L'Autre-Monde
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Épisode 139 – Le Génie des Nuages

 

- « Mon adorable faon…Espiègle louveteau…mon lapereau d’amour…L’aube darde ses rayons à travers la brume évanescente de la nuit…Il est temps de t’arracher au sommeil, joli pinson…Petit ourson hirsute… »

 

            Vorshek leva un œil en baillant. Al écarta le coquillage enchanté de son oreille et la douce litanie d’Elenwë se tut.

 

- « Je crois que je vais arrêter », gémit Al en rangeant l’artefact. « Je trouve ça hyper malsain ! »

- « Quoi donc ? Que je te force à me réveiller tous les matins avec la voix de ma mère enregistrée dans un coquillage magique ? »

- « Je pensais au fait qu’à 50 ans tu éprouves encore le besoin d’être réveillé par moman, mais c’est vrai que ma participation est au moins aussi glauque…Tu es rentré tard cette nuit. Par pitié, dis-moi que tu as chopé ta princesse et qu’on peut enfin se barrer de cette région pourrie maintenant que tu as vidé tes bourses et rempli les nôtres ! »

- « Non, nous avons simplement discutés », le renseigna Vorshek avec pudeur.

- « Comment ?! » fit Al, choqué, tout en tendant machinalement ses pantoufles à son ami. « Tu n’as pas toujours pas conclu ?! Je sais ! Elle est tombée amoureuse de moi, c’est ça ? »

- « Malgré tout mon charme, elle n’a pu s’offrir à moi », se justifia le semi elfe tandis que toute l’équipe se réveillait dans la tente. « C’est une fille de roi et héritière du royaume. La tradition exige qu’elle conserve sa pureté jusqu’à ses épousailles. »

- « C’est cet air de flûte qu’elle t’a joué hier soir ? »

- « Non, hier, elle trouvait que j’avais les pieds trop larges. »

- « Maintenant que tu abordes le sujet… » dit Cyril en se levant à son tour.

- « Et la veille ? »

- « Les mains trop lourdes. La fois d’avant, c’est parce qu’elle avait les cheveux mouillés et le jour encore avant, elle ne se sentait pas assez belle. »

- « Elle ne te prendrait pas pour un gigot par hasard ? » demanda Gonzague en approchant.

- « Je garde bon espoir », déclara Vorshek à ses amis dépités. « Elle n’est pas née la jeune femme correctement mettable qui ne saurait succomber à mes avances. »

- « Au pire, il te reste Gonzague en fiancée de toute manière », rappela Hjotra, émergeant de sous ses fourrures.

- « On peut parler sérieusement ou pas ? » soupira Vorshek. « Ramener le Cristal d’Eclosion et l’Oeil du Serpent ne suffisait malheureusement pas pour la convaincre de m’épouser. Je vais devoir accomplir un haut fait encore plus prestigieux. »

- « Ouf, me voilà rassurée ! » s’écria Gonzague. « Moi qui craignais qu’elle ne te manipule pour encore t’utiliser, je suis soulagée… »

- « Réunissez vos paquetages, nous partons dès que possible », ordonna Vorshek. « Une nouvelle mission périlleuse nous attend. »

- « Résignons-nous, compagnons », soupira Al tandis que Gonzague et Cyril protestaient. « Je connais assez notre suzeraineté pour savoir qu’on ne rentrera pas tant qu’il n’aura pas éperonné l’autre bêcheuse, secoué sa salade et fait baver sa limace. »

- « De la poésie de bon matin ! » grommela Gonzague. « C’est si bucolique ! »

- « Bucolique, je croyais que c’était un autre mot pour la coulante », déclara Hjotra, perplexe. « C’est poétique la chiasse ? »

- « C’est sûr que la salade, mal lavée, c’est traître », rajouta Cyril en jouant avec sa moustache. « J’ai le temps de faire réchauffer un peu de soupe aux navets ? »

 

 

            Le regard pressant de Vorshek dissuada le hobbit et priva les Dragons qui roxxent de petit déjeuner. Geignant et grognant, ceux-ci quittèrent le campement de Tynfir, emboîtant le pas de leur prince de bien mauvaise grâce.

 

- « Je ne pensais pas devoir en arriver à ce stade », avoua le mage en cheminant, « mais je dois balayer les dernières réticences de Tynfir en me distinguant avec éclat. »

- « Je me sens maintenant nettement plus motivée de savoir qu’on va risquer notre peau parce que cette drôlesse refuse de se faire culbuter… » se plaignit Gonzague. « Au fait, on va où là ? »

- « Sur tous les articles magiques que Tynfir convoite, un seul n’a pu être ramené malgré les efforts de trois équipes différentes », expliqua Vorshek en désignant un bosquet au loin. « Il s’agit d’une poignée de la poudre enchantée du célèbre marchand de sable. Personne n’est parvenu à mettre la main dessus. »

- « Tu veux qu’on se lance à la chasse au marchand de sable ? Le personnage de conte ? Tu cherches à nous endormir ou quoi ? »

