L'Autre-Monde
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Épisode 143 - La Destinée du Serviteur Céleste

 

Arzhiel fixa le balcon de la Salle du Conseil avec appréhension mais détermination. Les clameurs de la foule venue l’écouter et réunie sur la place principale lui parvenaient sans interruption depuis toute la matinée. Toute la population du Karak avait répondu à son appel en ces temps troublés. Le seigneur nain, soudainement nerveux, passa pensivement la main sur ses lèvres sèches. Il devait paraître fort devant ses sujets, inébranlable comme un roc malgré les événements. C’est donc d’un pas ferme qu’il s’engagea vers le balcon, avant de se prendre les pieds dans un tapis et d’émerger devant le peuple complètement déséquilibré, en gesticulant, pour mieux s’écraser contre la balustrade en lâchant un juron.

 

- « Par les grelots à barbe de mon aïeule, Elenwë ! » gronda-t-il avec emportement. « Vous et votre manie de nous fourrer ces saloperies de tapis partout aussi ! Tout ça parce que vos congénères se trimballent en ballerines de danseuses ou pieds nus comme des clodos ou des sauvageons ! En plus, excusez-moi, mais il est super moche celui-là. C’est quoi les motifs ? On dirait des petites boulettes de crottes de mouton écrasées. Et vos tapettes d’artisans ne savent pas qu’on ne mélange pas deux couleurs primaires ? Vous allez me faire le plaisir de dégager ces nids à puces hideux de mon palais avant le déjeuner ou je délocalise la guilde des tisserands de vos petits potes dans les steppes glacées des orcs nordiques ! Bon, alors. J’en étais où ? »

- « Vous alliez vous adresser au peuple, monseigneur », répondit Garfyon, vacillant entre la honte et le désespoir. « A leurs expressions, je pense que votre introduction a retenu toute leur attention. Originale, l’accroche avec les tapis. »

- « Peuple du Karak ! » enchaîna Arzhiel comme si de rien n’était. « Ainsi que les pauvres pommes étrangères pas chounardes qui sont venues nous visiter cette semaine. Notre cité est assiégée depuis plusieurs jours. Nous avons perdus tout contact avec l’extérieur et nos légions sont actuellement déployées aux portes de la montagne à repousser une invasion de mort-vivants. Il semblerait en effet que les rêves prémonitoires se soient révélés exacts.

Alors je tiens tout de suite à clarifier la situation. Non, par contre arrêtez de gueuler pendant que je parle, j’aime bien la plupart d’entre-vous et ça m’ennuierait de vous lâcher la milice aux miches. Les rumeurs issues d’un certain haut prêtre fanatique et barré de l’état-major comme quoi les morts se lèvent pour nous latter parce qu’on abrite des elfes, des roux et des gauchers n’est qu’un ramassis d’âneries. J’invite ceux qui en doutent à aller en débattre avec l’intéressé au cachot du troisième sous-sol.

Il n’est pas nécessaire de paniquer ou de commencer à piller les boutiques, sauf la taverne de mon cousin, allez-y de ma part, il me doit trois loyers. Nous avons des réserves conséquentes de champignons et de bière et les copains elfes du cercle des joyeux sorciers nous ont concoctés un sortilège de blizzard bien piquant qui ralentit la progression des mort-vivants à l’extérieur. Donc, je ne veux pas d’émeute ou d’heures de boulot séchées. Au turbin, bande de feignasses, sinon, hop, la milice encore une fois. Voilà, je vous aime, je vous protège, je vous tiens au jus et bonne journée. Ah non, attendez, encore une bricole !

La malédiction affectant les morts qui se relèvent pour attaquer les vivants, je vous prierai de reporter votre visite vers l’ossuaire, actuellement lieu de villégiature des berserkers. Et si jamais grande tata morte la semaine dernière ou le neveu protecteur mis en charpie par un ours la veille viennent vous voir, évitez les câlins de retrouvaille, je vous prie. Visez direct les chicots ou appelez la garde avant de vous faire connement becqueter. Merci de votre attention et…Mouais, la moitié a déjà mis les bouts, j’espère qu’ils ont compris le message, ces tanches. Garfyon, j’ai été clair, non ? »

- « Limpide, messire. Votre talent d’orateur est inné et unique et vos tournures de phrase, si personnelles. Cette idée de rassurer vos sujets en les menaçant avec la milice ou les prenant pour des pécores est simplement ingénieuse. »

