L'Autre-Monde
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PROLOGUE

                C’est dans la salle du trône que se tenait le conseil hebdomadaire réunissant les membres du gouvernement du seigneur Arzhiel régnant sur le Karak, sa cité-forteresse montagneuse. Nains et elfes cohabitaient dans ses contrées en une relative harmonie, si on ne tenait pas compte des émeutes raciales régulières. Ni des insultes quotidiennes sur la taille des oreilles de chacun, pointues pour les nains, très pointues pour les elfes. Les nobles des deux peuples s’évertuaient à maintenir l’ordre sous l’égide du maître de la montagne, actuellement loché dans son trône, un doigt dans le nez pour dissimuler discrètement ses bâillements.

                Arzhiel s’ennuyait ferme au point de pratiquement avoir hâte de rejoindre son épouse elfe Elenwë pour se coucher, c’était dire. La paix pour laquelle il avait tant sacrifié durant des décennies était certes reposante, mais à la longue aussi pénible que de chevaucher avec une râpe à fromage calée entre les miches. Et il savait de quoi il parlait, la mésaventure lui était déjà arrivée. Le nain sourit au souvenir de ses virées à travers la campagne à la recherche d’un trésor à braquer, d’un ennemi à tabasser ou d’une maladie vénérienne à faire soigner en cachette.

                Malheureusement, il n’avait plus l’âge de quérir l’embrouille aux monstres du coin, ni la condition nécessaire en sprint pour leur échapper ensuite. Depuis plusieurs mois sombres, il cherchait le moyen de tromper son ennui, sans faire de même avec son épouse. Et si possible sans risquer d’y laisser quelques dents ou pire, quelques pièces. Tout en se grattant un bourrelet, le nain songea à un voisin susceptible de le distraire dans un conflit de bon aloi et de bonne avoine. Mais la guerre n’avait plus guère d’intérêt en cette époque paisible. Tout comme le commerce, à présent qu’il n’y avait plus grand monde à entuber depuis qu’il avait mis au pas la cavalière guilde des marchands lui ayant tant donné envie d’aller à la selle. Quant à la politique, il trouvait cela au moins aussi plaisant et pratique qu’un froc en laine en plein été.

À l’abri derrière ses sourcils broussailleux, Arzhiel examina à la dérobée la cambrure prometteuse d’une nouvelle aristocrate elfe à la cour, peu épaisse et jeune, mais sans doute crédule et donc facilement impressionnable. C’était une bien maigre compensation (dans tous les sens du terme) à cette pénible réunion. Le nain soupira lourdement. Tant qu’à fantasmer sur une elfette, autant s’abandonner aux serres de son épouse. Après près d’un siècle de règne, n’y avait-il donc aucun moyen pour un seigneur de se découvrir une nouvelle passion, et tant qu’à faire, un tant soit peu utile pour le fief ?

- « …et c’est après des jours entiers de lents tourments et de sournoises souffrances que mon regretté père, chef de notre tribu, nous a quitté », se confiait un noble elfe, la voix tremblante d’une émotion encore vive. « Le clan des Loupiots Espiègles portera le deuil durant quatre lunes en son honneur et a fixé la cérémonie pour ses obsèques après-demain… »

- « AHAHAH ! Excellent ! » s’exclama brusquement Arzhiel en s’esclaffant tout à coup comme un bossu. « Par les glaouis des Patriarches, en voilà une idée qu’elle est bonne ! Punaise, et dire que j’étais à deux doigts de me persuader de me farcir cette planche à pain elfique là ! AH ! Je suis passé à un poil de fion de la boulette, mes amis ! … Quoi ? Oh, je vous ai coupé la parole ? Navré, j’ai eu une révélation. »

- « C’est bien la première fois que je regrette l’une de vos siestes habituelles durant les conseils », commenta Garfyon, son haut-prêtre, rouge de honte.

- « Si je ne dormais pas encore, c’est que ce qui se racontait devait être encore plus chiant qu’à l’accoutumée », se défendit Arzhiel, tout excité. « Reprenez, le grand ! Oh et puis non, repartez vous asseoir. Vous nous raconterez la suite de votre histoire à la prochaine session. Je suis sûr que c’était palpitant, mais le conseil devra patienter une semaine avant d’en connaître la fin. Ou la chute si c’était une blague. Quel suspense, hein ?! Ahaha ! »

                Ignorant les regards atterrés, décontenancés ou plus couramment blasés pour ceux qui le connaissaient, Arzhiel sauta à bas de son trône et fit quelques pas en gloussant comme une collégienne. L’un des Loupiots Espiègles, outré, s’élança pour frapper le nain, mais suspendit son geste en voyant les gardes brandir leur ferraille. Il se ravisa également en se souvenant que sa manucure n’avait que quelques heures.

- « Bon alors, écoutez le projet, les sang-bleus », déclara Arzhiel dans sa bulle, ne voyant même pas le regard noir que lui jeta la jeune elfe à la modeste poitrine matée plus tôt quand il passa devant elle. « Je vais organiser des séances de rencontres avec le peuple afin de répondre à ses questions, écouter ses requêtes et régler ses problèmes. Alors ? Ça biche ou bien ? Détendez-vous de la crosse les druides, ce n’est qu’une expression. »

                Le conseil échangea des regards interloqués, observant un silence courtois.

- « Quand vous dites le peuple… » demanda finalement un riche marchand nain. « C’est le peuple de la cour ou…le peuple…de la rue, celui qui véhicule une odeur tenace de litière et de vinaigre quelle que soit la saison ? »

- « Si j’avais voulu entendre couiner les bourges sur leurs impôts trop lourds ou sur le thème de leur prochain bal, j’aurais dit la cour. J’ai dit le peuple. Celui qu’on est censés guider vers des lendemains meilleurs et, accessoirement je vous l’accorde, vers les bains. »

- « Mais pour quoi faire ? » interrogea un mage en réajustant son couvre-chef étoilé.

- « Pour diversifier le paysage et les mouilles de la pièce, déjà », rétorqua son seigneur en détaillant d’un œil las ses chaussons à pompons, sa robe en dentelle et son bonnet de nuit. « Voyons les enfants, on dirige un domaine qui va de la montagne jusqu’à la forêt et l’autre bout de la plaine. On a agrandi le fief au cours des années en accordant une terre d’asile aux réfugiés et paumés des environs. On a garanti leur sécurité et sauvé de nombreuses vies alors qu’au-delà des frontières, c’est la succursale des enfers, entre les guerres, les monstres et les épidémies. On a même poussé le vice jusqu’à accepter des humains sur nos terres ! Aujourd’hui, le Karak caracole en tête de liste des destinations de vacances, mais le peuple est-il satisfait pour autant ? Tous ses soucis du quotidien sont-ils réglés ? Que pense-t-il de ceux qui le gouvernent ? Pensent-ils toujours que je suis le seigneur le plus sexy de la région ? Ça ne vous chatouille pas d’entendre ce qu’ils ont à dire et de leur filer un coup de main s’ils pataugent dans la mouise ? »  

                Une note s’éleva depuis un coin, hérissant aussitôt le poil du nain. Un ménestrel, assis à l’écart, pinça les cordes de sa harpe quand il fut assuré d’avoir capté l’attention générale, puis chanta d’une voix harmonieuse.

- « Le seigneur barbu  écoute, Les plaintes des vilains et leurs doutes, Mais sa cour croit qu’il manque de flair, Malgré la taille de son gros blaire. »

                Un garde nain interrogea du regard Arzhiel pour avoir l’autorisation d’allonger une patate au musicien souriant mielleusement, mais le seigneur de la montagne se contenta d’un sourire poli. Le barde était un « cadeau » de sa femme assez vicelard pour qu’il craigne le suivant si celui-ci venait à être cassé. Ou accidentellement étranglé. Ou même juste un petit peu piétiné par mégarde au niveau des côtes flottantes.

- « Prêter l’oreille à des vilains ? Absurde ! »

- « Les petites gens sont certes braves, mais ils risquent de tout crotter ici ! »

- « Il faudrait prévoir un stock de patins pour préserver les sols ! »

- « Et doubler la garde pour éviter les vols d’ornement ! »

                Arzhiel fronça ses épais sourcils sans rien dire, cherchant crédulement un soutien quelconque parmi l’assemblée. Les commentaires grotesques fusant de toutes parts finirent par entamer son enthousiasme, lui donnant envie de taper quelqu’un. Où était donc le barde ?

- « Les vilains sont paresseux par nature ! Ils profiteront sûrement de ces séances comme prétexte pour échapper un jour durant à leur labeur ! »

                Le nain se retourna vivement pour voir qui venait de parler. Il s’agissait d’Argar, un ingénieur n’ayant rien inventé de mieux ces vingt dernières années qu’un compteur de petits pois. Son intervention tombait à point nommé pour recadrer tout le monde dans les règles de l’art.

- « Cette remarque pertinente vous vaut tout de suite une promotion, vous », lui dit Arzhiel avec un sourire engageant.

- « Vraiment ? » fit l’aristocrate, heureux et surpris.

- « Tout à fait. Dorénavant, vous êtes en charge des moulins du fief. D’autant plus que vous êtes parfaitement qualifié : vous brassez de l’air comme personne. Allez, du vent ! Mettez les voiles ! »

                Le meunier promu alla prendre l’air, la mine enfarinée, accompagné d’un poème d’encouragement.

- « Tourne, tourne, petit moulin, Argar s’est cru malin, Maintenant, c’est bien certain, On peut dire qu’il a un grain. »

- « Le plan », enchaîna sans transition Arzhiel, « c’est de montrer à nos sujets que nous sommes disponibles et concernés par leurs petits et gros tracas. Il faut qu’ils comprennent que nous sommes ouverts et non pas recroquevillés sur nous-mêmes comme une élite ventrue et parasitaire se trainant de banquets en orgies. Non, mais rangez-moi ces trognes d’ahuris. On croirait voir une épidémie fulgurante de gastro. Pas la peine de mouiller vos chausses, ma femme me fume si j’abolis les orgies. » 

- « Hérésie et déshonneur ! » beugla Svorn, le haut-prêtre chef de file de l’opposition et rival intime d’Arzhiel. « Des elfes dans notre montagne sacrée et maintenant du bas peuple ?! Vos lubies modernes nous conduiront à la ruine, mécréant ! Ce nain est fou, brûlons-le ! »

- « Maître Svorn s’enflamme encore plus vite que vous dans ses rêves », intervint Thormir, l’un de ses seconds, un poil moins gâteux et fanatique. « Mais il n’a pas tort. Les vrais patriotes du Karak conspuent vos réformes et ce projet insensé ! »

- « Venez pas me jouer votre air patriotique, les flûtistes, j’ai déjà un barde au répertoire chiant. En plus, je parie que vous ne connaissez même pas la moitié des noms de bleds du domaine ! De toute manière, je n’attends pas que des ultraconservateurs adorateurs du feu pigent le concept de modernité. Quant aux menaces, méfiez-vous, j’ai encore des postes à pourvoir… »

- « Votre tyrannie et vos abus de pouvoir ne nous effraient pas ! » le défia un autre radical avec un air goguenard. « Qu’est-ce que ce sera ? Intendant des latrines ? Superviseur des poulaillers ? »

                Arzhiel haussa les épaules sous les ricanements méprisants des radicaux.

- « Il faut avoir une certaine utilité ou au moins une compétence pour prétendre à du galon. Pour vous, je me contenterai de convoquer vos parents pour insolence et coupe de cheveux moche. »

- « Quoi ?! » blêmit l’intéressé en recoiffant une mèche d’une main tremblante. « Mes parents…Mais ils ont cent soixante-quinze ans ! »

- « Tablette de correspondance ! » exigea le seigneur, inflexible.

- « La fesse rougie, la joue tartée, Au coin puni, sorties sucrées, Tu files au lit, sans rien manger, Les malpolis, se font mater, Par le chef dit, « doigts boudinés. » »

                Arzhiel acheva de graver son mot sur la tablette de granit tout en faisant mine de ne pas entendre les commentaires sur l’épaisseur effective de ses doigts.

- « Je ne me rallie pas au point de vue du clan de Svorn, j’ai encore trop d’amour-propre pour ça », lança Garfyon d’un ton empreint de sagesse. « Toutefois, je comprends les réticences face à ces doléances, monseigneur. Les personnes qui défileront vous exposer leurs problèmes ne seront pas représentatives du peuple. Vous n’allez attirer que les opportunistes, les râleurs, les insatisfaits, les mécontents, sinon les agressifs et les dissidents. »

- « Bref, les pète-rouleaux », résuma Arzhiel en lissant sa barbe.

- « Les honnêtes sujets qui ne se plaignent pas ne se feront ni entendre, ni voir. Votre vision du peuple en sera faussée et biaisera les résultats de votre projet, frustrant vos attentes. La cour n’a pas de temps à consacrer aux victimes de vols de volaille et aux vendeurs de tapis. »

                Des murmures approbateurs vinrent appuyer la déclaration du vieux prêtre qui ignora avec talent les quolibets des fidèles de Svorn (qu’il ne pouvait pas sacquer), comme les encouragements d’autres, conquis par ses paroles.

- « Je crois au contraire que la cour n’a pas d’objectif plus important à atteindre », lui répondit Arzhiel après un court silence suffisant pour remonter à taille convenable son pantalon fuyant. « Nous avons déjà entamé les réformes nécessaires à l’expansion du fief et au développement du Karak. Les gens craindront, puis repousseront les mesures qui changeront leur quotidien, s’ils ne les comprennent pas. Aujourd’hui j’instaure un dialogue avec les propriétaires de poules volées et les marchands de liquettes. Demain, ce sont les habitants des quarante-sept bourgs du coin qui savent qui marche à leur tête et pourquoi le suivre est plus intéressant que croupir les miches dans le fossé du bas-côté. »

                Les acclamations et les chuchotements se tarirent lentement, laissant la cour pensive et intriguée par le sourire enjoué de leur seigneur. La musique d’une harpe vint subtilement désamorcer la situation.

- « Bouches bées, vous êtes tous bien séchés, Un nain fort laid mais très motivé, Un crapahut veut organiser, Tout le Karak y est invité, Les riches, les poules, et même les frustrés, Bottes ou patins, ce sera le pied, De partir sans savoir où aller. » 

                Arzhiel poussa un lourd soupir, mais parvint à réprimer son envie d’homicide à la corde de harpe en affichant un air affable très politique.

- « Qui souhaite m’assister et m’aider à préparer ces séances de doléances ? Je ne veux pas monter un jury de trois ou quatre blaireaux derrière un pupitre avec des panneaux pour refiler des notes, mais il va me falloir au moins un collègue. Sans mettre la charrue avant les bœufs, si on s’y attèle dès cet après-midi, on peut envisager commencer d’ici une semaine, le temps de répandre la nouvelle. »

                Le nain effectua un tour d’horizon de sa cour peu loquace, attendant un candidat potentiel. La plupart usaient de la technique d’auto-persuasion d’invisibilité, bien connue et bien rodée par chaque écolier en cours de maths. Certains fixaient le bout de leurs chaussures ou le plafond d’un air fasciné presque convaincant. D’autres encore estimaient leurs chances de filer en douce sans se faire gauler, les yeux rivés vers la sortie. Arzhiel en aperçut même un qui pionçait debout, en équilibre sur son bâton de mage, mais il préféra l’ignorer, par pitié et surtout dégout à la vue de son filet de bave pendant du menton. Le silence persista. Même le barde, par prudence, s’abstint de la moindre pique en rimes à balancer.

- « Vous préférez la jouer à la courte-branche les elfes ? » les asticota Arzhiel, la moustache frisant sous la pression du stress ambiant. « Et vous les nains, à je te tiens par la barbichette ? Ou à la rune explosive à se faire passer. Celui qui perd, s’il survit à ses blessures, se coltine les doléances à mes côtés. Qu’en dites-vous ? Rhaaaaa, vous êtes laids, bande de… »

- « Sac-à-vin ! » s’écria brusquement Thormir d’une voix perçante et orgasmique. « Je savais bien que je connaissais le nom de ce fichu patelin ! »

                Le nain tapota fièrement sa liste dressée à la va-vite sur une tablette d’argile avant de se rendre compte qu’il était au centre de toutes les attentions.

- « Vous en êtes à combien de villages ? » le questionna Arzhiel par curiosité.

- « Euh…voyons…En comptant Garce-Ornière, Fourche la Gueuse, Tartifouette, Trot’Carotte et Île Chambranle, ça fait…vingt et un…Vingt-deux avec Sac-à-vin…Et y a Cubi-drouge aussi ! »  

- « Record à vingt-trois donc », conclut Arzhiel d’un air narquois. « Soit moins de la moitié des villages, ce qui nous fait un pari perdu, un moucheron mouché et une promo en punition. »

- « Vous n’escomptez pas m’obliger à vous accompagner dans votre farce avec le peuple-là, si ?! » s’étrangla l’extrémiste en réalisant dans quel pétrin il était et où les regards de l’assistance soulagée le poussaient encore davantage. Du genre la tête retenue sous l’eau.

- « Pour un fervent défenseur des traditions et du passé, j’ai bien plus adapté : gestionnaire des bains de pieds quotidiens des aïeux. Tripoter des lambeaux de momies et papoter avec des reliques frôlant les deux siècles et demi, ça devrait entretenir votre mémoire et votre flamme des temps révolus. »

                Dépité, Thormir sortit en traînant piteusement les pieds à la pensée de tous ceux qu’il allait bientôt devoir récurer. Svorn fut le seul à protester du renvoi de son second membre de son parti, mais cessa de geindre en réalisant qu’il venait de gagner lui aussi un massage de la voûte plantaire gratos chaque soir.

- « Je choisis Garfyon », déclara Arzhiel, mettant fin à l’intenable suspense.

- « Moi, monseigneur ? » s’étonna le haut-prêtre. « Mais cela ne m’intéresse pas ! Je croyais que mon avis sur la question était suffisamment clair. Même pour vous. »

- « C’est justement parce que vous êtes contre l’idée que je vous prends. Vous ne m’appréciez pas assez pour vous taire quand vous n’êtes pas d’accord. Et vous êtes trop coincé du derche pour vous permettre de manquer trop de respect envers mon autorité. Vous êtes la personne idéale. »

- « Qu’en est-il de mes fonctions de haut-prêtre ? » ronchonna le vieux nain.

- « Déléguez. Vous êtes à présent mon ministre. Tâchez de ne pas faire trop la tâche ou je vous ordonne de porter un costume. Avec des franges. Des sequins. Et un ou deux grelots sur… »

- « …J’accepte ! » grommela Garfyon. « Pas la peine d’être désobligeant. De toute façon, même les grelots font pâle figure à côté d’une cloche… »

- « Oyez, oyez, gentils plébéiens ! Seigneur Arzhiel a un copain ! Entre barbus, c’est chemise et cul ! Garfyon ministre, mais qui l’eut crû ? Les doléances, c’est vote chance, De voir le cirque bien en avance ! »

                Arzhiel regagna son trône en se frottant les mains tandis que Garfyon multipliait les regards en coin, en majorité pour le barde, le reste pour la cour et ses sourires narquois à peine dissimulés.

- « Garfyon, vous restez pour qu’on puisse mettre le projet en place », ordonna le seigneur. « Les autres, barrez-vous faire ce que vous faîtes d’habitude…si jamais vous avez une activité quelconque…ou un passe-temps en dehors de la glande en réunion…Bref, tirez-vous tous. »

- « Mais messire », s’indigna un notable elfe, « nous n’avions pas fini d’aborder tous les points du jour ! »

- « Bougez pas », le rassura placidement le nain avant de tendre son index vers les différents nobles concernés. « Le travail des enfants, c’est toujours non. Si vous voulez atteindre des boyaux étroits dans les mines, faîtes un régime, bananes, ou dressez des taupes. Le concours de limbo de ce week-end est maintenu malgré les menaces d’attentats du groupe des danseurs classiques. Et pour finir, je ne dépénalise toujours pas les spectacles de claquettes. C’est aussi pathétique à voir qu’émotionnellement dangereux. »

                Hormis quelques murmures épars et plusieurs frappes brossées avec l’avant du talon de protestation, la séance fut levée dans le calme. La cour s’empressa de vider les lieux pour commenter frénétiquement la nouvelle lubie de leur seigneur à l’abri de ses oreilles pointues et de ses gardes aux armes pointues aussi.

- « Par les dieux », se lamenta Garfyon, « ma réputation…Ils vont me détester presque autant que vous, à présent. Et vous allez nous confronter à tous les geignards du fief… »

- « C’est clair ! » approuva Arzhiel avec un sourire gourmand et impatient. « Qu’est-ce qu’on va se marrer, vous allez voir ! »

- « J’imagine, seigneur…J’en ai déjà mal aux abdos, rien que d’y penser… »

 

JOUR 1

MATIN : Heure du Rat Musqué

Arzhiel pénétra dans la nouvelle salle des doléances flambant neuve d’un pas alerte, claquant frénétiquement des mains autant pour se motiver que pour réveiller trois des quatre gardes en faction, le dernier étant absent. Dans son sillage, avançant à l’inverse sans la moindre hâte, claudiquait Garfyon, appuyé d’un air résigné sur sa canne. D’un œil distrait, il observa son seigneur effectuer un pas de danse accentuant encore plus sa déprime.

- « Il n’est pas là votre barde pénible aux sonnets douteux ? »

- « Non, il a malheureusement chuté hier la mâchoire la première sur un pilier aussi large que des hanches de cantinière. Je pense qu’il soignera dorénavant ses textes et qu’il évitera de faire rimer « jeunesse perdue » avec « beauté, tu t’assoies dessus » en présence de mon épouse. Elle a l’éclair magique sensible sur certains sujets. »

                Garfyon acquiesça d’un air entendu. Il avait toujours eu aussi honte de son seigneur que peur de sa sorcière hystérique de femme. Arzhiel, le pas rendu encore plus léger par la perte de son troubadour taquin, chemina gaiement jusqu’à sa place.

- « Mes aïeux poilus, je suis chaud la braise ce matin, je peux vous dire que ça va pulser ! » claironna le nain en se ruinant une fesse sur son trône dans un saut qui se voulait enthousiaste et agile, sans atteindre ni l’un, ni l’autre de ces objectifs.

- « Je persiste à croire que c’est une mauvaise idée », renâcla son ministre.

- « Accueillir les bannis et les réfugiés elfes dans notre montagne pour doubler la populace aussi, souvenez-vous. Les conservateurs avaient rameuté les foules avec leur charmant slogan « Brisons la glace avec les étrangers, fichons-les au bûcher, ça réchauffera l’ambiance ». N’empêche qu’aujourd’hui, niveau impôts, ça crache ! Et puis qu’est-ce qu’on avait rigolé en lâchant les golems de guerre sur les manifestants extrémistes ! Bon, maintenant, le Karak sent la pâquerette et j’ai encore croisé un ménestrel avec un instrument que même les ancêtres ne connaissent pas. Mais  ce n’était pas une si mauvaise idée ! Les doléances, pareil. Vous allez voir. J’ai le pif pour les bons plans. »

- « Combien de fois vous êtes-vous fracturé le nez ? »

- « Quatorze. Juste sur le siècle en cours. On s’en cogne, je suis bouillant. Allez, ouvrez ! Faîtes péter la voix du peuple ! »

                Le garde le plus proche soupira et posa sa hallebarde contre le mur afin d’avoir les mains libres, l’une pour ouvrir la porte, l’autre pour tenir son pantalon, prouvant dans ce spectacle gênant l’indispensabilité de porter la ceinture fournie avec l’uniforme. Et accessoirement d’user de sous-vêtements. Garfyon, déjà las, chercha piteusement Arzhiel du regard, priant de toutes ses forces pour que la raison lui revienne. Ou tout simplement lui vienne enfin. Celui-ci l’ignora, scrutant avec une impatience enfantine le premier candidat de la journée. Les dieux semblant définitivement vouloir pourrir la journée de l’ancien haut-prêtre, ce fut un humain qui se présenta sur le seuil. Il s’agissait d’un paysan de la vallée à en juger par son allure. Il avança timidement vers le trône.

Pacifique et apparemment rompu à l’exercice en présence de nobles et de leurs gardes, le paysan leva les mains en l’air pour montrer qu’il n’était pas armé, écarta les jambes puis croisa les doigts sur sa nuque. Par réflexe et surtout par politesse, un garde s’empressa de le fouiller, confisqua son tire-bouchon (au cas où) et emporta la moitié de sa bourse. L’habitude, quoi. Soulagé par le rituel accompli, le paysan parla enfin. Garfyon se massait déjà les tempes d’épuisement.

 

- « Bonjour le seigneur ! » lança-t-il avec un fort accent moche.

- « Bonjour le vilain », répondit Arzhiel d’un ton enjoué.

- « Vous dîtes ça à cause de ma maladie de peau ? »

- « Vous préférez « bonjour le sujet » ? »

- « Pas bien mieux, le seigneur. Je suis plutôt moyen en grand-mère. J’ai pas trop été à l’école, savez ! À part pour caillasser les bourges à la sortie avec la bande, bien sûr. Une fois, j’en ai atteint un au ventre tellement fort qu’il a dégobillé sur place ! Pas eu le choix, me suis souillé les chausses à force de me marrer….Dîtes, c’était pas vous, quand même ? »

- « Le seigneur Arzhiel écoute votre requête ! » intervint Garfyon après un toussotement navré.

- « Y a un ogre qui m’a bouffé trois vaches, dont la Margotte, ma préférée, » expliqua l’homme. « Pour le remboursement, je préfèrerais de l’argent. Ce matin, si possible. Maintenant même, ce serait bien. Faut que je rentre assez vite nourrir les poules. »

- « Le Karak ne verse pas d’indemnités pour les… »

- « Vous n’aurez pas un rond », résuma Arzhiel le plus diplomatiquement possible, c’est-à-dire sans la gestuelle injurieuse et obscène habituelle. « Le Karak est un poil raide en ce moment. »

- « Je croyais qu’avec les derniers impôts… »

- « C’est des racontars de traine-patins de troquets tout ça. On ne rembourse pas, désolé pour la Margotte et ses cops. En revanche, je vais dépêcher une troupe armée pour débusquer et surtout fumer comme il faut l’amateur d’entrecôtes. Alors, brave homme, il est comment cet ogre ? »

- « J’ai pas réussi à engager la conversation avec lui », avoua le paysan, mal à l’aise. « Il faisait nuit, je l’ai surpris en train de mordre mes vaches. Il a bu tout leur sang le saligaud ! Elles étaient sèches comme les cuisses de ma femme après ! Mais moins râpeuses quand même. »

                Garfyon se pencha pour murmurer discrètement à l’oreille de son seigneur, se fit houspiller pour avoir abusé du saucisson à l’ail, puis put confier ses doutes à Arzhiel une fois que celui-ci eut enfoui son nez derrière un pli de sa cotte de mailles.

- « Un ogre qui boit le sang de ses victimes la nuit, ça ressemble davantage à un vampire, non ? »

- « J’étais justement en train de me dire la même chose, en plus de constater qu’une cotte de mailles, ça protège que dalle d’une haleine pourrie. Rapport aux mailles justement. C’est parce que c’est troué…Bref…Gentil serf ! Ton ogre-là, il ne ressemblait pas à un ado trop pâle avec un rongeur mort sur la tête en guise de coiffure et sapé avec des fringues aussi moulantes que celles d’un tapineur des quais, par hasard ? »

- « Ouaip, avec le même regard absent que la Margotte », se souvint le paysan.

- « C’est un vampire », en conclurent en chœur les deux nains.

- « Et le vampire, c’est mieux remboursé que l’ogre ? » demanda innocemment l’humain.

- « Bon, on ne va pas vous retenir plus longtemps, d’autant plus que les poules attendent », éluda joyeusement Arzhiel. « Inutile de ruminer la perte de votre vache. On vous envoie du méchant pour casser les dents pointues de votre ami qui aime conter fleurette à Marguerite la nuit. Merci d’être venu nous signaler cet incident et surtout merci pour la qualité indéniablement moisie de vos renseignements qui ont failli envoyer nos soldats rejoindre la Margotte. Bien le bonjour à la ferme ! On vous tient au jus. »

                L’homme sortit, tout penaud, croisant le quatrième garde qui regagnait son poste au pas de course comme si de rien n’était, encore ensommeillé et son bonnet de nuit dépassant sous son casque mis de travers.

- « Vous voyez que c’est utile les doléances ! » confia Arzhiel à Garfyon. «  Vous avez toujours peur qu’on se ridiculise aux yeux du fief, c’est grotesque ! Là, on va pouvoir éviter une invasion de vampires en neutralisant la menace au plus tôt. »

- « En effet », admit le ministre. « Par contre, simple curiosité, on a quelqu’un d’assez qualifié au Karak pour vaincre une créature aussi féroce, de mauvaise humeur et mal coiffée qu’un vampire ado ? »

 

                Arzhiel laissa échapper une grimace éloquente, sans toutefois se démonter.

 

- « Déjà pour latter un ogre, je bluffais, je ne suis pas sûr-sûr, vu le niveau de brêles de nos guerriers. Alors un vampire…Pas grave, faîtes diffuser son signalement dans tous les villages. Ça va attirer une horde de groupies à peine pubères et criardes qui vont le traquer et le pourchasser pire qu’une portée de corniauds derrière un jambonneau. Avec du bol, il va s’amouracher d’une de la meute canine, et si ça tombe bien, une fois au pieu, ils décideront de s’envoler à tire-d’aile. On pourra faire une croix sur le risque d’épidémie, sans frais. Inutile de se ronger les sangs, problème résolu ! Alors, j’avais pas dit que ça allait envoyer du lourd aujourd’hui ? »

- « Grave, je sens qu’on va bien se fendre la bûche… » répondit Garfyon, dépité, en recopiant l’ordre sur son registre.

 

MATIN – Heure de la tanche

- « Hep, vous ! Le nudiste infiltré ! »

                Le garde au pantalon trop lâche sursauta et pointa un index interrogateur vers lui en regardant son seigneur d’un air ahuri.

- « C’était quoi le projet ? » lui demanda Arzhiel depuis son trône. « Vous aviez le choix entre un seau d’eau glacé sur la mouille ou une journée de garde les miches au vent ? Bah, mon p’tit pote, vous me ferez trois jours de cachot pour exhibitionnisme, ça vous passera le goût des paris foireux et ça vous apprendra à être frileux. En attendant, allez chercher le candidat suivant. »

- « Je crois juste qu’il a oublié sa ceinture », murmura Garfyon pour prendre la défense du soldat qui alla ouvrir, la mine et la taille basses.

- « Je m’en doute aussi. Mais je ne l’aime pas celui-là, il a de plus belles nattes que les miennes, ça agace. Regardez ! Un nouveau client, héhé ! Oh, génial c’est un représentant de la guilde des bâtisseurs. Matez le compas sur son pin’s, hohoho ! »

- « Et il est de notoriété publique que les architectes sont de vrais déconneurs », ironisa le ministre pour son chef gloussant qui ne releva pas.

 

                Le nain remercia le garde venu l’introduire d’une franche poignée de main amicale, quoiqu’un peu moite, et s’employa à saluer chacun des autres en faction, le même sourire condescendant gravé sur les lèvres. Peu sensible à cette marque d’estime à peine hypocrite, l’un des soldats répondit au visiteur en enfouissant son doigt dans son nez. Le bâtisseur ne se démonta pas et partit d’un petit ricanement amusé par ce qu’il jugea être une boutade.

 

- « Mes hommages, votre seigneurie ! » lança le nain au regard affuté, dans un salut impeccable, une main caressant sa barbe drue, la seconde enfouie sous sa toge aux couleurs de sa guilde. « Au nom de ma confrérie, je vous adresse notre plus sincère gratitude pour cette entrevue et je gage que… »

- « J’adore, il a bossé son texte et tout ! » ricana Arzhiel avant d’interrompre le marchand en plein milieu de son léchage de bottes. « Combien ? »

- « Plait-il, messire ? »

- « Combien ? Vous ne  venez pas prendre des nouvelles de mon reste de toux grasse, si ? Combien ça douille ce que vous voulez me vendre ? »

                Désarçonné, le visiteur tourna un regard interrogatif vers Garfyon qui s’avéra trop blasé pour étaler sa gêne.

- « Exposez-nous votre doléance », lui vint-il néanmoins en aide.

- « Une doléance, pas vraiment. Je viens vous apporter l’aide de la guilde afin de résoudre votre plus grave problème au sein du Karak. »

               

                Arzhiel haussa un sourcil, intrigué.

 

- « Les tensions interraciales ? La crise du taux du cuivre ? L’épidémie de grippe orange ? »

- « Cette saloperie de bouchon matinal autour de la grande place ! » corrigea le bâtisseur avec vigueur. « La dernière fois, je suis resté coincé avec ma charrette entre un livreur de carottes et une carriole de vieilles en partance pour la messe, ça a duré trois plombes. Obligé de discuter avec les gens dans la rue ! D’ailleurs, avec les vioques, on organise un apéro dinatoire vendredi soir à la maison si ça vous tente. »

- « Pas moi, j’ai aérobic », déclina Arzhiel.

- « Et…et moi, gravure de runes sur poterie », avoua Garfyon. « Vous savez, la fête des mères approche…Bref, quelle est votre idée ? »

- « Un rond-point », proposa le marchand, triomphant. « Vous risquez une émeute si vous ne faîtes rien, croyez-moi. »

- « Tandis qu’avec des travaux, la circulation et les humeurs vont clairement s’améliorer », fit remarquer Arzhiel.

- « Pas tout de suite par contre », répondit l’architecte sans saisir le second degré. « Si la guilde y fourre son nez et ses pioches, l’affaire va vite se transformer de simple beau boxon à l’heure de pointe en troisième cercle des enfers. Et pour répondre à votre première question qui risque d’être aussi la suivante, ce sera 500 000 pièces d’or. En gros. Pour commencer. Avant la première réévaluation. »

- « Un demi-million le rond-point diabolique, c’est sûr, c’est tentant… »

                Le représentant de la guilde, étranger à l’ironie, afficha un sourire commercial avec trop de dents avant de poursuivre avec une affligeante, mais presque touchante franchise.

- « Je ne vous cache pas que la construction d’un rond-point peut en faire tourner quelques-uns en bourrique. Il faudra compter sur pas moins de trois ans de chantier avec des périodes régulières où rien ne bougera, sans un rat sur place sans aucune raison, du bruit, de la poussière et au final un système de priorités que personne ne comprendra jamais, ni ne respectera. »

- « On sent bien le projet qui vous tient à cœur », se moqua Arzhiel tandis que Garfyon essayait de calmer sa tachycardie depuis l’annonce du budget.

- « Attendez, ce sera génial ! » enchaîna le bâtisseur avec exaltation. « On fera des tas de réunions avant, pendant, après, avec des hors-d’œuvre au saumon et au fromage de chèvre et des casques de chantier comme si c’est nous qui mettions la main à la pioche ! On engagera des collaborateurs, on en virera la moitié en chemin, on changera nos plans plusieurs fois et je ne vous raconte pas le bonheur des négociations à l’ancienne avec les fournisseurs, à la barre à mine et en menaçant leur famille ! »

 

                Le constructeur mima un coup de bâton et une victime pleurant en tenant son genou avant de tendre un index complice vers son seigneur, excité comme une puce. À la lumière des torches, il était difficile de dire si son insigne doré de la guilde brillait plus que ses dents éclatantes.

 

- « Garfyon, votre opinion ? » demanda Arzhiel, aussi sérieusement qu’il le put.

- « 500 000… » parvint à articuler le vieux ministre avec la même expression sur le visage que s’il venait de marcher sur un clou. Et un tesson de verre. La veille de son rappel du vaccin contre le tétanos.

- « Il trouve que le tarif est un peu…comment formuler ça au mieux ? Sodomite. »

- « Mais vous vous referez en augmentant les impôts, c’est pas grave », contra le visiteur sans se départir de son sourire carnassier. « Avec trois ans de bordel en plein centre-ville, pas de risque que la populace demande d’où vient la hausse ! Pour vous, une rénovation dans le vieux quartier, c’est prestige et bon pour l’image. En bonus, la guilde vous fait une piscine chacun pour maman et les mouflets. Et perso, je peux vous refiler une bonne adresse pour des carottes pas chères du tout. C’est un ami récent et… »

- « Envoyez-nous le devis ! » l’interrompit Arzhiel en tapotant doucement Garfyon pour qu’il revienne à lui. « Laissez votre stèle de visite aux gardes pour qu’on ait bien vos coordonnées et une preuve de votre offre au cas où, je ne sais pas, la brigade des sous puisse vous trouver facilement par exemple. On se revoit bientôt, soyez-en assuré ! Surtout pour le truc avec les carottes, j’ai une elfe à la maison qui consomme pas mal niveau légumes aux couleurs improbables. »

                Le représentant de la guilde effectua une révérence défiant encore plus les lois de la gravité qu’à son arrivée et repartit d’un pas léger qu’Arzhiel devina idéal pour le port de fers et de boulet à la cheville. À ses côtés, Garfyon commençait enfin à réagir à ses baffes.

 

MATIN : Heure de la palourde

                Arzhiel sortit une gourde en vessie de troll d’un compartiment escamotable de son trône et la tendit à Garfyon. Le ministre reprenait doucement quelques couleurs que la rasade de bière brune qu’il avala nerveusement acheva de virer au rouge fluo.

- « Reprenez-vous, mon vieux », fit Arzhiel en récupérant avec empressement son précieux bien. « Négocier avec les guildes est un exercice sensible qui nécessite une certaine préparation. »

- « Alcoolisée ?! »

- « Notamment. Non, sérieux, vous ne l’aviez pas calculé le gus avec son conte de rond-point ? Il sentait le coup jambon à une lieue à la ronde. Là encore, ça allait, ça ne mangeait pas de parpaing, c’était un petit joueur. Il nous a pris pour des touristes en essayant de noyer le poisson avec sa piscine, mais ce n’était que du menu fretin nageant en eaux troubles. À prendre les gens pour des moutons, il va finir tondu et au trou avec les voleurs de chèvres. En revanche, je vous assure que les maîtres de guilde, c’est autrement plus coton à gérer. Je ne vous raconte pas l’enfilade… »

- « C’est bon, ça ira ! » grommela le ministre, vexé. « J’ai eu un moment de flottement. Je vais me reprendre. Je me fais le prochain si vous voulez. »

                Arzhiel, amusé, n’insista pas et fit signe au garde déculotté d’ouvrir la porte à la prochaine doléance. Du coin de l’œil, il observa les toutes nouvelles couleurs du visage de son acolyte se faner lentement lorsque la silhouette d’Elenwë, sa femme, se dessina sur le seuil. La sorcière s’avança sur les dalles de pierre comme une panthère, sans un bruit, un feu hypnotisant couvant dans le regard. Ancienne gardienne sacrée des forêts, dotée de pouvoirs magiques effroyables à la hauteur de son caractère orageux, l’elfe incarnait la nature sauvage, dans sa beauté fascinante comme dans ses impitoyables colères. Les nains du Karak se divisaient en deux catégories vis-à-vis de la maîtresse de la montagne. Ceux qui tentaient désespérément de la séduire et ceux qui la redoutaient encore plus qu’un ongle incarné. Souvent victimes de ses métamorphoses animalières, les premiers rejoignaient vite la classe des seconds. Garfyon était un fervent adepte du groupe des péteux, littéralement terrorisé par l’enchanteresse, ses œillades, ses robes fendues, son sourire enjôleur et ses sorts de transformation en blatte ou en teckel. En la voyant sur le pas de la porte, le haut-prêtre déglutit bruyamment et s’enfonça d’une bonne dizaine de centimètres dans son fauteuil. Arzhiel vola à son secours avant qu’il ne fasse la goutte.

- « Je crois que vous vous êtes égarée. Le musée de la plante verte, c’était à droite au dernier embranchement, ma poulette efflanquée. »

- « Pas la peine d’essayer de m’amadouer avec des mots doux, mon lutin en sucre », répondit Elenwë avec un sourire mutin.

- « En…sucre ? » bloqua Garfyon en jetant un coup d’œil stupéfait à son seigneur.

- « C’est bien la salle de doléances, ici ? » demanda la magicienne en se ventilant gracieusement le visage. « Je reconnais la…marque du peuple dans l’air. »

                L’elfe, superbe et hautaine dans sa robe magnifique, le port altier digne d’une impératrice, jeta un regard circulaire plein de morgue. Arzhiel anticipa sa réaction en apercevant son imperceptible haussement de sourcils et la légère contraction de sa moue boudeuse quand elle aperçut le garde sans ceinture. Déjà la magie crépitait entre ses doigts semblables à des serres.

- « Non, c’est pas la peine, fichez-lui la paix ! »

- « Un sujet osant se présenter à mon auguste et noble personne à moitié défroqué mérite un châtiment, » susurra sa poulette.

- « Il est déjà puni : cachot. »

                Elenwë, déçue, presque contrariée, marqua une hésitation.

- « Paille moisie ? »

- « Et clodo plein de puces en coloc, c’est bon, laissez couler, ma limande frétillante. En plus, la journée entière à tenir son futal pour ne pas l’avoir sur les chevilles, ça n’aurait plus aucun sens si vous me le changiez direct en sauterelle ou en ver de farine. »

- « Et celui qui roupille ? » s’enquit-elle en visant le garde au réveil difficile.

- « Je me le garde pour la pause, quand j’aurais les nerfs un peu plus en biseau. Et puis il habille bien le coin là-bas. En les réduisant à trois, c’est toute ma déco de gardes que vous ficheriez en l’air. »

- « Soit. Ce genre de pitreries n’arriverait pas si vous engagiez des elfes à votre service. »

- « On a déjà essayé », intervint Garfyon, « mais en planton, ils ne sont guère efficaces. Ils prennent froid à cause des courants d’air des couloirs ou tombent curieusement en dépression après à peine deux-trois jours de surveillance dans une salle obscure sans ornement, ni fenêtre, ni passage. On ne comprend pas bien. Hormis profiter de votre goût pour la décoration et le châtiment disciplinaire, que pouvons-nous faire pour vous, Dame Elenwë ? » 

                La sorcière affecta un air théâtral que les nains assimilèrent à du désarroi ou de la constipation, avant de lâcher un court soupir.

- « C’est une affaire urgente et de la plus haute importance. Pensez bien que cela m’a fendu le cœur de doubler tous les ploucs qui végètent dans votre salle d’attente, mais je ne pouvais pas attendre. En plus, j’ai un tricot très important dans une heure. »

- « Laissez-moi deviner ! » s’écria Arzhiel, surexcité en bondissant sur son trône. « S’il vous plait ! S’il vous plait ! S’il vous plait ! »

- « Si fait, mon lardon huileux », concéda son épouse avec un sourire espiègle. « En trois briques ? Potion. »

- « Magie ? »

- « Ingrédients »

- « Alchimie ! »

- « Remède ? »

                Garfyon, les yeux ronds comme des soucoupes, suivait l’échange surréaliste sans bien comprendre ce qu’il se passait pendant que les gardes cherchaient aussi à deviner la solution, se mettant à souffler quand Arzhiel marqua un temps de réflexion avant sa dernière réponse.

- « Oh je sais, mon roseau pliable ! » s’exclama celui-ci en frappant du poing son accoudoir. « Vous venez réclamer du pognon pour acheter des ingrédients spéciaux dont vous êtes en rade, afin de concocter un remède magique ! Attendez...je peux faire mieux…Vous avez l’œil qui pétille et le feu aux joues : c’est donc un philtre de guérison que vous allez revendre une blinde avec un sale bénéfice. La grippe orange, j’ai bon ? »

- « Plusieurs familles nobles sont prêtes à payer sans regarder à la dépense pour se débarrasser de ce maux », acquiesça Elenwë. « J’ai laissé la liste des courses sur votre bureau. On fait comme d’habitude, vous envoyez vos petits gars faire les commissions auprès des revendeurs du coin, vous payez la note et en échange, je vous cèderai les stocks restants du produit fini à écouler auprès des classes plus modestes. »

- « Yeah ! » claironna Arzhiel, fier de sa victoire. « Je deviens bon à ce jeu, même si je dois reconnaitre qu’il ma fallu quelques années pour piger les règles. »

- « Félicitations, seigneur ! » applaudit l’un des gardes. « Moi j’y étais pas, je pensais à chaudron. »

- « Et moi, cornemuse », admit le second.

- « Quel rapport avec la musique ? » demanda son compagnon.

- « Cornemuse, c’est pas un instrument d’alchimie ? »

- « Vous confondez avec cornue, qui sert à la distillation sèche des substances lors des processus alchimiques », intervint le soldat sans ceinture.

                Arzhiel mit fin au débat naissant d’un jet de gant en mithril dans la tête du garde le plus proche qui dut, de surcroit, le lui ramener après avoir nettoyé son sang dessus.

- « Vous pouvez me remercier », lui souffla le seigneur de guerre, « mon épouse était à deux doigts de vous changer en batracien. Vous avez parlé en sa présence sans lui demander l’autorisation, c’était couillu. »

- « Ve vous dis merfi alors… » marmonna le guerrier à la mâchoire déboîtée.

                Elenwë le foudroya du regard quand il regagna sa place avant d’effectuer une volte-face gracile au milieu des voiles dansant de sa tenue ouvragée.

- « Vous penserez aussi à prendre ma poudre blanche habituelle, je vous prie », confia-t-elle à son époux d’un air de conspiratrice. « Vous savez comment je peux être soupe au lait quand j’en suis à court et reconnaissante quand on m’en apporte… »

                Arzhiel lui retourna un clin d’œil complice. Elenwë mima un miaulement entendu en imitant un coup de griffe lascif. Garfyon ne sortit la tête de ses épaules qu’une fois que la porte se soit refermée derrière elle.

- « On a eu chaud ! » ricana Arzhiel. « Je croyais qu’elle venait me pourrir après avoir trouvé mon slip usagé enterré dans son plant de lilas, pour les faire crever. Je ne supporte plus l’odeur ! Ou pire, qu’elle vienne me quémander un nouveau dragon deux places pour le petit. On s’en est bien sortis, pas vrai ? »

- « Je vais faire quérir cette liste d’ingrédients », lui répondit le ministre, occultant volontairement la question. « L’harmonie de notre couple seigneurial fait chaud au cœur. Au fait, c’est quoi cette histoire de poudre ? »

- « Hein ? » bafouilla Arzhiel. « Non, rien…pfff, une broutille…un truc de fille, quoi…pas la peine d’ébruiter ça, hein ? Bon, allez, on s’active les enfants ! C’est moi qui dois allez ouvrir au suivant ou bien ?! »

 

MATIN : Heure du caniche nain

                Arzhiel se pencha au-dessus de l’épaule de Garfyon pour mieux voir tandis que le ministre examinait le garde blessé par son jet de gantelet.

- « C’est quand même parfaitement saugrenu, vous admettrez, d’avoir encore peur de ma femme depuis le temps que vous la côtoyez. »

- « Une peur bête comme tout, c’est clair », répondit Garfyon en remettant en place la mâchoire du garde qui poussa un cri de douleur étouffé et marmonna dans sa bave et son sang.

- « Qu’est-ce qu’il raconte ? »

- « Il dit que rétrospectivement, à choisir, après une rapide introspection et sauf le respect dû à votre égard et votre rang, il aurait peut-être préféré être changé en batracien au final. »

                Arzhiel ne cacha pas son étonnement devant cette traduction impeccable, qui n’était quand même qu’un gargouillement glaireux à l’origine.

- « Vous voyez ! » lança-t-il, pragmatique. « Les gardes ont pris le pli à force d’être métamorphosés en animaux de la forêt tous les quatre matins. Je pense que vous faîtes une fixette pour rien parce que vous vous laissez intimider par la personnalité chaleureuse d’Elenwë et que vous la connaissez mal. »

                Une musique retentissante de chant de guerre nain se fit tout à coup entendre depuis la salle d’attente, rythmée par le bruit des bottes claquant sur les dalles.

- « En parlant de peur et d’ignorance… » murmura Garfyon, ayant deviné l’identité du prochain visiteur.

                La porte s’ouvrit à la volée, éjectant au passage le garde au pantalon autonome se trouvant sur la trajectoire, et trop peu mobile pour esquiver. Une troupe de nains en armures sombres, crânes rasés et portant chacun de minuscules drapeaux aux armes du Karak sur les épaulettes, fit irruption dans la salle. Jetant des regards nerveux, la main sur leurs massues de poche, ils encadraient une jeune naine blonde aux joues rondes et aux hanches bombées. Les musiciens, dans leur dos, brandissaient des cors rutilants et tambourinaient frénétiquement jusqu’à ce que Marcatrude, leur chef et égérie, ordonne le silence en levant un poing ganté qui effraya instinctivement le garde édenté.

- « Un coup d’état en fanfare, c’est original », lança Arzhiel pour les accueillir.

- « Cette campagne de diabolisation de notre secte est absolument inacceptable et déplacée ! » rétorqua Marcatrude, la fille adoptive de Svorn. « Tout ça parce qu’on représente la frange dure et extrémiste de la société naine, opprimée et jugée uniquement sur ses condamnations judiciaires… »

- « C’est bon, votre temps de parole est écoulé », la coupa Arzhiel, déjà saoulé. « On vous laisse un bout de la place du marché pour votre speech habituel. Pourquoi ne pas y aller bucher votre mélodie et répéter votre chorégraphie ? »

- « C’est obligé de danser ? » demanda discrètement l’un des sbires de la naine, troublé. « J’étais pas au courant pour la choré. »

                Marcatrude lui pinça le nez d’un air agacé pour le faire taire.

- « Nous venons parler ici, en salle de doléances, pour exprimer la voix du peuple ! » reprit-elle en claquant des talons.

- « Bon ben, rompez, on vous écoute. Par contre, vous me débarrassez le dallage de l’orchestre et de la milice, vous rendez mes petits soldats nerveux. Et quand ils sont nerveux, ils sont capables de tout, même de toucher accidentellement leur cible. »

                La chef renvoya ses musiciens et ne conserva qu’un noyau dur de « collaborateurs » avec elle.

- « Soyez la bienvenue en salle de doléances, Marcatrude », la salua froidement Garfyon. « Comment va votre papa depuis que vous l’avez évincé à la tête de sa propre secte de fanatiques ? »

- « Je n’adresse pas la parole aux pisse-froids corrompus et couards », cracha la nanillonne.

                Arzhiel pouffa, ce qui vexa encore plus l’ancien haut-prêtre du culte opposé à celui de Svorn, moins radical et prônant naïvement l’entente entre les peuples.

- « L’insécurité gangrène nos tunnels ! » clama Marcatrude après une longue inspiration. « Des hordes d’elfes dépravés, futiles et court-vêtus affluent chaque jour pour coloniser nos galeries et nos cavernes, profitant de la faiblesse de votre gouvernement pour s’enrichir sur le dos des braves travailleurs nains qui… »

- « Heu moi, je ne travaille pas en fait », signala l’un des miliciens rasés avant que sa chef ne l’intime au silence en lui fourrant un index ganté et rageur dans la narine.

- « Vous avez une vraie requête à formuler ou on se la joue battle musicale ? » intervint Arzhiel en baillant. « Parce que là, j’ai ma clochette pour appeler la garde, je suis sûr que ça bat tous vos cuivres réunis. »

- « Les va-nus pieds elfes siphonnent notre économie ! » éructa la jeune naine avec ferveur.

- « Et bien maintenant on sait pourquoi ils attrapent tous des rhumes », commenta Garfyon.

- « Ils agressent nos enfants avec leurs chants et leurs préceptes pacifiques intolérables ! »

- « Vous avez des enfants ? » demanda Arzhiel.

- « Hein ? Non…Mais…mais leurs femelles aux mœurs légers séduisent nos maris… »

- « Vous êtes mariée ? »

- « En concubinage…parce que c’est mon cousin, en fait et…Leurs coutumes moyenâgeuses mettent en péril notre société ! »

- « Nous sommes en plein Moyen-âge déjà », fit subtilement remarquer Garfyon.

- « Leurs plantes vertes polluent notre air charbonneux ! Leur mode naturelle colore jusqu’à nos sous-vêtements ! »

                Marcatrude s’interrompit, un index humide et tremblant brandi devant elle. Un de ses fidèles se porta à sa hauteur en lisant une tablette gravée.

- « Ah oui, ça aussi ! » reprit la naine de plus belle. « Ils volent notre travail et nos foyers ancestraux ! Vous ne pouvez le nier ! »

- « Bah si et sans forcer », soupira Arzhiel. « Nos cavernes et nos métiers ne sont pas adaptés ni à leur morphologie, ni à leurs compétences. »

- « Vous reconnaissez donc que ce sont des bons à rien et des fainéants ! » jubila la chef de secte.

- « Les elfes ont apporté un essor indéniable à cette communauté », expliqua posément Garfyon. « En terme de connaissances culturelles, de médecine, de magie, de puissance militaire, de savoir-faire. Leurs plantes soignent nos enfants, leurs sortilèges protègent nos soldats et leurs goûts ont révolutionné nos gammes de culottes. »

- « Les vrais patriotes nains ne portent pas de culotte ! » hurla un sbire en cherchant le soutien du garde sans ceinture et en se faisant aussitôt pouetter le nez par Marcatrude.

- « Votre soif de pouvoir aveugle et votre total dénuement de morale sont aussi touchants que votre propension à privilégier la violence verbale et les coutumes archaïques », déclara calmement Arzhiel, « mais vous ne pensez pas que vous seriez plus utiles à la communauté en l’aidant d’une autre manière qu’en l’incitant à la guerre civile pour le moindre pet de travers ? » 

- « Je refuse de devenir votre maîtresse. Ou alors contre un poste de ministre au moins. »

- « Pareil pour moi ! » renchérit un milicien avant que fatalement, ce qui devait arriver arriva et que Marcatrude, excédée, finisse par lui voler son nez.

                Arzhiel et Garfyon échangèrent un regard dépité tandis que le nain rasé et tatoué suppliait sa chef pour qu’elle le lui rende tandis que celle-ci agitait devant lui son pouce coincé entre son index et son majeur.

- « Sortez-nous de cette panade et je paye l’apéro à tout le monde », pria Garfyon à l’attention de son seigneur.

- « Une phrase qu’on voudrait entendre plus souvent ! Marcatrude ! Merci pour votre offre, mais je ne suis pas encore assez grabataire pour m’avilir à ce point. Par contre, si vous voulez aider la société et tout, et tout, on cherche justement de vrais durs pour aller bastonner un ogre croqueur de vaches. »

- « Des vaches de nains ? » interrogea la nanillonne, intriguée.

- « Des vaches patriotes et de souche même ! »

                Marcatrude réfléchit un instant, la babine retroussée et l’œil fixe.

- « Pour le Karak ! » cria-t-elle, le poing sur le cœur avant de s’en retourner, prête à ameuter ses suivants, clarinettistes compris.

- « Je prendrais volontiers une bonne bière bien de chez nous ! » commanda Arzhiel en souriant niaisement à Garfyon.

 

MATIN : Heure du lapin Angora

 

                Arzhiel, Garfyon et les trois gardes (le quatrième roupillant toujours comme un bienheureux dans son coin) achevaient les fonds de pinte de l’apéritif. Ils en étaient à ramasser les épluchures de cacahuètes lorsqu’une naine passablement âgée rentra dans la salle de doléances. La vieille dame aux cheveux d’un bleu délavé à la fois fascinant et très dérangeant, s’avança à petits pas vers le trône sans prêter attention aux regards interrogateurs.

- « Bonjour, messieurs, dames », lança-t-elle avec une petite voix. « Je voudrais faire exiler mon voyou de voisin, son épouse et leurs enfants trop bruyants avant demain midi. J’ai une partie de cartes très importante avec des amis voyez-vous et il faudrait qu’ils soient tous bannis avant. »

- « Mes excuses, madame », s’interposa Garfyon, « mais vous ne pouvez pas entrer ici sans qu’on vous ait appelée. »

- « Pardon, jeune homme ? » caqueta-t-elle au ministre plusieurs fois centenaire.

- « Vous êtes-vous annoncée dans la salle d’attente ? » l’interrogea Arzhiel en achevant le pot d’olives. « Vous avez fait la queue au moins ? »

- « La queue ? » répéta la naine, tombant des nues. « Ah non, je n’avais pas vu qu’il y avait une queue. »

- « Vous rigolez ? Y a au moins trente glandos qui piétinent en file indienne dans le couloir jusqu’à dehors. Vous croyez qu’ils répètent pour la chenille de la kermesse ? Allez, coquine fraudeuse, attendez votre tour et on s’occupera de vous, d’accord ? Prenez une tisane ou faîtes un tricot pour patienter. »

- « Comment ?! » réagit la vieille naine, outrée. « Mais vous savez qui je suis, messire ?! »

- « Celle qui occupe la dernière place de la queue. Mes hommages et à tout à l’heure. »

                La naine, hébétée, rajusta son laid gilet en bouclettes de mouton, mais ne bougea pas. L’un des gardes lui proposa son bras pour la raccompagner et ne reçut qu’un coup de sac avant qu’elle ne parte d’elle-même toute seule. Elle regagna la sortie sans cesser de se lamenter sur l’avenir de la société ne respectant plus les anciens qui étaient d’après elle, les seuls à avoir légitimement le droit de ne respecter personne.

- « Dîtes, vous qui étiez haut-prêtre », demanda Arzhiel en la suivant du regard, amusé, « est-ce que c’est du vice de prendre son pied en envoyant bouler une vieille taupe ? »

- « Hum…attention quand même à votre façon de traiter les personnes âgées, monseigneur », ronchonna le ministre.

