L'Autre-Monde
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Épisode 148 – La Loutre de Toutes les Peurs – Partie 1

 

- « Non, pas de rab de chou ! » gémit Al d’une voix ensommeillée en se réveillant brusquement.

 

            L’apprenti-paladin se redressa mollement, frotta ses paupières alourdies et jeta un coup d’œil autour de lui. Il était couché à même le sol au milieu d’une clairière silencieuse et déserte enveloppée dans la pénombre du crépuscule. Son esprit embrumé ne reconnaissant pas les lieux, il se tourna machinalement vers son épée.

 

- « On est où là ? »

- « Dans l’estomac de la loutre », répondit le reflet de Kauko sur sa lame.

- « C’est dégueulasse ! Où sont les autres ? Pourquoi je ne me souviens de rien ? Je ne reconnais pourtant pas la pâteuse habituelle d’après-cuite. »

- « La Sagesse du Corbeau du druide Faucon Loufoque était un grimoire magique », expliqua le sage. « Ilurya y a trouvé un sortilège relatif à une loutre. En l’activant, l’invocation a conduit votre esprit dans ce plan alterné et immatériel, au-delà de votre monde, l’estomac de la loutre. C’est ici, hors du temps et de l’espace, que repose la Perle Pure. »

- « Planquée dans le saumon, ouais on va finir par le savoir », dit Al en retirant un escargot collé à sa joue.

- « Le fait que tu sois seul est anormal et inquiétant », s’alarma son maître.

- « On croirait entendre ma mère, ces dix dernières années. »

- « L’invocation était piégée », comprit Kauko en regardant le ciel. « Certainement par Tynfir. Regarde la lune. C’est un gigantesque œil démoniaque, le signe que la « Lune Blême » règne en ces lieux…Comment t’expliquer sans te paumer à la prochaine phrase ? Il s’agit d’un sortilège emboîté dans un autre sortilège destiné à affecter les invocateurs. Pour résumer, la sorcellerie de la reine sombre a dispersé les esprits de ta fine équipe aux quatre coins de ce monde parallèle afin de les tourmenter en leur opposant leur plus grande peur. A en juger par ton absence de symptôme visible, hormis ton incurable tête de geai, mon pouvoir a dû te protéger. Si tu veux sortir d’ici et trouver la Perle Pure, il va te falloir sauver tes compagnons un par un. »

- « Oh, les pires boulets ! » pesta le disciple. « Vous ne pouvez pas simplement briser l’enchantement ? »

- « Bien sûr que si, ne juge pas le maître selon l’élève. Mais cette leçon va t’être très enrichissante. Et je vais sûrement bien me marrer à te regarder galérer. Tant que j’y pense, tu feras attention, même si c’est un monde onirique, si tu meurs ici, ben tu meurs tout court. Allez, debout, c’est par là, avance. Encore un pas sur ta gauche. Souris. Hop, c’est parti ! »

 

            Aladin, souriant sans savoir pourquoi, disparut dans un trou s’ouvrant brusquement sous ses pieds. Il n’eut pas le temps de crier qu’il retombait sur le séant sur la berge d’un torrent clapotant entouré de roseaux. Massant son fondement endolori et mouillé, l’ancien rôdeur ne put rater le reflet énorme de la lune dansant à la surface de l’eau. A l’intérieur étaient visibles cinq paysages forts différents, chacun correspondant à l’endroit où se situait l’un de ses comparses. Hjotra errait dans un jardin paisible, entre allées de fleurs et potager. Vorshek gisait nu, recroquevillé sur un sol de pierre sombre dans une salle vide, Gonzague fuyait éperdument à travers un marécage lugubre et Cyril se cachait derrière des tonneaux au fond d’une ruelle. Seule Ilurya demeurait invisible, la lune ne dévoilant que l’intérieur d’un temple antique poussiéreux. Al se gratta la fesse trempée en réfléchissant, songeant aux consignes de Kauko et cherchant à deviner quelles peurs incarnées il devrait affronter.

 

- « Je vais commencer par Gonzague », se décida-t-il finalement.

- « Le choix d’une véritable amitié ? » s’enquit le sage dans l’épée.

