemplation du feu le plus proche. Son expression grave lui offrit enfin un peu de profondeur incitant à une attention nouvelle. Tjor guetta avec impatience ses paroles.

- Il existait trois forteresses nichées sur les contreforts de la Haie des Titans, déclara enfin le négociant d’une voix à peine audible. Le saviez-vous ? Je vous parle du temps d’avant, avant que les réfugiés de la guerre des six clans ne viennent s’agglutiner aux pieds des murailles pour y fonder cette bourgade. Avant que ce fort ne soit surnommé simplement le Roc après que son nom originel ne soit emporté en même temps que le clan Dvergr qui l’habitait. Avant qu’un mystérieux cataclysme ne vienne s’écraser sur l’écueil des montagnes en une marée furieuse. Et funeste. La forteresse à l’ouest vola en éclats sous le choc, fier château imprenable réduit en poussière jusqu’à la dernière pierre le temps d’un soupir. Celle de l’est résista davantage, seulement amputée de quelques enceintes projetées en une pluie de rochers destructrices s’abattant dans la vallée sur une demi-douzaine de lieues. On ignore tout de ceux qui l’occupaient. Sans doute des Dvergrs, là encore. Qui d’autres que les Nains seraient capables de bâtir pareilles merveilles architecturales ? Personne n’a pu pénétrer ou même approcher le castel depuis ce jour. Une brume méphitique que nul vent ne sait chasser plane le long de ses créneaux, sinue dans ses couloirs et baigne ses étages, prenant la vie de ceux qu’elle attrape. Dès lors, même les bêtes fuirent cet endroit maudit. Bien des générations et des recherches furent nécessaires pour comprendre que la catastrophe ayant frappé si durement ces contrées n’était que l’écho d’une autre, plus prodigieuse encore, provenant du nord. Sa nature, son origine, nous les ignorons. Pas ses impacts en revanche : mort et désolation. Cette malédiction eut deux conséquences : la perte définitive du pays désormais appelé Terres d’Hiver et l’interdiction d’y pénétrer édictée par le Roi Wulf Barbe-Sang, l’ancêtre de l’aïeul du prince ayant paraphé votre parchemin, messire Noirelouve.

                L’homme, abandonné un court instant par sa verve, chercha son godet de ses doigts aux extrémités tremblotantes et trouva cette fois plus facilement le chemin jusqu’à ses lèvres pâles. Il s’arracha à la vision hypnotique des flammes et fixa Tjor en frissonnant sensiblement sous son épais manteau.

- Notre bon prince vous a vendu un droit de passage pour l’enfer, conclut-il avec une pitié difficilement supportable. Pour votre bien, et celui de cette communauté, personne ne vous laissera franchir les grilles du Roc. Les bergers n’acceptent de mener que des groupes mineurs et épars pouvant échapper à la vigilance des sentinelles. Aucun ne défiera les patrouilleurs du jarl en escortant une forte compagnie. En conclusion de cette entrevue, je vous dirai ceci : je crains que vous ne vous soyez fait moutonner, comme disent les pâtres par ici, mon ami !

- Ce qui ne sera pas votre cas si j’atteins mon but ! lança Tjor en comprenant que sa chance lui échappait en même temps que son invité se levait. Nous pouvons négocier une part avantageuse des richesses abandonnées sur les lieux. Je vous donnerai accès aux sites d’intérêt découverts et sécurisés par ma garde : mines, carrières, bois, sources ! Songez aux fortunes que représentent ces contrées vierges pour un marchand habile et audacieux ! Métaux, fourrures, gibier, vous aurez l’accès prioritaire ! Je vous fournirai les cartes et les tracés des voies ! Plus jamais les vôtres ne manqueront de terres cultivables ! Vous ne pouvez tourner le dos à pareille opportunité, dénuée du moindre risque, au nom d’un maléfice séculaire et inconnu ! C’est grotesque !

                Le marchand s’immobilisa et une courte et folle seconde, Tjor crut avoir harponné sa proie se dérobant. Il déchanta aussitôt devant son air de chien battu.

- Je loue votre fougue, jeune homme. Vous pensez que je manque de cran et je déplore votre manque de raison. Entendez-moi. Les Terres d’Hiver se moquent bien de l’un ou de l’autre. Elles ne rendent jamais ceux qui en franchissent l’orée.