- « Elle est plus jeune que vous, c’est ça ? »

- « De trente-deux ans…C’est la vieille plein de chats du bout de ma galerie. »

                Arzhiel compatit d’une grimace gênée en formulant une malédiction polie à l’encontre des chats, puis s’empressa d’appeler le visiteur suivant. Une elfe sylvestre en toge légère et échancrée se présenta dans l’embrasure de la porte. Les torses des nains se bombèrent aussitôt et les poignets d’amour furent unanimement ravalés. La jeune étrangère à la silhouette envoûtante possédait une longue chevelure d’un vert tendre comme l’herbe, à l’instar de ses yeux, de ses lèvres et de ses ongles. Son front était ceint d’une couronne finement ciselée et un anneau en argent ornait son majeur. Arzhiel reconnut une représentante du clan forestier des Bois d’Émeraude, des alliés pacifiques réputés pour leur charme ensorcelant.

- « L’aurore décline lui-même devant la beauté du plus beau joyau qu’abrite cette montagne, maîtresse des frondaisons », l’accueillit le nain d’un ton curieusement plus suave que d’habitude. « Je vous souhaite la bienvenue et suis tout à vous. »

- « Mollo sur la drague, lutin en sucre, ou on va tous finir en crapaud-buffle », l’avertit Garfyon dans un toussotement.

- « Ma beauté ? » ricana la messagère. « Ton obsession perverse pour les traînées elfes est ta plus grande faille, nain ! Et elle causera ta perte ! »

                Sous les regards circonspects et un peu fixes d’Arzhiel, de Garfyon et de leurs gardes, la visiteuse ôta sa couronne, annulant son sortilège d’illusion et révélant ses véritables traits. La charmante enfant des bois laissa place à une elfe noire belliqueuse, le teint cendreux, la chevelure rase et ténébreuse et les flancs osseux.

- « Vous êtes transformiste et vous cherchez du turbin ? » l’interrogea stoïquement le seigneur de guerre pour laisser le temps à ses soldats de réagir, ce qui ne servit à rien au vu de leur expression de mollusque endormi.

 - « Assassine Fléau Pourpre ! » se présenta la tueuse en se mettant en garde.

                Tout se précipita brusquement quand Garfyon perçut enfin le danger et se mit à hurler d’une voix très aigue qui sortit les soldats de leur léthargie. Un premier guerrier s’élança sur l’ennemie. Il fut cueilli par une rafale magique jaillie de la bague du Fléau Pourpre et qui le foudroya de la moustache aux chaussettes. La sentinelle sans culotte parvint à esquiver le trait destructeur suivant dont il fut la cible en se prenant inopinément les pieds dans son pantalon tombant en essayant de courir. Il s’étala et s’assomma ainsi tout seul, se mettant lui-même hors de combat. Le dernier garde (le quatrième poursuivant sa chevauchée au pays des rêves) fut le plus proche d’atteindre sa cible. Malheureusement, Garfyon le précipita accidentellement au fond de la trappe dissimulée qu’il activa en pensant piéger la meurtrière. Cette dernière bondit comme un fauve sur Arzhiel et lui fit sauter des doigts la clochette servant à appeler la milice.

- « Votre prénom, c’est Fléau ou Pourpre ? » demanda le nain tandis qu’une dague acérée et ayant déjà visiblement servi glissait sous sa barbe.

- « Tes plaisanteries douteuses et tes pitreries pathétiques ne te sauveront pas la vie, nabot ! » fulmina l’assassine.

- « Attendez, laissez-moi une chance au moins : vous connaissez l’histoire de Popo qui se rend chez l’apothicaire ? »

- « Ohé quelqu’un ! » appela le guerrier depuis le fond de sa fosse. « Quelqu’un peut m’aider, s’il vous plait ? Ça pue là-dedans et j’ai marché sur un truc tout gluant. »

- « Ne tuez pas le seigneur Arzhiel ! » supplia Garfyon. « À cette distance, je vais être arrosé de sang et ma cape en poils de blaireau sera irrécupérable ! »

- « Risibles nains ! » se moqua la tueuse. « Votre incurable bouffonnerie illustre bien les raisons de votre déchéance et de votre ridicule… »

- « Fin ? » proposa Arzhiel à l’elfe maudite soudain silencieuse et figée.

- « Règne ? » tenta Garfyon.

- « Cornue ? » fit l’écho de la voix du garde coincé dans son trou.

                Le regard dément du Fléau Pourpre se troubla soudainement avant que la tueuse à gages ne s’effondre lourdement aux pieds du trône, sans connaissance. Derrière elle, Vorshek, le fils d’Elenwë et d’Arzhiel, rompit son sortilège d’invisibilité et lâcha le bâton avec laquelle il venait de l’assommer.

- « Sauvés ! » s’exclama Garfyon, fou de joie en embrassant affectueusement sa cape.

- « Qu’est-ce qui s’est passé ?! » s’enquit le garde de l’oubliette. « Qu’est-ce qui s’est…Hé ! Une pièce de cuivre sous ce crâne défoncé ! »

                Arzhiel échangea un regard complice avec son héritier et sauveur avant de l’attirer dans ses bras pour une franche accolade lui permettant de chuchoter à son oreille à l’insu de tous.

- « Vous ne répétez pas à votre mère ce que j’ai dit à l’elfe et je ne raconte pas à votre copine que vous vous servez d’un sort d’invisibilité pour filer et espionner en douce les étrangères canons de passage, ça marche ? »

 

MATIN – Heure du baudet

                Arzhiel, songeur, se tenait immobile près de la porte, perdu dans ses pensées. Dans la salle de doléances s’activaient soldats nains et mages elfes de la cour, accourus en nombre après l’annonce de la tentative de meurtre du Fléau Pourpre.

- « Grands dieux, nous avons échappé de peu à un terrible sort ! » commenta Garfyon, encore sous le choc. « Qu’est-ce que vous comptez faire, seigneur ? »

- « Je ne sais pas trop, j’hésite. »

- « Je vous conseille de suspendre les doléances et de diligenter une enquête prioritaire quant à cet infâme attentat ! »

- « Non, j’hésite à propos de lui », répondit placidement Arzhiel en désignant le garde immobile que ni l’affrontement, ni la frénésie ambiante n’avaient tirés de son sommeil. « Au départ, j’ai penché pour le coup de corne de guerre direct dans l’oreille. Mais j’avoue être curieux de savoir combien de temps il va pioncer comme ça… »

                Garfyon observa le soldat ronflant doucement, appuyé sur sa hallebarde et le seigneur planté devant lui, triturant sa moustache, absorbé par ses réflexions.

- « Le proverbe dit : le clou qui dépasse attire le marteau…et le gros orteil », céda Arzhiel en s’éloignant vers son trône. « Laissons-le buller pour le moment, il prendra forcément cher au moment propice. Concernant les doléances, on ne change rien. On a même le temps de s’en faire une autre avant le déjeuner ! »

- « Mais…Mais pour le Fléau Pourpre ! Nous avons failli tous y passer ! »

- « Fertains pluch que d’aut’, à mon humble afis ! » déclara le garde à la mâchoire déboitée et foudroyé par la tueuse, dont le brancard partait à ce moment précis vers l’infirmerie.

- « Les bourreaux de Svorn se sont proposés pour torturer la captive et lui arracher l’identité de ses commanditaires. »

- « C’est gentil à aux, mais j’ai déjà donné l’ordre de la relâcher une fois sa couronne de déguisement en elfe des forêts scellée à jamais sur le melon », renseigna Arzhiel en souriant bêtement. « On va voir si elle va apprécier sa nouvelle vie de danseuse des bosquets ! Pour les commanditaires, on a une piste : la tueuse avait une complice logeant dans une auberge de la ville-basse. Un de nos…contacts, anonyme et indétectable, ayant filé le Fléau, a pu assister à leur rencontre dans sa chambre, avant qu’elle ne vienne nous voir. La complice s’est fait la malle depuis, mais notre espion avait réussi à lui subtiliser sur place des effets personnels et…intimes. On pourra les faire renifler aux clébards pour la retrouver. On devrait l’avoir capturé pour le fromage. Ou pour le dessert au pire si les limiers trainassent.»

                Garfyon s’assit sur son siège de ministre, aux côté de son seigneur, perplexe.

- « Intimes comment ? » demanda-t-il à la dérobée.

                Elenwë débarqua devant les deux nains au moment où Arzhiel mimait avec force détails un soutien-gorge plutôt décolleté à son comparse. La sorcière fronça les sourcils, décidément hermétique aux mœurs profondes des nains.

- « Je suis venue voir si vous étiez vivant, mon goret couinant », annonça-t-elle avec flegme.

- « Et indemne, soyez rassurée, ma fougère touffue. »

- « Je n’étais pas inquiète », affirma l’elfe en haussant les épaules. « C’était simplement pour savoir si je devais demander à mes servantes de préparer mon ensemble de deuil. J’ai ma réponse. Je repars à ma séance d’épilation. À plus sous le ficus ! »

                Garfyon regarda s’éloigner l’enchanteresse parfaitement impassible d’un air ébahi, décidément impénétrable à la logique émotionnelle elfe.

- « En place, l’équipe ! » ordonna Arzhiel avec un enthousiasme non feint. « On reprend le taf, on a du monde qui attend. Cul-nu, posez ce sac de glaçons de votre front et allez donc chercher la prochaine doléance. Et attention où vous marchez ! N’allez pas vous fouler une rotule sur les trois mètres à parcourir jusqu’à la porte. »

                Le garde, encore plus honteux, délaissa à regret le massage de son énorme bosse pour se diriger, avec prudence, vers l’entrée. Il ouvrit à un humain tripotant nerveusement son casque en cuir usé entre ses longs doigts sales.

- « Approchez », l’invita Arzhiel, impatient. « On ne va pas vous manger, on se réserve pour la fondue aux champignons de midi. Ah ! Vous êtes venu à cheval, n’est-ce pas ? Non, c’est rien, on va ouvrir une fenêtre et vous allez reculer d’un pas, d’accord ? »

                Le visiteur obtempéra, son mouvement d’air suffisant pour mettre en fuite le garde portier.

- « Alors, bonjour m’sieur ! »

- « Monseigneur, c’est monseigneur », rectifia Arzhiel. « Les indices sont subtils entre le château, le trône et la couronne, je vous l’accorde. Mais déjà qu’on a fait l’impasse sur la présentation avec votre tenue de garçon-vacher et l’odeur qui va avec, épargnons la politesse ! »

- « Monseigneur a le don de mettre les gens à l’aise », commenta Garfyon.

- « J’ai entendu à la taverne que vous recrutiez des soldats, je viens donc mettre mon épée à votre service. Bon là, j’ai pas d’épée parce que je suis fauché, mais j’ai une fourchette dans mon sac si vous voulez m’adouber tout de suite. »

- « Excellent ! Un humain guerrier ? Bof, je ne vois pas l’intérêt et je n’y aurais jamais songé. Mais on a bien des elfes bardes dans nos troupes, donc pourquoi pas ? Parlez-nous de votre expérience militaire. »

- « J’ai travaillé dans un abattoir à serpents pour des orcs, ensuite comme escorte pour un vendeur de harengs durant la saison de la pêche, puis comme garde du corps d’un négociant en ânes. »

- « Oula, pas trop d’un coup ! » se moqua Arzhiel. « On vous a dit à la taverne que le Karak cherchait un certain profil ? »

- « Crottin ! » pesta le visiteur. « C’est pas avec mon double menton, mon nez cassé trois fois et mon cul de babouin que je vais marquer des points alors… »

- « ...Non, ce n’est pas la peine de vous tourner…c’est une expression…Bon, parlez-nous de votre dernier poste, le truc avec les ânes. »

- « Non, je ne préfère pas », répondit l’homme, ennuyé.

- « C’est-à-dire ?! » tiqua Garfyon.

- « Faut pas croire ce qu’ils disent au village ! » s’emporta soudain l’apprenti-guerrier. « C’était pas ma faute, c’est cette garce d’ânesse qui n’arrêtait pas de m’aguicher ! »

- « Pardon ? »

- « Sûr que c’était une princesse elfe changée en bête pour avoir un regard qui puait autant le cul ! »

                Garfyon et Arzhiel se regardèrent du coin de l’œil.

- « Vous avez bourriqué l’âne ?! » s’exclama ce dernier, stupéfait.

- « Nous avons eu une relation intime, c’est différent, » relativisa le visiteur, un index en l’air.

- « T’as gagné, c’est kif-kif bourricot et tout aussi dégueu ! »

- « Si on exclut les coups de fourches de son propriétaire, on s’est plutôt séparés en bons termes, vous savez. »

- « Mouais…On va quand même faire en sorte que vous évitiez les écuries au retour, hein ? »

- « C’était qu’une ânerie de jeunesse, m’sieur monseigneur. Habituellement, je suis très à cheval sur la discipline guerrière. »

- « À ce propos », enchaîna Garfyon, « quelle est votre spécialisation ? »

- « Sans hésiter, le cassoulet aux tripes de veau », répondit le visiteur avec fierté.

- « Spécialisation, pas spécialité… » soupira Arzhiel. « Vous avez une arme de prédilect…de préférence ? »

- « La fronde à nougat. L’ennemi ne sait jamais si le projectile va être dur ou mou, ça le déstabilise. »

                Garfyon, interloqué, chercha son seigneur du regard pour partager son malaise mais ce dernier l’évita, pas absolument certain de pouvoir contenir son hilarité naissante. Le nouveau garde lui, profita du court répit pour graver discrètement l’astuce du nougat sur une tablette.

- « Pouvez-vous nous citer trois de vos qualités ? » poursuivit le nain en se pinçant les lèvres.

- « Bonne digestion, mémoire des prénoms et gencives saines », répondit l’homme après une courte réflexion.

- « Très bon », acquiesça Arzhiel pour lui-même tandis que Garfyon se passait une main sur le visage, dépité. « Chaud le brasero d’enchaîner derrière ça…Voyons un cas de figure maintenant : une bande de brigands ravit votre sœur. Comment réagissez-vous ? »

- « Je suis aussi ravi qu’elle. Je me torche la gueule pour fêter ça. »

- « Ils ravissent votre mère ? »

                L’aspirant-soldat afficha une mine embarrassée.

- « Je ne sais pas qui c’est », avoua-t-il, désolé. « Elle m’a abandonné avant ma naissance. »

- « Votre âne alors ! »

- « Les salopiauds ! » explosa l’homme en brandissant le poing. « Je génocide leur race ! Ils lui ont fait du mal ?! Vous pouvez me le dire, hein ! Je serai fort ! »

                Désabusé, Garfyon fouilla dans l’une des cachettes du trône de son seigneur et avala une rasade de sa gourde de secours. Arzhiel, au contraire, semblait ne jamais se lasser du candidat et regrettait presque de devoir en finir au risque de rater le premier service à la cantine.

- « Vous avez des questions pour conclure cette farce…entretien pardon ? »

- « Oui ! Vos tentures, c’est du lin ? »

- « Une question à propos du poste. »

- « Pourra-t-on choisir sa monture ? »

- « Bien ! Je crois qu’on a fait le tour. Garfyon, vous avez des…Non, merci, je me servirai à table. Merci de votre intérêt pour le Karak. On vous enverra un pigeon voyageur pour vous tenir au courant. »

- « C’est qui, on ? »

- « Euh…Moi-même, le seigneur Garfyon, ah il me fait signe que non, pas lui. Donc moi et surtout la garde. Ne vous en faîtes pas, ils ne vous oublieront pas, je vais veiller à bien leur transmettre votre signalement. »

                Le visiteur effectua une révérence suivi d’un entrechat et se dirigea vers la sortie en passant à un cheveu de la fosse de la trappe encore ouverte et qu’il ne vit pas le moins du monde.

- « Votre avis ? » questionna Arzhiel en se tournant vers son ministre au bout du rouleau.

- « C’était vraiment mule comme entretien ! »

 

APRÈS-MIDI : Heure du lamantin

                Arzhiel referma délicatement la lourde porte d’entrée et regagna son trône à pas de loups. Il ignora parfaitement les gesticulations du garde sans ceinture voulant lui faire remarquer ses bretelles, empruntées à son épouse lors de la livraison de son panier-repas, un peu plus tôt.

- « Alors ? » s’enquit Garfyon d’un air inquiet.

- « Y en a une blinde », l’informa Arzhiel, chiffonné. « Peut-être encore plus que ce matin. Sac à papier ! Moi qui pensais que certains auraient laissé tomber durant le déjeuner. Heureusement qu’il y en a un ou deux pour pousser régulièrement de longs soupirs agacés, ça anime un peu. »

- « Qu’est-ce qu’on fait ? On ne va pas pouvoir tous les recevoir ! Déjà qu’entre les assassins et les escrocs de la matinée, on a failli y rester, égorgés ou en dépression ! »

- « Je me disais qu’on pourrait allumer les cheminées afin que la chaleur accablante en fasse renoncer quelques-uns, mais on risque surtout d’échauffer encore plus ceux qui arriveront jusqu’à nous. Le mieux, c’est de lancer la climatisation avec les joyaux de froid piqués aux géants des glaces lors de la canicule de cet été. La pierre va bien conserver la température basse. Si ça meule comme il faut, ça va vite éclaircir le paysage, croyez-moi, au moins avec les vioques et les malades. »

                Garfyon aurait été choqué d’une telle pratique en temps normal, mais il jugea qu’une courte éclipse de sa morale valait mieux qu’écouter les jérémiades et les délires jusqu’au bout de la nuit.

- « Dîtes-moi, seigneur. Je considère encore plus qu’avant cette histoire de doléances comme une corvée chronophage et improductive. Par contre, vous, vous jubilez. Votre bonne humeur me fichait déjà les jetons la semaine dernière, mais là c’est carrément angoissant. Est-ce que vous aimez…ça ? »

                Le ministre désigna d’un geste large la salle aux relents encore persistants d’âne, au sang de garde sur le dallage et à la fosse béant à quelques mètres.

- « C’est utile et amusant », résuma Arzhiel. « Prenez un peu de recul, mon vieux, ça va vous dérider, vous verrez. Enfin, pas littéralement, hein ? Parce qu’à votre âge, y a un sacré ouvrage et… »

- « C’est bon, c’est bon, j’ai compris ! » grommela le ministre, piqué et déçu. « On continue, alors ? »

                Le portier, tirant exagérément sur ses bretelles pour les faire voir, fut convié à faire pénétrer le prochain visiteur. Cette fois-ci, il s’agit d’un elfe assez dégarni, hormis deux touffes hirsutes au niveau des tempes, noblement vêtu et suivi par deux assistants nains portant une lourde caisse.

- « Pardonnez-moi pour le retard, seigneur Arzhiel ! » lança l’inconnu avec un franc regret. « Je suis parti dès l’aube comme vous vous en doutez, mais si vous saviez le nombre de pignoufs qu’on rencontre sur les routes le matin ! Le trafic près de la grande place était tout simplement a-hu-ri-ssant ! Ah, j’oubliais ! Médusor est grand ! »

                L’elfe fléchit les genoux et envoya un baiser vers le plafond avant d’houspiller ses serviteurs à son goût trop lents pour déballer leur matériel.

- « Vous le connaissez ? » interrogea Garfyon, curieux.

- « Pas encore ! » sourit Arzhiel, émerveillé. « Mais je sens déjà un bon feeling entre-nous. Médusor, ça vous parle ? »

- « Sûrement quelqu’un qui ne manque pas de piquant. Votre nom, messire, vous avez dit quoi ? »

- « Seigneur Arzhiel a préservé le secret, c’est tout à son honneur. Je suis Seregon de Brise-Pierre, prophète de Médusor depuis hier au soir. En tant qu’élu administratif de notre divinité, je suis venu régler les premiers détails pour le lancement de notre religion à grande échelle. »

- « Youpi, un prédicateur barré ! » gloussa Arzhiel. « J’aime bien quand ils sont à l’ouest. Avec de la chance, il est peut-être méchant et hystérique aussi ! »

- « Ce n’est sans doute qu’un quiproquo », relativisa Garfyon. « Vous voyez des barrés partout ! Sire Seregon ! Pardonnez-nous, mais personne ne connait Médusor ici. »

                Le prophète parut chagriné, les poings sur les hanches. Il s’ébouriffa une touffe, puis l’autre, puis tapa du pied par terre.

- « Mais c’est bien sûr ! » s’exclama-t-il, soudain soulagé. « C’est un test, n’est-ce pas ? Non, ne répondez pas ! Médusor est une récente divinité venue me visiter dans mes songes, hier après ma belote avec un cousin. Il m’a donné les instructions pour créer son culte en ce monde avec votre aide. Il est censé vous avoir visité cette nuit vous aussi, seigneur nain ! »

- « Je n’ai vu personne », avoua Arzhiel. « Mon épouse l’aura effrayé, j’imagine. Elle se colle souvent des crèmes assez gerbantes sur le visage avant de se coucher, genre avec des légumes et des graines. Pourquoi Médusor n’a-t-il pas été voir le baron de Brise-Pierre ? C’est plus proche de chez vous et moins dangereux en risques potagers. »

- « On ne peut se fier à un homme qui se rase les aisselles et collectionne les couteaux à fromage ! » déplora Seregon d’un air triste.

                L’elfe se tourna vers ses suivants qui achevaient de disposer des stèles gravées sur des présentoirs. Garfyon et Arzhiel se penchèrent pour mieux voir.

- « Les points principaux du culte ! » annonça le prophète, de plus en plus agité. « Pour les signes de dévotion au dieu, Médusor et moi sommes tombés d’accord pour des scarifications. Basique et certes peu moderne, mais susceptible de fortement revenir à la mode. Donc, ici, du motif en étoile, en vaguelettes, de la ligne brisée, des dauphins, des petits cœurs, des chats malicieux et pourquoi pas en runes pour la version naine ? »

- « Ce…ce sont des tétons sur votre tablette ? » demanda Garfyon d’une voix faible.

- « Les scarifications seront pour les femmes, j’entends ! » confirma Seregon. « Pour les hommes, les mamelons seront juste tranchés. Simplicité et sobriété sont gages d’efficacité. Passons à la nourriture autorisée : fruits secs et volatiles nocturnes, qu’en dites-vous ? »

- « Comme des chauves-souris ? » interrogea le ministre, atterré.

- « Excellent ça, des chauves-souris ! » exulta le noble tout excité et à présent incapable de tenir en place. « Je pensais aux hiboux, mais les chauves-souris c’est nettement mieux. Je le note tout de suite ! »

- « Un quiproquo, hein ? » marmonna Arzhiel, savourant le spectacle de son visiteur gravant frénétiquement une chauve-souris dans une assiette à la suite de sa liste.

- « A-t-on vraiment le temps d’écouter ce malheureux divaguer ? Appelez la garde et faites-le reconduire ! »

- « Vous rigolez ? » refusa vertement le nain. « Parce que moi, oui. Pas de garde. »

- « On arrête les bavardages dans le fond ! » rouspéta Seregon en menaçant son auditoire d’une baguette imaginaire avant de reprendre. « Pour les horaires des prières, vous préférez toutes les deux heures ou seulement quatre fois par nuit ? Concernant le peuple à haïr et si possible (tout espoir est permis) à harceler durant des siècles sans motif vraiment valable, que dites-vous des trolls des marais ? Les tribus de barbares nordiques ? Les sangliers du désert ? »

- « Il n’y a pas de sanglier dans le… » lança Garfyon, à bout de patience.

- « Non, mais laissez-le rouler ! » protesta Arzhiel. « Il donne un peu le tournis, mais son sketch est plutôt sympa sur la digestion, non ? »

 

                Le prophète passait d’une stèle à l’autre en sautillant sur la pointe des pieds, surexcité et tremblotant nerveusement comme un chiot au retour de son maître. Ou comme un gros taré, au choix.

 

- « En slogan, pour affirmer notre image novatrice et se démarquer sur un marché particulièrement agressif et concurrentiel, Médusor avait envie de miser sur la spontanéité d’un « de l’or, des morts, Médusor ! » ou une formule plus fouillée encline à la rêverie comme « le jour où vous rendrez l’âme, qui vous rendra la monnaie ? Médusor, l’au-delà en toute confiance ». Vous en dîtes quoi ? Soyez sincères ! »

                Seregon, emporté par son élan et son enthousiasme frénétique ne s’aperçut pas tout de suite que personne ne l’écoutait. Garfyon et Arzhiel luttaient pour la possession d’une singulière clochette. L’un des gardes s’amusait à aveugler son congénère en face de lui en renvoyant le reflet d’un rayon de soleil frappant son armure direct dans ses yeux. Le soldat de la porte suçait son pouce accidentellement fouetté par un retour mal maîtrisé de bretelle. Le dernier guerrier dormait toujours. Quant à ses deux serviteurs, ils étaient descendus au fond de la fosse béant au milieu de la salle, attirés par une lueur pouvant provenir d’après eux d’au moins une piécette.

- « Je suis médusé… » lâcha le prophète devant pareille hérésie.

- « Et nous, assez irrités par votre Médusor ! » vociféra Garfyon, écarlate sous l’effort.

- « Vous êtes indignes de la parole sacrée de Médusor ! Je me retire de ce pas, recruter des fidèles moins impies ! »

L’elfe partit furibond et croisa Elenwë sur le pas de la porte en lâchant une ultime saillie.

- « Inutile de venir plus tard supplier pour qu’on s’occupe de vos tétons, ingrats ! »

                Dubitative, mais toujours dignement stoïque, Elenwë observa son mari se débattre énergiquement sur son trône, monté sur son vieux ministre. Par égard pour son mariage et surtout la perfection de son maquillage, l’enchanteresse prit sur elle pour ne pas s’emporter ou transformer quiconque en blatte. Après tout, ce n’était que cinq secondes de plus de sa vie au Karak à effacer de sa mémoire.

 

APRÈS-MIDI : Heure du dindon

                Deux solides soldats en armure encadrèrent messire Potiron tandis qu’un troisième l’entravait avec de lourds fers. Décomposé, le guerrier n’opposa pas de résistance et c’est sur un dernier regard abattu qu’il suivit péniblement son escorte hors de la salle de doléances. Les témoins et plaignants l’imitèrent en échangeant déjà des commentaires effarés à voix basse. Le sergent d’armes adressa un salut courtois à Arzhiel et Garfyon avant de fermer la marche.

- « Alors là, bonnet bas », confia Arzhiel à son ministre. « Vous avez brillamment résolu cette affaire. Comment avez-vous compris sur les seuls témoignages des suspects que c’était Potiron le coupable ? »

- « Potiron est un exalté. Il avait fait vœu d’amaigrissement et a tué le Frère Tuc simplement parce que celui-ci avait découvert qu’il était l’auteur du vol de plat de chouquettes. »

- « Mais quel rapport avec le poulailler ? »

- « C’est là où était cachée la louche en bois, l’arme du crime. Le manche ne comportait que quatre empreintes de graisse, ce qui impliquait que le tueur tenait son petit doigt en l’air, trahissant son origine noble. Messire Pissebière est de basse extraction et messire Chaussepied n’a plus que trois doigts depuis la campagne contre les gobelins des Chicots Jaunies. »

                Arzhiel ne cacha pas son admiration envers la perspicacité de son meilleur conseiller.

- « Vous avez géré », admit le seigneur en se recalant les miches sur son trône. « Moi j’étais aux fraises. J’ai pas assuré un caillou sur ce coup-là. »

- « Monseigneur pourra toujours compter sur mon indéfectible soutien pour pallier son incompétence. »

- « Vous êtes encore fâché parce que j’ai balancé votre canne au fond de la fosse, hein ? »

                Garfyon se contenta d’un grognement bougon, surveillant les deux ingénieurs qui s‘échinaient à réparer le mécanisme de fermeture du piège bloqué.

- « Fallait pas me mordre l’oreille », se justifia Arzhiel. « En plus-celle-là, c’est la préférée d’Elenwë. Si elle y trouve d’autres traces de crocs que les siens, je suis bon pour une barbe en mousse jusqu’au printemps. On poursuit le défilé des pleureuses ? Vous adorez rendre la justice, je le sais. Les doléances servent aussi à ça ! »

                Le garde à bretelles s’en alla ouvrir au prochain visiteur d’un pas exagérément lent et fier, dans l’espoir que son chef remarque ses progrès vestimentaires. L’apparition soudaine d’une orc de fort gabarit sur le seuil, et le couinement de peur qu’elle lui inspira, ruinèrent malheureusement tous ses effets. Vêtue comme une baroudeuse et armée comme une guerrière, l’intruse jeta un regard froid sur les nains rassemblés là, puis avança d’un pas énergique en traînant trois captifs enchaînés derrière elle.

- « Bougri l’homme-rat, voleur et trafiquant de fromage de ferme ! » lança-t-elle en jetant à genoux son premier prisonnier, petit, laid, velu et à l’expression mesquine. « Odile le Croc, servante des Reptiliens ! Et Litron le félon, receleur de bière de contrebande ! Vous me devez…deux cents plus deux cents cinquante plus…trois cents…ça fait…Vous me devez plusieurs primes ! »

- « Ouais…bonjour. Qu’est-ce qu’on fait ? Je vais chercher mon boulier ou on prend le risque de passer pour des gens civilisés en discutant un peu avant ? »

                La remarque arracha un ricanement strident à Litron qui écopa pour sa peine d’un vif taquet sur l’arrière du crâne l’intimant à davantage de tenue.

- « Contrairement à Odile, j’ai le sang-chaud », expliqua la chasseuse de primes sans détour. « Ma politesse et ma patience sont malencontreusement décédées en route tandis que je poireautais dans votre couloir glacial. »

- « Votre nom ? » demanda Garfyon tandis qu’Arzhiel lui signifiait par de rapides coups de coude dans les côtes que leur opération « banquise » fonctionnait.

- « Gabria », répondit l’orc dont la voix fut à moitié couverte par Odile qui pleurait à chaudes larmes.

- « C’est pas très orc comme blase », fit remarquer Arzhiel. « Je m’attendais à Grumpha ou Whaaaaorg. »

- « C’était mon nom de scène. Je l’ai gardé parce que j’ai perdu mon vrai nom dans un pari stupide. »

                Les deux nains affichèrent la même mine perplexe. Bougri profita du flottement pour se faufiler en rampant jusqu’à la sortie, mais fut sévèrement ratiboisé en punition.

- « Attendez, votre nom de scène…Vous étiez quoi avant d’être exposante de bandits ambulante ? »

                Gabria soupira longuement et, comprenant qu’elle n’y couperait pas, entreprit de délacer les liens de son plastron, dévoilant une opulente poitrine compressée jusque là.

- « Gabria est un pseudo qui se lit en miroir. Je travaillais en taverne et en harem, mais je n’ai aucun mérite, ma mère était à moitié-trollesse. J’ai entamé une reconversion professionnelle avant de ne plus être en forme. Les horaires sont plus souples, même si la clientèle n’est pas beaucoup plus reluisante. Sans vouloir pinailler, on peut aborder la question flouzaire de l’affaire quand vous aurez refermé votre bouche ? Je vous préviens que ce sera plus cher si vous me demandez d’enlever une autre pièce d’armure. »

- « Un peu de respect devant votre seigneur ! » tempêta Garfyon. « En plus, on ne sait pas sur quoi on peut tomber, vous êtes peut-être même épilée, qui sait ? »

                Le nain réprima un frisson de dégoût à cette idée tandis qu’Arzhiel faisait semblant de fouiller dans une bourse bien maigre pêchée sous son trône.

- « Pour l’oseille, je suis vert mais c’est râpé, mademoiselle », fit-il d’un air désolé particulièrement entraîné. « On est fauchés ! »

- « Vous n’allez pas me faire danser sur cet air-là, les nains ! » gronda la chasseuse de primes, sifflée par Litron.

- « Inutile de vous époumoner ! On peut sûrement trouver un terrain d’entente. »

                Gabria marqua un temps d’arrêt pour réfléchir à cette perspective.

- « Je veux la main de votre fils », déclara-t-elle finalement à Arzhiel.

- « La vache ! Vous ne manquez pas d’air ! »

- « Je vous ai sauvé de la pénurie de fromage, de l’invasion des marais par les écailleux et de l’effondrement du prix du tonneau. Votre Karak m’est redevable. »

- « Sans vouloir faire mon vieux fion, Vorshek est un demi-elfe, ça risque carrément de jaser s’il se marie avec une orc quart de trollesse dans un Karak nain. »

- « J’ai bossé trois saisons à l’auberge de la drôlesse borgne », répondit la guerrière en haussant les épaules. « J’ai vu défiler bien pire qu’un demi-elfe ! Si c’est pour hériter de la boutique un de ces jours, c’est un sacrifice honnête. Elle est pas mal fichue cette forteresse ! »

                Garfyon se pencha à l’oreille de son seigneur.

- « Je reconnais que la bougresse est un poil plus tendue à manœuvrer que les pécores habituels, mais je tiens quand même à signaler à monseigneur que monseigneur est en train de troquer son fils unique, son trône et son Karak contre trois tire-laines miteux. »

- « Qu’est-ce que je fais du coup ? » rétorqua ironiquement Arzhiel. « Je lui refile votre caverne en plus? »

- « Par curiosité », lança Gabria en inspectant la pièce sous un nouveau jour, « ça palpe combien par mois un seigneur de Karak ? »

                Arzhiel appela le garde le plus proche et fit porter à la chasseuse de primes un parchemin tiré de sa poche, que celle-ci déroula d’un air méfiant. Le nain la regarda lire en souriant sous sa barbe.

- « Soupe de boudin…Terrine de corneille…Fondue aux champignons. Qu’est-ce que c’est ? »

- « Le menu de ce midi. Je vous propose l’accès gratuit à la cantine du Karak durant trois mois, un par captif. Votre avis ? »

- « Hum… » hésita l’orc, quand même tentée par le pâté. « Et c’était quoi le dessert ? »

- « Tarte aux poires à la bière et aux oreilles de lutin farcies », lui dévoila le nain avec délectation, portant l’estocade. « Il me semble d’ailleurs qu’il restait du rab en cuisines… »

                Gabria, vacillante sous le choc et déjà prise d’une irrépressible fringale, se dandina d’un pied sur l’autre. N’y tenant plus, elle jeta ses prisonniers un à un dans la fosse, ignorant les cris stridents de surprise des ingénieurs s’y trouvant, puis partit à toute vitesse vers la sortie.

- « C’était tordu, mais relativement habile », reconnut Garfyon du bout des lèvres.

- « Je préfère une orc à ma table que dans la famille. Mon épouse et mon fils aussi, je présume. Du coup, mon espérance de vie également. Et comme on dit : l’appétit vient en mangeant. Garde ! Suivant ! »

 

APRÈS-MIDI : Heure du lombric

- « En gros, vous voulez monter une chorale », résuma Arzhiel en regardant fixement le groupe de guerriers devant lui.

- « Non, mais dis comme ça, seigneur, on dirait qu’on va faire du porte-à-porte avec des grelots pour chanter des cantiques du siècle dernier ! »

- « Ce qui ne sera pas le cas, rassurez-moi ? Comprenez-moi, on n’a pas eu de lynchage depuis le mois dernier et je tiens à mes statistiques. »

                Les soldats se regardèrent les uns les autres, attristés et plutôt embarrassés.

- « Arrêtez de les asticoter, seigneur », murmura Garfyon. « Ils veulent juste un local pour répéter. Vous ne trouvez pas que c’est une bonne idée ce chœur de guerriers nains ? »

- « C’est quand je m’imagine les plus gros bourrins de mes légions à pousser la chansonnette dans leur uniforme de parade que je me demande si on n’a pas porté un peu loin le concept d’échange culturel avec les elfes », répondit le nain avec un sourire pincé.

- « Dites-vous que pendant qu’ils feront des vocalises, ils ne se torcheront pas à la caserne et ne dévasteront aucune auberge après avoir déclenché une énième bagarre générale à cause de l’alcool, d’une fille de joie, d’une partie de dés ou par simple ennui. »

                Arzhiel ne parut pas bien convaincu et se gratta la barbe d’un air pensif.

- « Le chant, bon admettons. Mais y aura au moins une démonstration de combat à la hache ou une mort accidentelle par éviscération durant votre spectacle quand même ? »

- « Camarades ! » lança le porte-parole des protecteurs en soupirant. « Je crois que nous n’avons pas le choix. Le seigneur a besoin d’un aperçu de notre chœur ! En place ! »

                Les nains s’alignèrent et bombèrent le torse avant de se mettre à chanter d’une voix grave et rocailleuse, si puissante qu’elle réveilla aussitôt en sursaut le garde endormi depuis la matinée. Bondissant, terrifié et déboussolé, celui-ci se précipita en avant à toute vitesse, brandissant fermement sa hallebarde. Son équipier posté en face de lui eut juste le temps de l’esquiver que le malheureux s’écrasa avec violence contre le mur. L’impact le projeta en arrière et il se coinça la hallebarde dans les bretelles de son compère, ce qui lui valut un second face à face sans douceur avec la pierre. Sonné, le soldat s’écroula dans un filet de bave et de sang, emportant le portier aux bretelles emmêlées avec lui dans sa chute. Ce fut le fracas de leurs armures entrechoquées qui interrompit les chanteurs avant même l’attaque du premier couplet.

- « Camarades ! » appela le premier chanteur tandis que tous observaient d’un air désolé les gardes étalés l’un sur l’autre. « Vous pensez à la même chose que moi ? »

- « Camarade-chef, oui, camarade-chef ! » lui répondit un autre légionnaire en beuglant. « C’est carrément mieux avec des percussions et des cuivres en accompagnement ! »

- « Légion ! Demi-tour, droite ! Allons chercher des tambours ! Et des cymbales ! Des grosses ! »

- « Et un tuba ! » renchérit un dernier sous les acclamations de ses amis.

                Les chanteurs saluèrent leur seigneur et s’en allèrent en s’encourageant et se conseillant mutuellement sur la qualité de leur prestation.

- « Que…que dois-je indiquer sur le registre ? » hasarda Garfyon, peinant pour se remettre de cette scène surréaliste. « Problème réglé ? »

- « Écrivez « en attente ». Des nains qui chantent ? Je crois qu’on n’a pas fini de les entendre ces loustics. »

                La porte ne s’était pas refermée sur le dernier des légionnaires qu’un pied minuscule la retint et qu’un gnome ne se faufile par l’entrebâillement dans un geste vif, fluide et visiblement expérimenté. Vêtu d’un costume qui avait du faire fureur dans les mariages quinze ans auparavant, le visiteur afficha un sourire malicieux en se recoiffant une mèche. C’est à peine s’il prêta attention aux gardes vautrés qu’il enjamba habilement pour foncer droit vers Arzhiel.

- « Vous êtes une brêle, une chèvre, une vraie bille ? » lança-t-il en pointant le nain du doigt. « Vous faîtes honte à votre épouse en société ? Personne ne vous invite plus nulle part à cause de votre inintérêt ? »

- « C’est vous qui me l’envoyez, celui-là, c’est obligé ! » confia le seigneur estomaqué à son ministre.

- « Rassurez-vous, j’ai LA solution ! » poursuivit le gnome, exultant. « Pour la modique somme de cent pièces d’or, ainsi que quelques versements mensuels substantiels, recevez chez vous une encyclopédie en douze volumes regroupant toutes les connaissances nécessaires pour enfin avoir de la personnalité ! »

- « Ah, non c’est bon, c’est juste un colporteur ! » rit Arzhiel, soulagé, reposant sa clochette déjà frémissante. « On peut vous aider, messire ? Peut-être à retrouver la sortie ? »

- « Amédée Pilepoil, mes seigneurs ! » se présenta le marchand en s’inclinant obséquieusement. « Je suis commerçant dans les échoppes Amazone. Nous installons une succursale dans votre fief et je viens vous rendre mes hommages. De quoi avez-vous besoin ? Nous avons tout. »

- « Les amazones, c’étaient pas les nanas archères et plutôt féministes à une époque ? »

- « J’ai ce qu’il vous faut correspondant à votre recherche », répondit le vendeur en dégainant une tablette en bois sur laquelle il pianota vigoureusement, activant sa magie et faisant apparaitre plein d’images d’objets hétéroclites à sa surface. « Grimoires, non…équipement de sport, non…ah ! Section guerre ! Je peux vous obtenir une compagnie de mercenaires, des chasseresses elfes, d’ici sept jours, quatre si vous devenez client « mithril ». Vous avez même la possibilité de définir vous-mêmes leur costume si vous commandez avant demain. »

- « On peut choisir leur tenue ?! » s’exclama Garfyon, stupéfait.

- « Et leur coupe de cheveux également », se vanta Amédée. « Dans un marché autant en crise, il est de notre devoir de commerçants de nous adapter au mieux à la demande des clients. Je vous les ajoute au panier ? »

- « Au panier ?! » répéta Arzhiel en fronçant les sourcils. « J’ai une tronche à faire mon marché avec toute une troupe de scouts en jupette collées aux basques ? »

                Garfyon tapota délicatement le bras de son seigneur pour signifier qu’il prenait les choses en main.

- « Nous disposons déjà de nos propres archers elfes, ainsi que d’une armada de sages, druides et savants suffisamment nombreux pour instruire même notre bon seigneur. Quel est donc cet étrange artefact que vous manipulez ? »

- « Une étagère magique. Je m’en servais pour ranger ma collection de figurines de chatons en porcelaine avant de la faire enchanter. Elle me permet d’offrir un aperçu des produits de notre catalogue. Vous en voulez aussi ? Pin ? Acacia ? Chêne ? On a aussi la version bambou, mais le délai de livraison est plus long du fait qu’on la fasse directement venir des contrées du levant. »

- « Pourquoi un panier ? » ressassait Arzhiel. « On ne va pas partir à la pêche aux moules, si ? »

- « Laissez-moi vous aider à mieux consommer ! » scanda le vendeur en transe, faisant défiler les objets, du canard en bois au casque à pointes. « Au vu du climat dans vos couloirs, puis-je vous suggérer des fourrures, des toques, des moufles ou culottes en peau de yak frisé ? Des sels de bain et des pantoufles brodées pour vos elfes ? Des paillassons humoristiques ? Des ronds de serviettes personnalisés ? »

- « Ah, c’est bien ça comme idée pour encourager les bonnes manières et l’hygiène de nos soldats ! » acquiesça Garfyon tandis qu’Amédée validait la commande du bout de ses doigts fébriles. « N’est-ce pas seigneur ? »

- « Est-ce qu’on peut rajouter un panier au panier ? » interrogea ce dernier, cherchant désespérément la clé de l’énigme.

- « Nous proposons une promotion sur les animaux domestiques ce mois-ci, en particulier les cochons dont les frais de port sont offerts. »

- « Vous auriez des chiens ? » demanda Arzhiel, intéressé. « J’en cherche un pour Elenwë à l’occasion de la fête des mères. Je voudrais un modèle bien précis qui pue la marée en permanence, qui lèche absolument tout ce qu’il voit et bien sûr ne pisse que dans les sandalettes elfes. » 

                Le gnome tapota sa tablette comme un forcené, transpirant à grosses gouttes pour relever le défi et fit finalement apparaitre l’image d’un roquet assez laid en train d’effectuer sa toilette intime.

- « Il est fort, le corniaud », reconnut Garfyon, impressionné.

- « On me surnomme Pilepoil « ce qu’il vous faut » », rétorqua le vendeur, peu modestement. « Le panier s’élève à treize mille cinq cents pièces d’or. Puis-je avoir un double de votre clé des coffres pour faciliter les transactions d’aujourd’hui et à venir, je vous prie ? »

                Garfyon blêmit et afficha une moue peinée en comprenant qu’il devrait renoncer à ces chers ronds de serviette. Arzhiel lui, ne sembla pas s’émouvoir, ni de la somme à payer, ni du sourire provocant d’Amédée.

- « Votre boutique, elle appartient bien à la guilde des marchands ? »

- « Absolument ! Notre affiliation à la guilde est rigoureusement soumise à la législation en vigueur, par décrets seigneuriaux. »

- « Oui, je suis au courant, c’est moi qui les ai pondus et qui les signe. Et j’ai racheté la majorité des parts de la guilde, il y a quelques années dans une vengeance mesquine et plutôt jouissive. J’y entends dalle à votre étagère et votre tablette multicolore. Par contre, ce que je sais, c’est que 50% de ce que vous vendez sur mes terres m’est directement reversé. À vie. Sans compter vos frais de péage, d’impôts sur les importations et les matériaux, ainsi que les souscriptions annuelles d’admission dans la guilde. Vous pouvez me rajouter un panier pour mon chien pourri ? »

 

APRÈS-MIDI : Heure de la moufette

                Arzhiel ramassa d’un air distrait le bonnet de nuit abandonné par le garde venu s’incruster dans le mur, emmené à l’infirmerie avant même qu’il ait eu le temps de lui fourrer son couvre-chef dans la narine. Le voyant seul, son équipier, le portier aux bretelles meurtrières, s’avança vers lui d’un air penaud.

- « Puis-je solliciter auprès de monseigneur la permission de rejoindre mon ami blessé ? Je me sens un chouilla responsable. »

- « Non, je n’accorde pas de faveur aux gens qui ne portent pas de slips et sait-on jamais, j’aurais peut-être besoin de vos bretelles pour maîtriser un agresseur aussi manche que votre pote. »

                Dépité, le garde regagna sa place en traînant les pieds et en remontant son pantalon. Arzhiel, fier de son mauvais tour, sourit dans sa barbe et approcha de la fosse encore ouverte au fond de laquelle travaillaient toujours les deux ingénieurs. L’un d’eux se hissa à la surface en le voyant se pencher au-dessus du piège coincé.

- « Si vous me dîtes que c’est le carbu qui est encrassé ou l’embrayage qui est grippé, je vous colle au trou », l’avertit Arzhiel. « Enfin, un autre que celui-là, je veux dire. »

- « Compris, seigneur », soupira l’ouvrier d’un ton piteux. « Mais le mécanisme est ancien et complexe. Même si on trouve l’origine de la panne, je ne sais pas si on aura les pièces… »

- « He ben continuez à creuser, tête de pioche ! »

                Arzhiel savoura les ronchonnements du réparateur dans son dos tandis qu’il retournait sur son trône. Garfyon leva  le nez de son registre, toujours intrigué par l’inaltérable et inexplicable bonne humeur de son chef.

- « Vous vous amusez bien ? » s’enquit le ministre, à la fois curieux et inquiet.

- « Pourquoi, pas vous ?! »

- « Si, naturellement. Je ne saurais pas déterminer mon meilleur souvenir de cette journée : celui où on a tous failli être égorgés ou bien celui où on est passés à deux doigts de se faire oblitérer les tétons. Je n’ai même pas commencé à réfléchir à la manière dont je vais expliquer à la cour les circonstances des blessures de trois de nos gardes sans passer pour un comique troupier. »

- « Haha, c’est génial », ricana Arzhiel qui n’avait quasiment rien écouté. « En parlant de comique, vous savez pourquoi on dit que les Ents, ces redoutables arbres vivants colossaux, tapent comme des sourds ? Hein ? Non ? Parce qu’ils sont durs de la feuille ! HA ! »

                Garfyon, impassible, ôta se fines lunettes pour les essuyer, les rechaussa délicatement et reprit sa lecture du registre comme si de rien n’était. Quand il eut fini de rire tout seul, Arzhiel exigea qu’on ouvre aux visiteurs suivants. Le bourgmestre nain du village de Pont-qui-Pouet et l’enchanteur elfe responsable du laboratoire alchimique situé non loin rentrèrent ensemble. Il aurait été difficile de désigner celui qui tirait le plus la gueule.

- « C’est quoi ces bougies ? » les accueillit Arzhiel. « Vous venez nous annoncer vos fiançailles ? »

- « Mes hommages, votre honneur », le salua respectueusement l’ensorceleur.

- « C’est pas la peine de fayoter avec votre patron », bougonna le maire. « Vous allez être viré et puis c’est tout ! »

- « C’est votre patron aussi ! » riposta l’elfe avec dédain. « Vous feriez mieux de lui lécher les bottes avant d’être envoyé en exil lécher celles des passeurs de clandestins, pignouf ! »

- « Youpi ! » jubila Arzhiel en se frottant les mains. « Ils se mettent un bal d’entrée de jeu, sans échauffement et sans prévenir ! Ahah, c’est trop bon ! »

- « Hilarant, en effet », lui répondit Garfyon d’un ton glacial. « Messires, en tant qu’officiers de la vallée au service du Karak, accessoirement en présence de votre « patron » de surcroit, vous êtes priés de vous comporter en gentilshommes ! Quel est le souci ? Radufe, nous vous écoutons. »

                Le bourgmestre jeta un regard dédaigneux à l’elfe et s’éclaircit la voix.

- « J’ai l’auguste honneur de vous apprendre que le village de Pont-qui-Pouet est désormais connu sous le nom de Pont-qui-Fouette, à cause des lamentables activités du flan efflanqué me flanquant. »

- « Vous voulez que j’aille faire quérir deux ou trois estropiés de guerre et un violon mal accordé pour rendre votre malheur plus crédible ? » ironisa le magicien à ses côtés, vexé.

- « Et l’odeur de pet omniprésente que votre fichu laboratoire déverse du matin au soir sur le village, c’est pas crédible ?! Même l’eau du puits sent les pieds ! Tenez, seigneur, prenez mon gilet. Il est propre de ce matin. Et ben, il renifle quand même le bouc suant ! »

                Arzhiel, prétextant avoir les mains prises avec son bonnet de nuit, invita Garfyon à prendre le vêtement, écrasé par le regard noir de son ministre.

- « Je suis un alchimiste de renom ! » se défendit son comparse, agacé. « Excusez-moi d’effectuer des recherches de pointe qui sauveront peut-être un jour tous les habitants du pays de la prochaine peste ! On n’arrête pas le progrès sous prétexte que l’odorat de quelques paysans est incommodé ! Venant de vilains ayant passé les deux-tiers de leur vie à l’étable avec trois bains maximum au compteur, c’est en plus un peu fort ! »

- « C’est sur la peste que vous bûchez, Dallàn ? » demanda Arzhiel, intrigué.

                L’enchanteur se figea un court instant, percé à jour, avant de redescendre de ses grands chevaux.

- « Chaque maladie en son temps », reconnut-il, embarrassé. « Pour l’instant, on travaille surtout sur la gastro. Mais les remèdes seront prêts pour l’hiver, seigneur : Platro-Q et Gerba-C. »

- « C’est…particulier comme nom. »

- « C’est du jargon alchimique », expliqua Dallàn d’un air professoral. « C’est plus vendeur ainsi. Dès que nos budgets seront augmentés, nous pourrons mettre au point notre dernière potion : Tranzitan-P. Votre seigneurie peut-elle tenter de raisonner cette tête de mule sourde de nain qui ne veut rien entendre quant à l’importance de notre tâche et la futilité de ses plaintes en comparaison ? »

- « La bière a un goût d’œuf daubé ! » s’exclama le bourgmestre. « C’est futile, ça ?! »

- « Non, ça c’est grave », acquiesça Garfyon. « Dans notre code de lois, la bière est reconnue d’utilité publique. »

                Radufe laissa échapper un ricanement moqueur tandis que Dallàn baissait les yeux, penaud.

- « Radufe et plusieurs habitants de Pont-qui-Pouet se sont rendus coupables de sabotage et de terrorisme à mon encontre ! » s’écria-t-il d’une voix aiguë en pointant un index accusateur vers son compère.

- « Sabotage et terrorisme ?! » gronda Garfyon.

- « Oui, ils m’ont tapé avec des sabots et m’ont jeté du terreau. En plus, y avait plein de paille dans les sabots, ça m’a démangé pendant des jours ! »

- « On l’a invité ensuite à se nettoyer dans le ruisseau après coup », se justifia le nain, « mais celui-ci refoulait les égouts et les aisselles de grand-mère ! »

                Las, Garfyon se tourna vers Arzhiel à la recherche d’un soutien. Ce dernier mit un certain temps à réagir, fasciné par le spectacle offert par ses vassaux. Le nain fouettait les jambes de l’elfe avec son gilet empuanti, l’elfe visait les yeux du nain avec une pipette remplie d’un liquide trouble.

- « C’est à moi ? » interrogea Arzhiel. « Crotte, je pensais qu’ils allaient se mettre sur la gueule pour de bon ! Radufe ! Je ne peux pas fermer le laboratoire, il m’a coûté une blinde, donc on ne touche rien et on n’attaque aucun alchimiste avec des produits ou des accessoires de la ferme ! Dallàn, je vous ouvre un second laboratoire où on va transférer et poursuivre vos travaux qui fleurent si bon. Je suis un peu en froid avec le seigneur du fief voisin. On va réchauffer l’ambiance en bâtissant juste sur la frontière votre boutique qui daube le canasson clamsé. »

- « Comme ça, il nous aura dans le pif pour de bon », commenta Garfyon en prenant note des instructions.

                Arzhiel poursuivit le détail de ses plans, jouant avec le bonnet de nuit comme d’une marionnette tapotant Garfyon.

- « Le labo de Pont-qui-Pouet se concentrera uniquement sur la production du remède de la grippe orange découvert par Elenwë, et sous son égide. Pas de risque que ça sente la fesse en plein soleil, mon épouse ne supporte pas la moindre odeur suspecte. Croyez-en mes nombreuses tentatives nocturnes. Est-ce que ça vous va les amoureux ? »

                L’enchanteur et le bourgmestre semblant tous deux satisfaits de cette décision, Arzhiel les invita solennellement à se barrer. Dallàn, un poil fayot, resta encore un peu.

- « Une sage décision, monseigneur », le complimenta-t-il. « Nous allons travailler d’arrache-pied, et sans les odeurs qui vont avec, pour développer ce fameux remède. »

- « C’est curieux quand même cette puanteur qui sort de vos locaux… » songea le nain à voix haute. « Vous êtes certain que personne ne mène de recherches parallèles un peu suspectes dans votre club de parfumeurs ? »

- « Qu’allez-vous imaginer, seigneur ? » rétorqua le chercheur en ricanant. « Au fait, je vous ai montré le nouveau blason de notre laboratoire ? C’est une ombrelle rouge et blanche. On va s’appeler la corporation Ombrelle. C’est plaisant, non ? Je vous donne ma parole que nos travaux seront un jour connus du monde entier ! »

 

APRÈS-MIDI : Heure du faisan

                Arzhiel acquiesça d’un air grave et sortit enfin de son mutisme, longuement conservé durant l’entretien avec les deux émissaires de la communauté elfe du Karak. Garfyon lui-même ne pouvait cacher son intérêt quant à son expression aussi sérieuse.

- « Deux arguments simples pour motiver mon refus », déclara posément Arzhiel. « Thé et dansant. »

                La déception se peignit sur les traits des visiteurs. Garfyon lui, ne fut ni surpris, ni déçu. Inconsciemment, il s’attendait à une réponse de ce genre. Arzhiel semblait avoir perdu toute capacité à mener une discussion sérieuse, voire adulte. Mais les elfes étaient trop naïfs pour ne pas se rendre compte qu’il les prenait pour des jambons.

- « Ce n’est qu’une appellation », tenta de le rassurer le premier elfe, un riche commerçant en textile.

- « Y aura pas de thé ? »

- « Si, mais… »

- « Et de la danse ? »

- « Les rondes automnales et l’orchestre de la Licorne Cajoleuse sont incontournables », intervint son amie, une héritière au sourire aussi pincé que celui d’une pintade constipée. « Mais personne ne vous forcera à boire des infusions ou à valser, monseigneur. »

- « Les dieux nains me foudroient dans la seconde si je tente l’un ou l’autre de toute façon », se justifia Arzhiel avec une mauvaise foi presque émouvante.

- « Considérez plutôt cet évènement comme une fête ! »

- « Avec de l’herbe dans de l’eau chaude en boisson ? Et de la harpe et du pipo en fond sonore ? Sans vouloir chambrer, les potos, on n’a vraiment pas la même notion de la fête. »

                Garfyon, en retrait de la discussion, observait avec un indéniable amusement la manière dont son chef se jouait des elfes qui prenaient son aversion débile au premier degré.

- « Nous ne pouvons plus nous permettre de servir de l’alcool lors de nos cérémonies, seigneur », se démena à expliquer la noble. « La dernière fois, un seul tonnelet a suffi à déclencher cet affreux pugilat qui a coûté une oreille à messire Ailbhe, ainsi que le premier étage de son manoir. »

- « D’accord pour interdire l’alcool, mais la bière ? »

- « Il n’y avait que deux nains présents ce soir-là, seigneur… »

                Devant la mine basse des deux elfes massant leurs lobes d’un air compatissant en soutien au fameux Ailbhe, Arzhiel poussa un long soupir convaincant.

- « Je sens que votre petite sauterie vous tient à cœur. Je vais donc dépêcher spécialement pour vous mon épouse ainsi que mon fils afin de représenter la famille seigneuriale. Ça biche ou bien ? »

- « Dame Elenwë et messire Vorshek sont déjà des invités permanents. Ils n’ont jamais raté une seule de nos soirées. Vous, en revanche… »

- « Et si je rajoute mon ministre, sa femme, ses gosses et un groupe de chœurs nains amateurs débutants, mais très prometteurs ? »

- « La vieille technique de la diversion », marmonna Garfyon, amusé. « Êtes-vous acculé à ce point, seigneur ? »

- « Pardonnez-nous d’insister au risque de passer pour des… »

- « ...relous ? » proposa le nain. « Si peu ! »

- « Votre présence à ce rassemblement montrerait à la communauté du Karak votre engagement envers l’intégration des elfes dans cette montagne. Ce serait un symbole si éloquent et un message si fort envoyé à toute la cité ! Rien que d’y penser, je suis envahie par l’émotion. Regardez, je rosie, non ? »

                La jeune elfe tapota ses pommettes saillantes et blêmes comme de l’albâtre, feignant la suffocation. Heureusement, son compagnon lui sauva la vie en lui tendant son propre éventail au motif de chatons jouant dans la paille.

