L'Autre-Monde
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Épisode 136 – Le Jour du Banni

 

 

            Le maraudeur orc, dissimulé à l’affût derrière un arbre près du sentier, se mit en position dès qu’il aperçut la silhouette d’un voyageur à détrousser au loin. Il jaillit en poussant un cri rauque, la masse hérissée de pointes menaçantes et le regard impitoyable. Lancé à vive allure, Al le dépassa en effectuant un léger écart avant même que le voleur n’ait ouvert la bouche pour l’interpeller. L’orc, hébété, regarda le rôdeur filer à toute vitesse. C’est alors qu’arrivèrent Vorshek, Hjotra et Cyril à la suite de leur comparse, eux aussi sprintant en se bousculant. Le détrousseur se campa au milieu de la route et grogna.

 

- « Halte les gueux ou je fracasse le crâne du premier qui… »

- « On n’est pas intéressés ! » se contenta de répondre Hjotra quand les trois héros doublèrent l’orc sans ralentir.

 

            Le bandit de grand chemin rugit de colère et de frustration et s’apprêtait à s’élancer à la poursuite des coureurs quand l’idée lui vint de voir ce qu’ils pouvaient tous fuir ainsi. S’il comprit quoi que ce fut quand la hache de Gonzague, plongée en pleine furie berserk, s’abattit sur son groin, il ne put jamais en témoigner qu’un hoquet de stupeur et un vent bruyant, tous deux pouvant néanmoins être imputés à son régime forcé de glands et racines de la semaine. Puis la hache de la naine en pleine folie meurtrière lui fendit le visage en deux.

 

- « Comment Al peut-il…courir aussi vite alors…qu’il lui faut deux heures pour trouver…cinq branches pour le feu ?! » glapit Cyril en désignant le rôdeur qui les distançait.

- « On peut précisément estimer l’ampleur du danger pesant sur le groupe en se fiant à la vitesse de fuite de Al », répondit Vorshek d’un ton professoral. « Dans le cas actuel, on peut donc en déduire que nous sommes excessivement… »

- « Dans la mouise ! » le coupa Hjotra en tenant son casque d’une main et sa barbe de l’autre. « Elle gagne du terrain ! »

- « Dans l’arbre ! » s’exclama Cyril en désignant Al qui grimpait comme un écureuil en couinant comme un écureuil aussi.

 

            Les trois compagnons l’imitèrent et les quatre garçons se retrouvèrent juchés sur des branches, essoufflés et en sueur, tandis que Gonzague tournait autour du tronc en feulant et en pestant de rage.

 

- « Alors celle-la, votre royauté, je la place en tête du classement des idées les plus débilos ! » rouspéta Al en applaudissant lentement Vorshek. « Enerver exprès Gonzague pour qu’elle nous débarrasse de cette meute de loups, franchement, je crois que ça bat la fois où Maître Hjotra a essayé de tuer ce loup-garou en lui balançant tout notre pognon sous prétexte que seul l’argent pouvait le blesser ! »

- « Il n’empêche que cela a marché », se justifia Vorshek, impassible. « Les loups ont été vaincus. Et je pense que cet exercice sera grandement enrichissant pour Gonzague dans sa recherche de la maîtrise de l’état berserk. Je lui en parlerai d’ailleurs, dès qu’elle cessera d’avoir envie de nous massacrer. Elle en est où là ? »

- « Elle n’arrive pas à grimper à l’arbre », expliqua Hjotra. « Ça l’a énervé encore plus alors elle mâche sa botte. Oh, j’ai la besace qui clignote. C’est ma terrine de museau vous croyez ? »

- « C’est le globe de communication », fit Vorshek en sortant l’artefact. « C’est un appel de Père. Salutations, Père ! Que nous vaut l’honneur ? »

- « Je viens aux nouvelles », dit Arzhiel dont l’image du visage rougeaud et velu se dessinait à la surface du cristal enchanté. « Notez que l’initiative ne vient pas de moi. C’est votre mère qui a définitivement tourné gâteuse avec son fifils en campagne alors je vous contacte afin de négocier des infos fraîches pour qu’elle arrête de me scier les nerfs deux heures d’affilée. Donc ? Ces quêtes, ça se passe ? Mais vous êtes dans un arbre là, non ? »

- « Tout à fait, Père. C’est mon côté sylvain, ça. Des fois, je ne peux m’empêcher de monter aux arbres. »

- « Avec toute votre équipe ? Et c’est quoi ces grognements que j’entends ? On dirait…une espèce de sanglier en rut ou votre mère qui mange une barrette de nougat. »

- « Mère va bien au fait ? » demanda Vorshek pour faire diversion.

