L'Autre-Monde
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Épisode 133 – Le Présage

 

            Il avait patiemment attendu l’heure des manœuvres d’entraînement de la garde et s’était discrètement éclipsé de la salle du trône entre deux entretiens capitaux ; ainsi Arzhiel savoura ce moment de paix et de solitude en poussant un léger soupir ravi. C’est à peu près à cet instant qu’une série de coups brutaux résonnèrent sur la porte de ses latrines.

 

- « Seigneur ! » appela Garfyon de l’autre côté. « Seigneur ? C’est urgent, je dois vous parler ! Je peux entrer ? »

- « Ah, ben là non ! » répondit Arzhiel agacé.

- « Mais c’est urgent, je dois rentrer ! »

- « Mais non ! Je vous déconseille vivement d’ouvrir cette porte si vous voulez qu’on puisse continuer à se parler en se regardant dans les yeux. En plus, c’est pour vous. Je ne vous garantie absolument pas la préservation de votre odorat si vous franchissez ce seuil. »

- « Mais tout va bien, sire ? » insista le ministre en assénant plusieurs coups supplémentaires sur la porte avec sa canne.

- « Jusqu’à ce que vous veniez gratter à la porte, je vous confirme que ça se passait plutôt bien. En revanche, donnez un coup supplémentaire dans cette porte et je vous assure que froqué ou pas, je vous rentre dedans ! »

- « Tout de même, seigneur…La situation exige votre présence ! »

- « On est assiégés ? » demanda le nain d’un ton neutre.

- « Ah non. »

- « Y a-t-il un incendie, une inondation, une épidémie ou pire, un bal spontané organisé par mon épouse ? »

- « Rien de tout cela, sire. »

- « Le dîner est déjà servi ? »

- « Pas encore. »

- « Il n’y a donc aucune raison concrète de me faire sortir d’ici avant terme. A présent, vous voulez bien vous barrer ?! Cassez-vous, et je vous dis ça parce que je vous apprécie, cassez-vous ou je vous fais briser les pouces. »

 

            Le seigneur nain tendit l’oreille et acquiesça doucement en entendant le pas lourd et boiteux de son ministre qui s’éloignait. Le calme était restauré, mais il était trop tard, la fragile inspiration du moment s’était évanouie. Déçu, Arzhiel comprit qu’il ne servait plus à rien de rester là. Et c’est au moment où Garfyon regagnait le couloir, hors de portée des appels de son seigneur, que ce dernier se rendit compte qu’il n’y avait plus de papier.

 

            Loin de la montagne abritant le Karak d’Arzhiel et de son peuple, la joyeuse compagnie de son héritier Vorshek se félicitait de l’accomplissement glorieux de leur dernière aventure.

 

- « Quel bol de tomber le nez le premier sur cette cache de troglodytes des marais en pleine poursuite de feux follets ! » s’exclama Al, plein d’entrain. « Est-ce cela l’art elfe pour dénicher les trésors dissimulés, son altesse ? »

- « Ce triste incident ne se prête pas à la gaudriole ! » rouspéta Vorshek, toujours vexé. « C’est la seconde fois que je chois dans un marécage insalubre. Vous savez combien de temps il va falloir aux pores de mon visage pour évacuer les toxines contenues dans cette boue infâme ? »

- « C’est pas pour donner raison à notre plongeur en eaux vaseuses », fit Gonzague, « mais personnellement, je commence à en avoir plein les bottes d’écumer ces marais pourris. Et dans tous les sens du terme ! C’est un miracle que personne n’ait chopé le typhus, la fièvre pourpre, le paludisme ou n’ait disparu dans les sables mouvants. Les marécages, ça gave. »

- « Regardez ce médaillon ! » gloussa Al en examinant sa part du butin. « Même Gonzague parviendrait à se trouver un fiancé avec une babiole pareille ! »

- « Mon bracelet en or est joli lui aussi », déclara Hjotra tandis que Al s’écrasait dans les roseaux après le taquet de Gonzague. « Mais je ne le mettrai pas pour autant. Un de mes cousins en avait un ressemblant. Il est mort accidentellement en tentant de le réparer, il s’est taillé les veines avec le tournevis. »

- « Quant à moi, je ne suis pas mécontent de mon sort », avoua Cyril en ricanant. « Regardez cette adorable flûte qui est mienne à présent ! C’est l’instrument de voyage idéal pour un barde itinérant et aventurier comme moi. Voyez ! Sa petite longueur permet de sonner sur un ambitus de deux octaves et demie, dans une tessiture aigue avec une échelle diatonique. »

- « Mais sinon, ça fait de la musique ton engin ? » interrogea Gonzague, perplexe.

