L'Autre-Monde
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Épisode 144 – Le Boulet Volant

 

            Le lourd dragon tournoya au-dessus de la vallée, couvrant les flancs des collines et la cime des arbres de sa gigantesque ombre, avant d’entamer une gracieuse descente une fois la clairière recherchée finalement repérée. La bête déploya ses ailes membraneuses de manière à ralentir et préparer son atterrissage, mais sa queue s’enroula malencontreusement autour de sa patte arrière-gauche au moment de toucher terre et la créature se retrouva cul par-dessus tête au milieu des fourrés. Hjotra, calé jusque là entre ses omoplates, fut propulsé avec force dans les airs. Ronflant furieusement, l’ingénieur ne se rendit compte de rien et ne vit même pas sa monture dévaster la moitié du paysage en essayant de le rattraper désespérément. Le nain acheva sa course entre ses serres, ouvrit un œil, bailla et mal réveillé, urina machinalement sur l’une de ses griffes.

 

- « Un peu plus et c’était la crêpe fatale, mais nous sommes finalement arrivés en entier, Prince », déclara le dragon en ôtant un chêne déraciné planté dans son naseau.

 

            Hjotra tourna lentement la tête et observa le monstre d’un air embrumé tout en engageant une lutte perdue d’avance avec la dernière goutte.

 

- « T’es drôlement gras pour un lézard, Prince », répondit-il, ne sachant pas trop quoi dire et croyant à une formule de politesse.

- « Il est à peu près certain que c’est parce que je suis un dragon et non un lézard ou un prince. Le prince, c’est vous, prince. Je vous ai secouru tandis que vous étiez poursuivi par ces bipèdes encapuchonnés au camp de Tynfir, souvenez-vous. On a voyagé quelques jours. Vous vous rappelez ? »

- « Je me souviens qu’après deux jours de vol, j’ai eu froid et faim et qu’avant de me mettre à caner sur place, je me suis mis en hibernation. Comme je ne sais pas ce que tu es, qui tu es et ce que je fous là, dans le doute je vais faire un barbecue. »

- « Les sorciers de vos parents m’ont employé afin d’assurer votre sécurité, ça vous parle ça ? »

- « Mes parents m’ont déshérité trois fois, ont changé de nom, de région et de couleur de barbe pour pas que je les retrouve », expliqua l’ingénieur en sortant des saucisses de hérisson de sous son tricot. « Je n’ai eu aucune nouvelle d’eux depuis qu’on a changé de monde. »

- « Hum…Il semblerait que vous ayez souffert du manque d’oxygène en altitude », en déduisit le dragon en allumant le barbecue d’un souffle de narine. « J’ai volé exprès d’une traite pour vous ramener à votre Karak le plus vite possible, mais je dois reconnaitre qu’un léger souci d’orientation a rallongé le voyage de plusieurs jours. »

- « C’est pas le Karak, ça », signala nonchalamment Hjotra en désignant les bois dévastés. « Sauce fines herbes ou moutarde sur ta saucisse, prince ? »

 

            Troublé par les affirmations du nain et par l’absence significative de montagne, de forteresse, de neige, de nain ou d’odeur de champignons bouillis, le dragon observa les alentours d’un air perplexe avant de se rendre à l’évidence.

 

- « Gardons notre sang-froid », dit le reptile. « J’ai du faire une erreur quelque part. Aucune importance. Je vais vous téléporter jusqu’à vos parents grâce à la magie, le problème sera réglé. »

 

            Fier de son éclair de génie, le saurien géant fit crachoter quelques flammèches étincelantes de magie entre ses crocs démesurés, susurrant un sortilège si intense que Hjotra s’en servit pour parfaire la cuisson de sa charcuterie. Une voix gronda brusquement tandis que deux silhouettes se dessinaient au milieu de la fumée.

 

- « …coller un tir nourri de balistes dans son derche osseux à cette grognasse de nécromancienne, si ça ne lui apprend pas à se détendre de la boule de foudre sur mes légionnaires, ça rectifiera au moins un peu sa démarche de tapineuse en fin de soirée ! L’un de mes soldats calcinés m’avait emprunté ma chope favorite, vous vous rendez compte si sa magie dégueulasse l’avait abimé ?! On peut se faire la guerre et avoir un certain respect quand même…Garfyon ? Garfyon ?!...Mais ils sont où tous ? »

 

            Arzhiel surgit du brouillard en toussant et en vociférant, suivi par Elenwë qui embrassa d’un regard plein de dignité Hjotra, son mari, puis le dragon, contempla d’un air toujours noble les environs inconnus et, sans se départir de son expression détachée protocolaire, s’administra une violente lampée d’élixir de plante fermentée en prenant conscience de la situation.