- « C’est difficile à croire mais elle me casse actuellement moins les noyaux que la traduction de cette prophétie pourrie ! Je suis à deux doigts de lui expédier un assassin bien vicelard à la Pythie. On ne délivre pas des visions aussi nazes aux honnêtes gens, ça ne se fait pas. Comme il n’est pas exclu que je vous renvoie chez la vieille peau pour la tanner une dernière fois, je me demandais, niveau bilan et récompenses de quêtes, ça se présente comment ? »

- « On a eu un fromage », énuméra spontanément Hjotra, « des cailloux peints, deux bonnets en feutre, une boule à neige…Ah non, ça c’est Al qui l’avait volée, et puis la vie sauve de la part du dragon destructeur ivre de vengeance qu’on a libéré sans faire exprès. »

- « Ah oui quand même », siffla Arzhiel, un peu troublé. « Je me doutais bien que vous ne cassiez pas du titan à tour de bras, mais là…Une boule à neige, carrément ? Vous avez placés la barre très haut. »

- « Presque au niveau de la cime », commenta ironiquement Al en surveillant Gonzague qui se faisait les ongles sur l’écorce en jappant de rage.

- « Au moins, vous n’êtes pas canés à moisir dans un fossé, c’est déjà ça », relativisa Arzhiel, néanmoins manifestement chagriné. « Personnellement, j’avais parié avec le cousin que vous ne survivriez pas une semaine dehors sans finir à tapiner dans un bar louche pour racheter votre liberté ou comme esclaves dans une mine drow. On est donc bien au-delà des prévisions. Si j’aborde le sujet, fils, c’est que vous contacte en fait pour un sujet bien précis. »

- « Je vous écoute, Père. Prenez votre temps, je sens qu’on va rester là pour un moment… »

- « Par où commencer ? Essayons de faire ça de manière propre, carrée et diplomate. Vorshek, je suis à peu près certain que vous êtes mon fils. J’ai quand même encore le doute depuis la fois où j’ai croisé cet elfe, un ancien pote bellâtre et efféminé à votre mère qui vous ressemble tellement, mais ce n’est pas important. Vous êtes mon héritier. »

- « Ah, c’est pas important… » répéta Vorshek, tout penaud.

- « Ce que je veux vous dire », enchaîna Arzhiel toujours avec tact, « c’est qu’en tant qu’héritier du Karak, la coutume veut qu’à vos cinquante ans, vous partiez en quête afin de prouver votre valeur au peuple, aux dieux, à vous-mêmes et à toute la basse-cour. Mais comme il serait facile de jouer de la flûte à tout le monde en racontant que vous avez buté un troupeau de géants, les anciens exigent à présent des preuves. Donc voilà, comme vous avez cinquante piges, je vous annonce que vous êtes banni du Karak tant que vous ne nous avez pas ramené un artefact précieux, un trésor ou une babiole de valeur. Sérieux, ne ramenez pas la première rogne trouvée parce que les gardes ont ordre de vous fumer à vue si vous vous pointez avec un doigt au cul et l’autre dans la bouche. »

- « Comment ?! » s’exclama le demi-elfe, choqué. « Banni ?! Mes appartements, mes riches habits, mon cercle d’amis hypocrites et intéressés, mes maîtresses et Mère ?! Ah et vous Père bien sûr…Je ne pourrais jamais les revoir ?! »

- « Faîtes péter du clinquant, du bazar magique bien dévastateur, du matos rare qui rapporte et vous serez un héros digne du clan et acclamé par le peuple. Les mains vides, en revanche, c’est un carreau d’arbalète dans chaque miche et les chiens aux trousses comme un clodo. »

