L'Autre-Monde
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Épisode 137 – Le Défi des Quatre Gardiens

 

 

            La tempête de neige s’était levée au cours de la progression des Dragons qui roxxent en direction du col de la Bedaine. Le vent glacé charriait de lourds flocons virevoltant au rythme de bourrasques cinglantes, rendant chaque pas plus pénible que le précédent et chaque effort, plus coûteux. Le paysage avait presque entièrement disparu sous un épais manteau blanc impénétrable et seules la vue perçante de Vorshek et les dispositions naturelles des nains pour ce genre de climat parvenaient à guider le groupe. Puis le blizzard perdit de sa vigueur et la fureur de la montagne sembla s’apaiser. Il cessa de neiger, le vent retomba et la pénombre du soir recula un peu.

 

- « Ça me rappelle le Karak », commenta Gonzague, nostalgique, en s’ébrouant comme une bête.

- « Il manquerait presque une petite embuscade de gobelins des pics », approuva Hjotra en essuyant sa barbe maculée de neige, un sourire aux lèvres.

- « C’est dommage que Cyril boude », déclara Vorshek, protégé du froid et de la neige par un sortilège, en se retournant vers le barde qui, à la traîne avec Al, râlait et peinait, frigorifié. « Cette balade me met de bonne humeur et j’aurais bien entonné un chant de voyage en l’honneur de la montagne. Qu’est-ce que vous en pensez tous les deux ? »

 

            Un geste obscène fut la seule réponse de Al qui trébuchait dans la neige à chaque pas, gelé et tremblant. Cyril, lui, était trop paralysé par le froid et ses lèvres trop gercées pour qu’il puisse donner son avis d’une quelconque manière.

            Soudain, une silhouette apparut de derrière un sapin et s’avança vers les deux retardataires. Titubant et geignant, une vieille humaine tenta de les rejoindre en poussant des gémissements plaintifs.

 

- « Aidez-moi, je vous en prie ! » supplia l’inconnue que la tempête avait à demi tuée. « J’ai si froid et je suis si faible ! »

- « Votre suzeraineté ! » appela Al d’un ton sardonique. « Y a une humaine en détresse là ! Tu ne veux pas lui venir en aide ? Elle est peut-être princesse à la recherche de prétendants dociles à envoyer se geler les meules sur la montagne dans une mission débile ! »

- « Ne l’approchez pas ! » s’exclama le demi-elfe en rejoignant ses compagnons d’un pas vif. « Ignorez-la et ne lui parlez pas. Une vieille dame égarée sur une route isolée à la tombée de la nuit en pleine tempête de neige, c’est forcément une fée des neiges. Ces créatures maléfiques abordent les voyageurs et les changent en glace en les touchant. Ecarte-toi, monstre ! »

- « Je ne suis pas un monstre, messire », pleura la vieille femme, peinant pour essayer de les rejoindre. « La tempête m’a surprise. Aidez-moi ! Je meurs de froid ! »

- « Accélérez le pas, vous deux. Elle va disparaître si on ne lui prête pas attention. Mère m’a bien mis en garde contre ce genre de pièges pour voyageurs naïfs. »

 

            La petite troupe força l’allure. La vieille inconnue, affaiblie, fut vite distancée mais ne cessait pas une seconde de gémir et supplier. Malgré son triste état, elle déploya des efforts colossaux pour suivre le groupe. Ni les injonctions de Vorshek, ni les menaces de Al ne la découragèrent. Après une longue et pathétique course-poursuite, les aventuriers lassés finirent par lui jeter des boules de neige jusqu’à ce que la malheureuse chute du bord d’une falaise en voulant se protéger. Le groupe atteint peu après le col de la Bedaine où leur contact, un agent d’Arnez, les attendait sur le seuil d’une cabane délabrée. Hjotra répéta aussitôt le mot de passe convenu pour se faire identifier.

 

- « Le singe qui boit n’a pas besoin de queue ! »

- « Le sage qui voit n’a pas besoin d’yeux », corrigea Vorshek.