                Tjor bondit sur ses pieds pour protester en ultime soubresaut d’une négociation déjà échouée mais ravala ses mots durs et ses promesses alléchantes en apercevant la silhouette du jarl se découpant sur le seuil de la halle. Encadré par une douzaine de gardes du bastion, il demeurait immobile, semblant imposer son autorité de son regard appuyé étouffant le brouhaha ambiant. Tjor marmonna un juron imagé, sachant pertinemment à qui cette visite était dédiée. Les rires et les conversations moururent peu à peu. Les visages se tournèrent vers la soldatesque impavide. La salle entière se figea dans une attente soumise et tendue que seuls les innombrables chiens présents ignorèrent royalement. Lorsque le négociant dépassa le jarl après un bref échange de la tête, puis se glissa à l’extérieur la queue basse, plus personne ne bronchait. Tjor grimaça et s’avança sur les pas du commerçant déserteur. La traversée de la grande halle bondée s’avéra particulièrement pénible. Mais ce ne furent pas les regards interrogateurs ou acérés que lui décochèrent les buveurs curieux, les joueurs de dés interrompus en plein lancer, les servants figés derrière leurs marmites, les couples emmêlés dans la paille des alcôves, qui piquèrent sa fierté froissée. Seuls les yeux du vieux jarl, férocement rivés sur lui et l’entrainant vers lui, mirent à mal son assurance de chef, de noble, d’homme. C’est le regard paternel débordant de désapprobation et de déception sous lequel il ployait une fois encore.

                Le capitaine ne prononça pas un mot quand Noirelouve parvint à sa hauteur. Dans son expression sévère se reflétait le calme trompeur et glaçant de la banquise, dénué de tout autre sentiment qu’une fascinante animosité silencieuse. Ses prunelles de loup insondables détournèrent quelques curieux aux attentions trop pressantes. Sa barbe sombre saupoudrée de neige dissimulait mal la ligne blanche de ses lèvres trop serrées. Sa main à la peau ravinée par une carrière de guerrier des steppes glacées flatta sans tendresse le sommet bosselé du crâne de l’un de ses deux énormes mâtins. Tjor suivit le même mouvement que celui ainsi commandé aux molosses et sortit dans l’air piquant en bridant au mieux sa contrariété. Naïvement, il avait pensé qu’un rendez-vous clandestin dans le hameau le tiendrait à distance de la vigilance du maître du Roc. Sa déveine n’avait de rivale que sa stupidité. Le vieux jarl l’avait éconduit de tout son mépris, sans toutefois se montrer suffisamment sot pour sous-estimer sa détermination. Le noble laissa échapper un grommellement de mécontentement quand l’un des molosses le bouscula lourdement dans son trottinement pataud.

- Foutredieu ! Mais quel est votre problème dans cette cité avec les chiens ?! Si vous comptiez autant de putains que de corniauds, vous seriez plus riches que Val Halfdan !

- Un jour, du temps du père de mon père, se mit tout à coup à conter le jarl d’une voix posée, un scalde[5] Alfe[6] originaire des Terres d’Hiver se présenta sous nos murs. Il exigea la plus belle fille du pays en épouse. On lui rit au nez et le chassa du galet et du bâton. Pour se venger de l’affront, l’Alfe joua un air de flûte. La musique attira une nuée de rats qui saccagèrent le bourg et le fort durant des semaines. Depuis, les habitants de la passe du Roc possèdent des chiens. Beaucoup de chiens.

                Le ton détaché du vétéran suffit à rendre l’anecdote plus propice encore à la réflexion. Et au silence parmi le groupe escortant Tjor en direction du bastion.

- Votre répertoire de légendes locales doit faire fureur lors des veillées, ironisa tout de même Noirelouve avant de se taire et de suivre docilement le groupe.

La progression dans cette ambiance de cortège funéraire, puis l’ascension de l’enceinte principale dans une série interminable d’escaliers mirent ses nerfs et son imagination à rude épreuve. Son déni des consignes du jarl et son entêtement à braver ses ordres risquaient fort de lui valoir une détention ou une amende aux conséquences désastreuses quant à l’accomplissement de ses projets. Pire encore, il risquait d’être chassé de la frontière, sans autre issue que tenter sa chance en effectifs réduits par un col dérobé ou s’en revenir piteusement et changer ses plans. Forcer le passage devenait une option de plus en plus tentante au vu de la tournure des évènements. Après tout, il disposait d’une trentaine de soudards durs à cuire capables d’en démontrer à de pleutres gardes-frontières. Parvenir à un jet de pierre de son objectif pour verser dans le brigandage et le meurtre de concitoyens rendit cependant la perspective de la réussite bien moins attractive. Alors qu’il comprenait que se réfugier dans ses pensées guère engageantes ne l’aidaient pas davantage à s’accommoder du mutisme indifférent du jarl, celui-ci sembla brusquement remarquer sa présence. Pivotant sur un palier, il pointa son index vers son « invité ».

- Votre cicatrice. D’où vient-elle ?

- Plait-il, capitaine ? rétorqua-t-il pour le rappeler à ses devoirs et ses manières envers un noble, à défaut de son tact.