- « Hier, j’ai trouvé un nouvel accord si moche qu’il a défrisé la barbe de Hjotra », déclara Cyril. « Je crois qu’il va être idéal pour le futur récit de cette nouvelle quête prestigieuse… »

- « Le marchand de sable existe, bougres de brêles », les assura Vorshek. « C’est un génie puissant. Si les autres n’ont pas su le trouver, c’est parce que ces sots ignoraient où il habite. Ce genre de détail n’est pas inconnu à un sorcier cultivé et érudit de mon acabit. Je connais le moyen de nous rendre auprès de lui et Mère m’a fourni l’ingrédient indispensable à cela : un haricot magique ! Je l’ai planté hier avant de rentrer. Il a du pousser durant la nuit. Il nous conduira jusqu’au ciel car le marchand de sable vit dans un palais sur les nuages et… Hé ! Revenez ! Comment ça vous rentrez au campement ?! Très bien…Vous savez que vous êtes encore à portée de baguette magique là ? Châtaignes ou poulets ? »

 

            Les aventuriers retournèrent vers leur prince en maugréant. Vorshek les mena jusqu’au bosquet et écarta triomphalement deux buissons pour leur montrer son haricot géant.

 

- « Y a rien », indiqua Al en se curant le nez d’un air désinvolte. « Sérieux, on rentre quoi. »

- « J’ai lancé un sort d’invisibilité pour le dissimuler, pauvre buse », rétorqua Vorshek. « Là, hop ! Le voilà ! Allez, on grimpe ! »

- « C’est pourtant pas la soupe aux navets qui était daubée », marmonna Gonzague, ahurie devant le haricot large comme un chêne et s’élevant jusqu’aux cieux. « Je dois faire un rêve débile. Mais là, la grimpette au haricot magique pour trouver le palais du marchand de sable dans les nuages, ça bat la fois où j’avais rêvé que j’étais poursuivie par un troupeau entier de hobbits qui voulaient m’apprendre à danser le cha cha cha. »

- « Et on s’étonne encore que les nains refusent de manger ces saloperies de verdure ! » s’exclama Hjotra en examinant la pousse surnaturelle. « Comment c’est trop le démon les légumes ! »

- « Admettons que tout ceci soit réel et que je ne sois pas en plein délire de fin de beuverie, » déclara Al. « Tu crois vraiment qu’on va pouvoir escalader ce…ce truc jusqu’au ciel sans se casser la gueule toutes les trois secondes ? Une volée de marches est déjà un obstacle majeur pour la moitié de ce groupe ne dépassant pas le mètre cinquante ! »

- « Vous savez que vous commencez à me courir sur le haricot ? » souffla Vorshek. « Ce haricot est un passage pour un autre plan, une sorte de portail entre les mondes menant à celui des génies. Cyril, passez devant et grimpez-moi là-dessus. »

- « Une offre alléchante, j’aime quand tu t’encanailles et demande à me voir sous mon meilleur profil. »

- « C’est surtout que je préfère vous savoir devant que derrière dans ce genre d’exercice. Et si les génies ne sont pas portés sur l’hospitalité, autant que votre cadavre déchiqueté retombant dans une pluie de sang nous l’apprenne au plus tôt. »

 

            Cyril entama donc l’ascension du haricot géant. Adoptant une affligeante lenteur dans ses déplacements pour profiter au mieux des poussées de Vorshek le suivant, il se ravisa bientôt et accéléra le mouvement en entendant Foudrargent crépiter dans son dos en guise d’avertissement. Le hobbit disparut peu à peu à travers les nappes d’un brouillard persistant et déboucha très vite sur un sol meuble et solide tapissé de brume.

 

- « Je ne suis pas folle », balbutia-t-il à Vorshek quand celui-ci arriva à son tour. « Nous sommes bien sur un nuage ! »

- « Quand je vais raconter au seigneur Arzhiel qu’on a été sur un nuage ! » s’exclama Hjotra guilleret.

- « Personnellement, je pense que je vais m’abstenir », répondit Gonzague. « Si on pouvait éviter de passer pour plus tarés que nécessaire en vantant ce genre d’aventure, je crois que ça épargnerait beaucoup ce qui nous reste de dignité. »

- « Regardez là-bas ! » lança Al, l’index tendu. « On dirait une bicoque toute moisie. C’est ça ton palais, son altesse ? Avec le bol qu’on a, on est tombés sur le nuage des génies pouilleux, trop raides pour vivre dans mieux qu’une cabane à outils pourrie sur planches ! A part le tétanos, je ne vois pas bien ce qu’on va pouvoir ramener en la cambriolant. »

- « Est-ce que je peux vous aider ? » fit une voix dans leur dos.