- « Il est de votre devoir de montrer l’exemple à votre peuple », reprit-elle, toute pimpante. « Et peut-être même vous amuserez-vous, qui sait ? »

- « Pas de bière, pas de bagarre, du folklore elfe, des bourges poudrés et costumés, ma femme et mon lardon ? J’ai déjà une vague idée de mon niveau d’amusement en prévision. »

- « On dit après-demain soir à la même heure au Jardin d’hiver ? » s’exclama la noble en frétillant sur place.

- « Ils sont tenaces », commenta Garfyon, sous cape, intérieurement ravi de voir son chef pris à la gorge par le protocole.

- « C’est bon, c’est bon ! » céda Arzhiel, capitulant. « Je viendrai ! C’est promis.  Filez, petites canailles avant de réussir aussi à me convaincre de mettre un nœud rose à ma barbe ! »

- « C’est un grand honneur que vous nous faîtes, monseigneur ! » fit l’elfe en trépignant. « J’ai hâte d’y être ! Allons préparer les lampions multicolores, nourrir les paons et préparer les toasts au fenouil ! »

                Les deux fêtards quittèrent la salle de doléances en gloussant et en ricanant, excités comme des jouvencelles, sous le regard bovin des gardes somnolant. Les yeux d’Arzhiel eux, brillaient de mille feux.

- « Vous allez leur poser un lapin, c’est ça ? » demanda vaguement Garfyon. « Prétexter une vilaine coulante ou une chasse à l’orc urgente ? »

- « J’ai donné ma parole ! » protesta Arzhiel, feignant d’être choqué. « J’ai dit que j’irai, donc j’irai. »

- « Ivre ? Avec votre cuisinier personnel ? Vêtu d’un simple tonneau de bière ? Avec deux heures de retard ? »

- « Vous manquez d’imagination. »

- « Je sèche. Dites-moi ? »

- « J’ai engagé une doublure. Un pur sosie croisé au hasard à la foire aux bolets le mois dernier. Il vendait du fromage d’élan (NDA : si, si, ça existe !), sans grand succès bizarrement. Avec la bonne coupe de cheveux et taille de la moustache, une toux grasse pour éviter de se trahir par la voix, je suis peinard pour une soirée sans bobonne et le mouflet. Bien sûr, Elenwë suspectera un coup fourré, c’est bien son style d’être aussi parano ! Elle pensera que j’ai braqué l’une de ses potions de métamorphose pour envoyer un péquin transformé à mon image à ma place. Et elle l’aura dans le baba quand elle ne détectera aucune trace de magie sur mon double naturel. De la bonne vieille entourloupe à l’ancienne, c’est ça qui paye le plus, mon vieux. »

- « C’est excessivement mesquin, grossier et présomptueux de croire que ça va fonctionner », confia le ministre, désapprouvant. « Vous allez forcément vous faire gauler. Mais votre acharnement à refuser de passer pour un nain d’honneur ou un bon époux est digne de louanges. »

                Arzhiel haussa les épaules, imperméable aux doutes émis par son conseiller. Ravi de son plan tordu, il se permit même un rire grinçant et victorieux.

- « Une petite partie de poqueur chez vous demain soir ? J’ai ma soirée de libre. »

 

                Garfyon, désespéré par tant de désinvolture, soupira lourdement.

 

- « 1 pièce d’argent la petite blinde et vous amenez la bière », exigea le ministre. « J’ai aussi ma soirée de libre. À part vous en tentant de vous sauver la couenne, personne n’a songé à m’inviter aux mondanités elfes… »

 

SOIR : Heure du phacochère

                L’ingénieur nain, couvert de salissures de la tête aux pieds mais prenant néanmoins le temps d’essuyer ses mains crasseuses dans un chiffon graisseux, s’approcha d’un pas traînant vers son seigneur.

- « On a retapé la bête », annonça-t-il avec un soupir de soulagement, tourné vers la trappe béante. « C’était pas si méchant, contrairement à la note que le collègue vous prépare. Une rotule de gobelin s’était coincée dans le mécanisme de fermeture. À l’avenir, faîtes une vidange du fond toutes les trente mille chutes. »

- « C’est vrai qu’on s’en est pas mal servi », reconnut Garfyon. « En particulier lors des négociations de paix avec les tribus orcs du ponant. »

- « D’où le gobelin ! » souligna l’ouvrier d’un air compréhensif. « Allez, mes seigneurs, nous, on filoche. On a encore un jeu de plaquettes à changer sur une baliste et on se rentre. Ce soir, c’est bobonne, une soupe et au lit. On n’est pas des machines, hein ? Le bonjour aux familles et bonne nuitée ! On vous envoie la douloureuse par coursier ! »

                L’ingénieur salua d’une main aux ongles noircis tandis que son assistant évacuait par brouette les déchets ramassés au fond de la fosse. Avant qu’ils ne partent, Garfyon se hâta de récupérer sa canne à peine crade à cloche-pied.

- « Hum, c’est fâcheux », marmonna Arzhiel tandis que la porte se refermait sur les deux réparateurs.

- « Quoi donc ? Qu’un pauvre infirme, vétéran et blessé de guerre, ait récupéré sa canne au milieu des immondices où vous l’aviez jetée ? »

- « Non, vous voir vous déplacer comme à la marelle, c’était plutôt amusant. Je parlais des gens dans le couloir. Les doléances ont du succès. On va devoir ajourner vu l’heure, mais on va être obligés de refaire une session demain. »

- « Vous déconnez ?! » s’exclama le ministre, dégoûté. « C’est plus pénible, long et douloureux qu’une épilation du maillot ! Euh…à ce que ma femme m’a raconté… »

                Mais Arzhiel avait pris sa décision et ordonnait déjà aux gardes de noter le nom et l’ordre des visiteurs dans la foule pour organiser la journée du lendemain. Lorsqu’il revint sur ses pas, un sourire satisfait peint sur les lèvres, Garfyon craqua et se planta devant lui.

- « C’est quoi le projet à la fin ?! Une sorte de punition tordue ? Ou vous avez définitivement viré maboul ? »

- « Qu’est-ce qui vous prend ? Vous êtes grognon parce qu’on a sauté le goûter ? Je vous avais dit de reprendre du dessert ce midi mais vous n’écoutez… »

- « Vous souriez ! » cria vertement Garfyon. « Les doléances, c’est du pilage de nerfs concentré, du genre qui vous rendez aussi dingue que d’assister à un récital de poésies récitées par un bègue ! Et là, vous en redemandez et vous vous marrez comme un gosse ! C’est terriblement angoissant ! »

- « Je vois », lâcha Arzhiel en se grattant la barbe. « C’est vrai que je prends mon pied. Et pas le vôtre, il est tout cassé. Oh, humour ! Je plaisantais, posez cette canne. La vérité, c’est que j’en profite car une sorcière m’a jeté une malédiction qui va me changer en pierre au prochain solstice. »

- « QUOI ?! » s’étrangla le ministre, scié. « C’est vrai ?! »

- « Non, je déconne. Bon dieu, vous êtes vraiment bon public pour votre âge. J’aime bien les petits vieux, on peut blaguer sans fin avec eux. Je disais quoi ? Ah oui, les sourires. Donc, si je me marre face aux problèmes des chiatiques du pays, c’est parce que je me dis que dans pas longtemps, ils iront casser les pattes du candidat suivant. Et quand je vois les cas qui déboulent sur le tapis rien qu’en une journée, je ne peux pas m’empêcher de rire en pensant à la tronche de Vorshek quand il reprendra la main. Oui, parce que ce sera mon gamin le prochain seigneur. Vous vous attendiez à ce que je vous choisisse ? »

- « Vous lui en avez parlé au moins à l’héritier de ce projet de succession ? » répondit Garfyon en fronçant les sourcils.

- « Ouais et c’est sensas ! Il a encore plus la trouille de l’exercice du pouvoir que moi du pouvoir qu’exerce sa mère. Voilà pourquoi je rigole comme un bossu ! Ça va être un carnage quand il prendra le poste ! »

                Garfyon grommela dans sa barbe, se détourna et fit quelques pas à travers la salle désertée. Arzhiel ne sut interpréter son air ombragé. Était-il vexé, en colère ou digérait-il aussi mal la fondue du déjeuner comme ses narines l’avaient poussé à le croire cet après-midi ?

- « Je ne pouvais pas vous refiler la couronne, mon vieux. Si c’est pour caner au printemps à cause de votre arthrite ou un autre truc de vioque, ça ne vaut pas le coup. Les nains sont conservateurs, mais élire une relique, je suis pas… »

- « Pour que ce soit encore plus drôle, il faudrait inviter Vorshek demain ! » lança subitement le ministre en pivotant, enthousiasmé par son idée. « Hein ? Quelle relique ? »

- « C’est génial comme plan ! » approuva Arzhiel, conquis. « Le stagiaire ! Comment je n’y ai pas pensé plus tôt. Y a pas meilleure source de poilade qu’un stagiaire bien niais ! À part le mot faisselle qui mélange fesse et aisselle, bien sûr. Garfyon ! Ça vous tente un dernier entretien ce soir ? »

 Peu après avoir extrait Vorshek de sa soirée « Hydromel et mise en pli » avec une petite centaine d’amis, surtout elfes, il faut bien l’avouer.

- « L’escorte armée était-elle vraiment nécessaire ? » demanda le prince en jetant un regard assassin aux légionnaires. « Au moins auraient-ils pu s’afficher devant mes proches avec une tenue correcte. Imaginez-vous seulement à quel point ces bretelles hideuses et démodées vont nuire à ma réputation ? »

- « Toutes nos confuses, on s’en voudrait de vous causer des problèmes », lui répondit Arzhiel en échangeant un regard complice avec Garfyon. « Fils, nous avons décidé de vous intégrer à notre cercle de commandement. Demain, vous participerez à la séance de doléances avec le peuple. »

- « Aurais-je commis une faute ? » s’inquiéta Vorshek.

- « Ce n’est pas une punition, mais un honneur », répondit solennellement Garfyon. « Notre seigneur votre père a estimé que vous étiez à présent assez digne pour siéger à ses côtés afin de vous habituer à votre futur rôle de chef du Karak dans quelques années. »

- « Décennies », rectifia Arzhiel en toussotant. « Et puis, entre-nous, mon bonhomme, si j’avais voulu vous punir, j’aurais trouvé plus vicelard, genre en vous bannissant. »

- « Vous m’avez déjà banni une fois. J’ai erré des mois sur les chemins, manquant de périr ou de me faire charnellement harcelé six fois par jour. »

- « Il fallait bien que jeunesse se passe ! » rit le nain. « Donc, on vous attend demain à la première heure pour une journée de fête sans hydromel mais avec des mises en pli de quémandeurs et une bonne centaine d’invités pour ne pas trop vous dépayser. Quelle promotion ! Votre mère va en chialer, vous n’imaginez pas ce que je suis heureux. »

                Vorshek afficha un sourire tremblotant, prenant lentement conscience du piège qui le menaçait (en plus de l’oubliette pleine de traces de doigts sales derrière lui).

- « Vous me cueillez trop tôt, je suis déconfit ! Je ne me sens pas assez mûr pour cette responsabilité, père. En outre, il y a un pépin, je ne suis pas fait du bois de la politique, comme vous. Je crains que la pomme soit tombée bien loin du pommier. De plus, demain, ça tombe assez mal, j’ai une journée très chargée avec une inauguration de verger dans la vallée et un important rendez-vous aux sources pour mon modelage aux pierres chaudes hebdomadaire. »

                Garfyon ne put s’empêcher de sourire en reconnaissant dans l’embarras du prince, la même expression contrite que celle de son père avec les elfes, un peu plus tôt.

- « Vous bilez pas, papa et tonton restent aux manettes. Votre rôle consistera à poser vos miches pâles sur le siège à côté, à écouter et à apprendre. Entrainez-vous à compatir de temps en temps aux malheurs des plaignants avec assez de tact pour qu’ils ne voient pas que vous vous foutez d’eux, ça pourra toujours servir après votre mariage. Si vous êtes taquin, vous pourrez nous aider à trouver des solutions, mais tant que vous ne roupillez pas, personne ne vous demandera rien. »

- « Franchement, je ne sais pas trop… » bredouilla Vorshek, guère emballé.

- « Franchement, vous séchez, je le dis à votre mère », menaça Arzhiel.

- « Ce sont vos devoirs d’héritier », argumenta Garfyon. « Mais vous pouvez tout aussi bien servir le Karak en faisant carrière dans la légion, au milieu des berserkers et des protecteurs… »

- « Que des mâles, principalement en poste à la frontière avec les steppes enneigées des barbares », précisa Arzhiel sous le regard horrifié de son fils.

- « … ou en embrassant la voie religieuse », poursuivit le ministre.

- « Là, y a des filles, mais avec un vœu de célibat devant les dieux, c’est ceinture à vie. Sauf si vous êtes joueur, mais au risque d’être réincarné en humain ou en verrue. »

                Vorshek, livide et transpirant face à ces perspectives, observait les deux nains l’un après l’autre, les yeux ronds comme des soucoupes et la lèvre tressautant.

- « Non, mais la politique, c’est pas si mal », capitula-t-il dans un murmure coûteux. « Par contre, je me disais, là il est tard. Si je commence mon…stage d’apprenti-seigneur-aspirant demain matin, je risque de ne pas être correctement reposé, avec un teint affreux. Je ne voudrais pas vous mettre dans l’embarras devant le peuple par manque de fraîcheur et de concentration. Vous pensez que je peux vous rejoindre seulement après le déjeuner ? »

- « Un peu faiblarde l’excuse pour gagner une demi-journée d’avance dans votre fuite », fit remarquer Arzhiel. « Je comprends que vous trainiez un peu les chausses, fiston, mais je vous conseille d’être là dès le début des séances. Vous risqueriez de rater un moment important. Par exemple, aujourd’hui, on a failli vous marier avec une orc.

- « Quoi ?! » glapit le demi-elfe, de plus en plus blanc, tandis que Garfyon confirmait la chose d’un vigoureux hochement de la tête.

- « Non, mais rassurez-vous. C’était une ancienne danseuse de bar et fille de joie manifestement très populaire dans le milieu. On n’est pas complètement sans cœur non plus ! »

- « Vous avez des questions ? » lança Garfyon tandis que Vorshek haletait doucement, à deux doigts de défaillir.

- « Dois-je également revêtir une armure de mithril frappée aux armes du Karak au nom de mes devoirs ou pourrais-je au moins choisir ma tenue ? »

- « Le mithril, ça me ferait grave plaisir, fiston. Mais souvenez-vous, la dernière fois qu’on a essayé, vous ne pouviez plus faire un pas. Et vous vous êtes claqué en essayant d’enfiler votre gantelet. La sape, c’est à votre bon plaisir tant que c’est assez classe pour épater le bouseux du coin ou le touriste en goguette. Par contre, je vous connais comme si c’était moi qui avais engagé les nourrices qui vous ont élevé. Vous vous pointez avec l’un des accessoires suivants : bottines, souliers à boucle, guêtres, jambières, redingote, chemise à jabot, foulard ou béret, je vous casse un os. Celui de votre choix. Si jamais vous en avez un que vous aimez un peu moins. »

                Arzhiel écrasa son fils d’un regard glacial éloquent pour que le message passe bien, avant de sourire à nouveau d’un air joyeux.

- « Pour l’image du Karak qui n’est déjà pas… »

- «  … glorieuse ? » dit le demi-elfe.

- « … reluisante », se permit Garfyon.

- « … tip-top », choisit Arzhiel, plus mesuré, « évitez de nous faire passer pour des zazous ou des bouffons. On y parvient déjà bien suffisamment sans l’accoutrement. »

- « Quand je vais raconter ça à Ilurya en rentrant… » soupira Vorshek, dévasté.

- « Elle ne vous croira pas, comme à chaque fois que vous rentrez tard avec une histoire boiteuse. On se dit à demain, mon grand ? Je ne vous fais pas la bise à cause du protocole entre régents, tout ça. Passez une bonne nuit ! »

                Le prince salua mollement son père et son ministre avant de quitter la pièce en portant toute la misère du monde sur ses épaules. Les deux nains prirent sur eux le temps qu’il referme la porte derrière lui avant de ricaner grassement.

- « Je ne pensais pas dire ça », avoua Garfyon, « mais il me tarde d’être à demain. »

- « Punaise, moi aussi ! Je suis tellement excité que je crois que je vais même aller jusqu’à honorer ma sorcière d’épouse ce soir ! En plus, ça tombe bien. Il faut que j’escorte le soldat Bretelles au cachot. Je prendrai quelques accessoires au bourreau au passage. À demain, Garfyon ! Bon pied, bon œil ! Enfin… bon œil dans votre cas, et encore, si vous prenez votre monocle de taupe. Euh…À deux pieds, ça marche pas non plus comme blague…Sérieux, vous pourriez vous faire rafistoler la guibole chez un soigneur elfe ou un menuisier nain. À chaque fois, je mets les pieds dans le plat et vous êtes chiant à prendre toutes les remarques sur votre blessure au pied de la lettre…AHHHHHHHH. »

- « Bonne nuit, vous aussi, seigneur, » répondit le ministre en refermant les volets de la trappe d’un geste nerveux.

 

JOUR 2

MATIN : Heure du ragondin

                Vorshek souleva discrètement un pan de rideau et jeta un coup d’œil dans le couloir et la salle d’attente des visiteurs. Une dizaine de personnes, toutes races confondues, patientait déjà malgré l’heure matinale, respectant l’ordre dans lequel les plaçait les gardes. Le prince, passablement nerveux, se retint de justesse de commettre l’irréparable mais la sagesse le garda de se ronger les ongles ; ces petits trésors de la nature ne méritaient pas un tel outrage. Rassemblant son courage, le demi-elfe s’engagea dans le corridor réservé aux membres de la cour et pénétra dans la salle des doléances.

                La grande pièce était déserte et silencieuse, plongée dans une douce pénombre noyant murs et recoins dans un ultime carcan de nuit. Vorshek avança, surpris d’être le premier arrivé. Son pas résonna sur le dallage immaculé et la porte grinça faiblement dans son dos. L’atmosphère en était presque sinistre. En outre, ne faisait-il pas bien plus froid ici que dans le couloir ?

- « Vooooorshek ! » appela brusquement une voix caverneuse surgie de nulle part. « Ta destinée est gravée dans la pierre de ce trône ! Tu seras le maître de cette montagne ! »

                Le demi-elfe se figea, apeuré. Les yeux écarquillés, il balaya la salle du regard. Il ne détecta aucune présence. La voix surnaturelle résonnant sur les parois en longs échos semblait venir de la roche elle-même. Son regard affolé tomba sur le trône d’Arzhiel, vide. Bondissant en avant, il se précipita pour essayer de surprendre un éventuel farceur caché derrière, mais il constata tout penaud qu’il était bien seul. L’horrible pensée des effets néfastes d’une telle émotion si tôt sur son teint ne fit qu’accroître son angoisse.

- « Ma première révélation divine ! » prit alors conscience le prince en se redressant d’un bloc. « J’espère que je suis suffisamment bien coiffé ! »

- « Vooooorshek ! » appela de nouveau la voix d’un ton lugubre.

- « Par les douze vents célestes, je vous écoute mais n’appuyez pas tant sur la première syllabe, par pitié ! Ça déséquilibre affreusement la mélodie enchanteresse de mon prénom. »

- « Comment oses-tu te présenter face à ta destinée dans pareil accoutrement ? »

- « Vous dîtes ça à cause du gilet ? Certes, il est très légèrement échancré à l’encolure, mais je vous garantis que cette mode fait fureur à la capitale ! »

- « Ta frivolité et ton gilet décolleté offensent les dieux ! En réparation, tu exigeras le pardon du Ciel en portant dorénavant des bigoudis dans ta (trop) longue chevelure efféminée. »

- « Des bigoudis ? » tiqua Vorshek, décontenancé, le regard perdu vers le plafond.

- « De plus, tu devras obéir aveuglément à ton père en commençant par lui présenter ton amie du Cercle des Amis du Bosquet, l’ensorceleuse brune, celle avec les jolies fossettes, la cambrure hospitalière et le port du gilet échancré plus approprié à ses formes qu’aux tiennes ! »

                Le prince grimaça en fronçant les sourcils.

- « Ouais, d’accord, j’ai compris », marmonna-t-il en actionnant le mécanisme de la trappe.

                Au fond du piège, c’est sans surprise qu’il trouva son père, jouant à déformer sa voix à l’aide de son heaume au milieu d’un reste de copieux et salissant pique-nique.

- « Je ne demande pas pourquoi car je crains que vous ne le méritiez, mais qu’est-ce que vous faîtes à moisir au fond de ce trou, dieu-le-père de la blague matinale ? »

- « Je communie avec la pierre et vous me connaissez, je vais toujours au fond des choses », répondit le nain. « J’aurais préféré l’éviter, mais vous pouvez me faire léviter jusqu’à l’air libre, je vous prie ? »

                Vorshek invoqua un vent magique assez puissant pour soulever son père, puis dut se résoudre à mi-chemin à renforcer son sortilège d’un mini-ouragan pour le porter jusqu’à la terre ferme.

- « Merci, fils », le remercia le seigneur tandis que Vorshek reprenait son souffle en se massant les reins. « C’est abusé si je vous demande d’aller me chercher un casse-dalle en cuisine ? Au fait, classe le gilet. Ils partent vraiment en cacahuète à la capitale. »

- « Et ceci ? » s’enquit Vorshek en désignant les reliefs dégoutants du repas au fond du piège. « N’avez-vous point déjeuné déjà ? »

- « Juste une ration de survie pour passer la nuit. À force de me faire téléporter dans la campagne par votre mère à tout bout de champs, j’ai appris à garder un peu de mangeaille sur moi. Au début, on improvise en braquant des poules ou des chapelets de saucisse, mais avec l’âge, ça devient tendu de semer les clébards des fermiers. Je prendrais bien un reste de fondue d’hier avec un broc de bière. Vous ne prenez pas note de la commande ? »

- « Me prendriez-vous pour un garçon limonadier ? »

- « C’est le gilet ça », répondit Arzhiel en s’étirant. « Si la seigneurie ne vous réussit pas, vous pourrez toujours vous recycler dans l’hôtellerie échangiste. Vous avez déjà la tenue. »

                Le nain s’épousseta rapidement, piocha un nécessaire de toilette spartiate d’une cachette dans son trône et commença à se laver en sifflotant. Vorshek estima l’idée d’aller lui chercher à manger finalement plus envisageable quand il ôta son pantalon pour se savonner en fredonnant une chanson paillarde dont l’héroïne était une magicienne brune à la croupe affriolante.

- « Père ? » demanda le demi-elfe sur le seuil, veillant toutefois bien à ne pas se retourner. « Pourquoi vos gardes ne vous ont-ils pas fait sortir de ce trou ? N’y a-t-il pas de patrouille la nuit ? »

- « Si, trois. Mes gargouillis de faim vers minuit ont filé les chocottes à la première. Ils ont cru à un ogre fantôme, si j’ai bien compris entre deux de leurs sanglots. La deuxième patrouille sèche toujours ce jour-là à cause du loto hebdomadaire à l’auberge. La dernière, effrayée par la rumeur de salle hantée, s’est barrée avant que j’ai le temps de faire la blague de la voix divine. Je me demande combien auraient été capables de prendre leur poste ce matin en tutu, selon la « volonté du ciel ». »

Le nain nota l’idée du tutu sur le registre de Garfyon pour la replacer plus tard et enchaîna un second couplet en se frottant les aisselles.

 - « Vous pensez que je pourrais avoir une tartine de pâté aussi ? »

                Vorshek, blasé, ne répondit pas. Il intercepta un garde dans le couloir, passa deux bonnes minutes à le convaincre qu’il n’était ni d’origine ogre, ni mort-vivant et lui transmit la commande de son père. Lorsqu’il revint vers ce dernier, les dieux (les vrais) semblaient avoir entendu sa prière puisqu’Arzhiel ne se dandinait plus les fesses dans les courants d’air et avait achevé ses ablutions sommaires.

- « Messire Garfyon ne nous rejoint-il pas ? » interrogea le demi-elfe.

- « Le copain clampin va clopin-clopant, vous savez », répondit Arzhiel sans vraiment paraitre inquiété. « Il est vieux et infirme. Une fois, il a coincé sa canne dans une grille d’égout. Il est arrivé à midi en se traînant toute la ferraille avec lui. Ou alors, comme il est tout vioque, il est peut-être cané entre son plumard et les latrines. »

- « Souhaitons néanmoins qu’il se soit levé du bon pied. »

                Arzhiel honora le trait d’humour d’un rire rocailleux amusé. Son ricanement faiblissant reprit de plus belle quand Garfyon, pas plus mort qu’handicapé de matériel urbain, entrebâilla la porte.

- « Mes seigneurs », salua-t-il en approchant, perplexe d’être le dernier. « Pardonnez mon arrivée tardive, mon chat a vomi une branche juste avant mon départ. Moi qui craignais que mon retard et votre nuit hors de votre couche n’aient gâté votre humeur, je suis agréablement surpris de constater que la joie est de mise ce matin. À quoi doit-on cette franche hilarité ? »

- « On se fichait de votre bobine », répondit Arzhiel sans détour. « Nous étions censés être sur le pied de guerre ce matin et vous débarquez après le stagiaire. Vous faisiez le pied de grue dans le couloir avec les casseurs de fantôme ? »

                Le ministre haussa un sourcil suspicieux, mais ne releva toutefois pas l’emploi des singulières expressions de son chef, ni les sourires frémissant de Vorshek.

- « J’ai cru que vous aviez encore confondu l’heure du rendez-vous », poursuivit Arzhiel. « Les gens de votre…génération ont toujours du mal à s’habituer aux changements. »

- « Sans vouloir prendre sa défense au pied-levé », intervint Vorshek, « changer le nom des heures par des noms d’animaux était déjà une idée saugrenue, mais que les heures soient elles-mêmes différentes selon si le jour est pair ou impair, c’est fouler aux pieds la logique la plus élémentaire ! »

- « Forcément, c’est une idée de votre mère ! » se défendit Arzhiel en allant guetter l’arrivée de son petit déjeuner sur le seuil. « Moi, je voulais juste faire un geste envers les elfes du Karak qui avaient morflé trois attentats à la rune explosive dans la même semaine. Madame l’amie de la ménagère et de la ménagerie m’a cassé les pattes pour choisir elle-même les heures, mais sans parvenir à se décider à seulement vingt-quatre animaux. »

- « Elle avait peur de vexer les autres espèces », se rappela Garfyon.

- « La reine des opiacés et des zoos passaient ses jours et ses nuits sur sa liste, sans arriver à rien. Un peu comme avec votre éducation. Du coup, on a pris quarante-huit bestioles, étalées sur deux jours. Les elfes se sont détendus de la branche, les nains n’ont rien pigé, Elenwë ne m’a pas changé en crapaud ou foudroyé durant un mois complet. Ça, fiston, c’est de la politique pure : des compromis, un résultat bancal à court terme, franchement nazouille sur le long terme. Bienvenue dans votre futur métier ! Bon qu’est-ce qu’ils foutent avec la bouffe ? Y a des nains qui perdent leur gras ici ! »

                Arzhiel trépignait sur place et commença même à ronger la poignée de la porte, torturé par la faim.

- « Le malheureux est en train de perdre pied… » commenta Vorshek d’un air faussement affecté.

- « Si vous comptez me sortir tout le champ lexical du mot « pied », je vous préviens que je me réserve l’usage de l’expression « pied au derche » », menaça Garfyon, sans comprendre pourquoi on avait écrit « tutu » en gros sur son registre.

                Vorshek afficha un sourire placide et alla essayer son siège près du trône seigneurial.

- « Vous me coupez l’herbe sous le pied », rétorqua le prince d’un air débonnaire, à peine moqueur.

                Garfyon fixa le demi-elfe d’un regard sombre, cherchant à tâtons le levier dissimulé déclenchant l’ouverture de l’oubliette.

- « Ne voudriez-vous pas rejoindre votre père pour l’aider à patienter ? Je vais relire mes notes et l’ordre des visites du jour en attendant. »

- « Naturellement. Puis-je vous proposer quelques-unes de ces feuilles de menthe à mâcher ? Père m’avait offert une monture dont l’haleine chargée parvenait même à éclipser la beauté de mes chevauchées. Je ne m’en sépare jamais depuis. C’est toujours très pratique. Ne me remerciez pas, j’avoue avoir moi-même une faiblesse pour la soupe à l’ail au petit déjeuner. Oh, et puis, au diable l’avarice. Je vous laisse tout mon paquet, vous semblez être encore plus gourmand que moi ! »

                Vorshek déposa la bourse pleine dans la main du vieux prêtre aux mâchoires crispées et lui tapota amicalement l’avant-bras avant de se lever. Le ministre se rua sur le levier en suivant la progression du jeune blanc-bec à travers la salle. Celui-ci se dirigeait droit sur le piège lorsque le garde apportant le petit déjeuner d’Arzhiel daigna enfin se pointer à la porte. Il n’eut pas le temps de parler que son seigneur lui arrachait son plateau des doigts en commençant à s’empiffrer.

- « Vous vous croyez en mission de soutien à nos alliés pour lambiner comme ça ou vous avez coincé le tonneau qui vous sert de derche dans un coin de porte ?! » le houspilla le seigneur affamé en postillonnant de la terrine. « Allez chercher vos petits potes par la peau du cou et magnez-vous à prendre vos postes avant que je vous expédie chez les trolls cannibales pour un séjour culinaire ! S’ils ne parviennent pas à limer votre excédent de bourrelets, ils vous apprendront au moins à vous déplacer plus vite qu’une vieille paralytique prenant le vent de face ! »

- « Un nuage de lait ou du sucre dans votre chopine ? » répondit le garde, impassible et visiblement habitué aux humeurs de son seigneur.

- « Non merci, je vais juste prendre de la mayo pour la fondue. Et je veux vous voir au garde-à-vous avec les trois pétochards qui vous servent d’équipiers d’ici deux minutes ! On va se prendre un animal de retard dès le matin, c’est plutôt bête, non ? Je vous avertis ! Le premier que je surprends à se signer, à claquer du dentier ou à émettre le moindre son proche du mot « fantôme », je l’inscris au cours de jardinage de ma femme ! Avec un chapeau de paille et un tablier ! Mouvement, espèce de turbine à glandouille ! »

                Le guerrier décampa sans demander son reste et Arzhiel referma la porte d’un geste sec avant de pousser un soupir de satisfaction entre deux bouchées bruyantes.

- « Je les aime bien, les p’tits gars », confia-t-il avec un sourire béat. « C’est des chics types. Lents, pas fut-fut et plutôt incompétents, mais tellement braves. »

- « Même celui-ci que vous venez de pourrir pour l’année ? » interrogea Vorshek en frôlant la fosse piégée au grand désarroi de Garfyon.

- « Lui, il a pris pour le style », admit Arzhiel. « Comprenez. La porte était ouverte, ça résonne dans le couloir, les visiteurs ont tout entendu. Il fallait bien que je nous borde pour le retard. Les gens se moquent bien des raisons à l’origine de leur problème, vous savez. La plupart du temps, ils cherchent juste un responsable à haïr pour se sentir mieux. Bon, ben là, ce sera les gardes et personne ne saura bien pourquoi. En tout cas, nous, on sera peinards et aucun chouineur ne viendra gueuler parce qu’on l’accueille à la bourre. Vous ne prenez pas de notes pour votre rapport de stage ? »

- « Mon… ? Des notes ? Je devrais ? »

- « Ça et arrêter d’emprunter la crème dépilatoire de votre mère si vous voulez mettre un terme aux rumeurs de la basse-ville sur l’ambiguïté de votre sexe. »

                Le nain rota, ce qui couvrit le cri de protestation de son fils, puis se tourna vers son ministre. La similarité de leur expression boudeuse conforta encore davantage sa bonne humeur. 

- « Alors, Garfyon ? Le programme est prometteur pour cette journée ? Vous lisez votre cahier ou vous pioncez ? On ne sait jamais si vous levez le pied ou si vous bossez avec toutes ces rides ! »

                Arzhiel donna un coup de coude sans discrétion à Vorshek en gloussant stupidement. Le ministre, les lèvres pincées, baissa tristement la tête sur son registre.

- « À ce que je vois d’inscrit», répondit-il d’un ton déjà las, « la journée va être longue…et « tutu ». »

 

MATIN : Heure du cassenoix moucheté

                Le garde referma doucement la porte dans son dos, interrompant le brouhaha et la clameur provenant du couloir. Avec un remarquable flegme, il essuya la moitié de camembert venu s’éclater sur son plastron ainsi que la trainée juteuse coulant depuis son front.

- « Avec un peu de recul, mais sans vouloir trop m’avancer, je dirais qu’ils sont un peu furax », déclara-t-il avec détachement.

- « Le frometon c’est facile », réfléchit Arzhiel à voix basse. « Par contre, sur le melon, je me tâte. »

- « Tomate ? » proposa Vorshek.

- « Pomme », corrigea Garfyon. « Dans les deux cas, cela prouve que les récoltes sont bonnes. »

- « En effet. Par contre, comme ça va me titiller si je ne sais pas, je veux bien que vous nous fixiez, garde. »

- « Je suppose que ces seigneuries ne se contenteront pas de mon regard le plus appuyé ? »

- « Vous êtes militaire, je ne vous paye pas pour être spirituel. Magnez-vous, y a des gens qui sont un peu stressés d’attendre leur tour. »

                Le garde poussa un soupir désabusé, déganta sa main, s’épongea le front et goûta son doigt dans une grimace pincée.

- « Poivron », informa-t-il les trois spectateurs débattant déjà ardemment du résultat. « À la fraîcheur fortement douteuse, si je peux me permettre. Dois-je convoquer le premier visiteur ? »

- « Envoyez la sauce ! » répondit Arzhiel en partant avec un rire bref, curieusement non suivi par le milicien. « Prenez un vieux ou un myope si vous pouvez, au cas où ils auraient prévu des munitions. Par les trous de nez des dieux, on fait les barbots mais on va moins se la jouer si le défilé entier de la journée débarque ici en version berserk alimentaire. Il faut trouver une astuce pour qu’ils nous lâchent la grappe avant de nous la jeter sur le pif. »

- « Pourquoi ces braves gens sont-ils aussi tendus ? » interrogea Vorshek. « C’est un honneur dans leur piteuse vie de pouvoir s’entretenir avec leur vieux seigneur et son frais, séduisant et envoûtant fils. Oh, je sais ! Ils sont à la fois excités et nerveux à l’idée de pouvoir nous adresser la parole, n’est-ce pas ? »

- « Vous vous croyez en dédicace au rassemblement annuel des suceurs de sève ? » le rabroua Arzhiel. « Les sujets viennent nous exposer leurs doléances. Vous allez certainement avoir droit aux larmes et aux cris très aigus mais n’escomptez pas tout de suite les banderoles, mon mignon. Vous n’êtes pas le centre du monde, même si vous résolvez tous leurs problèmes ou que vous êtes particulièrement sexy à leurs yeux. »

- « Sexy ? » souligna Garfyon en se raclant la gorge.

- « Un problème récurrent de famille », fit Arzhiel, avec un geste résigné de la main. « Vous ne pouvez pas comprendre. »

- « Comme le reste dans cette famille… » marmonna le ministre avant de se tourner vers Vorshek. « Nos visiteurs sont un peu irrités par notre retard. »

 

                Le nain jeta un coup d’œil à la dérobée vers le plateau dévasté et jonché des restes du petit déjeuner de secours d’Arzhiel pour illustrer son propos.

- « Il faut créer une diversion ! » lança le jeune prince avec entrain. « Il s’agissait là de notre tactique favorite avec les Dragons qui Roxxent (voir saison 5) lorsque notre groupe de valeureux aventuriers était confronté à un péril, un adversaire dangereux, la maréchaussée ou un mari égoïste et rancunier. Le vol en réunion et la course aux gueuses en étaient d’autres, mais je ne vois pas clairement comment les appliquer à ce cas de figure… »

- « À quoi pensez-vous ? » questionna son père, curieux. « On peut leur jeter quelques prisonniers des geôles en pâture pour une lapidation collective improvisée, mais je ne suis pas certain que cela leur apporte calme et plénitude. »

- « Mettons des liseuses à leur disposition », proposa Vorshek, l’index en l’air. « Mon cercle des amis du bosquet dispose justement d’une branche dédiée à la poésie et au théâtre. »

- « C’est vrai que les baladins, c’est toujours plus sympa à caillasser que des voleurs de poules », reconnut Arzhiel, songeur.

- « Des liseuses pour lire…Placez-les dans la salle d’attente et faites-leur lire des édits, des dépêches, des lois ou des contes et des histoires qu’elles mettront en scène. Ainsi, cela trompera l’ennui de nos sujets patientant et informera même ceux qui ne savent pas lire. »

- « C’est une idée lumineuse ! » s’enthousiasma Garfyon. « Monseigneur ? »

- « Je valide ! » s’écria Arzhiel en frappant son accoudoir du plat de la main. « En plus, à force de subir le mauvais goût incurable d’Elenwë, je commence à les connaître les troubadours et les comédiens. Ils seront trop heureux de pouvoir exercer leur art devant un public dans l’incapacité de fuir et se prendront trop pour des artistes touchés par la muse pour accepter d’être rémunérés. Envoyez les intermittents ! Même si ça foire, ils pourront toujours absorber le surplus de fruits et légumes moisis avant de retourner faire parler leurs chaussettes ou danser leurs clébards sur la place du marché. »

                Le nain, conquis par le projet, convoqua un messager pour se rendre au plus vite au club artistique des amis de son fils. Le coursier croisa le premier visiteur de la journée en sortant de la salle d’audience. Ce dernier, visiblement impressionné par les trois seigneurs le scrutant avec un intérêt troublant, tripotait nerveusement entre ses doigts boudinés un parchemin de convocation. Aussi ignorant en matière de protocole qu’en mode capillaire, il tendit son papier au garde redécoré de nourriture qui lui signala poliment son erreur d’interlocuteur d’un aboiement et d’une feinte de coup de hallebarde dans les noyaux.

- « La coupe au bol à notre époque, c’est juste merveilleux », commenta Arzhiel en voyant son compatriote s’avancer à petits pas effrayés. « Brave moine, le conseil du Karak vous écoute ! »

- « Euh, c’est parce qu’en fait, je ne suis pas moine », balbutia le visiteur en prenant son courage et son papelard à deux mains. « Et puis, j’ai eu l’invitation. Du coup, kikoo, me voilou. Je suis au bon endroit ? »

- « Hormis si la montagne abrite un faussaire blagueur qui imite mon sceau pour convoquer des têtes de champignons aux séances de doléances, je pense que vous êtes au bon endroit. Vous n’avez pas une petite idée de la raison de votre présence ? »

                Garfyon tendit son registre à Vorshek pour lui donner plus de renseignements sur leur invité. Après lecture, le demi-elfe se cala confortablement dans son siège pour mieux apprécier le spectacle à venir, regrettant de ne pas avoir de graines soufflées à se mettre sous la dent.

- « J’ai trop donné aux impôts ? » hasarda le nain, entre espoir et début de colique.

- « Je vous file un indice : je ne suis pas très content et je vous fais les gros yeux », l’aiguilla Arzhiel.

- « C’est à cause de cette altercation la semaine dernière chez l’herboriste où j’ai tenté d’étrangler ces enfants, c’est ça ? » demanda timidement le nain mal à l’aise avant de se prendre rapidement au jeu. « La fois où j’ai volé un poney à l’aide d’une brouette ? Celle où j’ai fait mes besoins dans les plates-bandes de l’archimage ? »

- « Non, ça on l’a tous fait », concéda Arzhiel sous le regard incrédule et inquiet de Vorshek.

 

                Le silence pesant entretenu par son seigneur, son fils et son ministre accentuèrent le malaise du convoqué à la coiffure démodée jusqu’à lui faire finalement perdre ses nerfs.

 

- « Si c’est Jany la fouine qui m’a balancé pour l’affaire des fausses runes de virilité, c’est pas compliqué, je la crève au couteau à beurre ! » s’emporta-t-il en tapant du pied. « Non plus ? Bah là, j’ai pas mon casier en tête, alors je vois pas. C’est que ça ne doit pas être si grave, hein ? »

                Arzhiel lissa sa barbe d’un geste lent, oscillant entre hilarité nerveuse et furieuse envie de charge et de plaquage.

- « Vous êtes bien Horolf ? » se renseigna Garfyon tout en gribouillant avec hâte sur son registre.

                Le nain à tête de bolet acquiesça à contrecœur, aussi à l’aise que si une armée de fourmis avait colonisé ses sous-vêtements.

- « Le frère de Hogni ? » enchaîna Arzhiel. « L’éclaireur ? Le patrouilleur de tunnels ? »

- « Clebs », compléta Horolf. « C’est son surnom. Oui, nous sommes…Ah, ça y est, je vois ! »

- « Y en a qui n’ont pas les lanternes allumées à tous les étages », soupira Garfyon.

- « Ou qui croient pouvoir nous jambonner sans élan. Les naïfs insouciants seront toujours mes préférés. »

- « Vous devez de l’argent à Hogni, c’est ça ? » lança Horolf.

- « À moins que ce ne soit très légèrement le contraire, bougre d’empaffé de tronche de cèpe ! » beugla Arzhiel en menaçant avec sa pique à fondue encore sale. « Une carte au trésor rarissime, une mission secrète confiée à votre taupe de frangin, pas de nouvelles depuis quatre ans, ça vous évoque vaguement quelque chose ou c’est votre casque moche qui vous comprime la cervelle ? »

- « Je ne porte pas de casque, ce sont mes cheveux », trouva judicieux de justifier le nain avant de manquer d’être percuté par une chope à l’étrange relent de mayonnaise volant à grande vitesse.

                Le projectile rebondit sur le dallage et glissa jusqu’aux pieds du soldat déguisé en garde-manger par la plèbe. Celui-ci saisit l’occasion de fayoter et de se venger de l’affront alimentaire subi en renvoyant avec force la chope sur le frère de l’explorateur disparu. Cette fois-ci, le coup fit mouche et Horolf s’écroula lourdement en gémissant.

- « Vous êtes marron, face de gland », avertit Arzhiel, victorieux. « Alors avant que je ne vous mette vraiment à l’amende, vous allez cracher le morceau ! »

- « Et avant l’automne », se permit d’ajouter Vorshek.

                Horolf se releva en se massant l’arrière du crâne, chagriné et honteux.

- « Je me doutais un peu qu’il était trop tôt pour rentrer au Karak, mais j’étais persuadé qu’on avait réussi à se faire oublier avec le temps », se lamenta-t-il amèrement. « Blaireau de barbier qui m’avait assuré que cette nouvelle coupe me rendrait méconnaissable ! »

- « Dans un sens, il n’avait pas tout à fait tort, il faut le reconnaitre », commenta Vorshek. « Vous ne ressemblez plus vraiment à grand-chose. À part à un gros gland, bien sûr. »

- « Où est le trésor ? » questionna Arzhiel. « Il était si pourri que ça pour que vous preniez le risque de vous faire alpaguer en travaillant à la mine comme un crève-la-dalle quatre piges plus tard ? »

- « Vous croyez que c’est pour l’amour de la sueur, de la poussière, du bruit, de la pénibilité et de l’isolement entre mecs trop tactiles au fond des tunnels que je suis devenu mineur ? » répondit le faux-moine, exaspéré. « Si j’ai reçu trop de mains calleuses sur le derche en poussant les wagonnets, Hogni, lui, n’a jamais mis la sienne sur le pognon… »

- « Il n’a pas trouvé le trésor avec une carte aussi détaillée ? » lança Garfyon, incrédule. « Il a perdu son flair, Clebs ? »

- « Le trésor était bien là. Mais le frangin a pris ses courtes jambes à son cou face au gardien. À cause du déshonneur sur la lignée, il refuse maintenant de rentrer au Karak. Depuis, il bosse à mi-temps en tant que guide touristique à la ferme animalière de Bourg-la-pipe. Vous connaissez ? »

- « Oui, on se cogne la visite tous les ans pour l’anniversaire d’Elenwë », acquiesça Arzhiel avec un soupir las à l’évocation de ce souvenir. « Mais c’est pas le sujet ! »

- « Les nains partagent peut-être le physique ingrat et la croissance hasardeuse des adolescents, mais ils ne sont pas aussi pleutres et suicidaires », intervint Vorshek tandis que sept regards froids se braquaient simultanément sur lui à travers toute la salle. « Si le problème émanait du gardien, pourquoi votre frère n’est-il pas revenu mander des renforts ? »

- « Le stagiaire a peut-être autant de courage que la brindille dans la brise dont il arbore la silhouette et imite la démarche », reprit Garfyon, « mais il n’a pas tort. Quelle était la nature de cet insurmontable gardien ? »

                Horolf renifla, se cura l’oreille et froissa encore plus son parchemin entre ses doigts.

- « Une chèvre », avoua-t-il dans un murmure. « Mais pas n’importe quelle chèvre ! Une chèvre dorée ! Quand il l’a vu, Clebs s’est enfui en jappant, la queue basse. Faut dire qu’une cartomancienne lui avait un jour prédit qu’il périrait, encorné par une chèvre ni blanche, ni noire, ni en couleur. Il a paniqué, abandonné la mission et est parti à la ferme, sans l’ouvrir. »

- « Une…chèvre ? » gloussa Arzhiel en s’assurant que Garfyon notait bien toutes ces croustillantes révélations. « Il a fui devant une chèvre pour aller bosser dans une ferme animalière ? Par la hanche en bois du Patriarche, être con à ce point, ça confine juste au féérique ! »

 - « La gitane avait tiré le bouc à l’envers, le poulpe et une autre carte tellement sale qu’on n’a pas réussi à lire », argumenta le mineur miné. « La traduction était facile : bouc et poulpe, ça signifiait être encorné à coup sûr. La carte crade, c’était pour la couleur. Comment voulez-vous ne pas paniquer en tombant nez à truffe avec une chèvre d’or après ?! »

                Arzhiel échangea un regard à la fois comblé et désespéré avec son ministre, confus et émerveillé en même temps devant pareil boulet.

- « La bonne nouvelle », déclara-t-il alors avec gaieté, « c’est que j’abandonne les charges de vol et désertion, terrassé par votre logique implacable. Vous et votre frère êtes réintégrés au Karak. La mauvaise, c’est que je vais quand même vous envoyer au trou pour vol de poney et tentative de nanicide sur nanillons. Vous qui semblez habitué à la promiscuité moite entre garçons cajoleurs dans un espace sombre, vous ne serez pas dépaysé par la geôle. Gardes ! Escortez ce moine jusqu’à sa cellule ! »

                Horolf, apeuré, tenta de s’enfuir en entendant ce verdict mais dans sa précipitation, ne prêta pas attention à la chope de bière traînant à ses pieds. Marcher dessus avec élan ne fut pas son idée la plus constructive de la journée. Elle lui fut néanmoins moins préjudiciable que foncer en vol plané directement sur un soldat armé d’une solide hallebarde, et accessoirement meilleur batteur de la montagne au jeu de Base-Boule.

- « Expédiez une patrouille cueillir Hogni dans sa ferme », ordonna Arzhiel à Garfyon quand Horolf fut congédié hors de la salle des doléances, traîné par les pieds et pour le coup, vraiment méconnaissable. « S’il est moins débile que sensible à l’art subtil de la cartomancie, il aura pensé à conserver la carte au trésor. On pourra toujours tenter d’envoyer quelqu’un de moins impressionné par les biquettes pour récupérer le magot. »

- « À votre place, je m’en abstiendrais », glissa Vorshek depuis son coin.

- « Qu’est-ce que vous y connaissez, vous, en abstinence ? »

- « Le frère de Coupe-au-Bol a eu de la veine. Ce qu’il a pris pour une vulgaire chèvre en or était en fait une cabre d’or. »

- « C’est pas le nom d’une marque de fromage, ça ? »

- « Vous confondez avec Cabri d’or, seigneur », le renseigna Garfyon.

- « La cabre d’or est l’incarnation d’une divinité primaire apparaissant une fois l’an aux yeux des mortels avec un fabuleux trésor », expliqua le prince avec les yeux mi-clos pour faire encore plus son intéressant. « L’apparence de chèvre inoffensive est censée flatter encore davantage la convoitise de ceux qu’elle éprouve ainsi. Malheur à celui qui s’emparera de ses richesses car il sera damné et enchaîné aux ténèbres des profondeurs pour une année complète. À moins qu’il ne soit changé en bulot, je confonds toujours…Bref, la punition n’est guère jouasse. »

- « D’où vous savez ça, vous ? » demanda Arzhiel, impressionné.

- « Que croyez-vous que je faisais avec Mère durant les quarante premières années de ma vie, coincé avec elle et ses interminables leçons ? » s’exclama vertement le prince.

- « J’en sais rien…Des trucs d’elfe ? »

                Un tic nerveux fit tressauter les lèvres serrées de Vorshek, mais le jeune héritier parvint à se contenir, sans toutefois répondre. Son expression exaspérée acheva de conforter le choix des deux nains de le garder auprès d’eux pour la journée.

- « Bien joué, fiston ! » le félicita néanmoins Arzhiel. « Je savais bien que vous ne seriez pas aussi inutile qu’on le croyait au départ ! Dites, dans vos…trucs d’elfe avec votre mère, vous n’auriez pas appris le moyen de défoncer une cabre d’or à tout hasard ? »

 

MATIN : Heure du caribou

                Arzhiel parcourut en diagonale la liste des signatures, dont de nombreuses croix, alignées à la surface du parchemin. La vieille naine aux cheveux bleutés rivait sur lui un regard goguenard tandis qu’il achevait sa lecture.

- « C’est une lettre d’amour ? » lui demanda le seigneur avec aplomb.

- « C’est une pétition ! » s’écria l’aïeule, outrée. « J’ai réuni des milliers de signatures de soutien… »

- « Y en a cinquante à tout péter. Ils ne savent ni écrire, ni compter dans ce Karak, c’est dingue ! »

- « ...toute la journée d’hier après que vos sauvageons de gardes m’aient molesté jusqu’à la sortie… »

- « Impossible! Ils ont ordre de ne pas toucher les zombies potentiels depuis l’invasion de mort-vivants (voir saison 5). »

- « …et que vous m’ayez copieusement insulté, refusant de m’accorder audience. »

- « Donc, vous redemandez une audience pour vous plaindre avec un…formulaire raturé afin d’obtenir audience ? »

                La vieille naine énervée foudroya Arzhiel du regard, pas encore assez aveuglée par la colère pour ignorer son ironie.

- « Le peuple gronde, furieux de votre mépris et de vos manières barbares envers une digne et honorable représentante de la montagne, comme moi. Votre mignon gandin dépravé s’affichant à vos côtés prouve à quel point vous êtes acquis à la cause de ces indigènes sylvestres, préférés aux nains de souche ! »

- « Il suffit ! » intervint fermement Garfyon. « Retrouvez vos esprits avant que vos mots ne dépassent votre pensée, ce qui nous obligerait à sévir ! »

- « Euh, c’est pas déjà le cas entre les allusions douteuses sur ma personne princière et le vieil argument racho envers les elfes ? » se permit humblement Vorshek.

- « Vieille personne, tu as été entendue ! » déclara solennellement Arzhiel. « Je vais tout de suite signer un décret interdisant à mon fils le port de ce genre de gilet qui énerve le bon peuple ! »

- « Chante, beau merle ! » caqueta la naine courroucée.

- « Non, je ne préfère pas. En plus, c’est nigaud mais je n’ai pas pensé à prendre mon recueil de chansons. »  

- « Le peuple te fera payer ton dédain et ton arrogance à coups de pioche, tyran ! »

                Arzhiel se pencha lentement vers Garfyon tandis que l’ancêtre fulminait, enchaînant un nouveau couplet d’injures et de menaces.

- « Son soufflon me les brise. »

                Une bourrasque, violente et soudaine, ouvrit brusquement la porte à double battant et s’engouffra dans la salle d’audience. Les gardes furent plaqués au mur, la vieillarde fut prestement renversée, Arzhiel et Garfyon se cramponnèrent aux accoudoirs et Vorshek protégea comme il put l’intégrité de sa parfaite coupe de cheveux. Robe et chevelure flottant autour d’elle en claquant sous le vent, Elenwë apparut sur le seuil, un masque de colère froide gravé sur ses traits harmonieux. Son regard illuminé par la magie considéra la naine recroquevillée et geignant se tordant devant elle avant qu’elle n’avance tout droit vers le trône, enjambant avec grâce l’obstacle tremblotant.

- « Comment s’appelle-t-elle ?! » s’exclama la magicienne, sa voix tonnant comme la foudre.

- « Ne vous laissez pas abuser par la silhouette, la coiffure et la tenue, c’est bien Vorshek », répondit Arzhiel, la barbe en salto arrière sur le visage.

- « Celle avec qui vous avez passé la nuit ! » précisa la sorcière après avoir envoyé un affectueux bisou volant à son fils. « Où étiez-vous ?! »

- « Au fond du trou ! » lança Garfyon pour « aider ».

                Elenwë, goûtant étrangement peu la vanne, précipita un éclair bleuté sur son époux luttant pour saisir le peigne aimablement prêté par Vorshek. Le sortilège lui changea aussitôt le bras en branche épaisse et feuillue.

- « Je ne veux pas de détails ! Vous en tenez vraiment une couche si vous avez découché pour une coucherie en pensant que je ne me douterais de rien ! Avec quelle gourgandine condamnée étiez-vous ? Répondez ou la prochaine fois, je vous colle un bois. »

                Arzhiel, rivé à son trône par la tempête, usa de sa nouvelle pousse pour se débarrasser du parchemin de pétition collé à son front puis put enfin s’emparer d’un joyau enfoui dans sa poche intérieure droite d’armure. Une rafale le lui arracha des doigts pour le faire léviter jusqu’à Elenwë.

- « Un cristal de vision ? » s’exclama Vorshek en reconnaissant le bijou magique.

- « Ça, c’est la version commerciale du nom », répondit Arzhiel sous ses poils. « Moi, j’appelle ça un mouchard. Votre mère m’en fourre sans arrêt dans tous les coins…enfin, vous voyez ce que je veux dire. Pour une fois, celui-ci va me sauver la mise. »

                En effet, les bourrasques faiblirent à mesure que l’enchanteresse visionnait dans son esprit les images de la nuit d’Arzhiel capturées par l’artefact. Le vent retomba, la vieille naine ballotée à un mètre du sol aussi, et le calme revint.

- « J’étais coincé là », expliqua Arzhiel en haussant les épaules. « Cette phrase est rare, aussi notez-la bien quelque part : j’ai rien fait, c’est pas moi, je suis innocent. »

- « Vous avez admis notre enfant pour siéger à vos côtés afin de le préparer à son héritage ? » déclara l’elfe, hébétée. « Et hier au soir, vous aviez vraiment l’intention de me rejoindre ? »

- « Par les deux bouts si vous voulez tout savoir. Je peux récupérer mon bras droit maintenant ? Sinon, je vais devoir compter sur Garfyon. »

                La sorcière, successivement rassurée, calmée, attendrie et impressionnée devint finalement très émotive et affectueuse envers son mari ébouriffé mais blanchi.

- « Non, gardez la branche, comme ça vous aurez quelque chose à quoi vous rattraper si vous faîtes un bide », dit-elle en prenant sa main, émoustillée et les joues rosies. « C’est l’heure de votre pause câlins. »

- « Continuez sans moi, j’en ai pour un moment ! » lança à Garfyon et Vorshek le nain entrainé vers la sortie. « Ne déclarez pas de guerre et n’achetez rien. Pour le reste, dans le doute, comme d’hab, jouez-le à pile ou face ! »

                Le couple seigneurial sortit en trombe, mettant en fuite en gambadant la vieille naine acariâtre qui disparut sans demander son reste. La salle des doléances retrouva sa quiétude habituelle. Les gardes rompus à ce genre d’incidents refermèrent la porte et se recoiffèrent la moustache. Garfyon parcourut le registre à la recherche de l’identité du prochain visiteur. Un parchemin malmené et gribouillé atterrit dans un coin.

- « Père ? » appela Vorshek, peinant à réaliser. « Mère ? »

- « Papa et maman sont partis faire zizi panpan », lui précisa Garfyon, ravi de son hébètement frôlant l’écœurement. « Refermez la bouche, ça va passer. Voilà. Allez, nous aussi on a du pain sur la planche. Candidat suivant ! »

                Ruadan le Beige se présenta sur le seuil de la salle avant même que le garde achève d’en ouvrir la porte. Mince et pâle dans sa toge de laine rapiécée, le sorcier au nez crochu et au regard acéré ressemblait à un aigle épiant ses proies depuis son aire. Son expression renfrognée se durcit encore davantage quand il aperçut le trône vide d’Arzhiel et qu’un parchemin plein de croix vint se frotter à sa jambe.

- « Soyez le bienvenu au Karak, Archimage ! » l’accueillit Garfyon avec un enthousiasme préventif vu l’embrouille qui se profilait à l’horizon. « Vieil ami des nains, nous parlions justement de vous il y a peu ! »

- « Comment se portent vos plantations ? » taquina Vorshek qui se posait en rival de l’ensorceleur.

- « Prince Vorshek », le salua froidement Ruadan. « Ravi de constater à votre accoutrement que vous avez enfin abandonné la magie pour embrasser une carrière en meilleure adéquation avec vos prédispositions. Pour ce qui est de la santé de mes récoltes, je vous invite à interroger votre mâtin à ce sujet. »

                Le garde victime des attaques légumières confirma d’un hochement de tête inquiet la participation du magicien humain durant l’attaque subie, effrayé comme la plupart des nains autant par ses pouvoirs étranges que par sa main verte.