- « Vous voici enfin ! » déclara l’homme, manifestement inquiet. « Cette maudite tempête a manqué bloquer le col. Messires ! N’avez-vous pas rencontrés une veille femme en chemin ? Il s’agit de ma mère qui devait m’apporter des victuailles mais avec cette tempête imprévue, je redoute le pire ! »

- « Une vieille femme… ? » bredouilla Vorshek, très mal à l’aise en croisant le regard de ses compagnons. « Ah euh non, je n’ai rien vu. Et…et vous ? »

- « On a bien croisé une vieille chouette mais elle a vite pris son envol », répondit Al.

- « Je ne peux pas me permettre de vous demander de m’aider à la retrouver, vous êtes épuisés après ce long voyage et il vous faut économiser vos forces pour la mission…Je vous ai dessiné une carte pour atteindre la Tour du Givre. Ses quatre gardiens se nomment Mjll, Snaer, Fnn et Drifa, Tempête de neige, Neige, Neige épaisse et Neige Fine en langage des géants de glace. Ce que vous cherchez se trouve en leur possession mais comme ils défendent farouchement leur tour, je n’en sais guère davantage. Partez demain à l’aube si je ne suis pas revenu. »

- « Parce que vous vous en allez ? » demanda Gonzague.

- « Je pars à la recherche de ma mère. Entrez et reposez-vous. Je ne rentrerai pas sans elle ! »

- « Et n’oubliez pas de récupérer les victuailles si vous la retrouvez ! » lui lança Al dès que l’homme quitta la cabane. « Une fée maléfique des neiges, hein ? On dirait qu’on a encore fait une boulette. C’est curieux, ce n’est pas notre genre. »

- « Une légère erreur d’appréciation », admit Vorshek. « C’est sans importance. De toute manière, vu le plongeon, il ne la retrouvera pas. Qui veut de la viande séchée ? »

- « On a buté une mamie et c’est tout ce que ça te fait ? » s’offusqua Gonzague, révoltée. « Elle part complètement en vrille cette équipe ! C’est simple, j’ai envie de tarter la moitié d’entre-vous le matin et de savater l’autre le soir. Moi, je veux de la viande. »

- « Je pense qu’on va tous mourir à force de faire n’importe quoi », confia Al avec franchise tout en allumant le feu. « Je suis certain que j’ai paumé deux ou trois doigts de pieds avec ce froid. Il reste du fromage aussi ? »

- « Vous dîtes ça parce que vous êtes fatigués », relativisa Vorshek. « Mangez et reposez-vous, ça ira mieux après. Non, pas vous Cyril. On doit encore réviser cette ode. »

 

            Le demi-elfe barra le passage vers les provisions au hobbit affamé et épuisé et le mena à l’écart de la cabane.

 

- « On est d’accord pour le premier sonnet : ma présentation, jeune prince héroïque injustement banni jeté sur les routes pour prouver son courage à son peuple et à son bourricot de père. Deuxième sonnet, c’est la rencontre du prince et de sa future princesse, Tynfir la belle, la pure…Vous ne prenez pas de notes ? »

- « Je ne sens plus mes doigts depuis ce midi. »

- « Comme vous voulez, cela fera un excellent exercice pour votre mémoire si vous devez chanter ça dans tout le pays au retour. Donc, Tynfir ma promise en détresse, fille de roi blessé par un fourbe ennemi, requiert mon aide dans cette guerre. Dans le troisième sonnet, elle me confie la mission de m’emparer d’un cristal enchanté gardé par de terribles géants des glaces pour éprouver ma force et ma bravoure. Dès que vous avez pondu quelque chose de propre, venez me le soumettre. Je serai à table. Et n’oubliez pas que ce poème doit connaître un grand succès et m’apporter gloire et renommée. »

- « Ce sera toujours ça de pris si on claque en chemin ou si on ne réussit jamais notre quête pour retourner au Karak », commenta Al, la bouche pleine, massant ses pieds au-dessus du feu.

