L'Autre-Monde
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Épisode 150 – Bosses de Fin

Ilurya se pencha au-dessus des remparts, attirée par un son qu’elle seule semblait percevoir dans le silence oppressant de la nuit. Le regard de la jeune druidesse se noya dans les ombres quelques instants tandis que la brise agitait sa longue chevelure serpentine. D’un pas ferme, elle quitta ensuite le chemin de ronde et regagna l’intérieur du donjon, suivie de près par sa fidèle panthère des forêts.

 

- « La citadelle de Tynfir est sur le point de tomber », annonça-t-elle solennellement à ses compagnons. « Les armées de Rous massacrent plus vite ses troupes mort-vivantes qu’elle ne parvient à les ranimer. Sa chute est proche. »

- « Comment tu sais tout ça ? » demanda Gonzague. « On est consignés dans cette bâtisse paumée à cent lieues de la bataille. »

- « Le vent vient de me le dire, pourquoi crois-tu que je vais me balader tous les quarts d’heure sur le chemin de ronde depuis ce matin ? »

- « La côte est à trois contre un pour des problèmes urinaires », répondit Cyril, vautré en slip dans des coussins. « Perso, j’avais parié pour une esquive de cette tenace odeur de pied qui embaume la pièce. »

- « Allez, on s’active ! » s’énerva l’elfe devant l’apathie de ses compagnons. « Tynfir n’a plus d’autre issue que s’emparer du Sceptre de Commandement si elle veut équilibrer les forces. Elle va donc fatalement nous tomber sur le râble d’ici peu pour le récupérer. Si elle y parvient, elle pourra ranimer tous les morts de la bataille. On doit l’en empêcher. Levez vos miches de là et préparez-vous, bande de larves de sofa ! Et rangez un peu, y a de la bière et des chaussettes sales partout ! Comment tu as pu laisser cet endroit se changer en garçonnière pour romanos, Gonzague ? »

- « Je m’en contrefous, ça doit jouer. Surtout si les locaux risquent d’être ravagés par une nécromancienne furax sous peu. »

- « Tant pis pour la caution alors…Tout le monde est prêt ? Il est où le baladin ? »

- « Paladin, espèce de gorgone », rectifia Al en sortant des latrines, bataillant pour renfiler sa nouvelle armure. « J’aurais du choisir le modèle avec fond de tiroir escamotable pour parer aux urgences comme la potée aux bolets, je vous jure ! »

- « Vorshek ? » s’enquit Ilurya pendant que l’elfe, dans sa plus belle tenue, se recoiffait minutieusement. « Tu penses pouvoir faire face à Tynfir sans la demander en mariage entre deux sorts de flammes ? »

- « Si elle veut son sceptre, il faudra d’abord qu’elle me passe sur le corps ! » promit le magicien.

- « C’est bien ce que je craignais… » maugréa l’ensorceleuse. « Tâche au moins de ne pas trop nous handicaper. Je te rappelle qu’on a déjà Cyril et Hjotra dans l’équipe et qu’Al est notre botte secrète maintenant qu’il est paladin. Ce sera vraiment un miracle si on ne finit pas boulottés, pulvérisés ou zombifiés avant minuit. »

- « J’adore les discours de motivation avant le combat », confia Hjotra, applaudissant, la larme à l’œil. « Ça me rappelle ceux d’Arzhiel, tout aussi poignants, je suis ému. »

 

            Un vrombissement sourd monta inexorablement à l’autre bout de la salle, résonnant à travers la pierre des murs et la charpente du toit, défrisant la moustache de Cyril et dressant les serpents sur la tête d’Ilurya.

 

- « Un sort de téléportation ! » reconnut Vorshek, tout excité. « Elle arrive ! Souvenez-vous que si on la bat, ou qu’on la fiance, notre bannissement sera levé et on pourra rentrer au Karak restaurer notre honneur et retrouver ceux qui nous sont chers et indispensables : nos parents, nos proches et notre esthéticienne spécialisée dans le soin cutané. Dragons qui Roxxent dans la place, prend un claquos dans la face ! »

- « On mérite de perdre rien que pour le slogan »…se lamenta Ilurya.