- « Votre seigneur est absent ? Parce que je vous préviens tout de suite, je ne me retape pas la queue vu la faune dans le couloir ! »

- « Le seigneur Arzhiel donne actuellement entièrement de sa personne, pris par une affaire pressante, une réunion entre partis nains et elfes sur un sujet brûlant. »

                Le ministre dissimula sous sa barbe le sourire que lui inspira Vorshek en déglutissant bruyamment. Il poursuivit.

- « Quel que soit votre problème, en tant qu’ami du Karak et hôte de marque à cette cour, nous vous accordons la plus grande attention. »

- « Non, c’est pas grave, je me suis habitué à rester debout après l’attente au milieu de vos sujets, leur basse-cour, leurs odeurs de basse-cour et leurs papotages de basse-cour », rétorqua sèchement l’Archimage. « Par contre, vous devriez apporter une bassine au petit prince. Il semble sur le point de rendre, à moins que le teint blême et maladif ne soit la dernière mode dans les lupanars de la vallée… »

- « Peut-être devrais-je suggérer aux propriétaires de ces établissements d’ouvrir une succursale non loin de votre tour », rétorqua le demi-elfe, piqué. « Il semble y avoir une clientèle potentielle grandement nécessiteuse de leurs services dans ce coin. En plus, ce ne sont pas des lupanars mais des salons de massage d’abord. Et je ne m’y rends que très sporadiquement. À peine une fois par semaine. »

                Vorshek feignit de bouder, puis se tamponna très dignement le visage avec un mouchoir parfumé pour reprendre des couleurs, sous l’œil atterré de Garfyon.

- « Qu’est-ce que…qu’on disait déjà ? » reprit le nain. « Ah oui, Archimage. Votre problème ? »

- « Il croit qu’un humain est capable de se hisser plus haut que son habituel bas de classement lors du tournoi de l’assemblée des mages », lança Vorshek, toujours vexé. « Oh, pardon, je pensais qu’il s’agissait d’un quizz ! Je me disais bien que la question était facile.»

- « Vous seriez surpris du vôtre de classement, votre seigneurie pomponnée, sans le piston de moman la protectrice sacrée des forêts et popa le bourge plein aux as », riposta Ruadan avec dédain.

- « Je ne vous permets pas d’insulter l’honneur de ma famille ! … À part pour mon père, à mon avis il ne connait même pas le mot. Mais ne touchez pas à Mère ! »

- « Père s’en charge déjà », marmonna Garfyon.

- « Vous n’êtes qu’un paltoquet », lança le Beige d’un air méprisant.

- « Vous êtes naze en insulte », répondit le prince. « Et en tournoi aussi. »

- « Serait-ce un défi ? Si c’est le cas, je vous préviens que vous ne monnaierez pas son issue de vos charmes, de votre argent ou d’une pièce de lingerie dédicacée par votre mère. »

- « Ce n’est arrivé qu’une fois et il s’agissait d’un collectionneur de corsets particulièrement têtu ! »

                Garfyon se leva pour aller chercher dans la remise un bouclier anti-boule de feu précautionneusement mis de côté par Arzhiel pour ce genre de cas et alla se rasseoir, retranché derrière.

- « Écoutez », soupira Ruadan, « vous êtes une jeune personne pleine de bonne volonté et certainement pleine d’ambitions dans l’art de la sorcellerie. Eu égard mes liens avec vos parents, je veux bien accepter de vous prendre comme apprenti. Au moins le temps que vous vous rendiez compte que vous êtes dépourvu de talent magique. Vous vous situez comment niveau vaisselle et entretien des sols ? »

- « Vous êtes jaloux parce qu’Ilurya a refusé de danser avec vous au bal des chapeaux pointus ! »

- « Vous lui aviez dit que j’étais en vérité un faucon incarné en humain et que je continuais à m’alimenter avec des mulots ! » rouspéta l’Archimage.

- « Même pas vrai ! C’était en aigle ! En plus, c’était à peine un bobard, elle avait déjà peur de vous avec votre pif en forme de bec à cause de sa malédiction capillaire serpentine (voir saison 5) ! »

                Garfyon, planqué derrière son écu, sirotait une bière servie à la gourde cachée d’Arzhiel tout en lisant son registre.

- « Mais allez vendre les petites culottes de votre maman sur le marché au lieu de faire passer la profession pour un ramassis de coquets délicats, amateur de jupons ! »

- « Je vous remercie pour ce compliment, mais on n’est pas censés s’insulter quant on est en désaccord et en rivalité ? »

- « Vous rivalisez à peine avec mon épouvantail, jeune herbe folle, et encore, lui est mieux habillé ! »

- « N’empêche que moi, j’ai réussi à galocher Ilurya, vieux rapace déplumé ! En plus, je n’accepte nulle vanne sur mes habits venant de quelqu’un qui porte une cape en laine marron coulante. »

- « C’est dans vos yeux qu’elle se trouve la coulante ! C’est beige cette couleur ! C’est mon titre ! Et vous, c’est quoi le vôtre ? Vert d’eau croupie ou épinard délavé ? »

                La porte s’ouvrit doucement tandis qu’Arzhiel se faufilait à petits pas rapides dans la pièce, seulement vêtu de ses chaussettes et de sa chemise de mailles retombant sur ses cuisses, enfilée à l’envers.

- « Ne faîtes pas attention à moi ! » déclara-t-il en ignorant parfaitement les éclats de voix et les baguettes dégainées. « Oh, salut Ruadan ! Ravi de vous voir mais je suis un peu pressé là, je ne vais pas pouvoir rester vous faire la causette. Vous avez vu ? Y a Vorshek si vous voulez papoter entre magos. »

                Le nain fila droit vers Garfyon sous les regards hébétés, et celui horriblement gêné de son fils.

- « Ah, mon bouclier anti-flammes, c’est exactement ce que je voulais », dit-il en débarrassant son ministre de l’objet enchanté. « Bonne initiative Garfyon ! Je prends la bière aussi. Les négociations sont âpres et j’ai la gorge sèche. Je reviens dès que possible. Continuez comme ça les gars, vous faites un super boulot. »

                Le seigneur sortit avec hâte, les feuilles du bras toutes frémissantes.

- « Il n’avait pas… » murmura l’Archimage, ébahi. « Et son bras…une branche ? »

- « Je ne sais pas si je vous ai déjà posé la question, sorcier, mais avez-vous un problème à nous exposer ? » rebondit Garfyon, exploitant l’opportunité créée et de toute façon dépouillé de sa protection en cas de fritage à coups de jets de feu.

- « Je…oui, certes, oui. Je souhaitais aborder les termes de notre coopération. »

- « Excellente idée ! » lança Vorshek, revenant à la charge. « On avait besoin d’un mage capable en fait, donc c’est mieux qu’on ne continue plus avec vous ! »

- « Fermez-la, prince, ou je vous envoie récupérer le bouclier auprès de vos parents ! » grogna Garfyon. « Votre père n’a pas signé le registre d’emprunt. En tant que représentant officiel de l’autorité seigneuriale, je peux vous obliger à lui faire respecter la loi de Karak sur les trésors subtilisés. »

- « Maintenant tout de suite ? » fit le demi-elfe, de nouveau livide et aussitôt calmé. « Non, mais j’avais plus rien à dire de toute manière. »

- « Les termes de notre alliance donc ? » reprit le vieux nain tandis que Vorshek se tassait sur son siège en s’épongeant le front. « On vous offre la nourriture, la protection et un lieu de travail isolé sur notre territoire en échange de votre soutien magique dans nos quêtes, c’est ça ? Qu’est-ce qui vous chagrine ? Vous voulez plus de jarrets de sanglier dans vos livraisons ? »

- « Déjà, oui », répondit l’enchanteur. « Mais c’est surtout au niveau de mon aide pour vos missions que ça coince. Attention, je ne suis pas contre vous concocter un philtre pour requinquer vos mourants ou lever une malédiction qui change en hibou-garou votre seigneur dès qu’il est ivre. »

- « Vous nous aviez filé un bon coup de main cette fois-ci », reconnut le ministre.

- « Par contre, pour le prêt d’artefacts rares ou enchantés, ça ne va plus être possible », grommela le magicien. « La pierre du corbeau qui permet de parler aux oiseaux quand on la glisse sous sa langue : avalée accidentellement et deux jours d’attente pour la récupérer par voie naturelle. Les bottes de vélocité : revenues toutes crottées avec une odeur de fromage rance juste intenable. La cape d’invisibilité : disparue à jamais. Le parchemin d’invocation des ondines : trempé et pané de traces de doigts graisseux. Donc, vous avez décroché le grelot, dorénavant la boutique est fermée et pour la location de matériel spécifique, adressez-vous à la concurrence ! »

- « Je reconnais que nos petits gars ne sont pas tous soigneux et qu’il arrive parfois qu’ils puissent exposer vos possessions à quelque risque dans le feu de l’action. Mais vos objets nous sont d’une aide capitale. Vous êtes par leur biais le garant de la sécurité et de la paix du fief, à l’instar de nos soldats qui bravent tous les dangers pour les préserver. Dites-vous que vous sauvez leurs vies, les nôtres et celles de tous les habitants de la montagne et de la vallée. »

- « Ne vous fatiguez pas à me sortir le couplet sur l’entraide et la lutte contre le mal, je m’en secoue, je suis un magicien solitaire, égoïste et asocial. Je ne vis pas dans une bicoque à une heure de trotte du premier humanoïde intelligent et non cannibale pour me tisser un réseau de potes à travers toute la contrée. J’ai dit plus de prêt. Et je garde les cautions. »

- « Plus de prêt, c’est raide », s’alarma Garfyon. « Je sais qu’on n’est pas intimes au point de se claquer la bise à chaque revoyure, mais puisque vous en êtes à nous sortir du vieux dossier, je peux aussi évoquer vos mésaventures avec le clan orc de la vallée voisine. »

- « Je ne me souviens guère de cet épisode », marmonna Ruadan. « En plus, je ne vois pas de quoi vous voulez parler. »

- « C’était quoi le souci avec les orcs ? » interrogea Vorshek, curieux.

- « À son arrivée dans la région, messire le Beige a tenté sa chance dans sa recherche de mécène auprès des orcs de la tribu des Épaules Velues. Ça a marché du tonnerre entre eux. Sauf que les voisins avaient décidé de marier l’Archimage à la fille du chaman. Comment s’appelait-elle déjà ? »

- « Omoplates Luxuriantes », répondit l’enchanteur à voix basse, très basse.

- « On lui a sauvé la mise en attaquant le clan la veille des noces suite à son appel au secours et messire s’est finalement rabattu sur son deuxième choix de sponsor local… »

- « Vous avez planté votre fiancée un jour avant votre mariage ? » ricana Vorshek. « Quand Ilurya va le savoir, ça et votre penchant pour la sauvage à fourrure ! »

- « C’est une dette que j’ai largement remboursé depuis en sauvant votre Karak des séismes, des barbares, des épidémies et des fourmis rouges ! » protesta le sorcier. « Les héros que vous m’envoyez ne me montrent aucun respect, ni aucune gratitude ! Ils rentrent chez moi sans frapper, piquent dans mon garde-manger, se servent dans ma réserve d’objets magiques et y en a même un qui m’a endormi mes pantoufles ! J’ai eu plus de dégradation de matériels cette année que votre prince de chaudes-pisses. On arrête les frais. Le bazar gratuit vient de se privatiser! »

- « Et si on fait installer une clochette à l’entrée et quelques serrures à vos placards ? » tenta de l’amadouer Garfyon.

                Le sorcier beige croisa les bras sur sa poitrine et renifla d’un air peu intéressé, inflexible.

- « On augmente vos rations de nourriture ? » proposa le ministre dans le pétrin. « On vous paye une bonniche ? Un poney ? Un paillasson ? Une nouvelle toge ? Un accès-libre à la cantine ? »

- « Ma décision est prise et elle est irrévocable. Ou alors… »

- « Deux poneys ?! » s’exclama Garfyon, plein d’espoir.

- « Arrêtez de me casser les sabots avec vos bourrins. Je pensais qu’éventuellement, il se pourrait que peut-être, à la réflexion et considérant notre longue collaboration, je puisse réfléchir à la question, à la condition…que damoiselle Ilurya accepte de devenir ma disciple. »

- « HAN ! » cria Vorshek, choqué et bondissant sur ses pieds. « Hors de question ! Je ne prête pas ma copine ! Pas en dehors de certaines soirées entre amis proches, j’entends ! »

- « Mais elle n’est pas faite pour vous ! » rétorqua Ruadan. « Ça fait dix ans que vous bataillez pour obtenir ses faveurs et elle ne sort avec vous que pour rendre folle votre mère ! »

- « Qu’est-ce que vous en savez vous, perché sur votre falaise pourrie et déserte, d’abord ?! »

- « Le livreur de charcuterie me raconte tout ! » jubila le magicien. « Je sais que vous vous êtes disputés pour la répartition des placards pour vos garde-robes respectives et qu’elle a fini dans le lit d’un bûcheron pas plus tard que la semaine dernière ! »

- « N’importe quoi ! Elle m’a bien expliqué que ce bûcheron était juste un de ses amis. Il avait simplement retiré sa chemise parce qu’il avait chaud ! »

- « C’est votre ex-copine la chaude ! Vous voyez bien qu’elle se fiche de vous comme de sa première plantation de fougère ! Faîtes un peu tourner ! Vous avez écouté ? C’est pour la paix et la préservation du Karak ! »

- « Pourquoi une druidesse bombasse irait se ruiner la vie aux côtés d’un sorcier relégable en ligue inférieure à la fin de la saison ?! Même elle, elle vous terrasse avec une pluie de feuilles mortes ou une invocation de mûrier ! »

- « Je ne sais pas, a priori elle semble préférer les humains avec ou sans chemise aux demi-elfes avec trop de robes ! »

- « Ces placards étaient comme votre capacité d’enchantement : trop petits et mal montés ! » s’égosilla le prince. « Et je n’ai pas abordé le problème de votre physique. Ah ben si en fait ! »

                Garfyon passa sa main sur son visage et se massa les tempes au milieu des cris et du déballage de linge sale. Finalement, il trouva plus judicieux de refermer son registre et de quitter discrètement la salle sous les regards implorants des gardes coincés à leur poste. Il se rassura sur cet incident en se disant que si le duel à venir s’avérait préjudiciable pour l’héritier du Karak, ce n’était finalement pas si grave. Ses parents étaient sans doute en train d’en concevoir un autre en ce moment même.

 

MATIN : Heure du chinchilla

                Arzhiel regagna la salle du trône en sifflotant, s’épongeant la nuque et le torse à l’aide d’une serviette dont il se débarrassa en l’accrochant à la hallebarde d’un garde. Il jeta un coup d’œil intrigué aux traces de brûlures sur les dalles, aux éclaboussures de sang sur les murs, aux serviteurs évacuant les dépouilles des familiers écharpés. Il huma l’odeur encore tenace de la fumée et de l’électricité magique saturant l’air. Puis observa Vorshek, pâle et en sueur, entouré d’une dizaine de potions de soins vides. Ne comprenant pas et décidant qu’il n’en avait de toute manière rien à carrer, le nain regagna son trône d’un pas léger en massant son bras redevenu normal.

- « Je ne dis pas ça parce que les femmes amoureuses se foutent de la qualité de nos prestations au lit, mais quelle superbe journée ! Qu’est-ce que j’ai raté ? »

- « Nous avons cessé toute collaboration avec Ruadan le Beige », l’informa Garfyon d’un air passablement las.

- « Ah, merde ! Il a su que c’était moi qui ai pourri ses bottes de vélocité ?! »

                Une elfe d’allure noble passa la tête dans l’entrebâillement de la porte et tendit un sourire gêné vers Garfyon et Arzhiel.

- « Pardonnez-moi, les commodités, je vous prie ? »

- « Troisième couloir sur la droite », répondit le seigneur. « En face du bureau de Svorn. Si vous pouviez confondre d’ailleurs … »

                L’elfe remercia d’un hochement de tête et disparut sans attendre.

- « Mince, il fait déjà la gueule lui ? » demanda Arzhiel en désignant son fils. « Vous auriez pu m’attendre ! »

- « Ce margoulin de magicien de cabaret a désintégré Pouffy ! » ronchonna le demi-elfe en montrant une plume un poil carbonisée qu’il tenait entre ses doigts. « C’est tout ce qu’il en reste ! J’avais passé six mois à dresser ce familier ! J’étais sur le point de réussir à le convaincre de m’accepter comme cavalier sans systématiquement essayer de me boulotter et l’autre Archinaze a tout fichu par terre ! »

- « En plus des entrailles de Pouffy », précisa Garfyon.

- « Comment vais-je pouvoir inviter Ilurya pour une chevauchée nocturne ce week-end maintenant ? Père, m’achèteriez-vous un nouveau griffon ? »

- « Cette gamine va vous faire tourner en bourrique si vous continuez à être aussi têtu, espèce d’âne. Vous pouvez aussi bien faire le poirier sur une comète, elle a eu sa dose de votre pomme. Et pour le griffon, la réponse est écrite le long de mon doigt du milieu, vous voulez la voir ? »

- « Je ne comprends pas… » murmura Vorshek, préférant soigner une mèche roussie par une langue de flammes plutôt que son épaule incrustée d’éclats de glace. « Je suis beau, riche, cultivé, séduisant, prince, puissant, mignon, bien habillé, avec de la personnalité et du charme et en plus je dispose d’un physique agréable. Pourquoi Ilurya ne succombe-t-elle à mes avances qu’à renfort d’hydromel ou de paris perdus ? »

- « Bof, vous savez, la dernière fois que je l’ai vu, elle courait comme une dératée dans les bois en se marrant, les miches au vent, suivie par un groupe de faunes handicapés dans leur course par l’effet des dites miches dansant sous leur nez. À mon avis, je ne crois pas qu’elle soit prête à s’engager dans une relation sérieuse et surtout non polygame. »

- « Bref, foutez-lui la paix avant de nous faire paumer un second pratiquant des arts occultes dans la même semaine ! » résuma Garfyon, lassé par ces épanchements pathétiques. « Et à nous aussi, tant que vous y êtes. »

- « Père, comment avez-vous réussi à séduire Mère ? » questionna le demi-elfe sur les dents qui n’en démordait pas. « Vous êtes petit, gras, laid et poilu ! »

- « Je lui ai sauvé la peau des griffes d’un nécromancien. Et je vous emmer… »

- « Il me faut un nécromancien ! » s’exclama vivement le jeune prince.

                Un nouvel intrus rentra dans la salle de doléances tandis que Garfyon et Arzhiel levaient les yeux au ciel d’un même réflexe. Le nain jeta un coup d’œil à la pièce, visiblement aussi désorienté que l’elfe à l’envie pressante, plus tôt.

- « C’est ici le jambon ? » lança-t-il en accrochant le regard de son seigneur et exhibant une belle pièce de charcuterie.

- « Quelqu’un a commandé l’apéro ? »

- « Moi j’ai commandé des ronds de serviettes », dit Garfyon.

- « Moi, je veux un nécromancien eunuque (on sait jamais), adepte du kidnapping et ouvert au marchandage », déclara Vorshek. « Ou un nouveau griffon. »

                Le boucher-coursier, bien couenné de ne trouver son client, repartit dans son coin en couinant. La porte n’eut pas le temps de se refermer derrière lui qu’une famille de nains fit irruption dans la salle d’audience. Le couple observa attentivement le sol et les murs en échangeant des commentaires à voix basse quant à l’espace et la luminosité, tandis que leurs deux enfants se poursuivaient en poussant de vifs cris enjoués.

- « Excusez-moi ! » appela le père de famille tandis qu’Arzhiel observait leur manège, perplexe. « Si ce n’est pas trop indiscret, vous louez combien ici ? Est-ce que ce n’est pas trop bruyant avec cette hauteur de plafond ? »

- « Et froid ? » rajouta la mère. « Y a-t-il des commerces de proximité dans le quartier ? »

- « C’est quoi ce boxon ? » demanda le seigneur en repoussant un nanillon essayant de grimper sur son trône. « Gardes ! Un peu d’ordre ! Mais ne me faîtes pas vos yeux de merlan frit, pauvre tanche ! Faîtes votre boulot ! …Mais je ne sais pas, emmenez-les aux jardins elfes, les gosses sont surexcités ! »

                La famille n’accepta de sortir qu’après avoir pris quelques mesures et critiqué correctement la décoration. Un peu désarçonné, et regrettant de plus en plus de ne pas s’être porté acquéreur du jambon, Arzhiel se décida à chercher la raison de ses intrusions incongrues hors de la salle des doléances. Un brouhaha sans nom provenait de la salle d’attente, plus bordélique encore que la veille aux heures de pointe. Le nain tomba nez à nez avec un cortège de soldats discutant bruyamment et ce, curieusement sans être saouls.

- « Salut les mecs, ça turbine ? Alors juste une question avant votre départ pour trois semaines de plantons au poste-frontière du Vent Polaire Éternel : qu’est-ce que c’est que ce foutoir ? C’est la récré et je n’ai pas entendu la cloche ou le marché aux bœufs a lieu plus tôt cette année ? »

                Le silence se fit enfin et les regards se braquèrent tous du seigneur à deux doigts de se mettre à tirer des oreilles jusqu’à un officier qui s’avança, les pouces dans son ceinturon.

- « La milice est en grève, monseigneur », déclara le vétéran, un cure-dents planté au coin de la bouche. « Nous n’assurons plus ni la sécurité, ni le service d’accueil et d’orientation auprès des visiteurs. Je suis moi-même le porte-parole du mouvement. »

- « Ça n’a aucun sens un porte-parole pour des soldats. Vous êtes des guerriers, personne ne vous demande de parler, juste d’entendre les ordres. »

- « Nous souffrons du manque de considération de la part de la populace », lit le sergent en brandissant une tablette gravée qu’on vint lui amener.

- « Avez-vous songé à arrêter de les tabasser et de les racketter dans un premier temps ? »

- « …la mauvaise image de notre métier ne suscite plus de vocation auprès des jeunes… » 

- « Vous dîtes ça comme si ce métier se faisait par choix ! » rit Arzhiel, guère imité.

- « …et nous voulons une prime de salissure contre les tâches de bière, une obligation du port de la moustache, un arbre de Noël avec buffet et la possibilité de vendre des calendriers en tablettes de granit à la fin de l’année. »

- « Je vous proposerais bien ma femme aussi, elle répond à vos critères d’obsession de l’image, de violence gratuite et de pilosité. »

- « Sérieux ?! » s’écria un garde bavant déjà un peu.

                Arzhiel invita le soldat à débattre du sujet avec son doigt à réponse universelle et se tourna vers le porte-parole.

- « Comme j’imagine que vous n’accepterez pas de vous conduire vous-mêmes jusqu’aux geôles et que vous n’avez pas l’intention de mettre un terme tout de suite à votre rassemblement cuir-matraque, je n’ai qu’une option : je vais voir ce que je peux faire. »

- « À la bonne heure ! » acquiesça le sergent d’armes. « Même si je ne connais pas du tout le sens de cette expression. »

                Arzhiel réussit à négocier avec les contestataires le filtrage de l’accès à la salle des audiences le temps de trouver une solution et regagna son trône sous les regards interrogatifs de Garfyon et de Vorshek.

- « Alors ? » s’enquit le ministre. « Vous avez trouvé à qui était destiné le jambon ? »

- « À une druidesse nommée Ilurya, elle cherchait un cadeau pour son nouveau petit copain troll. »

- « Ce n’est pas drôle ! » s’étrangla Vorshek.

- « C’était juste vous faire piailler », s’excusa Arzhiel. « C’est marrant, votre mère a quasiment la même intonation quand elle monte dans les aigus, mais j’y arrive plus difficilement qu’avec vous. Et plus rarement aussi. Bon, une fois, y a longtemps. »

                Le nain tapota le genou de son fils au visage figé dans une grimace mortifiée et remonta sur son trône.

- « Les miliciens sont en grève parce qu’ils ont fini par se rendre compte que tout le monde les déteste et se moque d’eux. J’ai joué la montre en leur promettant de trouver une solution donc je vous avertis qu’il va falloir se sortir les doigts avant qu’ils ne viennent nous les écraser à coups de bottins. Exposé du problème : la volaille a besoin de considération ! Faites péter les idées ! Allez, tempête de cerveaux tout de suite ! »

- « Et si vous augmentiez leur solde ? » proposa Vorshek.

- « Pour une politique éclairée et juste, partez toujours du principe que vous êtes raide », lui expliqua posément son père. « En plus, la plupart du temps, c’est le cas. »

- « Prononcez un discours pour honorer leur courage, leur dévouement et votre admiration sincère pour la carrière de gardes », suggéra Garfyon.

- « Le gueux standard se tamponne bien de mes discours. Je le sais, lors de la dernière commémoration aux morts, j’ai placé trois fois le mot caleçon. Personne n’a relevé. Et pour ce qui est de mon admiration, je préfère éviter de mentir aussi grossièrement au peuple. Les calbars passent, mais ça… » 

- « Si on changeait leurs uniformes ? » soumit Vorshek. « En leur rajoutant des boutons de cuivre, des épaulettes à frange et des bérets, ils feraient énormément d’envieux ! »

- « Le but du jeu, c’est pas qu’ils passent encore plus pour des baltringues ! Vous avez compris l’énoncé ? »

- « Offrons-leur des montures ! » pensa Garfyon en apercevant la tâche sombre et gluante laissée par Pouffy sur les pavés. « Des chevaux, des mulets, des poneys, que sais-je ? »

- « Des bourrins pour des bourrins ? » maugréa Arzhiel, guère convaincu.

- « S’ils peinent à recruter, autorisons les candidatures pour les elfes ! »

- « Et pourquoi pas pour les femmes aussi ! » s’exclama Garfyon, scandalisé.

                Arzhiel se leva pour marcher un peu à travers la pièce et mieux réfléchir. S’éloigner du début de chamaillerie débile qui éclata entre son fils et son ministre ne fut qu’un heureux hasard. Ses pas le portèrent jusqu’au garde ayant étalé Horolf et à la dent cassée de ce dernier fièrement liée à sa hallebarde en guise de trophée.

- « J’ai trouvé ! » s’écria-t-il en baisant le front du guerrier déjà rougissant puis en rejoignant ses seconds.

                La dispute s’était soldée par une sorte de bouderie fayotage où chacun bossait dans son coin pour résoudre le problème. Garfyon griffonnait fébrilement une liste de noms potentiels de chevaux sur son registre, à l’abri derrière son bras replié pour éviter qu’on ne copie sur lui. Vorshek lui, dessinait l’esquisse d’un nouvel uniforme à pompons et cape en velours.

- « Il faut parvenir à persuader les gardes d’oublier toutes leurs requêtes coûteuses et se concentrer sur la manière de revaloriser leur image de brutasses écervelées et compréhensives comme une herse fermée », détailla le seigneur. « En gros, notre objectif est de faire en sorte qu’ils passent pour des modèles, notamment aux yeux des jeunes. »

- « Vous allez organiser un bal et leur faire faire des démonstrations de différentes danses devant un public ? » crut deviner Vorshek, ravi.

- « Vous comptez suivre leur quotidien en privé et au travail par le biais d’observateurs et exposer leur intimité par des crieurs de rue ou des conteurs afin de les rendre plus proches auprès du peuple », avança quant à lui Garfyon.

- « Vous saviez que j’avais trois conseillers pour m’aider à gouverner à une époque ? » lâcha leur seigneur en hochant tristement la tête. « Des boulets pur sang et bien parasitaires. Demandez-moi ce qui leur est arrivé : je les ai oubliés dans un monde apocalyptique condamné à la destruction. »

- « Quelle solution avez-vous trouvé, sage et éclairé dirigeant du Karak ? » l’interrogea Garfyon, tout sourire, en raturant nerveusement sa liste.

- « Spectacle, compétition absurde et exploits de vraies mules », exposa doctement Arzhiel. « C’est-à-dire un concours annuel de force naine ! Elle se composera d’épreuves horriblement physiques et pénibles, réalisées par des brutes surpuissantes pour le plaisir d’une foule en liesse. Les gens sont tellement vannés de leur semaine qu’ils sont prêts à regarder n’importe quoi pour les divertir le week-end. C’est notre objectif  et, on peut le dire, notre credo : leur offrir n’importe quoi. »

- « Quel genre d’épreuves ? » demanda Vorshek, intrigué.

- « Des trucs irréalisables et inutiles, mais qui en jettent assez pour que nos petits soldats, dont le principal talent est une propension inquiétante à la violence gratuite, puissent les tenter devant un public de curieux aux goûts douteux. Soulever des tonneaux ras-la-gueule de bière en épaulé-jeté, promener des rochers, dégommer des murs à la masse… »

- « Projeter des poids ou des marteaux le plus loin possible ! » s’exclama le demi-elfe en saisissant le concept. « Scier des troncs énormes pour rien ! Déplacer des statues ! »

- « Traverser un parcours d’obstacles avec un collègue ligoté sur le dos ! » rajouta Garfyon, à son tour tout excité par le projet. « Lever des charrettes ! Tordre des manches de pioche ! »

                Arzhiel partit d’un rire gras et satisfait avant de s’interrompre brutalement.

- « Et l’épreuve reine : ouvrir un bocal de cornichons avec les mains mouillées ! »

                Vorshek, Garfyon et même les gardes présents dans la salle poussèrent une exclamation vibrante d’émotion, entre choc et émerveillement.

- « Non, c’est impossible ! » protesta vigoureusement le ministre en tremblotant. « C’est comme le pot de confiture entamé scellé par le sucre. Ce sont des épreuves du Ciel que le commun des mortels ne peut relever ! »

- « Compagnons ! » déclara Arzhiel en se fendant d’un sourire gourmand. « Je crois que l’on tient notre slogan ! »  

MATIN : Heure du bousier

                 Cyril, le hobbit joufflu, palpa avec une insistance embarrassante la taille du sergent d’armes et se redressa lentement en lissant sa moustache poivre et sel. Son regard traînant inspecta sous toutes les coutures l’officier immobile et à peine mal à l’aise. Il fit un pas de côté, passa dans son dos en le frôlant, rajusta son encolure en lui soufflant dans la nuque puis s’écarta finalement en rengainant aiguilles et bobines de fil dans son sac-banane rose criard.  

- « Messires, ne crions pas trop au chef-d’œuvre », déclara l’ancien barde d’un ton suave. « Je dois énormément à la beauté virile de ce modèle qui met si bien en avant mon talent. »

- « C’est du bel ouvrage, en effet », reconnut Vorshek en expert textile.

- « C’est un tabar, quoi », déclara Arzhiel en haussant les épaules, essuyant aussitôt un regard noir de la part du hobbit. « Un drap avec trois trous pour la tête et les bras, cousu avec les armoiries du Karak recouvrant une armure, y a pas non plus de quoi se taper le cul par terre. »

- Mais je vous en prie », soupira Cyril avec dédain. « J’adore interrompre mon travail d’artiste pour répondre aux urgences vestimentaires de monseigneur et me faire traiter comme un vulgaire repriseur de chaussettes ! »

- « Je peux vous refiler plus de taf si les patates aux chaussettes vous bottent », rétorqua Arzhiel en indiquant ses pieds. « Inutile de monter tout ça en épingle, il va falloir plus que deux coutures sur une liquette pour que je vous claque la bise et la fesse, mon pote. Estimez-vous déjà heureux que je n’ai pas fait fermer votre échoppe pour atteintes aux bonnes mœurs. »

- « Père est au courant que c’est vous qui avez introduit la mode des tailles courtes dans le Karak », s’empressa de renseigner Vorshek à l’oreille de son ami surpris. « Il faut reconnaitre que les nombrils et les reins découverts, c’est charmant et rafraichissant sur les elfes, mais un tantinet moins ragoûtant sur les nains. Le bourrelet flottant velu ne plaide malheureusement pas vraiment en votre faveur. » 

                Le hobbit se renfrogna et adopta une moue dédaigneuse pour se dérober aux regards pesants des nains présents.

- « Me priver de ma boutique reviendrait à censurer l’art et priver cette montagne du dernier bastion de bon goût ! » se défendit-il avec emphase. « Ma nombreuse et croissante clientèle le vivrait comme un outrage ! »

- « Ne me prenez pas pour une bille non plus », dit Arzhiel. « Ce sont les toilettes de mon fils et les commandes spéciales de sous-vêtements « atypiques » de ma femme qui font la moitié de votre chiffre ! Dans les deux cas, j’en suis la première victime. Donc, pouet, l’artiste. »

- « La tomate minuscule sur le bas du tabar a-t-elle un sens ? » demanda Garfyon pour faire diversion et détendre l’atmosphère.

- « C’est une cerise », répondit le couturier, vexé. « Mon cachet personnel. Cerise était mon ancien nom de scène lorsque j’étais barde, battant la campagne avec Vorshek et notre joyeuse compagnie des Dragons qui Roxxent. Avant que vous ne demandiez, non je ne chanterai pas. Ou alors, insistez un peu. »

- « En tout cas, la cour vous remercie de vous être déplacé au plus vite pour nous confectionner ce tabar ! » fit le ministre, rompu à la technique de la diversion.

- « Je l’ai réalisé à partir d’un de mes rideaux si vous voulez tout savoir, petit coquin curieux. »

- « Vous aviez un rideau aux couleurs des armes du Karak ? »

- « À vrai dire, ce sont les couleurs de vos armoiries qui étaient identiques à celles de mes rideaux de cuisine. Un heureux hasard, n’est-il pas ? Ne venez pas prétendre que ce Karak peut se passer d’un minimum de mode, après ça. »

- « Bon, on ne veut pas vous retenir plus longtemps ! » lança Arzhiel. « Un patron comme vous a sûrement plein de linge de maison à repasser ou de clients à embobiner. Filez avant que la mode ne fasse une victime de plus ! Ciao l’artiste ! »

                Cyril ne se fit pas prier, appréciant peu l’ingratitude de son seigneur envers son labeur et son talent et encore moins ses mimes de bastonnade échangées avec les gardes censés le raccompagner. Il ne parvint à obtenir aucune embrassade, ni de Vorshek qui se raidit et recula instinctivement, ni de Garfyon qui sentait l’ail, ni du sergent d’armes, malgré un clin d’œil appuyé et une caresse furtive sur sa joue.

- « Faites-moi penser à revoir les taxes sur les entrepreneurs indépendants », confia Arzhiel à Garfyon lorsque le hobbit potelé à la démarche d’oie quitta la pièce. « Il réfléchira à deux fois avant de fournir à ma femme des costumes animaliers et des dessous fantaisistes pour moi. Je n’aurais jamais cru que le froufrou puisse gratter autant. »

Il fallut au ministre plusieurs secondes d’efforts mentaux intenses pour effacer de sa mémoire les deux dernières phrases de son seigneur. Vorshek lui, put rajouter une ligne de plus sur la liste de ses traumatismes après avoir inconsciemment imaginé la scène. Son père se tournait déjà vers le soldat arborant à présent son blason sur rideau.

- « Sergent d’armes ! Vous avez fière allure ! J’ai l’honneur de vous annoncer que vous êtes officiellement le nouveau héraut du Karak, chargé d’accueillir et d’annoncer les visiteurs à notre cour. Heureux ? »

- « Affirmatif, messire ! » gloussa le soldat. « J’ai toujours rêvé d’être un héraut. »

- « Super ! » s’exclama Arzhiel en virant le cure-dents de sa bouche d’une pichenette. « On peut donc oublier cette histoire de grève maintenant ? Les jeux de force naine auront lieu le mois prochain et je vous ai soudoyé en vous offrant un poste plus prestigieux. Donc, au taf ! »

                Le héraut fraîchement promu salua en claquant des talons et s’apprêtait à faire demi-tour lorsqu’il marqua un temps d’arrêt.

- « Je tenais à vous remercier de m’avoir choisi parmi tous mes camarades », se permit-il discrètement, tout ému.

- « J’ai tout de suite remarqué votre charisme, » lui glissa son seigneur.

- « Vraiment ? Ce n’est pas une flatterie intéressée comme celles de ce hobbit étrange, n’est-ce pas ? »

- « Détendez-vous  du rideau, mon grand. Je comprends que je puisse susciter l’admiration, voire le fantasme, mais je vous arrête tout net : je ne suis pas sensible à votre uniforme. La vérité, c’est que je vous charriais. On vous a choisi parce que vos autres copains ne savaient pas lire. »

                Le héraut rougissant, de sa promotion ou du contact encore tiède de Cerise sur son visage, on ne saurait dire, partit au trot dissoudre la grève et montrer à ses ex-comparses son beau tabar pour frimer. Garfyon, Arzhiel et Vorshek regagnèrent leurs places pour tenir une nouvelle séance.

- « On essaiera de se passer de vos contacts dans la haute-couture la prochaine fois qu’on aura une urgence vestimentaire sur les bras, d’accord ? » lança Arzhiel à l’attention de son fils.

- « Je ne suis que trop d’accord, » acquiesça le demi-elfe d’un air coupable. « J’évite habituellement de devoir un service à Cerise…J’ai dû paniquer dans le feu de l’action, ça ne se reproduira plus. En revanche, je me dois de vous signaler que j’ai habilement négocié le tarif de sa prestation. Le coût pour la cour sera nul, j’ai bien entendu votre leçon, père. »

- « Si vous avez accepté de prendre un verre avec votre tailleur de slips, le Karak vous remercie mais le Karak ne veut connaître aucun détail. »

- « Cyril a tenté de me droguer par la nourriture et la boisson pas moins de trente-deux fois. Pour l’année en cours. Sans tomber dans la parano, je commence à me méfier de ce genre de propositions de sa part. J’ai plutôt orienté mes négociations sur le port de ses réalisations afin de lui faire de la réclame. N’est-ce pas bien pensé ? »

- « Vous allez porter ses fringues de votre plein gré ?! » s’exclama Arzhiel, atterré. « Remarquez, vu votre style actuel, je ne sais pas lequel des deux verra son image le plus dégradée par cette entente… »

- « Quand mes seigneuries auront fini de parler chiffon, on pourra peut-être s’intéresser aux prochaines doléances ?! » les tança Garfyon d’un ton sec.

                Arzhiel se retourna vers le vieux nain qui rouspétait en se rongeant les ongles, trépignant sur son fauteuil.

- « Qu’est-ce qui vous prend ? Il vous tarde l’apéro ou ça fait trop longtemps que vous n’avez pas inspecté les geôles de près ? »

- « Pardonnez-moi, je suis dévoré par l’impatience. Les prochains visiteurs sont les candidats potentiels retenus pour le poste de prédicateur du Karak et l’un de mes fils se trouve dans le lot. Je dois reconnaitre que je suis assez nerveux. »

- « Un prédicateur ? » interrogea Vorshek.

- « Ah oui, j’ai passé l’annonce pour faire criser Svorn », expliqua Arzhiel. « Cette vieille relique est trop croulante pour nous pondre des prédictions pas trop perchées et est trop embouchée pour bien interpréter les messages des dieux. Donc, on recrute. Par contre, Garfyon, votre rejeton a plutôt intérêt à assurer sur son numéro de voyant. J’ai déjà pistonné mon marmot. On va passer pour des bourgeois ou des politiciens humains si je fais aussi rentrer le vôtre dans la cabane. »

- « Ne vous en faîtes pas ! » l’assura le ministre en se triturant la barbe sous l’effet du stress. « Je suis certain qu’il va gérer. En tant que père, on doit avoir confiance en nos enfants. »

                Arzhiel se retint de pouffer et regarda Vorshek qui souriait niaisement en dessinant un elfe en train de piétiner un nécromancien sous les yeux d’une druidesse admirative. Le tout au milieu d’un grand cœur bien mièvre. Le nain dut se mordre la langue pour ne pas saper les espoirs pathétiques de son ministre. Il était sûr d’avoir bientôt une occasion plus propice de se marrer lors du passage de son rejeton.

- « Viding ! » annonça bien fort le héraut en lisant sa tablette gravée. « Horloger spécialisé dans…l’hymnose sur volaille. »

- « Vous êtes certain qu’il sait bien lire, votre gréviste en tablier ? » questionna Vorshek à la dérobée.

                Arzhiel demanda confirmation du regard à son héraut quant à l’étrangeté de cette annonce, mais celui-ci ne put que montrer sa plaquette d’un air tout aussi déconcerté tandis que le visiteur se présentait, une poule sous le bras.

- « Viding ? » interrogea Garfyon au nain qui acquiesça.

- « Horloger ? » enchaîna Vorshek.

- « En effet, mais je suis en cours de reconversion dans l’hymnose. Je suis actuellement une formation accélérée en ce sens. »

- « Vous auriez déjà du commencer par bûcher le titre », le tacla Arzhiel. « Et donc, vous hymnotisez des bestioles de la basse-cour pour entendre les voix divines ? C’est plutôt original. »

- « Normalement, on utilise des oiseaux car se sont les messagers des dieux », se justifia Viding. « Mais je n’ai pas réussi à attraper de colombe. Même pas un pigeon. Drôlement vif ces animaux quand même. »

                Arzhiel se pinça les lèvres et fit signe à l’ex-horloger de commencer sa démonstration. Celui-ci plaça la poule devant lui, plongea son regard dans le sien, marmonna quelques imprécations mystiques, puis se décida à réveiller l’animal assoupi entre-temps. Une minute plus tard, Viding picorait le sol en caquetant, les yeux exorbités.

- « Personnellement, je pencherai pour engager la poule, » plaisanta Vorshek.

- « Une phrase qui ne doit pas être aussi rare de votre part que cela », rétorqua Arzhiel sur le même ton avant de faire signe aux gardes de virer ce premier candidat et de nettoyer un peu les fientes laissées sur le pavé.

                Viding raccompagné au poulailler, le héraut regagna sa place après s’être débarrassé de la dernière plume collée à son tabar, se racla la gorge puis annonça le candidat suivant :

- « Fjorknir Longuebrèche ! Dit le dresseur de tempêtes, dit le sage des cimes, dit le grimpeur à pois ! »

                Un nain d’ascendance indéniablement noble avança d’un pas altier, couvert d’une riche fourrure d’ours et de bijoux clinquants, suivi d’une demi-douzaine de serviteurs qui s’échinèrent à porter un énorme bout de rocher jusqu’au milieu de la salle. D’un air satisfait, Fjorknir écarta de son passage à l’aide de sa canne ouvragée les domestiques éreintés, puis tapota un pan de la pierre carbonisé.

- « Ce sera trois milles pièces d’or », déclara-t-il en posant fièrement. « Je peux descendre à deux milles cinq cent si vous m’en commandez aujourd’hui deux de plus. Offre valable jusqu’à l’heure de la marmotte, ce soir. »

- « C’est quoi qu’on regarde là ? » l’interrogea Arzhiel en se tordant le cou pour trouver un sens à la brûlure.

- « Un impact de foudre, voyons ! » répondit le noble, presque choqué, s’il lui avait fallu choisir une autre expression que son flegme hautain. « Le langage des dieux ! Les sommets que mes équipes arpentent en sont truffés. Je peux vous en livrer chaque semaine. »

- « Vous trouvez qu’on manque de matière première ici pour rogner en altitude ?! » s’exclama Garfyon en désignant la salle entièrement en pierre, dans une forteresse en pierre, nichée au cœur d’une montagne.

- « Et comment on sait ce que les dieux veulent nous dire avec cette tâche cramée ? » rajouta Arzhiel. « Vous auriez tout aussi bien pu taguer ça à la torche y a deux minutes dans le couloir. C’est quoi le message divin là ? »

- « Là ? Mais je n’en sais rien. Je suis tailleur de pierres et exportateur, pas devin. Faites marcher votre imagination. Cette forme…c’est pas un canard qu’on devine là ? »

- « Ah si ! » confirma Vorshek, la tête à 90 degrés. « Avec un bec énorme et béant. Sans doute les dieux essaient-ils de nous prévenir de l’assaut imminent d’un canard géant hostile. »           

                Fjorknir regarda tour à tour son rocher et le prince, pencha la tête comme lui et finit par comprendre l’ironie de la remarque quand l’un des gardes se mit à cancaner joyeusement. Vexé, le noble tourna les talons et se dirigea vers la porte. 

- « Vous n’oubliez rien ? » s’interposa le héraut en le retenant d’un doigt menaçant et boudiné.

- « Et je compte sur vous pour le remettre exactement là où vous l’avez trouvé ! » lança Arzhiel tandis que le commerçant donnait un coup de main à ses serviteurs pour évacuer le rocher, un index hostile visant ses côtes. « Les dieux pourraient se courroucer de voir leur montagne abîmée ! »

- « C’est un exercice délicat que de choisir un traducteur compétent aux dieux », commenta Vorshek, fasciné par le spectacle des sept nains suant sang et eau pour virer leur caillasse. « Si nous désignons un empoté du même acabit que ces deux-là, on risque de les offusquer. »

- « C’est un coup à finir changé en statue de sel par une divinité trop susceptible », approuva Garfyon. « Bref, une divinité quoi. »

- « Remarquez c’est pratique pour relever les plats un peu fades à la cantine ou pour faire un presse-parchemin drôlement original », relativisa Arzhiel.

- « Niez-vous craindre l’ire céleste ? »

- « C’est vous le niais. C’est sûr, c’est pas fendard de finir en déco de petit salon, mais honnêtement je m’en secoue le coquillard. J’ai incarné la majorité des bestioles du bestiaire connu avec la magie de votre mère. Elle m’a scellé un crapaud électrocutant sur le crâne et m’a changeformé en elfe trois cents quarante deux fois. Alors le sel, avouez que ça manquerait de piquant. Par contre vous, en tant qu’héritier au trône, il va falloir vous préparer à ce genre d’impondérable. Votre copine nympho vous a-t-elle déjà métamorphosé ? »

                Vorshek, décontenancé par cette perspective, se renfonça pensivement dans son siège. Son expression confuse et sa bouche en cul-de-poule amusèrent juste assez longtemps les nains pour que le troisième prétendant au poste de prédicateur se présente à eux. Une puanteur intenable envahit aussitôt la salle des doléances, interrompant désagréablement leur hilarité. La source ne fut pas longue à découvrir. Le fils de Garfyon venait d’entrer en poussant une brouette remplie à ras bord d’entrailles déjà pourrissantes.

- « C’est votre aîné, Troufyon ? » demanda Arzhiel en enfilant aussi sec son heaume de combat quasiment hermétique. « Il a changé de parfum ou il revient du marché orc avec ses commissions de midi ? »

- « Troufyon, c’est le soldat, mon cadet », répondit placidement le ministre, feignant de ne rien sentir malgré ses vertiges naissants. « Lui c’est Morfyon. Il lit les augures dans les viscères des bêtes. C’est très répandu. »

- « Chez les ogres charognards ou les harpies de charnier ?! » s’exclama Vorshek en trouvant refuge à l’intérieur d’une bulle d’air géante invoquée par magie.

- « Mes hommages, vos seigneuries », salua Morfyon en renversant la tripaille au sol et en plongeant aussitôt les mains dedans. « Pardonnez l’odeur, vous verrez, on s’y fait. Je ne voulais pas vous manquez de respect en cette occasion spéciale avec une vulgaire carcasse de bestiau, alors je suis parti chasser un minotaure pour marquer le coup et taper dans le haut-de-gamme. J’ai juste un peu sous-estimé le temps nécessaire pour trouver la sortie de son labyrinthe…Du coup, le matériel manque un peu de fraîcheur, je vous l’accorde. Néanmoins, la méthode est infaillible avec des taureaux, alors imaginez la qualité des visions avec un véritable minotaure ! Un effet bœuf pareil, j’en ai l’eau à la bouche. »

                La chute d’un soldat asphyxié par l’odeur d’étable en été ou de tannerie aux portes ouvertes marqua la ponctuation de la déclaration de l’aspirant-prédicateur. Un second vomit en suivant à la vue du candidat farfouiller dans les viscères, baignant dedans jusqu’à la taille. Les deux survivants se laissèrent guider par leur instinct de survie et s’enroulèrent la tête avec leur barbe pour filtrer l’air vicié. Seul Garfyon, de plus en plus pâle et transpirant, essayait de ne montrer aucune gêne à supporter l’insupportable, ému par la vue de sa progéniture immergé dans la chair pourrie.

- « L’exercice est…ardu », déclara le voyant en se concentrant.

- « Accroche-toi, Morfyon ! » l’encouragea son père. « Regardez bien, seigneur ! Les anciens sages savaient lire l’avenir dans les organes des bêtes sacrifiées. Morfyon ne manque pas de ténacité et de ressort. Une fois que vous aurez vu de quoi il est capable, vous ne pourrez plus vous en séparer ! »

- « S’il parvient à visualiser dans son futur proche un gibet pour attaque au gaz nocif de minotaure daubé, ce sera déjà un début ! » marmonna Arzhiel en essayant de s’incruster dans la bulle de son fils. « On va crever s’il ne se dépêche pas ! »

                Morfyon se redressa subitement au milieu de sa transe, les yeux écarquillés en une effrayante expression de terreur.

- « Les dieux n’existent pas ! » hurla-t-il comme un dément en s’arrachant à ses abats et ses visions. « Ils viennent eux-mêmes de me le dire ! »

                Bondissant par-dessus sa brouette en gesticulant de manière absurde, un chapelet de boyaux autour du cou, l’augure délirant se rua vers la sortie et disparut à toute allure dans le couloir en répétant sa prédiction en boucle. Arzhiel fit disparaitre la cargaison de viande avariée en activant l’ouverture de l’oubliette, soulageant toute l’assemblée, hormis Garfyon, figé et stupéfait.

- « Votre fils a hérité de votre talent pour régler les problèmes », lui confia Arzhiel pour lui remonter le moral. « Dîtes-vous au moins que grâce à sa soudaine crise de folie mystique, il n’y a plus de risque que la cour soit accusée de pistonnage… »

                Garfyon se tourna très lentement vers son seigneur, bouche bée, appela le nom de son fils d’une voix faible et traînante, puis s’écroula comme un sac de patates, finalement terrassé par les ultimes relents de puanteur.

- « Je maintiens mon vote pour la poule ! » signala Vorshek en sortant de sa bulle.

 

MATIN : Heure de la bécasse

                Le chamane rangea soigneusement ses vertèbres de bêtes dans une bourse, rengaina son fouet en crins de cheval dans son pagne puis fit rouler son barbecue de voyage jusqu’à la sortie, largement ouverte pour évacuer l’épaisse fumée noyant la salle d’audience.

- « La divination en jouant aux osselets avec l’esprit de l’aïeul cané y a dix hivers, ça manque peut-être de style, mais il faut lui reconnaitre une certaine efficacité », commenta Arzhiel entre deux toux.

- « En effet, sinon comment aurions-nous pu savoir qu’un orage se préparait dans la steppe des Pieds-Plats, une tribu dont on se cogne vivant à trois cents lieues d’ici ? » répondit ironiquement Vorshek, les yeux piquants. « Sérieusement, Père, vous imaginez-vous seulement présenter comme nouveau haut-prêtre cet orc sauvage à l’aristocratie naine du Karak ? »

- « Si j’avais voulu faire dans la discrimination, on aurait manqué de superbes spécimens de nazes comme ce charmant sage elfe prétextant décoder les messages divins selon la forme des nuages…Ou la bohémienne humaine qui nous a tiré les cartes et a voulu nous taper la pièce. En plus, ça craint, elle m’a prédit un ongle incarné la semaine prochaine. »

- « Et moi une carrière de rempailleur de chaises avec douze gosses et deux fois plus de chiens si j’acceptais de l’épouser », fit le prince en frissonnant encore de frayeur au souvenir des sourires édentés et engageants de la cartomancienne.

- « C’est vrai que le défilé des zouaves, des barrés et des escrocs en roulotte nous aura bien diverti, mais on n’a pas beaucoup plus avancé qu’avec cette vieille baderne décrépie de Svorn. Lui braquer son boulot aurait été parfait pour l’expédier finalement à l’hospice terroriser les soigneuses et tripoter les vioques dans leur sommeil. »

- « Vous ne l’appréciez vraiment pas, n’est-ce pas ? » soupira le demi-elfe en constatant l’étendue de la déception de son père.

- « Il est hystérique, fanatique, arriviste et sérieusement perché », répondit Arzhiel en reniflant sa barbe qui sentait à présent le graillon. « J’ai bien essayé d’être gentil ou mieux, de prier très fort pour qu’il s’étouffe avec un glaire, mais son potentiel de casse-bonbons semble même s’accroitre avec l’âge. Au contraire de mes trous de nez, il est incurable. »

- « Je crois que la seule fois où il ne m’a pas appelé « progéniture du démon », c’était lorsqu’il a tenté de me convaincre de vous faire assassiner », se rappela Vorshek.

- « C’est sympa d’avoir refusé ! » le remercia le nain en riant.

- « Son plan était mauvais. Jamais personne n’aurait cru que vous vous seriez suicidé en vous pendant avec vos propres chaussettes usagées. Même les bêtes refusent de s’en approcher, c’est de notoriété publique dans le Karak. Il existe une chanson très populaire dans les bas-quartiers sur le sujet. »

                Arzhiel baissa les yeux sur ses pieds qu’il agita sur le rythme fredonné par son fils.

- « Le pied de biche morte », cita-t-il. « Oui, je connais, c’est votre mère qui en a écrit le couplet. Si le bon peuple des écumeurs de tavernes s’intéresse tant à mes petons, je devrais peut-être m’inquiéter de cette histoire d’ongle incarné. Y a pas une diseuse de bonne aventure spécialisée dans la podologie parmi les postulants suivants ? »

                Vorshek se saisit du registre de Garfyon et parcourut la liste des prédicateurs en lice.

- « Il reste un astrologue, si vous le souhaitez. »

- « Pour la bonne cause, je veux bien me laisser enfumer par un chamane grillardin ou entuber par un devin qui devine dalle, mais tâchons de rester un minimum sérieux et crédible. L’astrologie, c’est la science des mémés à clébards et des célibataires désespérés. » 

- « Sinon, je vois un liseur de runes. Nain. Sans antécédent psychiatrique ni ustensiles loufoques. »

- « Ah, bien ! » se réjouit Arzhiel, reprenant espoir. « Faites entrer ! »

                Le héraut acquiesça d’un hochement de tête, à moins qu’il ne dodeline sous l’effet du sommeil, puis alla chercher l’heureux élu. Il revint peu après, précédé de Garfyon, essoufflé et épuisé.

- « Non, mais on le connait lui », lança Arzhiel, dépité. « Il est bidon en prédiction. Déjà qu’en ministre… »

                Le seigneur s’interrompit en apercevant un autre nain dans le sillage des deux premiers et éluda sa confusion en un toussotement fort à-propos. Heureusement, Garfyon était encore trop déboussolé par sa course-poursuite après son fils pour faire attention au sarclage en règle de son chef.

- « Avez-vous retrouvé Morfyon ? » lui demanda Vorshek tandis que le vieux nain s’effondrait sur sa chaise.

- « J’ai réussi à le rattraper…aux cuisines…Le malheureux se roulait…dans les épluchures de légumes. »

- « Ah merde ! » s’exclama Arzhiel, effaré. « Y a des légumes au menu ce midi ?! »

- « Oui, soyez rassuré, il va mieux… » marmotta Garfyon avec un regard noir pour son voisin. « Il est évident que ce minotaure avait une hygiène de vie… déplorable et que ses indéniables problèmes digestifs ont affecté la qualité de la… prestation de mon fils. Son prochain essai s’effectuera sur la dépouille éviscérée… d’une bête sainement égorgée. Que pensez-vous de demain, le temps qu’il retrouve ses esprits et… »

                Le ministre s’interrompit en se rendant compte que personne ne l’écoutait, Arzhiel et Vorshek fixant d’un air perplexe le maître des runes attendant patiemment qu’on s’occupe de lui. Celui-ci avait pour particularité de ne posséder ni cheveu, ni barbe, ni moustache, pas même le moindre sourcil.   

- « Le vent a salement forci ou vous avez chopé une variante capillaire de la lèpre ? » l’interrogea Arzhiel avec son tact naturel.

- « Je suis un serviteur des dieux », expliqua solennellement le nain imberbe. « En tant que tel, je dois me montrer digne d’eux et observer la plus stricte des dévotions. Je m’arrache régulièrement la totalité des poils afin de paraitre le plus pur possible. Le poil, c’est sale et c’est le démon. »

- « Je connais des endroits dans les quartiers chauds où cette assertion entraînerait la mort dans la minute », murmura Vorshek, désapprobateur.

- « J’ai hâte que vous nous parliez de vos virées au bordel au prochain repas de famille », rétorqua Arzhiel en observant le visiteur sous toutes les coutures. « Quand vous dites, tous les poils… »

- « Tous, messire. Jusqu’aux cils. J’ai emmené ma pince à épiler au cas où vous souhaiteriez une démonstration. »

- « S’il s’approche, je le désintègre », glapit Vorshek en étreignant furieusement son entrejambe lorsque le nain brandit fièrement sa pince.

- « Est-ce que les poils de nez sont plus douloureux à enlever que le poil aux pattes ? » demanda Arzhiel, visiblement très intrigué par ce niveau de ferveur absurde.

- « Ne répondez pas », intervint Garfyon. « Vous êtes là pour nous démontrer vos talents de prédicateur, pas d’esthéticien. Veuillez nous communiquer un message divin, je vous prie. Et si vous n’y arrivez pas, ce n’est pas grave. J’ai justement un fils qui… »

                Arzhiel coupa son conseiller en lui rendant brusquement son registre par voie des airs pendant que le prêtre glabre réunissait ses runes en se concentrant. Sous les regards attentifs et parfois très scrutateurs, notamment lorsqu’il se penchait et dévoilait un membre nu, le devin disposa en cercle les pierres gravées de symboles mystiques. Puis il se plaça en leur centre et psalmodia doucement, baigné dans la pâle lumière des rocs sacrés au pouvoir activé.