- « Si on trouve ce fichu cristal, pourquoi est-ce qu’on ne le garderait pas pour nous ? » interrogea Gonzague en mâchouillant sa viande. « Seigneur Arzhiel exige un artefact de valeur. Ça rentre dans les critères un cristal magique, non ? »

- « Tynfir en a davantage besoin que nous ! » répéta Vorshek, agacé. « Ce n’est qu’une épreuve pour tester notre loyauté et notre efficacité ! Je vous le redis encore une fois : le but est de gagner sa main ! »

- « C’est naze comme but », déclara Al. « Moi je ne la sens pas cette mission. Et puis d’abord, pourquoi tu nous forcerais à te suivre ? Maintenant que tu es banni, tu ne plus jouir de ton autorité princière. T’es rien de plus qu’un péquenaud, comme nous ! »

- « Le voleur frileux a raison », acquiesça gravement Gonzague. « On devrait choisir un nouveau chef de groupe ! D’après la tradition, c’est au plus âgé de prendre la tête. »

- « C’est un domaine où il excelle », murmura Al tandis que tous regardaient Hjotra mâcher sa viande et sa barbe en même temps, ricanant encore amusé par le nom du géant Fnn. « Finalement, laissons tomber cette idée. Tant pis, on continue la mission… »

 

            Les aventuriers achevèrent leur repas et sombrèrent bientôt dans un sommeil réparateur. L’agent d’Arnez n’était toujours pas revenu au petit matin et lorsque Gonzague en fit la remarque, ceux qui n’avaient pas oubliés l’homme ne semblèrent pas plus se soucier de son sort que celui de sa mère. Dépitée, la naine chassa tout le monde dehors, fit le ménage dans la cabane et rejoint le groupe qui put alors se mettre en route vers la Tour du Givre à l’aide de la carte.

            Le repaire des géants de glace se trouvait isolé sur l’autre versant de la montagne. Les dragons qui roxxent durent pour l’atteindre quitter la route du col et traverser une étendue escarpée et accidentée où la neige faillit les emporter et les engloutir à plusieurs reprises. Ragaillardis par cette promenade en milieu montagneux où l’air glacé gelait le moindre bout de peau nue et où le vent les harcelait sans répit, les deux nains de la troupe sifflotèrent gaiement au rythme des injures de Al et des pleurnichements de Cyril, jusqu’à destination. Dressée sur une crête, la Tour du Givre était un immense bâtiment de pierre verglacée aux parois rendues aveuglantes par le soleil levant se reflétant à sa surface.

 

- « Je demande plus par rhétorique que par curiosité, mais on a un plan ? » interrogea Al quand les voyageurs s’approchèrent de la haute porte d’entrée.

- « On frappe, on demande le cristal au nom du roi Gowla », répondit Vorshek avec assurance. « S’ils refusent, on frappe, on exige au nom de mon futur mariage. S’ils s’entêtent stupidement, je les décongèle à coups de Cône de Feu Draconique Ancestral et Mal Luné. »

 

            Le demi-elfe fit fièrement tournoyer sa baguette Foudrargent entre ses doigts et s’en servit pour frapper à la lourde porte en bois. Un rayon lumineux jaillit presque aussitôt du panneau, rebondit sur la surface polie du casque de Hjotra, fut machinalement repoussé par le fer de hache de Gonzague pour filer droit sur Vorshek qui le renvoya à son tour à l’aide de sa baguette magique. Le rai passa au-dessus de la tête de Cyril et acheva sa course en gelant Al de la tête aux pieds, pourtant au préalable caché derrière un rocher. Le rôdeur ne fut plus qu’une statue de glace plus dure que de la pierre, le visage crispé dans un rictus de stupeur délicieusement ridicule. Après avoir évalué la situation et compris la nature du piège de la porte d’entrée, les aventuriers ripostèrent en conséquence : ils défoncèrent les lourds panneaux en utilisant Al comme bélier.

 

- « C’est bien la première fois que Al s’avère aussi utile », déclara Gonzague en écartant les morceaux de bois éclatés éparpillés au sol. « Au fait, il va s’en sortir ? »

- « Cela dépendra de vous », répondit une voix caverneuse à l’autre bout de la pièce.