- « D’accord, c’est bon, fermez-la », ronchonna le seigneur de guerre en retournant vers son trône. « Je n’ai pas besoin de me faire vanner, je suis déjà marié. Puisqu’on parle de la famille et d’insulte, contactez Vorshek. Papa a deux mots à dire à son fiston… »

 

            On mena au seigneur du Karak le cristal de communication tandis que ce dernier se hissait sur son trône en jetant un regard noir au tapis installé devant. L’un des sorciers elfes du conseil se hâta d’activer la magie du cristal avant qu’Arzhiel ne l’abîme à force de l’agiter frénétiquement pour l’allumer. Le contact fut établi avec les dragons qui roxxent. Ces derniers avaient installés un bivouac sur une corniche surplombant un paysages de ravins et de parois montagneuses déchiquetées.

 

- « Père ! » s’exclama Vorshek avec soulagement. « Je croyais ne plus jamais vous revoir ! J’ai été gravement blessé et j’ai failli perdre la vie lorsque… »

- « La prophétie de la vieille daube s’est réalisée ! » l’interrompit Arzhiel avec véhémence. « Une godiche d’humaine bien remontée a invoqué toute une armée de zombies moisis pour se venger de vous. On a distinctement reconnu votre nom entre deux injures. Qu’est-ce que vous avez glandé avec cette cruchasse qui…Quoi ?! Qu’est-ce que vous avez dit ?! »

- « Une nécromancienne furieuse ?! » s’exclama à son tour Vorshek. « C’est Tynfir ! Elle cherche à m’atteindre en attaquant les miens. Hein ? Non, je disais juste que j’ai essuyé le tir belliqueux d’un archer et que je suis passé à deux doigts, tant de Tynfir, que de la mort. »

 

            Arzhiel posa la main à plat sur le cristal enchanté et se tourna vers ses conseillers elfes, sourcils froncés.

 

- « Quand vous disiez que votre club de quiches en robe surveillait mon fils à chaque instant pour le prévenir de tout péril et qu’en cas de danger, vous invoqueriez un dragon pour voler à sa rescousse, c’était comme quand vous essayiez de me faire croire que l’étude de la botanique est utile et doit être financée, c’est du flan ? »

- « Pas du tout, messire ! » s’empressa de répondre l’un des mages apeurés et très embarrassés. « Nous sommes bien intervenus pour couvrir la fuite du seigneur Vorshek en appelant un dragon écarlate adulte à ses côtés avec ordre de le protéger. Mais la bête a mal apprécié la situation. Elle a confondu sa cible avec votre ingénieur, Hjotra, qui l’accompagnait dans sa fuite. C’est lui dont elle s’est emparée et a mené en lieu sûr…Par pitié, ne le dîtes pas à Dame Elenwë ! Je préfère m’ôter la vie qu’affronter dans son regard la colère et la déception à notre encontre. »

- « Ah, mais même vous, qui n’êtes ni nains, ni de mon état-major vous devenez des gros boulets ?! » s’exclama Arzhiel, stupéfait, en tendant sa dague à l’elfe contrit. « C’est un virus, c’est pas possible…Du coup, les boulets en jupette, même traitement que le boulet standard : la moitié, direction les geôles, l’autre moitié, au front contre les cadavéreux dehors. Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir trouver comme punition pour un dragon bigleux ? »

- « Père, tout va bien ? » appela Vorshek.

- « Oui, je réglais des détails…habituels. Alors comme ça, vous avez failli caner ? Comment c’était ? »

- « Douloureux, désagréable et incroyablement troublant pour mon biorythme. »

- « Lopette ! » lâcha Ilurya dans un toussotement.

- « Père, je vous présente Ilurya qui m’a sauvé la vie. Non mais là, crade, habillée comme un sac, avec la coiffure vipère des broussailles, c’est sûr ça donne rien. On dirait qu’elle revient d’un treck en forêt et qu’elle n’a pas trouvé de point d’eau de la semaine, mais je vous assure qu’une fois nettoyée, récurée et surtout effeuillée, elle est tout à fait comestible. »

 

- « Hé, mais je la reconnais, la Méduse là ! » fit Arzhiel. « J’ai dû partir batailler des humains toute une saison pour rester éloigné du Karak tellement elle avait mise Elenwë en pétard ! »

- « Toutes mes excuses pour la gêne occasionnée, messire », déclara Ilurya sans en penser un mot.