- « C’est raide les traditions familiales », commenta Al devant Vorshek, dévasté. « Pour le coup, la boule à neige, j’imagine que ce n’est pas assez prestige ? »

- « Pour le coup, si vous présentez ça au conseil des anciens », répondit Arzhiel sur le même ton, « je vous y mets tous les cinq personnellement dans votre boule à neige, hachés menu. »

- « On devrait trouver autre chose », conseilla Hjotra à la dérobée. « Je digère mal la viande hachée. »

- « Voilà, la commission est faite », conclut Arzhiel, satisfait. « Je vous laisse vous mettre en chasse. Etonnez-moi. Sur ce, je vous laisse, fils. Svorn a préparé une cérémonie importante et solennelle en l’honneur des dieux, ça tombe bien, il me manquait des heures de sommeil. Et n’oubliez pas : un acte valeureux c’est bien, le trésor qui va avec, c’est mieux, surtout pour vos miches. A la prochaine ! »

- « Il est parti », soupira tristement Hjotra en rangeant le globe quand celui-ci s’éteignit. « Comment on fait pour trouver un trésor perchés ici ? Gonzague continue à baver et ses yeux sont toujours révulsés. »

- « C’est lourd ! » gémit Al. « C’est pas parce qu’on est maintenant sans Karak fixe qu’on doit pioncer dans les branchages comme des hiboux ! En plus, il commence à peler. »

- « J’ai bien une idée pour nous réchauffer, les garçons », susurra Cyril.

- « Je vais changer de branche moi tiens », répondit Al en reculant.

- « Je pensais à une petite chanson à entonner en choeur. Elle apaisera peut-être Gonzague. »

- « C’est sûr que le moment est propice à la chanson ! » déclara le rôdeur en jetant un coup d’œil à Vorshek, blême et silencieux.

- « Vous voulez dire la même chanson que celle qui a attiré ces loups ? » lança alors celui-ci avec amertume. « Quand je pense que je me fais sucrer tous mes biens et tous mes avantages princiers pour un rituel absurde ! Je n’abandonnerai pas mon cercle de léche-culs et ma collection de robes cintrées de sorcellerie aussi aisément !... Quittons déjà cet arbre sans nous faire écharper par Gonzague…Voyons…Oh, là-bas ! Des cavaliers ! »

 

            Le demi-elfe contrarié sortit sa baguette enchantée et l’illumina afin qu’elle scintille suffisamment pour être aperçue de loin. Les cavaliers la remarquèrent au bout d’un certain temps et obliquèrent alors pour s’en approcher. Vorshek comptait sur eux pour épuiser Gonzague, voire l’assommer, mais son plan principal, fortement approuvé par Al, était surtout de profiter de la diversion pour fausser compagnie à la naine berserker.

            Les cavaliers arrivèrent près de l’arbre et n’eurent même pas le temps de poser le pied à terre que Gonzague se ruait sur eux en aboyant quelques insultes bien senties, notamment sur leur orientation sexuelle et l’origine bien peu honorable de leurs aïeux.

 

- « C’est un traquenard de l’ennemi ! » s’écria le chef de la troupe en apercevant Vorshek et les siens qui descendaient de leur abri. « Tuez-les tous ! Surtout la naine ! J’ignore comment elle est au courant pour le passé de ma mère, mais ça va se payer ! »

- « Ils pensent qu’on leur a tendu un piège ! » se lamenta Cyril.

- « Ils n’ont pas tout à fait tort en même temps », remarqua Al. « Ils nous attaquent ! »

- « Reculez ! » ordonna alors Vorshek en dégainant Foudrargent. « Je m’occupe d’eux ! »

- « Comment ?! » firent ses compagnons, stupéfaits. « Mais comme ça ? Gratuitement ? »

- « L’un d’eux transporte sur son cheval un prisonnier », les rassura le magicien. « Il est dans une couverture, mais c’est peut-être une femme. »

 

            Soulagés, Hjotra, Al et Cyril s’éloignèrent prudemment. Trois hommes s’élancèrent sur Vorshek, l’épée brandie. Le demi-elfe leva sa baguette en l’air quand ils furent à portée et une série d’éclairs en jaillit pour les frapper de plein fouet. Les agresseurs s’effondrèrent dans une piquante odeur de poils de cuisse cramés. Gonzague, de son côté, acheva leur chef d’un terrible moulinet, le frappa encore douze fois, l’étrangla, le mordit au pied puis repéra Vorshek et l’attaqua à son tour. Une nouvelle série d’éclairs la faucha avant qu’elle ne porte son coup.