- « J’ai hâte de vous montrer comment mon talent peut s’exprimer de mes lèvres et de mes doigts habilement placés sur les bons trous… »

- « Vous pourrez prévenir avant ? » demanda Vorshek. « Je dois pouvoir trouver un sort de cécité pour protéger ma santé mentale avant votre démonstration. »

 

 

- « Bon, j’espère que quelqu’un est mort au moins, que je n’ai pas été dérangé pour rien ! »

 

            Arzhiel se planta au milieu de ses conseillers nains et elfes, le regard sévère et la main le picotant, tous deux cherchant une cible et un prétexte pour valider une baffe exutoire.

 

- « J’ai eu une terrible et cauchemardesque vision cette nuit ! » déclara d’un ton grave et solennel Svorn le prêtre, la plus haute autorité religieuse du Karak.

- « Encore le rêve où vous êtes habillé en ballerine elfe au moment de prononcer votre discours lors du congrès des techniques de tortures ? »

- « Non, un autre », fit le vieux nain à peine troublé par le souvenir de cet épisode. « J’ai vu les légions des morts se lever et se rassembler sous une bannière impie, unies en armée impitoyable tuant et massacrant tous les vivants sur leur passage en une sordide moisson sanglante. »

- « Que voulez-vous que je vous dise ? Prenez un lait chaud avant de vous coucher, vous dormirez mieux. »

- « Seigneur, c’est peut-être un présage divin », murmura Garfyon, livide.

- « Comme la fois où cet ahuri avait prédit une invasion de mouettes sur la montagne ? » répondit Arzhiel en se juchant sur son trône. « Je veux bien prêter à Svorn une toge et un temple pour qu’il collecte un peu de blé pour le Karak, mais je suis encore loin d’accrocher à ses boniments de visions et de prédictions ! Je ne vais pas commencer à trembler des genoux parce que mon vendeur en chef d’idoles sur le marché et de charmes contre les verrues prête foi à ses cauchemars. »

- « C’est marrant », dit Svorn, « vous parlez de moi comme si je n’étais pas là et je crois que vous vous en secouez allégrement. »

- « Tout de même, seigneur », gémit Garfyon d’une voix piteuse. « On a recueilli ce matin les témoignages de plusieurs personnes ayant fait le même rêve, cette nuit. »

- « Oh, le canular minable ! » rit Arzhiel. « C’est une campagne de pub à tous les coups. Vous allez voir que Svorn et ses potes vont mettre en vente une rune anti mort-vivant d’ici trois jours. Par curiosité, combien de « témoins » on a, histoire de préparer le bon nombre de geôles à l’avance ? »

- « On en est à cent soixante treize depuis l’aube, sire. »

- « Combien ?! » s’étrangla le chef de guerre en glissant de son trône. « Bon. On dirait que cette histoire de mort-vivants n’est pas encore enterrée. »

 

 

            Pataugeant en toute hâte, les aventuriers perdus en plein marais fuyaient aussi vite qu’ils le pouvaient, poursuivis par plusieurs dracs hostiles, des créatures serpentines hantant les eaux. Al, pourvu d’une vitesse hors du commun dans ces cas de figure, dirigea la troupe vers un talus sec et surélevé susceptible de leur fournir un abri. Tout le monde escalada sans se faire prier le monticule terreux, à l’exception de Cyril, engourdi et malhabile comme un hobbit aux pieds disproportionnés peut l’être.

 

- « Magnez-vous, les bestioles approchent ! » s’écria Al. « Je ne pensais pas dire ça un jour sans être ivre, mais je vais vous tirer ! Allongez le bras ! »

- « Si je pouvais l’allonger davantage, figurez-vous que ça ferait un bon moment que tu aurais réceptionné ma main dans ton pif ! »

 

            Gonzague aida Al et ensemble, ils purent faire grimper Cyril à l’abri juste avant que les dracs en colère ne fondent sur lui. Les monstres le ratèrent de peu et, incapables d’avancer sur un sol meuble et sec de par leur nature aquatique, préférèrent repartir en sifflant de frustration.