- « Aucun souci, fillette. Même dans mes meilleurs jours, je n’avais jamais réussi à mettre autant mon épouse en rogne. Bonnet bas. Et puis, je te suis reconnaissant pour ce que tu as fait à Vorshek. Ça l’a vraiment décoincé du derche. Avant de prendre le sien, il était con comme ses pieds. »

- « Vous ne pouvez pas la fermer ? » lança Al, couché plus loin. « Y en a qui essaient de dormir ! »

 

            La troupe se tut un instant en regardant le rôdeur enfoui sous une fourrure profitant de la halte pour récupérer de leur pénible ascension à travers la montagne de la nuit dernière. Puis, Vorshek et Ilurya reprirent leur discussion avec Arzhiel, un ton plus fort et Cyril trouva le moment idéal pour répéter un nouvel accord de sa flûte.

 

- « Vous allez tout m’expliquer depuis le début », ordonna Arzhiel à son fils. « Je veux savoir pourquoi cette greluche osseuse est venue coller son armée périmée sur mon Karak. Envoyez aussi son adresse, j’ai trois ou quatre berserkers bien allumés qui souhaiteraient lui expliquer la diplomatie naine avec fers, chaînes et hache à double tranchant. Mais d’abord, vous êtes où là ? »

- « Au cœur des Fosses Sceptiques, au-delà du désert Dégobille, un peu à l’ouest des Monts Petits Pitons », renseigna Ilurya quand Vorshek se tourna vers elle.

- « C’est à l’autre bout du continent et c’est le coin le plus paumé du monde. Je n’y enverrai pas un chien galeux ou même Svorn ! Qu’est-ce que vous avez encore fichu pour aller vous planquer aussi loin ?! »

- « Nous ne nous cachons, ni ne fuyons ! » rétorqua Vorshek, vexé. « Nous sommes venus quérir l’aide d’un sage susceptible de nous guider dans notre quête ! »

- « Le dernier sage que vous avez été interroger nous a pondu une prophétie bien naze et on s’est réveillés assaillis par des momies encore plus ridées que votre mère. Faîtes gaffe avec la sagesse. »

- « Ce sage-là ne risque pas de nous causer grand mal », dit Ilurya d’un air gêné. « C’est lui, là. »

 

            L’elfe orienta le cristal pour agrandir le champ de vision du seigneur nain. Au bout de la corniche était assis en tailleur un vieil humain boudiné, un toupet hirsute en guise de coiffure, les mains posées sur ses cuisses grasses et les yeux clos. On aurait pu le croire en pleine méditation et prêt à se réveiller, sauf qu’il était entièrement changé en pierre.

 

- « C’est bien celui que nous cherchions, le fameux sage Kauko », affirma Ilurya. « Il a pris la peine de laisser un mot pour ses visiteurs indiquant qu’il ne faut pas le déranger durant sa méditation durant les dix prochaines années. »

- « La vache, il est vraiment en pierre le vioque ? » s’exclama Arzhiel, hébété.

- « En pierre tout partout », le renseigna Cyril. « J’ai bien vérifié, plusieurs fois même. »

- « Du coup, cela nous cause quelque désagrément pour établir le contact avec lui et lui exposer notre requête », expliqua Vorshek, confus.

- « Changé en pierre », murmura Arzhiel, « ça c’est pas banal…A moi, vous pouvez le dire, je suis rodé niveau bouletterie de tout style… »

- « Non, ce n’est pas moi qui ai fait ça ! » le coupa Ilurya, usée de devoir se justifier encore une fois.

- « Je demandais, au cas où…Bon, puisque je ne peux pas sortir de chez moi et que vous avez une bonne décennie à poireauter, racontez-moi toute l’histoire. Et n’oubliez aucun détail. J’ai ma soirée de libre, c’était justement notre anniversaire de mariage avec Elenwë. »

 

            Al se réveilla une nouvelle fois en sursaut, arraché à son sommeil non seulement par une voix nasillarde, mais encore par des piétinements insistants sur ses doigts.