                L’officier ne daigna pas même répéter, se contentant d’agiter son doigt tendu vers son visage. Stoïque, il soutint le regard noir posé sur lui. La seule évocation de sa balafre raviva en Tjor le souvenir vivace du fer déchirant sa joue, du sang envahissant sa gorge et de la douleur fulgurante crépitant à travers tout son crâne. Les multiples tentatives de Jarand pour effacer cette hideuse boursouflure blanchâtre n’avaient mené à rien, malgré tous ses talents de guérison magique. Cet idiot rabâchait la même excuse stupide à ses échecs : le ressentiment de l’ennemi abattu après ce coup habitait les chairs meurtries de son chef.

- Une lance mal déviée au Guet du Pendu.

- Les tribus du Père des Corbeaux, acquiesça doucement le jarl, satisfait. J’ai perdu un frère lors de cette bataille.

- J’aurais voulu y perdre l’un des miens.

- Eux savaient sans doute tenir une garde haute, commenta le vieux guerrier avant de se détourner et repartir.

                Tjor bouillonnait intérieurement lorsque le groupe parvint au palier suivant. Il reconnut sans mal que son hôte était doué pour perturber et exaspérer son prochain. Il se jouait de lui comme d’un enfant, aussi Noirelouve réprima son irritation pour ne pas courir vers le désastre qu’augurait cette entrevue-là. Les bourrasques glacées tombant des cimes l’aidèrent grandement à tempérer son ardeur lorsqu’ils s’engagèrent sur le chemin de ronde. Les soldats s’éparpillèrent sans un mot tandis que leur capitaine s’immobilisait à distance, les mains à plat sur les créneaux. Tjor attendit la leçon, aux aguets.

- Les gens du cru lui donnent quantité de noms. Je n’en retiens qu’un seul digne de son horrifique splendeur : la chevelure de Hel[7].

D’un geste bref du menton, le maître du Roc lui fit signe d’approcher pour mieux voir. Il n’en avait pas envie. La position offrait certes une vue imprenable sur le sinistre phénomène, mais Tjor le connaissait déjà et ne trouvait guère d’attrait dans sa contemplation morbide. Pourtant, il rejoint les créneaux à son tour, décelant une faiblesse, une lassitude chez le jarl, une insidieuse résignation à laquelle il crut soudain possible de donner un sens pour servir ses intérêts.

- Un titre…des plus inspirés, admit-il en scrutant l’océan de ténèbres s’étirant indéfiniment sous leurs yeux.

                Le rideau de nuit étendait sa traine macabre jusqu’à l’horizon, recouvrant jusqu’au moindre relief d’un miroir lisse et enténébré, même là où se dressaient d’antan de hauts pics et des falaises vertigineuses. Telle une coulée de sang vicié d’un noir d’une pureté absolue, la mer à la robe d’obscurité avait glissé des contrées perdues du nord avec la lenteur implacable d’un glacier, engloutissant vaux et collines, forêts et monts, lacs et champs sous son voile mortuaire. Plus profonde qu’une brume nocturne, plus indomptable qu’une eau trouble, plus morte que la cendre, la chevelure de la déesse des enfers se dressait en conquérante aussi loin que se perdait le regard. Pathétique, le jarl cracha mollement dans le vent, au faîte de son impuissance et de sa faiblesse.

- J’ai passé ma vie par là-bas, dans une bourgade entourée d’étangs poissonneux et de forêts anciennes si profondes que même les ours les contournaient. Certains jours, lors de la saison clémente, il était possible d’en deviner les masures et les pâtures depuis les hauteurs du Roc. Aujourd’hui, il n’en subsiste que des visions déformées par le prisme de mon souvenir et de mon amertume. Je suis le gardien d’un phare défiant une déferlante qui submerge tout. Quel est le dessein des dieux là-dedans ?

- Un châtiment ? Une épreuve ? Un caprice ? Qu’en sais-je ? Et quelle importance ?

- Quelle importance ? Cette marée ne peut être stoppée et progresse chaque jour un peu plus. Que pouvons-nous, misérables mortels, face à…ça ?!

                Le jarl brandit un poing tressautant en direction des flots d’obscurités figées et de son mur gigantesque.

- L’annihiler, suggéra Tjor avec vigueur. Je n’ai cure de connaitre son origine et les raisons de sa présence. Il s’agit d’un péril qu’il nous faut combattre et non admirer !

- Vous pensez-vous vraiment le seul ou le premier à prononcer ces paroles ? Ah ! Bien des hommes ont mené ce combat et n’en sont jamais revenus. De meilleurs que vous, de plus braves. Des armées entières. Pourquoi croyez-vous qu’un roi aussi puissant que Wulf a renoncé à ce projet et abandonné ces territoires ? Une magie pernicieuse est ici à l’œuvre.