 

            La magie nécromancienne exerça une désagréable pression à travers toute la pièce, provoquant de longues rafales de vent qui balayèrent meubles et ordures jonchant le plancher, une nuée d’étincelles aveuglantes et quelques éclairs calcinant les murs. Une silhouette floue apparut, tel un mirage, puis prit consistance jusqu’à dévoiler Tynfir au milieu du cercle enchanté de téléportation.

 

- « Tu as réussi à briser mon maléfice illusoire de la Lune Blême et j’ignore comment tu es parvenu à cet exploit », lança sans ambages la reine sombre en pointant un index accusateur en direction de Vorshek.

- « T’as gagné, il a rien foutu », rouspéta Al.

- « Vous avez également échappé à Kerttu, mon meilleur combattant, l’avez humilié et avez décimé ses troupes. Tels des cafards, vous vous êtes entêtés à rester hors de portée de mon talon, survivant encore et toujours. Aujourd’hui, je viens moi-même mettre un terme à votre chance insolente, misérables gueux ! Je ne quitterai ces lieux qu’une fois avoir arraché le Sceptre de Commandement à vos doigts froids et…C’est quoi cette puanteur… de pied ?! Je sais que je débarque un peu à l’improviste, mais vous auriez pu au moins aérer deux minutes. C’est simplement intenable là ! »

- « C’est facile de critiquer », dit Hjotra, « mais ça peut arriver à tout le monde de plus pouvoir dénouer ses lacets trop serrés ! »

- « Silence, blatte barbue ! » gronda la nécromancienne, se ventilant d’une main. « Inclinez-vous devant la reine sombre et ses plus fidèles serviteurs ! Et enfin mourez, bande de pouilleux pédestrement moisis ! »

 

            Tynfir leva les bras dans un geste théâtral tandis que ses complices émergeaient du cercle de transport : Kerttu, son amant et prince drow assassin ayant survécu au balrog, un vampire dégarni et tout fripé visiblement mal réveillé, enchaînant les bâillements, ainsi qu’un énorme cyclope mort-vivant dont la tête frôlait le plafond.

 

- « Un cyclope ! » s’écria Ilurya, effrayée. « Je n’en crois pas mes yeux ! »

- « Arrête de faire de la sève, je m’en occupe », déclara Gonzague. « J’ai l’habitude de gérer les balourds assez débiles pour se pointer à un combat en liquette et sans la moindre arme. »

 

            Entendant cela, le cyclope poussa un hurlement enragé et s’arracha un bras pour l’agiter comme un horrible gourdin.

 

- « Dans le genre bourrique décérébrée, je reconnais que celui-ci se détache du peloton ! Réglons ça entre trois yeux, espèce de manche manchot. Et tâche de ne pas trop répandre tes viscères partout en claquant, j’ai pas encore déjeuné. »

 

En réponse, le monstre bondit en l’air et retomba si lourdement sur le sol qu’il défonça celui-ci, entrainant dans sa chute Gonzague et Hjotra, tout proche. Les deux nains se retrouvèrent un étage plus bas sous un tas de gravats dont ils émergèrent en rampant, tout cassés.

 

- « Un brin susceptible le borgne décomposé », commenta Gonzague en se confectionnant un garrot de fortune avec l’une de ses nattes.

- « J’ai une sacoche pleine d’épinards bouillis », déclara gravement Hjotra en la rejoignant.