 

            Un géant à la peau bleue et à la barbe d’un blanc immaculé se tenait assis sur un trône à l’opposé de la salle, ses énormes mains posées sur le manche d’une hache à double tranchant de taille gigantesque.

 

- « Je suis Mjll, le premier gardien de la Tour du Givre », se présenta le guerrier. « La glace va bientôt envahir chaque étage à partir d’ici, gelant tous ceux qui ne seront pas assez rapides pour fuir sa progression. Si vous parvenez au dernier gardien, au dernier étage et à remporter sa dernière épreuve, la glace se retirera et libérera tous ceux qu’elle a pris en son sein, votre ami y compris. Si vous échouez, vous mourrez tous glacés pour l’éternité. »

- « De la glace ? » demanda Gonzague. « Quelle glace ? »

- « Celle-ci sans doute », indiqua Cyril en désignant le givre de l’extérieur envahissant la pièce et glissant lentement sur le sol dans toutes les directions, rampant sur les murs et gelant tout sur son passage, y compris le crachat de Hjotra dès qu’il toucha sa surface.

- « Des épreuves donc ? » interrogea Vorshek en reculant avec ses compagnons. « Du genre course en sac ou devinettes ? C’est obligé parce que nous ne sommes pas vraiment disposés à… »

- « Vous ne pouvez plus quitter ce lieu sans subir les épreuves », rétorqua Mjll tandis que l’entrée achevait d’être bloquée par une épaisse muraille de glace avançant sans répit. « Mettons à l’épreuve votre force en tant que guerriers ! Si vous voulez monter au premier étage, il vous faudra m’affronter en combat singulier et m’arracher la victoire dans… »

 

            Un brusque et puissant cône de flammes virulentes s’échappant de la baguette de Vorshek s’abattit sur le géant en train de se lever, ne laissant de lui qu’une flaque fumante.

 

- « Il m’a coupé la parole », se justifia le magicien en rengainant.

- « La glace se répand partout ! » s’écria Gonzague en reculant. « On monte ? »

- « Je pourrais sûrement dégager un passage vers la sortie avec mon feu enchanté mais je doute que Al encaisse mieux les flammes draconiques qu’un géant de glace, même version glaçon. On monte ! »

 

            Les aventuriers dévalèrent l’escalier et arrivèrent sur le prochain palier en se bousculant. L’escalier suivant était à l’opposé, dans le dos d’un second géant hirsute aux yeux pâles et à la barbe rousse. Vêtu d’un long et épais manteau de fourrure, il accueillit l’intrusion bruyante sans broncher, les bras croisés sous sa cape.

 

- « Etonnant ! » tonna-t-il de sa voix puissante. « Vous êtes parvenus à vaincre Mjll et aucun de vous ne parait blessé. Vous devez être de terribles combattants. Je me nomme Snaer et je vous propose un nouvel affrontement. »

- « Aucun souci », ergota Vorshek en jouant avec Foudrargent. « Vous pouvez même inviter les deux autres gardiens pour qu’on gagne du temps. »

- « Oh oh, vous êtes arrogants ! » rit le géant. « J’ai d’autres adversaires à vous soumettre. »

- « Si vous voulez, mais pas demain ! » rétorqua Cyril en surveillant d’un œil angoissé les marches se couvrant de givre dans leur dos.

 

            Snaer écarta brusquement les pans de son manteau et tendit ses mains gigantesques en avant. De longs filets d’eau claire jaillirent de ses paumes et, gelant avant de toucher le sol, prirent la forme d’innombrables serpents de glace animés d’une vie propre. Leurs sifflements stridents et le bruit de crissement de leurs corps sur la pierre tandis qu’ils filaient sur les aventuriers trouvèrent en écho le hurlement d’horreur de Gonzague. Vorshek se planta devant la masse grouillante pour libérer un nouveau cône de flammes. La baguette crachota péniblement deux flammèches malingres qui s’étouffèrent dans un ultime crépitement.