 

- « Je la jouais paisible jusqu’à maintenant, mais une lourdeur pareille appelle des représailles sévères ! » grommela le rôdeur en s’étirant. « Va y avoir de l’eau de gourde avec un arrière-goût de pipi matinal et des chausses fourrées aux orties, ça ne va pas traîner ! »

 

            Le jeune homme bondit sur ses pieds en jurant et regarda d’un air stupide le vieillard près de lui. Ce dernier ressemblait trait pour trait à la statue moche que les dragons qui roxxent avait découvert plus tôt, sauf que celui-ci était bien vivant et observait Al en silence tout en se grattant une aisselle. Vorshek, Gonzague, Ilurya et Cyril avaient disparus. Ainsi que le paysage rocailleux et chaotique et tout autre point de repère. Il n’y avait rien alentour, ni sol, ni ciel, ni montagne, ni ravin. Le monde s’étirait blanc et lisse comme un drap partout où portait le regard. Stupéfait, Al accueillit la nouvelle avec philosophie : il se rassit, puis se recoucha. Le vieillard lui asséna alors un autre coup de pied.

 

- « Tu es dans le monde onirique », caqueta-t-il de sa voix cassée. « Tu ne peux le quitter en te rendormant, tu dors déjà. »

- « Je parie que c’est encore Cyril qui s’est trompé de cible en essayant de droguer Vorshek », déclara Al. « Attention, je ne voudrais pas vous paraître débile car je crois que je vais répéter ceci à plusieurs reprises mais : de quoi ?! Le monde onirique ? Pourquoi y a rien autour ? On dirait l’espace entre les oreilles de Maître Hjotra, sans les animaux. Et pourquoi vous ne faîtes plus le caillou, vous ? »

- « Tu n’écoutes pas, pas même ta propre voix intérieure, Aladin », répondit placidement Kauko le sage. « Tu te trouves toujours auprès de tes compagnons et tu les rejoindras quand tu auras cessé de dormir. D’ailleurs, tu pourras leur demander de nettoyer avant de partir, vous avez dégueulassé toute la corniche en moins d’une heure. Ceci est le monde des rêves dans lequel a été appelé ton esprit. Par moi. Pour communiquer ensemble. C’est bien le but de votre visite, venir me parler, n’est-ce pas ? »

- « Le monde des rêves ? » répéta Al, pensif. « Si c’est le monde des rêves, pourquoi y a pas des gonzesses presque à poil qui se roulent dans la boue et des montagnes d’or ? »

- « Ce n’est pas ton rêve », clarifia le vieil homme dépité. « Que désires-tu donc savoir alors ? Non tais-toi, tu jacasses comme une pie et débites ânerie sur ânerie. Je vais lire directement en toi, après tout, c’est ton esprit qui est ici. Voyons voir…Le Sceptre du Roi ? Oh, une quête difficile. »

- « C’est votre rêve alors ? » demanda Al sans écouter. « Ça craint tout ce rien. Vous n’avez aucune imagination ? Ça doit être chiant à mourir dix piges ici… »

- « Je pourrais t’expliquer que pour atteindre l’illumination et un nouveau niveau de conscience, je dois sublimer mon esprit en me délestant une par une de mes pensées, mes envies, mes idées parasites, mais tu n’es qu’un benêt qui n’y comprendrait rien. Bref, le Sceptre ne peut être détruit. Pour annihiler son pouvoir et vaincre la malédiction de Tynfir, toi et tes amis devrez trouver la Perle Pure. Elle se trouve dans le saumon qui est dans la loutre, elle-même dans le corbeau dans le faucon qui elle, est dans la biche dans le loup dans l’ours. »

- « Je retire ce que j’ai dit sur les animaux », fit Al en essayant de se réveiller en se pinçant.

- « La Perle Pure est l’unique moyen de sauver le monde que vous avez menacé de destruction par négligence et ignorance », annonça le sage. « A présent, lis ça. En entier. »

 

            Le vieillard replet fit apparaître un lourd grimoire d’un claquement de doigt et le lança dans les bras du rôdeur qui maintenant, s’assénait de brutales baffes.