- Un maléfice se brise. Une malédiction se lève. Même les dragons s’éteignent et les dieux meurent. Laissez-moi passer. Donnez-nous une chance.

- Je ne fournirai aucun aval au passage d’un bataillon voué à aller répandre sa tripaille sur ces landes maudites. Je ne l’ai que trop fait. J’ai sacrifié jusqu’au dernier de mes fils en un espoir vain.

- Attendre en se lamentant et crever ici vous semble plus noble, capitaine ? Vous ne soumettrez pas ma volonté en me jetant votre chagrin au visage. Je ne vous méprise que davantage d’essayer.

                Le jarl fourragea lentement sa barbe, son mâtin grondant à ses pieds. Tjor comprit à l’étincelle luisant dans son regard vif qu’il avait aisément cerné la manœuvre. Se faire détester pour l’encourager à se débarrasser de lui et étouffer ses derniers scrupules ne donnerait visiblement rien. Le noble poussa un soupir contrarié.

Fimbulvetr, prononça le vieil homme à voix basse.

- Le Grand Hiver ?

- Il s’agit du véritable nom de ce phénomène, précisa-t-il. Avant la venue du Ragnarök, de la fin des dieux, du monde et de toute chose précédera Fimbulvetr, un hiver rude et interminable qui soufflera lentement la vie et engendrera guerres et calamités. La chevelure de Hel n’est pas qu’un simple sortilège que l’on peut rompre. Elle est le commencement d’une fin inéluctable.

                Noirelouve fronça les sourcils, intérieurement glacé par la lueur dans les yeux pâles du jarl et la peur transpirant sur ses traits de vétéran endurci.

- Que…Comment ? Comment savez-vous cela ?

- Le scalde Alfe maître des rats. Il révéla ce secret dans ses derniers instants, une fois qu’il fut capturé et châtié. Mon grand-père était l’un de ceux présents durant cet aveu. L’elfe était l’un des émissaires envoyés par son roi en quête des plus belles créatures à offrir à Balder[8], leur divinité, pour raviver le pouvoir déclinant de leur dieu-soleil face à la montée de la nuit.

- Que vaut la parole de l’une de ces monstruosités féériques bourrelée d’amertume et de rancune au moment de son trépas ?! s’exclama vivement Tjor avec incrédulité.

- Les Alfes sont le peuple de la lumière, répondit gravement le capitaine. Ils ne connaissent pas le mensonge, la veulerie ou la tromperie. Telle est la volonté des dieux les ayant affiliés à Balder.

- Grotesque ! jugea le noble en tournant le dos aux bancs de nuit faussement stagnants. Je mènerai à bien ma mission et accomplirai la volonté de Val Halfdan. Si ce n’est avec vous, qu’il en soit ainsi. Je ne nourris nul autre dessein que de pourfendre ces ténèbres, celles qui souillent ces contrées comme votre âme.

- Rien ne saurait vous faire entendre raison, n’est-ce pas ?

- La voie du guerrier enseigne à ne jamais reculer. S’il s’agit bien des prémices du Ragnarök, nous mourrons tous de toute manière. Mais seuls les dieux et les braves le feront debout, les armes à la main.

                Le vieux capitaine poussa un long soupir, les épaules voûtées, l’air accablé, usé. Son molosse émit un gémissement inquiet.

- Faites-moi voir de nouveau votre droit de passage, demanda-t-il, abdiquant.

                Noirelouve hésita un instant, surpris, avant de s’exécuter. Le jarl le déroula et, après l’avoir parcouru des yeux, le jeta par-dessus les créneaux. Tjor en fut si choqué qu’il ne parvint même pas tout de suite à crier.

- Pourquoi ?! hurla-t-il à pleins poumons en suivant du regard la chute de son parchemin, du mauvais côté du mur. Je ne cherche qu’à sauver des vies !

- Et moi, je sauve la vôtre, lui répondit le doyen en s’éloignant, son chien, ragaillardi par la dureté retrouvée de son ton, bondissant sur son sillage.