 

- « Une baguette pratiquement neuve ! » s’écria le magicien entre incompréhension, frustration et panique. « Je crois qu’elle est…cassée ! »

- « Ça faisait longtemps que j’attendais que tu me joues le coup de la panne », s’exclama Cyril, « mais pas dans ce contexte-là ! »

- « Les sser…les ssserp…les serpents approchent ! » pleurnicha Gonzague, horrifiée.

 

            Les reptiles de glace, de la minuscule vipère au plus imposant boa, se ruaient dans tous les sens, glissant entre les aventuriers et tentant de grimper le long de leurs jambes. Gonzague, prise de panique face à ces bêtes dont elle ne supportait pas franchement bien la vue, courait de long en large de la pièce en criant comme une fillette, poursuivie par une foule sifflante et gelée. Hjotra et Vorshek luttaient désespérément pour se dépêtrer de ceux qui les attaquaient et Cyril, paralysé par la peur, imitait manifestement Al, planté dans son coin en bavant de terreur. La nappe de givre vivante du rez-de-chaussée commençait quant à elle à se déverser inexorablement dans le premier étage.

 

- « Ces maudites bestioles ne me laissent pas le temps d’incanter ! » pesta Vorshek, assailli de tous bords. « Elles sont bien trop nombreuses ! Gonzague ! Frappe-les avec ta hache, bougresse de bourrine de berserker manquée ! »

- « Les serpents semblent l’aimer », ricana Hjotra tandis que la naine galopait de plus belle. « Ils sont quasiment tous à ses trousses ! »

- « Tiens, mais c’est vrai ça ! Et Cerise, il n’en a pas un ! Pourquoi est-ce…Le mouvement ! C’est le mouvement qui attire les serpents ! Cyril ne bouge pas d’un cil et Gonzague fait un cross ! Maître Hjotra ! Cessons de nous agiter ! »

 

            Le demi-elfe et le nain s’immobilisèrent, ignorant les reptiles s’affairant sur leurs jambes. Ceux-ci se détachèrent alors d’eux et les quittèrent un à un en quelques instants, trouvant plus amusant de se joindre à la foule derrière Gonzague. Au paroxysme de sa peur, la guerrière incapable de formuler une pensée concrète se jeta d’elle-même dans les escaliers pour fuir. Elle fut changée en glace dès qu’elle eut posé le pied sur la couche gelée. Plus personne ne bougeant dans la salle, les serpents se mirent alors à fondre et disparurent jusqu’au dernier.

 

- « Je suis un génie ! » s’écria Vorshek avec fierté. « J’aurais du comprendre en voyant que vous restiez immobile ! »

- « Je t’accorde en effet la victoire, alfe », sourit Snaer. « Vous pouvez reprendre votre ascension. »

- « Allons-y ! » acquiesça le magicien. « La glace avance dangereusement vite. Maître Hjotra, baffez Cerise pour le réveiller, on repart ! »

 

            Le trio encore en lice grimpa les marches quatre à quatre et atteint le second étage, gardé par un géant blond et massif, de minuscules stalactites de glace pendant à ses sourcils broussailleux et à sa barbe drue. D’un geste de la main, il désigna l’escalier derrière lui.

 

- « Je suis Fnn, Neige Epaisse et mon épreuve est aisée. Pour accéder au dernier étage de la tour, il vous suffit de rejoindre cet escalier…du moins, si vous parvenez à le retrouver. »

 

            Le géant de glace porta ses doigts à sa bouche et alors que Vorshek et ses compagnons croyaient qu’il allait siffler, son souffle puissant traversa la pièce, se changeant en un brouillard dense et impénétrable qui effaça murs et sol. Le rire de Fnn, déformé et résonnant, encercla les trois voyageurs puis s’éteint sur une ultime note de défi.