 

- « Sac à papier ! » jura le dragon. « Ma langue a fourché, j’ai fait venir vos parents au lieu de vous envoyer à eux. »

- « Mais qu’est-ce qu’on fout là ? » demanda Arzhiel, stupéfait. « Qu’est-ce qu’elle raconte la salamandre obèse ? C’est vous qui … ?! D’accord, je ne veux pas savoir, c’est même pas le truc le plus ahurissant de la journée depuis que j’ai trouvé cette peluche dans la chambre de Svorn. »

- « Arzhiel, je vous présente Voronwë », lança Elenwë en revissant sa fiole, « dragon des myriades étoilées et pourfendeur des cieux à mon service et celui de mes sorciers, engagé pour assurer la protection rapprochée de Vorshek depuis cette histoire de rapt de troll. »

- « Il faut l’appeler Prince », ajouta Hjotra en tendant une saucisse fumante à l’elfe, faisant monter la moutarde au nez de cette dernière.

- « Bien sûr, il est là lui », soupira Arzhiel en voyant son ingénieur. « Et Vorshek, il est où ? Derrière un buisson avec une dryade ? Ah non, c’est vrai, le dragon aussi est atteint de boulettitude et a sauvé Hjotra au lieu de Vorshek ! »

- « Vorshek, votre progéniture, est ici », se défendit Voronwë avec tact en indiquant Hjotra. « Non ? Non ?! Serait-il possible que j’ai confondu ? Saperlipopette, tous ces mammifères se ressemblent tellement, je suis confus. »

- « J’aurais pas mis autant de syllabes », commenta Arzhiel d’un regard pesant. « On est au beau milieu d’un siège du Karak et l’autre pourfendeur d’essieux nous largue en pleine pampa avec Hjotra en bonus ! Ça faisait au moins depuis hier que je n’avais pas eu une journée aussi pourrie, tiens. Bon, le prince de la magie, je vous donne cinq secondes pour me renvoyer à la maison ou vous ramassez une claque. »

- « Y a pas de lézard », répondit le reptile conciliant en s’exécutant. « Vous pouvez compter sur moi comme sur un boulier. »

- « J’aurais pas mis autant de i », marmonna Elenwë en mâchouillant sa saucisse.

 

            Voronwë formula l’incantation d’un autre sortilège qui ne parvint à téléporter Arzhiel qu’en haut du dernier arbre encore debout, pas vraiment assez loin pour être considéré comme réussi, ni assez près pour la baffe promise. Le nain énervé chuta lourdement en essayant de descendre, emportant la moitié du feuillage et des branches avec lui sous les applaudissements sincères de Hjotra, hilare.

 

- « Non mais vous sortez de cuite, espèce de gros piment ou vous postulez dans mon état-major ?! » pesta le seigneur en raclant les feuilles et les brindilles de son pantalon par poignées entières. « Y a des pied-bouche qui se perdent et je…C’est quoi encore ce cirque ? »

 

            Le nain fronça les sourcils en fixant une masse compacte en mouvement se dirigeant droit sur eux. Lorsqu’il identifia une horde d’animaux sauvages courant dans leur direction, Arzhiel prit précipitamment ses jambes à son cou, s’acharnant pour remonter à son arbre. Elenwë se contenta de léviter pour éviter d’être piétinée tandis que Hjotra, fou de joie, tenta d’administrer un câlin enjoué à chaque bestiole passant à portée.

 

- « C’est pas moi qui ai fait ça», trouva nécessaire de se justifier Voronwë quand la meute fut hors de portée.

- « Vous croyez qu’ils étaient en colère à cause du barbecue ou parce que leur forêt croustille en ce moment sous nos pieds ? » interrogea Arzhiel, encore sous le coup de la stupeur.

- « Ils étaient effrayés », répondit Elenwë en pointant la direction d’où ils étaient venus. « Sans doute par ceci… »

 

            Une troupe importante de zombies avançait d’une démarche saccadée et implacable, charriant à travers la clairière un vent de mort, de terreur et de puanteur plantaire suffocante.

 

- « On a vraiment bien fait de s’autoriser un break entre deux assauts sur le Karak pour venir se détendre à la campagne », maugréa Arzhiel, un mouchoir sur le nez, occupé à assembler sa masse de poche en kit. « Le sortilège de la bêcheuse aigrie a du contaminer la région. Restez derrière moi, ma grosse tanche ! »

 

            Elenwë tendit la main vers les mort-vivants et foudroya le premier rang d’un éclair enchanté cinglant comme un fouet.

 

- « Bon, ben passez devant du coup… »

 

            En ancienne gardienne de bois sacrés, la sorcière obtempéra et déchaîna les éléments contre les horreurs progressant en rangs serrés et souillant la forêt de leur présence. La colère l’emportant lorsqu’un détachement piétina sans ménagement un parterre de pâquerettes de leurs pieds malodorants, elle commença à les transformer en lapins, castors et furets que Hjotra s’empressa de capturer, pour sa ménagerie personnelle.

 

- « Ils vous débordent par le flanc ! » s’exclama Voronwë, en retrait.