 

            Les aventuriers firent volte-face en sursautant. Un étrange bonhomme se tenait entre deux pans de brumes, aussi intrigué, et inquiet, par ce qu’il voyait que par ce qu’il avait entendu. Il s’agissait d’un génie au teint rougeaud et à la mine débonnaire, vêtu d’un veston criard, une pipe fichée dans un coin de la bouche, un bonnet à grelot planté sur la tête et la main droite plongée dans une large besace portée en bandoulière.

 

- « Mais vous êtes des mortels ! » s’étonna-t-il, effaré. « Alors c’est vous qui avez garé votre haricot en plein dans mon nuage, bande de pirates ! »

- « Je crois que c’est du sable dans son sac », annonça Gonzague en sortant sa hache. « Je lui colle une mine et on lui braque sa came ? »

 

            Le marchand de sable fut plus rapide et jeta une poignée de sa poudre au visage de la naine. La guerrière tomba comme une masse, profondément endormie, suçant son pouce et blottie amoureusement contre sa hache.

 

- « Pourquoi tu jubiles, toi ?! » s’exclama Vorshek après Al qui gloussait de joie.

- « C’est parce que pour une fois, c’est pas moi le premier de l’équipe à me faire sortir de la course dès le début de la quête ! J’acquière de plus en plus un rôle primordial au sein du groupe grâce à mes dons de rôdeur et… »

 

            Le marchand de sable fit taire le jeune homme d’un jet de sable.

 

- « Il a une voix stressante et il est trop bavard », expliqua-t-il quand Al poussa ses premiers ronflements. « Le blond et le barbu, balancez-moi ces deux zouaves par le haricot et sautez hors de mon nuage ! J’ai encore du sable et je suis prêt à m’en servir ! »

- « Doucement, pépé ! » rétorqua Vorshek en dégainant sa baguette. « On veut juste une fiole de votre poudre et on s’en va. Je peux vous l’échanger contre une tranche de lard ou le rôdeur ici vautré, l’un des deux étant quand même plus pratique que l’autre. »

 

            Le marchand de sable fronça les sourcils en voyant Vorshek le menacer de sa baguette. Furieux, il jeta une large poignée de poudre sur les intrus. Vorshek et Hjotra tombèrent dans les bras l’un de l’autre, aussitôt endormis.

 

- « Petits salopiauds », rouspéta le génie. « Qu’est-ce que… ?! Tu ne dors pas toi ?! »

- « C’est sans doute parce que j’ai subi un sort de sommeil durant deux siècles », se justifia Cyril en profitant de la situation pour tripoter Vorshek. « Je dois être immunisé. »

- « Ne bouge pas. Je vais appeler mon cousin, génie des tempêtes. Tu vas douiller un peu de grêle, jeune sauvageon ! »

- « Attendez ! » s’écria Cerise, affolé. « Je ne vous veux aucun mal, moi ! On doit pouvoir s’entendre. Vous droguez les gens pour les endormir, ça m’arrive aussi. Vous aimez la pipe, moi aussi. Et beaucoup de gens trouvent que moi aussi je suis habillé comme l’as de pique ! »

- « Si tu veux m’amadouer, commence par débarrasser mon nuage de ton gang de filous, sale jeune ! »

 

            Cyril s’exécuta prestement et renvoya par le haricot ses compagnons endormis.

 

- « Cet exercice m’a bien échauffé », soupira le hobbit en ôtant sa redingote rose explosif. « Est-ce que je peux faire autre chose pour vous être agréable, messire le beau marchand ? Je suis barde, vous savez. Je peux chanter vos louanges aux autres mortels ou vous ravir d’émoi par l’une de mes ballades. »

- « Remets ta liquette et rentre chez toi ! »

- « Je m’en vais ! » obéit le hobbit avant de revenir sur ses pas. « Dites, vous me céderiez un peu de votre sable ? Juste de quoi remplir une fiole ? Je ferai n’importe quoi en échange. Et quand je dis n’importe quoi… »

 

            Cyril tritura sa moustache en fixant le génie d’un air provocant. Ce dernier sembla hésiter, regarda alentour que personne n’était dans les parages et fit discrètement signe au barde d’approcher.

 

            Vorshek et le reste de l’équipe se réveillèrent au pied du haricot que Cyril achevait de couper avec la hache de Gonzague. Le soir était tombé. Ils avaient dormi tout le jour. Le semi elfe regarda le barde d’un air interrogateur. En retour, celui-ci lui lança une minuscule fiole remplie de sable enchanté.

 

- « Je confirme que la cahute, c’était bien une cabane de jardin pourrie et bordelique plein d’outils à ranger ! » lui dit le hobbit en époussetant ses habits poussiéreux et couverts de tâches de rouille. « Tu m’échanges le sable contre un sort de soins anti-tétanique ? »

 

Bilan de la mission :

Vorshek : Connaissance d’histoire à dormir debout +1

Al : Discrétion -1

Gonzague : Animosité envers les danses populaires hobbits +1

Hjotra : Dégoût irrépressible des légumes verts +1

Cyril : Agencement des dépendances +1

Expérience acquise : Déplorable