 

- « On se donne la main ! » ordonna Vorshek. « Je sens la magie émaner de cette brume, elle n’est pas ordinaire et nous ignorons quel danger elle recèle car… La main j’ai dit Cyril, rien que la main ! »

- « Je ne trouve plus Hjotra », déclara le barde. « Je ne le vois plus ! Je ne vois rien ! »

- « Je crois que c’est un peu le but de l’épreuve », fit remarquer Vorshek. « Diantre ! Je ne peux invoquer mes sorts élémentaires du vent qu’à l’extérieur. Débrouillons-nous sans ingénieur ni magie, l’un étant relativement moins nécessaire que l’autre dans l’absolu. L’escalier était dans cette direction. »

 

            Le demi-elfe avança d’un pas rapide dans la brume et ne s’arrêta qu’après avoir parcouru plus de dix fois la distance normale le séparant il y a peu de l’escalier. Le brouillard était en effet ensorcelé.

 

- « C’est une illusion », déclara le magicien en réfléchissant. « Nous sommes toujours dans la même salle mais nos sens sont faussés…Sauf le toucher ! Arrêtez de me peloter bon sang ! »

- « C’est pour me rassurer », prétendit le barde, apeuré. « Veux-tu que je chante ? »

- « Ça ne servirait à rien, voyons. Mais c’est vrai que vous proposez tout le temps de chanter, c’est curieux ! »

- « Je suis barde, je chante ! Tu veux que je fasse quoi d’autre ?! »

- « Une activité qui ne vous oblige pas à tripoter vos compagnons d’équipée ! Je vous préviens, je vous brise les doigts si vous…Par la constellation du bigorneau ! Reculez, la glace nous a rejoints ! »

- « Il y en a ici aussi ! » gémit Cyril en faisant les pointes. « Nous sommes encerclés ! »

- « Je ne peux pas mourir ici », soupira Vorshek. « Ça risque de compromettre mes chances d’épouser Tynfir…C’est fini, nous sommes condamnés. »

 

            Le voile du brouillard se déchira brusquement et les pans de brume s’effondrèrent en quelques instants, comme chassés par une soudaine brise. L’illusion prit fin au moment où Hjotra, perché sur la première marche de l’escalier, se soulageait d’un besoin naturel.

 

- « Votre ami nain a vu au-delà du mirage et su trouver la seule issue », expliqua Fnn d’une voix grave. « Vous remportez l’épreuve. »

- « Maître Hjotra, vous êtes un génie ! » fit Vorshek en bondissant de joie vers lui. « Comment avez-vous fait ? »

- « J’avais vraiment, mais vraiment trop envie ! », répondit placidement le nain.

- « Magnifique ! » jubila le demi-elfe en embrassant le front du nain. « Continuons ! Où est Cerise ? Oh mes aïeux ! Il est changé en glace dans une posture grotesque de tentative d’impulsion ! Il n’a pas fui la glace assez vite…On s’en secoue, on continue. »

 

            Les deux derniers dragons qui roxxent, sans doute les plus valeureux, atteignirent finalement le dernier palier gardé par le quatrième géant. Drifa aiguisait une impressionnante épée à deux mains, assis en plein milieu de la pièce. A la vue du demi-elfe et du nain, il délaissa son arme et son ouvrage, posa sur eux un regard perçant de ses yeux flamboyants et se leva lentement.

 

- « Attention au plafond ! » l’avertit Hjotra.

- « Aïeuh, par le dégel printanier ! » jura Drifa en se cognant. « Maudits soient ces dés cagneux qui m’ont valu cette place de dernier gardien ! Je suis Drifa, le quatrième gardien de la Tour du Givre, enfin vous connaissez le couplet. »

- « On doit subir une épreuve ! » répondit vaillamment Vorshek, très motivé. « La victoire sauvera nos compagnons pris dans la glace et…mais on n’est pas venus pour ça au fait ! On vient chercher un artefact bien précis ! »

- « La récompense et l’épreuve sont liées », enchaîna le géant de glace en se massant le crâne. « Quel trésor désireriez-vous emporter ? la Hache du Gel ? Le Manteau des Frimas ? Des bottes en poils d’oreilles d’ours des neiges ? Le Masque des Froids ? »

- « Le Masque d’Effroi ? » répéta Hjotra. « D’effroi qui fait peur ? »

- « Non, des froids qui font froids. »

- « Ça reste quand même très thématique », commenta Vorshek.

