L'Autre-Monde
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Épisode 145 – De Bon Conseil

            Virevoltant dans un foudroyant mouvement circulaire, Al abattit sa lame sur le farfadet des ombres et recula d’un pas pour mieux s’assurer de sa victoire. La créature geignarde et fluette convulsa misérablement à terre une ultime fois et se raidit avant de s’évanouir en poussière des ténèbres dont elle était issue.

 

- « Alors ? » demanda triomphalement le rôdeur en se tournant vers la projection diaphane du sage Kauko. « Pour être franc, je ne suis pas peu fier de ma prestation. Qu’en dites-vous ? »

- « On aurait dit un arriéré mental tentant d’assommer une poule avec une louche », soupira l’esprit, blasé. « Deux plombes pour venir à bout d’un lutin famélique qui t’arrive au genou, c’est lamentable. On reprend tout à zéro. »

- « Vous charriez ! » protesta Al. « J’ai un peu traîné, mais j’ai gagné ! »

- « Soit ce farfadet est mort des suites de la pneumonie causée par les courants d’air de tes moulinets, soit il est mort de honte à la pensée de devoir expliquer à ses maîtres la tanche qu’il a du affronter », répondit Kauko d’un air las. « En position. Lève ton épée. Tend le bras, souple et ferme. Là, ouvre le poignet pour accroitre ton amplitude et…le poignet, pas la main… »

 

            Al émit un ricanement nerveux et ramassa son arme lâchée.

 

- « Je voudrais vous y voir », se défendit l’apprenti-paladin. « Je voulais être rôdeur, moi ! Vous savez ce que c’est de demander une initiation au combat à la dague à des nains qui emmènent leur hache dans leur bain et aux latrines ? Des bleus par paquets de douze et le surnom de lopette sur trois ans ! »

- « Pourquoi ne pas avoir choisi la hache alors ? »

- « Les haches, c’est pas classe du tout, ça fait pas héros, c’est moche et en plus… j’arrivais pas à les soulever. Oh un toutou qui approche ! Mignon le chien ! »

- « C’est un loup, ça. »

 

            Al poussa un cri strident de panique et sauta sur un rocher pour se mettre à l’abri. La bête s’approcha néanmoins encore un peu, s’assit sur le séant et regarda docilement le sage fantomatique et son élève avant de parler.

 

- « Salut, Al ! » fit la voix d’Ilurya à travers l’animal. « T’as enfin abandonné tes canifs à couper le fromage, lopette ? »

- « C’est pas la peine de venir me relancer, je ne réintègrerai pas cette équipe de crevards tant que je n’aurai pas reçu d’excuse », bouda le rôdeur. « Et si c’est pour la bourse mauve à paillettes avec cordons de soie bleu de Cyril, contenant dix-sept pièces d’argent et huit de cuivre et ayant mystérieusement disparu avant mon départ, euh…je ne suis au courant de rien. »

- « Vorshek dit que tu peux toujours t’asseoir sur ton pouce et faire la tornade pour avoir des excuses, fallait pas détruire la statue du sage », répéta le loup en se léchant la papatte. « Il ne voulait pas que je te contacte, mais je voulais te demander un truc. Tu sais, la fois où tu es rentré dans cette taverne privée après avoir été refoulé vingt-deux fois par le portier ? Comment avais-tu fait ? »

- « J’avais menacé le portier de présenter sa mère à Vorshek, pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe ? Vous êtes où ? »

- « Zut, ça ne marchera pas cette fois, malgré tout le génie de cette idée », ironisa la druidesse. « On est aux portes des catacombes de Valdemar l’Imputrescible. On cherche un moyen de se débarrasser des zombies de Tynfir et on pensait que piller les possessions d’un héros de légende immortel pourrait être juteux, mais le gardien qui en protège l’accès ne nous laisse pas rentrer. On ne peut pas le défoncer, c’est un sphinx golem en marbre bien mastoc qui répète toujours le même refrain dans une langue inconnue et assez dégueulasse. »

- « Il a une barbe en bouclettes et un chapeau pointu aussi démodé que tes fringues ? » demanda le disciple en taillant un ennemi invisible, puis en ramassant à chaque coup son épée. « C’est du sumaréien ancien qu’il parle votre caillou sculpté. Valdemar était issu de leur peuple et connaissant le loustic, c’est une énigme portant sur sa descendance. Le type avait conquis la moitié du monde mais était gaga de son fiston. Essayez Bouli le Sans-Froc à haute voix, c’était son nom. »

 

            Le loup demeura immobile un instant, le temps pour Al de réussir à se couper à l’omoplate avec sa propre épée. Puis Ilurya reprit le contrôle de la bête.