- « Si on veut. Elle me doit une pinte, pas les autres. Les bons comptes font les bons amis.»

- « Touche son image sur l’eau… » se lamenta son maître.

 

Gonzague

 

            Al fut auréolé d’une vive lueur aveuglante qui interrompit quelques secondes le vacarme incessant des crapauds alentour, le temps pour lui d’être englobé par la lumière et de disparaitre une nouvelle fois. Le jeune homme se retrouva au beau milieu de marécages putrides, baignant dans l’eau croupie jusqu’à mi-mollet. L’atmosphère y était pesante et le poids de l’œil de la Lune Blême brûlant dans le ciel noir, écrasant. Al regagna une langue de terre boueuse où des volutes de brume épaisse vinrent s’enrouler autour de ses chevilles crottées. L’apprenti-paladin observa les lieux de son regard aiguisé, aux aguets, puis choisit un bosquet de ronces où il alla uriner en sifflotant. Une bourrasque de vent lui apporta le bruit d’une course proche. Passant entre les arbres racornis aux branches acérées comme des fouets, le jeune homme tomba nez à nez avec Gonzague, acculée par trois gobelins crasseux qui la punirent de sa fuite en lui administrant de vifs coups de bâton. Etonnamment, la naine n’opposa aucune défense et fut rouée de coups, sanglotant et suppliant.

 

- « Je ne veux pas m’avancer, mais il me semble que c’est le moment propice pour intervenir », conseilla Kauko.   

- « Voir Gonzague qui se fait rouster par trois pouilleux de trente kilos, ça n’a pas de prix », commenta Al, fasciné.

- « Elle affronte sa plus grande peur, celle de la faiblesse. Il te faut trouver le moyen de lui faire vaincre sa phobie. Magne-toi ! »

 

            Al bondit au milieu de la mêlée, les poings sur les hanches et le regard sévère. Gonzague et les gobelins se figèrent pour l’observer. Puis l’apprenti-paladin se joignit au combat pour molester allégrement son amie, appuyé par les maraudeurs.

 

- « Mais qu’est-ce que tu glandes, espèce de piment ?! » s’écria Kauko.

- « C’est pour la faire réagir ! Elle me cogne tout le temps, ça va forcément lui faire péter un câble que je la piétine ! En plus, ça nettoie mes bottes. »

- « Ou ça va juste l’achever plus vite, ahuri. »

 

            Le jeune homme étudia cette perspective et finit par dégainer son arme pour mettre les gobelins en pièces.

 

- « La honte au Karak quand je vais raconter que tu t’es fait botter les miches par trois tocards en pagnes troués et sauver par moi. Par les poils d’oreille du Patriarche, en voilà d’autres ! Pourquoi tu ne te défends pas ? »

- « J’ai peur et je suis faible… » sanglota la jeune naine affalée.

- « Tu rigoles ? T’es berserker et brutasse de nature. Des guignols de ce style, tu les exploses avec une natte. Saleté de sortilège vicelard. Regardez cette loque ! Je ne vais pas devoir te faire un câlin quand même pour te faire retrouver ta confiance et ta force…Bouge pas…Ta force ? J’ai trouvé. Gonzague, tu n’es qu’une lavette. T’es molle, t’as des bajoues, tu n’es pas du tout féminine et t’as des manières de troll. Tu marches comme une quille et t’as un fion de deux mètres de large. Bon sang de bière, Gonzague ! Tu portes des bottes avec de la fourrure que même mon meilleure receleur m’a refusé ! En plus, ta coupe est ringarde et ton nez en patate ressemble à… »

 

            Le disciple décolla du sol sous l’impact d’une gifle monumentale avant de s’écrouler en bavant aux pieds de la naine plongée en pleine rage berserker. Les gobelins arrivant à ce moment furent débités en pièces de petit calibre par la naine furibonde qui eut le temps de raser leur campement situé à l’autre bout des marais puis de revenir, calmée, avant qu’Al ne reprenne ses esprits.

 

- « Je ne parle pas du ko par baffe, tu oublies cet incident avec les gobelins », grommela la guerrière délivrée du sortilège, et aidant Al à se relever.