 

- « Mince, y a sa natte qui a pris feu ! » s’exclama Al en la tapotant avec un bout de bois pour s’assurer qu’elle était bien inconsciente. « C’est vrai que les nains sont coriaces face à la magie, elle respire encore ! Mais pour le coup, elle est calmée et détendue. C’est quoi ce sort, votre royauté ? »

- « Cercle de châtaignes », répondit fièrement le mage en posant avec sa baguette. « Tous ceux qui s’approchent de moi dans un diamètre de trois pas avec des intentions belliqueuses mangent une châtaigne à la foudre. »

- « Encore ton côté sylvain, hein ? »

- « Le prisonnier est un homme ! » cria Hjotra sans la moindre discrétion. « C’est un croulant. Il dit que si possible, il aimerait éviter de devoir te remercier en te laissant le culbuter. »

- « Voilà qui donne envie de se faire kidnapper », ricana Cyril.

 

            Les sauveurs s’approchèrent du vieil homme encore sous le choc et qui découvrait la scène de bataille, interloqué.

 

- « Merci pour votre aide », dit-il avec gratitude en se confondant en remerciement. « Ces brutes comptaient me torturer pour me faire parler et sans doute me pendre ensuite. Qui êtes-vous et pourquoi véhiculez-vous cette odeur de plumes de poulet brûlé ? »

- « C’est à cause des châtaignes », le renseigna Al tout en faisant les poches des cavaliers encore fumant.

- « Je vais vous répondre », déclara Vorshek. « Nous ne sommes personne parce que ces hommes sont des soldats au regard de leurs équipements et de leurs emblèmes, que leurs pertes va nous causer quelques désagréments de la part de leurs amis et employeurs et qu’en plus, vous n’êtes ni jeune, ni ravissante, ni même une fille. En route, les enfants, on repart avant de se prendre une volée de flèches revanchardes dans le postérieur. »

- « Attendez, étrangers ! » les interpella le vieillard. « Ces hommes sont les soldats du seigneur Rous, du pays voisin, et des ennemis de cette contrée et de son peuple. Au nom de mes maîtres et au mien, je vous remercie. Qu’importe que vous souhaitiez conserver votre anonymat. »

- « Et notre vie, surtout », rajouta Cyril en dépouillant les cadavres avec Al.

- « Rous est avide de pouvoir et de terres », confia le vieil homme d’un air songeur. « Ma maîtresse est la fille unique du roi Gowla, seigneur de ces contrées. Econduit par celle-ci qu’il voulait épouser afin d’unir nos deux pays, Rous a essayé d’assassiner son père pour se venger de l’affront et s’emparer de notre domaine par la force. Mais le roi, bien que grièvement blessé, a survécu. Ma maîtresse a aussitôt pris la tête du pays et rassemblé ses partisans pour lutter contre Rous. Nous sommes depuis en guerre et votre acte de bravoure a sans doute sauvé bien des vies. En tant que conseiller de ma dame, je suis en effet au fait de renseignements capitaux, notamment le lieu secret où notre roi est soigné ou celui où ma maîtresse se cache de ses assassins. »

- « Cyril ! » appela Vorshek en s’éloignant, suivi par le vieillard. « C’est sans doute la première et dernière fois que je vais te demander ce service, mais chante, je te prie. Que tes beuglements douloureux pour l’ouïe et l’âme couvrent les paroles de cet humain bavard ! Nous ne voulons rien savoir, ça va encore nous causer des soucis et je crois avoir ma dose pour la journée. »

- « Nos forces armées sont suffisantes pour résister aux assauts de Rous », poursuivit malgré tout le vieil homme, ignorant Vorshek. « Pour le moment. Mais les guerriers désertent, acceptant mal qu’une femme soit à leur tête et le temps nous est compté avant que nous ne cédions à l’ennemi. La plupart demeurent fidèles parce que le seigneur Gowla vit encore mais si Rous parvient à achever notre roi ou à retrouver ma maîtresse, nous sommes condamnés. Venez avec moi ! Je vais vous présenter à elle. Vous êtes une brave compagnie et il se peut que votre soutien nous sauve et vous rende riches et célèbres. »

- « Si je vous donne un quignon de pain ou de la monnaie, vous arrêtez de me suivre et de me parler ?! » lui rétorqua Vorshek d’un ton sec.