- « Mince, maître, vous avez encore morflé un traumatisme crânien ? »

- « Pas depuis la semaine dernière, pourquoi ? Je disais que j’ai des épinards. Je refusais jusqu’à présent d’utiliser les armes biologiques, mais lui, il mérite non ? »

- « Personne ne mérite ça », désapprouva la berserker, écœurée. « Néanmoins, je crois que même en me mettant en rogne, il va être tendu à débiter en bûchettes, le bourrin au quintal. Reculez, on va ruser. Hé, l’atrophié du bulbe ! On connait ton point faible ! Si on te perce le cœur, tu clamses, encore, sur le coup ! T’es pas bien, grand moche ! »

 

            Le cyclope-zombie poussa un mugissement de défi et de fureur et s’enfonça brutalement son poing dans sa poitrine pour en extraire son cœur éteint avant de l’enfourner dans sa gueule béante.

 

- « Vous voulez un peu de verdure en accompagnement ? » proposa Hjotra en s’armant d’une bonne poignée d’épinards (avec des gants, hein).

- « C’est bien ce que je pensais », murmura Gonzague. « Il possède trois principaux atouts typiquement masculins et facilement exploitables : la stupidité, l’orgueil et une susceptibilité exacerbée. Oh, pépère le mort ! C’est pas la peine de beugler, surtout la bouche pleine, tu ne fais peur à personne ici. Tu as eu l’œil plus gros que le ventre en nous attaquant. Le trou dans le poitrail, ça n’impressionne que les pécores sur la place du marché. Si encore c’était la tête, je ne dis pas, mais là, je suis à deux doigts de t’échanger contre le vampire. »

 

            Le cyclope, encore plus enragé, répondit aussi sec à la provocation et alla se fracasser tête la première contre le pilier central. Gonzague n’eut plus qu’à l’achever quand il s’écroula, morveux des restes de sa cervelle.

 

- « Les nains sont les meilleurs », conclut bravement la jeune guerrière.

- « L’escalier est cassé et c’est trop haut pour nos courtes pattes », fit remarquer Hjotra, douchant l’élan de fierté de sa compatriote. « Comment on remonte sans escalier ? »

- « Comme des nains », grogna Gonzague, dépitée. « On en taille un autre… »

 

- « Ouah, la rêche ! » s’exclama Vorshek en regardant le trou dans le sol. « C’est du Hjotra et du Gonzague tout craché ça. Dès qu’ils touchent le fond, ils creusent encore. »

- « Reste concentré, princesse », l’interpella Ilurya. « Le vampire approche et vu le regard vicelard sur nous, on peut en déduire qu’il a plus de goût que d’hygiène et qu’on s’apprête à se faire croquer sans préliminaire. »

- « Un minable vampire ne saurait résister à mon Cercle de Châtaignes ou mon Cône de Feu Draconique Ancestral et Mal Luné », rétorqua le demi-elfe avec morgue en brandissant Foudrargent. « Je vais lui allumer la bougie à la flammèche. »

- « Il va subir une défaite cuisante ! » l’encouragea Al.

- « Tu vas faire des étincelles », renchérit Cyril.

- « Feu vert pour lui déclarer ta flamme ! » ajouta Ilurya.

 

            Le magicien tendit sa baguette enchantée devant lui, visa le mort-vivant rabougri et ensommeillé et…rien ne se passa.

 

- « Votre chance a fait long feu, on dirait », les nargua Tynfir.

- « Qu’est-ce que tu glandes, votre royauté !? » s’alarma Al.

- « Je ne comprends pas… » balbutia Vorshek en inspectant son artefact. « Je…oh, diable ! C’est une mise à jour ! Occupez l’ennemi, j’en suis à 18%. »

- « Si on leur jetait un magicien inutile ? » proposa sombrement Ilurya.

 

            Profitant de la passivité de leurs adversaires, Kerttu et le vampire se lancèrent à l’assaut, l’un bondissant en faisant siffler ses lames, l’autre en se trainant poussivement, les yeux mi-clos.

 

- « Mettez-vous en rang », ordonna le suceur de sang d’une voix pâteuse. « J’ai les crocs, je vais commencer par le hobbit, il a l’air bien gras et juteux. »

- « Hors de question ! » rugit Kerttu en s’interposant. « Il a provoqué la mort de tous mes soldats. Il est à moi ! »

 

            Le drow plongea habilement vers Cyril, le sépara de ses compagnons et l’accula contre le mur en pointant un poignard dentelé sous son nez.