- « C’est accompli », déclara-t-il peu après, éprouvé mais satisfait. « Le message est … »

- « Attendez ! » s’exclama vigoureusement Arzhiel. « Une question d’abord qui me taraude. Comment vous faites pour les parties de votre corps les moins atteignables ? »

                Le registre effectua un vol retour et le liseur de runes put délivrer son message céleste.

- « Eg veit ikkje korleis eg skal tolke orda hans », récita le nain avec application.

- « Rien compris. C’est même pas du runique ancien, votre patois. »

- « On dirait une ordonnance d’apothicaire lue à voix haute », crut deviner Vorshek. « Ça veut dire quoi ? »

- « Vous savez, l’art des runes est très ancien et il existe une multitude de dieux utilisant ce vecteur pour s’adresser aux mortels. Certains sont issus des premières ères et ignorent le langage commun, ne parlant que des langues mortes dont les nôtres ne sont après tout qu’un dérivé fort peu approchant. »

- « Vous fatiguez pas avec le cours de linguistique. Vous ne savez pas du tout ce que ça veut dire, c’est ça ? »

- « À l’accent et aux intonations, je pense que ce dieu-là était particulièrement vieux », se justifia le prêtre, mal à l’aise. « D’habitude, j’arrive au moins à saisir quelques mots et à interpréter le reste grosso merdo. Là, par contre, peau-de-balle. »

- « Ça vous défriserait de trouver au moins une excuse potable à votre incompétence ? » le houspilla Garfyon.

- « Attendez, la prédiction divine n’est pas une science exacte. Avec les dieux, les voix, seigneur, sont parfois impénétrables. Les runes restent encore le meilleur moyen de les capter. »

- « On a eu un sorcier orc qui a obtenu de bons résultats peu avant vous », fit remarquer Vorshek.

- « Et un devin perçant les secrets des augures avec force talent ! » renchérit Garfyon.

- « Les chamanes sont des impies », se renfrogna le prêtre. « Pareil pour ceux qui autopsient les bestioles. La religion est affaire sérieuse, messires. Les runes, c’est bon. Le reste des religions, c’est comme les poils, c’est vice et péché ! »

- « Bon, ben, on vous rappellera », conclut Arzhiel avec un large sourire de façade.

                Invité à prendre congé, le maître des runes poursuivit jusqu’à la sortie sa diatribe contre la concurrence diabolique portant atteinte à l’intégrité du fanatisme dans le métier. Il ne quitta néanmoins pas le sage conseil du Karak sans lui laisser auparavant ses coordonnées gravées sur une rune de visite.

- « Ne me dites pas que vous allez engager ce raseur atrophié du bulbe capillaire à la place de Svorn ou de Morfyon, seigneur ? » râla Garfyon. « On ne va pas remplacer un extrémiste radical par un autre, même sans l’option fourrure ! »

- « Les dieux ont inventé le verbe pour que les mortels s’écoutent », philosopha Arzhiel. « Les mortels, eux, ont inventé la religion pour ne pas s’entendre. »

- « Certes, mais pour le poste alors ? On choisit qui ? »

- « La poule ! » ricana Vorshek.

- « Pire : on garde Svorn. »

                La déception de n’avoir trouvé aucun remplaçant capable de justifier un envoi à la retraite au vieux haut-prêtre rival d’Arzhiel ne s’avéra finalement pas aussi accablante que redoutée. Après tout, cet enchaînement de boulets avait eu le mérite de les porter tout près de l’heure du déjeuner, en sus de celui de les avoir plutôt bien fait marrer (hormis Garfyon pour une raison plus personnelle mais il était déjà tout bougon et grincheux à l’origine).

- « Arrêtez de faire la tronche comme votre femme après une soirée romantique, je sais comment rendre le sourire à ce laid visage ridé ! » lui lança Arzhiel en voyant son ministre chagriné. « On a le temps de se faire une autre entrevue avant la gamelle et pour vous faire plaisir, j’ai choisi une bonne condamnation à mort des familles ! Rien que pour mon vieux briscard de ministre : une affaire bien sordide, un jugement lourd de conséquences à rendre et une vérité quasiment impossible à trouver ! On dit merci qui ? »

- « Je vous attends à la cantine », marmonna Vorshek en se levant.

- « La condamnée est une rousse incendiaire. »

- « Je vais rester pour m’instruire », fit finalement le prince en se rasseyant.

- « La justice requiert un minimum de sérieux, bourreau des cœurs », lui rappela Arzhiel tandis que le héraut introduisait une humaine au physique avenant. « Tâchez de rester objectif et impartial avant de nous coller la honte du… »

- « Objection ! » s’écria énergiquement le demi-elfe avec panache en bondissant de son siège. « Cette jeune beauté aux hanches prometteuses est innocente ! »

- « Trop tard », marmonna Garfyon dans sa barbe.

                Le visage de l’accusée, éteint et accablé de désespoir, s’illumina face à cette aide providentielle. La jeune rousse lança un regard suppliant en direction du prince posant, l’index tendu vers rien du tout. Ce secours inattendu sembla ranimer ses forces écrasées jusque là sous le poids de ses fers, de son séjour en geôle et de sa chevelure flamboyante massacrée par les gardes en une imitation convaincante de cadavre d’écureuil juché sur son crâne. La manière insistante dont elle braqua ses grands yeux verts pétillants sur lui fut naturellement mal interprétée par Vorshek qui se sentit soudain l’âme d’un as du barreau. En plus de celui poussant dans sa culotte.

 - « De quoi est accusée cette pauvre enfant aux formes de femme à ce que sa fine liquette laisse deviner ? » s’enquit-il, de plus en plus inspiré par ce cas.

- « De cramer tout ce qu’elle trouve. »

- « Elle est marquée par le démon ! » beugla le héraut en indiquant ses cheveux.

- « Si les roux s’avéraient tous séides du diable, il faudrait noyer dans l’eau bénite la moitié des nains de ce Karak au teint plus clair qu’un popo de laitier ! » le fustigea le prince. « N’avez-vous aucune charge concrète ? »

- « On l’a retrouvée sur les lieux des incendies de deux granges », lut Garfyon, « un pressoir, trois cabanes, une échoppe de sandales… »

- « … la collection printemps-été était hideuse de toute manière », commenta Vorshek en haussant les épaules.

- « …une forge, un silo et deux charrettes. Est-ce assez concret pour vous ? »

- « La prisonnière se trouvait sur les lieux à chaque fois ? » demanda Arzhiel en plissant le front.

- « C’est ce qu’indiquent les rapports, seigneur. »

- « Combien de temps a duré l’enquête ? »

- « Un mois et demi. »

- « Mouais. Vous me ferez penser à convoquer le sergent d’armes du coin pour le « féliciter ». »

- « Père ! » l’interpella Vorshek, offusqué. « Comment pouvez-vous concevoir qu’une si fragile créature puisse commettre ces terribles crimes ?! Regardez-la, enfin ! N’a-t-on pas plutôt envie de la serrer…dans nos bras pour la protéger, de la prendre…sous notre aile et de la posséder… dans notre cercle de proches ? Regardez ! »

- « Oui, je vois », acquiesça le nain. « Héraut ! Passez-lui une petite laine avant que sa tenue indécente ne consume mon fils sur place. Et ajoutez un bonnet, c’est insupportable cette coupe stylée grands vents et coups de serpe en aveugle. »

- « Ils ont voulu me raser la tête pour annuler mes soi-disant pouvoirs de sorcière ! » clama la jeune femme avec émotion. « Ils m’ont aussi dépouillé et l’un de vos gardes a même conservé mes bas pour son usage personnel ! »

- « Ce doit être Humgarlf », confia Vorshek à l’oreille de son père. « C’est un fétichiste. Je devrais pouvoir récupérer les bas en question. Il fréquente assidument un club en ville où nous nous croisons souvent. »

                Arzhiel se tourna lentement vers son fils et le fixa assez longuement d’un air soutenu pour lui faire comprendre que leur relation n’était pas suffisamment intime pour ce genre de confidences.

- « Jeune rouquine à la mode clocharde ! » appela le nain. « Sache qu’en tant que sujet de ce Karak, tu es en droit de réclamer un jugement devant le Thing, le tribunal officiel. Tu peux aussi nous laisser prononcer la sentence pour qu’on gagne du temps, mais c’est toi qui vois. Sache seulement que mon épouse est un membre du Thing, ainsi que Svorn, le haut-prêtre fana des bûchers avec prestations tortures en intro. Curieusement, je pense que ton joli minois et ton absence de froc leur inspireront nettement moins la clémence que, par exemple, mon fils ici présent. C’est celui qui a le filet de bave mon rejeton, au cas où tu te demanderais. » 

- « Objection ! » cria Vorshek, tout raide. « Ce n’est pas de la salive, mais des larmes face à la cruauté d’une injustice frappant une si charmante nymphe ! »

- « Je m’en remets à votre sagesse et votre clairvoyance, mon doux seigneur », répondit la jeune femme d’une voix mielleuse.

- « Objection ! L’accusée ne séduit pas le bon juge ! »

- « Garfyon, votre avis ? » demanda Arzhiel en se tournant vers son ministre, notamment pour éviter les sourires mutins dont l’accablait l’accusée.

- « Les témoignages sont nombreux et les descriptions correspondent à votre copine ardente », répondit le vieux nain en feuilletant le rapport. « Au mieux, c’est une pyromane assez nulle en discrétion. Au pire, elle est vraiment innocente mais possédée par une saloperie démoniaque quelconque et vu le tarif moyen des exorcismes en ce moment, je préfère voter pour la version barje des barbecues improvisés. »

- « Y a-t-il eu des victimes à ces incendies ? »

- « Hum…non, aucun. Mais les dégâts sont conséquents. Remarquez, ça nous fera une raison valide d’augmenter les impôts dans ce coin du fief. »

                Arzhiel acquiesça, se ralliant à cette judicieuse idée, puis observa, pensif, la prisonnière aussi inquiète de l’issue du jugement que de la présence du héraut dans son dos, armé d’un seau d’eau et prêt à intervenir en cas d’étincelles suspectes.

- « Pour la forme, parce que je sens que ça va être profond : junior, votre opinion ? »

- « Si je veux parvenir à la convaincre d’un ultime réconfort princier la veille de son exécution, j’ai plutôt intérêt à prétendre croire à son innocence », répondit Vorshek à la dérobée. « Est-ce qu’elle me regarde là ? C’est mon meilleur profil, vous comprenez. »

                Arzhiel choisit de récompenser la formidable implication de son rejeton dans son rôle de futur seigneur en ruinant toutes ses chances avec la captive grâce à un gros bisou affectueux et bien infantilisant sur son nez.

- « Vous êtes libre, jeune fille ! » déclara-t-il ensuite à la surprise générale. « Vous pouvez vous en aller. Ôtez-lui ses fers et rendez-lui ses fringues qui n’ont pas encore été portées par des gardes. »

- « Seigneur, vous êtes sérieux ? » demanda Garfyon tandis que l’humaine fondait en larmes de joie. « Vous n’avez pas commencé l’apéro tout seul quand même ? »

- « Je peux vraiment partir, messire ?! Ne vous jouez-vous pas de moi ? »

- « Vous me confondez avec ma progéniture là. Vous pouvez filer, petite coquine ! De toute manière, je n’ai jamais cru que vous étiez capable d’allumer tous ces feux. »

                La jeune rousse se dirigeant déjà vers la porte à grandes enjambées marqua un temps d’arrêt à cette confession et fit lentement volte-face. Arzhiel profita de son trouble pour fouiller dans son sac de runes caché dans un espace escamotable de son accoudoir. 

- « Qu’est-ce que vous entendez par là ? » questionna la jeune rousse avec une curiosité irrépressible.

- « Je reconnais que vous êtes gaulée, mais vous n’êtes qu’une gamine toute frêle ! » répondit Arzhiel en se fendant d’un sourire qui se voulait complice. « Sauf votre respect, les seuls foyers d’incendie que vous êtes susceptible de déclencher sont ceux coincés au niveau de l’entrejambe d’engins comme celui situé à ma droite. Mais des feux pouvant détruire des cabanes à outils ou des baraques à groles, on n’y croit pas une seconde ! Hahaha ! »

                Ses petits poings serrés et ses grands yeux réduits à deux fentes, l’humaine ne partageait pas du tout l’hilarité du nain gras se bidonnant sur son trône.

- « Des paroles présomptueuses et bien maladroites si vous faîtes erreur à mon sujet », marmonna-t-elle entre ses mâchoires crispées. « Imaginez un instant que je sois en mesure de donner naissance à un feu destructeur dans cette salle isolée à l’unique issue. »

- « Ici ? » se moqua Arzhiel. « C’est de la pierre partout. Bon courage pour allumer quoi que ce soit, hormis mon fils. »

- « Objection ! Je crois que tout le monde a bien déjà saisi vos allusions bien lourdes à mon encontre… »

- « Sots ! » jura la rouquine. « Vous l’aurez cherché ! »

                La jeune femme joignit ses mains devant elle et les pétrissant avec vigueur, parvint à les recouvrir de vives flammes sans toutefois sembler se brûler. Le héraut n’eut pas le temps de lever son seau que celui-ci fut carbonisé en vol, déversant son contenu sur le malheureux en plein élan. Des veines embrasées sillonnèrent brusquement le sol et les murs, engendrant un réseau inextricable de flammes semblable à une toile d’araignée dont l’humaine était l’épicentre. C’est le moment que guettait Arzhiel pour lancer sa rune d’invocation d’averse. La salle fut balayée par une violente pluie qui éteignit aussitôt l’incendie naissant. L’invocatrice poussa un jappement de stupeur et d’effroi proche de l’aboiement en disparaissant brusquement. Au milieu du fin nuage de fumée la cernant, un renard à la fourrure trempée réduite à quelques épis épars se tenait à sa place et profita de la confusion pour s’échapper à travers le couloir à vive allure.

- « Puis-je résumer le ressenti général par cette simple interrogation », fit Garfyon, dégoulinant et les yeux écarquillés. « Hein ?! »

- « Un goupil, un esprit-renard », le renseigna Arzhiel en essorant sa barbe. « Il en vient parfois de l’Autre-Monde pour jouer des tours et foutre un peu le boxon. Le physique avantageux, la toison rousse, pas d’intention meurtrière, une flatterie excessive et ironique, et encore plus d’orgueil qu’un elfe, c’était signé : une créature féérique. »

- « Je me suis laissé abuser par une bête…par un renard facétieux ? » glapit Vorshek, une bulle magique protégeant encore ses cheveux de la pluie tandis que le reste de son corps et de ses habits étaient inondés.

- « Ravi de doucher vos espoirs ! » ricana Arzhiel en se levant pour aller déjeuner, dégageant déjà une odeur tenace de chien mouillé.

 

APRÈS-MIDI : Heure du têtard

                 Vorshek, pénétrant d’un pas altier digne de son rang de prince à l’intérieur de la salle d’audiences, balaya l’argument de son père d’un geste méprisant de la main.

- « Mère vous l’a répété à maintes reprises au cours du déjeuner », déclara-t-il en écrasant un pli disgracieux sur sa nouvelle et superbe robe de mage. « Il est évident que seul un ensorcèlement du niveau d’une créature féerique est suffisamment puissant pour affecter mon raisonnement. Ce renard effronté m’a soumis à son pouvoir dès son apparition dans la pièce, sachant qu’un enchanteur de ma réputation aurait aisément percé à jour son illusion sans cela. »

- « Vous pouvez faire marcher votre mère à la baguette, mais ne venez pas me la jouer ! » rétorqua Arzhiel en levant les yeux au ciel. « Vous frétilliez sur place devant la rouquine comme un nanillon devant sa première binouze. Allez savoir où vous seriez en ce moment sans l’aide de papa !...euh, non, oubliez ça, je viens d’avoir une image de la scène, c’est juste la gerbe. »

                Le prince afficha la même moue vexée que celle adoptée durant tout le repas et s’assit près du trône de son père avec mille manières soignées.

- « Ma réputation ne sachant souffrir de pareille déconvenue, je me vois dans l’obligation de vous révéler que tout cela n’était qu’une mascarade de ma part. En vérité, j’avais un plan. »

- « Rendre votre copine druidesse jalouse en couchant avec une renarde ? » proposa Garfyon.

- « Oh non, encore cette image ! » grimaça Arzhiel.

- « Séduire cet esprit n’était que les prémices de mon plan », l’ignora le demi-elfe. « Je connaissais la véritable nature de ce goupil de malheur, bien sûr. Mais la seule manière indiquée dans les grimoires de le forcer à recouvrer sa forme primaire était…de recouvrir son corps avec de la purée de thon. Comment y parvenir sans créer entre-nous une certaine intimité ? »

- « De la purée de thon ?! » s’exclama Arzhiel. « Vous nous prenez pour des tanches ? »

- « Pas beaucoup plus qu’à l’accoutumée. Compulsez les ouvrages sur la possession, il y sera fait mention de ce remède. Néanmoins, je reconnais que votre stratagème d’irriter le renard pour le forcer à se trahir ne manquait pas non plus d’habileté. »

- « Vous me connaissez », gloussa le nain, « si je peux faire prendre la mouche à la première bourrique qui passe, c’est que la journée n’est pas perdue. J’espère un jour pouvoir m’inspirer suffisamment de votre sagesse et de votre mauvaise foi pour régler les problèmes de manière plus subtile. »

- « Ou plus poissonnière, suivant le point de vue », renchérit Garfyon.

                N’opposant jusque là qu’une polie bouderie aux sarcasmes des nains ricanant, Vorshek passa la vitesse supérieure et se mura dans le silence pour protester vertement face à ces viles moqueries. L’arrivée opportune du héraut annonçant le prochain visiteur de brefs coups au sol à l’aide de son bâton ferré bricolé durant la pause, lui offrit une diversion grandement appréciable.

- « Ne serait-ce point Julius Argenté ?! » lâcha le prince entre surprise et émerveillement à la vue du barde approchant. « Père, je vous supplie de ne pas trop le tourmenter, au nom du nombre de fois où j’ai pu conclure grâce à ses poèmes et ses ballades ! »

- « Un minet chanteur à minettes qui aide mon fils à s’encanailler avec des cailles ? Je ne vous promets rien… »

                Le barde se montra tout de suite particulièrement intimidé par les lieux, la présence des gardes lourdement armés et les regards inquisiteurs des trois dirigeants du Karak rivés sur lui. Après avoir jeté un ultime coup d’œil envieux en direction du couloir dans son dos, Julius se décida à avancer. Visiblement, il ne venait pas en salle d’audience de son plein gré et Arzhiel put constater à la lecture du registre qu’il répondait en effet à une simple invitation pour une démarche administrative. Le stress rongeant l’artiste l’amusa néanmoins assez pour qu’il décide de savourer la situation le plus possible.

- « Son attitude est étrange », commenta discrètement Garfyon face au malaise de l’aède. « Il a mauvaise conscience. »

- « Vous voyez le mal partout ! » rétorqua Arzhiel. « Ne soyez pas si sévère. À mon avis, c’est juste un gros péteux. »

                Le barde réajusta son foulard, bloqua sa lyre contre sa hanche pour se donner de l’allure et de la contenance, puis s’inclina face à ses seigneurs. Les deux nains ne bougèrent pas d’un cil, la digestion en cours leur donnant un air sombre que Julius interpréta comme de l’hostilité. Quant à Vorshek, son sourire béat d’adolescente fan le faisait ressembler à un psychopathe sur le point d’égorger sa victime avec un cure-dents.

- « Messires… » articula-t-il en tremblotant imperceptiblement, cédant à la panique. « Suis-je ici à cause de ma chanson sur la calvitie naissante du seigneur Arzhiel ? Ou bien parce que j’ai fait la cour à Dame Elenwë juste pour avoir un sponsor juteux et une maîtresse qui claque ? Si c’est à cause de l’incident avec le baron Oldaric qui l’empêche désormais de s’asseoir et qui m’a coûté un pipo tout neuf, sachez qu’il ne s’agissait que d’un pari d’ivrognes ! Ô juste ciel, je ne sais pas pourquoi je suis là et je crois que je vais pleurer  si vous continuez à me regarder avec vos gros yeux !...C’est le moment où je ferais mieux de me taire, hein ? »

- « Ce moment-là est passé à partir du mot calvitie », répondit amèrement Arzhiel.

- « Nous voulions simplement vous remettre en mains propres l’accord seigneurial pour votre licence poétique de l’année à venir », l’informa Garfyon en tendant le parchemin frappé du sceau du Karak au poète brusquement confus et honteux.

- « Ah ? Euh…merci bien…Je…je me sens à peine ridicule là…C’est moi ou il fait affreusement chaud ici ? On a appelé mon nom là-dehors, non ?... Je peux m’en aller ? Par pitié ? »

- « On ne vous retient pas. Nous avons pris du retard et le prochain visiteur doit s’impatienter. Il s’agit du baron Oldaric, je crois bien. »

                Julius se raidit et le sang reflua une nouvelle fois de son visage transpirant. Arzhiel était fasciné par la vitesse avec laquelle il passait de l’écarlate au blême cadavérique.

- « Non, on vous charrie ! » le rassura-t-il. « Le baron n’est pas encore arrivé. Il éprouve bizarrement quelques difficultés à se déplacer rapidement dernièrement… »

                À deux doigts de défaillir, le barde tourna les talons en cramponnant sa lyre. Il poussa un cri très amusant entre la plainte d’otarie et le couinement de souris quand Arzhiel le rappela.

- « Tant qu’on vous a sous le coude, bouclettes, vous allez peut-être pouvoir nous départager. Mon lardon et sa mère pensent que votre duo avec Mickey le Vert, « l’esseulée » narre le chagrin d’amour d’une malheureuse ayant paumé son âme sœur. Garfyon et moi, on soutient qu’il s’agit de la lamentation d’une chaussette séparée de sa collègue de paire. Qui a raison ? »

- « Pardon ?! »

- « On a rien contre les mièvreries et les odes un peu gnan-gnan, c’est votre boulot en partie et ça plait aux elfes en général. Mais sérieusement, entre nous, c’est l’histoire d’une chaussette bâtarde, pas vrai ? »

- « Vous êtes bien conscients que si cette magnifique et émouvante chanson traite d’une vulgaire socquette, je devrais tous vous éliminer pour préserver la vérité ? » menaça Vorshek. « Sauf vous, Julius. Je peux buter mon père à la boule de feu pour une ballade, mais je ne suis pas un monstre. En échange de la vie sauve, vous pensez pouvoir m’aider à reconquérir ma copine druidesse avec un concert privé ? »

- « Géniale l’idée de présenter à votre cops volage en quête de changement le sex-symbol du moment… » se lamenta Arzhiel. « Vos idées sont aussi boiteuses que ce pauvre Oldaric. Laissez le gratteur de crincrin répondre au lieu de lui refourguer votre ex dans les pattes! Alors, chaussette ou pas ? »

- « Arrêtez de lui casser les pieds avec vos chaussettes ! » riposta le prince. « Depuis quand les nains sont des experts en poésie ? Vous collectionnez les haches ! »

- « Et alors ! La métallurgie aussi exige de la sensibilité ! »

- « Mes seigneurs, je vous en prie », temporisa Garfyon, diplomate. « Recentrons le débat ! Julius, l’esseulée est-elle une amante plaquée ou une chaussette séparée ? »

                Le barde stupéfait assistait à la scène surréaliste comme dans un rêve, observant tour à tour, le père et le fils s’engueuler pour une chanson, leur ministre réclamer le silence en tapant une casserole avec sa canne et les gardes prendre également parti, s’invectivant depuis leurs postes respectifs. Arzhiel dut user de son autorité seigneuriale et de toute sa sagesse pour rétablir le calme et apaiser les esprits.

- « Mes amis, mes amis ! Nous sommes en train d’effrayer notre vedette et ne plus mériter sa confiance ! Pardonnez notre emportement, Julius. Après tout, ce n’est qu’une poésie innocente. Pour mettre tout le monde d’accord, dites-nous, quand vous chantez les pois sont rouges, sur ta peau de louve, vous parlez forcément d’une chaussette ! »

- « C’est vrai qu’on ne pense pas assez souvent à la fourrure de loup pour se tenir les pieds au chaud », souligna Garfyon en acquiesçant.

- « Bon, par contre, ça m’étonnerait que ces vers traversent les siècles », poursuivit Arzhiel devant le musicien blasé. « Rouges et louve, niveau rime, il faut être pourri de l’oreille ou étranger pour trouver que ça sonne propre. Pas besoin d’être parolier pour dégoter mieux, que diable ! Pour rouges, c’est facile, vous aviez bouge ou courge. Et pour louve, douve, éprouve et…euh…Pour le coup, vous auriez peut-être eu meilleur compte de choisir peau de loup… »

- « Père, vous commencez à nous les hacher menu avec vos critiques d’amateur ! » rouspéta Vorshek. « Retournez à votre passe-temps de ferrailleur et laissez la poésie aux gens de goût. »

- « On peut apprécier le tranchant d’un lardoir et la beauté d’un sonnet sur les chaussettes, c’est pas incompatible. »

- « Mais ça ne parle pas de chaussette !!! » vociféra le demi-elfe.

- « Tout de même », se permit le héraut depuis l’autre bout de la salle. « Nos cœurs se démaillent, Au fil de nos retrouvailles, c’est drôlement ambigu ! »

- « C’est l’orientation sexuelle de vos maîtresses qui est ambigüe ! » le tacla l’un des gardes. « Julius Argenté est un poète lyrique qui exprime dans ses odes sa vision du monde par le biais d’amours échouées et de rêveries inatteignables, inspiré par les paradoxes de la beauté, de la passion et de l’âme inaccessibles aux fades mortels que nous sommes. Qu’est-ce que son art irait gagner à honorer un sujet aussi trivial que les chaussettes ? »

- « Vous avez repris les cours de littérature romantique ? » s’enquit son camarade le plus proche.

- « Depuis un semestre seulement », se vanta un peu l’intéressé, rougissant.

- « On peut dire que votre comptine ne laisse personne indifférent », reprit Arzhiel à l’attention du barde tandis que le héraut, ayant enfin saisi le sens de la saillie sur ses conquêtes, brandissait son bâton officiel pour assommer son comparse étudiant. « À votre place, je me magnerai à donner raison aux uns ou autres avant que ça ne parte vraiment en vrille. Après, c’est vous qui voyez. Mais ce serait dommage de se retrouver enrôlé comme joueur de tambour de guerre sur la ligne de front pour avoir refusé d’admettre votre passion pour les socquettes. »

- « Oseriez-vous faire chanter l’étoile montante du Karak juste pour avoir raison ?! » fit Vorshek, estomaqué.

- « Il a dragué votre mère. Et je ne parle même pas de votre copine qui risque de prendre cher si vous lui présentez ce bellâtre. »

                Le demi-elfe envisagea en silence l’argument, les yeux rivés sur le poète préférant demeurer coi, par sécurité.

- « C’est vrai que Mère et Ilurya partagent ce penchant pour les artistes pas mal blonds, mais je doute qu’un grand cœur comme Julius puisse vouloir profiter de la situation. »

- « Demandez-vous ce que vous feriez à sa place avec sa notoriété et son talent », l’aiguilla Arzhiel. « Et appelez-le beau-papa pour vous mettre dans l’ambiance. »

                Vorshek considéra le trouvère avec stupeur et dégoût avant d’afficher un air dédaigneux.

- « Hormis si vous m’offrez un nouveau griffon pour acheter mon amour filial, sire Argenté, je ne crois plus possible de pouvoir vous défendre lors de ce débat », déclara froidement le prince. « On ne convoite pas la fiancée de ses admirateurs comme vous venez de le faire dans ma tête à l’instant. Je suis très déçu. »

                Le barde, examinant avec effroi le père et le fils aussi barrés l’un que l’autre, trouva brusquement la solution pour se sortir de ce guêpier et ce, juste avant de faire la goutte. Il lui suffit de quelques notes égrainées sur son instrument pour évacuer la tension ambiante dans la pièce et concentrer l’attention générale sur lui. Une douce mélopée envahit la salle de doléances, interrompant aussitôt les disputes et les bastonnades. Quand l’assemblée reprit ses esprits et se rendit compte que la mélodie avait cessé, Julius s’était volatilisé.

- « La canaille ! » s’exclama Vorshek, aussi hagard un instant auparavant que les nains. « Il nous a hypnotisé avec sa musique et en a profité pour filer ! Vous aviez raison, père ! C’est un pleutre ! »

- « Ce n’est pas tout à fait vrai », déclara Arzhiel en se rejetant au fond de son trône, un sourire au coin des lèvres. « Malgré la pression, les menaces et le fait qu’il était à deux doigts de brunir ses fonds de culotte, il a tenu bon pour sauver l’honneur de sa composition. Un homme qui se bat pour ses convictions ne mérite ni d’être traité de lâche, ni de se traîner des admirateurs comme vous qui lui avez tourné le dos. »

- « Tout ce cirque avec votre délire sur les chaussettes… » comprit Vorshek. « Ce n’était qu’une leçon à mon intention ? »

- « Vous êtes là pour apprendre », dit Garfyon au prince troublé et méditatif avant de se pencher vers Arzhiel. « N’empêche que je reste convaincu que cette foutue chanson parle de chaussette. »

- « Clairement ! » s’exclama le seigneur. « Les nains ont le pif pour sentir ce genre de pieds-de-nez artistiques parce qu’on est sensibles et émotifs ! Au fait, on n’a pas d’autre soupirant d’Elenwë doué en percussions sous la main ? Y a toujours un poste de musicien vacant au front… »

 

APRÈS-MIDI : Heure de la génisse

                Arzhiel ouvrit une nouvelle cache de son trône et en sortit une corne de guerre dans laquelle il souffla de toutes ses forces pour mettre fin au tumulte des échanges, et aussi parce qu’il trouva le bruit insupportable très amusant. Garfyon, Vorshek, le sergent d’armes, Picotin le Tordu ainsi qu’un valet venu servir les boissons et mêlé au débat, se turent instantanément. Arzhiel souffla encore une ou deux fois pour faire grimacer tout le monde avant de se faire arracher des doigts son instrument par son voisin le plus proche, assourdi et grognon.

- « Je me souviens plus, j’ai une petite absence… » commença le seigneur.

- « L’âge », expliqua Vorshek avec sérieux.

- « La boisson », avança Garfyon.

- « C’est qui le papa ici ? » poursuivit Arzhiel sans leur prêter attention. « Parce jusqu’à preuve du contraire, la loi n’a pas bougé depuis ce matin et ce matin, c’était moi le patron, encore moi qui décidais de l’issue des procès et toujours moi qui tranchais au niveau sanction. Alors pourquoi vous vous chamaillez comme des pisseuses devant un slip dédicacé de ménestrel elfe en donnant votre avis dont je me contrebalance? »

- « Considérez davantage le gibet comme une humble proposition de ma part », se justifia le sergent d’armes. « Être exhibé et humilié devant tout le monde, pour un mateur de vestiaire, je trouve ça assez cohérent. »

- « Je suis d’accord », approuva Garfyon en foudroyant Picotin du regard. « Mais ce malandrin a surtout usé d’un procédé magique pour nuire à ses victimes et ensuite pour échapper à la maréchaussée. Qu’est-ce qui nous dit que le simple couard obsédé ne va s’enhardir de son pouvoir et en profiter pour commettre des vols ou des crimes plus tard ? Pendons-le pour laver l’honneur de ces filles et du Karak ! »

- « Gardons notre sang-froid », tempéra Vorshek sans voir l’expression blasée de son père. « L’invisibilité est très courante de nos jours chez les praticiens d’arts occultes un minimum doués. Picotin n’est qu’un amateur chanceux dans sa découverte de ce rituel. »

- « C’est vrai qu’avoir l’idée d’enchanter une poule blanche et de s’en servir pour devenir invisible en la gardant dans ses bras et en maculant ses semelles de son crottin, c’est plutôt frustre comme approche de la magie », commenta le serviteur en débarrassant les chopes. « Mais cela prouve aussi l’intention. Ce n’est pas un simple coup de chance. »

 

                Arzhiel fixa le domestique d’un air incrédule et interrogatif mais celui-ci, interprétant mal ce regard accusateur, se contenta d’un hochement de tête enjoué, heureux que sa participation ait attiré l’attention de son seigneur.

 

- « Il y a donc préméditation ! » s’exclama le sergent d’armes. « Le larbin a raison. Il faut rajouter ça aux charges. »

- « Messires, un peu d’indulgence ! » reprit Vorshek. « Picotin a juste cédé à une tentation plus forte que lui : mater des fesses dans les bains. Regardez ce physique ingrat ! On ne le surnomme pas le Tordu pour rien, il est laid et difforme. Une lépreuse borgne sortant de prison n’en voudrait pas ! »

- « Je vous en prie, faites comme si je n’étais pas là », lança l’accusé. « C’est tellement…gentil de prendre ma défense. »

- « Franchement, à sa place », poursuivit le prince, « frustré et dévoré par la curiosité, j’aurais fait pareil ! »

- « Vous avez déjà fait pareil », signala Arzhiel, las. « Plusieurs fois même. »

- « Un rapide séjour dans les geôles lui apportera la maturité et la raison lui faisant défaut », requit Vorshek, étrangement sourd à la dernière remarque. « Au pire, dans une oubliette mal entretenue qui sent les pieds, mais ça ne mérite guère plus. »

                La proposition du demi-elfe souleva un nouveau concert de protestations de la part des nains, scandant des arguments pertinents pour exprimer leur mécontentement comme « avant, c’était mieux », « la justice, c’est tous des pourris » ou « est-ce que je pourrais récupérer ses bottes et sa poule si on le pend ? ».

- « Si je promets de bien me comporter et de ne plus recommencer, vous me laissez partir ? » tenta Picotin avec son plus attendrissant sourire, c’est-à-dire un rictus édenté à faire pleurer les enfants.

- « Quand j’étais dans la milice, ce qui remonte à ce matin d’ailleurs », trouva opportun d’intervenir le héraut en se joignant à son tour à la séance, « on avait un traitement spécial pour les coquins dans son genre. Si vous voulez, je peux l’interroger. J’aurais juste besoin d’un grimoire bien épais et que vous le teniez pour qu’il ne bouge pas trop. Pour le reste, faites-moi confiance pour ne laisser aucune trace. »

- « On ne vous a pas sonné, pauvre cloche, retournez à la porte d’entrée ! » le rabroua Garfyon. « Seigneur ! A-t-on besoin de ces violences gratuites et cruelles ?! Restons civilisés et pendons-le. »

- « Une petite bastonnade en public de la part des victimes de ce vicelard serait susceptible de conforter votre réputation de juste sévérité et de protection envers le peuple », songea Vorshek. « Ensuite, s’il faut réconforter quelques-unes de ses représentantes, l’occasion serait idéale de montrer à la plèbe combien leur prince peut se montrer proche d’elle… »

                Étouffant un bâillement ennuyé, Arzhiel plongea sa main dans sa bourse de runes ensorcelées, en choisit une et l’activa paisiblement, personne ne lui prêtant attention de toute manière. Il se demanda vaguement, tout en lançant la pierre explosive au-dessus de leurs têtes, si son propre pouvoir d’invisibilité n’était pas supérieur à celui de la poule blanche. Lorsque la détonation soudaine rétablit le silence après quelques gémissements apeurés et grognements de douleur dus aux oreilles saignantes, le seigneur mit fin à la séance de justice.

- « Amende, interdiction de possession d’animaux de basse-cour à vie et corvée de vaisselle pour le mois en cours », annonça-t-il comme verdict à l’assemblée interdite.

- « Gageons qu’une telle indulgence ne soit pas considérée comme un signe de faiblesse de la cour par ses sujets les moins honorables », déplora Garfyon d’un ton lourd de reproches. « Et que ceux-ci n’y voient pas comme un encouragement à perpétrer davantage de crimes ».

 

Le ministre afficha une moue déçue tandis que le héraut s’empressait d’aller chercher la roue de loterie qui fixerait le montant de l’amende, comme le voulait la loi naine.

 

- « Je n’ai que ceci à vous répondre », rétorqua Arzhiel, indifférent « : gratin de champignons, purée de champignons, sauce champignons, trois cents convives en moyenne par repas. Vous, le garçon limonadier ! Vous guiderez Picotin en cuisine, qu’il commence dès aujourd’hui. Et vous l’aiderez aussi d’ailleurs, ça vous apprendra à vous mêler des conversations et à attendre la pièce au lieu de vous barrer comme un pet fuyant, comme le ferait tout bon serviteur. Picotin ! Si j’apprends que vous avez raté un jour de plonge, je vous colle le sifflet à l’air dans un gibet au centre-ville avec gravillons à volonté et une cible peinte sur le derche. Vous séchez la vaisselle deux jours, vos cachotteries vous vaudront le cachot. Si vous retentez de vous faire la belle ou d’en mater une à son insu, c’est elle-même qui vous passera la corde au cou. Au sens propre, figurez-vous. Bon, elle vient cette roue ? »

                Le héraut pressa le pas en apportant l’engin tandis que tous les gardes scandaient gaiement en chœur « le million, le million ». Picotin écopa d’une sale amende bien dure à éponger et se dirigea vers ses corvées, plumé et privé de sa poule magique.

- « L’indulgence n’est jamais une faiblesse », conclut Arzhiel quand ils furent de nouveau seuls avec Garfyon et Vorshek. « En particulier quand il y a fondue aux champignons au menu demain. »

- « Auriez-vous fait preuve de la même clémence s’il s’était avéré que votre épouse fasse partie de la liste des victimes de ce vicieux violeur d’intimité ? » insista néanmoins Garfyon.

- « On parle bien de ma femme avec ses décolletés au nombril et ses robes fendues qui tiennent sur trois ficelles ? Non, bien sûr. J’aurais réduit la peine, naturellement. Elenwë adore attirer les regards et si vous voulez tout savoir, en particulier durant ses ablutions ou pendant qu’on fait… »

- « NOOON ! » l’interrompit Vorshek en se bouchant les oreilles. « C’est bon, on ne veut pas savoir ! Juste ciel, n’avez-vous donc aucune pudeur ? »

- « Autant que votre mère », marmonna Garfyon en gloussant doucement avec Arzhiel.

                Le héraut, encore essoufflé d’avoir poussé la roue aux amendes jusqu’à la remise, frappa sèchement deux coups au sol à l’aide de son bâton ferré pour annoncer les visiteurs suivants. Chacun espéra secrètement qu’il s’agisse d’un nouveau condamné à faire jouer à la loterie aux contraventions, mais malheureusement, ce ne furent que deux sujets honnêtes qui se présentèrent. Le premier était Agni, un solide vétéran en charge de l’approvisionnement militaire. Le second, à l’aspect plus rustique et couvert de peaux de moutons du bonnet aux chausses, laissait à penser qu’il était berger, ou qu’il avait des goûts vestimentaires très discutables.

- « Agni, capitaine de la garde et Orrun, porte-parole du hameau de Saute-Biquette ! » annonça le héraut d’une voix forte en lisant sa plaquette.

- « Non, mais c’est bon, on sait qui c’est ! » le charria Arzhiel. « Quel chef de Karak je ferais si j’étais incapable de reconnaitre mes plus éminents sujets ! »

- « On ne s’est jamais vus », informa le berger en saluant, bonnet bouclé bien bas. « Je n’ai quitté le bourg qu’une fois pour venir au Karak afin de porter les cendres de mon père au reliquaire et me murger à la mauvaise bière selon ses derniers volontés. »

- « Ah ? » fit Arzhiel, gêné. « Hé bien, c’est là qu’on a du se voir alors… »

- « Au reliquaire à la section plèbe ou dans un rade miteux de la basse-ville ? » demanda Garfyon.

- « Qu’est-ce qui vous amène tous les deux ? » enchaîna le seigneur d’une pirouette. « Agni, vos missions d’approvisionnement des tours de guet et des place-fortes se passent bien ? Pas d’os dans le jambon ? »

- « Nickel chrome et cuivre rutilant, messire », répondit laconiquement le soldat. « On finit de charger les provisions de bouche et le matos pour le poste-frontière du Col Chique et on repart demain matin. Du coup, si on pouvait expédier l’affaire, j’aimerais autant profiter de la compagnie de dames de la cité sans vermine, ni maladie et d’alcool pas trop frelaté avant ce soir. En plus, y a un spectacle de marionnettes que je ne voudrais pas rater tout à l’heure. »

- « La cour s’en voudrait de vous priver de vos moments de détente », ironisa Garfyon. « Qu’est-ce qu’on peut faire pour activer le mouvement et la visite culturelle de nos quartiers les plus populaires ? »

- « Traiter avec le pâtre qui crie au loup », fit le vieux guerrier en désignant son camarade.

                  Orrun laissa glisser la remarque narquoise, le visage certes buriné et broussailleux, mais l’expression aussi lisse que le crâne de Svorn. Avec humilité mais détermination, le montagnard soutint le regard intrigué, quoiqu’un peu ensommeillé, d’Arzhiel.

- « Monseigneur, j’ai cheminé depuis Saute-Biquette pour vous rendre compte de la série d’attaques que les habitants du col ont subies dernièrement. Une monstruosité destructrice des sommets a ravagé nos masures et nos bergeries à plusieurs reprises sans que nous ne puissions nous défendre. Nos pauvres demeures sont livrées aux vents et les bêtes sont terrorisées. »

- « Une monstruosité ? » questionna Vorshek, étonné. « Si près du Karak ? La région est pourtant pacifiée depuis des années. De quelle horrible bête parlons-nous ? »

 - « Papa Ours », répondit le berger dans un murmure, entre frayeur et déférence.

                Un silence gênant suivit la révélation de la nature de la bête, chacun se demandant fugitivement si la récente pollution sonore à la corne n’avait pas endommagé son audition. Au troisième soupir d’impatience d’Agni, Vorshek daigna reprendre la parole.

- « Je présume que cette…nuisance proche du poste-frontière explique la raison de votre présence, capitaine ? »

- « Affirmatif », répondit le soldat. « Les bergers de Saute-Biquette ont visiblement essuyé quelques refus dans leur demande de soutien armé des sentinelles du bastion et Orrun pense que sa seigneurie prendra parti pour eux afin que j’aille ensuite transmettre l’ordre. Moi je suis venu par politesse, mais pour être honnête, j’aurais tendance à répondre tout pareil que les copains, la gestuelle en moins. »

- « C’est votre devoir d’assurer la paix sur les terres du seigneur », argumenta le berger.

- « Vous faites bien de me le rappeler, je ne me souvenais plus pourquoi je me gèle les rouleaux à arpenter la montagne depuis soixante ans. Navré, mais entre les raids de pillards, les incursions de contrebandiers, les attaques de barbares, on n’a pas le temps de jouer au garde-forestier. »

- « Sollicitons ensemble un renfort conséquent du seigneur Arzhiel ! » s’exclama le pâtre en prenant le guerrier par la manche. « Il est naturel d’avoir peur de Papa Ours, mais je suis persuadé qu’avec de l’aide, vous pouvez le mettre en fuite ! »

- « J’aurais droit à un rapport si je cogne un civil ? » interrogea Agni. « Passe encore de me faire tripoter par une frisette qui s’essuie les mains sur l’uniforme, mais je vais avoir du mal à me laisser traiter de pétochard sans casser une ou deux dents. »

                Depuis son pupitre à l’entrée, le héraut leva le doigt (et le bâton) pour savoir s’il devait taper l’un ou l’autre, voire les deux avec du bol, mais Arzhiel lui intima de rester à sa place.

- « Aidez-nous à comprendre », fit Vorshek tandis que son père restait silencieux, pensif ou de plus en plus balèze pour dormir les yeux ouverts. « Qu’est-ce que ce grizzly a de particulier et pourquoi n’envisageons-nous pas l’envoi d’une patrouille pour le défoncer ? »

- « Même réponse aux deux questions : pas loin de six mètres debout », répondit Orrun avec respect. « Il ne craint ni le feu, ni les runes. Il visite le village, pille les masures et repart sans même nous prêter attention. Et je ne vous raconte pas la taille des bouses qu’il nous laisse en souvenir… »

- « Six mètres ?! » s’écria le prince. « Mais vous le nourrissez avec quoi ?! »

- « Avec nos provisions ! Et ne comptez pas trop sur nos fromages cet hiver, il nous a torpillé tout le stock ! Fini pour cette année les crottes de Saute-Biquette ! »

- « Si nos livraisons de fromages sont en péril, nous nous devons d’agir ! » s’insurgea le demi-elfe.

- « Je suis d’accord », l’appuya Garfyon, embêté. « Surtout qu’on a déjà fait imprimer les menus de la cantine jusqu’au printemps. »

- « Ne comptez pas sur mes petits gars pour chasser nounours ! » avertit Agni, sentant le vent tourner. « Je ne vais pas dégarnir la frontière pour sauver votre farandole de frometons ! »

- « La peur rend l’ours encore plus énorme », récita le berger avec compassion.

- « Vous, je vous préviens, je vais commencer direct par les molaires. En plus, y a plus de crottes à becqueter, vous n’en n’aurez donc plus besoin ! »

                Arzhiel ouvrit un énième compartiment secret dans l’accoudoir de son trône et s’arma d’une corne plus modeste que la précédente. Il fut fort déçu de constater qu’en plus de faire aussitôt cesser le brouhaha naissant en portant l’instrument à ses lèvres, tout le monde eut le réflexe de planter ses index dans ses oreilles avant qu’il ne puisse émettre le moindre son. Sauf Garfyon qui, gagnant en vivacité à ce petit jeu, le lui arracha aussi sec avant de la jeter dans son panier à objets confisqués (entre un saucisson entamé, des billes et un lance-pierre).

- « Père Ours est le maître de la montagne », déclara le nain avec sérieux, malgré la déception. « C’est un peu l’incarnation sauvage et spirituelle de la nature dans le coin. Il apparait régulièrement dans les mythes des montagnards depuis plusieurs siècles. »

- « Comment vous savez ça ? » demanda Garfyon, curieux d’un tel niveau de connaissances.

- « Je suis tombé sur un bouquin des mythes et légendes de la région la dernière fois aux latrines », se justifia le nain, rassurant aussitôt son ministre. « Ce que je veux dire, c’est que vous pouvez essayer de le dégommer à la baliste ou au golem de guerre que ça reviendrait à pisser dans un violon, avec un vent de face. Et une chaude-pisse. Avec des gants de mailles. Et… »

- « Ça ira, on a bien compris la métaphore ! » grommela Garfyon.

- « Bref, Père Ours n’est pas une menace en soi. Parfois, il se perd et erre pépère, à la recherche d’un coin pour hiberner et de gras à se faire. Un peu comme une courtisane qui n’a alpagué aucun bourgeois à la fin de l’été et qui cherche un casse-dalle de dernière minute pour l’hiver. » 

- « Et c’est quoi l’idée ? » demanda Agni. « Lui monter une cabane avec buffet gratuit ? »

- « Pas loin. Mais ça reste un esprit. Il se cognera allégrement que vous lui fabriquiez une cahute, même avec latrines et eau courante. Vous allez lui dresser un autel aux abords de Saute-Biquette puisqu’il semble apprécier le paysage du coin. Passez donc prendre un prêtre nain et un druide elfe en sortant d’ici, ainsi que quelques offrandes qui claquent. Vous escorterez tout ce beau monde demain jusqu’au bled pour une cérémonie religieuse en l’honneur de la montagne. »

                Le berger fit les yeux ronds, déconcerté par cette solution qu’il n’avait pas envisagée une seconde. Le soldat lui, fit carrément la gueule en comprenant que la requête lui était directement adressée.

- « Je ne suis ni guide touristique, ni convoyeur de pèlerins ! » rouspéta le capitaine. « J’achemine des armes et de la bouffe à des fins militaires, c’est pas un petit train pour vacanciers à la montagne ! »

- « Si vous ne vous sentez pas capable de garantir la sécurité de trois compagnons de route, nous pouvons toujours joindre une patrouille de protecteurs à votre convoi », proposa Garfyon, ce qui eut le don de froisser encore plus l’orgueil du vieux baroudeur des champs de bataille, comme prévu.

- « Ah ! Vous croyez peut-être que j’ai besoin de surveillants de square et de pervenches du quartier des échoppes pour chaperonner deux curés et un gardien de chèvres sur la route du pic ? J’ai toujours su que les bergers manquaient d’esprit, mais de là à leur en bricoler un à la première attaque de bête sauvage, j’avoue que vous êtes gonflés ! »

- « Si vous considérez qu’il n’y a pas de danger, la cour en déduit que vous acceptez cette mission, » en conclut le ministre avec un sourire diplomatique.

- « Je ne crois pas que des prières et une pierre dressée puissent mieux régler un problème de parasite qu’une nuée de carreaux d’arbalète. Mais tant que ça n’oblige pas la garnison à chasser le nounours et que j’ai le temps d’aller voir mes marionnettes, je ferai comme vous dites. On peut y aller maintenant, bigoudis ? »

                Orrun afficha une moue peu convaincue, encore plus sceptique que le soldat.

- « Des prêtres, ce sera bien… » dit-il en cachant mal son embarras. « Mais au hameau, nous nous attendions plutôt à une assistante plus… dissuasive. »

 - « Sans déconner, faites le rituel », lui conseilla Arzhiel. « Dressez un autel en os de bouc ou en crotte de biques, on s’en tamponne, mais faites-le. Père Ours, c’est juste l’entrée. Si vous snobez les avertissements de la montagne, vous risquez des blizzards en boucle en plat de résistance et des meutes de loups croqueurs de miches pour le dessert et ce, jusqu’au dégel. »

- « Qu’en sera-t-il au fromage ? » blagua Vorshek.

- « On ne plaisante pas avec une pénurie de cette ampleur », rétorqua sèchement Garfyon. « Peut-être devrions-nous envisager l’envoi supplémentaire d’un représentant officiel du seigneur, mage accompli, pour enrayer ce fléau ? Vous aviez prévu quelque chose ce week-end, prince ? »

- « Expliquer à votre famille pourquoi Mère vous aura téléporté en terres orcs pour avoir voulu exposer son fils aux affreux vents de l’altitude et lui faire risquer une fluxion de poitrine. Sachez que nous sommes particulièrement sensibles aux coups de froid dans la famille. »

- « Évitez déjà de vous balader le croupion à l’air tous les quatre matins, maman exhibitionniste et vous », riposta le ministre tandis qu’Arzhiel, hilare, s’empressait de compter les points sur son registre.

- « Messeigneurs ? » implora Orrun, très mal à l’aise.

- « Laissez », fit Arzhiel en ricanant, « ils se chamaillent pour jouer mais vous allez voir qu’après les insultes et les doigts dans les yeux, ils vont se faire de gros câlins. Donc, vous êtes partants pour la cérémonie ? »

- « Partants et bientôt partis », ronchonna Agni, impatient.

- « Si ça peut vous rassurer, je vous prête mon fils et mon ministre. L’idée de Garfyon n’est pas si saugrenue après tout, surtout quand je les vois là. L’un est magicien, je crois, l’autre, un ancien haut-prêtre. Ils garantiront le succès de cette quête. Il faudra juste ne pas les faire chevaucher l’un à côté de l’autre durant le trajet. Et les séparer à table. Et les faire dormir dans des maisons séparées. Y en a un qui ronfle et l’autre qui petit déjeune nu. Et aussi… »

- « C’est bon, c’est bon, seigneur ! » s’écria le berger, surtout pour couvrir les éclats de voix de la dispute proche et passablement pathétique. « On va se débrouiller…Ce n’est qu’un autel et une cérémonie standard de bénédiction, après tout…Inutile de vous dépouiller de vos bras droits…ou mains gauches, on ne sait pas bien. Merci pour tout, messire ! Adressez nos respects à votre fils et votre ministre…dès qu’ils auront cessé leur match de lutte… »

                Arzhiel salua le capitaine pressé et le pâtre perplexe avant de s’écarter de son trône, menacé par la confrontation prenant de l’ampleur, tirage de barbe contre crêpage de chignon. Le tout étant assez lamentable et triste pour être encore plus amusant avec du recul. C’est presque avec regret qu’il fit intervenir le héraut et les gardes pour les séparer, non sans avoir auparavant autorisé l’usage des matraques pour cela. Et dire que ça risquait de devenir pire quand le fromage manquerait…

 

APRÈS-MIDI : Heure de la truie

                Garfyon, l’œil poché, mâchouilla un long moment sa lèvre inférieure en jouant avec sa canne avant d’émettre enfin un son ne ressemblant pas au râle d’un furet asthmatique mettant bas.

- « Je tiens à…m’excuser pour avoir médit sur les mœurs, les tenues et l’appétit sexuel de votre mère. En tant que haut-prêtre, je n’ai pas à prêter foi aux rumeurs de couloirs et de lavoirs. »

                Vorshek se tourna vivement vers son père (autant que le lui permirent ses côtes bastonnées plus tôt), appréciant peu l’allusion formulée par le ministre. Mais Arzhiel, inflexible, ne dit rien et l’invita à son tour à parler.

- « Pour ma part… » commença le demi-elfe vexé, « je demande humblement votre pardon pour avoir comparé votre descendance à une portée de marcassins atteints du typhus. »

- « Et ? » insista Arzhiel.

- « Et pour avoir crié à tue-tête de manière assez hystérique, je l’avoue, « je vais me fumer un vieux ! Je vais me fumer un vioque ! » », répondit le prince à voix basse avant de s’exclamer avec vigueur. « Mais il a déchiré ma robe toute neuve ! »

- « Ce dont j’ai grande honte », confia Garfyon, forcé par le regard pesant de son seigneur.

- « Je peux comprendre qu’à votre âge, ce genre de pulsion inassouvie depuis les deux derniers siècles puisse troubler votre jugement et vous pousser à commettre ce genre de forfait », reprit Vorshek. « Si c’est le cas, je vous invite grandement à consulter pour votre vue afin de ne pas réitérer cette bête confusion entre la tenue d’un magicien et celle d’un membre du sexe opposé. »

- « Votre seigneurie est en ce domaine un exemple de comportement envers la gente féminine pour tous les malheureux privilégiant la raison et la morale au dépens de leurs instincts primaires les plus sauvages », concéda le vieux nain.

                Arzhiel fronça les sourcils tandis que le héraut, ému par ses touchants repentirs, versait une larme à ses côtés tout en tapotant chaleureusement l’épaule de son seigneur.

- « Vous ne seriez pas en train de recommencer là, par hasard ? Même dans le feutré, un fion reste un fion. C’est sympa d’entrainer la garde à avoiner plus désarmé que soi, mais on a du boulot. Alors vous… »

- « Je ne peux en vouloir à un fonctionnaire rétrograde aux moyens déclinant d’associer la fougue et la beauté de la jeunesse à de l’immaturité », le coupa Vorshek. « Mon charme suscite l’attrait et je ne le renie pas, mais mon véritable pouvoir de séduction réside dans la richesse de mes connaissances et la force de mon expérience d’aventurier. »

- «Après avoir eu l’auguste honneur de parcourir les rapports de vos missions, je me dois en effet de vous reconnaitre un aplomb rare et un talent certain pour enjoliver les désastres en contes féériques pour crédules et filles de ferme. »

- « C’était un fion, ça, non ? » demanda Arzhiel, suspicieux, au héraut. « Je suis sûr que c’était un fion. »

- « Il est naturel que les personnes à l’âge avancé émettent des doutes sur ce qui dépasse leur entendement », susurra Vorshek entre ses mâchoires crispées. « Mais le fait est que malgré ma jeunesse, j’ai accompli des faits d’armes épiques et rapporté de fabuleux trésors de mes voyages ! »

- « Ainsi que plusieurs maladies vénériennes… » ajouta le ministre dans un toussotement.

- « Bim ! » commenta Arzhiel en éclatant de rire tandis que Vorshek bredouillait une excuse improbable.

- « Et combien de bâtards ?! » enchaîna Garfyon, encouragé par les rires de son seigneur.

                Arzhiel manqua de s’étrangler en entendant la remarque et perdit aussitôt toute trace d’hilarité. Furibond, il se précipita sur son ministre en regardant tout autour d’eux, affolé.

- « Chuuuuuuuuut ! » lui cria-t-il dessus à bout portant en postillonnant allégrement. « Ce mot est tabou, pauvre fou ! Si Elenwë réalise qu’elle est potentiellement grand-mère, par une chevrière, une troubadour ou une drôlesse quelconque, on est tous morts ! Moi le premier en plus et ce n’est pas un classement où vous enviez la tête, surtout quand le prix à remporter et de se faire emporter la sienne ! » 

                Les regards pesants et passablement terrorisés du nain, des gardes et également de Vorshek suffirent à faire prendre conscience Garfyon de l’ampleur de son faux-pas.

- « Navré, mes mots ont dépassé ma pensée », bougonna le nain, blême de peur.

- « Personne ne souhaite claquer comme l’élastique des sous-vêtements de Vorshek en présence d’une escouade d’archères sylvaines ? » demanda Arzhiel en regardant tout le monde. « Bon ! Alors, on fait une pause sur les tacles et on redevient sérieux ! Il va falloir apprendre à bûcher ensemble tous les deux ! C’est un art, moi j’ai longtemps galéré avec la tripotée de boulets qui me colle aux basques. Pourtant, j’ai du faire avec. Héraut ! Allez chercher Torna, Lioba et Nessa dans la salle d’attente. Je vais vous montrer ce que c’est le travail d’équipe entre des personnes différentes et qui ne peuvent pas s’encadrer au départ. »

- « Qui sont-ce ? » questionna Vorshek, à peine émoustillé par l’évocation de trois noms féminins.