 

[1] Dvergrs : Nains

[2] Haie des Titans : Chaîne de montagnes frontalières

[3] Jarl : Chef militaire nordique

[4] Ases : Famille de Dieux nordiques

[5] Scalde : Barde nordique

[6] Alfe : Elfe

[7] Hel : Déesse des Enfers

[8] Balder : Dieu nordique de la lumière

 

 

 

 

 

     Sur une ultime note fusant jusqu’à l’azur parfait, le chœur des cent vierges acheva sa mélopée conduite par la propre sœur du défunt, puis reprise et tenue jusqu’à emplir le cirque entier. Les pierres échaudées des gradins renvoyèrent l’écho à travers la cité séculaire, de manière à ce que le chant funéraire honore dignement le sacrifice du fils de l’empereur tombé face aux hordes barbares. Sous la chaleur écrasante, la fin de la litanie figea plusieurs milliers de turbulents citoyens dans un recueillement et une immobilité pétris tant de solennité que de crainte. Les formidables jeux promis par les maisons dominantes de la capitale s’annonçaient assez furieusement grandioses pour leur instiller la docilité, au risque de se voir invités à rejoindre le sanglant spectacle. Le tocsin retentit pour briser l’atonie générale, provocant un concert de hurlements déchainés bien plus assourdissant que la chanson des nobles pucelles endeuillées. Aslak songea que si les divinités avaient jusque-là boudé le récital pompeux, il leur devait être impossible d’échapper à la clameur hystérique d’autant de fidèles. Aussi figé que les riches statues de marbre décorant la splendide arène, cœur de l’empire Arcadien, le jeune homme guetta avec impatience le second appel pour relever la tête. Le bloc compact de gladiateurs se disloqua hâtivement tandis que chacun se dispersait pour regagner sa position respective aux quatre coins de la large esplanade de sable. Les nombreuses sentinelles armées encouragèrent l’élan des retardataires à l’aide de verges, de fouets et d’arcs bandés. Sous un soleil de plomb aussi impitoyable que les gardes-chiourmes, Aslak sprinta en redressant à peine le menton. Malgré la lumière cruelle et aveuglante, il remarqua néanmoins la quantité exceptionnelle de prisonniers, des nordiques hirsutes et crasseux pour la plupart, enchainés par les chevilles à la fausse forêt de poteaux érigée dans ce vrai désert. L’empereur n’avait pas lésiné sur le faste pour glorifier le souvenir de son aîné perdu, que le jeune homme n’avait jamais vu, et pour qui il allait certainement mourir en ce jour brûlant. D’une foulée agile, il rallia la place qui lui était attribuée et put enfin retirer la cape sombre, similaire à celles des chanteuses, dont le mauvais goût de l’aristocratie l’avait obligé à se couvrir. Des vagues de cris enjoués du public roulèrent sur le sable chauffé à blanc à chaque fois que l’identité des meilleurs combattants du pays réunis pour les festivités était ainsi dévoilée. Sous la chaleur accablante de cette sinistre journée vouée au culte de la mort et du sang, le ciel vide, et pur, semblait verser des larmes de feu et exhaler des sanglots ardents.

                Aslak tenta de se couper du chaos ambiant l’assaillant de tous bords, frêle esquif balloté au creux d’une tempête furieuse débutant pourtant à peine. Il sautilla sur place pour affiner sa concentration, tic nerveux de guerrier que la foule interpréta comme une marque d’enthousiasme attisant encore l’excitation ambiante. Il ignora les vivats l’encourageant à tuer, et mourir, avec panache. Son regard balaya les alentours à la recherche de proies aisément accessibles. Les gladiateurs ne survivaient pas en traquant le danger, mais en apprenant à le mesurer. Les cors entêtants interrompirent ses repérages, attirant avec insistance son attention vers le trône de l’empereur. Les hurlements s’amplifièrent jusqu’à la démesure à chaque fois que le vieux héros aux atours vestimentaires et capillaires colorés singeant les augustes anciens Alfes tendait un nouveau doigt devant lui. Aslak poussa un soupir angoissé quand le compte monta jusqu’à cinq. La main ouverte du monarque privé d’héritier par sa propre ambition semblait chercher à s’emparer de lui, pour le broyer implacablement afin de soulager sa peine et satisfaire l’assistance. Ses deux glaives pendants le long de ses flancs, le jeune homme ferma les yeux et fit le vide, bâillonna la peur, isola le brouhaha, ignora la chaleur et dédaigna le souffle putride de la mort glissant le long de son échine. Trois appels de tocsins. Un coup de tambour, lourd et vibrant au fond de ses entrailles. Puis un suivant, répercuté indéfiniment dans le même rythme lent par les centaines de tambours mêlés aux spectateurs avides. La foule scanda un premier nom de dieu avec ferveur, sinistre invocation festive. Aslak rouvrit les yeux sur la lumière éclatante de ce monde se consumant. Il croisa ses lames sur sa poitrine en pivotant vers l’estrade de la famille impériale en signe de respect, de servitude et d’appel à la clémence. Puis trottina prudemment vers son adversaire le plus proche.