- « Il parle d’une récompense, prince châtaigne », murmura Al en rattrapant son ami. « Et surtout de sa maîtresse. Y a une fille et de l’argent dans l’histoire et toi, tu veux filer comme un elfe ? »

- « Ma maîtresse sera très reconnaissante », affirma le vieil homme. « Elle est riche, généreuse et noble. Et excessivement belle. »

 

            Vorshek s’immobilisa et fit un signe à Cyril pour qu’il se taise. Ce dernier préférant poursuivre sa chanson, Hjotra le plaqua dans un bosquet pour obtenir le silence à la demande de son prince.

 

- « Belle comment ? » interrogea Vorshek, aussi détaché que possible.

- « Belle comme le jour et plus encore. L’homme qui sera assez brave et valeureux pour sauver son peuple et son pays obtiendra sa main ainsi que sa dot, devenant ainsi le prochain suzerain après Gowla. »

- « Une noble, un pays et tout son héritage ? » répéta Vorshek, rêveur. « Père en mangerait sa barbe d’étonnement ! Un détail me chagrine néanmoins encore, vieil homme. Quand vous dîtes belle comme le jour, c’est belle, belle ou belle banale belle ? Excusez-moi d’insister, mais belle comme le jour, cela manque de précision et d’expérience, j’ai connu plus d’un jour pourri. »

- « Pourquoi ne pas vous faire une idée par vous-même ? Je vous conduis auprès de ma dame si vous le désirez. A part si vous tenez toujours à me renvoyer avec du pain… »

- « C’était une boutade ! » s’exclama le demi-elfe en prenant l’humain par les épaules. « Je vous suis de ce pas. Au fait, je me nomme Vorshek, prince et mage au service des damoiselles fortunées en détresse. »

- « Je suis Arnez, conseiller et aide de camp de Damoiselle Tynfir. Allons-y, prince. »

- « C’est dans ces moments-là qu’on regrette que Gonzague soit agonisante et carbonisée », se plaignit Cyril tandis que Arnez et Vorshek remontaient le sentier en riant comme de vieux amis. « Prince sexy comme tout ou pas, y a vraiment des claques derrière le crâne qui se perdent ! Suivons la momie alors. »

 

            Al et Hjotra allèrent ramasser Gonzague et suivirent à leur tour Arnez à travers bois. La naine, forte de sa constitution naturelle exceptionnelle, reprit bientôt connaissance, notamment après la troisième fois où Al la fit « accidentellement » choir dans un étang. Heureusement pour Vorshek, le temps qu’elle mit pour retrouver ses sens fut suffisant pour les mener à destination. Un campement de fortune avait été dressé dans une clairière quasiment inaccessible, cernée de buissons et de bosquets inextricables. Tynfir se cachait ainsi d’éventuels attentats.

 

- « Vous êtes beau ? » interrogea Arnez en se tournant vers Vorshek tandis qu’ils croisaient une énième patrouille.

- « Merci. Je sais. »

- « Non, mais c’est une question. Etes-vous considéré comme un bel homme par votre entourage ? Je me dois de m’en assurer parce que Damoiselle Tynfir est très à cheval sur la qualité de ses proches. Grande esthète devant l’éternel, elle ne reçoit que les gens beaux. »

- « Bon », dit alors le demi-elfe en se tournant vers son équipe. « Gonzague, Al et Cerise, vous attendez ici. Maître Hjotra peut venir, à condition de garder le silence. »

- « Je crois qu’il essaie de faire passer un message, là… » fit Al, pensif.