- « Les membres de la CRAMPE, la Chambre du Rassemblement Actif Multi-Peuples et Ethnies. C’est un groupe de travail que j’ai mis sur pied afin de promouvoir et de développer l’harmonie entre les races du Karak. Une humaine, une elfe et une naine. Une fois qu’elles ont cessé de se détester, ça a pas mal dépoté ! »

                Le héraut revint bientôt en guidant deux nobles, une naine et une elfe, soigneusement apprêtées et coiffées, le port altier, la même expression solennelle témoignant de leurs ascendances nobles. L’abus de fard et de parfum en fut un autre indice. Toutes les deux saluèrent leurs seigneurs avec déférence dans un parfait respect du protocole et de l’étiquette.

- « Où est Lioba ? » s’enquit Arzhiel en ne voyant l’humaine nulle part.

- « Qui, seigneur ? » fit Nessa avec une hypocrisie rodée. « Oh, la fermière ? Elle ne viendra pas. Elle ne viendra plus. Elle a abandonné sa mission. »

- « Qu’est-ce que c’est que ce plan ? Elle était comblée de sa nomination ! »

- « Les gens de basse extraction sont d’humeur lunatique et peu dignes de confiance, seigneur, » renchérit Torna. « Lioba manquait de cran pour assumer son devoir envers le Karak. Il aura suffi qu’elle trouve la tête tranchée de son chien clouée à sa porte et quelques cadavres de rats dans son lit pour prendre peur. »

- « De toute manière, une femme qui s’effraie de simples menaces écrites en lettres de sang sur le mur de la chambre de ses enfants n’aurait jamais trouvé le courage de mener à bien les réformes de la CRAMPE. »

- « Vous serez assez aimable de me prévenir du moment où débutera votre leçon sur la bonne entente et l’esprit d’équipe, Père », murmura Vorshek à l’attention d’Arzhiel, ébahi.

- « Hé bien, j’espère que votre tâche ne se verra pas trop alourdie le temps de remplacer Lioba… »

                La naine et l’elfe échangèrent un regard entendu.

- « Nous nous en sortons très bien comme ceci. »

- « Nous sommes en effet plus efficaces dans cette configuration. Inutile de nous encombrer d’un nouvel élément superflu. »

- « En tant que peuple présent parmi les sujets du Karak, les humains ont pourtant besoin d’un représentant à cette commission ! » argumenta Arzhiel.

- « Un peuple minoritaire et sans réelle noblesse active au sein du fief », fit remarquer suavement Torna.

- « La fraternité n’est-elle pas émouvante quand elle vous éclate au visage comme en cet instant ? » se moqua Garfyon.

- « Attendez, les filles ! » repartit à la charge Arzhiel. « Les humains sont peut-être cantonnés au fond de la vallée à bêcher la boue et à s’armer de batteries de poules, mais n’oublions pas qu’ils se reproduisent comme des lapins. D’ici quelques générations, ils représenteront une part non négligeable de la population et ils viendront réclamer à coups de fourches dans la fesse les droits et la place que la CRAMPE est censée leur prévoir dès aujourd’hui ! »

                Nessa et Torna parurent contrariées par cette remontrance et cette décision, mais n’en laissèrent heureusement paraitre qu’une moue affectée et dédaigneuse des plus polies.

- « Je me charge de vous trouver une nouvelle copine », conclut le seigneur. « Et non, je ne m’adressais pas à vous, Vorshek. À part les joies de la franche camaraderie féminine, vous avez des nouvelles quant à l’avancement de vos projets ? »

- « L’art nain est en plein essor », s’empressa de répondre Torna avec fierté. « L’orfèvrerie, la bijouterie, la ferronnerie et la sculpture ont affichés les meilleurs résultats financiers de l’année en cours depuis la mise en place de notre politique de promotion de l’artisanat et du commerce. »

- « Les arts elfes ne sont pas en reste, seigneur », lança Nessa en prenant brusquement la parole, sans même lever le doigt. « Le textile, le parfum, les artefacts enchantés et la botanique ont atteint des chiffres d’affaires très encourageants et rencontrés un vif succès auprès de la population. »

 

                Torna jeta un regard en biais à sa collègue en reniflant dédaigneusement.

 

- « Les produits folkloriques elfes apportent en effet une diversification rafraichissante qui plait à notre clientèle, ainsi qu’un bonus modeste et symbolique parfait pour mettre en valeur nos ventes conséquentes de minerai, de charbon, de joyaux et de pierre. »

 - « Il est vrai que nos marchés en matière d’alchimie et d’équipement magique de pointe est jeune », se défendit l’elfe avec un sourire artificiel très angoissant, « mais leurs bienfaits pour le fief seront bientôt incontournables. J’en ai pour preuve la baisse éloquente du nombre de morts par épidémies depuis l’instauration de notre politique de soins par magie élémentaire. Le temps des saignées et des prières de guérison aux dieux de la roche semble aujourd’hui archaïque et si lointain… »

- « Et l’armement nain, hein ?! » riposta Torna en tiquant. « Combien de vies d’elfes l’acier et les légions naines ont sauvé ? C’est pas avec trois arcs et deux sortilèges d’invocation d’orties dans l’entrejambe que vous avez pu défendre vos réfugiés ! »

                Arzhiel regarda Garfyon qui se retenait de rire en noircissant les pages de son registre malgré ses yeux pétillants, puis Vorshek qui lui, gloussait carrément en cherchant à deviner d’où partirait la première gifle.

- « Mesdames, je vous prie ! » intervint le seigneur en tapotant son accoudoir. « La CRAMPE n’est pas faite pour que vous vous tiriez la bourre par diagrammes de ventes interposés. Le but, c’est de bosser ensemble, en bonne intelligence et en paix. Voyons voir mes notes…Tâchons de trouver un sujet de réflexion où la rivalité ne sera pas mise en avant…La religion, c’est même pas la peine…Le sport, on n’est pas sorti de la tourbe…Les chapeaux ?! Ça m’apprendra à laisser trainer mes papiers trop près d’Elenwë…Les danses, tout le monde s’en fout…Patates et lardons, c’est un début de liste de courses…Ah ! Voilà ! L’éducation ! Je vous écoute ! C’est quoi ces trognes ? Vous avez rien glandé ou vous n’avez pas révisé le sujet ? »

- « Nous avons travaillé dessus, malgré nos réticences sur ce point… » commença Torna, appuyée par les hochements de tête nerveux de Nessa.

- « Mon expérience certaine en matière de femmes qui font la gueule me pousse à croire que cet axe de travail n’emballe guère vos conseillères », signala Vorshek.

- « Sans rire ? Elles désapprouvent plus que fortement mon projet, oui ! Je suis content qu’elles me le répètent à chaque fois, ça me fait quelque chose de plus sur lequel m’asseoir quand je trouve mon trône trop dur. »

- « Quelle est l’idée de cette réforme ? » interrogea le demi-elfe.

- « Ouvrir une école dans les patelins de la montagne et de la vallée pour offrir un enseignement à tous les mioches du fief, sans distinction de rang ou d’origine. Bizarrement, ça coince pour la noblesse. »

- « Le savoir est l’apanage des aristocrates », déclara doctement Torna. « À quoi bon apprendre à écrire à un vilain destiné à cultiver les champs et à traire les brebis ? »

- « Si ce pécore-là se découvre un don pour l’ingénierie ou la médecine, c’est un talent gâché de le laisser moisir dans sa ferme à torcher les vaches. Et même sans aller jusqu’au génie, le quidam de base une fois éduqué, a moins de chances d’épouser sa sœur et de finir ivrogne ou voleur de poules. De fait, ma décision est prise. Flûte à ceux qui n’en sont pas heureux et grosse caisse pour ceux qui veulent nuire au projet. Je crois que la noblesse a bien assez de privilèges pour venir me casser les bonbecs avec la perte de celui-ci. »

- « Monseigneur doit savoir que les négociations demeurent âpres avec certaines franges populaires de ses sujets », releva froidement Nessa. « Celles-ci se montrent peu désireuses de voir leur progéniture abandonner leurs corvées quotidiennes pour aller étudier ».

- « Dingue de priver les enfants de la mine ou du labourage de l’aube au crépuscule ! Si la main-d’œuvre manque, ils n’auront qu’à embaucher des journaliers ou pire, soyons fous, des ouvriers à temps plein. Le Karak est assez riche pour se permettre d’investir dans son avenir et ses générations suivantes, vous l’avez dit vous-mêmes avec votre compét’ du commerce. »

- « Nous rencontrons également un souci de taille concernant le choix des professeurs », objecta Torna. « Les candidats sont rares et réticents. »

- « Organisez un bal ou un banquet avec la cour », lui répondit le seigneur en se grattant un bourrelet. « Vu le nombre de parasites en orbite autour du trône vivant en parfaite symbiose avec le néant à mes crochets, il ne me faudra pas vingt minutes pour vous dresser une liste d’enseignants avec suppléants. Ils ont l’éducation et l’expérience suffisantes, mais aucune autre ambition que reprendre du dessert le midi. Les ancêtres qui trainent là depuis deux siècles, les officiers trop blessés pour repartir sur le terrain, les savants sans thunes, les courtisanes ménopausées, les jeunots opportunistes, les prêtres confesseurs de mamies, c’est pas les profils qui manquent ! »

                Torna et Nessa, à bout d’argument et passablement décontenancées par l’inflexibilité de leur seigneur, ainsi que de sa manière de se gratter peu ragoutante, se résignèrent à capituler.

- « Il sera fait selon vos souhaits », marmonna la naine du bout des lèvres. « Concernant la nature même de l’éducation qui sera donnée à ces bouse…à notre peuple, nous aimerions avoir confirmation de la langue à leur apprendre. Il s’agit naturellement du runique nain, n’est-ce pas ? »

- « Pourquoi les elfes et les humains apprendraient une langue aussi complexe et inélégante alors que le parler sylvain est si chantant et si aisé à assimiler ? » intervint Nessa.

- « La langue ? Le langage commun, pardi. L’elfe et le nain seront disponibles à ceux qui le voudront, mais pas prioritaires. Ce sont déjà les langues maternelles de la plupart des habitants du domaine de toute manière. Et avant que vos yeux finissent pas vraiment me lancer des éclairs ou des couteaux en plein poire, je vous laisse le libre choix des autres matières en sus du calcul et de l’écriture. Allez-y, étonnez-moi. »

- « Lecture et gravure des runes, géologie, histoire des ancêtres, métallurgie, géographie souterraine… » cita aussitôt Torna, comme s’il s’agissait d’une évidence.

- « Lecture des glyphes, dessin des oghrams, botanique, empennage, tissage, connaissance des arbres et des sources… » l’interrompit Nessa en parlant très vite.

- « Initiation à la balistique, science des alliages, culture du malt et du houblon ! » riposta la naine, à son tour très véhémente.

- « Archerie, danses traditionnelles, astronomie, mythologie élémentaire », contre-attaqua l’elfe en faisant à présent complètement face à sa camarade.

- « Tressage de barbe ! Jet de hache ! Culte de la foudre et du marteau ! »

- « Herboristerie ! Luth et harpe ! Soins aux animaux ! »

- « Ma première champignonnière ! » vociféra Torna, écarlate.

- « Mon premier potager ! » la nargua Nessa.

                L’ouverture soudaine et très proche (trop à en juger le fumet ignoble qui s’en dégagea) de la fosse activée par Garfyon, les nerfs à vif, mit un terme brutal à ce qui s’annonçait comme le prologue à un combat pathétique d’anthologie. Arzhiel, fasciné, un sourire aux lèvres, hésita presque à applaudir cette courte mais intense battle.

- « J’aime cette énergie et cette fougue ! » s’exclama-t-il, tout excité. « C’est bien les filles, vous fourmillez d’idées. Tâchez de dégrossir un peu tout ça pour notre prochaine entrevue. Merci de votre visite ! Je me sens tellement serein pour l’avenir du Karak quand je vois une complicité pareille ! »

                Haletantes et pantelantes, Nessa et Torna effectuèrent une révérence tremblotante et se retirèrent sans un mot sous les encouragements de leur seigneur transporté.

- « Vos réformes ne passeront jamais avec des engins pareils ! » commenta tristement Garfyon.

- « Ni sans le soutien de la noblesse, ni l’appui des roturiers », acquiesça Arzhiel sans se départir de son sourire niais. « Je m’en doute bien. Les gens d’ici sont conservateurs et redoutent le changement par nature. Il faudra des décennies, des siècles, pour que mon programme soit appliqué et encore, juste en partie. Mais pour songer à récolter un jour, il faut bien semer tôt ou tard. Zut, ça fait pas trop elfe comme dicton ? On va croire que je prends parti. »

                Une jeune femme pénétra soudainement dans la salle d’audiences, le souffle court, trempée de la tête aux pieds et visiblement furieuse.

- « Lioba ?! » la reconnut Arzhiel. « Tout baigne ? »

- « Je nage dans le bonheur, monseigneur », répondit la conseillère en avançant avec toute la dignité que pouvait lui conférer une coiffure ravagée et une robe ruisselante. « Pardonnez mon retard. Et ma touche. J’ai rencontré un léger incident, un souci de serrure cadenassée et de douche intempestive de seaux d’eau glacée durant mon passage aux latrines avant notre entrevue. Mais tout va bien ! J’ai réussi à briser un pan de la paroi et à m’extraire de ma prison en rampant. »

                Arzhiel ne sut quoi dire à l’humaine qui épongea rapidement ses cheveux avant de reprendre la parole.

- « Je présume que j’ai raté notre point ? » demanda-t-elle en serrant les siens. « Toutes mes excuses pour ce contretemps, seigneur. Sauriez-vous me dire où se trouvent mes chères collaboratrices de la CRAMPE, je vous prie ? »

                Vorshek, tout aussi stupéfait, pointa la sortie de son index. Lioba le remercia et repartit en trombe avant de piler au niveau d’un garde pour lui emprunter son gourdin et de repartir d’un pas pour le moins volontaire.

- « J’ai choisi exprès des femmes à ces postes, pensant qu’elles seraient plus sérieuses que des hommes et s’entendraient mieux », trouva nécessaire de se justifier Arzhiel. « J’ai peut-être fait une boulette… »

- « L’erreur est naine », le rassura Garfyon.

 

APRÈS-MIDI : Heure de la perruche

                Les trois visiteurs suivants marchèrent d’un pas lent jusqu’au trône, les mains jointes devant eux. Ils partageaient la même singulière allure qu’un mendiant constipé voleur de fringues sur fil à linge et la gaieté du fossoyeur effectuant des heures supplémentaires sous la pluie. Leur absence maladive de bonne humeur ou de la moindre chaleur et la sobriété moche de leur tenue poussèrent d’abord à Arzhiel à penser qu’il s’agissait de collecteurs d’impôts, voire de notaires. Puis il se rendit compte qu’ils portaient la même couronne de cheveux improbable, comme un cerceau de poils de dos et de cuisses collés autour de la tête. Alors tout s’éclaira : la robe de bure laide à faire geindre Vorshek, les sandalettes de plagistes, la coiffure de victime de terroriste capillaire, l’air sinistre et dédaigneux. Les trois humains ne pouvaient être que des comédiens dépressifs appartenant à une troupe itinérante fauchée.

- « La lumière soit sur vous, maître nain, ainsi que sur vos loyaux sujets », déclara solennellement le premier en agitant étrangement la main devant lui.

- « Euh, oui c’est grâce aux torchères et aux braseros. Comme on manque de lumière sous terre, on s’en sert pour l’éclairage… C’est plus pratique… »

- « Je me nomme Frère Baudri. Voici Frère Harpin et frère Milon. »

- « Vous êtes tous frères ? » interrogea Arzhiel, sceptique devant les physiques forts différents des trois hommes. « Le ventru à courtes pattes tout rougeaud, c’est votre frangin à vous la grande tige décharnée ? »

- « Je ne vous serai pas d’un grand secours », glissa Garfyon, penaud. « J’ai toujours trouvé que les humains se ressemblaient tous. »

- « À mon avis, c’est possible », confia Vorshek. « Ils ont certainement la même mère, mais pas forcément le même père. Les humains ne sont sexuellement actifs que quelques décennies avant de gâter et y passer. L’urgence rend plus volage et plus frivole. »

- « J’ignorais que vous aviez du sang humain », piqua Garfyon.

                Baudri, le plus grand des visiteurs, visiblement le porte-parole, conservait un air détaché insensible au débat des nains.

- « Nous ne sommes pas frères de sang, mais frères de culte », précisa-t-il avec indulgence. « Mes compagnons et moi-même sommes des prêtres. »

- « Ah, mais d’accord ! » s’exclama Arzhiel, soulagé. « Ce qui explique le costume et la bougie ! Respect les frères, ça claque bien votre numéro ! J’y ai cru à fond avec vos mines d’enterrement et les gesticulations de poivrots ! À un moment, j’ai même pensé que vous veniez me taper la pièce ! Ahaha ! …Vous ne venez pas me demander des ronds, n’est-ce pas Frère Baudruche ? »

- « Nous ne faisons pas l’aumône, maître nain, rassurez-vous. Et mon nom est Bau… »

- « Tant mieux ! Qu’est-ce qu’on peut faire pour vous être agréables ? »

- « Il ne faut pas confondre un beau pied et un pied-bot », déclara frère Milon, le plus courtaud et le plus épais, sous le regard impassible de ses comparses.

- « Le seigneur a guidé nos pas jusqu’à vous, messire », reprit le religieux sans prêter attention à l’intervention de son compagnon.

- « Le seigneur, c’est moi et je ne vous connais pas. En plus, c’est rare que je passe mon temps libre à faire visiter l’arrière-boutique à une fratrie en robe. »

- « Si l’âne ne veut pas braire, rien en sert de le traire », récita Milon.

                Arzhiel regarda le prêtre aussi sérieux que possible d’un air interrogatif, puis les deux autres, échangeant des coups d’œil tout aussi intrigués. Un silence gênant s’instaura. Milon haussa les épaules. Garfyon toussota. Harpin fixait le plafond en se recueillant, les yeux mi-clos.

- « C’est moi ou ça devient de plus en plus bizarre comme audience ? » murmura Vorshek à son père. « Vous croyez qu’ils sont ivres ou drogués ? Je les soupçonne d’avoir fumé. Je détecte dans l’air une faible mais bien distincte odeur d’encens se dégageant d’eux. »

- « La foi nous a mené jusqu’à vous. »

- « Ils doivent avoir faim », en conclut Garfyon. « Vous voulez qu’on vous fasse monter un en-cas ? Ils comprennent ce que je dis les frangins tonsures ? Vous comprendre la langue ? »

- « Me permettez-vous, frère ? » intervint le dernier des prêtres, las. « Nous avons affaire à des mécréants, des brebis égarées, ne l’oubliez pas. Ils sont à mille lieues de saisir le sens de notre visite. »

- « Sacrée distance en effet, normal qu’ils aient eu besoin d’un taxi de la région », ironisa Vorshek à l’attention de son père.

- « Je suis perdu, je l’avoue », admit ce dernier. « Ils croient que je les guide, mais je ne les suis pas. On tourne en rond. »

- « Ils parlent d’animaux encore », insista Garfyon. « Ils doivent vraiment être affamés. »

                Harpin eut un geste apaisant de la main, puis se toucha le front, le bidou et les deux tétons. Les nains tentèrent vainement de déchiffrer ce mime étrange.

- « Mes compagnons et moi-même appartenons à un ordre religieux inconnu de vos contrées et en tant que porteurs de la parole de notre dieu, nous sommes venus vous présenter nos hommages avant de nous établir sur vos terres. Un signe du destin nous a convaincu de nous installer sur la plaine des Fleurs trop choux, à l’ouest de la rivière Poucrave. Nous comptons bâtir un temple à l’orée du village de Petit Pont de Bois. Les petitpontdeboisiens nous hébergent actuellement en attendant le début des travaux. »

- « Mais vous faîtes bien de nous prévenir ! » ricana Arzhiel en sortant son boulier. « Un temple, vous dîtes ? Avec un abattement pour la première année, une réduction en tant que peuple non-civilisé, vous êtes bien tous humains dans votre équipe ?...J’ajoute le quota pour une plaine fertile cultivable moins la remise pour ordre spirituel et je multiplie par le coefficient saisonnier…Donc ça vous fera un acompte de vingt milles pièces d’or et un loyer à deux milles dès la Saint-Popotin. Bienvenue chez nous ! »

- « Vous faites fausse route, maître-nain. »

- « Décidément, quel piètre éclaireur », sourit Vorshek.

- « Nous ne sommes pas venus pour vous payer. De toute manière, nous ne possédons aucune richesse matérielle. Notre but était de vous apprendre en personne que nous installions notre ordre à cet endroit. »

- « Ces terres appartiennent désormais à Dieu et à ses humbles serviteurs, nous-mêmes, » déclara Baudri.

- « Qu’est-ce que vous me chantez là, frère Harpe ? »

- « Si tu jettes la pierre sur l’oiseau perché, au mieux tu auras la fiente, au pire, la pierre retombant », ajouta le troisième missionnaire avec pertinence.

                Arzhiel fronça ses sourcils broussailleux. Plus que l’odeur de l’encens, il sentait surtout l’odeur du plan qui daubait bien fort.

- « Et qu’est-ce qu’il raconte lui, avec son piaf et son caillou ? C’est du langage codé ? »

- « Frère Milon a fait vœu de dicton. Il ne peut plus s’exprimer que par le biais de proverbes. »

- « Mais ça a un sens ce qu’il déblatère ? » interrogea Vorshek.

- « Certainement. Mais comme la plupart des dictons, il faut reconnaitre qu’on ne saisit pas toujours tout ce qu’ils signifient.»

- « Le chien aboie après le chat, mais fuit parfois face au rat, » confirma Milon en acquiesçant.

- « Pourquoi n’installez-vous pas votre secte au-delà des collines ? » interrogea Garfyon. « La terre y est meilleure et son isolement vous garantira la paix et le calme idéaux pour des prêtres. Hors des frontières des mécréants que nous sommes, vous n’aurez de plus aucun compte à rendre. »

- « Impossible ! Notre destin se trouve près de Petit Pont de Bois. Nous avons vu le signe ! »

- « Je vous avais dit que votre idée de signalétique à l’aide de panneaux indicateurs était mauvaise », grommela le ministre à son seigneur.

 - « Un signe divin », s’empressa de réagir Harpin, anticipant un nouveau quiproquo peu glorieux. « Notre ordre possède une relique sacrée, le pied de Saint-Pompon le vertueux ! Durant nos errances et tandis que nous passions sur votre domaine, Saint-Pompon a manifesté son désir de voir notre ordre s’établir sur cette terre promise ! »

- « Avec son pied ? » questionna Arzhiel.

- « Tout à fait ! » s’exclama Baudri, des étoiles pleins les yeux. « Imaginez-vous ! Son petit orteil a très distinctement frétillé ! Grâce soit rendue au Seigneur ! »

                Brusquement en transe, les trois humains se laissèrent tomber à genoux et prièrent intensément.

- « On va se faire amputer un bout de fief comme Saint-Pompon avec son panard à cause d’un spasme de doigt de pied momifié ? » résuma Arzhiel, hébété. « Ça me coupe les jambes ! »

- « C’est vrai, je suis tout aussi retourné que vous, Père », déclara Vorshek en grimaçant. « Les gardes-frontières pourraient un peu mieux fouiller les étrangers avant qu’ils ne viennent introduire des morceaux de cadavres sur nos contrées ! »

- « Le fromage et le pâté ne partagent souvent que la croûte et l’odeur », soupira Milon, mettant fin au recueillement.

                Les trois missionnaires, satisfaits de leur tâche accomplie, s’apprêtaient à quitter les lieux quand Arzhiel les rappela.

- « Croyez-le ou pas, mais je n’ai pas l’habitude de distribuer des lopins de terre aux premiers fétichistes podologues de passage sans rien exiger en retour. Vous pouvez vous installer là où vous souhaitez prendre votre pied, construire un cirque, une échoppe à boudins ou ce que vous voulez dessus, mais il va falloir cracher au bassinet, mes agneaux. »

- « Mais, voyons maître-nain, nous sommes des prêtres », s’offusqua Harpin. « Nous n’avons pas d’or et nous dédaignons l’argent ! »

- « Des religieux qui snobent le fric ? Vous me prenez pour un mouton né de la dernière pluie ? Les impôts, c’est pareil pour tous en ce monde. Vous pourrez vous en plaindre dans le prochain avec le taulier si vous êtes si proches, mais d’ici là, c’est donnant-donnant si vous tenez à votre carré d’herbe. Vous ne manquez pas d’air de me faire votre moue outrée, Baudruche ! Vous avez de la chance que je ne vous ai pas lâché les chiens pour camping sauvage et nécrophilie ! »

- « L’oie respectée, basse-cour en paix », commenta Milon.

- « Exactement ! Nous sommes entre gens raisonnables, nous allons sûrement trouver un arrangement. Si vous n’avez pas de fonds de caisse actuellement, on peut négocier un partenariat sur de la bouffe. Les prêtres s’y entendent pour la nourriture, hein ? Oui, c’est au petit gros que je m’adresse. On mange bien à la cantine, n’est-ce pas ? »

- « À quoi pensez-vous ? » interrogea Baudri.

- « Les impôts contre la graille. Fruits, vin, fromage, miel, cultivez ce que vous voulez et fournissez-en le Karak. En échange, on vous sucre les impôts. »

- « Notre ordre a en effet l’intention de planter des vergers », confirma Harpin, « mais uniquement pour assurer notre subsistance, non dans un but lucratif et platement matériel. Nous refusons. »

- « Quand à Saint-Raoul, le soleil brille, c'est le moissonneur qui grille », ajouta narquoisement Milon.

                Arzhiel gratta sa barbe drue à la recherche d’une autre solution. À ses côtés, Garfyon feuilletait un lourd recueil de lois servant habituellement à caler sa chaise.

- « Qu’est-ce que vous cherchez ? »

- « Un simple détail d’ordre juridique », lui répondit le ministre. « Je sais que la peine pour non-paiement des impôts est d’abord la saisie, puis le pilori, l’oubliette et enfin l’écartèlement. La base, quoi. Mais je voulais savoir si cette loi s’appliquait aux nouveaux arrivants ou s’ils pouvaient jouir d’un délai d’immunité. Ah, voilà ! Les contrevenants originaires de l’étranger vivant en terres naines depuis moins de deux ans et ne s’acquittant pas de leurs impôts ne pourront pas être emprisonnés. Leur peine sera réduite à des semestres de travail à la mine, la durée dépendant du nombre de poils présents dans la narine gauche de chaque coupable le jour de leur capture. »

                Les trois frères jetèrent des coups d’œil nerveux et tendus en direction des gardes dont certains astiquaient déjà le manche de leur hallebarde avec un sourire gourmand.

- « Vous n’allez pas nous jeter en prison comme de vulgaires brigands ?! » protesta Harpin. « Votre domaine est réputé pour être une terre de tolérance et de liberté ! »

- « Mais pas de stationnement gratuit malheureusement. Vous devriez envisager de trouver des mécènes à votre ordre et je vous dis ça amicalement. Vos robes risquent de rencontrer un succès inattendu une fois au cachot, vous savez… »

- « Vous pourriez aussi tâcher de mourir durant votre emprisonnement », proposa Vorshek. « L’injustice et une mort dans l’honneur pour défendre votre cause et votre dieu seraient grandement profitables à votre ordre. »

- « Oh oui ! » s’enflamma aussitôt Baudri, transporté. « Une mort de martyre ! »

                Harpin, manifestement moins conquis par cette idée que son compagnon se fouettant déjà les reins avec la corde lui servant de ceinture, chercha un soutien auprès de Milon.

- « Œuf bien volé devient quand même poule mal acquise », philosopha ce dernier, un doigt en l’air.

- « J’ai peut-être un autre marché à vous soumettre », lui vint à l’aide Arzhiel. « Le Karak va prochainement investir dans l’éducation de ses sujets. Nous cherchons des scribes et des professeurs. Les prêtres sont érudits, n’est-ce pas ? Et ils aiment les enfants, non ? »

- « Votre projet est louable, mais notre mission est de nous consacrer à l’adoration de notre dieu uniquement. »

                Arzhiel soupira longuement.

- « Si nous ne trouvons pas de terrain d’entente, vous n’en aurez aucun », annonça Garfyon aux humains inflexibles.

- « Nous sommes porteurs de la volonté divine », se braqua Baudri, essoufflé mais calmé, en renouant sa cordelette. « Nous ne nous attendons pas à ce que des adorateurs de cultes païens et primitifs saisissent la portée de notre mission sacrée ! Mécréants aux oreilles pointues diaboliques ! Créatures sans âme ! Aveugles à la lumière sainte par… »

                Le prêtre disparut dans un bref nuage de fumée et réapparut sous la forme d’une corneille au sommet du crâne déplumé. Vorshek souffla sur son index la poussière enchantée de son sortilège sous les regards effarés de Milon et Harpin.

- « Il retrouvera sa forme originelle d’ici demain…peut-être. Parlez-nous de votre divinité. Vous semblez lui vouer un culte ardent, malgré son incapacité à vous défendre d’un sortilège mineur de métamorphose animalière. »

- « C’est un dieu d’amour et de bonté… » articula Harpin avec difficulté, son comparse oiseau perché sur son épaule. « Il incarne le salut dans l’au-delà, la lumière en ce monde de ténèbres et l’aide inconditionnelle envers son prochain. Oh par Lui, vous n’allez pas me changer en crapaud ou en brochet, dites ?! Je suis allergique aux moucherons ! »

- « Pour quoi faire ? » demanda Garfyon, amusé. « Vous avez l’intention d’insulter notre religion, nos croyances et nos oreilles vous aussi ? »

- « Bien mal assis ne profite jamais du spectacle ! » les défia Milon, plein de morgue.

- « J’ai trouvé ! » lança joyeusement Arzhiel. « Vous dites que vous louez l’amour et l’aide ? Dans ce cas, je vous autorise à crécher dans votre étable sans verser d’impôts au Karak. Votre contribution au fief sera d’accueillir, de soigner, de guérir et de nourrir les pauvres qui demanderont votre aide. Ainsi que les malades, les démunis, les réfugiés, les victimes d’épidémies, de guerres, de pillages et de catastrophes naturelles ou surnaturelles. J’ai pas lu la brochure de votre club plutôt fermé, mais on reste dans les clous avec votre concept du sacrifice, non ? »

- « C’est un bon compromis », jugea Garfyon.

- « C’est ça ou vous pouvez faire une croix sur votre emménagement », trancha Arzhiel. « À moins que vous ne préfériez prêcher la bonne parole en fond de geôle ou courser les têtards et manger des vers dans la mare du coin. » 

                Harpin et Milon, contrits, cédèrent finalement, bien obligés d’obéir à la volonté pédestre de leur relique. Ils signèrent les parchemins que Garfyon s’empressa de leur tendre afin de les rappeler à leur serment d’entraide. Puis ils repartirent en récitant des prières pour le succès de leur entreprise et pour que Baudri le corbeau n’attaque pas trop le pied de Saint-Pompon sous la pression de la faim.

- « Ne craignez-vous pas que leur culte bizarre et très sectaire ne se propage à travers toute la vallée, Père ? » interrogea Vorshek.

- « Ça, ce sera votre problème d’ici quelques temps, mon petit pote », lui répondit Arzhiel. « Mais entre-nous, je doute que leur message d’amour universel basé sur une adoration nombriliste et élitiste passe bien auprès du pécore standard. Dans le pire des cas, d’ici là, les serfs seront un minimum éduqués et pourront faire eux-mêmes la part des choses avant d‘être endoctrinés dans la fine équipe des crânes rasés. Mais honnêtement, j’y crois pas. Qui pourrait prendre ces types au sérieux vu comment ils se sapent ? En plus, leur robe bâille drôlement quand ils se penchent pour prier…et depuis mon trône, je vous garantis qu’ils ne portent rien en-dessous.

- « Fête du slip, pas la guerre », conclut Vorshek, acquiesçant gravement.

 

APRÈS-MIDI : Heure du tapir

                Bondissant à travers les fougères et les fourrés, faisant fi des racines et des branches basses, Ilurya filait avec grâce et vélocité dans les sous-bois, comme portée par le vent lui-même. Brusquement, elle interrompit sa course et se figea dans la pénombre. Ses grands yeux clairs écarquillés balayèrent les alentours. Ses doigts raffermirent leur prise sur la crosse de son bâton enchanté. Sa main libre alla gratter sa fesse la démangeant, sûrement irritée par l’intrusion d’une brindille ou d’un insecte téméraire. Le contact de sa peau sous sa tunique lui rappela qu’elle ne portait pas de culotte. On était donc un jour pair, jour de lessive. Peut-être pourrait-elle profiter de son passage au Karak pour investir dans un second sous-vêtement. Il lui faudrait aussi penser à demander au grand conseil des druides annuel si le port de petite culotte était compatible avec sa fonction de gardienne sacrée des forêts. Ou si c’était aussi pour ce genre de détails que la moitié de la vallée la traitait de sauvageonne et de chaudasse.

                La jeune elfe se glissa à l’intérieur du tronc d’un arbre creux et effectua une volte-face. Elle ressortit de la faille magique et se retrouva au milieu de la salle d’audiences d’Arzhiel, tirant discrètement sur sa jupe.

- « Ilurya ?! » s’exclama aussitôt Vorshek en apercevant son ex-copine, ou actuelle mais c’est compliqué, ou future, on ne savait plus très bien. « Mais qu’est-ce que tu…Père ! C’est vous qui l’avez convoquée ? Mais quand ?! »

- « Y a deux ou trois bestioles », répondit laconiquement le nain.

- « Sans prendre la peine de m’en avertir ? Dans mon dos ? »

- « Bah, vous étiez occupé. En train de vous remaquiller, je crois. »

- « Je ne maquille pas ! » protesta vertement le magicien.

- « Vous devriez », répondit son père avec sérieux. « Vous commencez à avoir un début de pattes d’oie. »

                Malgré son emportement et sa gêne, Vorshek pâlit sensiblement et ne trouva aucune répartie cinglante. Profitant de ce silence, il s’empressa de vérifier les allégations paternelles à l’aide de son miroir de poche. Arzhiel, Garfyon et Ilurya partirent du même ricanement complice.

- « J’ai de l’onguent aux fruits des bois sur moi si tu veux », lui proposa la druidesse avec un sourire taquin. « Je m’en sers pour soigner les animaux blessés, mais c’est aussi très efficace comme rouge à lèvres. »

- « Je ne crois point que tu sois la mieux placée pour vanner sur le style, ma chère », riposta le demi-elfe, vexé. « Et oui, je dis ça en partie pour les bois de cerf dont tu as crû judicieux de ceindre ton front de sauvageonne, espèce de barbare ! »

- « Au moins, ce n’est pas à toi que je dois ces cornes-là », tacla la druidesse, piquée au vif par l’insulte devenue habituelle.

- « Il ne s’est rien passé avec cette serveuse ! » s’égosilla Vorshek. « Elle avait un accroc très mal situé sur son corsage et il se trouvait que j’avais justement mon nécessaire de couture sur moi. Tu interprètes toujours mal ! »

- « Je sais bien que tu es toujours prêt à dégainer ta petite aiguille et à enfiler tout… »

- « STOP ! » beugla Arzhiel au grand désespoir de Garfyon, en transe.

- « Oh, pas si tôt ! » se lamenta le ministre, fasciné par le spectacle. « Vous aviez promis de nous laisser un peu profiter ! Le niveau de sarclage était génial ! »

- « C’est vrai, mais ils partaient trop dans les aigus. C’est le problème des elfes, ils jappent comme des roquets, en plus strident. Une fois, avec Elenwë, ça m’a rendu tellement dingue que j’ai essayé de m’estourbir avec du fenouil durant un quart d’heure. La raison revenue, j’ai alors songé à me les fourrer dans les oreilles pour échapper à l’asile. Bref…de quoi on parlait ? »

- « La forestière cornue était en train d’envoyer des bois », lui rappela Garfyon.

                Le seigneur acquiesça vigoureusement et reporta son attention sur la jeune elfe vêtue comme une pouilleuse occupée à fusiller Vorshek d’un regard noir, les ongles plantés dans le bois de son bâton.

- « Gardienne des bosquets, je vous remercie d’avoir répondu si rapidement à notre convocation. Soyez la bienvenue au Karak. Il…sans déconner, vous pouvez enlever votre ramure du melon deux secondes, c’est hyper dur de se concentrer avec ça sous le pif. Je ne sais pas si je dois aller chercher mon arbalète ou vous accrocher mon manteau de fourrure sur la bougie.»

- « Je vous rassure, seigneur, le paysage n’est pas bien plus appréciable d’ici », répondit Ilurya en se décoiffant, l’œil rivé sur son futur-ex-actuel petit ami. « Je suis venue dès que possible par égard envers le Karak, mais je vous préviens tout de suite que si c’est encore pour annuler une malédiction d’impuissance sur un de vos bourrins de nobles, je repars direct auprès de mes lapereaux et mes fruits rouges. »

- « C’est quoi cette histoire d’impuissance ? » questionna Vorshek, intrigué et vaguement inquiet.

- « Un abruti de nain qui avait planté son couteau dans un arbre du bosquet sacré. Du coup, plus de coup pour lui : paf ! Malédiction du roseau plié dans la face ! »

                La druidesse cogna le sol du bout de son bâton pour ponctuer sa phrase, faisant simultanément sursauter tous les mâles de la pièce malgré eux.

- « Non, on ne vous a pas fait venir pour évaluer vos compétences en vannerie », reprit Arzhiel une main protectrice glissant vers son entrejambe. « Connaitriez-vous un procédé quelconque pour libérer une personne possédée ? »

- « Avec un ingrédient issu de la poissonnerie par exemple… » souffla Vorshek.

- « Ah vous, la couturière, ne l’aiguillez pas ! » rouspéta Arzhiel.

- « Il vous a sorti sa recette de tartinage à la purée de thon ? » comprit la jeune elfe, blasée. « Je parie que la victime était de sexe féminin. J’ai bon ? »

- « Je ne dirais ceci qu’une fois parce que je suis agacé », se défendit Vorshek, « mais le sexe n’a rien à voir là-dedans ! Ma magie est moins rudimentaire que celle de certaines qui soignent les possédés en les mordant au gros orteil durant leur sommeil ! »

- « Ça sent le vécu », gloussa Garfyon.

- « Quand on aura terminé de débattre de mes inclinations au lit, on pourra peut-être passer aux choses sérieuses ? » fit la druidesse en commençant à bouder. « Dites-moi ce que vous me voulez avant que je ne me taille dans mes taillis. Quelqu’un est envoûté ? »

- « Non, on a réglé la question avec une rune d’averse et un orgueil froissé, c’est bon », expliqua Arzhiel. « La question était simplement un test pour savoir si c’était bien vous. La dernière qui s’est présentée ici avec aussi peu de tissu sur les miches a juste tenté de nous dessouder. »

- « Ce test était absurde ! » se plaignit Vorshek. « Ilurya est ma promise. Je saurais toujours la reconnaître. »

- « Si on exclut la fois où tu m’as « confondu » avec cette trainée blondasse au bal de la nuit du rongeur », balança cette dernière avec une pointe de ressentiment.

- « Elle portait le même masque de castor que toi et j’avais beaucoup bu ! Combien de fois me faudra-t-il te répéter qu’il ne s’est, là encore, rien passé avec cette inconnue ? En plus, ce n’était pas une vraie blonde… »

                Un éclair vint brusquement fouetter le sol en une ligne carbonisée des pieds d’Ilurya à l’entrejambe de Vorshek. La druidesse, sous l’effet de la colère, commençait à être parcourue d’étincelles crépitant férocement, des flammèches pas top rassurantes dansant dans son sourire mauvais et ses yeux fous.

- « Ça sent le sapin pour vous, fils », commenta Arzhiel en s’armant d’un bouclier, au cas où il y aurait des éclaboussures.

- « Pire », renchérit Garfyon, à deux doigts d’applaudir, « ça sent le roseau. »

- « Je resterai bien là à vous regarder roussir le derche de mon fiston à coup de foudre », reprit Arzhiel, « mais en fait, y a plus urgent. Comprenez que vous écouter étaler vos problèmes de couple est un sincère moment de bonheur pour nous tous, néanmoins ma chère, je dois vous mettre un camphre. »

- « Plait-il, monseigneur ? » s’exclama l’elfe, surprise. « Que me reprochez-vous ? »

- « Déjà vos goûts vestimentaires et en matière d’homme. Ensuite, votre incapacité à gérer le boxon qui règne sur mes terres niveau ménagerie surnaturelle ! C’est votre domaine, les esprits de la nature plutôt chafouins, non ? »

                Ilurya acquiesça d’un hochement de tête, pâle comme une petite fille grondée.

- « Vous m’expliquez où ça merdoie entre l’esprit-renard pyromane qui me crame tout le matos dehors et Père Ours qui nous a défoncé les provisions de notre meilleur clacos ? Vous savez de quoi je parle, hein ? Des entités spirituelles rarissimes débarquant mettre le dawa en même temps, c’est plutôt cocasse comme situation, je trouve. » 

- « C’est vrai que c’est troublant à si court intervalle», murmura Vorshek en prenant conscience de l’étrange coïncidence.

- « Attendez ! » poursuivit Arzhiel en riant jaune. « Accrochez-vous aux branches, c’est pas fini. Je viens de recevoir un rapport encore tiède de la forêt du Héron Petit Patapon. Figurez-vous qu’un géant à tête de cerf s’amuse à savater tous ceux qu’il croise. La bonne nouvelle, c’est qu’un escadron de protecteurs encore sobres campait dans le coin et a essayé de briser l’élan du cerf enragé. La mauvaise nouvelle, c’est que le bonhomme est visiblement immortel et qu’il a mis tout le bataillon minable. » 

- « C’est peut-être justement parce qu’ils étaient sobres », avança timidement Ilurya. « Un état peu familier les aura sûrement mis dans de mauvaises dispositions face à un adversaire un peu costaud. »

- « Un peu costaud ? » répéta le nain en montrant toutes ses dents. « Je cite le rapport : « la créature attaquait en projetant des hérissons, des nuées de moucherons dans la bouche et les yeux, des hordes de lièvres et de crapauds et parfois des chats sauvages insensibles aux caresses ainsi que des sangliers plutôt remontés. » D’où ma question et votre présence ici, ma jolie : pourquoi ma forêt est hantée par un zoo ambulant ? C’est un coup de pub d’un nouveau cirque ? Quelle foutue bestiole se bat en jetant des grenouilles au visage des gens ?! »

- « Techniquement, ça fait trois questions », souffla Vorshek.

- « Techniquement, vous êtes un mâle et pourtant vous vous trimballez en robe », répondit son père.

                Toute penaude, Ilurya fixait ses chaussures en mâchouillant une mèche de ses cheveux. Un vibrant meuglement de corne de guerre de son seigneur recentra son attention et lui indiqua que son tour de parler était arrivé.

- « L’entité à tête de cerf n’appartient pas à ce monde », bredouilla la jeune enchanteresse, mal à l’aise. « C’est une incarnation de la colère de la nature, à l’instar de Père Ours et du goupil. »

- « Super, même moi j’avais réussi à deviner ça et pourtant j’ai mis cinquante ans à comprendre que le spectacle des dresseurs de puces c’était du flan. Comment on le bute, ce gros ongulé ? »

- « C’est le hic, seigneur. On ne peut pas. C’est un esprit intangible. »

- « Lui aussi veut du fromage ? » interrogea Garfyon, perdu.

- « S’il exige le sacrifice d’une princesse vierge, je rappelle que la robe ne fait pas le prince », fit remarquer Vorshek.

- « Il n’a pas de réel désir propre », détailla Ilurya. « C’est une invocation incontrôlable, obéissant juste à une volonté de défoncer tout ce qui bouge. »

- « Comme notre prince avec la gente féminine », illustra Garfyon.

- « Une invocation ? » tiqua Arzhiel. « Invoquée par qui ? »

                La druidesse afficha une moue gênée et coupable, ses joues s’empourprant violemment.

- « Sérieux, répondez. Je ne vais pas vous menacer d’un diner aux chandelles avec mon fils, je ne suis pas aussi cruel. Mais je peux très bien vous inviter dimanche à un repas de famille avec sa mère… »

                L’évocation de cette perspective affreuse plongea l’elfe dans la panique et le désarroi. Elenwë et elle se détestaient cordialement depuis que l’une avait volé la virginité de Vorshek et le grimoire de l’autre tandis que l’autre avait changé la chevelure de l’une en une masse hirsute de serpents durant plusieurs décennies.

- « Déconnez pas ou je vous demande de lui apporter des fleurs en plus du dessert », insista le nain.

- « Pourquoi est-ce que je viendrais déjeuner chez vous ? » rétorqua la jeune femme avec défi. « Plus rien ne m’y oblige à présent, je ne sors plus avec votre rejeton ! »

- « Vous croyez qu’il est là pour la déco ? Il va hériter du Karak. »

                La druidesse fixa longuement le père qui semblait pour une fois sérieux, le fils bombant fièrement le torse et le ministre qui se lamentait en silence à cette idée. Il lui fallut nettement moins de temps pour calculer ses options.

- « À vrai dire, c’est plus une pause qu’une rupture » confia-t-elle en minaudant. « À quelle heure dimanche ? »

- « Les responsables, je vous prie. »

- « Ce sont des connaissances, un groupe d’elfes extrémistes défenseurs de la nature qui veulent se venger de vous à cause de votre politique de développement et de modernité. Ils se sont montés le bourrichon et après avoir réussi à invoquer l’esprit-renard du feu et ranimé Père Ours, ils ont visé plus haut. Leur but avec l’homme-cerf était de venger les animaux victimes de la densification de circulation sur votre nouvelle voie pavée traversant la forêt du Héron Petit Patapon. »

- « Voilà qui explique les jets d’hérissons et les moucherons dans les narines ! » conclut Garfyon.

- « Oui, ce sont les animaux les plus souvent blessés ou écrasés par les transports de chariot. Leur esprit réclame vengeance. Certains conducteurs de chariots roulent comme des bœufs aussi ! Mes…connaissances en étaient révoltées. »

- « Et on les trouve où vos potes les futés de la futaie ? » interrogea le nain en faisant craquer les jointures de ses doigts d’un air sinistre.

- « Vous n’allez pas les molester tout de même ? Ce sont des idéalistes un peu radicaux, mais leur cause n’est pas dénuée de bonnes intentions ! »

- « Je ne vous cache pas qu’ils vont manger bon, les copains des bois. Il existe d’autres moyens de revendiquer ou de protester qu’en lâchant des bestioles un poil tendues sur mes sujets ! Vos hippies ont fichu un joyeux merdier avec leur délire écolo et vous n’êtes pas en reste ! »

- « Dois-je comprendre que vous menacez de me châtier ? » s’offusqua la druidesse.

- « S’il s’agit-là de mon devoir de prince, je m’acquitterais de cette lourde tâche », clama Vorshek en adoptant un air poignant, une cravache sortie de nulle part déjà dans sa main.

- « Retrouvez-moi ces guignols verts et apprenez-leur à respecter la loi du Karak ! » déclara Arzhiel en retenant son fils par la manche. « Faites votre devoir de première druidesse ! Mettez de l’ordre dans ce foutoir, amis ou pas, cause noble ou pas ! »

- « Et sinon ? » le défia l’elfe.

- « Sinon la fessée », répondit le nain en haussant les épaules. « Et dimanche, je vous oblige à faire la bise à la mère de ce machin-là. En plus, je prévois une partie de cartes en famille et… »

- « Ça ira ! » capitula Ilurya, terrifiée. « De toute façon, ce ne sont pas des amis si proches que ça…Dites, j’y pense…Si je les rouste et les dénonce, vous croyez que je peux aussi leur coller sur le dos l’affaire du lâcher de ragondins en plein centre-ville le mois dernier ? »

- « On n’est pas à ça près », répondit Arzhiel. « Pourquoi ? C’était vous, l’histoire des ragondins ? »

- « Oui, bon, ça va, on peut être grande gardienne des bois et se mélanger une fois de temps en temps les pinceaux dans les sortilèges ! C’est pas la pire boulette de ma vie non plus, celle-ci se tenant à côté de vous avec un regard lubrique vissé sur ma jupe depuis tout à l’heure…Bon, je filoche si vous avez fini de me menacer avec votre famille. Dites, vous savez si la boutique de Cyril est ouverte aujourd’hui ? »

                La druidesse effectua une révérence (en veillant bien à ne pas trop se pencher non plus), puis tourna les talons vers la porte. Le héraut lui adressa un sourire encanaillé et un clin d’œil appuyé auquel elle répondit d’un majeur bien tendu, symbole bien connu du roseau chez les elfes.

- « Ne soyez pas en retard dimanche », lui lança Arzhiel quand elle fut à la porte. « Y aura du poulet ! »

                Ilurya ne répondit rien, se contentant de claquer la porte avec fracas. Trois fois.

- « Diablerie ! » s’exclama Vorshek quand elle disparut de sa vue et qu’il put reconnecter son cerveau. « J’ai omis de lui signaler que je m’étais battu en duel avec Ruadan le Beige pour défendre son honneur et sa vertu ! Bah, après tout quelle importance à présent qu’elle est prête à se laisser reconquérir ? Mille fois merci, père, pour le piston ! Je n’ai plus besoin ni de griffon, ni de nécromancien ! »

- « Je vous en prie, il fallait bien que je sévisse durement de toute manière. En retour, faites-moi plaisir. Soyez gentil d’attendre que je sois présent lorsque vous annoncerez la bonne nouvelle de vos retrouvailles avec la gamine sauvageonne à votre mère. Bon sang, qu’est-ce qu’il me tarde dimanche ! »

 

APRÈS-MIDI : Heure de la pintade

                Arzhiel inspira à fond, bloqua sa respiration et fit le vide en lui, les yeux fermés. Les gardes, les porteurs de doléances, Garfyon et Vorshek respectèrent ce court instant de concentration en observant un silence religieux. Les dernières requêtes des plaignants listées sur une tablette tenue à la main, le héraut ne bronchait pas davantage, fixant son seigneur de toute son attention. Lorsque ce dernier rouvrit les yeux et lui adressa un infime hochement de tête, il désigna lentement quatre sujets alignés devant le trône, puis parla, haut, clair et vite.

- « Nous avons un jeune nain ayant subi un revers amoureux et ne parvenant même plus à effectuer son labeur quotidien correctement à cause de son chagrin. »

- « Reconversion professionnelle dans la comptabilité ou pire, les inventaires », répondit Arzhiel tout aussi vite, tendu mais lucide. « Rien de mieux que les mathématiques pour rien pour se vider l’esprit et l’âme. »

- « À ses côtés, une mère de famille naine passionnée de pâtisserie se faisant régulièrement dérober ses gâteaux tandis qu’ils refroidissent sur le rebord de fenêtre de sa caverne. Elle est au bout du rouleau. »

- « Je lui conseille un fard aux fruits avec triple, voire quadruple dose de pruneaux », enchaîna le seigneur du tac au tac. « Il n’y aura alors plus qu’à suivre le voleur à la trace pour le démasquer. »

                L’assemblée émit un début de clameur enthousiaste devant l’impressionnante prestation, que le héraut tout à sa lourde tâche de meneur de jeu, fit cesser d’un geste brusque avant de poursuivre sa lecture.

- « Ensuite, une autre mère de famille lâchement abandonnée par son époux ayant pris la fuite avec toutes leurs économies. Comment l’aider à retrouver son butin et à buter son mari rebuté ? »

- « La calomnie », trancha Arzhiel après une seconde de réflexion. « Sans moyen de lui remettre la main ou le poing dessus, le mieux est encore de convaincre le radin de se radiner. Selon l’individu, j’opterais soit pour une rumeur sur une fuite avec un amant gobelin soit pour un départ pour suivre la tournée d’une troupe de ballet elfe. »

                L’excitation monta d’un cran dans la salle de doléances. Un sifflet d’encouragement retentit, suivi par un tumulte croissant d’admiration. Arzhiel ne se laissa pas distraire par l’exploit à portée de main. Imperturbable, il attendit le cas suivant dont le héraut, gagné à son tour par l’euphorie, fit la lecture d’une voix vive empreinte d’émotion.

- « Un ogre unijambiste ne trouvant pas chaussure à son pied menace de ravager le village de la Vieille-Galoche si ses habitants ne lui fournissent pas de fiancée. Le bourgmestre ici présent réclame notre aide avant la prochaine lune. La garnison la plus proche ne pouvant pas atteindre le hameau dans un laps de temps aussi court. »

                Une ombre passa sur le visage crispé d’Arzhiel, son désarroi apparents et les quelques secondes qui s’écoulèrent avant qu’il ne réponde accentuant encore davantage le suspense ambiant.

- « Offrez une chèvre à l’ogre », déclara finalement le nain avec entrain. « Expliquez-lui qu’il s’agit d’une fée transformée en bête qui pourra être libérée de son sort s’il parvient à la battre à la course. C’est passablement con comme une meule un ogre, le bobard marchera à coup sûr. Vieille-Galoche se situant à flanc de montagne, le temps qu’il passera à se prendre des vents suffira aux renforts armés pour venir le poutrer. »

- « Quatre à la suite ! » explosa le héraut, euphorique en jetant sa tablette en l’air. « OH OUI ! Oui ! Oui ! Formidable ! Oh, que j’aime ce jeu ! »

                Les quatre sujets satisfaits de leur réponse joignirent leurs applaudissements frénétiques à ceux des gardes, émus et fiers, et du reste des plaignants ayant quitté la salle d’attente pour assister au spectacle. Arzhiel, éprouvé par l’effort mais heureux de sa victoire, salua humblement la foule en échangeant des poignées de mains et quelques bisous. Même Vorshek, appréciant peu ce « jeu de vieux » dut reconnaitre le mérite de son père face à un exercice pas si évident qu’il ne l’aurait cru.

L’excitation, à son comble, retomba brusquement aux échos de plusieurs cris terrifiés émanant de l’extérieur. Fusant depuis le couloir à toute vitesse, une vieille femme hideuse assise dans un chaudron volant jaillit dans la salle des doléances. La foule se dispersa comme une volée de moineaux apeurés en reconnaissant la célèbre sorcière des Bois Sombres. Seule une paysanne, un panier de patates juché sur le crâne, demeura sur place. La maléfique magicienne sauta à bas de son ustensile de cuisine et de transport et renifla d’un air méprisant dans sa direction. La courageuse cueilleuse de pommes de terre haussa les épaules et sortit à son tour. Arzhiel, bien que déçu de voir ses fans en fuite, suspendit néanmoins la charge imminente de ses gardes, prêts à rosser l’intruse. 

- « Non, mais faut pas vous gêner ! » l’apostropha vertement le héraut. « Vous avez doublé tout le monde, c’est très malpoli. En plus, vous ne pouvez pas stationner votre engin ici. Vous fichez des traces de graillon partout. Allez vous garer ailleurs ! »

- « Je m’en bats les brosses de votre règlement ! » rétorqua la sorcière énervée d’un ton sans appel avant de se tourner vers Arzhiel et ses seconds. « C’est quoi mon nom ? »

- « La hyène des Bois Sombres », répondit patiemment ce dernier en se rasseyant.

                Vorshek sursauta en entendant ce nom tristement célèbre. La légende de cette magicienne noire vantait tant sa cruauté que son épaisse moustache. Le demi-elfe fixa cette dernière avec intérêt pour mieux démêler le vrai du faux.

- « Attention les œillades, mon mignon », lui lança la vieillarde en interceptant son regard. « Je te ferai volontiers passer à la casserole, ou au chaudron, mon coquet, mais je ne suis pas venue pour ça. Et je dois te prévenir, je mords mes amants durant leur sommeil. »

- « Pas de problème sur ce point », commenta Garfyon, « il a l’habitude avec sa promise. »

                Arzhiel esquiva une flammèche magique vengeresse visant son ministre et prit la parole.

- « Vous vouliez nous entretenir d’un souci, peut-être, hyène ? » recentra-t-il le sketch en devenir.

- « Je suis la hyène des Bois Sombres ! Ça donne envie de me rencontrer ? Hein ? Ça donne envie de venir me rendre visite pour me demander du sel ou des nouvelles de mes crises d’aérophagie ? C’est pas la Dame du Bosquet du Joli Furet mon surnom, bon dieu de bois ! Alors pourquoi je me retrouve un beau matin avec ceci qui traîne sur mon palier ?! »

                La sorcière enfouit une main aux doigts crochus sous les pans de sa robe crasseuse et en ressortit un canard cané à demi déplumé et passablement malodorant.

- « Ah crotte, ça c’est mon casse-dalle pour ce soir », ronchonna la mégère en rangeant son souper à sa place et en cherchant dans la poche opposée.

Elle en ressortit un sac de jute dont elle dénoua les liens avant d’en répandre le contenu par terre d’un geste agacé. Trois nains minuscules (non ce n’est pas un pléonasme) roulèrent sur le dallage en pépiant. Ils n’étaient pas plus hauts qu’un pouce et gesticulèrent en se relevant.

- « J’étais dans ma paillasse quand je les ai surpris à piailler sur mon paillasson. Je les ai rapetissés pour le style et je viens vous les ramener. Vous les reconnaissez ? »

                Arzhiel afficha une moue interrogative et innocente rendue crédible par de longues années  d’entrainement marital.

- « Vous savez, je ne connais pas non plus chacun de mes sujets… »

- « Seigneur ! » couina Snolvor. « Délivrez-nous, je vous en prie ! Nom d’un p’tit bonhomme, vous n’imaginez pas à quel point ça schnouffe là-dessous ! »

- « On a un peu merdé la mission ! » piaula un second prisonnier. « On est désolé. Sauvez-nous avant qu’on finisse en accompagnement du canard daubé, par pitié ! »

                Arzhiel afficha un sourire gêné qui ne suffit pas à convaincre la sorcière irritée.