                Le barbare dénudé l’agonit d’injures en le voyant approcher. Large et épais, il ressemblait à un démon des cavernes avec sa chevelure hirsute, sa barbe luxuriante, sa peau pâle mordu par le fouet, la pique qu’il brandissait au-dessus de la tête en terrible menace. Aslak ne prêta pas attention à ses crachats ou ses injures incompréhensibles dans sa langue gutturale si désagréable. Il était vain de chercher à fatiguer un colosse pareil et trop périlleux de jouer avec lui. Bien que captif, l’esclave n’en demeurait pas moins un guerrier, armé, avec une meilleure allonge, davantage de force brute et aucun autre espoir que celui de pouvoir tuer un Arcadien avant de rejoindre ses ancêtres. Le jeune gladiateur se contorsionna exagérément en esquivant ses attaques impétueuses, tant pour le tromper que pour amuser la foule. Accélérant brusquement, il pénétra sa garde et lui trancha l’intérieur de la cuisse. Le géant ploya, amenant sa gorge à portée de lame. Une clameur d’admiration et de dégoût mélangé explosa quand le cadavre égorgé s’effondra dans une gerbe abondante. Aslak utilisa son sang pour tracer le premier trait sur le torse de son plastron. Ayant attiré une partie de l’attention sur lui, il en profita pour tronquer l’un de ses glaives contre la pique du barbare et, la projetant avec quelques pas d’élan, abattit un nordique plus trapu situé plus loin et qui mourut, le torse percé, sans même avoir vu d’où venait l’attaque. L’élégance et la précision du tir lui permit ainsi de se distinguer des autres concurrents, comme de s’épargner un fastidieux combat risquant de saper sa vigueur. Deux victimes. La foule en entonna son chant obsédant avec encore plus d’ardeur. Aslak ne se rua pas immédiatement vers le prochain poteau. La température élevée drainait les forces des plus aguerris des gladiateurs et même si le sang lui montait à la tête, que la musique au rythme s’accélérant le poussait au combat, il savait que la victoire, et la survie, exigeaient qu’il ralentisse. Non loin, l’un de ses rivaux, empiétant le territoire qui lui était dédié, s’acharnait contre l’un de ces Dvergrs mercenaires alliés aux barbares des neiges. Sans doute pensait-il que son audace et le choix d’une proie exotique lui assureraient la bonne fortune et les faveurs de la plèbe. Sa témérité et son ignorance signèrent sa perte. Les Nains s’avéraient rarement maladroits à défendre leur peau et leur caractère naturellement hargneux en faisaient de redoutables adversaires. Celui-ci maniait son encombrant marteau de guerre en véritable vétéran. Il eut tôt fait de défier Aslak en jetant dans sa direction les débris du crâne défoncé de son pair. En guise de réponse, le gladiateur tapota son bras gauche pour désigner au Dvergr l’entaille conséquente dont il avait hérité de son combat, avant de saluer sa bravoure en s’inclinant. La foule suspendit un court instant ses incantations de divinités pour féliciter de cris exaltés le geste honorable du champion qui se détourna à la recherche d’un ennemi moins affaibli.

                Son trot précautionneux le mena jusqu’à un homme agenouillé occupé à prier, les bras en croix. Malgré cette apparente et indigne résignation, l’aversion prononcée des Arcadiens envers les croyants de l’Unique le décida à engager le combat. L’épée de l’impie était fichée dans le sable en une symbolique de renonciation blasphématoire des jeux. Néanmoins le captif se hâta de la récupérer lorsque Aslak fondit sur lui. Nonobstant son air apeuré et soumis et son allure ne témoignant pas d’un passé tonitruant à écumer les champs de bataille, l’infidèle se défendit mieux que prévu. Il parvint à tenir en échec les approches de son assaillant et pire encore, usa d’une insoupçonnable magie curative pour soigner les blessures récoltées lors de leurs échanges. Aslak dut s’exposer plus que de raison pour le pousser à se découvrir. Bien qu’efficace, le style de l’étranger s’alourdissait d’une rigidité et d’un rythme trop mécanique. Une feinte de corps un peu tortueuse, un coup bas et une poignée de sable dans les yeux furent suffisants pour percer sa défense. Aslak le tua sans fioritures supplémentaires. Par chance, il n’avait pas été blessé, mais cette résistance impromptue avait entamé de manière alarmante ses réserves. Retardé, haletant et rôtissant sous son armure, il s’enfonça plus avant à travers les piliers. La musique oppressante bourdonnait à ses oreilles, inexpugnable. En dépit de son malaise croissant, il s’attarda pour tracer son troisième trait de sang sous les airs factices du vainqueur plein de sang-froid triomphant calmement de l’enfer. Autour de lui, le carnage s’étendait dans toutes les directions et sous de multiples formes. Certains hyperboréens enragés ou terrifiés s’acharnaient à essayer de briser leurs chaînes avant que les archers impériaux ne les exécutent froidement, soulevant de bruyantes acclamations et réduisant d’autant le nombre de cibles. Les morts s’accumulaient pour repaitre l’appétit carnassier et insatiable de la maison impériale, sous les louanges ferventes des spectateurs en ébullition. Le monde basculait dans la folie et le chaos au son joyeux des cuivres et des percussions. Abruti par les psalmodies galvanisés, tenaillé par l’étau solaire, Aslak se sentit un court instant perdre pied avec la réalité. Un grondement rauque hérissant son instinct de survie le tira brutalement de sa dérive. Vers le bord opposé de l’arène, l’une des fosses aménagées dans le sous-sol venait de vomir un troll rocailleux gigantesque et visiblement rendu fou de rage par les tortures subies pour attiser son sens du spectacle. Détruisant tout sur son passage, il massacrait aussi bien les prisonniers natifs des mêmes contrées que lui que les gladiateurs inconscients se dressant sur sa route. Aslak se détourna, conscient que les tambours cognaient maintenant de manière frénétique, amplifiant la folie ambiante et la menant vers un paroxysme inquiétant. Il lui fallait se hâter sous peine d’être à son tour criblé de flèches. Survivre sans avoir satisfait les exigences de l’empereur menait tout autant à la mort qu’une défaite.