- « En effet », acquiesça Gonzague, affaiblie. « C’est un abruti et il n’a aucun goût. »

- « Je suis bien d’accord. Il est fiancé avec toi. »

 

            Vorshek pénétra dans l’enceinte du campement isolé grandement surveillé tandis qu’un nouveau combat se déclenchait dans son dos. Il fut conduit par Arnez jusqu’à une tente modeste mais dont l’intérieur était richement décoré de somptueuse tentures, de superbes tapis, de quelques meubles raffinés et de plusieurs statues inestimables. Des cristaux enchantés aux reflets chatoyants lévitaient doucement ça et là et l’air était empli d’une douce fragrance délicieuse. Tynfir était assise dans un riche fauteuil brodé, captivée par l’examen d’une carte déroulée sur une petite table en marbre aux pieds d’argent finement ciselés. Vorshek avait préparé son regard longuement travaillé du poète-rêveur mystérieux et rebelle mais ne put s’empêcher d’écarquiller les yeux comme un pécore face à une telle beauté. Son seul souhait sur le moment se résumait en une intense prière aux dieux pour l’assurer qu’aucun filet de bave ne coulât de sa bouche entrouverte. Hjotra ne partageait pas la stupeur contemplative de son prince. Il faut dire qu’il observait l’un des gardes, pensant qu’il s’agissait de leur hôtesse.

            Tynfir était une jeune humaine à la peau blanche et à la longue chevelure brune tombant en une cascade de boucles épaisses jusqu’au bas de son dos. Elle portait une simple robe claire sans autre ornement qu’une fine chaîne passée à sa taille mince, mais qui la mettait plus en valeur qu’une tenue de reine. L’intrusion dérangeant ses réflexions, elle posa un regard un court instant légèrement ombragé sur ses visiteurs, accentuant encore davantage la profondeur insondable de ses immenses yeux noirs comme le jais. Sa moue renfrognée s’effaça avec une lenteur calculée à mesure qu’elle rendait son regard fixe à Vorshek. Tynfir ne put retenir un haussement de sourcil circonspect en apercevant Hjotra enchaîner les révérences face au garde imperturbable, ce qui mit un terme à ce court échange intense avec Vorshek.

 

- « Ma dame », fit Arnez d’une voix mielleuse, « ces gens viennent de me sauver… »

- « …les miches dans cette forêt glacée ! » rouspéta Al au même moment en se frictionnant à l’extérieur du camp. « Je dois être hanté par un revenant, c’est pas possible de voir son souffle en pleine journée ! Déjà que c’est pas super convivial de se faire refouler d’un campement de rebelles loqueteux et sans-abri, en plus on doit attendre des plombes que monseigneur joli cœur aille mater les meules de la première bourgeoise qui passe ! Vous ne dîtes rien, vous ?! »

- « Ferme ta bouche me semblerait approprié », répondit mollement Gonzague, assise sur un rocher. « Mais j’ai trop mal au crâne pour te ficher une autre trempe. Quand je pense que Vorshek m’a allumé à la foudre ! »

- « Vois le bon côté des choses », fit Cyril d’un ton taquin. « Au moins, tu n’as plus besoin de t’épiler durant un bon moment. »

- « Je me demande bien ce qu’ils peuvent glander là-bas ! » rouspéta Al en soufflant sur ses mains. « Vous croyez qu’il est avec la fille du roi en train de la… »

- « …soumettre à un rapide interrogatoire pour voir si vous ferez l’affaire », déclara Tynfir en dévisageant ses visiteurs. « Si une collaboration doit naître entre nous en ces temps troublés, je dois m’assurer de vos motivations comme de votre loyauté. Vous avez donc suivi une formation de sorcellerie ? »

- « Je suis sorti avec une elfe qui m’a appris à invoquer les libellules, mais je suis plutôt ingénieur », répondit Hjotra.

- « Oui, Mère m’a enseigné les arts occultes depuis toujours », expliqua Vorshek. « Je maîtrise les éléments fondamentaux, les éléments secondaires, la magie druidique, blanche et d’invocation de créatures majeures jusqu’au quatrième plan. Mais je déteste me vanter. »

- « Très bien », approuva Tynfir, toujours très sérieuse. « Si vous deviez me donner trois de vos plus grandes qualités, lesquelles seraient-ce ? »

- « Gabegie, prosaïque et mammifère », énuméra Hjotra qui n’avait pas compris la question, mais n’en laissait heureusement habilement rien paraître.