 

- « C’est quoi ? Les Saintes Ecritures ? Ça a un rapport avec le Sceptre et la Perle dure ? »

- « Perle Pure », soupira Kauko. « Non, aucunement. Cet ouvrage n’a de lien qu’avec toi, ton âme et ta destinée. Lis. Nous parlerons ensuite. »

- « Le bouquin fait juste huit cent pages ! » protesta le jeune homme. « Je ne vais pas me coltiner tout le grimoire ! J’en ai pour trois ans rien que pour comprendre ce que je lis ! »

- « Le temps s’écoule différemment ici », répondit le vieillard d’un air débonnaire. « Lis. »

 

            A contrecoeur, Al s’exécuta. La lecture fut lente, pénible et peu supportable mais ni les gémissements, ni les suppliques, ni les menaces du rôdeur ne réussirent à convaincre le sage d’arrêter ce tourment pour le réveiller. Lorsqu’enfin Al referma l’épais ouvrage, une éternité semblait s’être écoulée alors qu’il n’en était rien.

 

- « Tu as connu bien des émotions primordiales à travers cette lecture de l’un des plus grands livres du monde. Qu’as-tu pensé de ce recueil ? »

- « C’était merdique », répondit sans détour le rôdeur fatigué. « Ça passe du coq à l’âne, y a des poèmes mélangés à des contes et des prières où on pige un mot sur deux. Ça parle de gus clamsés depuis des plombes, c’est niais, c’est mal écrit et il n’y a pas de scène de cul. Y a bien quelques personnages trucidés de manière originale pour donner un peu de rythme, mais en général, c’est bidon. D’ailleurs, pour un livre qui prône un message d’amour universel, c’est spécial toutes ces morts crades et ces massacres. En y repensant, c’est même drôlement morbide, c’est l’édition pour extrémiste fanatique non ? »

- « Les Saintes Ecritures sont l’héritage divin offert aux mortels. Et dorénavant ton livre de référence pour le reste de ta vie. Tu le reliras un nombre incalculable de fois et il deviendra la source à laquelle tu abreuveras ton âme. »

- « Ah non, pas question que je me cogne à nouveau ce torche-fion ! » rouspéta le rôdeur. « C’est quoi le plan ? A part par sadisme, pourquoi vous m’avez fait lire ce truc, bon sang ?! »

- « Pour que tu te révèles à toi-même, Aladin. Ta destinée est de devenir paladin. »

- « Ah non, vous n’allez pas vous y mettre vous aussi avec cette histoire de paladin ! C’est Gonzague qui vous a payé pour me vanner là-dessus ? Et puis comment vous connaissez mon vrai nom, c’est elle, ça aussi ? »

- « Je peux lire dans ton esprit et dans ton âme », rappela le sage, les poings sur ses bourrelets flottants. « Tu fuis ton destin de héros car tu es rongé par la peur et la faiblesse. Tu te mens à toi-même en essayant d’être rôdeur. Au fond de toi, tu sais que tu es fait pour servir les dieux et lutter contre les ténèbres. »

- « Sérieux, entre-nous, vous dirigez une secte, c’est ça ? »

- « Je rendrai ton bras puissant et ce livre sacré renforcera ton esprit et ton cœur. Délivré de ta faiblesse, la couardise n’aura plus d’emprise sur toi. Embrasse ta destinée de serviteur du Ciel et défenseur des Saintes Ecritures. »

- « Je vous préviens que si vous m’obligez à embrasser quoi que ce soit, je hurle très fort et très aigu », avertit Al en reculant. « J’ai longtemps observé Cyril, je sais faire ! »

- « Cette lecture a émerveillé ton âme et ému ton cœur, pourquoi ne pas le reconnaître ? »

- « Je ne sais pas si j’ai été plus ému au passage où l’autre zouave sacrifie sa fillette malade en l’offrant à une bande de pirates cannibales ou lorsque l’envoyé des cieux est trahi par son frère, poignardé par sa sœur et violé par sa belle-mère pour l’amour de son père céleste. Ce fichu bouquin a moisi mon âme, plutôt ! En plus, y a même pas un seul paragraphe sur le Père Noël…Sans déconner, on le connaît le type qui a écrit ça ? C’est pas crédible une minute son histoire, ça ne marchera jamais. »

- « Les morales de ces histoires reflètent tout ce que tu crains trop de ressentir mais que tu éprouves depuis toujours au fond de toi. Je sais que tu as toujours aspiré à devenir un héros défendant ces valeurs. Tu seras un soldat de dieu, Aladin. »