- « Ça marche », marmonna ce dernier en crachant une dent. « Mais tu me dois toujours une pinte. »

 

Ilurya

 

- « C’est vrai que c’est flippant cette lune énorme jaune comme tes dents », déclara Gonzague en observant l’astre illusoire particulièrement imposant.

- « Evitons les vannes qui ne sont pas nécessaires, tu veux bien ? Je ne crois pas que nous ayons besoin de ça pour que cette quête parte davantage en cacahuète. Viens voir le reflet. On sauve qui maintenant ? »

- « Vorshek est une fois de plus les miches à l’air », remarqua la guerrière dans une grimace. « C’est forcément encore une histoire de fesses bien louche. Pas question qu’une jeune naine prude comme moi aille batifoler dans son subconscient pas net d’obsédé sexuel. On ne voit pas Ilurya, maître Hjotra n’a pas l’air en péril et la course ne fera pas de mal à Cyril. »

- « Je veux prendre Ilurya », décida Al. « Enfin, dans le sens choisir, hein. Aucun rapport avec un quelconque espoir qu’elle fasse preuve de reconnaissance quand je l’aurais sauvée. »

 

            L’apprenti-paladin évita de croiser le lourd regard de sa camarade et caressa la surface de l’eau reflétant le temple désert. Aussitôt, les deux compagnons se retrouvèrent sur place, au milieu d’un complexe de bâtiments antiques en ruines, entre allées bordées de colonnes brisées, fontaines asséchées vomissant des flots de poussière et de cendres et vestiges de divers édifices ravagés. Un vent sec et tiède soufflait par bourrasques violentes. Les débris jonchant les passages dallés crissèrent sous leur pas. Un corbeau énorme s’envola au loin dans un cri sinistre.

 

- « Le mieux c’est que tu passes devant », proposa Al d’un air faussement détaché.

- « Pétochard », rétorqua la naine en s’engageant sur la volée de marches menant au temple repéré.

 

            Les deux aventuriers avancèrent à l’ombre poisseuse de ses immenses colonnades, puis pénétrèrent dans le bâtiment silencieux à pas de loup. Sous leur talon, ce fut cette fois les os des dizaines de carcasses blanchies gisant sur le sol qui croustillèrent désagréablement. Gonzague retourna un regard appuyé à Al et ce dernier cessa de se cramponner nerveusement à ses épaules. Un frôlement se fit entendre, juste avant qu’une masse compacte ne se détache des ténèbres. La silhouette d’un gigantesque serpent géant se dessina devant eux, les crocs luisants et les yeux rouge sang. La seconde suivante, Gonzague était en bas des escaliers, suivie de son hululement de terreur. La seconde encore après, le monstre fonça sur Al. Le jeune homme s’enfuit et dévala les marches quatre à quatre avant de rejoindre Gonzague, juchée plus loin sur le dos d’une statue de griffon cabré. Le serpent retourna dans le temple en glissant sans un bruit.

 

- « Tant pis pour Ilurya », déclara le disciple, encore livide. « Après tout, ce n’est pas si grave, ce n’est pas un membre originel des Dragons qui Roxxent. »

- « Hors de question que je retourne là-dedans ! » cria Gonzague, hystérique. « Y a un serpent ! Dès que tu as trouvé le cadavre mastiqué d’Ilurya, on s’en va ! »

- « Ilurya n’est pas morte, vous êtes là pour la sauver, je vous rappelle », intervint Kauko. « Descendez de ce piaf tout de suite ! »

- « Y a un serpent ! » répéta la naine en mordant sa tresse. « Un maousse serpent ! »

- « Vous ne l’avez pas reconnu ? » demanda le sage.