- « C’est maintenant que vous vous en rendez compte ? » rétorqua le géant en désignant la Tour du Givre d’un geste ample, mais las. « Quel est votre choix ? »

- « Le Cristal d’Eclosion ! » lança le demi-elfe, « la première goutte glacée née de la rencontre d’une stalactite et d’une stalagmite, aussitôt changée en un joyau magnifique. Damoiselle Tynfir en exige la jouissance comme j’exige la sienne. »

- « Votre choix est fait. Le Cristal est à vous, à condition de prouver que vous le désirez vraiment ! »

 

            A ces mots, Drifa alla se rasseoir et plongea sa main dans sa poche, en ressortant un superbe joyau qu’il enserra entre ses doigts puissants. Vorshek voulut s’approcher pour s’en emparer mais se rendit compte qu’il était rivé sur place par le regard écrasant du géant de glace qui ne le quittait plus. Le magicien essaya de parler, mais ses lèvres, comme ses membres et le reste de son corps, étaient complètement figées. Drifa, imperturbable gardien, le tenait ainsi prisonnier tandis que la glace s’aventurait à présent sur le dernier étage.

            Vorshek lutta et tenta d’opposer toute sa volonté aux yeux rivés sur les siens, en vain. Le magicien dut se résoudre à demander de l’aide à Hjotra mais ce dernier n’avait pas réalisé le péril et regardait tour à tour son prince et le géant, croyant à un jeu. Usant d’un sortilège de télépathie, Vorshek l’appela à l’aide. Le nain réagit sur-le-champ. Il ôta le cristal des doigts du gardien et le rangea dans sa bourse avant de partir visiter la pièce, satisfait.

 

- « Je ne peux toujours pas bouger ! » le rappela Vorshek par télépathie. « La glace se rapproche et va nous piéger tous les deux ! Il faut réussir cette épreuve en forçant Drifa à fermer les yeux. »

- « C’est qui ça déjà ? » demanda l’ingénieur.

- « Le géant, patate !!! On ne parle pas de votre sœur ! »

- « Aucune de mes sœurs ne s’appelle comme ça, mais y en a une que tout le monde traite de courge au Karak. Est-ce que ça compte ? »

 

            Recevant mentalement une salve d’instructions plutôt brusques et impatientes en réponse, le nain s’activa. Dans l’ordre, il enfonça son doigt dans l’œil de Drifa, lui tira la moustache, les poils de nez, lui boucha la vue, lui défit sa ceinture et baissa son pantalon et enfonça sa cuillère de voyage dans son oreille, sans succès. Inexorablement, la glace avançait vers Vorshek.

 

- « Il résiste même aux coups, il est dur comme de la glace », constata Hjotra en s’écartant. « Vous croyez que ça a un rapport avec le fait qu’on les appelle des géants de glace ? »

- « Il doit bien y avoir un moyen de lui faire fermer les yeux ! » se lamenta Vorshek dans sa tête. « En plus, on se gèle dans cette damnée tour ! Si on survit à ça, on aura tous attrapé la crève…J’ai trouvé ! Faîtes-le éternuer ! Il ne pourra pas garder les yeux ouverts ! »

 

            Hjotra obtempéra et chatouilla les narines du géant, un bout de sa barbe comme un pinceau. Drifa résista quelques secondes puis céda et poussa un virulent éternuement qui le renversa brutalement en arrière. Ainsi, il libéra malgré lui Vorshek de son emprise et abandonna au demi-elfe et au nain une difficile victoire. La glace aux pieds du mage s’immobilisa alors et s’évapora lentement.

 

- « Hi hi », ricana Hjotra. « On a eu chaud ! »

- « Votre humour me laisse de glace », souffla le géant en frottant son séant endolori et en remettant son pantalon.

 

Bilan de la mission

Vorshek : Source de motivation (princesse disponible et disposée) +1

Hjotra : Immunité naturelle (incompréhension) aux illusions +1

Gonzague : Phobie reptilienne +1

Cyril : Tripotage en aveugle +1

Al : Survie en milieu arctique -1

Expérience acquise : Burlesque