 

- « Le sphinx a libéré le passage ! » annonça l’elfe stupéfaite. « Les Esprits Célestes soient loués, Cyril attaquait une troisième chanson d’intimidation. Mais comment tu savais ça, toi ?! »

- « Y a tout un chapitre sur la vie de Valdemar dans les Saintes Ecritures », répondit nonchalamment le rôdeur en bandant son épaule. « Je m’en souviens bien, c’était juste avant ma quatrième crise de démence lors de la lecture. »

- « Bon, ben, merci du coup de main. Mais t’es toujours viré de l’équipe. »

- « Et toi, toujours plate, limace ! » rétorqua l’apprenti tandis que le loup s’éloignait, libéré du sort.

- « Ils ne trouveront aucune relique susceptible de les aider contre la sorcellerie de Tynfir dans ces catacombes », déclara Kauko, songeur. « Tu le sais. Seule la Perle Pure peut vous sauver. Pourquoi n’avoir rien dit ? »

- « Parce que la dernière fois que j’ai parlé de la Perle Pure, Gonzague m’a mis une mine dans les molaires. Et puis, à l’intérieur, ils seront à l’abri de Kerttu le drow lâché à leurs basques. »

- « Tu es une âme brave », sourit le sage. « Par contre, tu te bats comme une brêle, c’est affligeant. »

- « Vous pouvez être plus précis, plus constructif ou au moins plus pondéré dans vos analyses ? Ou je vends l’épée à un colporteur et je me sers de votre foutu bouquin pour mon hygiène personnelle, celle qui se déroule derrière les buissons ? »

- « J’ai noté trois défauts chez toi. Pour ta partie martiale, j’entends. Pour le reste, je n’aurais pas assez de la journée. Pour faire court, tu es bigleux, tu n’utilises pas ta main directrice et niveau force brute, agilité et astuce, tu es proche de la moule. On peut corriger deux de ses travers. Pour le dernier, je ne te cache pas que ça va être plus ardu et qu’il va falloir faire quelques heures sups durant ton sommeil. »

- « J’apprécie grandement votre sens de la pondération », marmonna Al, dépité.

- « Suis-moi, la taupe, on va s’occuper de tes yeux. Je connais un chaman orc qui vit dans le coin, il va t’arranger ça entre deux rempaillages de chaise. En plus, c’est bonnard, il fait moitié prix sur les greffes d’yeux jusqu’à la mi-saison. »

- « Une greffe ?! » bondit le disciple en brandissant son épée. « Si vous croyez que je vais me laisser tripoter les mirettes par un chaman bohémien, vous vous fourrez le doigt dans l’œil ! »

- « L’autre main, cervelle de puce. N’oublie pas qu’on est à court de potion de soins, tu vas encore te couper un doigt et couiner comme une…Et voilà, j’avais prévenu ! Bon, ramasse-le, le chaman devrait pouvoir te recoller ça. Hum ? Je ne sais pas, derrière l’oreille comme la dernière fois, mais il ne faudra pas l’oublier celui-là cette fois, c’est pénible d’être suivi par les chiens errants. »

 

Plus tard, dans les catacombes

 

            Vorshek, Gonzague, Cyril et Ilurya surgirent d’une pièce à toute vitesse, se bousculant pour fuir le long d’un étroit couloir tandis qu’un élémentaire de feu lancé à leur poursuite incendiait tout sur son passage. En dernier ressort, Ilurya passa ses doigts sur le front de Cerise et se servit de sa sueur pour invoquer un élémentaire d’eau afin de les protéger. La créature, gorgée de magie druidique, prit la forme d’un humanoïde avec un postérieur largement hypertrophié avant de livrer un combat épique contre son antagoniste enflammé, les détruisant tous les deux.

 

- « Efficace, mais je ne saurai pas dire pourquoi, un tantinet vexant quand même », commenta le hobbit essoufflé en examinant son arrière-train.

- « Félicitations, Ilurya ! » s’exclama Vorshek. « Même si les années ne t’ont pas épargnées niveau rides, tes pouvoirs ont bien progressé. Ce petit incident nous a également appris que le point faible de ce colosse n’est pas le feu puisqu’il nous le renvoie direct dans la mouille sous forme d’élémentaire. Qu’avons-nous appris d’autre ? »

- « Que nous sommes des quiches », ronchonna Gonzague, la larme à l’œil devant sa hache quasiment carbonisée.