 

- « Une dernière parole, hobbit ? »

- « Bite », répondit ce dernier.

- « Comment ?! » s’exclama le tueur, choqué par tant d’insolence.

- « On dit hobbit en prononçant le t », se justifia le barde. « Hobbit, pas hobbi. Je ne suis pas qu’un passe-temps. »

 

            A bout de patience, Kerttu déjà dévoré par la colère, s’apprêta à le larder de coups lorsque Cyril sortit sa précieuse flûte et joua les premières notes grinçantes d’un air atroce. Si elle n’eut aucun effet nuisible sur lui, la musique discordante au possible eut au moins l’avantage d’arracher un sourire carnassier et moqueur à l’assassin sûr de sa victoire. Ce fut sans compter sur le tapis sur lequel il se tenait qui se souleva brusquement, animé par la mélodie déchirante du barde, et l’envoya valser contre le mur en une violente ruade. Le drow s’éclata contre la pierre avant que le tapis ne foute le camp par la fenêtre.

 

- « 46% », informait tranquillement pendant ce temps Vorshek tandis qu’un combat épique régnait autour de lui, les yeux rivés sur la jauge croissante visible sur sa baguette.

- « Vous osez résister ?! » s’offusqua Tynfir, enragée tandis qu’Al et Ilurya et sa panthère unissaient leurs efforts pour repousser ses maléfices les plus abjects et les assauts perfides, mais mous, du vampire. « Votre tourment n’en sera que plus cruel ! La Lune Morte et la Lune Blême ne sont pas mes seuls sortilèges ! Je vous réserve l’enfer grâce à mon sort de Lune… Nagyra értékelem a gyümölcsök szirupban ?! »

- « Elle est soudain en froid avec son Bescherelle ou c’est toi qui as fait ça ? » demanda Ilurya.

- « C’est l’un de mes pouvoirs défensifs pour l’empêcher d’incanter sa saloperie de magie et surtout qu’elle la ferme », acquiesça Al en évitant un coup de griffes du vampire somnolent. « Ça change sa langue maternelle en une langue exotique bien improbable, comme de l’ukrainain ou de l’elflandais. Fendard, non ? »

- « Nie zmienicca da syrnaj taliercy ! » pesta Tynfir à l’attention de son allié, en tapant du pied par terre.

- « Non, mais faîtes les gestes au moins parce que là, on ne va pas s’en sortir », soupira le vampire d’un air las.

- « Idiotas ! » lui rétorqua-t-elle sèchement en allant bouder.

- « Ah ! Là on a compris », ricana Ilurya.

- « 72 % ! »

- « Arrêtez de bouger ! » se plaignit le mort-vivant. « Je viens d’être invoqué alors que je pionçais peinard depuis trois générations, à l’autre bout du continent. Avec le décalage horaire et au saut du cercueil, je ne vous raconte pas la misère si vous sautillez tout le temps ! »

- « J’ai rien contre le troisième ou quinzième âge », se justifia la druidesse en le repoussant d’un sort de pluie d’aiguilles de pins, « mais le parfum de caveau, la touffe de poils en tire-bouchon dans les oreilles et la tronche toute chiffonnée comme un slip sale, il va falloir repasser plus tard pour un câlin ! »

- « Je me lève, je vous dis ! » protesta vertement le mort-vivant. « Après un bain, deux litres de sang de vierge, un œuf et du bacon, je vous assure que je suis tout à fait présentable. »

- « Alors, pépé ? » se moqua Al après l’avoir balayé d’un large coup de bouclier. « Toujours du mal à doser ta came à ton âge ? »

- « Je vous répète que je faisais encore la momie y a pas une heure ! » gronda le vieux monstre, vexé. « Si c’est pour me faire chambrer, je préfère retourner me coucher ! »

- « 94 % ! »