- « Je ne vous cache pas qu’on a pas bien pris le temps de regarder ! »

- « Le serpent, c’est Ilurya, bande de tanches. Depuis la malédiction d’Elenwë, elle ne redoute rien de plus que le regard des autres, tellement terrifiée à l’idée qu’on la prenne pour un monstre que la Lune Blême lui en a fait ici revêtir l’apparence. Prouvez-lui que vous la voyez au-delà de son maléfice. »

- « Je m’en tamponne ! » protesta Gonzague. « Y a un serpent ! Al, vas-y, c’est l’occasion rêvée de lui plaire. »

- « Je ne vois pas bien en quoi la laisser me boulotter va me faire monter dans son estime ! Au mieux, je vais favoriser son transit. Vous ne voulez pas nous filer un coup de pouce ? »

- « Si j’avais une main, c’est avec tous les doigts que je te filerai un coup, crétin égoïste », répondit le sage. « Je vous ai déjà bien assez aidé. Débrouillez-vous ! »

 

            Al observa le temple au loin, songeur, tandis que Gonzague fredonnait une comptine de son enfance pour se rassurer. L’ancien-rôdeur se tourna vers son amie et lui tendit sa pipe en bois après l’avoir généreusement chargée. La naine accepta sans rechigner et tira de longues bouffées jusqu’à ce que le mélange spécial d’Al la rende aussi détendue qu’hilare. Ce dernier l’aida à descendre de leur cachette et la mena par la main en direction du temple. Gonzague, droguée jusqu’aux oreilles, n’opposa pas la moindre résistance, consciente de rien du tout et occupée à ricaner nerveusement devant chaque statue démembrée croisée. Les deux Dragons qui Roxxent pénétrèrent une seconde fois dans le temple et se plantèrent sur son seuil, attendant le serpent.

 

- « Je n’ai pas l’âge de mon prénom, même si tata dit le contraire, d’accord ? » bredouilla Gonzague d’une voix traînante.

- « J’aurais du me garder un peu d’herbe. Je sens que je vais me pisser dessus. »

 

            Les deux compagnons restèrent immobiles, l’un tremblotant, l’autre tressautant à cause d’un rire soudain et incongru, jusqu’à ce que la forme puissante du serpent géant ne vienne se dresser menaçante devant eux. Si Gonzague, vaporeuse et déconnectée de la réalité, ne se rendit compte de rien, Al en avait les genoux qui tremblaient. Ilurya poussa un sifflement hideux et ouvrit grand la gueule au-dessus de ces proies faciles d’où émanait une infime et piquante odeur d’urine. Ses mâchoires claquèrent. Les créatures minuscules ne bougèrent pas. Elle avança encore jusqu’à les dominer complètement. Ils ne s’enfuirent pas.

 

- « Co…co…comme tu peux le con…con…constater », lança Al, blanc comme un linge, les cheveux hérissés sur la tête, « nous ne te crai…crai…craignons pas, Ilurya. »

 

            Le reptile géant se figea, troublé par l’évocation de ce nom. Puis la druidesse se rappela qui elle était et ce qu’elle était. Le sortilège cessa et elle recouvra son aspect normal, juste à temps pour voir Al s’évanouir et s’écrouler, ce qui déclencha un nouveau fou rire de la part de Gonzague.

 

- « Hé bien quoi ? » S’étonna Ilurya sans comprendre. « Il a vu un dragon ou quoi ? »

 

Cyril

 

            Son élan d’enthousiasme irrépressible passé, Gonzague céda à l’apathie la plus morne, nauséeuse, migraineuse et incapable de bouger, assise, les yeux rivés sur la lune monstrueuse.

 

- « Ahaha, elle est stone ! » ricana Al. « C’est marrant de la part d’un nain. Stone. Nain. T’as pigé ? »

- « Qu’est-ce qu’on se marre », rétorqua Ilurya d’un ton glacé. « On est captifs d’un sortilège qui retourne nos pires peurs contre nous et tu fais des jeux de mots sur la camarade que tu as drogué à son insu. »

- « C’est assez bien résumé », admit Al après une courte réflexion. « Pourquoi tu tires la tronche ? Je t’ai sauvée. Si tu as besoin de me prouver ta reconnaissance, ce rideau de roseaux me parait tout à fait approprié. Avec Gonzague dans les choux, on est seuls. »

- « C’est ton approche, ça ? Sache que je te suis reconnaissante…d’avoir droguée Gonzague plutôt que moi. Allez viens mon héros, on va tâcher de délivrer Cyril. Il a l’air à bout de forces. »

- « En route ! Dis, quand tu m’appelles ton héros, c’est un appel du pied ? »

- « Je vais être franche, Al », fit la jeune elfe en plantant son regard dans celui de l’humain. « Tu traînes trop avec Vorshek. »