- « Que nous sommes faibles, inexpérimentés et mal préparés pour ce donjon », répondit Ilurya en évitant le regard noir que Cyril lui lançait.

- « Tout à fait exact ! » applaudit le semi-elfe. « Je connais une druidesse qui marque des points et cherche à être récompensée par son prince…Qu’est-ce que tu fais ? »

 

            L’ensorceleuse venait d’ouvrir un portail de transport, brèche luminescente dans l’espace donnant immédiatement accès à une sombre et épaisse forêt. Puis elle sortit de sa sacoche une boîte métallique qu’elle se mit à agiter devant le passage en poussant de petits piaillements bizarres.

 

- « J’invoque un familier en renfort parce que sinon, on ne s’en sortira jamais », renseigna-t-elle tandis qu’une panthère des sous-bois au pelage couleur de mousse franchissait le portail d’un bond souple et agile.

 

Ilurya lui administra une caresse affectueuse et ouvrit sa boîte afin de lui verser les croquettes qu’elle contenait.

 

- « C’est drôlement impressionnant le druidisme », commenta Gonzague, perplexe. « C’est dans le grimoire piqué à Elenwë que tu as trouvé ce sort d’appel ? »

- « Habituellement, j’invoque une nuée d’araignées servant d’éclaireurs, mais vu que tu les piétines comme une hystérique possédée, j’improvise ! »

- « Non, pas les araignées, ça fait des toiles toutes sales », se lamenta la berserker.

 

Le passage magique allait se refermer lorsqu’une seconde silhouette la franchit, d’un bond lourdaud et maladroit qui se conclut par une chute grotesque. Hjotra se releva en ricanant, sale, vêtu comme un souillon, la barbe hirsute et des brindilles plein les cheveux.

 

- « J’ai entendu des croquettes ?! » s’écria-t-il, les yeux écarquillés. « Y a de la pâtée aussi ?! »

- « Maître ?! » lança Gonzague, hébétée. « Mais vous venez d’où ? On pensait que Tynfir vous avait capturé ! On était tous morts d’inquiétude !...C’est Hjotra le nom que vous cherchez, Cyril… »

- « Le dragon m’a confondu avec Vorshek, mais seigneur Arzhiel l’a renvoyé sans indemnisation. J’ai suivi les bêtes pour pas me faire croquer par les zombies. Les sangliers puent vachement et ne sont aussi affectueux qu’ils le paraissent. Les racines et les fruits, ça fait tomber la barbe et pousser les tresses. Il ne faut pas voler les œufs des harpies, ni manger ses lacets parce qu’après on tombe en courant. Et dormir dans les fossés, ça pique et ça craint. Quelqu’un a de la charcuterie, même allégée ? Je sens l’os de mon estomac quand je le touche. »

- « Content de vous retrouver dans le même état qu’au départ», fit Vorshek. « Vous nous avez manqué. Ilurya, une autre brillante idée pour nous mener au trésor de Valdemar ? En plus du chat sauvage et de l’ingénieur clochardisé, je veux dire ? »

- « Absolument, princesse. Le renard. »

 

           Al, plaqué contre le fond de la roulotte, une spatule en bois enfoncée dans l’orbite et armé de son couteau à beurre de secours, menaçait le chaman orc d’une voix hystérique lorsqu’un renard se faufilant à l’intérieur se planta devant lui et l’observa en penchant la tête sur le côté.

 

- « Tu feras attention, tu as une cuillère dans l’œil », le prévint Ilurya à travers l’animal.

- « Au risque de paraitre inconvenant, veux-tu bien dégager ton chat de là, ce n’est pas vraiment le moment ! » couina l’apprenti-paladin.

- « C’est un renard, t’es bigleux ou quoi ? » répondit la druidesse tandis que l’orc et Kauko échangeaient un regard entendu. « Juste une question. Dans ton bouquin, est-ce qu’ils parlent du point faible d’un colosse nommé Calbar la Poutre par hasard ? Son fantôme nous en met plein la tronche. »

- « Le demi-frère général de Valdemar ? Son gros orteil gauche. Selon la légende, c’est la seule partie de son corps que l’ange Galochiel n’a pas léché en cherchant à le rendre invulnérable. Tu es sûre que c’est un renard, bleu ciel comme ça ? »

 

            La bête ne daigna même pas répondre et disparut par une fenêtre, laissant l’ancien rôdeur aux prises avec son ophtalmologiste nomade. Grâce au précieux conseil d’Al, les Dragons qui Roxxent parvinrent à se débarrasser du spectre de l’ancien général et poursuivirent leur exploration jusqu’à l’antichambre de la salle du trésor. Mais l’obstacle qu’ils durent affronter leur parut tellement insurmontable que même Vorshek, au bord de la crise de nerfs, accepta au bout de plusieurs jours qu’Ilurya contacte une troisième fois leur ancien camarade pour requérir son aide. Ce dernier était en train de changer les bandages de ses yeux lorsqu’une belette surgit sous son nez.