 

- « Plus collants qu’une ex de Vorshek et pas moins furieux », commenta Gonzague en observant les créatures disparaître dans l’eau boueuse.

- « Mais vous voulez tous nous faire crever avec votre musique moisie ?! » hurla Al à l’attention du barde. « Je commençais juste à surmonter les migraines et les nausées subies par vos chansons, mais avec la musique qui attire les monstres les plus dégueus du coin, on jurerait que vous essayez vraiment de nous buter ! »

- « Ci-gît Hjotra, ingénieur et héros, mort à cause d’une sérénade hobbit au pipo, ça craint comme épithète ! » rouspéta l’ingénieur.

- « Comme épitaphe aussi d’ailleurs », ajouta Vorshek. « Sérieusement, Cerise, qu’est-ce qui vous a pris de jouer cet air affreux ? En deux notes, vous avez réussi à nous coller sur les talons les créatures les plus belliqueuses des environs, encore plus vite qu’un milicien à la poursuite de Al dans une grande ville. »

- « Je me suis un petit peu trompé de mélodie, ce sont des choses qui arrivent ! » protesta le barde. « Je vous rappelle que j’ai pioncé quelques siècles dans ce plumard ensorcelé. Il est possible que je sois légèrement rouillé et que j’ai confondu l’air pour accroître le courage avec celui qui attire et excite les reptiles et toutes les créatures marines. »

- « C’est-à-dire que plus rouillé que ça, on chope direct le tétanos ! » railla Al en retrouvant son souffle.

- « À moins que ce soit cette flûte qui soit maudite… » songea le hobbit. « Malgré cela, je ne peux me résoudre à m’en séparer, elle est tellement jolie. »

- « Moi j’ai bien une idée d’un éventuel usage, mais je doute que ce soit constructif », déclara Gonzague en vidant ses bottes souillées. « Les marécages, ça gave. »

 

 

            Arzhiel écouta le récit d’un huitième témoin et le renvoya avant la fin en comprenant qu’il raconterait la même chose que tous ceux interrogés avant lui. La possibilité d’une coïncidence ou d’un gag s’amenuisait au rythme des versions étrangement semblables.

 

- « Deux notables elfes, un chef d’équipe de creuseur de tunnels, un capitaine de garde à peine éméché, deux ancêtres, un apprenti forgeron et maintenant… » énuméra Garfyon. « Il faisait quoi le dernier ? »

- « C’est un poète », répondit un conseiller elfe.

- « Non, mais son métier ? C’est quoi son travail ? »

- « Il écrit des poésies et également des lettres d’amour, des sonnets ou des ballades. »

- « Mais il y a des gens qui le rémunèrent pour ça ? » s’étonna le ministre, tombant des nues. « Non, mais ici, au Karak ? Des gens que je connais ? »

- « On s’en cogne ! » les interrompit Arzhiel. « Enfin, vous ferez une enquête quand même parce que moi aussi ça m’intrigue ce métier de…pouet ou je ne sais quoi. L’important c’est que malgré leurs différences de classe, de statut ou de métier, tous ces témoins nous sortent le même couplet. »

- « Comme je vous ai dit », lança Svorn. « Les morts-vivants vont s’arracher à la terre pourrissante et quitter les tourments éternels de la mort pour massacrer les vivants. La vacherie, quoi. »

- « Les morts qui se réveillent pour buter du vivant, ça me parait gros quand même », déclara Arzhiel. « Et les dieux nous avertiraient avec des rêves prémonitoires ? »

- « C’est évident ! Je ne sais pas ce qu’il vous faut de plus ! Une apparition d’angelots bouffis et rosâtres déclamant un verset du chapitre sur la fin des temps ? »

- « C’est pas dans une scène de la dernière pièce jouée au théâtre de mon épouse ça ?! » interrogea Arzhiel en pointant le haut prêtre percé à jour. « Je m’en souviens, c’était juste avant que je ne m’endorme. Vous allez voir ça, vous ? Je croyez que vous pouviez pas pifrer les comédies elfes ? »