- « C’est vous le flan ! » rétorqua Arzhiel en récupérant les animaux zombies collectés par Hjotra pour mieux les balancer dans le barbecue. « Vous ne vous sentiriez pas un poil tenté de nous filer un coup de patte, Salamèche ? »

- « Je suis contractuellement lié par une obligation d’exclusivité à Vorshek », s’excusa le dragon d’un air navré. « Souhaitez-vous étendre la garantie aux parents proches et aux amis de la famille…collectionneurs animaliers ? »

- « Et si vos employeurs claquent boulottés par des pécores zombifiés, elle dit quoi d’après vous la clause sur la prime de rupture de contrat, pauvre pignouf des étoiles ? » grogna le nain en déchaussant quelques dents, mâchoires comprises, à coups de masse.

- « Sornettes ! » persifla le reptile. « Je ne vais ni ramper, ni danser au son de votre flûte, petit mammifère poilu. »

- « Ils sont trop nombreux », capitula Elenwë, submergée. « Si ça continue, je vais finir par tâcher ma robe. Je vais faire diversion, le temps qu’on s’échappe ! »

 

            La sorcière lança de vives lumières colorées dans le ciel qui, explosant en gerbes à intervalles réguliers, offrirent un magnifique feu d’artifice. Incapables de résister, les mort-vivants se figèrent et levèrent la tête, hypnotisés par le ballet des lueurs éphémères. Arzhiel et Elenwë saisirent l’occasion pour décamper en vitesse, se réfugièrent au cœur de la forêt épargnée, retournèrent chercher par la peau des fesses Hjotra, resté sur place à profiter lui aussi du spectacle, puis repartirent, escortés par Voronwë, volant dans leur sillage.

 

- « Merci la discrétion avec un croco de deux tonnes accroché en cerf-volant à nos basques ! » ronchonna Arzhiel. « Mais pourquoi vous nous suivez, on va se faire repérer tout de suite ! »

- « T’inquiètes chaussette, j’assure chaussure, je suis protégé par un sort d’invisibilité. Vous êtes les seuls à pouvoir me voir. »

- « Ce sont des zombis mangeurs de chair fraîche, avec ou sans écaille », fit remarquer Elenwë en se pomponnant. « Votre sort est inutile, ils se guident à l’odeur. »

- « C’est le ver de trop, je suis saoulé, Voronwë », tempêta Arzhiel. « J’en ai ras la couette d’avaler vos couleuvres. Retournez pondre vos œufs au lieu de nous casser les nôtres. Avec de la chance, les zombis vous suivront et nous ficheront la paix. »

- « Vous me virez ? » s’offusqua le dragon, médusé. « Fort bien ! Après tous les efforts que j’ai fait pour sauver votre…ingénieur animalier ! Même pas je suis vexé. Mais vous comprendrez que je suis dans l’obligation d’annuler tous mes sortilèges vous concernant. »

- « On en reparle lors de votre pot de départ ? Maintenant, il faut rentrer chez vous, hein ? A votre place je m’en irai ventre à terre avant d’essuyer une calotte ! »

 

            Le nain s’avança en levant une main menaçante juste au moment où le reptile mercenaire annulait ses enchantements. Le sort de téléportation supprimé renvoya aussitôt Elenwë et Arzhiel à leur point de départ, dans la salle du trône, au Karak. Le seigneur nain, emporté par son élan, étala une vieille servante passant là de la large baffe plusieurs fois promise, sous les yeux hébétés de toute la cour.

 

- « Hein ? Ah…euh… » fit ce dernier en voyant la vieillarde sonnée. « Et que la soupe soit servie à l’heure la prochaine fois ! D’abord ! »

- « Seigneur, tout va bien ? » s’enquit Garfyon en approchant en garde haute, par prudence. « Dame Elenwë ! Vous êtes transpirants et vos habits sont en bien mauvais état…Seriez-vous tous deux partis pour…en pleine bataille…pendant que vos soldats meurent sur nos murailles ?! »

- « Justement », répondit Elenwë en se recoiffant d’un air mutin. « Il faut bien commencer à repeupler. »

- « Langue de vipère », grommela Arzhiel. « Entre ça et votre brillante idée d’engager le boulet écailleux, rappelez-moi de m’occuper de votre cas ce soir. »

- « Nous pensions tous que c’était déjà fait », commenta Garfyon d’un ton glacial tandis que la cour lançait des regards noirs au seigneur las.

 

            Arzhiel, dépité, chercha ses mots pour clarifier la situation avant qu’elle ne s’envenime davantage puis, y renonçant, alla se lover sur son trône. Sentant quelque chose bouger dans sa sacoche, il en ressortit un lapereau-zombie qu’il s’empressa de jeter contre une colonne avant de broyer sa carcasse sous son talon.

Lourdement pénalisé par les votes de la partie elfe outrée de son conseil des ministres, il fallut quatre jours de geôle à Arzhiel pour convaincre la cour de le libérer.

 

Bilan de la mission :

Arzhiel : Popularité plébéienne -1

Hjotra : Allumage de feu en milieu sauvage +1, pistage et piégeage d’animaux de la forêt +1 (déblocage de la compétence scoutisme niveau 1)

Elenwë : Spectacle artificier en plein air +1, Ressources Humaines (et draconiennes) -1

Expérience acquise : Piètre