                Une voix féminine le héla soudain. Aslak pila et regretta aussitôt de ne pas avoir poursuivi son chemin. Une barbare efflanquée lui lançait des appels aguicheurs, riant et pestant en même temps, nullement gênée par la nudité imposée aux esclaves. Le gladiateur goûta peu son air prédateur de louve aux babines à peine retroussées, et moins encore les deux Arcadiens gisant à ses pieds, sans vie. Ils ne portaient nulle plaie visible et elle ne tenait aucune arme. Fallait-il être sot pour se laisser abuser par la fallacieuse vulnérabilité d’une sorcière ! Pourtant, tourner les talons lui ferait perdre énormément de crédit aux yeux des spectateurs à présent qu’il avait témoigné de l’attention à la démente. Il n’avait d’autre choix que de vaincre dans une prestation remarquable, ou périr. Le jeune homme et la magicienne aux yeux de glace se sondèrent. Puis il s’élança, escomptant la prendre de vitesse avant qu’elle ne libère sa sorcellerie funeste dont il ignorait tout. Un mur de sable se dressa sous son nez. Il accéléra en cernant avec angoisse la nature des pouvoirs de l’élémentaliste, et traversa l’obstacle grâce à son élan, à peu près certain que s’arrêter ou reculer lui aurait coûté la vie. Une nuée de projectiles le frappa de plein fouet tandis que son adversaire conglomérait du sable en pics solides qui lacérèrent son armure et entaillèrent sa peau. Aslak refusa de céder, courant et chargeant aussi vite qu’il le put pour rejoindre l’enchanteresse. Celle-ci croisa son regard et put lire sa détermination. Son expression se troubla alors sensiblement, puis le doute la poussa à réagir instinctivement. Le sol se souleva à l’appel de sa magie et se referma sur les jambes de l’Arcadien telles les mâchoires d’un piège à loup. Cette fois, Aslak n’alla pas plus loin. Il ne chercha pourtant pas à se libérer, présumant l’entreprise difficile, sinon impossible. Se jugeant assez près, il lança son glaive droit sur la nordique. Prise de court à cette distance réduite, celle-ci le dévia par réflexe d’un vent impétueux qui écarta l’arme…pour laisser le champ libre à la seconde. La lame faucha la sorcière en l’atteignant en pleine poitrine. La violence du choc la propulsa en arrière. Elle était morte, brisée, avant d’avoir touché le sol.