 

            La druidesse plongea ses doigts dans l’eau du torrent et le paysage s’estompa autour des deux aventuriers, les projetant dans l’espace et la nuit scintillante avant de se redessiner sous la forme d’un village rural ceint d’une haute palissade en bois et parcouru par un réseau labyrinthique d’étroites et sinueuses ruelles. Rues et chaumières semblaient désertes. Quelques animaux de basse-cour vaquaient paisiblement, rompant à peine le silence pesant. Nulle cheminée ne fumait. Le vent ne charriait aucun bruit, aucune odeur, sinon celle d’une fine moisissure émergeant des maisons, ne trahissait aucune activité.

 

- « Psssst ! » Appela une voix depuis un tonneau proche. « Ils sont partis ? »

- « Cerise ? » répondit Ilurya en découvrant le hobbit caché. « Oui, c’est abandonné. Y a pas un rat dans le patelin. Pourquoi vous vous planquez ? »

- « Pas abandonné », murmura le barde, en nage. « Ils ne sont pas loin. Ils me traquent. Ecoutez ! »

 

            Un grondement montant se fit soudain entendre. Une foule nombreuse surgit brusquement d’un carrefour et, repérant Ilurya et Cyril, se précipita vers eux. Les deux comparses prirent leurs jambes à leur cou. Al, sortant d’une cabane « visitée » au même moment, n’aperçut le danger que trop tard. La meute lancée en pleine course le percuta de plein fouet, l’envoyant valser dans la mare aux cochons la plus proche.

 

- « Qu’est-ce que c’est que ça ?! » s’exclama Ilurya avant de les dissimuler, Cyril et elle, derrière une illusion. « Une horde d’orcs ? Une troupe de possédés ? Un clan de maraudeurs barbares ?! »

- « Pire », soupira tristement le barde. « Des fans. Mes fans. »

- « Vos fans ? » répéta la druidesse, un sourcil relevé. « Vous avez fumé la pipe récemment ? »

 

            Le hobbit n’eut pas besoin de répondre. La foule passa devant eux en trombe et l’elfe eut tout le loisir d’observer ses membres tandis que ceux-ci s’éparpillaient à la recherche de leur proie. Il y avait là un mélange disparate de toutes les espèces et de tous les âges. Des grands-mères portaient la même tunique trop serrée que Cyril, des nains et des drows improvisaient ensemble son air favori « Du bâton ou de la carotte, je ne sais lequel choisir », des elfes arboraient des surcots roses bariolés à l’effigie de leur idole et un troll de deux mètres s’était même déguisé en cerise géante. Ilurya, bouche bée, dut s’asseoir pour de nouveau réussir à émettre une pensée.

 

- « C’est du pur délire ! Des fans ? De vous ? Quelqu’un a empoisonné les puits ?! »

- « Ils adorent ma musique et mes chansons », se justifia le hobbit. « Mais là, c’est un peu excessif. Ils me coursent depuis des heures. Certains veulent m’embrasser, d’autres m’épouser et d’autres encore me manger. Je ne pourrais jamais sortir vivant d’ici, et plus important, célibataire ! »

- « On retourne aux porcs », décida Ilurya. « La situation dépasse mes compétences. Et mon entendement. On va avoir besoin de l’aide du maître d’Al. »

 

            Le duo revint discrètement sur ses pas et alla repêcher Al, assis à demi-sonné dans l’enclos aux cochons. Il n’accepta de croire la druidesse qu’à son troisième bain forcé par celle-ci.

 

- « Qu’est-ce qui vous étonne ? » leur demanda calmement Kauko. « Nous sommes dans un monde onirique, tout est possible. La preuve, vous pouvez tous me voir et me parler alors que je ne suis lié qu’à Aladin en temps normal. »

- « Vous voulez dire que la foule de furieux malpolis est l’incarnation de la peur de Cerise ? » comprit l’apprenti-paladin.

- « Il a peur du succès », en déduisit Ilurya, hébétée.