- « Mais tu es un paladin ! » remarqua le vampire, affaibli par les coups d’Al. « C’est pour ça que ta magie a pu affecter la reine sombre ! Quelle divinité vénères-tu ? Le Protecteur ? Le Répurgateur ? Le Guide ? »

- « Non, je n’avais pas accès aux dieux majeurs avec mon passif et mes résultats », avoua Al, gêné. « J’ai choisi le Farceur. Il me cède une partie de son pouvoir en échange de blagues. »

- « Je comprends mieux le sort sur la langue étrangère… » commenta Ilurya avec un regard lourd. « Même au niveau céleste, tu parviens encore à te distinguer, hein ? »

- « Un paladin…de la farce ? » fit le vieux vampire, hébété. « Mais pour quoi faire ? »

 

            Un long filet de flammes recouvrit brusquement le mort-vivant, le changeant en un nuage de cendres et de poussière le temps d’un éclair.

 

- « Parce que Al est un bouffon dans l’âme », fit pompeusement Vorshek en soufflant sur sa baguette. « Mise à jour terminée. »

- « Il aura fallu qu’il devienne paladin pour s’en rendre compte, même si je le disais depuis le début », ajouta Gonzague en s’extirpant du trou avec Hjotra. « Le cyclope a perdu la tête, Kerttu bave sur le plancher, le vampire s’est fait des cendres et pas un de crevé de notre côté ? »

- « Il ne reste plus que Tynfir », approuva Vorshek. « A sept contre elle, on est larges ! »

- « Tes fesses ont la même voix que Vorshek, Gonzague », enchaîna Al. « Aieuh ! Pas taper ! Je suis obligé de faire des blagues ! C’est ma religion ! »

 

            Distrait par la soudaine et pathétique altercation, les Dragons qui Roxxent ne prêtèrent pas attention au sournois maléfice que malaxa Tynfir entre ses doigts fourchus avant de le répandre à travers le donjon. De brumeuses volutes de fumée parcourues de vifs éclairs spasmodiques couleur émeraude sinuèrent à travers les compagnons se chamaillant. Le temps que Kauko préviennent son disciple du danger depuis son épée, il était trop tard. Al et tous les siens étaient immobilisés et incapables du moindre mouvement.

 

- « Stupides moineaux qui caquetez votre victoire après avoir seulement repoussé mon avant-garde ! » ricana la nécromancienne dans une langue enfin compréhensible. « Risibles vermisseaux ! Je vais vous écharper comme de vulgaires… »

 

            Un jet intempestif d’épinards gluants frappa tout à coup la jeune femme en plein visage.

 

- « Les moineaux ne caquettent pas, ils piaillent », fit Hjotra pour justifier son geste.

- « Tu oses me souiller avec de la nourriture ? » rugit Tynfir. « Tu avais déjà scellé ton sort en blessant mon royal nez avec cette maudite perle, mais ton outrecuidance va… »

- « Vous emmerdez pas à faire des phrases, il n’écoute pas », avertit Al.

- « Ni ne comprend, d’ailleurs », rajouta Vorshek.

- « Cessez de me couper la parole pendant que je menace ! » explosa la sorcière. « J’en étais où ? Oh et puis mince, meurs le nabot. »

 

            La reine sombre fit apparaitre une gigantesque hache éthérée au-dessus de Hjotra, prête à lui fendre le crâne. Impuissants, les aventuriers allaient assister au coupage de poire en deux de l’ingénieur quand celui-ci sursauta vivement.

 

- « Ça me fait penser que j’ai oublié de nourrir Parancouye ! » s’exclama le nain avant de se précipiter vers son lapin, échappant d’un cheveu à une mort atroce, et entrainant dans son sillage la panthère d’Ilurya quand il fouilla dans son paquetage à la recherche de nourriture.

- « Il s’est libéré de mon pouvoir ? » marmonna Tynfir, estomaquée. « Le fauve aussi ? Vous êtes des démons…Je…Vous…Aucun souci, je gère. J’ai encore une surprise pour vous. J’ai préparé une version encore plus puissante de mon sortilège d’illusion de la Lune Blême. Je vais vous plonger dans un enfer de cauchemars sans fin. Succombez à la Lune Blême ! »

- « C’est toi le ’blème ! » répondit férocement Al en lui renvoyant le sortilège grâce à son nouveau pouvoir de paladin.