- « Endurant, passionné et pénétrant », fit Vorshek sans détour, son regard de braises braqué sur la jeune fille.

- « Je…je le note », dit Tynfir, prise de court par ces réponses inattendues. « Et si vous étiez une couleur ? »

- « Taupe ! » s’exclama Hjotra sans hésitation.

- « Azur ou Cyan », confia Vorshek.

- « Bleu, donc. »

- « Marron, plutôt », rectifia Hjotra avant de se tourner vers son prince. « Elle n’a pas souvent du voir de taupe ! »

- « Ni le loup, je l’espère. »

- « Vorshek ? » appela la jeune femme.

- « Laissons tomber les barrières du protocole, appelez-moi prince, tout simplement. »

- « Pouvez-vous demander à votre compagnon de se taire pendant que je vous interroge, je vous prie ? Je ne veux pas qu’il se sente obligé d’exercer ses talents de bouffon durant cet entretien. Je crains qu’il ne commence à me… »

- « ...les briser menu le copain des bois ! » grommela Al en grelottant sur une souche. « Il a plutôt intérêt à nous ramener une bonne grosse récompense ou un bout de fief, qu’on ne se gèle pas pour rien à l’attendre. Pourvu qu’il pense aussi à prendre de la bouffe ! J’ai tellement faim que même Gonzague deviendrait appétissante ! »

- « Les revoilà ! » s’exclama Cyril en désignant Hjotra et Vorshek qui franchissaient les fourrés pour les rejoindre. « Alors, elle est comment princesse du jour ? »

- « Pas mal pour une humaine », reconnut Hjotra. « Elle a des yeux de bûche et une taille de guêpe, même si je trouve cette expression absurde. Elle est bien plus grande que ça. »

- « Bon, votre royauté, on peut y aller à présent que tu t’es bien rincé le tien, d’œil de bûche ? »

- « Oui, en route », répondit le magicien, un sourire benêt sur les lèvres et l’œil pétillant. « Nous avons du chemin à faire. »

- « La maîtresse du vioque vous a récompensé au moins ? » demanda Cyril.

- « Bien plus que nécessaire », acquiesça Vorshek, le rose aux joues. « Damoiselle Tynfir nous a engagé à son service et confié une grande mission. Je vous raconterai en route. »

- « Engagés ? » protesta Gonzague d’une voix pâteuse. « Une grande mission ? Vous partez pour une récompense et vous revenez avec un boulot ?! Mais qu’est-ce que vous avez glandé là-bas ?! »

- « Ne me regardez pas », se défendit Hjotra quand les regards se braquèrent sur lui. « Moi j’ai rien compris. D’abord Tynfir, ce n’est pas un soldat en faction. Ensuite, on a fait un quiz et j’ai perdu à la question sur les taupes bleues. Et vous savez quoi ? Les cristaux flottants, ils piquent quand on les touche ou quand on en fait tomber un dans son pantalon. Après, j’ai été mis à la porte de la tente pour avoir accidentellement explosé cette statuette, mais comme une tente n’a pas de porte, j’étais coincé dedans. Alors j’ai attendu pendant que Prince Vorshek continuait à jouer. J’ai bien écouté pour me culturer mais le garde qui n’était pas Tynfir m’a réveillé avec le pied quand je ronflais. Et puis, on a eu une mission et on a pu s’en aller. En fait, il n’y avait vraiment pas de porte à cette tente, c’était juste une ouverture dans la toile. Je pouvais toujours chercher la poignée, moi ! Dites ? Vous savez ce que c’est le cyan ? »

- « C’est le mot qu’utilisent les elfes et les hobbits bardes pour dire bleu », répondit Al.

- « Je n’aurais jamais trouvé. C’est vrai que c’était tendu comme jeu quand même ! »

 

Bilan de la mission :

Vorshek : Charisme d’entretien d’embauche +1 (nouveau statut social obtenu : banni)

Hjotra : Quiz -1

Al : Endurance aux courants d’air +1

Gonzague : Endurance au courant continu +1

Cyril : Chant de Brouhaha +1

Expérience acquise : Piteuse