- « Il est possible que celui-ci soit mon futur ex-espion en chef avec ses ex-acolytes », avoua le nain du bout des lèvres. « Je vous les échange contre un kilo d’airelles. Votre repas aura certainement meilleur goût qu’avec ces trois loustics en sauce. Croyez-moi, leur hygiène est déplorable. »

- « Bien sûr ! » s’exclama la magicienne courroucée. « Je me suis fadé le voyage en chaudron depuis les bois pour remettre à niveau mon stocks de champis ! Vous êtes gonflé, et je ne parle pas de votre récente prise de poids, de m’envoyer vos espions à la cabane ! Vous allez me ficher la paix ou je vais mettre le mien ! »

- « Surveillez-vous en présence de votre seigneur ! » intervint Garfyon, tout fumant, avec autorité. « Votre plainte est certes légitime, mais il n’est pas nécessaire d’élever la voix ainsi…En tant que sujet du fief, vous devez le respect à cette cour et…pourquoi vous me fixez comme ça ? Vous aller me changer en crapaud, c’est ça, hein ? »

- « Voyez le bon côté des choses », lui murmura Vorshek, « ça vous fera une chance d’être embrassé gratuitement par une fille pour une fois. »

- « Hyène des Bois Sombres ! » appela Arzhiel d’un ton solennel. « C’est vrai que ça claque un surnom. Je me demande si je ne devrais pas m’en dégotter un qui se pose bien. Genre… »

- « La patate chaude ? » proposa Vorshek.

- « La boulette grasse du boule », lança la sorcière.

- « Le plus chic et chouette des patrons ! » fayota le tout-petit Snolvor.

- « Hyène des Bois Sombres ! » reprit l’amputé du surnom. « Je vous prie de libérer vos captifs et de leur rendre leur taille normale ! Avec ma promesse que ces trois courges ne viendront plus vous importuner, ainsi qu’un second kilo d’airelles, je vous invite à oublier cet incident. »

- « D’accord pour les champignons, mais je ne vais pas en rester là ! On n’espionne pas les gens chez eux comme ça, sans raison. Là encore, j’étais en liquette, ça allait. Mais d’habitude, je ne porte rien de plus qu’un doux fumet de nourriture avariée. »

                Vorshek, écœuré, se raidit dans son fauteuil, le cœur au bord des lèvres tandis que Garfyon s’était réfugié dans les prières pour échapper à la vision d‘horreur et calmer ses palpitations.

- « Si je vous dis Patapais, ça vous va comme raison ? » riposta Arzhiel, las. « Vous m’expliquez pourquoi le bourg le plus proche de votre charmante cahute est à présent habité uniquement par des vieillards et des vieillardes ? La veille, on se couche jeune adulte, le lendemain, on a envie de jouer au bingo et on a une hanche en bois, c’est quoi comme phénomène ? »

- « Ah, vous avez appris ? » marmonna la sorcière en triturant sa moustache. « C’est ennuyeux… »

- « Si vous estimez ma capacité d’informations au talent de mes espions, c’est normal que vous soyez étonnée ! Pourquoi tous les patapains sont devenus croulants ? C’est un truc dans l’eau ? »

- « Tiens, l’eau c’est une bonne idée », ricana la hyène en grattant son bouc. « Mais non, c’est moi. Un sortilège à l’ancienne pendant la lune. Vous voulez que je lève la malédiction, c’est ça ? »

- « Pas du tout ! » fit Vorshek. « On va spécialiser le hameau en maison de retraite géante, ce sera bénéfique pour le tourisme. Patapais, son calme, son climat clément, son eau naturellement bénéfique quand elle n’est pas empoisonnée, ses bois ténébreux, sa sorcière susceptible… »

- « Vous le seriez aussi si les pécores défilaient à toutes les heures à votre porte ! » s’emporta l’ensorceleuse. « Et vas-y que j’ai besoin de votre aide pour ressouder une jambe broyée, que mon enfant gerbe du sang, que mon cousin est coincé sous un rocher, qu’une meute de loups attaque le village ! C’est insupportable ! Ils m’ont pris pour marraine la bonne fée, les patapains. J’ai une tête à pousser la chansonnette en agitant une baguette étoilée ? Ils avaient besoin d’une leçon et moi de calme. Maintenant, l’avantage, c’est que s’ils ont des soucis, le temps de faire le trajet jusqu’à la chaumière, ils ont oublié pourquoi ils venaient. »

- « Votre attitude est méprisable ! » protesta Garfyon en agitant furieusement sa canne. « La patience de la cour a ses limites. Vos actes répréhensibles mériteraient d’être sévèrement châtiés !...Arrêtez de me regarder comme ça, vraiment, c’est perturbant. Je n’ai rien contre les batraciens mais je ne fais qu’édicter les lois du Karak, vous savez… »

- « Vous allez me jeter au trou parce que j’ai gâtifié un peu plus votre populace ? » aboya la hyène. « Alors, on ne peut plus faire bouillir d’enfants, on ne peut plus vieillir les pécores…C’est dingue ces atteintes à notre liberté d’exercer ! On est dans un pays de droits ou pas ?! »

- « Moi, je propose qu’on lui envoie un ou deux bataillons pour régler le problème », conseilla Vorshek. « On crame sa boutique, on purifie les bois, on la refile à Svorn pour un bûcher convivial. Tout ça sera très favorable pour votre image auprès du grand public, père. Les sorcières exécutées, ça plait aux grands comme aux petits. Et je ne dis pas ça pour vos espions. »

- « Princesse coquette n’a pas tort », l’appuya Garfyon. « Avons-nous réellement besoin de compter une sorcière maléfique dans nos rangs ? »

                La sorcière, atterrée par ces menaces, se mit aussitôt en garde haute, sautillant sur place, prête au combat.

- « Tout le monde se détend la nouille ! » lâcha Arzhiel d’un geste apaisant. « La hyène bénéficie de la protection du Karak en tant que praticienne de magie à la branche menacée d’extinction. Pourquoi vous croyez qu’on s’amuse à collectionner les magos à l’ego surdimensionné dans tous les recoins du fief ? Ça peut servir d’avoir une tripotée de sorciers alliés, c’est dissuasif pour l’ennemi et je vous assure que les voir parader sous nos couleurs lors des championnats de magie du pays est très émouvant. Et comme personne ne veut d’eux nulle part, ils nous sont redevables. Ce sont des sujets de choix. »

- « Et bim, dans l’os les boloss ! » se moqua la sorcière en fixant Garfyon et Vorshek.

- « Notre soutien ne donne pas droit non plus à une totale immunité ! » la rabroua Arzhiel. « Comme on ne crame pas le gens, on ne les change pas non plus en grabataires ou en figurines moches ! Levez-moi le maléfice de Patapais et rendez à mes boulets leur aspect normal avant que je ne cède à mon envie de leur coller une pichenette depuis tout à l’heure. »

- « Je ne peux pas garder l’un des trois espions au moins ? Accroché sur le devant de mon chaudron, j’aurais grave la classe ! Dommage…N’empêche que si j’accède à votre demande, je reste jambon pour mon souci de voisinage. »

                Le nain croisa les bras sur sa poitrine pour réfléchir au problème, se rendit compte que cela tassait encore davantage son bourrelet et maudit intérieurement cette si savoureuse sauce crème fraîche-bolet, à la cantine.

- « Pour votre problème, je vois deux solutions… » commença-t-il.

- « Le feu ! » s’empressa de citer Vorshek.

- « Donc trois solutions », reprit son père. « Le feu, le déménagement ou l’entente cordiale. »

- « Vous savez combien de temps il faut pour faire pourrir tout un coin de bois ? » jappa la hyène. « Hors de question que je bouge de mon trou à fanges ! Le truc avec les cordes là, c’est sexuel ? »

- « Cordiale, j’ai dit, pas encordée », précisa Arzhiel, refluant sa nausée. « Inspirez-vous des trois strates de toute relation cordiale avec autrui : l’amitié en surface, la crainte en sous-sol, le désir en profondeur. »

- « Je suis une artiste de la malédiction et de l’alchimie, je ne suis pas géologue ! »

- « Pourtant elle en tient une sacrée couche », chuchota Vorshek.

- « En signe d’amitié et de bonne foi, rendez leur âge aux patapains avant qu’ils ne moisissent », détailla Arzhiel. « Isolez votre demeure avec un sortilège de brume, une illusion pour les paumer, un roquet à l’aboiement strident insupportable, un marécage bien moustiqueux ou un élevage d’araignées géantes. Normalement, ça devrait vous préserver des vendeurs de tapis et des quémandeurs de farine en rade. Ça c’est pour la crainte. Et pour éviter de voir un jour tout le bled débarquer avec des fourches parce qu’ils vous accuseront de la mort d’un porcelet ou du rhume de mamie, rendez-vous désirable auprès d’eux. Sur ce point, déjà, niveau apparence et physique, on oublie. Le style pustules et chicots marche peut-être chez les trolls, mais même le dernier des porchers vous filera un coup de bêche plutôt que vous rouler une pelle. »

- « Est-ce que vous insinuez que j’ai besoin d’une nouvelle coupe de cheveux ? » songea la mage noire, une main griffue passée dans la masse hirsute et sale lui servant de chevelure.

- « Du coup, je vous conseille plutôt de faire profiter les alentours de vos dons magiques », éluda poliment le nain. « Organisez une visite hebdomadaire dans le bourg pour vendre vos élixirs et vos remèdes. En plus du flouze, ça vous rendra légitime dans le paysage et améliorera votre réputation. »

                La hyène se gratta le museau, pensive.

- « Je ne risque pas de me faire appeler la rebouteuse sur la paille ? » s’inquiéta-t-elle.

- « C’est toujours mieux que se faire déboiter à la pelle et finir sur la paille d’une geôle », répondit le seigneur.

- « Je conserve toujours les deux kilos d’airelles ? »

                Arzhiel acquiesça.

- « Et plus d’espions qui matent à mon trou de serrure ? »

                Arzhiel acquiesça.

- « Et une nuit de folie avec le prince ? »

                Garfyon acquiesça. Vorshek émit un sanglot glaireux.

- « Voyez ça avec lui, il a un faible pour les filles vivant dans les forêts avec un caractère merdique. »

                Pensive mais calmée, la hyène mâchouilla une racine piochée dans sa robe souillée puis en cracha quelques morceaux sur ses trois captifs. Aussitôt, son maléfice s’interrompit et les espions retrouvèrent leur aspect habituel, un peu déboussolés.

- « Tout va bien ? » s’enquit leur seigneur.

- Grandement », répondit Snolvor. « Je commençais à avoir mal à la nuque à force de lever le nez pour vous regarder. Par contre, n’hésitez pas à passer un coup de balai de temps en temps, j’ai de la poussière plein la barbe. »

- « De rien », marmonna le nain tandis que la hyène sautait dans son chaudron et commençait à léviter.

- « Je vais faire comme vous avez dit, libérer les patapains, leur louer un stand au marché le samedi et leur donner les tarifs des potions anti-constipation et des élixirs pour la repousse des cheveux. Seigneur, bonjour chez vous. Gros prêtre, je m’en gratte les croûtes de vous. Prince, on se revoit à la prochaine pleine lune. Prenez des forces. »

                La sorcière démarra à toute allure en semant un ricanement sinistre derrière elle auquel vinrent se mêler les meuglements d’effroi de Vorshek.

 

SOIR : Heure du bouc

 

                La main parcheminée et fluette jaillit de la pénombre en arrachant au héraut un bref sursaut (ainsi qu’un couinement peu viril). Les doigts crochus se refermèrent comme une serre sur le battant de la porte que le soldat était en train de refermer. Le temps qu’il saisisse son arme, la momie s’extirpa de l’obscurité de la salle d’attente vide et se planta devant lui en caquetant. Instinctivement, il eut curieusement plus peur sur le coup qu’elle lui vole un baiser plutôt qu’elle lui déchire la gorge.

- « D’après vous ? » répondit-il sèchement à ses miaulements plaintifs afin de se redonner contenance. « Les lumières éteintes, l’heure tardive, l’aile entière du château déserte et tout le monde barré à la soupe, ça ne vous suffit pas comme indices ? Bien sûr qu’on est fermés, madame. On ne vous fait pas une surprise pour votre anniversaire, planqués dans le noir, voyons ! »

                Le nain prêta un court moment l’oreille aux geignements de la vieillarde et finit par lui fermer la porte au nez lorsqu’il en eut marre de se faire traiter de fonctionnaire en dysfonctionnement ou d’ouvreuse manquant d’ouverture d’esprit. Sans compter l’inconfort olfactif de sa proximité avec une vieille naine bi-séculaire manifestement moisie de l’intérieur sans le savoir.

- « Qui c’était ? » interrogea Arzhiel en le voyant revenir.

- « Personne n’attendait sa mère ? » demanda prudemment le héraut avant de regarder Garfyon. « Ou sa sœur ? Bien. Dans ce cas, c’était juste une vioque au premier stade de décomposition avec un vocabulaire assez fleuri. Elle semble avoir une dent contre la cour. Ce qui lui fait une dent en tout en comptant les siennes. Tenez, seigneur, elle a tenu à ce que je vous remette ce parchemin de plaintes. À votre place, je n’y toucherai pas. Vu l’odeur de l’engin, c’est un coup à choper la chiasse jusqu’au week-end. »

- « Non, mais c’est pas vrai ! » se lamenta Arzhiel en dépliant la missive. « C’est encore cette vieille bique qui revient me gonfler le biniou avec son recueil de signatures de protestations ! Garfyon, c’est votre voisine, c’est ça ? Vous serez gentil de lui rendre son papelard en rentrant chez vous. En papier-cadeau autour d’un gros pavé à travers sa fenêtre. »

- « Monseigneur sait qu’il peut toujours compter sur son serviteur pour dispenser sa bonne parole auprès du peuple », répondit le ministre avec une ironie glacée. 

                Le héraut ricana bêtement avant de se rendre compte que son seigneur le fixait d’un air peu engageant, comme s’il venait de le surprendre en train de reluquer sa femme ou pire, comme s’il avait fini la dernière saucisse à table.

- « Bon, ben, je vais me rentrer, patron », trouva-t-il judicieux de placer et non déplacé avant de se faire remplacer ou remettre en place. « À part si vous avez encore besoin de moi…Non ? Personne… ? »

- « Nous sommes trois », daigna lui répondre Garfyon sans lever le nez de son grimoire. « Nous devrions bien réussir à ouvrir la porte sans vous. »

                Le héraut en resta coi sans savoir dire pourquoi. Un peu poussé au cul par les silences pesants instaurés par ses trois comparses, il quitta la salle des doléances à petits pas. Vorshek le regarda s’éloigner, perdu dans ses pensées, avant de s’apercevoir qu’il était à son tour le centre de l’attention de son père et de Garfyon.

- « Je sais à quoi vous songez », déclara le ministre après un certain temps. « Vous vous dites qu’il s’agit de l’héritier et qu’il serait profitable qu’il ne parte pas tout de suite. Je vous mets cependant en garde. Ce n’est qu’un blanc-bec morveux et arrogant. C’est un miracle qu’il ait terminé sa première journée sans aller chouiner dans les minijupes de sa mère ou sans avoir rejoint son lupanar de débauche avant la débauche. »

- « C’est vrai que j’ai eu peur de le perdre en cours de chemin quand ça devenait un peu intellectuel ou que ça manquait de jeunettes regardables », reconnut Arzhiel. « D’un autre côté, il faut battre le mithril tant qu’il est chaud. On n’est pas sûrs qu’il pointe le bout de ses oreilles pour la prochaine fournée. »

                Stoïque et tout en dignité princière, Vorshek observa les deux nains l’un après l’autre, trop noble pour leur offrir le plaisir de se vexer.

- « Sans faire exprès, messires, vous avez entamé une conversation qui aurait du se dérouler dans mon dos », leur fit-il poliment remarquer. « Ce qui se prête à une situation tout à fait cocasse puisque je suis toujours là. En fait. Entre vous. »

- « Ça n’a jamais été un grand vaillant », continua néanmoins de l’ignorer son père en se penchant pour mieux voir Garfyon. « Après une journée de taf comme aujourd’hui, je parie mes bouclettes intimes qu’il n’émergera pas de sous la couette avant l’heure du baudet demain. Encore plus si son ancienne-future-ex-nouvelle copine depuis deux heures nous le rince cette nuit. »

- « C’est vrai qu’il manque clairement d’endurance d’après les rumeurs qui courent dans les quartiers des servantes », soupira Garfyon. « Mais tout de même, seigneur, vous pensez qu’il sera de taille (pour une fois) à comprendre les enjeux de ce qui l’attend ? »

- « Moi au moins, mon menton ne ressemble pas à un derche de bourrin cerné de mouches », déclara posément le demi-elfe en se recoiffant une mèche avec grâce.

                Les nains cessèrent brusquement de le snober et braquèrent sur lui un regard ombrageux et tendu. Vorshek guetta le moment où ils allaient lui sauter au cou pour le baffer (on ne se moque pas de la barbe d’un nain), mais rien ne bougea.

- « On a quoi au menu demain matin ? » interrogea abruptement Arzhiel.

- « La victime d’un vol d’une collection de poupées de chiffon », lut le ministre sur son registre, « le propriétaire d’un lapereau a priori possédé par le démon, un alchimiste inventeur d’une crème de soins anti-âge pour les pieds, une… »

- « Non, mais faudrait surtout voir à pas le dégouter trop tôt du métier…Il est assez délicat… »

- « C’est une chochotte », traduisit Garfyon.

- « Il est habitué à des activités plus légères… »

- « Une feignasse. »

- « Et il se lasse très vite. »

- « Il est volage », conclut le vieux nain.

                Vorshek adressa sobrement un geste d’insulte elfique sous le gros nez des deux tailleurs de costards et se leva sans se presser.

- « Ce que je vais faire, c’est que je vais me barrer de cette pièce naze, pleine de nazes qui bavent des trucs nazes pour laisser retomber la moyenne au niveau naze. Pauvres nazes ! »

- « Ma décision est prise ! » s’exclama Arzhiel, solennel tandis que Garfyon grimaçait de déception. « Vorshek, vous venez avec nous ! »

- « Où ça ? Vous avez oublié le chemin de la maison de retraite, vieux tonneaux ? »

- « Suivez. Vous peloterez les miches décharnées de votre cornue sylvestre lors de sa prochaine cuite au jus de myrtille. »

- « Et pas de risque d’être remplacé ce soir », rajouta Garfyon, « il n’y a pas de bûcheron en ville. »

                Les deux nains quittèrent la pièce par une porte dérobée, de nouveau aussi silencieux que bedonnants. Après hésitation, Vorshek leur emboîta le pas pour leur démontrer sa maturité. Et un petit peu aussi parce que la salle des doléances déserte et dans l’obscurité fichait les jetons. Le joyeux trio taciturne, voire boudeur pour un tiers, emprunta plusieurs tunnels étroits et rarement fréquentés jusqu’à aboutir à une remise poussiéreuse encombrée d’un bric-à-brac de briques et de brocs.

- « Je dois admettre que c’eut été dommage de préférer une soirée avec ma promise à la visite de ce réduit crade et glauque », commenta Vorshek en examinant les lieux. « Quel est le projet ? Finir mon bizutage en m’enfermant dans ce trou à rats ? Oh, pauvre de moi, je suis sûr qu’il y a des rats ! »

- « Arrêtez de faire l’elfette ! » grommela son père. « On poursuit le boulot et votre formation. On va aborder les dossiers non officiels, les délicats qui se règlent dans l’arrière-boutique et…vous m’écoutez ? Descendez de ce tabouret ! Si les rats doivent venir mâchouiller quelqu’un ici, ça m’étonnerait qu’ils entament le plus osseux et qui renifle de surcroît la marguerite ! »

- « Une remarque pertinente », jugea le demi-elfe en obéissant. « En plus, les rongeurs aimant le fromage, vous devriez davantage vous inquiéter de l’attrait généré par votre odeur de pieds que moi…Les dossiers sensibles, vous dites ? N’êtes-vous pas le seigneur ? Pourquoi devoir vous cacher pour les traiter ? »

- « À cause des oreilles qui traînent », répondit Garfyon en curant la sienne.

- « Les gardes sont de vraies commères », précisa Arzhiel en priant pour que ses bottes n’aient aucun trou. « Des vraies pipelettes de marché. On le sait bien. Avec Garfyon, on a propagé des paquets de rumeurs grâce à eux, juste histoire de tâter le terrain pour voir la réaction du peuple avant d’officialiser nos décisions. »

- « C’est astucieux dans un sens. »

- « Non, c’est râpé », rétorqua le seigneur, à présent obsédé par l’idée du fromage. « Ces ânes n’avaient rien compris la plupart du temps et ont propagé des infos boiteuses. Du coup, on s’isole. »

- « Mais pourquoi dans un placard à merdier ?! » s’agaça Vorshek.

- « Parce que le salon de thé des jardins d’hiver était déjà réservé », lui répondit une voix depuis un pan de ténèbres.

                Un nain au visage familier s’extirpa de son passage secret à grand-peine (surtout au niveau des hanches) avant de se planter devant le groupe dans un petit saut ridicule. Vorshek reconnut aisément Snolvor à son nez violacé, l’espion captif un peu plus tôt de la Hyène des Bois Sombres.

- « C’est pas un peu tôt pour vous mettre en pyjama ? » le tança Arzhiel en désignant son pantalon moulant.

- « C’est pas un pyj, c’est un fuseau ! C’est ma tenue discrète de camouflage ! »

- « Pour infiltrer quoi ? Les compétitions de gymnastique rythmique ?! »

- « Je fais quoi alors, je l’enlève ? » demanda l’espion, très déçu.

- « Bien sûr. J’adore l’idée de me retrouver coincé dans un réduit obscur avec mon espion en slip ! J’espère que vous apportez plus lourd comme nouvelles que les potins glanés à votre cours de GRS, ma danseuse. Parce qu’entre le futal et le rapt avec la sorcière, je vais finir par vous envoyer valser pour de bon ! »

- « Ce n’était qu’une mise en scène, seigneur », expliqua l’espion en tirant sur son pantalon trop serré afin de soulager son entrejambe. « Je me suis laissé capturer avec les p’tits gars afin de mieux approcher la Hyène. Nous la suspectons de préparer quelque assaut terroriste. Regardez ce que je suis parvenu à lui subtiliser. »

                Le nain se rapprocha et déroula un bout de parchemin déchiré qu’il commença à lire à voix basse, comme un conspirateur. Vorshek ne voyant rien, décida de se mettre à hauteur des nains et s’assit sur son tabouret. L’haleine de mauvais tabac et de pire vinasse de l’espion lui fouettant méchamment le visage lui permit de comprendre pourquoi son père et Garfyon l’écoutaient le menton posé dans la main, feignant un air concentré.

- « Des armes diaboliques ou une liste de noms d’entités démoniaques, je gage ! »

- « Jusquiame, mandragore, belladone », lut Vorshek. « Ce sont des plantes pour l’alchimie. Vous avez piqué sa liste de courses, félicitations. »

- « Sans doute prépare-t-elle un élixir méphitique ou un poison virulent », insista Snolvor.

- « Et là, c’est écrit quoi en dessous d’intestins de musaraigne ? » demanda Arzhiel. « Caca d’œil de cyclope ? Laissez tomber. C’est une recette de crème anti-capitons pour peaux sensibles. Je la connais par cœur à force d’en fournir les ingrédients à Elenwë. Ah, tiens ? Elle a remplacé le jus de blette par du vomi de fée ? Original. »

- « Une mission décidément couronnée de succès ! » piqua Garfyon en adressant un regard lourd à l’espion embarrassé. « Vous avez des nouvelles fraîches ou je dois rédiger votre lettre de recommandation au cirque de la vallée tout de suite ? »

- « En plus vous avez déjà la tenue pour la piste », fit remarquer Arzhiel.

- « Est-ce que je peux parler librement devant le puceau ? »

- « Non, je l’ai emmené juste pour réduire encore davantage l’espace libre dans cette pièce. Au passage, le puceau, c’est mon fils, l’héritier du Karak et votre futur patron si vous validez votre période d’essai… »

- « Et le fils unique d’Elenwë », rajouta Garfyon avec un sanglot de peur dans la voix, ce dernier point semblant terrifier l’espion jusqu’à la moelle.

- « Ne soyez pas aussi durs avec lui », dit Vorshek. « Il ne pouvait pas savoir. Ah, et bien si, en fait. C’est même son métier ! »

- « Le rapport sur le roi George le Rouge est arrivé tout à l’heure… » lâcha l’espion pour faire diversion.

- « Alors ?! » demandèrent Arzhiel et Garfyon avec la même impatience.

- « La solution versée dans sa bière a marché, même un peu trop. »

- « Il est cané ?! »

- « Non, mais c’est guère mieux. Le but c’était bien de lui assouplir la quiquette avec une vengeance bien mesquine située entre la chiasse piquante et la calvitie précoce, c’est ça ? Mon contact a un peu forcé la dose visiblement. Le souverain George se prend pour un oiseau depuis trois jours. Il vit à poil, ou à plumes selon lui-même, dans un bosquet en se nourrissant de cresson et de vers de vase. »

- « C’est dégueu ! » gémit Arzhiel. « Le cresson est l’un des rares machins verdâtres plus immonde que les épinards ! »

- « C’est un sort sévère », commenta Garfyon, « mais cela lui apprendra à nous traiter de mangeurs de cailloux et de barbes grises. Et accessoirement d’annuler nos traités commerciaux sur la vente de semelles. »

- « Et de lacets ! » s’exclama Arzhiel, manifestement encore sensible sur le sujet. « Voilà qui va mettre du plomb dans l’aile à ses caprices économiques au Rouge Georges l’emplumé ! »

- « Et si votre « contact » est démasqué ? » interrogea Vorshek. « Votre…subtile machination vengeresse ne va-t-elle pas nous retomber sur le pif ? »

- « Le contact engagé est persuadé d’œuvrer pour le compte des elfes noirs de la forêt de l’Abbé Vitré. On a pensé que ça donnerait un petit coup de pouce au conflit qui dure depuis vingt ans entre leur peuple et celui du roi perché. »

- « C’est pas bête, ça ! » reconnut Snolvor, admiratif. « Je ne le savais pas ! »

- « C’est-à-dire qu’on voulait que le plan fonctionne », se justifia Garfyon. « Des nouvelles du sage Hemminki ? »

- « Toujours maudit », déclara tristement l’espion avec un soupir aviné à tuer les mouches. « On a bien essayé de discuter, mais il vomit des grenouilles dès qu’il parle. Du coup, on comprend rien à ce qu’il bave avec ses crapauds. En plus, il pond des araignées toutes poilues à chaque pas. Croyez-moi que vous pouvez sortir les rames si vous espérez lever la serveuse quand vous invitez le type à boire un pot au bistrot du coin ! »

- « Lui aussi a insulté la maroquinerie du Karak ? » s’enquit Vorshek, une épingle à linge trouvé par là sur le nez et un mouchoir sur la bouche.

- « Ah non, lui, on n’y est pour rien ! » protesta Arzhiel, la main greffée dans la moustache. « C’est pas nous hein, Garfyon ? Hemminki était un sage brillant qui a découvert tout un tas de runes inconnues aux pouvoirs plutôt pratiques comme la rune de barbecue, la rune de repousse des poils cramés ou la rune d’anti-gravité autour des chopes pour empêcher la bière de verser. A priori, il se serait montré un peu trop familier avec une déesse au détour d’une mauvaise cuite. Mais c’est un grand nain qui nous aura appris deux choses : les déesses n’aiment pas bien être draguées à la chanson paillarde dont elles sont les héroïnes et son génie a sauvé nombre de week-ends de nos compatriotes. »

                Les trois nains se recueillirent en silence, l’air affecté, avant d’achever leur prière en mimant un cul-sec de chopine. Vorshek craint un court instant que leur dévotion et leur reconnaissance irait jusqu’au rot de circonstances, mais il n’en fut rien. Une chose au moins était sûre. C’était la dernière fois qu’il se laissait mener dans un placard aussi mal aéré avec des nains.

- « Un souverain pas trop manche se doit de posséder un réseau d’espions, même sapés pour l’aérobic », déclara Arzhiel en prenant sa grimace d’asphyxie pour de la réprobation. « En tant que nains, on n’est pas censés taper dans la machination et le coup de pute en coulisse, rapport à l’honneur et tout, et tout. N’empêche que pour garder ses miches sur le trône sans se retrouver accusé de zoophilie sur rongeurs par la rumeur ou décoré d’une dague entre les omoplates, on n’a pas le choix. On doit jouer le jeu des coups tordus. »

- « Un coup tordu n’est pas une rencontre décevante dans une auberge mal famée et se terminant dans une chambre crasseuse à trois sous », détailla Garfyon au demi-elfe pour le charrier.

- « Mon talent et mes nains de l’ombre sont au service de messeigneurs », roucoula Snolvor dans une révérence plutôt raide et rendue mal assurée par le fameux fuseau.

- « C’est lui votre meilleure prévention pour garder votre siège et votre trône ? » demanda le prince, sceptique.

- « Il coûte moins cher à envoyer en amont des problèmes qu’une mission expéditionnaire de mes légions en aval », admit le nain en haussant les épaules. « En plus, on ne dirait pas comme ça, mais il réussit quelques missions. Parfois. »

                L’espion se figea brusquement en poussant un bref cri strident.

- « Crotte ! » s’exclama-t-il, blême. « J’ai oublié d’aller nourrir mes pigeons porteurs de messages ! Ils n’ont rien mangé depuis mon départ pour la cahute de la sorcière terroriste, y a trois jours ! La barbe, ils vont encore essayer de me dévorer quand je vais me pointer…Messeigneurs, navré d’écourter notre entrevue, j’y vais ! Au fait, notre ami commun vous attend à la taverne de la Poule Ardente, comme convenu ! »

- « La Poule Ardente ?! » gronda Arzhiel. « Vous avez donné rendez-vous à un dignitaire étranger dans un bouge des bas-quartiers ?! On avait dit à la Louve Argentée, nullos au cuissot comprimé ! »

- « Ah ? J’ai peut-être confondu alors…Raison de plus pour se séparer. La Poule Ardente n’est pas très bien fréquentée et il me semble qu’ils n’ont pas encore eu leur meurtre sordide hebdomadaire. »

- « Vous avez un grain si vous pensez pouvoir vous tirer nourrir vos piafs sur cette boulette ! » vociféra Arzhiel en tirant comme un forcené sur la ceinture de l’espion fuyant déjà dans son trou.

                Méchamment et lentement émasculé par son propre pantalon, Snolvor se démenait pour fuir, pour respirer et pour sauvegarder sa virilité écartelée. Dans un éclair de lucidité, il se souvint de son joker pour une situation aussi prévisible et probable que celle-ci. Arzhiel le lâcha aussitôt (lui conférant de plus un élan non négligeable en libérant son futal élastique) lorsqu’il aperçut la bourse lancée par son sbire.

- « La récompense de la dryade des trois Bosquets ! » lança l’écho de l’espion depuis les ténèbres de son passage secret.

- « Qu’est-ce ? » interrogea Vorshek, curieux.

- « Le Karak a filé un coup de main à une bande de dryades en galère avec des bûcherons durs de la feuille et dont elles se cognaient. Snolvor s’est chargé de la négociation. »

- « Je vous déconseille d’ouvrir cette bourse », fit le demi-elfe en se fendant d’un sourire discret. « La notion d’or reste très subjective chez les créatures féériques. »

- « Ne vous dressez pas entre un nain et son pognon », grommela son père en montrant les dents avant de s’en servir pour rogner son poing quand il découvrit un tas de copeaux à la place des pièces.

- « Une autre remarque spirituelle pour faire le malin ? » lança Garfyon, la larme à l’œil par solidarité avec son seigneur.

- « En effet », gloussa Vorshek. « Vous avez un espion en bois. » 

 

SOIR : Heure de la Morue

 

                La faune écumant les bas quartiers en ce début de soirée s’avéra finalement bien moins hostile que le trio l’avait crût. Forts avenantes, familières, voire tactiles pour certaines, les personnes qu’ils croisèrent ne leur témoignèrent aucune antipathie. Un cul-de-jatte leur fit une démonstration du maniement du couteau, sûrement pour les distraire. Dans un souci d’hygiène assez poussé, une vieillarde tatouée jeta le contenu d’un seau sur leurs bottes à leur passage. Un bouvier aviné, confondant Garfyon avec un ancien compagnon d’armes surnommé Caribou Foufou, les escorta même sur plusieurs pâtés de maison en déclamant des poèmes d’amour relativement imagés. Ils durent néanmoins décliner les verres que ce truculent personnage tenta de leur offrir en souvenir du passé et profitèrent d’une brusque nausée de sa part pour lui fausser compagnie. Vorshek se décida même à faire l’acquisition d’une seyante et pittoresque pèlerine d’occasion après qu’un troisième quidam d’affilée ne vienne s’enquérir des tarifs pratiqués pour ses prestations. Les traits dissimulés sous sa large capuche, le demi-elfe put ainsi terminer tranquillement son chemin sans plus être importuné, si on ne tenait pas compte de l’étrange relent de poisson imprégnant son vêtement. 

- « La Poule Ardente ! » lança sombrement Arzhiel une fois parvenus à destination. « Ce genre de rades abrite des alcools et des maladies qui n’existent nulle part ailleurs dans le monde. L’avantage, c’est que c’est trop crade pour qu’on y trouve des rats, hormis ceux servis dans la formule déjeuner. »

- « Je présume que ces établissements douteux doivent satisfaire une frange particulière de la populace, ainsi que les princes obsédés », commenta Garfyon en examinant d’un air perplexe les danseuses en transe au-delà du vulgaire. « Vorshek, c’est votre monde. Trouvez le seigneur Domnal ! »

- « Hum ? » répondit mollement le demi-elfe fixant la scène d’un air rêveur. « Qui est-ce ? »

- « Un dignitaire solarien. Humain, le teint mat, des yeux bleu glace et une houppette blanche. Vos efforts pour le repérer entre les deux gourgandines en chaleur qui se frottent l’une contre l’autre est louable, mais puis-je vous suggérer d’inspecter également le reste de la salle ? »

- « Oh, Ilurya ! » mentit Arzhiel, arrachant brusquement son fils à son observation et motivant davantage ses recherches. 

                Vorshek adressa un regard en biais à son père et fouilla la salle enfumée et encombrée des yeux. Il repéra rapidement le solarien, attablé seul dans un coin, au-delà d’une foule bruyante et compacte bouchant la vue de ses comparses à la hauteur limitée.

- « Qu’est-ce que c’est que ce truc moche devant lui ?! » s’alarma Arzhiel en approchant. « Ils ont encore changé le menu ? »

- « C’est un chien, père. Un teckel, exactement. »

- « Je suis content de constater que les dieux manquaient autant d’imagination le jour de leur création que celui des nains, mais qu’est-ce qu’un clébard en forme de saucisse ambulante fiche sur la table de notre allié ? »

- « Le bonsoir ! » lança le chien d’une voix artificielle tandis que Domnal se levait pour les accueillir et leur faire l’accolade. « Je suis trop gai de vous revoir. Prenez un siège ! »

- « Y a un truc dans l’air de ce bouge ou ce clébard charcuterie nous parle ? »

- « Ce doit être un familier enchanté pour servir de traducteur », en déduisit Garfyon en s’asseyant. « Les solariens raffolent des babioles magiques à l’absence d’esthétisme rivalisant avec l’inutilité. »

- « Prince Vorshek, vous êtes semblable à votre mère ! Mignon de vous rencontrer ! »

                Le teckel traduisait en effet les baragouinages obscurs de son maître d’un ton machinal tout en se grattant énergiquement le flanc. Visiblement fier d’avoir résolu le problème de la barrière des langues et de ses lacunes linguistiques, Domnal affichait un sourire enjoué qui ne se refléta que partiellement sur le visage d’Arzhiel.

- « Il pourrait apprendre le langage commun, ce con-là au lieu de nous faire la démo de sa camelote parlant comme un élève de maternelle éméché », grommela le nain en s’attablant à son tour. « En plus, il me donne envie d’un cassoulet. »

- « Vous êtes tardifs », se fit traduire l’aristocrate avec émotion. « J’ai eu peur que vous m’ayez lâché dans les framboises. »

                Arzhiel et Garfyon bloquèrent sur le teckel bavant, le même air stupide sur les traits.

- « Ça veut dire « poser un lapin » », expliqua Vorshek, déçu d’être de dos à la scène.

- « Vous parlez le solarien ? »

- « Non, mais je suis sorti avec une bretteuse solarienne une fois et cette phrase revenait bizarrement souvent dans ses reproches. Quelle est le but de cette rencontre secrète ? »

- « Pour vous, une leçon de politique étrangère et… » commença Arzhiel avant de s’interrompre à l’approche d’une serveuse adipeuse et transpirante.

Malgré sa totale absence d’enthousiasme, de politesse ou même de respect pour les règles d’hygiène élémentaire, la jeune naine prit leur commande, puis se tourna et se cambra pour leur tendre son postérieur d’un air blasé. Elle ne repartit qu’après que Vorshek lui ait claqué la fesse, comme il était de rigueur à la Poule. Prenant cela comme une coutume du Karak, Domnal se promit de ne pas oublier cet atypique rituel lors de sa prochaine rencontre avec Elenwë.

- « Le royaume des solariens est en proie à des troubles conséquents, leur régime étant menacé par leur violent conflit avec la secte belliqueuse des adorateurs du Dieu-Tronc », poursuivit Arzhiel en examinant son fils se désinfecter la main avec un sortilège d’antipoison. « Ils se font pas mal scier pour couper les racines de ces fanatiques du bourgeon. Donc, Domnal cherche un coup de pogne. »

- « Vous connaissez le comble du Dieu-Tronc ? » lança Garfyon, sa chope entamée à la main. « Perdre pied et baisser les bras ! »

                Arzhiel lui ôta son verre des mains et le déplaça hors de sa portée. Le vieux ministre avait déjà le feu aux joues et l’œil vitreux après seulement quelques gorgées.

- « Vous soutenez militairement les nobles de Solarie ? »

- « La brune bière est piquante et forte, je devine », déclara le teckel tandis que son maître s’essuyait discrètement la langue à sa manche.

- « En aucun cas nos soldats ne sont engagés dans ce conflit », affirma Arzhiel avec fermeté. « L’Empereur en personne a interdit tout appui à cette contrée depuis qu’il s’est pris une veste à quatorze ans par une solarienne en colonie de vacances. »

- « Et officieusement ? » murmura le demi-elfe, flairant le loup.

- « Nous avons deux légions basées près de leurs frontières protégeant les mines que nous pill…que nous exploitons chez leurs voisins. Si les fans de bûche venaient à se prendre malencontreusement un bois en approchant trop près, ce serait de la légitime défense, vous ne pensez pas ? »

                Arzhiel gloussa de manière sournoise avant de se tourner vers Domnal, son expression renfrognée et hermétique de nouveau sur ses traits. Garfyon avait déserté la table et entamé une partie de bras de fer avec des mineurs, plus loin.

- « Hé, le boudin velu, tu peux traduire ? Détendez-vous, fils, je parlais au chien, pas à l’une de vos ex accidentelle un soir de beuverie. Dis à ton pépère que nos guerriers sont parés et attendent le signal. Il faut que ses troupes parviennent à repousser la secte sur nous pour qu’on les réceptionne à coups de pioches dans les chicots...Et pas dans trois semaines, hein…Je paye une douille l’approvisionnement jusqu’à là-bas, c’est juste le trou du…Oh ! Tu peux reporter le léchage de tes parties génitales à une minute ou deux et m’écouter, colombin sur pattes ? Mes aïeux, je parle stratégie à un chien en forme d’andouille…et je ne suis même pas ivre ! »

- « Père ! » appela Vorshek tandis que le teckel faisait tourner les consignes. « Garfyon distribue sa solde à une danseuse en essayant de l’attirer avec sa canne ! »

- « Je lui avais dit de ne pas toucher à l’alcool. Le pauvre hère est complètement torché…Allez lui dire de viser les chevilles ou carrément la tête. S’il ne la fait pas tomber, il ne la chopera jamais. »

- « L’affaire est écoutée ! » aboya le teckel tandis que Domnal approuvait vivement. « Il y en a ras le ramequin de ces bouffeurs d’écorce. Combien ? »

                Arzhiel se sentit frétiller à l’annonce de ce doux mot. Soigneusement, il écrivit le montant sur un coin de serviette et le tendit au traducteur. Le chien lui lécha la main. Arzhiel présenta son chiffre à Domnal après avoir enfoncé son index dans les côtes de l’animal pour tempérer ses élans affectifs et salivaires peu appréciés.

- « Par tous les cintres ! » s’exclama le teckel en écho à son propriétaire. « Vous voulez me saigner jusqu’au blanc ?! »

- « Sans doute faites-vous référence à la légère inflation de nos tarifs ? » répliqua innocemment Arzhiel en croisant les doigts sur son bidou. « Je vous rappelle que la dernière fois, mon bataillon de protecteurs s’est retrouvé en première ligne pour couvrir les miches de vos soldats. Ils se sont faits cribler de flèches, je ne vous raconte pas la note de frais du forgeron et du chirurgien pour les remettre au propre. Même l’acupuncteur de ma femme n’avait jamais vu ça. Depuis, les petits gars sont surnommés les hérissons ou les pelotes de laine. Vous admettrez que ça claque un peu moins bien que les phénix sanguinaires ou les griffons d’acier ! »

                Le laid chien traduisit de son débit mou qu’Arzhiel tâcha d’agrémenter de quelques gestes exagérés. Domnal écouta et se gratta la tempe. Son regard s’attarda de nouveau sur le chiffre griffonné par son allié. Ce dernier sourit poliment en fredonnant les paroles d’une chanson paillarde entonnée à l’autre bout de la salle. Le solarien effectua quelques cercles au-dessus de sa tête avec sa main à plat pour mimer son embarras. Arzhiel fixa le teckel en se demandant combien pouvait bien coûter pareille saloperie sur le marché des artefacts magiques. Le chien se lécha de nouveau les parties intimes. Domnal trempa ses lèvres dans son breuvage et lâcha un juron que même l’animal ne sut traduire. Une curieuse odeur de soupe de poisson intriguant Arzhiel précéda le retour de Vorshek, trainant derrière lui Garfyon, amorphe.

- « J’ai réussi à récupérer le Foufou avant qu’il ne se hisse sur la scène ! » s’exclama le demi-elfe, éreinté par l’effort.

- « Il y tenait drôlement à cette drôlesse, dites donc ! »

- « Pas vraiment, il trouvait juste qu’elle dansait comme une éclopée et insistait pour lui faire la démonstration d’un déhanché potable. Qu’ai-je raté des négociations ? »

- « On n’était pas loin d’atteindre le palier « silence gêné et envie profonde d’être ailleurs » », l’informa Arzhiel. « Un stade familier au possible pour l’avoir connu avec votre mère les dix premières années de notre mariage. »

- « Ma tête est une jungle ! » intervint le chien enchanté, la truffe dans le popotin.

                Arzhiel et Vorshek se tournèrent vers Domnal qui appuya son assertion en mimant avec la main et pour une raison mystérieuse un petit escargot à la peine.

- « Je n’arrive pas à savoir si les solariens ont une langue complètement pourrie ou si cet animal magique n’est qu’une entrée de gamme proche du prototype mal réglé », confia Vorshek en observant Domnal faire sinuer l’escargot entre les verres.

- « Je crois qu’il n’est même pas ivre en plus… » soupira Arzhiel, las. « C’est dommage, ça aurait pu accélérer les marchandages. »

- « Ce débit de boisson est particulièrement mal famé ! » se plaignit Garfyon d’une voix pâteuse mais manquant cruellement de modération au niveau sonore, ce qui valut au groupe quelques regards inamicaux. « Et la décoration est hideuse. »

                Domnal pointa un index tremblant d’émotion vers le ministre pour lui montrer son total soutien. Arzhiel ricana aussi poliment qu’il le put. Puis il tapota sur la serviette pour lui intimer de se magner à lâcher sa réponse. Le dignitaire frémit des narines en lissant sa houppette et afficha une moue boudeuse. Le nain remplaça le montant indiqué par un autre et rajouta une liste de ports et de comptoirs avec des pourcentages distincts.

- « Cela suce », râla le solarien en faisant rentrer l’escargot dans sa coquille.

                Arzhiel ne se démonta pas et dessina cette fois un graphique en camembert complet afin d’illustrer l’échéancier de remboursement qu’il soumit ensuite à son allié.

- « Quand les cochons voleront », annonça le teckel après que son maître ait étudié le schéma.

- « Me permettrez-vous d’essayer à mon tour ? » proposa Vorshek à son père qui essayait de replacer son graphique en mettant cette fois le titre en italique avec une nouvelle police.

- « C’est quoi votre idée ? » se méfia le nain en retenant Garfyon qui tentait de se joindre à une bagarre proche fraichement éclatée.

- « Utiliser ce que vous m’avez appris. Je vais tenter de le corrompre. »

- « Visez mieux qu’un tapin du quartier alors, mais pas plus haut qu’une paire de bottes neuves. Le Karak a des frais et… »

                Sceptique, Arzhiel guetta avec attention la réaction de son hôte, et celle de son escargot, lorsque son fils lui présenta sa propre serviette. Domnal, curieux, y jeta un œil  désabusé avant d’afficher un franc sourire.

- « Cela fait sauter mes chaussettes ! » lança le sac à puces traducteur en baillant. « Vous pouvez calculer sur moi ! »

                Arzhiel ouvrit des yeux ronds en constatant que le solarien s’alignait sur le montant de sa demande initiale.

- « Mais qu’avez-vous offert ?! »

- « Un accès libre à notre collection d’artefacts magiques du second sous-sol. C’est-à-dire les merdouilles ramenées de diverses quêtes et que nous ne parvenons pas à refourguer. J’ai bon espoir de nous débarrasser du râpe-carotte enchanté, de la culotte de protection contre les flammes ou du pendentif de répulsion contre les guêpes. »

 - « Culs hauts ! » aboya le chien tandis que Domnal, transporté par cette subtile et si personnalisée corruption, levait son verre pour entériner l’accord.

                Ému et fier par l’initiative de son fils, Arzhiel trinqua par réflexe pour fêter la signature de leur accord véreux. Il ne comprit son erreur que lorsque les premières lampées de l’alcool ignoble commencent à brûler sa bouche, sa gorge, puis ses entrailles. Le regard effaré de Vorshek devant pareille inconscience et celui, absent et niais de Garfyon, fumé, furent la dernière vision qu’emporta le seigneur avant de sombrer aussitôt. Il se rassura en songeant qu’une fois évanoui, ce ne serait pas à lui de régler l’addition.

 

SOIR : Heure de la Chevrette

 

                Arzhiel ouvrit péniblement un œil, vaseux et embrumé comme le lopin de terre que le père d’Elenwë lui avait refourgué en dot. Il était étendu sur le dos sur un banc, torse nu. Penché au-dessus lui, un elfe chauve lui élaguait les poils du torse à l’aide d’une serpette pour mieux lui enfoncer ensuite des cure-dents dans la peau. En arrière-plan, Vorshek, Garfyon et Elenwë observaient le spectacle. Arzhiel referma son œil. Ce rêve était encore plus bidon que celui où il chevauchait dans une prairie avec des licornes, aussi se décida-t-il d’attendre le suivant. De plus, il n’était pas vraiment certain de vouloir s’en souvenir au réveil et en deviner le sens caché. Une vive piqure (trop) près du téton le ramena néanmoins à la dure réalité.

- « Où qu’elle est la p’tite licorne ?! » marmonna le nain désorienté en se redressant maladroitement.

- « Je crois qu’il revient à lui ! » lança le chauve en s’écartant.

- « Sans rire ? » répliqua Vorshek. « Vous avez fait combien d’années d’études de guérisseur pour savoir ça ? Tout va bien, père. Détendez-vous. Nous sommes loin de la Poule. Comment vous sentez-vous ? »

- « Je crois que je vais gerber et il me manque plein de touffes de poils…Ne me dites pas qu’on a fait ça avec votre mère ?! »

- « Ce ne serait pas impossible », confia cette dernière d’un air pompeux. « Je m’ennuie à mourir et je n’arrête pas de penser à Julius Argenté. »

- « Vous avez parlé de l’acupuncteur de Mère dans votre délire alors je l’ai fait aussitôt venir pour vous soigner ! » s’empressa d’expliquer Vorshek, tâchant de gommer de sa mémoire le dernier échange de ses parents. « Je vous prie de me pardonner, mais je n’ai pas réussi à mettre la main sur un hérisson ou sur un camembert… »

                Arzhiel regarda tour à tour son fils souriant, fier de lui, l’acupuncteur tenter de le prendre à revers avec sa serpette, Elenwë qui baillait et Garfyon, perplexe, qui découvrait le message cochon d’une danseuse gravé sur sa canne.

- « C’est quoi cette obsession chez les elfes de tout le temps vouloir enfoncer des morceaux de bois dans le corps des autres ? » interrogea le seigneur en virant les aiguilles de son abdomen et en repoussant du coude le guérisseur.

                Un silence trainant suivit la question qui se voulait pourtant rhétorique. Arzhiel observa du coin de l’œil son fils qui examinait sa baguette magique d’un air pensif. Elenwë, elle, se mordillait la lèvre inférieure. Le guérisseur ramassait ses cure-dents à quatre pattes en les appelant chacun par un surnom affectueux.

- « Hormis l’acupuncture, vous pensez à quelque chose en particulier en évoquant cette pratique ? » demanda Elenwë.

- « Oui, l’archerie, pourquoi ? Vous pensiez à quoi vous ? »

- « Rien, rien ! » répondirent en chœur la mère et le fils.

                Arzhiel soupira et fit quelques pas pour reprendre ses esprits. Un rapide conciliabule avec Garfyon lui apprit que Domnal avait pu rejoindre sa chambre sain et sauf, bien que passablement pinté. Snolvor avait survécu à ses pigeons affamés au sacrifice de quelques morceaux de sa personne et les attendait pour leur prochain rendez-vous. Le nain retrouva son enthousiasme et ses forces à cette perspective.

- « Fils, on repart ! Faites un dernier calinou à moman et collez-nous au derche. Vous, le piqueur de bourrelets, simplement barrez-vous avant que l’idée ne me prenne de vous faire livrer une palette de cactus dans le plumard en remerciement. Elenwë, mon huître vineuse, bien le bonsoir et que la nuit vous soit agréable. »

- « Mes tendres pensées vous accompagnent, mon gros orteil racorni », le salua-t-elle avec un sourire mutin avant de s’éloigner avec son guérisseur.

                Le trio de choc rendit le banc emprunté aux clodos du square où ils avaient fait halte. Quand Vorshek souleva l’hypothèse qu’un lieu si mal fréquenté pouvait être dangereux pour sa superbe et riche mère, Garfyon ricana et Arzhiel s’en cura le nez. En effet, la seconde d’après, un cri de clochard s’achevant en caquètement apeuré résonnait au loin, en écho à un sifflement familier de sortilège.

 Lassé par l’alternance d’odeurs de soupe et d’égouts dans l’air, l’intrépide petit groupe remonta en direction des quartiers plus fréquentables, mystérieusement suivi par une nuée toujours plus grossissante de chats, jusqu’à ce que Vorshek se décide à se débarrasser de sa cape. Le malchanceux qui la ramassa en croyant avoir gagné sa journée perdit les trois suivantes à l’infirmerie suite à l’assaut impitoyable de la meute de félidés surexcités.

- « Où nous rendons-nous à présent ? » interrogea Vorshek, suspicieux, en regardant alentour. « Voyons, qu’est-ce qui peut dignement succéder à un réduit poussiéreux et un troquet minable ? Un abattoir ? Une étable ? Une léproserie ? »

- « Votre garçonnière secrète », rétorqua Garfyon.

- « Comment… ?! » glapit le demi-elfe, soudain livide.

- « On va chez les aristos du clan Roc-Barbe », lui glissa discrètement son père. « Hroki, l’héritier de la famille, a sollicité une entrevue non-officielle. Leurs ancêtres sont les fondateurs de la ville de Verre de Gnôle, je me voyais mal lui dire que ça me saoulait de venir. »

                La troupe traversa le quartier commerçant. Passant devant un fromager, Vorshek proposa à son père de s’arrêter pour y acheter son camembert. Arzhiel composa une ballade pour l’envoyer promener.

- « Que pensez-vous que Hroki attende de vous ? » questionna le prince par curiosité.

- « Il doit vouloir demander votre main, à tous les coups », lui répondit Garfyon.

- « C’était obligé de l’emmener, lui ? » grogna le demi-elfe. « Il ne cesse de me houspiller et se gausser de moi ! Hein, père, que ce n’est pas vrai que Hroki veut m’épouser ? »

                Arzhiel et les siens arrivèrent au manoir des Roc-Barbe et se faufilèrent par les derrières comme des voleurs d’argenterie ou pire, de simples gens de maison. Snolvor, mal caché derrière une colonne, le ventre dépassant, voulut les surprendre et les effrayer en bondissant. Arzhiel joua trop le jeu et lui colla un direct dans le foie en visant bien les bandages. Dès que l’espion parvint à se relever, il les introduisit et les mena jusqu’à une pièce cossue et isolée.

- « Hroi, le père de Hroki et chef du clan, est mort », annonça Arzhiel en goûtant les cacahuètes sur la table basse avant d’en fourrer plusieurs poignées dans sa poche.

- « C’est pas vrai ?! » s’exclama Vorshek, séché.

- « Crotte ! » se lamenta Snolvor en essayant de ficher un bougeoir dans son pantalon malheureusement trop serré. « Je n’étais pas au courant, c’est dingue ! »

- « Rappelez-moi votre fonction au sein de ce gouvernement ? » lui lança le demi-elfe d’un air accusateur que l’autre ne releva même pas. « Comment le savez-vous père, si même votre gymnaste enrubanné ne l’est point ? »

- « Je ne vous ai pas attendu pour taper dans les servantes grâce au grade. Ça fait des piges que j’ai monté un réseau parallèle d’informatrices en soubrette à travers tout le bouclard. Elles ont accès à tous les coins, même les petits et elles sont invisibles aux yeux des bourges. »

                Le nain se locha lourdement sur un fauteuil de superbe facture et se lança une cacahuète dans la bouche d’une pichenette pour crâner, fier de son effet. Le projectile manquant de peu de rester coincé dans sa narine, il jugea plus avisé de ne pas trop faire le malin quand même.

-  « C’est sans aucun doute la raison de cette entrevue. La nouvelle n’est pas officielle. Donc tâchez de feindre l’étonnement quand Hroki va lâcher le morceau. Ou alors, je me plante complètement et il veut vraiment me demander votre main, fiston… »

                Vorshek haussa les épaules en faisant la moue. Arzhiel acheva de braquer le reste de l’apéritif tandis que Garfyon poursuivait Snolvor à travers le petit salon, lui assénant des coups de canne vandalisée à chaque fois que l’espion essayait de voler un tableau ou un napperon. Puis celui-ci se rappela que c’était à lui d’avertir Hroki de leur présence et il disparut au petit trot, les couverts en argent cliquetant dans son futal à chaque foulée.

- « Messires, soyez les bienvenus », déclara le noble en revenant avec l’espion amnésique au sourire désolé. « Mon seigneur, que les ancêtres vous bénissent. Merci d’avoir daigné répondre expressément à mon arrogante requête. Mais les circonstances…Je…Mon père, le seigneur Hroi, est décédé ce matin. »

- « Oh, mince ! » s’exclama Vorshek d’un ton dénué de la moindre spontanéité.

- « La vacherie ! » rouspéta Snolvor, encore moins crédible.

- « Nous tombons tous des nues, n’est-ce pas, les garçons ? » renchérit Arzhiel en se vautrant encore davantage pour illustrer ses propos. « Toutes nos condoléances, seigneur Hroki. Votre père était un pilier de notre communauté et un exemple pour nous tous. Que s’est-il passé ? »

                Hroki, sous le choc, sembla s’assombrir encore un peu plus à cette question loin d’être innocente de la part du malicieux Arzhiel. L’héritier s’assit et chercha ses mots un court instant.

- « Le cœur de père semble avoir défailli », marmonna-t-il. « C’est un peu la raison de cet entretien, seigneur…Mon père n’a pas connu une fin…noble. Je tenais à m’assurer du soutien de la cour pour que l’honneur de notre clan ne soit pas entaché par cet…incident peu glorieux… »

                Le jeune nain, excessivement mal à l’aise, releva la tête et sursauta en voyant Vorshek, Garfyon et Snolvor suspendus à ses lèvres, dévoré par la curiosité la plus malsaine.

- « Allez-y, roulez », l’invita à poursuivre Arzhiel. « Enfin, ce serait mieux si vous aviez de quoi nous restaurer un peu, mais c’est pas grave. On va faire sans… »

- « J’aurais juré que les domestiques avaient apporté… » commença Hroki en apercevant les plats vides. « Je les appelle de ce pas ! »

- « Et dites-leur d’apporter plus de déco, ce buffet est un peu vide ! » rajouta Snolvor avant de prendre un coup de canne dans la rotule. « Et une nouvelle poignée de porte en cuivre ici et…aie ! »

                Deux serviteurs entrèrent dans le salon quelques minutes plus tard, les bras chargés de nourriture. Vorshek ne put s’empêcher de remarquer le regard insistant de la cuisinière, grasse et vieille, échangé avec son père. Un frisson d’écœurement lui traversa l’échine, ce qui incita Hroki a raviver le feu dans la cheminée.