- « Seigneur ! » s’écria Svorn, exultant. « Les dieux nous adressent un avertissement ! L’ignorer revient à nous condamner ! »

- « C’est nul comme diversion », fit Garfyon, « mais je suis plutôt d’accord avec Svorn. Que ce rêve prémonitoire soit interprété au propre comme au figuré, ça pue. »

- « Je ne sais pas… » hésita le seigneur du Karak en se tortillant sur son trône. « Ça me parait un peu mince comme thèse. Je ne vais pas déployer les troupes dans les cimetières, si ? On n’a pas un moyen plus concret pour confirmer ou infirmer le coup du rêve annonciateur ? »

- « Il existe une sybille douée du don de vision », répondit un érudit elfe. « Les dieux parlent par sa bouche et on peut l’interroger pour percer les voiles du mystère et du mensonge. Beaucoup de nos suzerains vont recueillir ses prophéties. »

- « Bon, je vais déjà placer les troupes en alerte au cas où, au moins ça les tirera de leur sieste, puis on va dépêcher un petit groupe pour questionner cette sybille », décréta Arzhiel. « J’imagine qu’elle ne loge pas dans la vallée…faîtes voir sur la carte…non bien sûr, s’installer dans le fond du derche du monde, près d’un marais bien dégueu, c’est tellement plus glamour ! Corne de cocu, on n’en a pour l’année à envoyer une troupe depuis ici et attendre son rapport. On n’a pas des gars à nous plus près, une escorte, une patrouille, un convoi ou des glandos en exil ? »

- « L’oracle vit à moins de deux jours de voyage du dernier endroit où le groupe de votre fils se trouvait ce matin », dit un elfe magicien en reconnaissant l’endroit.

- « Mon fils ? Comment vous savez ça ? Vous le surveillez ? »

- « Conformément aux ordres de Dame Elenwë votre épouse, seigneur. Huit sorciers se relaient prêts à intervenir en invoquant un dragon rouge aux côtés du prince en cas d’alerte visant sa santé. Mais vous n’étiez pas au courant ? A votre moue maussade, je dirais que non…Comment dit-on en nain pour exprimer son sentiment de gêne dans ce genre de situation ? »

- « Un « merdasse » vif et incisif suivi d’un silence pesant me semblent le mieux approprié », lui conseilla Garfyon tandis qu’Arzhiel commençait à s’empourprer.

 

 

- « Je ne m’énerve pas », répéta Vorshek avec insistance, « je t’avertis seulement que si tu approches tes doigts, même de pied, à moins d’une coudée de ma baguette, je te change une jambe en bois et je te balance dans un barrage de castors. »

- « Mon intuition naturelle me pousse à croire que tu ressasses encore cette histoire de sorts échangés et de lards », marmonna Al, vexé. « Ce que tu peux être rancunier, votre royauté, par moment. Je dis simplement qu’il serait plus prudent pour le groupe que ce soit moi qui conserve les objets de valeur et l’argent durant notre séjour en ville. Je suis le plus apte à les protéger des voleurs et tire-laines, c’est un fait. »

- « Mais pas des maisons de jeux ou des tapineuses en vadrouille », fit Gonzague en jetant un regard acéré au rôdeur.

- « Attendez, j’ai l’impression que vous n’avez pas confiance en moi ?! »

- « Hjotra suivrait un loup dans sa tanière mais n’a pourtant pas confiance en toi… »

- « Alors là bravo, l’ambiance ! » rouspéta le jeune homme en donnant un coup de pied dans la vase pour exprimer sa déception. « Je vous sors de votre montagne pourrie, je vous fais visiter le pays, je vous dégotte des missions aux petits oignons, je vous fais gagner plein de flouze et vous me traitez comme… »

- « Comme le dernier des ploucs », proposa Cyril d’un ton détaché.