- « C’est nul comme répartie ! » se plaignit Tynfir, stupéfaite et ployant sous la puissance de sa propre magie l’écrasant.

- « C’est mon sortilège défensif « c’est toi ! » », expliqua le paladin, essoufflé. « Une sorte de retour à l’envoyeur, mais en plus rigolo. »

- « Le pire, c’est que je présume que ce sont les moins pires des sortilèges du Farceur… » déclara Ilurya, blasée.

 

            Incapable de retenir la force avide de son maléfice plus longtemps, Tynfir ne parvint qu’à le dévier maladroitement dans un effort surhumain. L’énergie méphitique fondit sur Vorshek qui eut juste le temps de ramasser Kerttu, traînant sonné à ses pieds, pour s’en servir comme bouclier. Les esprits du demi-elfe et de l’elfe noir furent tous deux aussitôt happés par l’illusion de leur plus perfide frayeur.

 

Kerttu reprit connaissance sur les berges d’une mare tranquille, dans un lieu inconnu loin du donjon où demeurait son corps vidé de toute conscience. S’il ne prêta pas attention à la lune démesurée enchâssée dans le ciel crépusculaire, son sang clair ne fit qu’un tour quand il entendit des clapotis dans l’eau ainsi que les couinements brefs et singuliers qu’ils ne redoutaient que trop. Le prince noir voulut s’enfuir, mais la terreur le rivait sur place. Avec une horreur qui imprima un masque blafard sur son visage, Kerttu aperçut un groupe entier de canards sortant paisiblement de la mare en se dandinant et en se secouant le bas des reins. Tétanisé, le drow en laissa tomber ses armes, ce qui attira aussitôt l’attention des gallinacés. Son hurlement d’épouvante déchira la nuit quand la dizaine de canards se figea brusquement en rivant fixement leur regard noir, insondable et ô combien dérangeant, droit sur lui.

 

- « Pouah, la tronche ! » se moqua Al en observant l’expression de peur de Kerttu. « Quelle sorte de monstre bien crade peut effrayer un tueur psychopathe comme lui ? A part sa petite copine ? »

- « Ouais, hé ben lui au moins, sa copine n’a pas des serpents à la place des tifs ! rétorqua du tac au tac Tynfir, froissée par la plaisanterie.

- « Ah, comment ça, c’est nul comme répartie ! » ricana le paladin tandis qu’Ilurya, à son tour offensée par l’allusion, invoquait un merle atteint de diarrhée au-dessus de la nécromancienne.

- « Rends-toi, sorcière ! » ordonna Gonzague. « Tes alliés sont tous vaincus et cette bataille s’enfonce de plus en plus dans le pathétique ! »

- « Tous mes alliés ? J’en doute… »

 

            Tynfir récita une nouvelle incantation et du cercle magique par lequel elle était arrivée débarquèrent les rangs compacts et empuantis d’un bataillon de zombies. Loin d’être impressionnés, les aventuriers échangèrent un regard complice et acquiescèrent gravement, sauf Vorshek, inconscient qui faisait des bulles, et Hjotra qui jouait à l’écart au catch avec son lièvre et la panthère. Al sortit de son havresac le Sceptre de Commandement et le brandit face à la nécromancienne, souillée d’épinards et de fiente.

 

- « Seuls les gardiens sacrés peuvent utiliser le pouvoir du Sceptre pour commander aux morts, pauvre cloche ! réagit celle-ci devant l’artefact. « A moins que tu ne me le cèdes en échange de ta vie sauve, cet objet t’est inutile ! »

- « C’est vrai », admit le disciple. « Je me suis donc permis de le bidouiller. »

 

            Al indiqua la Perle Pure fichée dans le manche du sceptre avec un sourire idiot et volontairement goguenard. La magie combinée des deux reliques provoqua une sourde explosion à l’intérieur des murs du donjon et fit apparaitre au cœur d’une vive lumière dorée la silhouette du spectre du Roi Gowla.