- « Alors celle-là, elle vaut une des pépites de Hjotra ! C’est surréaliste et absurde ! »

- « Pas tellement au fond », réfléchit la druidesse. « Sa phobie pourrait expliquer qu’il soit un barde si nul. En fait, inconsciemment, il se saborde tout seul. »

- « Parlez moins fort », supplia Cyril en surveillant les alentours d’un air angoissé. « Ils peuvent revenir à tout moment. Y en a qui portent des cerises sur les oreilles ou dans les naseaux. Y en a même qui veulent me couper un morceau de moustache ! Mais pour quoi faire, nom de nom ?! »

- « Là c’est vous qui couinez », fit remarquer Al. « Ah, bravo. C’est gagné, revoilà le troupeau des sourdingues. Tous sur les toits ! »

 

            Les trois compagnons se précipitèrent sur les hauteurs, Cerise appréciant d’être hissé, poussé et porté par Al, Ilurya, nettement moins. En juste retour de ce qu’elle jugea comme un pelotage intempestif, elle expédia d’une bourrade le disciple au milieu de la foule des fans, ces derniers le piétinant sans la moindre pitié. Le barde et la druidesse s’enfuirent en sautant de toits en toits, jusqu’à parvenir à semer leurs poursuivants fanatiques en se cachant dans un grenier. Al les y rejoint une heure plus tard, guidé par la libellule invoquée par l’ensorceleuse elfe.

 

- « Recommence à me tripoter et je te lance sur ces tarés métamorphosé en Cerise ! » le menaça-t-elle.

- « Je ne te tripotais pas, je te sauvais la peau, garce forestière ! » gronda Al, boueux, en loques et en sang. « C’est toi qui aurait dû servir de paillasson à ces dégénérés auditifs, ça t’aurait sans doute détendu le bulbe de te faire passer dessus ! »

- « On ne quittera jamais cette bourgade, charmante au demeurant malgré sa populace un tantinet exubérante », se lamenta Cyril. « Ô cruel destin qui m’a offert un talent trop grand pour le commun des mortels ! »

- « Là, c’est trop », céda Al. « C’est juste pas possible d’entendre ça. Frustrée des bois, j’ai une idée, écoute. »

 

            Ilurya et Al échangèrent quelques messes-basses avant de se tourner vers leur compagnon barde.

 

- « Cerise, vous n’avez aucun talent », expliqua posément le disciple. « Vous jouez comme un pied et j’en sais quelque chose, j’en ai trois empreintes incrustées dans le dos qui me font moins mal qu’un seul de vos sonnets. Votre chant est atroce, votre répertoire, minable, et vous ne serez jamais célèbre. Je vous dis ça parce qu’on est amis, hein. »

- « Mais tant de fans ? »

- « J’appelle un témoin à la barre, vous allez comprendre. Refoulée sylvestre, à toi. »

 

            Ilurya assomma Al à l’aide d’une botte de foin et lança son sortilège illusoire. Une version de balrog, nettement plus modeste que le vrai, apparut au milieu du grenier.

 

- « Vous vous rappelez ? » poursuivit Al en crachant de la paille. « Votre prestation vocale a un peu enflammé notre pote cornu de l’ancien monde. Rassurez-vous, artistiquement, vous êtes une buse. Aucune chance que vous ne deveniez un barde célèbre. »

 

            Cyril écarquilla les yeux devant l’illusion et la pénétrante et indéniable vérité s’imposa à lui d’elle-même. Le grenier s’estompa, ainsi que l’ensemble du village. Les trois comparses se retrouvèrent au bord du ruisseau où comatait Gonzague.

 

- « Et voilà le boulot ! » jubila Al. « Un de plus de sauvé ! Alors, c’est qui le papa, hein ? On dit, merci qui, les filles ? »

 

            Ilurya et Cyril balancèrent l’apprenti-paladin au milieu du torrent d’un même réflexe, avant de partir bouder sur la berge.

 

- « Je crois que mon projet de câlin de reconnaissance vient de tomber à l’eau », confia le jeune homme d’un ton maussade à son épée, avant d’être emporté par le courant.

 

A suivre…

 

Bilan de la mission :

Ilurya : Sang-froid +1

Gonzague : Intolérance aux plantes +1

Cyril : Déplacement en milieu urbain +1

Al : Héroïsme +1, Popularité -10

Expérience Acquise : Honteuse