- « Tu tiens vraiment à ce qu’on profite de notre interminable marche à travers ces marécages où, incontestablement tu nous as paumés, pour faire le point sur notre périple et ses différents échecs cuisants ? »

- « Hein ? » répondit Al. « Pardon ? Désolé, je n’écoutais pas. Vous parliez de quoi ? »

 

            Le jeune rôdeur esquissait un sourire avenant face aux mines dépitées de ses compagnons lorsqu’un mouvement en l’air attira son attention. A peine leva-t-il la tête qu’il reçut un projectile chutant du ciel en plein visage, ce qui l’étala à moitié assommé au milieu de la vase. A la vue de son ami vautré dans la boue, Gonzague n’eut qu’un réflexe propre à sa condition de garde du corps de Vorshek : elle précipita le demi elfe dans l’eau d’un rude pousson avant de se coucher sur lui, sa main enfonçant la tête du magicien bien profondément dans la vase. Cyril poussa un cri strident de panique et s’enfuit sans se retourner. Hjotra, immobile et imperturbable, sortit un biscuit de sa poche et commença à grignoter paisiblement.

 

- « L’attaque aérienne est terminée ? » lui demanda Gonzague en le voyant impassible. « Est-ce que Al s’est fait crever ? »

 

            Hjotra ramassa une branche et asséna plusieurs coups dans les côtes du rôdeur qui gémissait, dans les vapes. L’ingénieur ne s’arrêta que quand Gonzague, une fois relevée, lui arracha le bâton des mains, pour frapper à son tour.

 

- « C’est quoi qu’il a pris en pleine poire ? Hé, ça bouge encore ! C’est…un piaf ? Oh, c’est un pigeon ! Il a même un message accroché à la patte. »

- « Gonzague ! » hurla Vorshek en se redressant, dégouttant d’eau saumâtre et de boue. « Par la grâce des Sylphes, pourquoi m’as-tu jeté dans la vase ? Serais-tu secrètement fan des castors ?! »

- « Al a reçu un message », expliqua la naine en dépliant le papier. « Et inutile de me remercier, je n’ai fait que mon boulot en te sauvant d’une terrible chute d’oiseau. Oh, c’est un mot du seigneur Arzhiel ! C’est écrit «  Allumez votre globe de communication, bande d’abrutis ! ». Il a l’air remonté, on risque de se faire pourrir. Alors, on fait donc comme d’habitude. Jusqu’à ce qu’il reprenne connaissance et puisse se défendre, tout est de la faute de Al. »

 

 

            Le sorcier elfe se tourna vers Arzhiel et le groupe de conseillers et acquiesça d’un geste lent de la tête.

 

- « Le sortilège a fonctionné, seigneur. Mais j’ignore si le pigeon aura bien supporté la téléportation sur une si longue distance. »

- « On en enverra jusqu’à ce que ces crétins percutent ! » clama Arzhiel. « Il faut vraiment être niais pour laisser son cristal de vision éteint en mission ! Attendez ! Le mien vibre ! Ça y est ! Ils établissent le contact ! Salutations la jeunesse ! Vous me voyez et m’entendez ? Quoi ?...Comment ça c’est la faute de Al, quelle faute ? »

 

            Le mage elfe jeta un sortilège sur le cristal d’Arzhiel, faisant apparaître une image translucide plus nette des quatre aventuriers parlant depuis le marais.

 

- « Tout va bien les enfants ? Ce petit périple se passe sans encombre ? »

- « A merveille, père », répondit Vorshek. « Nous rentrions justement bredouilles mais riches d’une chasse aux feux follets. Que nous vaut l’honneur d’une attaque de pigeon de votre part ? »

- « Dites, fils. Je suis conscient que vous êtes au beau milieu d’une campagne, mais les voyages n’excluent pas de faire un brin de toilette de temps en temps. Votre camouflage à la vase n’est pas trop mal réussi, mais niveau hygiène, c’est limite. Sinon, j’ai une mission de premier ordre à vous soumettre, à vous et vos équipiers…A propos, il me semblait que vous étiez cinq la dernière fois, non ? »

- « C’est toujours le cas, seigneur », répondit Gonzague, au garde à vous. « Al est actuellement en pleine récupération d’un traumatisme facial dû à un impact ornithologique et Cyril a fui au moment de l’attaque. Mais nous avons bon espoir de tous être réunis avant la nuit. »

 

            Arzhiel posa sa main à plat sur le cristal pour ne pas être entendu et se tourna vers Garfyon.