 

- « Je l’ai dit à ton père ! » lança le jeune homme en gloussant.

- « Père ?! » balbutia Tynfir, désarçonnée. « C’est impossible ! Je vous ai tué…deux fois en plus ! Vous ne pensez pas qu’il est temps de me laisser vivre ma vie ? »

- « Tynfir, tu as été une vilaine, vilaine, vilaine fille ! » clama le fantôme en s’emparant du Sceptre de Commandement. « Il est temps de réparer tes bêtises. En tant que gardien, je vais commencer par supprimer ton sortilège de Lune Morte. »

 

            Une onde de choc ébranla le bâtiment entier et les mort-vivants invoqués s’écroulèrent au sol, ainsi que tous ceux occupés à combattre les armées de Rous, des lieues de là.

 

- « Mes zombies ! » geignit la nécromancienne. « C’est pas juste ! Je te déteste ! »

 

            Gowla rendit le Sceptre à Al et s’avança vers sa fille qui trépignait de colère. Sans le moindre effort, il la souleva, s’assit, la jeta sur ses genoux et commença à lui administrer une monumentale fessée devant tout le monde. La colère, la honte et la douleur de la magicienne firent d’abord pleuvoir les insultes, puis les larmes lorsqu’elle comprit qu’elle était rivée à l’impuissance par l’influence de la Perle Pure sur son père. Et à chaque fois que la main velue de son papa venait s’abattre avec vigueur sur son postérieur, une parcelle supplémentaire de son pouvoir volait en éclats. Les corps des mort-vivants se changèrent en quelques coups en un tas de poussière avant de s’évaporer dans le vent. Puis se fut au corps de Tynfir de subir les effets de sa punition. La jeune femme sembla d’abord rapetisser avant que les Dragons qui Roxxent ne s’aperçoivent qu’elle rajeunissait considérablement. Malgré ses suppliques et ses protestations, elle perdit bientôt ses formes de femme et redevint une adolescente à la voix stridente, puis une enfant noyée dans les plis de sa robe devenue grande comme un drap. Gowla frappait mécaniquement, le regard sévère, impitoyable et déterminé. Sa main ne s’immobilisa que lorsque Tynfir fut redevenue un bébé larmoyant, les fesses et la trogne écarlates.

 

- « Merci à vous de m’avoir permis de restaurer l’honneur de ma famille et de punir cette vilénie », déclara Gowla en se relevant. « Je vous confie ma fille. Puissiez-vous l’élever mieux que je ne sus le faire. Je n’ai pas pu me résoudre à lui prendre la vie et il est plus que nécessaire qu’elle apprenne l’importance de celle-ci. Adieu et merci encore ! »

 

            Le fantôme disparut sans un autre bruit que les cris déchirants et éplorés du bébé laissé entre les bras d’Aladin. Celle-ci ne cessa de brailler que pour vomir sur son armure, avant de recommencer à hurler.

 

- « C’est être un mauvais parent de dire que j’aurais préféré un sac de pièces d’or en récompense ? », commenta piteusement le paladin.

- « Tu l’auras au Karak », le rassura Gonzague. « On a vaincu la méchante, on ramène le Spectre de Commandement et la Perle Pure en reliques qui claquent et Vorshek n’est même pas mort. Seigneur Arzhiel sera ravi. Enfin, content. Disons plutôt qu’il ne devrait pas trop faire la gueule. A part pour le sac d’or, peut-être… »

- « En parlant de Vorshek », fit remarquer Cyril. « Il est toujours dans le cirage, victime du sortilège de la Lune Blême. Qui va le chercher ? »

- « Pas moi, j’ai déjà donné ! » protesta Al. « En plus, c’est l’heure du bain, ce bébé pue le légume vert, c’est intenable. »