- « Le chef des Roc-Barbe a perdu la vie lors d’une expédition des les tréfonds en combattant avec bravoure une monstruosité cauchemardesque », déclara le maître des lieux en tendant un coffret ouvragé à Arzhiel.

- « Un haut-fait qui rentrerait sûrement dans les légendes », commenta son seigneur en entrouvrant la boîte débordant de joyaux. « Mais votre père avait une patte folle et la dernière fois qu’il a enfilé son armure pour une soirée déguisée à la cour, il a fendu son plastron sous la pression de ses poignées d’amour. »

- « Je m’en souviens », intervint Garfyon. « Un magicien elfe l’avait pris de plein fouet quand les lanières ont cédé. Le voir basculer par-dessus le balcon sous le choc avait égayé la soirée de tout le monde. »

- « Je vois », articula Hroki, vexé, mais ne comprenant que trop bien. « Que désirez-vous ? »

- « La vérité pour commencer. J’aimais bien votre père et parmi tous vos frères, vous êtes mon Hroki préféré. Hroki 2 est commercial, Hroki 3 manque de finesse, Hroki 4 est bien trop patriotique et par politesse, je ne parlerai pas de Hroki 5. Mais vous, c’est différent. Je vous estime. Par contre, vous êtes une bille en poker. Vous lâchez d’entrée le coffret de flouze. Moi derrière, je me dis que forcément, c’est louche. Remballez la bijouterie et racontez-nous, ça ne peut pas être aussi honteux que ça. »

- « C’est encore pire, monseigneur », murmura le nain en lui tendant une plaquette cachée sous sa tunique. « On a retrouvé père ce matin le pantalon sur les chevilles avec ceci à la main. Son cœur semble avoir eu du mal à supporter l’excès...d’émotion. »

                Les trois nains et le demi-elfe jouèrent des coudes pour observer l’objet. Il s’agissait d’une fine plaque d’argile ornée d’un motif graveleux comme il en circulait tant dans les lieux les moins reluisants de la cité. En l’occurrence, celui-ci mettait en scène Elenwë, criante de réalité et d’obscénité au point d’arracher un cri d’effroi primaire à Garfyon. Snolvor émit un sifflement qui s’interrompit brutalement au contact des doigts électrifiés de Vorshek. Le prince était scandalisé.

- « Cette horreur est inadmissible ! » postillonna-t-il avec vigueur. « Mais vous ne dîtes rien, père ?! Ça ne vous fait rien à vous ?! »

- « Ah ben, c’est sûr, ça ne me laisse pas indifférent », répondit Arzhiel avec davantage de circonspection.  « D’autant plus que l’artiste a vachement exagéré votre mère au niveau mammaire. Et puis, je doute qu’elle soit encore à ce point souple à son âge. Dans le doute, faites-moi penser à lui poser quand même la question. »

                Furieux et désabusé par son père, Vorshek évacua sa colère en sillonnant le salon, marchant d’un pas emporté entre Garfyon, blotti derrière un rideau, tremblotant de peur, et Snolvor, évanoui près du buffet et tressautant sous l’effet des éclairs traversant son corps. Hroki demeurait muet, mortifié, quasiment k.o.

- « Je peux garder la gravure ? » lui demanda poliment Arzhiel. « Comme pièce à conviction, bien sûr…Vorshek, vous voulez bien arrêter le début d’incendie sur mon espion ? Je crois que votre foudre a enflammé ses pansements. L’odeur risque de nous couper l’appétit….Oui, avec le pied, si vous voulez, on s’en fout…Voilà, merci. Maintenant, approchez. »

                Le demi-elfe s’assit en boudant. Arzhiel lui plaça le dessin pornographique sous le nez pour déconner et le rangea avant de déclencher une tempête de flammes.

- « Je suis moins ulcéré par cette ignominie que par votre manque révoltant de réaction ! » s’égosilla le prince encoléré.

- « Débandez votre arc, mon grand ! Hein ? Oui, certes, l’expression n’est peut-être pas la plus appropriée. Il va vous falloir apprendre à encaisser les vannes et les offenses si vous voulez régner un jour sans avoir envie de trucider le moindre péquin qui vous nargue. Pourquoi vous croyez qu’on vous chambre en boucle avec l’ami Garfyon ? Parce que c’est drôle. Et c’est drôle parce que vous prenez la mouche pour dalle. Déjà que vous avez tendance à enfler du melon à la moindre œillade d’une donzelle alors que vous n’êtes qu’un parvenu glando n’ayant rien accompli aujourd’hui, imaginez si vous gérez le Karak demain. »

- « C’est une leçon de vie ou un sketch ? » grogna Vorshek.

- « Y a une différence ? Je vous fais bosser votre humilité et votre susceptibilité  à coups de tacles et croyez-moi, le match n’est pas encore fini. Votre mère sert de déco dans les latrines de la légion depuis des plombes et ma bougie de cible sur leurs mannequins d’entrainement. »

- « Jamais je ne supporterai pareille offense ! »

- « Vous, c’est plutôt dans les bains-douches qu’on vous trouve. »

- « Je confirme ! » fit Hroki en levant la main. 

- « Vous n’empêcherez pas vos sujets de vous tailler et parfois de vous haïr. Et si vous essayez, vous deviendrez un tyran imbuvable obsédé par son image ! »

- « Vous méprisez l’honneur ?! »

- « L’honneur s’acquiert par la bravoure et la sagesse. Se battre pour la réputation, c’est se battre contre des mirages. Punaise, c’est beau, il faut que je le grave quelque part…Tout ça pour dire quoi ? Déjà que je prendrai bien une bière fraîche, rapport à la parlotte et la cheminée allumée. Ensuite que ceci (le nain brandit la plaquette outrageante) est inévitable. Ce qui est évitable, c’est la crise cardiaque à à peine deux cents piges à cause de coups de sang réguliers. Ne vous laissez pas affecter par ces idioties. Vous serez moins con et vous vivrez plus vieux. »

                Arzhiel accepta avec plaisir la chope tendue par Hroki et tapota l’épaule de son garçon.  

- « Ne faites pas la tronche. La largesse d’esprit n’empêche en rien de faire une descente discrète chez l’artiste qui écoule ces daubes pour lui briser les phalanges et un doigt de pied sur deux. »

- « Vous ne dites pas ça pour me remonter le moral ? » marmonna le demi-elfe.

- « Non, promis. Dès que Snolvor reprend connaissance, je le missionne pour retrouver l’auteur de la plaquette. Je le tiendrai et je vous laisserai cogner. D’accord, fiston ? »

- « C’est tellement émouvant », renifla Hroki en trinquant avec son seigneur. « Mais qu’en est-il pour mon clan ? J’ai toujours un père cané les miches à l’air sur les bras ! »

- « Une araignée géante mutante, ça vous irait comme créature des tréfonds ? » proposa Arzhiel, en essuyant la mousse sur sa moustache à un coussin. « Je vous l’échange contre le soutien des Roc-Barbe à mes prochaines réformes. Et vous gardez votre tirelire à quincaillerie. »

- « Vous êtes trop bon ! » s’exclama le jeune héritier, conquis par le marché.

- « Comme son épouse ! » lança Garfyon depuis sa tenture.

                Arzhiel entérina l’accord d’une franche poignée de mains, ramassa son fils et son ministre un peu hagard, puis se dirigea vers la sortie, enjambant consciencieusement Snolvor encore fumant. Il revint rapidement sur ses pas pour pêcher toutefois quelques joyaux dans le coffret.

- « Les frais de dossier, vous comprenez, » se justifia-t-il avec un sourire désolé avant de se retirer en jonglant avec deux rubis. 

 

NUIT : Heure du Blaireau

 

                Vorshek fut passablement surpris de constater que le travail de son père, même durant sa partie officieuse, se poursuivait aussi tard. La journée avait été affreusement longue et riche en émotions (ainsi qu’en joyaux). La fatigue se lisait sur les traits cireux de Garfyon depuis la Poule Ardente et le demi-elfe lui-même dut étouffer plusieurs bâillements. Arzhiel, en revanche, ne semblait jamais vouloir se départir de son enthousiasme juvénile et de son exaspérant sourire goguenard.

- « On ne rentre pas ? » demanda le demi-elfe à son père tandis que ce dernier inspectait son butin d’apéro.

- « On ne rentre pas », lui confirma ce dernier en engloutissant une pleine poignée de petits saucissons. « J’ai de quoi becqueter si vous avez besoin. »

- « Non, merci, mère m’a apporté un copieux goûter cette après-midi. »

- « Fifils à sa maman », glissa Garfyon entre deux toux simulées.

- « À part les vieux ministres qui vannent, qu’est-ce qui vous turlupine ? » demanda Arzhiel en attaquant un bol de cubes de fromage.

- « Votre espion en chef », avoua Vorshek, pensif. « Je crains que ce ne soit une bille de haute volée. Voire même un berlon à ce niveau-là. Vous pouvez être sûr que si le secret de Hroki fuite, ce sera à cause de ce paltoquet. »

- « Bien sûr ! » s’exclama le nain en poursuivant sa route et son repas improvisé. « Pourquoi vous pensez que je l’ai emmené avec nous lors de cet entretien ? Il faut bien que le secret soit éventé pour que l’appui de la cour soit nécessaire. On saura la vérité, mais personne n’osera aller contre la version officielle. Ce qui nous rend nécessaire, et donc cher. Tiens, c’est quoi ça ? »

- « Une verrine. Topinambour, panais, artichaut, je dirais, à l’odeur. »

- « Mais pour quoi faire ?! » grommela Arzhiel en balançant le minuscule verre par-dessus son épaule dans une grimace.

- « Vous utilisez donc les boulets à votre avantage », résuma le prince tandis que Garfyon, malgré son apathie, plongeait formidablement et roulait sur le côté pour éviter la verrine.

- « À défaut de pouvoir s’en débarrasser, il vaut mieux les utiliser », philosopha son père en haussant les épaules. « J’ai mis un siècle et demi à piger le truc. J’espère que vous serez moins con, une fois aux commandes. Enfin…l’espoir est gratuit, au moins. Ah, voilà ! On arrive ! »

                Le nain accéléra à la vue d’un soupirail jonché de détritus contre lequel était affalé un badaud en pleine ronflette. Arzhiel se servit du tonnelet vide du dormeur ainsi que d’une planche de cagette pour improviser un levier et l’écarter hors du passage. Le bon sens et les sciences physiques lui évitèrent ainsi de toucher directement l’individu, convenablement déchiré à en juger par le vomi décorant son gilet de la ceinture au menton. Le nain actionna un mécanisme dissimulé ouvrant un passage vers les ténèbres avant de s’y faufiler. Vorshek hésita. Garfyon le dépassa en lui piétinant les orteils du bout de sa canne. Le prince jura en astiquant sa bottine abimée, puis leur emboîta le pas en boitant, rêvant de les déboiter.

- « Ah, un égout… » se lamenta-t-il, blasé en découvrant les lieux. « Forcément… »

                Le trio avança dans l’obscurité de l’étroit tunnel aux murs suintant et aux effluves parfois variées mais toujours inattendues. Un peu plus loin, un rai de lumière filtrant d’une fissure tombait sur un étrange panneau gravé dans la paroi. Il représentait un nain sursautant, un rat mordant son gros nez, son petit doigt et son large postérieur. En-dessous était inscrit un avertissement pour le moins explicite : pas de nourriture au-delà de ce point.

- « La puanteur ne vous importune donc aucunement ? » s’étonna le demi-elfe en regardant son père se goinfrer en vitesse de ses derniers biscuits apéros.

                La réponse se perdit dans ses postillons et dans l’assaut soudain et brutal de trois nains jaillis dans leur dos. Le premier immobilisa Arzhiel en lui verrouillant le cou sous son bras, l’index fiché dans sa narine. Le second plaqua Vorshek contre le mur. Le dernier n’eut besoin que d’un léger mais vicieux pousson pour renverser Garfyon somnolent.

- « Tu vas cracher tes chicots et téter ta bière par un biberon pour les six prochains mois ! » menaça le chef des agresseurs.

- « Lâchez-moi ou il vous en cuira, vil malandrin! » protesta vigoureusement Vorshek en tentant de se libérer. « Ma tunique est en soie et ce mur est crasseux ! Vous n’avez donc aucune humanité ?! »

- « Toi, la brindille, tu la fermes ou je te concasse les noix à l’artisanal. Toi, le gras du flanc, je vais rectifier ton identité sexuel en non identifiable juste avec mes bottes. Ça t’apprendra à ne pas honorer tes dettes et… »

- « Momo ? » put enfin lâcher Arzhiel après avoir avalé sa dernière bouchée. « Mot de passe : Bisou Mouillé. »

- « Seigneur ?! » s’exclama le dénommé Momo en relâchant sa prise. « Oh, là, c’est la boulette. Reculez les garçons, je crois qu’on a un poil merdouillé sur la cible. Pépé ! Fais voir le bon de commande ! »

                Les trois molosses perdirent aussitôt toute agressivité. Pépé tenta d’essuyer poliment la cape souillée de Garfyon avant de se faire tirer l’oreille par Momo. Tous deux déplièrent un parchemin qu’ils inspectèrent sous toutes les coutures (sans compter celles de leurs nombreuses cicatrices).

- « Pauvre pomme ! » pesta Momo après son collègue. « Tu as encore confondu la case du mandataire avec celui du destinataire ! On aurait eu l’air nigaud si j’avais châtré le patron, tiens ! »

- « Momo, toujours un plaisir de vous revoir », confia l’intéressé en se replaçant quelques cervicales. « Le boulot, ça marche ? »

- « Je ne suis pas senti aussi couillon que depuis la fois où je suis entré par erreur dans la pâtisserie conceptuelle de cet étrange hobbit, le Kikoo Cookie. Toutes mes pardonnes, seigneur. Je vais noyer Pépé dans une flaque et on repart déchausser quelques molaires. »

                Les trois rustres filèrent dans la pénombre aussi vite qu’ils en avaient surgi.

- « Tout va bien ? » s’enquit Arzhiel en leur faisant au revoir avec la main.

- « Oui, grâce aux dieux, elle est juste froissée », le rassura Vorshek en examinant sa tunique. « Mais qu’est-ce que c’était que ces tarés ?! »

- « Mes nains de main… Momo est mon chargé de recouvrement. Là, c’est le titre officiel, mais en fait il préfère « collecteur de dettes à tendances psychotiques violentes ». Je l’aime bien quand il n’essaie pas de m’émasculer avec son talon. »

- « Bravo les fréquentations ! Vraiment, c’est un délice de vous accompagner dans les égouts pour se faire serrer dans le noir contre le mur par un inconnu ! »

- « Comme si c’était la première fois que ça vous arrivait », marmonna Garfyon.

- « On reparlera de nos différentes fréquentations lors de votre prochaine orgie entre amis sur le thème « tout nus, mais masqués ». Vous ramassez Garfyon et on y va ? »

                Vorshel obtempéra, encore sous le choc.

- « Ils ont eu de la chance de profiter de mon inattention. J’étais à deux doigts de les corriger, ces voyous. »

- « Faites-moi marrer, vous êtes galbé comme un criquet à la fin de l’hiver. »

                Le prince grommela dans sa barbe et souleva Garfyon par la sienne. Arzhiel était déjà reparti d’un bon pas. Le demi-elfe marqua un temps d’arrêt, peu rassuré. En vérité, il avait moins peur dans cet affreux tunnel des rats pesteux ou des bandits vicieux, que de se salir. Priant le dieu des teinturiers, il suivit néanmoins son père dans les ténèbres.

- « Cette charmante virée a un but, hormis celle d’imprégner chaque pore de notre peau des effluves de déjection de tout le Karak ? » interrogea Vorshek en profitant d’une pause, bien plus loin.

- « Que pensez-vous de ma justice ? » rétorqua son père.

- « Laxisme et faiblesse », résuma Garfyon, malgré son coma imminent.

- « Vous avez condamné un voyeur à faire la vaisselle », rappela le demi-elfe. « Mais de mon point de vue, l’exemple le plus éloquent est l’énième tentative d’assassinat sur votre personne ce matin-même. Avec tellement de gens qui vous détestent, et comment leur jeter la pierre, c’est un miracle que je n’ai pas encore hérité du trône. »

- « Vous qui vous pomponnez et vous sapez comme une duchesse, vous connaissez sûrement le concept d’apparence, non ? Bah voilà votre leçon, mon grand. »

                Arzhiel toqua contre une porte dans un renfoncement, invisible dans l’obscurité. Un nain torse nu et transpirant, visiblement en plein effort, vint lui ouvrir et le salua bien bas avant de l’inviter à rentrer. Dissimulée au milieu des souterrains était aménagée une vaste salle secrète encombrée d’instruments de torture et où régnait une chaleur et une puanteur de tous les diables. Entre stupeur et curiosité malsaine, Vorshek observa les lieux comme un ado introduit dans son premier vestiaire de filles.

- « Les p’tits gars, je vous présente mon fils, Vorshek ! » annonça Arzhiel au groupe de nains présents. « Vorshek, je vous présente le service de sécurité intérieure. »

- « On se serre la pince ? » lança l’un des bourreaux à l’elfe en lui tendant son outil dans un ricanement collectif.

- « Vous…torturez des gens ici ?! »

- « Non, on organise des pique-niques champêtres et des bals musette. On attend notre dérogation pour devenir office du tourisme. »

- « La vaisselle échoue parfois à remettre les hors-la-loi dans le droit chemin, je vous le confesse », confia Arzhiel à son fils tandis qu’on se gaussait ouvertement de lui alentour. « Le jeunot vient pour apprendre le métier. Qu’est-ce que vous pouvez lui montrer ? Vous bossez sur quel dossier là ? »

- « On vient juste de mettre un esclavagiste au four, mais il ne sera pas cuit avant une petite demi-heure. Ne faîtes pas attention à l’odeur. C’est le souci avec les marchands véreux qui s’engraissent. Sale temps pour la viande grasse, comme disait ma mère ! »

                Le bourreau essuya ses aisselles humides à un chiffon aux tâches douteuses et sans doute irrécupérables, ce qui arracha un glapissement d’effroi à Vorshek.

- « T’inquiètes, biquette, j’ai d’autres litiges en cours de règlement », le rassura l’exécuteur en improvisant une petite visite guidée. « Le violeur qui sévissait à Chapi-Chapon a lâché le nom de son complice ce matin après avoir embrassé la vierge de fer sur votre droite. Ce devait être écrit quelque part que les femmes le perdraient… Un chevalier chaotique chevauche le chevalet sur votre gauche. On lui fait un petit coucou tant qu’il peut encore bouger la main. Attention où vous mettez les pieds, on est un peu court en sciure. Ce genre de souillures, ça vient du fond du cœur et de la culotte. Autant dire que ça ne vous lâchera pas d’une semelle si vous marchez dedans. »

                Vorshek effectua un écart de plusieurs mètres pour éviter l’obstacle en claquant des dents au seul souvenir du prix de ses bottines. La visite s’acheva devant une cage suspendue à l’intérieur de laquelle était recroquevillée une silhouette en piteux état.

- « Et voici notre plus gros client ! » clama triomphalement le maître des lieux, un trémolo d’émotion dans la voix. « Voici le contact de l’assassin qui a essayé de vous refroidir ce matin, seigneur. »

- « Il y a erreur ! » protesta Vorshek. « Le contact était une femme ! »

- « C’est une femme », rétorqua platement le bourreau tandis que tout le monde se dévissait le cou à la recherche d’un indice exploitable.

- « Une sacrée costaude », admit le nain en astiquant amoureusement sa pince. « On s’est creusé la tête pour trouver le moyen de la faire parler. Du coup, on lui a aussi un peu creusé la sienne. »

- « Je crois que je vais rendre mon goûter… » souffla Vorshek.

- « Maman ne risque-t-elle pas d’en être fâchée ? » vanna Garfyon.

- « C’est du bel…ouvrage », déclara Arzhiel d’un air révulsé en contemplant la captive. « Elle a livré l’identité de son commanditaire ? Ce serait pas une petite vieille plutôt chiante avec une pétition par hasard ? Parce que ça m’aurait bien arrangé, je ne vous cache pas. »

- « Non. Elle a lâché le nom d’Elenwë entre les tisons ardents et le slip rempli d’épines de pin. Quelqu’un que vous connaissez ? Non, je déconne, elle n’a rien dit pour le moment. Mais j’ai bon espoir, j’ai foi en elle. Avant de m’attaquer au sien à l’huile bouillante. Là, je vais la laisser baigner dans son jus pour la nuit et demain je m’en occuperai après le petit déjeuner, après l’avoir un peu retapée au philtre de guérison magique. »

- « Ils les torturent à la naine et les soignent à l’élixir elfe pour qu’ils tiennent le coup », précisa Arzhiel. « Qu’on ne vienne pas prétendre ensuite que le multiculturalisme n’apporte rien ! Au fait, en parlant de ça, je vous soulage d’une dose pour Garfyon. Il se remet mal de sa cuite. »

- « Servez-vous, c’est vous qui rincez après tout », lui répondit le bourreau en s’asseyant sur une chaise percée, les pieds sur un brasero éteint et les doigts encroûtés de sang noués derrière la nuque. « Alors l’héritier ? À quoi vous pensez ? Vous êtes aussi pâle que mes clients à leur arrivée…ou à leur départ, remarquez. »

- « Je me demandais déjà à quel usage était réservé ce fauteuil troué, mais comme j’ai prévu de passer une bonne nuit, je ne préfère pas savoir. Ensuite, je me posais une bête question. Est-ce que tout ceci est-il réellement nécessaire ? Pourquoi vous n’utilisez pas de potion de vérité si vous avez l’habitude des produits alchimiques elfes ? »

                Le tortionnaire réprima mal une grimace hargneuse et faillit glisser de sa chaise. Arzhiel fit avaler le contenu d’une fiole d’un jaune pisseux à Garfyon d’une brutale rasade avant de se hâter d’intervenir.

- « Vous pouvez éviter de vexer un bourreau avec cent-vingt ans d’expérience pendant que je suis à vos côtés, je vous prie ? » lâcha-t-il à son fils en l’entrainant plus loin. « Bien sûr qu’on pourrait faire dans le propre et le feutré. Bien que la plupart du temps avec les sérums de vérité, on a droit aux aveux de cocufiages et aux souvenirs bien pénibles des dernières vacances. »

- « Je ne comprends pas », glissa le demi-prince en sentant le malaise ambiant. « Vous prônez le changement et les réformes pour les libertés individuelles et le progrès, mais vous sponsorisez cette boucherie archaïque ? »

- « Mais chut ! N’utilisez pas des mots compliqués en plus, ça va vraiment finir par les énerver et…ils ont des scies spéciales pour les parties génitales ! Fils, comprenez que c’est justement pour garantir les réformes que j’autorise ça. Le service recouvrement, les bûcherons de la quéquette, votre mère avec des bigoudis, tous ces terribles fléaux sont malheureusement incontournables. »

                Le nain s’écarta pour laisser passer Garfyon qui bondit se suspendre à une potence afin d’entamer une série de tractions. Visiblement, la dose de potion magique était un poil trop corsée.

- « Vous savez comment on surnomme le Karak hors des frontières ? » demanda le seigneur à son fils.

- « Le Karak des glands ! » répondit à sa place Garfyon, encouragé dans son exercice par les bourreaux et le chevalier du chaos.

- « Des glands, rapport à la force du chêne ou à la présence des elfes sylvestres en son sein ? » tenta Vorshek par politesse.

- « Des glands parce qu’on est considérés comme des gros glands. On a une réputation lamentable justifiée par des décennies de fiascos et d’âneries. Dur d’intimider l’ennemi avec ça, hein ? Donc, je profite de la situation. On passe pour des faibles ? En jouant là-dessus, on encourage les méchants à baisser leurs gardes et à passer à l’action. Sauf qu’on les attend au tournant et qu’après, ils se retrouvent finement émincés sur l’établi, ici-même. Un peu comme si on partait au combat en armure complète, mais cul nu et avec une blinde d’haricots digérés prêts à s’exprimer, si vous voyez ce que je veux dire. »

- « Vos illustrations par exemples sont toujours d’une grande…finesse », commenta le demi-elfe en observant Garfyon travailler ses triceps près du stock de clous à os.

- « Croyez-moi, j’adorerais me contenter de distribuer des corvées de nettoyage du pigeonnier à la brosse à dents. Mais j’ai parfois besoin de méthodes plus bourrines et persuasives. Le sorcier renégat qui m’a pris pour une brêle et ressort d’un séjour d’une semaine d’ici ne reviendra jamais me chatouiller, ni lui, ni ses potes. Il est neutralisé une fois pour toutes avant d’avoir eu le temps de me pondre un complot impossible à contrer. L’agneau geignard fait sortir le loup du bois. Et celui-ci se fait défoncer d’un coup de cornes bien senti par papa bélier planqué non loin. »

                Songeur et un peu perplexe, Vorshek réfléchit à la question en regardant Garfyon effectuer des pompes sautées sur un lit de braises.

- « Cette technique me parait dangereuse…Est-elle fiable au moins ? »

- « Je suis un gland encore vivant », répondit son père en haussant les épaules.

- « Jusqu’au prochain assassin qui sera peut-être moins dupe ou plus habile. »

- « Je ne m’en fais pas », lui confia Arzhiel. « Avec de la chance, il viendra pour vous, pas pour moi. »

                Le seigneur tapota affectueusement le bras de son fils et alla ramasser Garfyon avant que la barbe de ce dernier ne s’embrase. Le trio remercia et salua l’équipe de l’office du tourisme, puis repartit à travers les égouts.

- « Mère connait-elle l’existence de cet endroit ? » interrogea Vorshek.

- « Oui, mais je ne l’emmène plus. Elle embarquait à chaque fois du matos pour nos jeux privés. Avec l’âge, elle supporte de moins en moins bien l’acier rouillé et la cire brûlante…Ah, ben, ça y est ! C’est dommage d’avoir tenu toute la visite pour gerber maintenant. Mais reculez quand même, c’est vrai qu’il avait l’air copieux ce goûter ! »

NUIT : Heure de la Levrette

 

                Excité comme un chiot lancé après une baballe, Garfyon sauta à pieds joints (plus sa canne) dans l’eau croupie des égouts et bondit face à Arzhiel.

- « Allez, on va se finir à la Poule ! » glapit-il, euphorique. « On l’a bien mérité après cette journée de dingue, non ? Juste une murge ! Allez ! Allez ! Allez ! »

- « Vous, vous allez surtout vous finir au fond de votre pageot avant que l’envie ne me prenne de vous réserver une chambre à l’office du tourisme. On est tous à bout. Moi, je suis épuisette et le petit a vomi toute sa salade. »

- « À ce propos, merci d’avoir refusé de tenir mes cheveux durant ce pénible moment », le tança froidement Vorshek.

                Arzhiel eut un rire sec et moqueur pour toute réponse au reproche de son fils. Garfyon tira l’un par la manche et l’autre par la baguette pour les faire accélérer. Le mélange d’alcool frelaté et de potion magique l’avait rendu aussi excité qu’un nanillon drogué et tout aussi tentant à baffer. Ce que se résolut à faire Arzhiel quand son ministre fit mine de le défier armé d’un poireau moisi trouvé flottant en chemin.

- « J’ai subtilisé une laisse en cuir et un collier clouté si vous souhaitez tempérer l’enthousiasme débordant de votre vassal », proposa Vorshek à son père. « Il éclabousse mes bottes, c’est insupportable. »

- « Vous comptez adopter un chien ? »

- « Hum ?...Oui, c’est ça, un chien… Ça fera grand plaisir à Ilurya…En parlant de bêtes, à quoi sert ce panneau avec un nain assailli de rats ? Je n’ai pas vu le moindre rongeur, hormis celui que votre bourreau a dressé pour grignoter les doigts de pied. Et tout ce qui dépasse et pendouille… »

- « C’est dissuasif », expliqua Arzhiel. « Il tient éloigné les curieux de cet endroit secret. La plupart des nains ne sortent jamais de chez eux sans bouffe et ils rechignent à s’en débarrasser. Une fois, j’ai taxé les croûtes de fromage et le salami, on est passé à un poil de l’émeute. Garfyon, arrêtez de bouder, j’ai l’impression de me promener avec mon épouse. On vous ramène, vous êtes fané et demain, vous embauchez tôt. J’ai un tournoi de crachat de noyaux de cerises à présider et c’est vous qui tiendrez la boutique. »

- « Pas de séances de doléances demain ? » interrogea Vorshek avec curiosité. « Mon stage est déjà terminé ? »

                Arzhiel ne répondit pas, conservant un silence que son fiston ne jugea pas de bon augure, connaissant le personnage. Le petit groupe sortit des égouts et sinua à travers les ruelles désertes du Karak assoupi  en cette heure tardive. Garfyon fut reconduit chez lui, mais seulement après avoir été obligé d’uriner avec son seigneur sur le pas de porte de sa vieille voisine aux chats.

- « Un nain de grande valeur et d’une profonde sagesse », confia Arzhiel à son fils tandis que Garfyon, dans son dos, effectuait divers gestes obscènes à leur attention par la fenêtre. « Il vous sera un allié fidèle et un ministre fort compétent si vous devez me succéder. Et s’il n’est pas cané d’ici là. »

- « Une dernière leçon gravée dans mon cœur », coupa court Vorshek en se détournant pour éviter de voir le vieux nain déboutonnant son pantalon depuis son salon. « Bonne nuit, père ! »

- « Je ne vous quitte pas encore. »        

                Le demi-elfe fixa son père d’un air grave.

- « Ilurya vous apprécie un peu, mais pas suffisamment pour qu’elle accepte d’être partagée cette nuit. »

- « C’est gentil de proposer, mais remballez votre sauvageonne exhibitionniste, je suis déjà équipé à la maison. Suivez-moi. On a un dernier rendez-vous d’affaires. »  

                Vorshek redoutait le pire. Après la salle de torture et les négociations non-officielles, il avait du mal à imaginer quel sinistre interlocuteur méritait une visite en pleine nuit. Arzhiel se mura dans un silence devenu incontournable, mais le nain n’affichait plus son sourire niais. Son air sérieux ficha même la chair de poule à son fils. Pour se motiver, le jeune prince se mit à nourrir l’espoir que leur rencontre aurait la taille fine, les lèvres pulpeuses et l’amitié facile. Dans le doute, il mâchouilla quelques herbes pour améliorer son haleine.

                Arzhiel parvint à la limite du reliquaire et inspira à fond. Il regarda du coin de l’œil Vorshek se recoiffer frénétiquement en tendant un sourire charmeur aux statues effritées. Le nain soupira puis s’engagea dans le bâtiment désert. Il emprunta plusieurs passages dérobés avant d’indiquer un escalier usé à son héritier. Ce dernier, rendu impatient par ses fantasmes, tiqua en réalisant où il se trouvait. Une odeur de vieux pet rance et de pommade pour pieds flottait dans l’air.

- « Snif ? Snif ?! Pourquoi ça sent l’hospice ici ?... Non, c’est bon, j’ai ma réponse… »

                  Trois nains rabougris particulièrement âgés étaient attablés au milieu d’une salle humide et mal éclairée. Ils interrompirent leur partie de jeu de runes en entendant les intrus approcher et tournèrent vers eux leurs mines guère hospitalières. Vorshek frémit. À eux trois, ils devaient avoir pas loin de dix siècles. Et pas autant de dents.

- « Honorables doyens », salua Arzhiel avec un respect inhabituel, donc suspect. « Que la pierre et le fer vous bénissent… »

- « Voyez avec les dieux pour ce qui est de la chaude-pisse », compléta narquoisement le premier, ridé et tanné comme un pruneau, dans un ricanement essoufflé puis glaireux. « Tu te pointes à présent en pleine nuit nous harceler avec tes effronteries ?! »

- « Oh, tu es venu avec ton héritier ? » marmotta le second, coiffé d’une perruque mal ajustée. « Il ressemble davantage à sa mère. Il a la même chute de reins. »

                Vorshek ne put retenir sa langue, troublé par le silence résigné de son père se laissant tacler et tutoyer.

- « Je suis honoré que mon boule et celui de ma mère soient ce qui me caractérise le mieux auprès d’illustres sommités. »

- « Il a ton insolence », intervint le dernier au visage grêlé et jaunâtre. « C’est bien ton fils ! »

- « Vous connaissez l’importance que j’attache à la transmission des traditions familiales », se défendit enfin Arzhiel au grand soulagement de Vorshek.

 

                Les aïeux échangèrent un regard entendu (pour ceux qui pouvaient encore voir correctement), puis délaissèrent pour de bon leurs pierres gravées et leur échiquier. Avec une lenteur effroyable, ils s’assirent du même côté de la table pour faire face à leurs visiteurs. Vorshek craignit un instant qu’ils leur demandent de chanter, puis qu’ils les notent.

 

- « Je ne me souviens même plus des paroles de notre hymne à cause du stress », souffla nerveusement le demi-elfe à son père intrigué.

- « Le trône de la montagne ne peut échoir à un sang-mêlé ! » caquetta Pruneau.

- « Malgré le fait qu’il soit dans les meilleures dispositions fessières », relativisa Postiche.

- « Bof, le Karak ne pouvait pas accueillir d’elfes sans imploser. On ne pouvait pas dessouder les clans barbares voisins. Et je ne pouvais pas fourrer quatre œufs en même temps dans ma bouche. J’ai relevé tous vos paris. Vorshek me succédera. »

- « Tu te prétends un dirigeant moderne mais tu pistonnes ton propre fils ! » l’accusa Peau d’agrumes.

- « C’était le moins incapable des prétendants. Et lui n’empoisonnera pas votre bière quand il arrivera au pouvoir. Ça remonte à quand la dernière visite de l’un de mes rivaux dans votre charmante retraite ? »

 

                Une main ridée se saisit de l’une des runes du plateau et la lança en l’air où elle explosa en délivrant une aveuglante lumière. Vorshek couvrit ses yeux blessés en couinant. Son père se plaça devant lui pour le préserver de la vicieuse clarté.

 

- « Papa sera toujours là pour vous faire de l’ombre, fils », se justifia-t-il en le relevant.

- « Écartez-vous, père », grogna le sorcier vexé en brandissant sa baguette magique. « Je vais faire sensiblement baisser la moyenne d’âge dans le Karak ! »

- « Rangez votre tige dans votre culotte, Merlin Pinpin, avant qu’il ne vous disqualifie dès le départ. »

- « Disqualifié pour quoi ? »

- « Pour votre test, banane. Si vous vous sentez en moyenne forme, on peut toujours essayer de les enrhumer en leur faisant croire qu’on est des représentants en bouillotes. Ils sont trop vioques pour se souvenir s’ils ont ou pas des pertes de mémoire. Mais même si ce sont des vieilles carnes, ils restent les doyens du Karak et vous aurez besoin de leur assentiment pour prendre les rênes. » 

- « J’ai tout entendu ! » s’offusqua Postiche.

- « Pas moi », avoua Pruneau.

- « De quoi ?! » râla Peau d’agrumes.

- « Le jeune vous présente ses sincères excuses pour ses manières frustres et ses paroles déplacées. Il sollicite votre bienveillance afin de se soumettre à votre sage jugement. »

- « La montagne se moque bien des geignements de l’ourson. Par contre, elle tient assez à entendre les excuses de son impertinent père ! »

- « C’est vrai qu’on n’entend pas bien dans cette caverne… » marmonna Arzhiel en poussant Vorshek en avant. « La courbure du plafond sûrement…ou l’excès de poils d’oreille…. » 

 

                Vorshek se présenta devant les trois ancêtres, tout raide et tout penaud. Pruneau ne daigna le regarder qu’une fois qu’il réussit à atteindre son père au jet de runes. En plus à la tête, ce qui vaut vingt points.

- « Nous sommes l’âme de ce Karak », exposa le vieux nain en claquant la main à ses comparses pour fêter son tir au but. « Nous avons forgé sa gloire passée. Nous garantissons la prospérité de son présent. Et nous forgeons son avenir. Nul ne peut régner sous cette montagne sans notre sagesse, notre influence, nos pouvoirs et…Hein ? Moi aussi, j’aime bien ma broche en mithril. Tu peux faire au moins semblant d’écouter, ourson mal léché ?! »

- « Si tu mérites de régner, tu succèderas à ton père et sa grande bouche », enchaîna Postiche. « Ce sera à nous de le décider. »

- « À nous seuls d’en juger », acheva Peau d’agrumes en se grattant avec un ongle même pas entretenu.

                Vorshek porta la main à sa bouche pour faire mine de réfléchir à la question. En vérité, il en profita surtout pour dissimuler un hoquet de dégoût face à cette insulte envers l’art de la manucure.

- « Je vois, grands sages », acquiesça-t-il en se saisissant d’une feuille de parchemin, d’une plume et d’un encrier avant de s’installer en face des doyens. « Le but du jeu est donc de vous convaincre ? »

- « Du…jeu ? » répéta Pruneau, effaré. « Qu’est-ce que tu fais ? »

- « Je dessine. Un plan. Juste une ébauche. Pardonnez mon manque de soins, j’ai laissé ma boite de pastels à la maison. »

- « Des pastels ? » demanda Postiche, surpris, en cherchant Arzhiel du regard.

- « Voici l’une des raisons évidentes de me choisir, chers amis ! Déjà, on refait les sols : dalles de granit et tapis de fourrures. On vire les stalagmites, ça fait vraiment trop ringard. Pour que ça ait de la gueule, on vous décore les murs avec des frises et des mosaïques : scènes de chasse, de guerre, des dieux le pinceau à l’air, c’est budget libre, vous choisissez. Là, le bain bouillonnant. Pas loin, la tireuse à bière. Ici la cheminée avec une hache bien gigantesque au-dessus pour faire nain viril. Et là devant la porte ? Qu’est-ce que c’est ? Allez-y, demandez-moi ! »

- « …Qu’est-ce…que c’est ? » articula Peau d’agrumes, hébété.

- « Je crois bien que c’est votre jeune infirmière elfe privée qui vient avec son gant en poils de licorne pour votre toilette matinale ! » trompeta Vorshek, radieux, avec un clin d’œil complice appuyé. « Et qu’est-ce que je vois dans sa main ? Votre boîte gratuite de suppositoires à l’eucalyptus, livrée chaque semaine, petits veinards ! » 

                Le prince se redressa fièrement, un sourire enjôleur sur les lèvres qui se dissipa bien vite devant l’expression renfrognée des aïeux. Hermétiques à son enthousiasme, les trois gargouilles restèrent de marbre.

- « Eucalyptus ou un autre parfum si vous n’aimez pas…Menthe poivrée, ça irait ? »

- « Je crois qu’il essaie de nous corrompre », siffla sèchement Pruneau.

- « Soudoyer des sages plusieurs fois séculaires ? » s’étonna Postiche. « Ce serait stupide. »

- « On se demande bien où cet ourson inconscient a pu pêcher de pareilles manières ! » s’exclama Peau d’agrumes.

                Les trois doyens se penchèrent tous d’un même mouvement pour accabler Arzhiel d’un regard chargé de reproche. D’un air dégagé, ce dernier les salua de la main avec laquelle il épongeait son front en sang. Les aïeux reportèrent leur attention sur Vorshek.

- « Tu seras jugé par les runes et non par la turne, ourson écervelé. »

- « Trois épreuves, trois juges, trois runes ! »

- « Troisième âge ! » lança gaiement Arzhiel depuis son coin avant de manger une rune de foudre.

- « Pardonnez-moi si je fais fausse route », intervint timidement Vorshek, « mais j’ai la vague impression que vous ne pouvez pas encadrer mon père. Me trompé-je ? »

                Le seigneur éteignait l’incendie naissant à ses nattes d’une main en signifiant de l’autre que tout allait bien. Ses hôtes lui répondirent de gestes injurieux sans prêter attention à la question. Malgré ce silence, le stagiaire-candidat-héritier persista toutefois à penser que son intuition était fondée.

- « Choisis-en trois, ourson efféminé », commanda le dernier ancêtre en présentant le plateau entre eux.

                Le demi-elfe observa la multitude de cailloux gravés de symboles en runique ancien aussi abstraits pour lui que l’art de bien se tenir à table pour son père. Feignant de se concentrer pour donner le change, il joua la montre le temps de repérer les runes aux dessins les plus marrants.

- « Yngvi, Beorc, Eihwaz », lut Postiche quand le jeune prince eut choisi.

- « Ce qui signifie ? »

- « Union, Rencontre et Seins de la Déesse-Mère. Soit tu incarnes la croisée des peuples nains et elfes pour l’avenir du Karak, soit tu es un pire obsédé. »

                Le regard écrasant des trois aïeux glissa sans trouver de prise sur l’expression lisse et détachée du magicien, rompu au rôle de l’innocent. Arzhiel, encore crépitant, esquiva la question en allant subitement inspecter les stalactites en sifflotant.

- « Voici ton premier test, ourson en rut », déclara finalement Peau d’agrumes d’un ton solennel. « Lors de festivités organisées par un puissant seigneur voisin, tu es accusé d’avoir séduit son épouse, sa fille, ainsi que sa nourrice. L’incident déclenche une guerre entre le Karak et le fief du cocufié. Comment penses-tu pouvoir sauver la montagne d’un ennemi courroucé et fort de troupes plus nombreuses ? »

- « Antaxalès le tourne-broche. »

- « Qui est-ce ? »

- « La meilleure illusion de dragon-titan que Mère et moi-même sommes capables de créer. Si on explique au seigneur ennemi qu’un conflit risquerait d’arracher de son sommeil le monstre dormant sous le Karak, on évite un assaut direct. Ce qui nous permettra de gagner le temps nécessaire pour discréditer les témoins de la…félonie, même si je n’aime guère ce qualificatif pour mes conquêtes amoureuses. On peut aussi convaincre l’ennemi que sa nourrice, sa femme et sa fille sont des succubes infiltrées cherchant à lui nuire. Je reconnais que c’est un peu gros. Néanmoins, si l’Empereur en personne, et surtout sa guilde de chasseurs de démons, venaient à apprendre l’existence de succubes, notre ennemi aurait d’autres préoccupations que notre invasion. J’ai ouïe dire que l’Empire n’était pas vraiment jouasse avec les démons. »

- « Mensonges, mauvaise foi, calomnie et manipulation », résuma Pruneau, interloqué. « Je ne m’attendais pas vraiment à une stratégie aussi…amorale et peu conventionnelle. »

- « Aucun de nous ne s’y attendait », confia Postiche, hébété. « Aller jusqu’à déclencher une croisade… »

- « On se demande bien où cet ourson inconscient a pu pêcher de pareilles manières ! » radota Peau d’agrumes.

                Par honneur pour son père, Vorshek se retint de se retourner vers lui à cette question. Arzhiel se trahit toutefois tout seul dans l’écho d’un reniflement ému. Les trois juges levèrent les yeux au ciel, dépités.

- « Poursuivons avec ta seconde épreuve, ourson roublard », annonça Pruneau sans se dérider une seconde. « Une mystérieuse créature à l’appétit insatiable sévit au cœur même du Karak, croquant chaque jour une femme. Vieillarde, fillette, épouse, sœur, mère, nulle n’échappe à l’assiduité de ses assauts. En tant que seigneur, comment affrontes-tu ce péril ? »

                Vorshek afficha un sourire goguenard, comme amusé par la facilité de l’énigme. Il passa pompeusement une main dans sa longue chevelure soyeuse, l’air serein. Puis, tout en gloussant, il se pencha vers le doyen.

- « Êtes-vous certain qu’il s’agisse d’un test sérieux ? C’est ça votre question ? Vous pouvez en choisir une autre si vous le souhaitez, je ne dirais rien. »

- « Tu as vomi récemment, ourson stressé ? »

- « Je vais réfléchir une minute », murmura le demi-elfe percé à jour en se repliant avec dignité au fond de la pièce.

- « On ne fait pas le coq quand ça commence à cocotter le poulailler », déclama Arzhiel, immergé dans la pénombre.

- « Vous en avez d’autres des proverbes en bois du même genre ? » rouspéta son fils.

- « Le plus bel œuf du monde ne vient jamais que d’un croupion dilaté », s’exécuta aussitôt le nain.

                Vorshek ferma les yeux en se pinçant la base du nez, las. Son père, sentant sa détresse, quitta son refuge de l’ombre hors de portée des jets de runes et lui tapota doucement la cuisse (l’épaule étant trop haute pour lui).

- « Je vais vous raconter une anecdote, si vous le voulez bien. »

- « Une qui se passe ailleurs que dans une basse-cour ? »

- « Vous vous souvenez de Hjotra, mon maître-boulet, le pire âne que le monde ait connu et accessoirement mon ingénieur en chef ? Il y a quelques années, un magicien d’une contrée lointaine et toute pourrie est venu nous trouver. Il cherchait un moyen de détruire un artefact puissant et très dangereux, une sorte de boule de cristal moche par laquelle pouvait mater un ancien dieu chaotique. Celui qui croisait son regard était possédé et fichait ensuite le dawa à grande échelle. Leur royaume était en péril à cause de ça et le mago pensait que les nains ou les elfes du Karak seraient capables de l’aider à se débarrasser du squatteur d’âme. »

- « C’était le cas ? »

- « Pas du tout, nos enchanteurs sont des quiches. On bossait néanmoins sur un moyen de faire passer nos honoraires salés au visiteur de la manière la moins vicelarde possible quand Hjotra est tombé par hasard sur le globe. Vous savez ce qu’il s’est passé ? »

- « Ce blaireau légendaire a regardé à l’intérieur ? » devina facilement Vorshek.

- « Parfaitement. Sauf que la divinité des méchants qui s’est plongée dans la cervelle de Hjotra a comme qui dirait bu la tasse. L’esprit de ce cake impérial était tellement confus que même le dieu-démon a viré barjot à pédaler dans la cervelle en puzzle de ce débilos. L’artefact a été purgé et le client étranger a insisté pour ramener Hjotra le « héros » dans sa cambrouse après nous avoir couverts d’or. On a pu reconstruire toute l’aile ouest de la forteresse grâce à ça et j’ai maintenant un nouveau presse-papier top classe sur mon bureau. »

- « Une histoire poignante », ironisa Vorshek. « Mais quel fichu rapport avec mon épreuve actuelle ?! »

- « Hjotra a connu l’honneur et la renommée en restant ce qu’il était profondément : un con. Le Ciel n’aime guère les artifices. Je vous ai choisi comme héritier parce que vous possédez un potentiel. »

- « De con ? »

- « Entre autre », concéda le nain avec un sérieux désarmant. « Bref, soyez vous-même. C’est la clé de ce test. »

                Arzhiel hocha gravement la tête, se demandant s’il n’avait pas trop aidé son fils sur ce coup. Vorshek lui retourna son regard intense et afficha un air déterminé. D’un pas décidé, il rallia la table des trois ancêtres.

- « J’organise un concours de balcons fleuris ! » lança-t-il, vibrant d’émotion. « Telle est ma réponse. »

- « Vous pouvez développer ? » interrogea Peau d’agrumes tandis que le son d’un plat de main frappant un front claquait depuis le fond de la caverne.

- « Avec plaisir », obtempéra fièrement le demi-elfe. « Nulle femme ne saurait résister à l’attrait d’une compétition aussi prestigieuse. Ce qui, non seulement empêcherait un éventuel exode paniqué de toutes les potentielles victimes du monstre, mais permettrait également de le démasquer. En effet, un sortilège de détection du mal habilement dissimulé dans le parterre de fleurs des finalistes trahirait la nature vicieuse de la créature. Quel citoyen sensé ne se hâterait pas de rejoindre la foule se pressant pour témoigner de son l’amour de la botanique ? »

                Les trois doyens, à tout le moins déroutés par le sérieux du prince, peinèrent à contenir leur stupeur.

- « Alors ? J’ai bon ? »

- « Comment formuler cela poliment ? » rétorqua Pruneau. « Carrément pas !!! »

- « Comment un plan aussi ingénieux peut-il présenter la moindre faille ?! » s’étonna Vorshek, surpris et vexé.

- « La créature croqueuse de bonnes femmes, c’est vous, pauvre courge ! » intervint Arzhiel avec véhémence. « Les trois menhirs voulaient vous faire prendre conscience de votre principal vice : la fesse. Mais vous ne voyez pas plus loin que le bout de votre nez ! À croire que vous avez celui-ci fourré dedans en permanence ! Je parle du vice, hein. »

- « Une métaphore ? » saisit le jeune candidat. « Voire une hyperbole…C’est autorisé par le règlement une énigme aussi tordue ?! En plus, c’est n’importe quoi ! Je ne trousse que la gueuse pubère ! Si dérapage il y a eu, c’est qu’il est drôlement ardu de connaître l’âge des filles de ferme ! Figurez-vous que même en les effeuillant avec soin, on ne trouve que rarement leurs papiers d’identité sur elles ! Et je n’aborde pas la question de la législation en vigueur sur la majorité, variant énormément d‘une région à une autre. Quant aux vieilles, tout est de la faute à ma faible tolérance à l’alcool. Néanmoins, je peux vous assurer que j’ai toujours mis un point d’honneur à m’enfuir aussitôt après acte. Je ne suis pas un malade de la varice non plus ! Enfin, vous voyez de quoi je parle, messires. »

                Pruneau poussa un long soupir. Postiche effleura une rune de flammes du bout des doigts, tenté. Peau d’agrumes se réveilla brusquement en se demandant combien de temps avait duré sa micro-sieste accidentelle.

- « Dernière épreuve, ourson antiquaire ! » tonna Postiche. « Et puis après, vous foutez le camp tous les deux ! Ça va bien maintenant ! »

- « Nous consacrerons toute notre énergie à satisfaire votre requête, noble doyen », commenta Arzhiel avec un sourire en coin.

- « Écoute bien mes paroles, ourson bientôt privé de père », marmonna l’aïeul, la main enserrant fermement sa rune destructrice. « Tu constates un beau matin que ta garde-robe dans son ensemble est envahie par les mites. Comment surmontes-tu ce coup du sort ? »

                Vorshek devint livide, la lèvre inférieure tressautant au même rythme que la tremblote de Pruneau. Dans un souffle haché par le désarroi, il parvint à articuler avec peine le mot « mites » telle une funeste imprécation de quelque horreur cauchemardesque. À la bave succéda un teint grisâtre des plus inquiétants, une brève fuite urinaire (à peine quelques gouttes) et un regard bovin perdu dans le vide. Curieusement, le demi-elfe ressemblait de plus en plus à ses illustres juges. Puis il s’écroula d’un bloc dans un couinement rigolo.

- « Sa meilleure réponse de la soirée », déclara stoïquement Postiche tandis que ses comparses se hissaient sur leurs sièges pour mieux voir le prince évanoui. « Ours gras, as-tu une justification pas trop honteuse au malaise de ton héritier ? »

- « Il adore ses fringues et il a une peur bleue des papillons et insectes ressemblant », répondit Arzhiel en rentrant le bide.

- « J’avais dit pas trop honteuse… »

- « Seigneurs reliques », salua le nain en chargeant son fils dans les choux sur ses épaules. « Merci pour cette entrevue passionnante que j’ai hâte de relater à mon épouse afin de lui expliquer pourquoi je reviens blessé, foudroyé avec mon lardon en carafe sur le dos. Bon potage et à la prochaine ! »

                Surpris de ne pas entendre leur cible à runes protester contre leur jugement sévère ou la difficulté de leurs questions, les ancêtres échangèrent un regard interrogatif. Ils se demandaient encore quel tour pendable de la part d’Arzhiel succéderait à cette curieuse visite alors que celui-ci quittait déjà les lieux sans se retourner.

- « Il renonce bien facilement… » marmonna Pruneau, inquiet et suspicieux.

- « Et il n’a rien volé aujourd’hui, c’est louche », renchérit Postiche. « Enfin, il m’a presque fait de la peine entre sa progéniture perchée et ses nouveaux bourrelets. On va se coucher ? »

- « On se demande bien où cet ourson inconscient a pu pêcher de pareilles manières ! » protesta Peau d’agrumes.

- « On va se coucher… » décréta Postiche.

Arzhiel, pensif, regagna les quartiers seigneuriaux en songeant à cette longue et intense journée. Vorshek ne revenant toujours pas à lui, il choisit finalement de le réveiller à la taloche avant de se faire un tour de reins ou pire, d’être surpris monté par son rejeton par un garde sobre ou réveillé.

- « Je crains d’avoir échoué à l’épreuve des trois croulants », se lamenta le demi-elfe en massant ses joues étrangement piquantes.

- « C’est sûr que si vous visiez la mention, mon p’tit pote, vous risquez d’être un poil déçu. »

- « Ne pourrais-je donc jamais vous succéder ? »

- « Vu le niveau de la prestation, on va laisser filer une petite trentaine d’années avent de retourner voir les vioques dans leur chambre froide », estima Arzhiel. « Là, c’était juste les présentations. Désormais, ils savent que vous existez et que je vous soutiens. Ça leur laissera du temps pour ressasser et moi je vous formerai au métier en attendant. »

- « Je crains qu’ils ne conservent de moi qu’une piètre opinion… »

- « C’était le plan », avoua le nain en étouffant un bâillement.

- « M’envoyer me faire allumer face à ces vieux fourneaux ?! »

- « Vous pensiez faire des étincelles au bout d’un jour de stage ? »

- « Mais certainement pas me cramer d’entrée de jeu ! » protesta le demi-elfe. « Pour quoi suis-je passé ?! »

- « Un boulet. Vous avez été parfait dans le rôle. Le coup des suppos, des balcons fleuris et le malaise de jouvencelle pour finir en apothéose ! C’était magique. Regardez, j’ai encore la chair de poule en y repensant ! Je n’en demandais pas tant, mais je savais que je pouvais compter sur vous. On a rempli l’objectif, mon grand. »

- « Mais quel objectif ?! Vous vous êtes servi de moi ?! »

                Arzhiel allait répondre par une vanne bien sentie, mais se retint devant l’air pathétique de son fils. Comme il avait sommeil, il jugea plus avisé de limiter les tacles avant de devoir s’embarquer dans une heure d’explications si le gamin commençait à chouiner.

- « On a révisé toute la journée ces deux grands principes : la diversion et l’exploitation des failles », expliqua-t-il posément. « Il nous fallait bien un exercice pratique pour conclure. Maintenant, vous pigerez le truc. C’est la première étape pour devenir un seigneur et surtout, le rester plus d’une semaine sans vous faire poignarder aux toilettes ou étrangler au papier tue-mouche. Je dis ça d’expérience, ça colle le poil de barbe ce truc, c’est de la démence ! »

- « Votre stratégie m’échappe…En quoi humilier votre successeur ne vous dessert-il pas ? »

- « À cause de mes réformes. Les trois pépés millénaires ont curieusement tendance à redouter la modernité et ils me pètent sensiblement les rouleaux par crainte des changements que j’opère dans le Karak. »

- « Au niveau de la décoration ? »

- « En vous refilant en leurs pattes, ils ont de quoi encore plus appréhender l’avenir et vont mécaniquement focaliser tout leur travail de sape sur vous », poursuivit Arzhiel en ignorant poliment la question. « Ce qui me laisse le champ libre. »

- « Vous m’avez fait passer pour une tanche juste pour qu’ils me détestent encore plus que vous ? » résuma le demi-elfe.

- « Euh, vous avez quand même roulé tout seul, monsieur menthe poivrée. Moi je vous ai juste mis dans le bon sens, hein ? Sinon, oui, c’est ça. »

                Vorshek plissa le front, songeur. L’aveu était certes brutal, mais Arzhiel connaissait son fiston. Il savait que son ressentiment était déjà occulté par la peine qu’il éprouvait devant l’horrible état de ses chers cheveux sentant la sueur et le vomi.  

- « Trente ans avant de régner, vous avez dit ? » soupira le prince en caressant une mèche aux fourches épouvantables. « Pfff…Je ne sais pas si Ilurya supportera d’attendre aussi longtemps…C’est déjà un exploit si on tient trente jours sans se balancer au visage des boules de feu entre deux assiettes. »

- « Ne vous découragez pas. Je vous refilerai des astuces pour gagner en prestige et en pognon. Entre-nous, je l’aime bien votre sauvageonne caractérielle. Ça me ferait de la peine si vous la perdiez pour un élagueur, un poète ou simplement un homme qui possède moins de chaussures qu’elle. »

- « Vraiment ?! J’ai votre bénédiction ? »

- « Un peu, mon neveu. Enfin, mon fils. En prime, elle donne à Elenwë des cheveux blonds. Quant aux trois aïeux conservateurs, imaginez leurs ganaches le jour de vos noces ! Une elfe druidesse habillée en douze ans qui viendrait poser ses miches sur le trône de la montagne à vos côtés ! Je crois que je pourrais déclencher une guerre pour voir ça ou plus cruel encore, embrasser votre mère. »

                Tout frétillant et guilleret à cette idée, Arzhiel s’éloigna, un sourire béat peint sur son visage joufflu. Son fils le suivit du regard avec un mélange de tendresse et d’envie de parricide. Puis il se leva à son tour et se décida à rentrer chez lui. La journée avait été certes rude, salissante et légèrement humiliante à au moins quatorze reprises. Mais elle avait aussi été riche d’enseignements. Un jour, il règnerait. Il leur montrerait quel formidable seigneur, élégant, sage et grandiose il allait devenir. En attendant, il devait commencer humblement son apprentissage du pouvoir auprès de son renard irritant de père.

- « Un jour, je serai le plus grand des rois de cette montagne et cette remarque n’a rien à voir avec la taille de ses habitants originels ! » promit-il solennellement à voix haute.

Grisé par cette perspective enivrante, Vorshek partit d’un bon pas sur le chemin de la gloire. Mettre une culotte propre avant de rentrer lui en parut une convenable première étape.