- « Je ne vois pas en quoi un dieu omniscient, omnipotent et omnivore aurait besoin d’une pauvre tâche comme moi. »

- « Si tu répands sa parole et suis son enseignement, il s’incarnera en toi. De toute façon, autant l’accepter au plus vite, c’est décidé et j’ai hâte de commencer, parce qu’il y a du boulot ! »

- « Une dernière question », fit Al en levant la main. « Pourquoi vous faîtes ça pour moi ? »

- « Mon truc du monde onirique ne marche que sur les humains et tu es le seul humain de ton groupe, sachant que j’ai plutôt rarement de la visite », avoua Kauko en haussant les épaules. « La méditation, c’est sympa, mais c’est vrai que c’est d’un chiant à la longue ! »

 

            Al se réveilla en sursaut, bondissant sur ses pieds en hurlant comme un dément, mit quelques instants avant de réaliser que son cauchemar était terminé puis fondit sur un caillou qu’il étreignit passionnément, émerveillé par ce contact avec le monde réel.

 

- « Qu’est-ce qui lui arrive à votre copain ? » demanda Arzhiel, blasé. « Une fois j’ai rêvé que j’étais amoureux d’Elenwë, j’ai eu la même réaction au réveil. »

- La Perle Pure ! » s’écria Al en pleine crise hystérique. « Je sais comment vaincre Tynfir et son armée ! Il faut retrouver la Perle Pure qui est dans le saumon dans l’ours dans le loup et dans le dindonneau ! La Perle Pure ! »

- « Vous tenez toujours à ce que je légalise vos herbes folles, fils ? » interrogea Arzhiel. « Vous avez vu dans quel état ça met les humains ? »

- « Calme-toi, Al », fit Gonzague en s’approchant du rôdeur agité qui gesticulait dans tous les sens. « Détends-toi bon sang, tu as fait un cauchemar. Calme-toi ou je te mets une beigne ! C’est quoi ce bouquin par terre ? Et cette épée ? On est dans un désert, comment tu as réussi à braquer ce fatras ?! »

 

            Al, fortement perturbé, baissa les yeux sur l’ouvrage des Saintes Ecritures reposant près de sa couche, à côté d’une superbe épée dont la lame abritait le reflet du visage poupon de Kauko. Ce dernier lui adressa un clin d’œil complice qui effraya tant le jeune homme que la peur le fit chuter lourdement sur la statue du sage la faisant brusquement s’écrouler sous son poids.

 

- « Ce bourrin a détruit la statue du sage ! » hurla Ilurya avec colère. « Tu n’en rates vraiment pas une, Al ! »

- « Ne t’en fais pas, ce n’était plus qu’une coquille vide », fit la voix de Kauko depuis la lame. « Je me suis incarné dans cette épée pour te procurer la force qui te fait défaut, paladin. Ah, un détail cependant, tu es le seul à me voir et m’entendre. Pour les autres, je ne suis qu’une certes élégante, mais parfaitement banale épée. Evite donc de trop me parler, tu vas passer pour un taré. Enfin, un peu plus qu’habituellement, je veux dire. »

- « Vous…Vous m’avez suivi ?! » s’exclama Al, apeuré.

- « Heureusement pour toi. A ce sujet, rappelle-moi de te briefer de nouveau sur la Perle Pure. Le dindonneau, je vous jure… »

- « C’est à sa couverture qu’il parle ? » demanda Arzhiel, stupéfait. « Il est un peu fatigué, non ? »

- « Et comme il me soule, c’est l’heure de la sieste », grogna Gonzague en s’approchant de son ami, le poing levé.

- « Oh non, pas le monde onirique »…gémit Al avant de retomber, sonné.

- « Impressionnant », commenta Arzhiel tandis que Al bavait, le nez dans la poussière. « D’aucuns trouveraient ça bizarre, mais j’ai un passif de compagnons boulets dignes de celui-là. Les dieux sont vraiment cruels avec certains parfois ! »

 

Bilan de la mission :

Al : Lecture de textes sacrés et sacrément chiants +1 (déblocage de la classe Paladin, niveau 1 : sous-bouse apprenti de base)

Vorshek : Gestion des ex -1

Ilurya : Géographie des coins paumés +1

Cyril : Fouille corporelle +1

Gonzague : Anesthésie générale +1

Arzhiel : Improvisation de discours -1

Expérience acquise : Léthargique