- « Je m’en chargerai, mais pas tout de suite », se proposa Ilurya avec un air malicieux avant de se coller à l’oreille du prince. « Toutes tes ex ressemblaient à ta mère, sauf moi. »

- « Qu’est-ce que tu trafiques ?! »

- « Je le soigne de son obsession pour les filles avec un bon traumatisme œdipien », répondit la druidesse en jubilant. « Quand il reviendra à lui, je vous assure que cette phrase choc délivrée directement à son inconscient va le dégouter de toute forme de drague. A part sur moi. Ce qui s’appelle en terme technique un imparable moyen de pression sur sa mère pour obtenir la levée de ma malédiction capillaire. »

- « Excellent ! » applaudirent en chœur Gonzague et Cyril, mais pour des raisons différentes. « En revanche, je ne sais pas si Dame Elenwë acceptera la moindre négociation tant que tu ne lui auras pas rendu son grimoire. »

- « Aucun problème, j’ai récupéré celui de Faucon Loufoque. »

- « Tu es machiavélique… » fit Al en reculant prudemment d’un pas. « En tant que père célibataire, je ne peux pas cautionner pareille conduite. Avant que tu ne poses la question, je refuse donc de t’épouser. »

- « Je ne t’aurais jamais posé ce genre de question, lopette… »

- « Ah ? Tu es sûre ? Tant pis… »

- « Maître Hjotra ! » appela Gonzague. « On rentre au Karak. Ramassez votre paquetage, les bestioles et tout ce qu’on peut braquer et qui n’a pas flambé ou explosé. Vous qui êtes déjà un héros, qu’est-ce que vous allez demander en récompense ? »

- « Un âne et un bœuf », répondit l’ingénieur en accourant gaiement. « Trois types bizarres, des rois mages, m’ont piqué les miens avant notre départ. Et toi ? »

- « Un grade et du flouze. En revendant ma promesse de mariage avec le prince qui ne semble plus intéressé par les filles pour un bon moment, je devrais me faire un beau paquet. C’est émouvant l’héroïsme ! »

- « Puis-je vous accompagner ? » demanda Cyril. « J’ai déjà hâte de narrer nos exploits et pourquoi pas, peut-être nos aventures nous apporteront le succès et la popularité ? »

- « Qui donc pourrait bien écouter ou lire ce genre de récits ?! » rétorqua Al, fort sceptique.

 

            Les Dragons qui Roxxent jetèrent Vorshek sur l’épaule de Gonzague et quittèrent le donjon ravagé le cœur léger et le pas plein de l’entrain de la victoire.

 

- « Vous pensez qu’on repartira un jour à l’aventure, tous ensemble ? » demanda Cyril lorsqu’ils furent au pied de la tour.

- « Franchement », répondit Al, « on a vraiment eu du bol de ne pas finir en casse-dalle à loups dès le premier jour, on ne va peut-être pas en demander trop à notre bonne étoile. En plus, on revient avec une druidesse, un ménestrel et un bébé nécromancien et il y a peu de chance que mon vœu d’être prince des voleurs se réalise un jour. Les bénéfices sont donc très relatifs…Ah, je crois que Tynfir a faim. C’est dommage qu’on n’ait pas de filles avec un minimum de seins dans cette équipe… »

 

            Le bruit de la claque simultanée d’Ilurya et de Gonzague résonna si fort à travers les alentours qu’il en effraya tous les habitants, y compris un curieux balrog en quête de vengeance. Mais ceci est une autre histoire…

 

 

Bilan de la mission :

Vorshek : Geek attitude +1, Traumatisme maternel +10

Ilurya : Coaching de motivation +1, Chantage douteux +1

Gonzague : Etêtage d’abruti +1, Taille de pierre +1

Cyril : Dressage de tapis +1, Inspiration bizarre +1

Hjotra : Bien-être animalier +1, Précision +1 (Arme de destruction légumière)

Al : Répartie cinglante -1, Paternité spontanée +1

Expérience Acquise : Poussive