                Aslak, le souffle court et le cœur cognant de protestation, se dégagea à grandes enjambées de la gangue écorcheuse l’enserrant jusqu’aux genoux. Son quatrième trait, tracé à l’aide de son propre sang cette fois, fut tordu et rendu imprécis par l’épuisement. Mais son tourment n’avait pas encore pris fin. Le silence tomba avec la violence du tonnerre sur le cirque lorsque la musique cessa brusquement. Les chants et les incantations des spectateurs en transe cessèrent au même instant. Des gradins populaires aux estrades de l’aristocratie fastueuse, personne n’émettait plus le moindre son, ne prononçait plus la moindre parole. Le rituel sacré n’autorisait aucune exception et si par malheur, la maladresse ou l’ignorance venait à pousser un Arcadien à la faute en rompant ce mutisme solennel, son sort n’aurait guère mieux valu que celui du dernier des esclaves présents. Seuls désormais retentissaient les halètements, les cliquetis des armes s’entrechoquant, les suppliques et les râles des vaincus. Sous le poids de milliers de regards pressants intimant à la victoire ou la mort promptes pour les délivrer de leur torpeur forcée, les derniers combattants encore en lice ployaient sous la pression au point parfois de demander grâce. Aslak avait assisté à trop d’exécutions sommaires châtiant ceux qui abandonnaient pour seulement songer à cette perspective. Précipitamment, il regarda alentour, cherchant désespérément un survivant à achever, voire même un autre gladiateur à défier. Mais les jeux touchaient à leur fin et les ultimes convives gratifiés des cinq doigts de l’empereur regagnaient l’ombre et la sécurité de leur maître. Quant aux autres, le sang imbibant abondamment le sable fin indiquait clairement que leur participation avait été jugé indigne des dieux. Un grognement bestial monta dans le dos du jeune spadassin livide. Avec horreur, et une prestance de circonstances, il se retourna lentement pour faire face au troll errant à travers cadavres et décombres. Tous les regards vrillés sur lui, Aslak s’avança, laissant le vent charrier son odeur jusqu’aux naseaux éclaboussés de sang du monstre. Le troll poussa un rugissement effroyable en détectant sa présence. De sa démarche simiesque, il se rua sur le gladiateur, massif comme un roc, haut comme une déferlante, mortel comme la charge d’une dizaine de taureaux. Aslak le salua avec gravité malgré la terreur le dévastant, puis lui sacrifia ses lames, les troquant contre un trident qu’il arracha à un corps écharpé. Il sprinta en levant sa pique dans une charge héroïque et suicidaire. Le troll le balaya d’un puissant revers avant que la fourche ne vienne se ficher profondément dans son palais. Le corps disloqué, le jeune guerrier retomba une douzaine de mètres plus loin, roulant et ripant à travers les écueils brumeux de la fournaise. Le ciel tomba sur lui et lui comprima la poitrine, réduisant sa respiration à quelques rares et pénibles goulées d’air poussiéreux. La douleur ravagea chaque parcelle de son corps mourant, rivetant sa conscience au vacarme qui ranima et déferla dès lors à travers l’arène. Les tocsins annoncèrent la fin des festivités et le jugement de l’empereur tandis qu’une nuée de flèches achevait le troll blessé. Agonisant, Aslak comprit que son tour venait lorsque deux gardes impériaux se saisirent de lui pour le soulever sans égard, exposant sa misère et sa déchéance à la foule en transe. Trop moribond pour redresser la tête ou fixer sa vision plus de quelques secondes, il fut incapable de voir la décision de l’empereur quant à la valeur de sa contribution. Les vivats déments de la foule furent tout autant intraduisibles. Il fut pourtant traîné avec rudesse, sans doute en direction d’un quelconque charnier où il serait mêlé aux nordiques allégrement massacrés. Mais ses tortionnaires ne s’enfoncèrent pas dans les souterrains ténébreux du cirque. Ils gravirent une série de marches, escortés par les sourdes clameurs démentielles. Aslak fut mené au chaudron, puis précipité à l’intérieur sans ménagement. La relique légendaire, trophée arrachée aux tribus barbares lors d’une guerre précédente, débordait du sang d’une cinquantaine de bœufs et de chevaux sacrifiés pour la prestigieuse occasion. Porté à ébullition, l’énorme relique engloutit avidement dans ses flots bouillonnants le gladiateur mourant, lui infligeant à la fois le supplice des brûlures et de la noyade. La souffrance inimaginable lui arracha un hurlement désespéré. Le sang animal envahit sa gorge et ses bronches, le liquéfiant de l’intérieur. Aslak bondit sur ses pieds et émergea à la surface sous les applaudissements et les cris jubilatoires du public. Des bras vigoureux le happèrent pour l’extraire hors du bain magique. Lorsqu’il retomba sur les dalles, suffoquant et abasourdi, toutes ses blessures étaient guéries et ses plaies refermées. L’empereur, et le peuple Arcadien, dans leur magnanimité, lui avaient accordé la vie sauve.

- On se lève en présence de l’empereur ! gronda la voix féroce d’un officier au-dessus de lui. Sur tes pieds, gladiateur ! Et empoigne ton arme !

Hébété, Aslak sursauta au tintement de ses glaives rebondissant sur la pierre éclaboussée, à ses pieds. Il obtempéra sans réfléchir, ce qui lui valut une franche claque d’encouragement sur l’épaule. Son expression ahurie, assombrissant son visage ruisselant de sang animal, dessina un sourire tordu sur les lèvres du soldat d’élite.

- Les jeux reprennent, l’éclaira ce dernier, non sans une condescendance grinçante. Mes félicitations. Tu es en première ligne pour la vague suivante !

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