 

- « J’ai comme un doute… » murmura le seigneur gêné. « Vous êtes certain qu’ils seront à la hauteur ? Curieusement, je trouve qu’ils n’en imposent pas des masses là. On dirait…des gros noobs. »

- « Ils voyagent depuis près de six mois, sire. Ils n’ont pu qu’accroître leur expérience et développer de grandes qualités martiales. C’est indéniable. »

- « Quelle est cette mission d’importance, père ? » demanda Vorshek. « Quoi ? Chut, je parle avec Père. Non, Maître Hjotra, je n’ai pas votre masse d’armes. Souvenez-vous, elle vous a glissé des mains la dernière fois lors du combat contre ces gobelins. On n’a jamais réussi à la faire retomber de l’arbre. »

- « La mission consiste à interroger une prophétesse à propos d’une éventuelle menace qui pèserait sur le Karak et…Oui, je vous vois Hjotra…C’est ça, bonjour ! Donc, il y aurait des présages néfastes ici pouvant faire penser que nous serions en danger à cause…Quoi ? Mais je parle, là Hjotra ! Oui, on s’occupe bien de vos bêtes et la patte de votre poney va mieux…Les gens au Karak ont partagé le même cauchemar et on souhaiterait interroger les dieux par le biais de cette voyante pour savoir quelle est la nature du péril, si péril il y a car…Vous allez vous barrer de devant mon cristal, Hjotra ou il faut que je me téléporte pour vous latter ?! Comment ? Oui, vous pouvez garder le pigeon si ça vous chante ! »

- « On doit se rendre auprès d’une oracle et l’interroger ? » résuma Vorshek en écartant Hjotra. « Où habite-elle ? Après les Marches du Lutin Clopant, près de la rivière Barbiche ? Le ciel soit loué, c’est en dehors de ces maudits marais. »

- « Les marais, ça gave », commenta Gonzague.

- « Vous êtes certain que vous y arriverez ? » interrogea Arzhiel doutant sévèrement. « Non, parce que je ne vous envoie pas vous palucher dans les bois ou me ramener des fraises du marché. C’est une mission capitale ! Et quand je vois votre équipe de boulets gratinés, je commence à faire de l’huile. »

- « Soyez sans crainte, Père ! » le rassura Vorshek. « Nous accomplirons cette quête dans les plus brefs délais. Deux questions, néanmoins : à combien s’élèvera notre rémunération et est-ce que cette prophétesse est célibataire ? »

- « Je vous laisse deux jours », grogna Arzhiel en collant son nez contre le cristal. « Passé ce délai, si je n’ai aucune nouvelle de votre part, je vous envoie votre mère. »

 

            Vorshek devint aussitôt livide, ses traits se crispant si brutalement à cette menace que la boue séchant sur son visage craquela brusquement en miettes.

 

- « Nous partons sur-le-champ, Père ! Remerciez Mère pour la baguette envoyée en cadeau et embrassez-la bien fort de ma part ! »

- « J’attendrai que les zombies aient envahi le Karak avant de songer à une telle extrémité », marmonna le nain avant d’éteindre son artefact magique. « Qu’est-ce que vous en pensez ? Vous croyez qu’ils peuvent réussir ? »

 

            Elfes et nains du conseil échangèrent des regards fuyants en conservant le silence. Svorn fut le premier à sortir de leurs rangs et s’éloigna en maugréant.

 

- « Ils vont tout foirer », commenta le haut prêtre en grimaçant. « Je vais graver des runes tueuse de morts-vivants, histoire qu’on en crève quelques-uns avant d’être écharpés. »

- « Attendez ! » s’écria Arzhiel d’une voix dure, le regard ombrageux et le visage fermé. « Attendez-moi, je viens avec vous. Purée, c’est clair que ces brêles vont merder grave ! Rien que le fait d’envoyer ces quiches parler aux dieux mérite qu’ils nous éclatent à grands coups de morts-vivants ! Pfff, faîtes des gosses ! »

 

Bilan de la mission :

Vorshek : Crainte maternelle +1

Al : Crainte des columbidés +1

Hjotra : Maniement de la masse -1

Gonzague : Protection rapprochée +1

Cyril : Fuite en milieu aquatique/vaseux -1

Expérience acquise : Misérable