 

- « Salut, Ilurya », marmonna Al en s’extrayant du seau où son brusque mouvement de stupeur l’avait projeté. « Attends, laisse-moi deviner ? Un rat ? Non, un mulot ! Une fouine ? »

- « C’est pas que les yeux », en conclut la druidesse. « Tu es rôdeur, mais tu es aussi ignorant en animaux qu’en combat, en pistage, en cuisine ou en goût capillaire. »

- « Mouais, je ne suis pas sûr que tu soies bien placée pour vanner sur les cheveux…C’est pour quoi ? Tu viens reconnaître que la vraie raison de mon renvoi, c’est parce que je n’ai pas voulu vendre mon épée pour renflouer les finances du groupe ? »

- « Non, c’est sérieux. Les boulets de l’équipe galèrent sévère depuis trois jours au seuil de la chambre mortuaire de Valdemar. Impossible de passer. On se fait bouter les miches jusqu’à la sortie et on doit tout recommencer à chaque fois. Même Cyril en a marre de se faire botter. C’est la lumière ou tu as un œil rouge et l’autre jaune ? »

- « C’est la faute de Cerise, il n’avait qu’à avoir plus d’argent aussi…C’est quoi votre embûche ? Un monstre ? Une énigme ? Un piège ? »

- « Pire », répondit la jeune elfe en frissonnant. « Une salle d’attente : la Salle du Temps Perdu. C’est blindé d’une foule des spectres anciens sujets de Valdemar qui attendent leur tour pour une audience. Mais celui-ci ne les reçoit qu’un par un. Une vieille pie désagréable et molle choisit qui passe depuis son comptoir. On attend des plombes, c’est jamais notre tour et pour ceux qui ne craquent pas, c’est des heures à poireauter au milieu des fantômes qui toussent, qui puent ou qui racontent leur vie pourrie. Y a des enfants qui braillent, on a perdu Hjotra dès le premier jour. La momie ne veut rien savoir. Elle ne marche ni à la menace, ni à la corruption, ni à la drague. Vorshek refuse d’échouer si près du but. Je crois que c’est personnel depuis qu’elle lui a mis un râteau. »

- « Je vois », acquiesça Al. « Dans ce cas-là, c’est assez tordu, mais il y a une solution. Je vous la donne si vous acceptez de me réintégrer. »

- « Vorshek dit que si tu arrives à nous sortir de cet enfer, il acceptera même de t’appeler mon ami en public. Il est au fond du gouffre, tu comprends. »

- « La franche amitié, ça me réchauffe toujours autant le cœur », soupira le disciple. « L’astuce, c’est de prendre rendez-vous en fin de matinée. La vieille prendra fatalement du retard, mais sera obligée de vous faire passer. C’est le seul moyen au monde pour lui faire adopter un rythme plus rapide, c’est-à-dire presque normal, puisqu’elle voudra absolument partir à l’heure pour sa pause déjeuner. C’est une épreuve de niveau héroïque, voire légendaire, tu sais. Vous avez de la chance que je connaisse quelques astuces et que je… »

- « Te fatigue pas, coco bel-œil, elle est partie », dit Kauko depuis son épée. « Tu n’es pas sans savoir que Valdemar a distribué toutes ses possessions à son peuple avant de mourir et n’a rien de valeur dans ses catacombes. Tes petits potes vont ramener peau-de-balle de leur expédition. »

 

            Al adressa un clin d’œil au sage et repartit sans répondre, sifflotant gaiement, un sourire enjoué sur les lèvres.

 

Bilan de la mission :

Vorshek : Leadership : -1

Ilurya : Invocation de familier(s) et d’ingénieur : +1

Gonzague : Arachnophobie : +1

Cyril : Course de fond +1

Hjotra : Survie en milieu forestier +1

Membre non-titulaire :

Al : Vue +100, Combat (main directrice) : +10, Zoologie : -1

Expérience Acquise : Désastreuse